‹ Œuvres complètes. Éd définitive (volume 2)Chapitre 14 sur 26 · DE CÉSAR BIROTTEAU DÉCOUVERTE MERVEILLEUSE · texte numérisé non relu

DE CÉSAR BIROTTEAU DÉCOUVERTE MERVEILLEUSE

APPROUVEE PAR l'institut DE FRANCE

Depuis longtemps, une pâte pour les mains et une eau pour le visage, donnant

résultat supérieur à celui obtenu par Peau de Cologne dans Tœuvre de la toilette, étaient généralement désirées par les deux sexes, en Europe. Après avoir ^nsacré de longues veilles à Tétudo du derme et de Tépiderme chez les deux ^eies, qui, Tun comme Tautre, attachent avec raison le plus grand prix à la dou- «enr, à la souplesse, au brillant, au velouté de la peau, le sieur Birotteau, parftimeur avantageusement connu dans la capitale et à Tétranger, a découvert une pâte et une eau à Juste titre nommées, dès leur apparition, merveilleuses par les élégants et par les élégantes de I^is. En eifet, cette p&te et cette eau possèdent d*étoiinantea propriétés pour agir sur la peau, sans la rider prématurément, eflTet immanquable des drogues employées inconsidérément Jusqu'à ce Jour et inventées par dignorantes cupidités. Cette découverte repose sur la division des tempéraments, qui se rangent en deux grandes classes indiquées par la couleur de la pâte et de l'ean, lesquelles sont roses pour le derme et Tépiderme des personnes de constitution lymphatique, et blanches pour ceux des personnes qui Jouissent d'un tempérament sanguin.

Cette p&te est nommée pâté dis stdtanes, parce que cette découverte avait déjà été faite pour le sérail par un médecin arabe. Elle a été approuvée par Tlnstitut sur le rapport de notre illustre chimiste Vauquelin, ainsi que l'eau établie sur les principes qui ont dicté la composition de la pâte.

Cette précieuse pâte, qui exhale les plus doux parfums, fait donc disparaître les taches de rousseur les plus rebelles, blanchit les épidermes les plus récaldliants, et dissipe les sueurs de la main dont se plaignent les femmes non moins qoe les hommes.

Vêou earminative enlève ces légers boutons qui, dans certains moments, surviennent inopinément aux femmes, et contrarient leurs projets pour le bal ; elle nifralchit et ravive les couleurs en ouvrant ou fermant les pores selon les exigences do tempérament; elle est si connue déjà pour arrêter les outrages du temps, que Wucoup de dames l'ont, par reconnaissance, nommée l'amie de la BEAortf.

L'eao de Cologne est purement et simplement un parfum banal sans efficacité spéciale, tandis que la double pâte du sultanu et l'eau carmihatwê sont deux compositions opérantes, d'une puisutnce motrice agissant sans danger sur les qualités tntemes et les secondant ; leurs odeurs, essentiellement balsamiques et d*un

esprit divertisiant, réjouissent le cœur et le onrfefta admlnbleineBt, dunneitlM idées et les réveillent; elles sont aussi étonnantes par leur mérite que par simplicité; enfin, c*est un attrait de plus offert aux femmes et un moyen de sédoo— tion que les hommes peuvent acquérir.

L*usage Journalier de l'eau dissipe les cuissons occasionnées par le fea dv rasoir; elle préserve également les lèvres de la gerçure et les maintient roagBs. : elle efface naturellement à la longue les taches de rousseur, et finit par redonnaa du ton aux chairs. Ces effets annoncent toujours en Thomme un équilibre parfr.Si entre les humeurs, ce qui tend à délivrer les personnes sujettes à la migraioe A« cette horrible maladie. Enfin, Veau carminative, qui peut être employée parle* femmes dans toutes leurs toilettes, prévient les affections cutanées en ne gÊnaof pas la transpiration des tissus, tout on leur communiquant un velouté persistam^..

S'adresser, franc de port, à M. C^sar Bikottead, successeur de Ragon, aacieD parfumeur de la reine Marie-Antoinette, à la Reine des roses, me Saint-Hoooré, à Paris, près la place Vendôme.

Le prix du pain de pâte est de trois livres, et cettU de la bouUUle est de «cr livres.

M. Cétar BiroUMn, pour éviter toutes les contreCiçons, prévient le public qae li pUt est enveloppée d'un papier portant sa signature, et qae les bouteilles ont on ctàet incrusté dans le verre.

Le succès fut dû, sans que César s'en doutât, à Constance, qui lui conseilla d'envoyer Veau carminative et la pâte des sulUM par caisses à tous les parfumeurs de France et de Tétranger, en leur offrant un gain de trente pour cent s'ils voulaient prendre ces deux articles par grosses. La pâte et l'eau valaient mieux, eo réalité, que les cosmétiques analogues et séduisaient les ignorants par la distinction établie entre les tempéraments : les cinq cents parfumeurs de France, alléchés par le gain, achetèrent annuellement chez Birotteau chacun plus de trois cents grosses de pâte et d'eau, consommation qui lui produisit des bénéfices restreints quant à l'article, énormes par la quantité. César put alors acheter les bicoques et les terrains du faubourg du Temple, il y bâtit de vastes fabriques et décora magnifiquement son magasin de la Reint des roses. Sou ménage éprouva les petits bonheurs de Taisance, et sa femme ne trembla plus autant.

En 1810, madame César prévit une hausse dans les loyers, elle poussa son mari à se faire principal locataire de la maison où ib occupaient la boutique et Tentre-sol, et à mettre leur appartement au premier étage. Une circonstance heureuse décida Constance à

CESAR BIROTTBAU.

ler les yeux sur les folies que Birotteau fit pour elle dans son utement. Le parfumeur venait d'être élu juge au tribunal de meroe. Sa probité, sa délicatesse connue et la considération l il jouissait lui valurent cette dignité, qui le classa désormais ni les notables commerçants de Paris. Pour augmenter ses constnces, il se leva dès cinq heures du matin, lut les répertoires [urisprudence et les livres qui traitaient des litiges commer- 3U Son sentiment du juste, sa rectitude, son bon vouloir, quaessentielles dans l'appréciation des difficultés soumises aux ;ences consulaires, le rendirent un des juges les plus estimés, défauts contribuèrent également à sa réputation. En sentant infériorité, César subordonnait volontiers ses lumières à celles >es collègues, flattés d'être si curieusement écoutés par lui : les recherchèrent la silencieuse approbation d*un homme censé bnd, en sa qualité d'écouteur; les autres, enchantés de sa moje et de sa douceur, le vantèrent. Les justiciables louèrent sa iveillance, son esprit conciliateur, et il fut souvent pris pour tre en des contestations où son bon sens lui suggérait une iœ de cadi. Pendant tout le temps que durèrent ses fonctions, il 88 composer un langage farci de lieux communs, semé d'axiomes ^calculs traduits en phrases arrondies qui, doucement débitées, laient aux oreilles des gens superficiels comme de l'éloquence, lut ainsi à cette majorité naturellement médiocre, à perpétuité lamnée aux travaux, aux vues du terre-à-terre. César perdit ; de temps au tribunal, que sa femme le contraignit à refuser mais ce coûteux honneur. Vers 1813, grâce à sa constante Vk et après avoir vulgairement cheminé dans la vie, ce ménage commencer une ère de prospérité que rien ne semblait devoir irrompre. M. et madame Ragon, leurs prédécesseurs; leur oncle malt, Roguin le notaire, les Matifat, droguistes de la rue des ibards, fournisseurs de la Reine des roses; Joseph Lebas, mar- [id drapier, successeur des Guillaume, au Chat qui pelote, une lumières de la rue Saint-Denis; le juge Popinot, frère de maie Ragon; Chiffreville , de la maison Prêtez et Chiffreville ;

madame Cochin, employés au Trésor et commanditaires des ibt; l'abbé Loraux, confesseur et directeur des gens pieux de B coterie, et quelques autres personnes, composaient le cercle

de leurs amis. Malgré les sentiments royalistes de Birotteaa« Popinion publique était alors en sa faveur, il passait pour être trèsriche, quoiqu'il ne possédât encore que cent mille francs en ddioi? . de son commerce. La régularité de ses affaires, son exactitude, so^ habitude de ne rien devoir, de ne jamais escompter son papier es de prendre au contraire des valeurs sûres à ceux auxquels il poic vait être utile, son obligeance, lui méritaient un crédit énorme. ' avait, d'ailleurs, réellement gagné beaucoup d'argent ; mais ses co^ structions et ses fabriques en avaient beaucoup absorbé. Puis maison lui coûtait près de vingt mille francs par an. Enfin l'éd»^ tion de Césarine, fille unique idolâtrée par Constance autant q[cii par lui, nécessitait de fortes dépenses. Ni le mari ni la femme se regardaient à l'argent quand il s'agissait de faire plaisir ài leur fille; dont ils n'avaient pas voulu se séparer. Imaginez les jouissances do pauvre paysan parvenu, quand il entendait sa charmante Césarine répétant au piano une sonate de Steibelt ou chantant une romance: quand il lui voyait écrire correctement la langue française, qoand il l'admirait lui lisant Racine père et fils, lui en expliquant les beautés, dessinant un paysage ou faisant une sépia! Quel bonbeor pour lui que de revivre dans une fleur si belle, si pure, qui n'avait pas encore quitté la tige maternelle, un ange enfin dont les grâces naissantes, dont les premiers développements avaient été passionnément suivis! une fille unique, incapable de mépriser son père ou de se moquer de son défaut d'instruction, tant elle était vraiment jeune fille. En venant à Paris, César savait lire, écrire et compter, mais son instruction en était restée là, sa vie laborieuse l'avait empêché d'acquérir des idées et des connaissances étrangères au commerce de la parfumerie. Mêlé constamment à des gens à qui les sciences, les lettres étaient indifférentes, et dont l'instruction n'embrassait que des spécialités ; n'ayant pas de temps pour se livrer à des études élevées, le parfumeur devint un homme pratique. 11 épousa forcément le langage, les erreurs, les opinions du bourgeois de Paris, qui admire Molière, Voltaire et Rousseau sur parole, qui achète leurs œuvres sans les lire; qui soutient que l'on doit dire ormoire, parce que les femmes serraient dans ces meubles leur or et leurs robes autrefois presque toujours en ifioire, et que l'on a dit par corruption armoire. Potier, Talma, made-

GËSÂR BIROTTEAU.

moiselle Mars, étaient dix fois millionnaires et ne vivaient pas <X)mme les autres humains : le grand tragédien mangeait de la chair crue, mademoiselle Mars faisait parfois fricasser des perles, pour imiter une célèbre actrice égyptienne. L'empereur avait à ses gilets des poches en cuir pour pouvoir prendre son tabac par poignées, il montait à cheval au grand galop Tescalier de Torangerie de Versailles. Les écrivains, les artistes mouraient à Thôpital par suite de leurs originalités; ils étaient d'ailleurs tous athées, il bllalt bien se garder de les recevoir chez soi. Joseph Lebas citait avec effroi Thistoire du mariage de sa belle-sœur Augustine avec le peintre Sommervieux. Les astronomes vivaient d'araignées. Ces points lumineux de leurs connaissances en langue française, en art dramatique, en politique, en littérature, en science, expliquent la portée de ces intelligences bourgeoises. Un poëte qui passe rue des Lombards peut, en y sentant quelques parfums, rêver TAsie. 11 admire des danseuses dans une chauderie en respirant du vétyver. Frappé par l'éclat de la cochenille, il y retrouve les poèmes brahmaniques, les religions et leurs castes. En se heurtant contre l'ivoire brut, il monte sur le dos des éléphants, dans une cage de mousseline, et y fait l'amour comme le roi de Lahore. Mais le petit commerçant ignore d'où viennent et où croissent les produits sur lesquels il opère. Birotteau parfumeur ne savait pas un iota d'histoire naturelle ni de chimie. En regardant Vauquelin comme un grand homme, il le considérait comme une exception, il était de la force de cet épicier retiré qui résumait ainsi une discussion sur la manière de faire venir le thé : a Le thé ne vient que de deux manières, par caravane ou par le Havre, » dit-il d'un air ûnaud. Selon Birotteau, Taloès et l'opium ne se trouvaient que rue des Lombards. L'eau de rose prétendue de Gonstantinople se faisait, comme Teau de Cologne, à Paris. Ces noms de lieux étaient des bourdes inventées pour plaire aux Français, qui ne peuvent supporter les choses de leur pays. Un marchand français devait dire sa découverte anglaise, aûn de lui donner de la vogue, comme en Angleterre un droguiste attribue la sienne à la France. Néanmoins, César ne pouvait jamais être entièrement sot ni bête : la probité, la bonté, jetaient sur les actes de sa vie un reflet qui les rendait respectables, car une belle action fait accepter toutes les vui. S3

ignorances possibles. Son constant succès lui donna de i'assarance A Paris, l'assurance est acceptée pour le pouvoir dont elle est h signe. Ayant apprécié César durant les trois premières années d( leur mariage, sa femme fut en proie à des transes continuelles elle représentait dans cette union la partie sagace et prévoyante le doute, l'opposition, la crainte; comme César y représentait Tau dace, Tambition, l'action, le bonheur inouï de la fatalité. Malgn les apparences, le marchand était trembleur, tandis que sa femm< avait en réalité de la patience et du courage. Ainsi un homme posit lanime, médiocre, sans instruction, sans idées, sans connaissances, sans caractère, et qui ne devait point réussir sur la place la pliu glissante du monde, arriva, par son esprit de conduite, par k sentiment du juste, par la bonté d'une âme vraiment chrétienne, par amour pour la seule femme qu'il eût possédée, à passer poai un homme remarquable, courageux et plein de résolution. Le public ne voyait que les résultats. Hormis Pillerault et le juge Popînot, les personnes de sa société, ne voyant César que superficiellement, ne pouvaient le juger. — D'ailleurs, les vingt ou trente amis qui se réunissaient entre eux disaient les mêmes niaiseries, répétaient les mêmes lieux communs, se regardaient tous comme des gens supérieurs dans leur partie. Les femmes faisaient assaut de bons dîners et de toilettes; chacune d*elles avait tout dit en disant un mot de mépris sur son mari. — Madame Birotteau avait seule le bon sens de traiter le sien avec honneur et respect en public : elle voyait en lui l'homme qui, malgré ses secrètes incapacités, avait gagné leur fortune, et dont elle partageait la considération. Seulement, elle se demandait parfois ce qu'était le monde, si tous les hommes prétendus supérieurs ressemblaient à son mari. Cette conduite ne contribuait pas peu à maintenir l'estime respectueuse accordée au marchand dans un pays où les femmes sont assez portées à déconsidérer leurs maris et à s'en plaindre.

Les premiers jours de l'année 18H, si fatale à la France impériale, furent signalés chez les Birotteau par deux événements peu marquants dans tout autre ménage, mais de nature à impressionner des âmes simples comme celles de César et de sa femme, qui, en jetant les yeux sur leur passé, n'y trouvaient que des émotions douces. Ils avaient pris pour premier commis un jeune homme de

CÉSAR BIBOTTEAU.

vifBgt-deux ans, nommé Ferdinand du Tillet. Ce garçon, qui sorta m C d*une maison de parfumerie où Ton avait refusé de l'intéresser dotons les bénéfices, et qui passait pour un génie, se remua beauco'SJip pour entrer à la Reine des roses, dont les êtres, les forces et l^s mœurs intérieures lui étaient connus. Birotteau l'accueillit et \\jk m donna mille francs d'appointements, avec Tintention d'en faire sowcM. successeur. Ferdinand eut sur les destinées de cette famille on ^ si grande influence, qu'il est nécessaire d'en dire quelques mots. D'abord, il se nommait simplement Ferdinand, son nom de fa.niille. Cette anonymie lui parut un immense avantage au montent où Napoléon pressa les familles pour y trouver des soldats. 11 était cependant né quelque part, par le fait de quelque cruelle et voluptueuse fantaisie. Voici le peu de renseignements recueillis SI»" son état civil. En 1793, une pauvre fille du Tillet, petit endroit si^ué près des Andelys, était venue accoucher nuitamment dans le js^rdin du desservant de l'église du Tillet, et s'alla noyer après avoir frappé aux volets. Le bon prêtre recueillit l'enfant, lui donna lô nom du saint inscrit au calendrier ce jour-là, le nourrit et releva comme son enfant. Le curé mourut en 180^, sans laisser une succession assez opulente pour sufiire à l'éducation qu'il avait commencée. Ferdinand, jeté dans Paris, y mena une existence de flibustier dont les hasards pouvaient le mener à l'échafaud ou à la foi^Qoe, au barreau, dans l'armée, au commerce, à la domesticité. Ferdinand, obligé de vivre en vrai Figaro, devint commis voyageur, puis commis parfumeur à Paris, où il revint après avoir parcouru 1^ France, étudié le monde, et pris son parti d'y réussir à tout prix. j tu 1813, il jugea nécessaire de constater son âge et de se donner 7 un état civil, en requérant au tribunal des Andelys un jugement j 9Ui fît passer son acte de baptême des registres du presbytère sur I ^ux de la mairie, et il y obtint une rectification en demandant 9U*on y insérât le nom de du Tillet, sous lequel il s'était fait con- ^^^Ire, autorisé par le fait de son exposition dans la commune. ^^Xis père ni mère, sans autre tuteur que le procureur impérial, '^Ul dans le monde, ne devant de comptes à personne, il traita la *^^iété de Turc à More en la trouvant marâtre ; il ne connut d'autre ^^ide que son intérêt, et tous les moyens de fortune lui semblè- ^^nt bons. Ce Normand, armé de capacités dangereuses, joignait à

son envie de parvenir les âpres défauts reprochés, à tort ou à raison aux natifs de sa province. Des manières patelines faisaient passeï son esprit chicanier, car c'était le plus rude ferrailleur judiciaire mais, s'il contestait audacieusement le droit d'autrui, il ne cédai rien sur le sien; il prenait son adversaire par le temps, il le lassai par une inQexible volonté. Son principal mérite consistait en cela des Scapins de la vieille comédie : il possédait leur fertilité de res sources, leur adresse à côtoyer Tin juste, leur démangeaison d( prendre ce qui est bon à garder. Enfin, il comptait appliquer à soi indigence le mot que l'abbé Terray disait au nom de l'État, qaitl à devenir plus tard honnête homme. Doué d'une activité passionnée d'une intrépidité militaire à demander à tout le monde une bonn< comme une mauvaise action, en justifiant sa demande par 1 théorie de l'intérêt personnel, il méprisait trop les hommes en le croyant tous corruptibles, il était trop peu délicat sur le choix de moyens en les trouvant tous bons, il regardait trop fixement 1 succès et l'argent comme l'absolution du mécanisme moral pooro pas réussir tôt ou tard. Un pareil homme, placé entre le bagne < des millions, devait être vindicatif, absolu, rapide dans ses détei minations, mais dissimulé comme un Cromwell qui voulait coope la tête à la probité. Sa profondeur était cachée sous un esprit rai/ leur et léger. Simple commis parfumeur, il ne mettait point de bornes à son ambition; il avait embrassé la société par un coup d'œil haineux en se disant : « Tu seras à moi! )> Il s'était juré à lui-même de ne se marier qu'à quarante ans; il se tint parole. Au physique, Ferdinand était un jeune homme élancé, de taille agréable et de manières mixtes qui lui permettaient de prendre aa besoin le diapason de toutes les sociétés. Sa figure chafouine plaisait à la première vue ; mais, plus tard, en le pratiquant, on y surprenait des expressions étranges qui se peignent à la surface des gens mal avec eux-mêmes, ou dont la conscience grogne à certaines heures. Son teint, très-ardent sous la peau molle des Normands, avait une couleur aigre. Le regard de ses yeux vairons doubiési d'une feuille d'argent était fuyant, mais terrible quand il l'arrêtait droit sur sa victime. Sa voix semblait éteinte comme celle d'an homme qui a longtemps parlé. Ses lèvres minces ne manquaient pas de grâce; mais son nez pointu, son front légèrement bonib^

CÉSAR BÎROTTEAU.

tm laissaient un défaut de race. Enfin ses cheveux, d*une coloration sennblable à celle des cheveux teints en noir, indiquaient un métis s(xz;ial qui tirait son esprit d'un grand seigneur libertin, sa bassesse d*«JB.ne paysanne séduite, ses connaissances d*une éducation inacVm, evée et ses vices de son état d'abandon. Birotteau apprit avec le pl ULS profond étonnement que son commis sortait très-élégamment im.m.s, rentrait fort tard, allait au bal chez des banquiers ou chez des notaires. Ces mœurs déplurent à César : dans ses idées, les conmis devaient étudier les livres de leur maison, et penser exclud. vcment à leur partie. Le parfumeur se choqua de niaiseries, il rex^rocha doucement à du Tillet de porter du linge trop fin, d'avoir des cartes sur lesquelles son nom était gravé ainsi : F. du Tillet; imode qui, dans sa jurisprudence commerciale, appartenait exclusivement aux gens du monde. Ferdinand était venu chez cet Orgon dai.i3S les intentions de Tartuffe : il fit la cour à madame César, tenta de la séduire, et jugea son patron comme elle le jugeait elle-même, n^^iis avec une effrayante promptitude. Quoique discret, réservé, ne disant que ce qu'il voulait dire, du Tillet dévoila ses opinions sur les hommes et la vie, de manière à épouvanter une femme timorée qui partageait les religions de son mari, et regardait cemne un crime de causer le plus léger tort au prochain. Malgré l^sfc dresse dont usa madame Birotteau, du Tillet devina le mépris 9u^i] inspirait. Constance, à qui Ferdinand avait écrit quelques letd'amour, aperçut bientôt un changement dans les manières de son commis, qui prit avec elle des airs avantageux pour faire <^oire à leur bonne intelligence. Sans instruire son mari de ses disons secrètes, elle lui conseilla de renvoyer Ferdinand. Birotteau ^ trouva d'accord avec sa femme en ce point. Le renvoi du commis ^^t, résolu. Trois jours avant de le congédier, par un samedi soir, ^**X)tteau fit le compte mensuel de sa caisse, et y trouva trois mille ^■*^Dcs de moins. Sa consternation fut affreuse, moins pour la perte ^X^epour les soupçons qui planaient sur trois commis, une cuisi- "^î^, un garçon de magasin et des ouvriers attitrés. A qui s'en ^^^dre? madame Birotteau ne quittait point le comptoir. Le ^^^mmis chargé de la caisse était un neveu de M. Ragon, nommé ^Opinot, jeune homme de dix-huit ans, logé chez eux, la probité ^^éme. Ses chiffres, en désaccord avec la somme en caisse, accu-

saient le déficit et iikliquaient que la soustraction avait été faite après la balance. Les deux époux résolurent de se taire et de surveiller la maison.

Le lendemain dimanche, ils recevaient leurs amis. Les familles qui composaient cette espèce de coterie se festoyaient à tour de rôle. En jouant à la bouillotte, Roguin le notaire mit sur le tapis de vieux louis que madame César avait reçus quelques jours auparavant d'une nouvelle mariée, madame d*Espard.

— Vous avez volé un tronc, dit en riant le parfumeur.

Roguin dit avoir gagné cet argent chez un banquier à du Tillet, qui confirma la réponse du notaire, sans rougir. Le parfumeur, lui, devint pourpre. La soirée finie, au moment où Ferdinand allait se coucher, Birotteau l'emmena dans le magasin, sous prétexte de parler affaires.

— Du Tillet, lui dit le brave homme, il manque trois mille francs à ma caisse, et je ne puis soupçonner personne ; la circonstance des vieux louis semble être trop contre vous pour que je ne vous en parle point : aussi ne nous coucherons-nous pas sans avoir trouvé Terreur, car, après tout, ce ne peut être qu'une erreur. Vous pouvez bien avoir pris quelque chose en compte sur vos appointements.

Du Tillet dit effectivement avoir pris les louis. Le parfumeur alla ouvrir son grand-livre, le compte de son commis ne se trouvait pas encore débité.

— J'étais pressé, je devais faire écrire la somme par Popinot, dit Ferdinand.

— C'est juste, dit Birotteau, bouleversé par la froide insouciance du Normand, qui connaissait bien les braves gens chez lesquels il était venu dans l'intention d'y faire fortune.

Le parfumeur et son commis passèrent la nuit en vérifications que le digne marchand savait inutiles. En allant et venant. César {5'lissa trois billets de banque de mille francs dans la caisse en les collant contre la bande du tiroir, puis il feignit d'être accablé de fatigue, parut dormir et ronfla. Du Tillet le réveilla triomphalement et adicha une joie excessive d'avoir éclairci Terreur. Le lendemain. Birotteau gronda publiquement le petit Popinot, sa femme, et se mit en colère à propos de leur négligence. Quinze jours après. Fer-

CÉSAR BIROTTEAU

dinand du Tillet entra chez un agent de change. La parfumerie ne lui convenait pas, dit-il, il voulait étudier la banque. En sortant de chez Birotteau, du Tillet parla de madame César de manière à faire croire que son patron l'avait renvoyé par jalousie. Quelques mois après, du Tillet vint voir son ancien patron, et réclama de lui sa caution pour vingt mille francs, afin de compléter les garanties qu^on lui demandait dans une affaire qui le mettait sur le chemin de la fortune. En remarquant la surprise que Birotteau manifesta de cette effronterie, du Tillet fronça le sourcil et lui demanda s'il n'avait pas confiance en lui. Matifat et deux négociants en alTaires avec Birotteau remarquèrent l'indignation du parfumeur, qui réprima sa colère en leur présence. Du Tillet était peut-être redevenu honnête homme, sa faute pouvait avoir été causée par une maitresse au désespoir ou par une tentative au jeu, la réprobation publique d'un honnête homme allait jeter dans une voie de crimes et de malheurs un homme encore jeune et peut-être sur la voie du repentir. Cet ange prit alors la plume et fit un aval sur les billets de du Tillet, en lui disant qu'il rendait de grand cœur ce léger service à un garçon qui lui avait été très-utile. Le sang lui montait au 'visage en faisant ce mensonge officieux. Du Tillet ne soutint pas le jregard de cet homme, et lui voua sans doute en ce moment cette liaine sans trêve que les anges des ténèbres ont conçue contre les .ainges de lumière. Du Tillet tint si bien le balancier en dansant sur Ja corde raide des spéculations financières, qu'il resta toujours ^égant et riche en apparence avant de l'être en réalité. Dès qu'il •eut un cabriolet, il ne le quitta plus; il se maintint dans la sphère élevée des gens qui mêlent les plaisirs aux affaires, en faisant du foyer de l'Opéra la succursale de la Bourse, lesTurcarets de l'époque. Grâce à madame Roguin, qu'il connut chez Birotteau, il se répandit promptement parmi les gens de finance les plus haut placés. En ce moment, Ferdinand du Tillet était arrivé à une prospérité qui n^avait rien de mensonger. Au mieux avec la maison Nucingen, où Roguin l'avait fait admettre, il s'était lié promptement avec les frères Keller, avec la haute banque. Personne ne savait d'où venaient à ce garçon les immenses capitaux qu'il faisait mouvoir, mais on attribuait son bonheur à son intelligence et à sa probité. La Restauration fit un personnage de César, à qui naturellement

le tourbillon des crises politiques ôta la mémoire de ces deux accidents domestiques. L'immutabilité de ses opinions royalistes, auxquelles il était devenu fort indifférent depuis sa blessure, mais dans lesquelles il avait persisté par décorum , le souvenir de son dévouement en vendémiaire, lui valurent de hautes protections, précisément parce qu'il ne demanda rien. 11 fut nommé chef de bataillon dans la garde nationale, quoiqu'il fut incapable de répéter le moindre mot de commandement. En 1815, Napoléon, toujours ennemi de Birotteau, le destitua. Durant les Cent-Jours, Birottean devint la béte noire des libéraux de son quartier; car en 1815 seulement commencèrent les scissions politiques entre les négociants, jusqu'alors unanimes dans leurs vœux de tranquillité, dont les affaires avaient besoin. A la seconde restauration, le gouvernement royal dut remanier le corps municipal. Le préfet voulut nommer Birotteau maire. Grâce à sa femme, le parfumeur accepta seulement la place d'adjoint, qui le mettait moins en évidence. Cette modestie augmenta beaucoup l'estime qu'on lui portait généralement et lui valut l'amitié du maire, M. Flamet de la Billardiëre. Birotteau, qui l'avait vu venir à la Reine des roses au temps où laboutique servait d'entrepôt aux conspirations royalistes, le désigna lui-même au préfet de la Seine, qui le consulta sur le choix à faire ^ M. et madame Birotteau ne furent jamais oubliés dans les invita — tions du maire. Enfin madame César quêta souvent à Saint-Roçh ^ en belle et bonne compagnie. La Billardière servit chaudement Birotteau quand il fut question de distribuer au corps municipal les croix accordées, en appuyant sur sa blessure reçue à Saint-Roch • sur son attachement aux Bourbons et sur la considération dont il jouissait. Le ministère, qui voulait, tout en prodiguant la croix de la Légion d'honneur afin d'abattre Tœuvre de Napoléon, se faire des Créatures et rallier aux Bourbons les différents commerces, les hommes d'art et de science, comprit donc Birotteau dans la prochaine promotion. Cette faveur, en harmonie avec l'éclat que jetait Birotteau dans son arrondissement, le plaçait dans une situation où durent s'agrandir les idées d'un homme à qui jusqu'alors tout avait réussi. La nouvelle que le maire lui avait donnée de sa promotion fut le dernier argument qui décida le parfumeur à se lancer dans l'opération qu'il venait d'exposer à sa femme afin de quitter au

CÉSAR BiaOTTEAU.

plus vite la parfumerie, et s'élever aux régions de la haute bourgeoisie de Paris.

César avait alors quarante ans. Les travaux auxquels il se livrait dans sa fabrique lui avaient donné quelques rides prématurées, et avaient légèrement argenté la longue chevelure touffue que la pression de son chapeau lustrait circulairement. Son front, où, par la manière dont ils étaient plantés, ses cheveux dessinaient cinq pointes, annonçait la simplicité de sa vie. Ses gros sourcils n'effrayaient point, car ses yeux bleus s'harmoniaient par leur limpide regard toujours franc avec son front d'honnête homme. Son nez, cassé à la naissance et gros du bout, lui donnait Tair étonné des gobe-mouches de Paris. Ses lèvres étaient très-lippues, et son grand menton tombait droit. Sa figure, fortement colorée, à contours carrés, offrait, par la disposition des rides, par l'ensemble de la physionomie, le caractère ingénument rusé du paysan. La force générale du corps, la grosseur des membres, la carrure du dos, la largeur des pieds, tout dénotait d'ailleurs le villageois transplanté dans Paris. Ses mains larges et poilues, les grasses phalanges de ses doigts ridés, ses grands ongles carrés eussent attesté son ori- S;ine, s'il n*en était pas resté des vestiges dans toute sa personne. Il avait sur les lèvres le sourire de bienveillance que prennent les marchands quand vous entrez chez eux ; mais ce sourire commercial était l'image de son contentement intérieur et peignait l'état de son âme douce. Sa défiance ne dépassait jamais les affaires» sa ruse le quittait sur le seuil de la Bourse ou quand il fermait son grand-livre. Le soupçon était pour lui ce qu'étaient ses factures imprimées, une nécessité de la vente elle-même. Sa figure offrait une sorte d'assurance comique, de fatuité mêlée de bonhomie qui le rendait original à voir en lui épargnant une ressemblance trop complète avec la plate figure du bourgeois parisien. Sans cet air de naïve admiration et de foi en sa personne, il eût imprimé trop de respect; il se rapprochait ainsi des hommes en payant sa quotepart de ridicule. Habituellement, en parlant, il se croisait les mains derrière le dos. Quand il croyait avoir dit quelque chose de galant ou de saillant, il se levait imperceptiblement sur la pointe des pieds, à deux reprises, et retombait sur ses talons lourdement, comme pour appuyer sa phrase. Au fort d*une discussion, on le

voyait quelquefois tourner sur lui-même brusquement, faire quel- ques pas comme s'il allait chercher des objections et revenir sur -3 son adversaire par un mouvement brusque. Il n'interrompait ^ jamais, et se trouvait souvent victime de cette exacte observation ^ des convenances, car les autres s'arrachaient la parole, et le bon- — j homme quittait la place sans avoir pu dire un mot. Sa grande expérience des affaires commerciales lui avait donné des habitudes^ < taxées de manies par quelques personnes. Si quelque billet n^était^^ pas payé, il l'envoyait à l'huissier, et ne s'en occupait plus qa^^ pour recevoir le capital, l'intérêt et les frais; l'huissier devait pour— — . suivre jusqu'à ce que le négociant fût en faillite; César cessai Ijt alors toute procédure, ne comparaissait à aucune assemblée d^i ^ créanciers, et gardait ses titres. Ce système et son implacable m^Spris pour les faillis lui venaient de M. Ragon, qui, dans le cours « sa vie commerciale, avait fini par apercevoir une si grande per^ < de temps dans les affaires litigieuses, qu'il regardait le maigre incertain dividende donné par les concordats comme amplement regagné par remploi du temps qu'on ne perdait point à aller, ven^i; faire des démarches et courir après les excuses de l'improbité.

— Si le failli est honnête homme et se refait, il vous payera, disait M. Ragon. S'il reste sans ressource et qu'il soit puremem malheureux, pourquoi le tourmenter? Si c'est un fripon, vousn*aiirez jamais rien. Votre sévérité connue vous fait passer pour intra/table, et, comme il est impossible de transiger avec vous, tant que Ton peut payer, c'est vous qu'on paye.

César arrivait à un rendez-vous à l'heure dite; mais, dix minutes après, il partait avec une inflexibilité que rien ne faisait plier : aussi son exactitude rendait-elle exacts les gens qui traitaient avec lui. Le costume qu'il avait adopté concordait avec ses mœurs et sa physionomie. Aucune puissance ne l'eût fait renoncer aux cravates de mousseline blanche dont les coins, brodés par sa femme ou sa fille, lui pendaient sous le cou. Son gilet de piqué blanc, bou* tonné carrément, descendait très-bas sur son abdomen assez proé minent, car il avait un léger embonpoint. 11 portait un pantalc bleu, des bas de soie noire et des souliers à rubans dont les nœu se défaisaient souvent. Sa redingote vert-olive, toujours trop lar et son chapeau à grands bords lui donnaient l'air d'un quai

CÉSAR BIROTTEAU

<:}uand il s'habillait pour les soirées du dimanche, il mettait une culotte de soie, des souliers à boucles d'or et son inévitable gilet «arré, dont les deux bouts s'entr'ouvraient alors afln de montrer le Iiaut de son jabot plissé. Son habit de drap marron était à grands pans et à longues basques. Il conserva jusqu'en 1819 deux chaînes de montre qui pendaient parallèlement, mais il ne mettait la seconde que quand il s'habillait. Tel était César Birotteau, digne liomme à qui les mystères qui président à la naissance des hommes avaient refusé la faculté de juger l'ensemble de la politique et de ja vie, de s'élever au-dessus du niveau social sous lequel vit la classe moyenne, qui suivait en toute chose les errements de la routine : toutes ses opinions lui avaient été communiquées, et il les appliquait sans examen. Aveugle mais bon, peu spirituel mais profondément religieux, il avait un cœur pur. Dans ce cœur brillait an seul amour, la lumière et la force de sa vie; car son désir d'élévation, le peu de connaissances qu'il avait acquises, tout ve* nait de son affection pour sa femme et pour sa fille.

Quant à madame César, alors âgée de trente-sept ans, elle res* semblait si parfaitement à la Vénus de Milo, que tous ceux qui la connaissaient virent son portrait dans cette belle statue quand le duc de Rivière l'envoya. En quelques mois, les chagrins passèrent si promptement leurs teintes jaunes sur son éblouissante blancheur, creusèrent et noircirent si cruellement le cercle bleuâtre où jouaient ses beaux yeux verts, qu'elle eut l'air d'une vieille madone; car elle conserva toujours, au milieu de ses ruines, une douce candeur, un regard pur quoique triste, et il fut impossible de ne pas la trouver toujours belle femme, d'un maintien sage et plein de décence. Âu bal prémédité par César, elle devait jouir d'ailleurs d'un dernier éclat de beauté qui fut remarqué.

Toute existence a son apogée, une époque pendant laquelle les causes agissent et sont en rapport exact avec les résultats. Ce midi de la vie, où les forces vives s'équilibrent et se produisent dans tout leur éclat, est non-seulement commun aux êtres organisés, mais encore aux cités, aux nations, aux idées, aux institutions, aux commerces, aux entreprises qui, semblables aux races nobles et aux dynasties, naissent, s'élèvent et tombent. D'où vient la rigueur avec laquelle ce thème de croissance et de décroissance s'applique

à tout ce qui s*organise ici-bas? car la mort elle aussi a, dans les temps de fléau, sou progrès, son ralentissement, sa recrudesœnce et son sommeil. Notre globe lui-même est peut-être une fusée on peu plus durable que les autres. L'histoire, en redisant les causes de la grandeur et de la décadence de tout ce qui fut ici-bas, pourrait avertir Thomme du moment où il doit arrêter le jeu de toutes ses facultés; mais ni les conquérants, ni les acteurs, ni les femmes, ni les auteurs n'en écoutent la voix salutaire. César Birotteau, qui devait se considérer comme étant à Tapogée de sa fortune, prenait ce temps d'arrêt comme un nouveau point de départ. Il ne savait pas et d'ailleurs ni les nations, ni les rois, n'ont tenté d'écrire en caractères ineffaçables la cause de ces renversements dont l'histoire est grosse, dont tant de maisons souveraines ou commerciales offrent de si grands exemples. Pourquoi de nouvelles pyramides ne rappelleraient-elles pas incessamment ce principe, qui doit dominer la politique des nations aussi bien que celle des particuliers : Quand F effet produit ri est plus en rapport direct ni en proportion égale avec sa cause, la désorganisation commence? Mais ces monuments existent partout, c'est les traditions et les pierres qui nous parlent du passé, qui consacrent les caprices de l'indomptable destin, dont la main efface nos songes et nous prouve que les plus grands événements se résument dans une idée. Troie et Napoléon ne sont que des poèmes. Puisse cette histoire être le poëme des vicissitudes bourgeoises auxquelles nulle voix n'a songé, tant elles semblent dénuées de grandeur, tandis qu'elles sont au même titre immenses : il ne s'agit pas d'un seul homme ici, mais de tout un peuple de douleurs.

En s'endormant. César craignît que, le lendemain, sa femme ne lui fît quelques objections péremptoires, et s'ordonna de se lever de grand matin pour tout résoudre. Au petit jour, il sortit donc sans bruit, laissa sa femme au lit, s'habilla lestement et descendit au magasin au moment où le garçon en ôtait les volets numérotés. Birotteau, se voyant seul, attendit le lever de ses commis, et se mit sur le pas de sa porte en examinant comment son garçon de peine, nommé Raguet, s'acquittait de ses fonctions, et Birotteau s'y connaissait l Malgré le froid, le temps était superbe.

— Popinot, va prendre ton chapeau, mets tes souliers, fais des-

CÉSAR BIROTTEAU

cendre M. Célestin, nous allons causer tous deux aux Tuileries, dit-il en voyant descendre Anselme.

Popinot, cet admirable contre-pied de du Tillet, et qu^un de ces heureux hasards qui font croire à une sous-Providence avait mis auprès de César, joue un si grand rôle dans cette histoire, qu'il est nécessaire de le profiler ici. Madame Ragon était une demoiselle Popinot. Elle avait deux frères. L'un, le plus jeune de la famille, se trouvait alors juge suppléant au tribunal de première instance de la Seine. L'aîné avait entrepris le commerce des laines brutes, y avait mangé sa fortune, et mourut en laissant à la charge des Ragon et de son frère le juge, qui n'avait pas d'enfants, son fils unique, déjà privé d'une mère morte en couche. Pour donner un état à son neveu, madame Ragon l'avait mis dans la parfumerie en espérant le voir succéder à Birotteau. Anselme Popinot était petit et pied bot, infirmité que le hasard a donnée à lord Byron, à Walter Scott, à M. de Talleyrand, pour ne pas décourager ceux qui en sont afiEligés. 11 avait ce teint éclatant et plein de taches de rousseur qui distingue les gens dont les cheveux sont rouges ; mais son front pur, ses yeux de la couleur des agates gris veiné, sa jolie bouche, sa blancheur et la grâce d'une jeunesse pudique, la timidité que lui inspirait son vice de conformation, réveillaient à son profit des sentiments protecteurs : on aime les faibles. Popinot intéressait. Le petit Popinot, tout le monde l'appelait ainsi, tenait à one famille essentiellement religieuse, oh les vertus étaient intel* ligentes, où la vie était modeste et pleine de belles actions. Aussi l'enfant, élevé par son oncle le juge, offrait-il en lui la réunion des qualités qui rendent la jeunesse si belle : sage et affectueux, un peu honteux, mais plein d'ardeur, doux comme un mouton, mais cou* rageux au travail, dévoué, sobre, il était doué de toutes les vertus d'un chrétien des premiers temps de l'Église. En entendant parler d'une promenade aux Tuileries, la proposition la plus excentrique que pût faire à cette heure son imposant patron, Popinot crut qu'il voulait lui parler d'établissement ; le commis pensa soudain à Césanne, la véritable reine des roses, l'enseigne vivante de la maison, et de laquelle il s'éprit le jour même oii, deux mois avant du Tillet, il était entré chez Birotteau. En montant l'escalier, il fut donc obligé de s'arrêter, son cœur se gonflait trop, ses artères bat^

taient trop violemment ; il descendit bientôt suivi de Célestin, le ^ premier commis de Birotteau. Anselme et son patron cheminèrent ^ sans mot dire vers les Tuileries. Popinot avait alors vingt et un ans, ^ 4 Birotteau s'était marié à cet âge, Anselme ne voyait donc aucun mzm empêchement à son mariage avec Gésarine, quoique la fortune du parfumeur et la beauté de sa fille fussent d'immenses obstacles à .mS j la réussite de vœux si ambitieux ; mais l'amour procède par les -g=»>^ élans de l'espérance, et plus ils sont insensés, plus il y ajoute foi; ^ ; aussi, plus sa maîtresse se trouvait loin de lui, plus ses désir^ ^53 étaient-ils vifs. Heureux enfant qui, par un temps où tout nivelle, où tous les chapeaux se ressemblent, réussissait à créer des distances entre la fille d'un parfumeur et lui, rejeton d'une — ~' vieille famille parisienne I malgré ses doutes, ses inquiétudes, iL^ était heureux : il dînait tous les jours auprès de Césanne! Pois, er:s 8'appliquant aux affaires de la maison, il y mettait un zèle, uns^ ardeur qui dépouillait le travail de toute amertume ; en faisant tou^:au nom de Césarine, il n'était jamais fatigué. Chez un jeune homms^ de vingt ans, l'amour se repaît de dévouement.

— Ce sera un négociant, il parviendra, disait de lui César à ma

dame Ragon, en vantant l'activité d'Anselme au milieu des mises dc=^ la fabrique, en louant son aptitude à comprendre les finesses df ^ l'art, en rappelant l'âpreté de son travail dans les moments où le^^=^ expéditions donnaient, et où, les manches retroussées, les bras nusle boiteux emballait et clouait à lui seul plus de caisses que l^^s autres commis.

Les prétentions connues et avouées d'Alexandre Crottat, premie- Jr clerc de Roguin, la fortune de son père, riche fermier de la Bris • formaient des obstacles bien grands au triomphe de l'orphelin ^ mais ces difficultés n'étaient cependant point encore les plus âpres à vaincre : Popinot ensevelissait au fond de son cœur de tristes secrets qui agrandissaient l'intervalle mis entre Césarine et lui. La fortune des Ragon, sur laquelle il aurait pu compter, était compromise; l'orphelin avait le bonheur de les aider à vivre en leur apportant ses maigres appointements. Cependant, il croyait au succès! li avait plusieurs fois saisi quelques regards jetés avec un apparent orgueil sur lui par Césarine ; au fond de ses yeux bleus, il avait osé lire une secrète pensée pleine de caressantes espérances. 11 allait

CÉSAR BIROTTEAU

jonc, travaillé par son espoir du moment, tremblant, silencieux, Smu, comme pourraient Tétre en semblable occurrence tous les eunes gens pour qui la vie est en bourgeon.

— Popinot, lui dit le brave marchand, ta tante va-t-elle bien?

— Oui, monsieur.

— Cependant, elle me parait soucieuse depuis quelque temps; y fturait-il quelque chose qui clocherait chez elle? Écoute-moi, gardon, faut pas trop faire le mystérieux avec moi, je suis quasi de la ramille, voilà vingt-cinq ans que je connais ton oncle Ragon. Je suis ^tré chez lui en gros souliers ferrés, arrivant de mon village. Quoique Tendroit s^appelle les Trésorières, j'avais pour toute for- £,cme un louis d'or que m'avait donné ma marraine, feu madame la aaarquise d'Uxelles, une parente à M. le duc et madame la du- ^liesse de Lenoncourt, qui sont de nos pratiques. Aussi ai-je prié ous les dimanches«pour elle et pour toute sa famille; j'envoie en 'ouraine à sa nièce, madame de Mortsauf, toutes ses paf fumeries.

me vient toujours des pratiques par eux, comme par exemple • de Vandenesse, qui prend pour douze cents francs par an. On ne rait pas reconnaissant par bon cœur, on devrait Têtre par calcul : ais je te veux du bien sans arrière-pensée et pour toi.

Ah! monsieur, vous aviez, si vous me permettez de vous le

ire , une flère caboche I

Non, mon garçon, non, cela ne suffit point. Je ne dis pas que

^ caboche n'en vaille pas une autre, mais j'avais de la probité, ^o^dticus! mais j'ai eu de la conduite, mais je n'ai jamais aimé ma femme. L'amour est un fameux véhicule, un mot heureux employé hier M. de Villèle à la tribune.

L'amour! dit Popinot. Oh! monsieur, est-ce que?...

• — - Tiens, tiens, voilà le père Roguin qui vient à pied par le haut ^ 1^ place Louis XV, à huit heures. Qu'est-ce que le bonhomme donc là? se dit César en oubliant Anselme Popinot et l'huile de ^^ette.

suppositions de sa femme lui revinrent à la mémoire, et, au d'entrer dans le jardin des Tuileries, Birotteau s'avança vers ^ Notaire pour le rencontrer. Anselme suivit son patron à distance, ''^^ pouvoir s'expliquer le subit intérêt qu'il prenait à une chose ^ Apparence si peu importante, mais très-heureux des encourage-

ments qu'il trouvait dans le dire de César sur ses souliers ferrés, « son louis d'or et Tamour.

Roguin, grand et gros homme bourgeonné, le front Irès-décoo

vert, à cheveux noirs, ne manquait pas jadis de physienooiie; ilK avait été audacieux et jeune, car, de petit clerc, il était deTena no— ^ taire ; mais, en ce moment, son visage offrait, aux yeux d*an habiles observateur, les tiraillements, les fatigues de plaisirs cherchés» 4 Lorsqu'un homme se plonge dans la fange des excès, il est dilB-:^ die que sa figure ne soit pas fangeuse en quelque endroit : m 1 1 ii! les contours des rides, la chaleur du teint étaient-ils, chez Roguin^ sans noblesse. Au lieu de cette lueur pure qui flambe sous les Ush sus des hommes continents et leur imprime une fleur de santé, To^a entrevoyait chez lui Timpureté d'un sang fouetté par des effort: contre lesquels regimbe le corps. Son nez était ignoblement r^^ troussé, comme celui des gens chez lesquels les humeurs, &d prenant la route de cet organe, produisent une infirmité secr^^ qu'une vertueuse reine de France croyait naïvement être un mai]L heur commun à l'espèce, n'ayant jamais approché d*autre homme que le roi d'assez près pour reconnaître son erreur. En prisant beaucoup de tabac d'Espagne, Roguin avait cru dissimuler soa incommodité, il en avait augmenté les inconvénients, qui furent h principale cause de ses malheurs.

N'est-ce pas une flatterie sociale un peu trop prolongée que de toujours peindre les hommes sous de fausses couleurs, et de ne pas révéler quelques-uns des vrais principes de leurs vicissitudes, si souvent causées par la maladie? Le mal physique, considéré dans ses ravages moraux, examiné dans ses influences sur le mécanisme de la vie, a peut-être été jusqu'ici trop négligé par les historiea« des mœurs. Madame César avait bien deviné le secret du ménagr

Dès la première nuit de ses noces, la charmante fille unique' banquier Chevrel avait conçu pour le pauvre notaire une io! montable antipathie, et voulut aussitôt requérir le divorce. " heureux d'avoir une femme riche de cinq cent mille francs, compter les espérances, Roguin avait supplié sa femme de r intenter une action en divorce, en la laissant libre et se soum à toutes les conséquences d'un pareil pacte. Madame Roguin nue souveraine maîtresse, se conduisit avec son mari comi

CÉSAR BIROTTEAU

ooitisane avec un vieil amant. Roguin trouva bientôt sa femme ■op chère, et, comme beaucoup de maris parisiens, il eut un >cond ménage en ville. D'abord contenue dans de sages bornes, 3tte dépense fut médiocre.

Primitivement, Roguin rencontra, sans grands frais, des grisettes -è9-b«ureuses de sa protection ; mais, depuis trois ans, il était ingé par une de ces indomptables passions qui envahissent les tînmes entre cinquante et soixante ans, et que justifiait Tune des [us magnifiques créatures de ce temps, connue dans les fastes de . prostitution sous le sobriquet de la belle Hollandaise, car elle lait retomber dans ce gouffre où sa mort l'illustra. Elle avait été ;dis amenée de Bruges à Paris par un des clients de Roguin, qui, >roé de partir par suite des événements politiques, lui en fît prémt en 1815. Le notaire avait acheté pour sa belle une petite taisoD aux Ghamps-Élysées, Tavait richement meublée et s'était issé entraîner à satisfaire les coûteux caprices de cette femme, ont les profusions absorbèrent sa fortune.

L'air sombre empreint sur la physionomie de Roguin, et qui se issipa quand il vit son client, tenait à des événements mystérieux h se trouvaient les secrets de la fortune si rapidement faite par a Hllet. Le plan formé par du Tillet changea dès le premier dilanche où il put observer, chez son patron, la situation respectiv(; e M. et madame Roguin. Il était venu moins pour séduire maame César que pour se faire offrir la main de Gésarine en dédommagement d'une passion rentrée, et il eut d'autant moins de peine

renoncer à ce mariage, qu'il avait cru César riche et le trouvait »aovre. Il espionna le notaire, s'insinua dans sa confiance, se fit Hrésenter chez la belle Hollandaise, y étudia dans quels termes iUe était avec Roguin, et apprit qu'elle menaçait de remercier son imant s'il lui rognait son luxe. La belle Hollandaise était de ces femmes folles qui ne s'inquiètent jamais d'où vient l'argent ni somment il s'acquiert, et qui donneraient une fête avec les écus Tan parricide. Elle ne pensait jamais le lendemain à la veille. Pour die, l'avenir était son après-dînée, et la fin du mois l'éternité, môme quand elle avait des mémoires à payer. Charmé de rencontrer un premier levier, du Tillet commença par obtenir de la belle BoUandaise qu'elle aimât Roguin pour trente mille francs par an viiL 24

au lieu de cinquante mille, service que les vieillards passionoés oublient rarement.

Enfin, après un souper très-aviné, Roguin s'ouvrit à du TîUet sur sa crise financière. Ses immeubles étant absorbés par Thypothèque légale de sa femme, il avait été conduit par sa passion à prendre dans les fonds de ses clients une somme déjà supérieure à la moitié de sa charge. Quand le reste serait dévoré, i'infortuij^ Roguin se brûlerait la cervelle, car il croyait diminuer l'horreur de la faillite en imposant la pitié publique. Du Tillet aperçut une fortune rapide et sûre qui brilla comme un éclair dans la nuit de rivresse, il rassura Roguin et le paya de sa confiance en lui faisant tirer ses pistolets en Tair.

— En se hasardant ainsi, lui dit-il, un homme de votre portée ne doit pas se conduire comme un sot et marcher à tâtons, mais opérer hardiment.

Il lui conseilla de prendre dès à présent une forte somme, d« la lui confier pour être jouée avec audace dans une partie quelconque, à la Bourse, ou dans quelque spéculation choisie entre les mille qiû s'entreprenaient alors. En cas de gain, ils fonderaient à eux deux une maison de banque où Ton tirerait parti des dépôts, et dont les bénéfices lui serviraient à contenter sa passion. Si la chance tournait contre eux, Roguin irait vivre à l'étranger au lieu de se tuer, parce que son du Tillet lui serait fidèle jusqu'au dernier sou. C'était une corde à portée de main pour un homme qui se noyait, et Roguin ne s'aperçut pas que le commis parfumeur la lui passais autour du cou.

Maître du secret de Roguin, du Tillet s'en servit pour établir à la fois son pouvoir sur la femme, sur la maîtresse et sur le mari. Prévenue d'un désastre qu'elle était loin de soupçonner, madame Roguin accepta les soins de du Tillet, qui sortit alors de chez le parfumeur, sûr de son avenir. Il n'eut pas de peine à convaincre la maîtresse de risquer une somme, afin de ne jamais être obligée de recourir à la prostitution s'il lui arrivait quelque malheur. La femme régla ses affaires, amassa promptement un petit c<apital, et le rerail à un homme en qui son mari se fiait, car le notaire donna d'abord cent mille francs à son complice. Placé près de madame Roguin de manière à transformer les intérêts de cette belle femme

CÉSAR BIROTTEAU

en affection, du Tillet sut lui inspirer la plus violente passion. Ses trois commanditaires lui constituèrent naturellement une part; mais, mécontent de cette part, il eut l'audace, en les faisant jouer à la Bourse, de s'entendre avec un adversaire qui lui rendait le montant des pertes supposées, car il joua pour ses clients et pour lui-môme. Aussitôt qu'il eut cinquante mille francs, il fut sûr de faire une grande fortune; il porta le coup d'œil d'aigle qui le caractérise dans les phases où se trouvait alors la France : il joua la baisse pendant la campagne de France, et la hausse au retour des Bourbons. Deux mois après la rentrée de Louis XVIII, madame Roguin possédait deux cent mille francs, et du Tillet cent mille écus. Le notaire, aux yeux de qui ce jeune homme était un ange, avait rétabli l'équilibre dans ses affaires. La belle Hollandaise dissipait tout, elle était la proie d'un infâme cancer, nommé Maxime de Trailles, ancien page de l'empereur. Du Tillet découvrit le véritable nom de cette fille en faisant un acte avec elle. Elle se nommait Sarah Gobseck. Frappé de la coïncidence de ce nom avec celui d'un usurier dont il avait entendu parler, il alla chez ce vieil escompteur, la providence des enfants de famille, afin de reconnaître jusqu'où pourrait aller sur lui le crédit de sa parente. Le Brutus des usuriers fut implacable pour sa petite-nièce, mais du Tillet sut lui plaire en se posant comme le banquier de Sarah, et comme ayant des fonds à faire mouvoir. La nature normande et la nature usurière se convinrent l'une à l'autre. Gobseck se trouvait avoir besoin d'un homme jeune et habile pour surveiller une petite opération à l'étranger. Un auditeur au conseil d'État, surpris par le retour des Bourbons, avait eu l'idée, pour se bien mettre en cour, d'aller en Allemagne racheter les titres des dettes contractées par les princes pendant leur émigration. Il offrait les bénéfices de cette affaire, pour lui purement politique, à ceux qui lui donneraient les fonds nécessaires. L'usurier ne voulait lâcher les sommes qu'au fur et à mesure de l'achat des créances, et les faire examiner par un fin représentant. Les usuriers ne se fient à personne, ils veulent des garanties i auprès d'eux, l'occasion est tout : de glace quand ils n*ont pas besoin d'un homme, ils sont patelins et disposés à la bienfaisance quand leur utilité s'y trouve. Du Tillet connaissait le rôle immense sourdement joué sur la place de Paris par les Wer-

37î SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE.

brast et Gigonnet, escompteurs du commerce des rues Saint-Denis et Saint-Martin ; par Palma , banquier du faubourg Poissonnière, presque toujours intéressés avec Gosbeck. Il offrit donc une cautioo pécuniaire en se faisant accorder un intérêt et en exigeant que ces messieurs employassent dans leur commerce d'argent les fonds qu'il leur déposerait : il se préparait ainsi des appuis. Il accompagna M. Clément Chardin des Lupeaulx dans un voyage en Allemagne qui dura pendant les Cent-Jours, et revint à la seconde restauration, ayant plus augmenté les éléments de sa fortune que sa fortune elle-même. Il était entré dans les secrets des plus habiles calculateurs de Paris, il avait conquis l'amitié de l'homme dont il était le surveillant, car cet habile escamoteur lui avait mis à nales ressorts et la jurisprudence de la haute politique. Du Tillet était un de ces esprits qui entendent à demi-mot, il acheva de se former pendant ce voyage. Au retour, il retrouva madame Roguin fidèle. Quant au pauvre notaire, il attendait Ferdinand avec autant d'impatience qu'en témoignait sa femme, la belle Hollandaise l'avait de nouveau ruiné. Du Tillet questionna la belle Hollandaise, etoe retrouva pas une dépense équivalente aux sommes dissipées. Du Tillet découvrit alors le secret que Sarah Gobseck lui avait si soigneusement caché, sa lolle passion pour Maxime de Trailles, dont les débuts dans sa carrière de vices et de débauche annonçaient ce qu'il fut, un de ces garnements politiques nécessaires à tout bon gouvernement, et que le jeu rendait insatiable. En faisant cette découverte, du Tillet comprit l'insensibilité de Gobseck pour sa petite-nièce. Dans ces conjonctures, le banquier du Tillet, car il devint banquier, conseilla fortement à Roguin de garder une poire pour la soif, en embarquant ses clients les plus riches dans m affaire où il pourrait se réserver de fortes sommes, s'il était contraint à faillir en recommençant le jeu de la banque. Après des hauts et des bas, profitables seulement à du Tillet et à madame Roguin, le notaire entendit enfin sonner l'heure de sa déconfiture. Son agonie fut alors exploitée par son meilleur ami. Du Tillet inventa la spéculation relative aux terrains situés autour de la Madeleine. Naturellement, les cent mille francs déposés par Birotteau chez Roguin, en attendant un placement, furent remis à du Tillet, qui, voulant perdre le parfumeur, fit comprendre à Roguin

CESAR BIROTTEÂU.

qu'il courait moins de dangers à prendre dans ses filets ses amis intimes.

— Un ami, lui dit-il, conserve des ménagements jusque dans sa

Peu de personnes savent aujourd'hui combien peu valait à cette époque une toise de terrain autour de la Madeleine, mais ces terrains allaient nécessairement être vendus au-dessus de leur valeur momentanée à cause de l'obligation où l'on serait d'aller trouver des propriétaires qui profiteraient de l'occasion ; or, du Tillet voulait être à portée de recueillir les bénéfices sans supporter les pertes d*iine spéculation à long terme. En d'autres termes, son plan consistait à tuer l'affaire pour s'adjuger un cadavre qu'il savait pouvoir raviver. En semblable occurrence, les Gobseck, les Palma, les Werbrost et Gigonnet se prêtaient mutuellement la main; mais du Tillet n'était pas assez intime avec eux pour leur demander leur aide; d'ailleurs, il voulait si bien cacher son bras, tout en conduisant l'affaire, qu'il pût recueillir les profits du vol sans en avoir la bonté; il sentit donc la nécessité d'avoir à lui l'un de ces mannequins vivants, nommés dans la langue commerciale, hommes de paille. Son joueur supposé de la Bourse lui parut propre à devenir son âme damnée, et il entreprit sur les droits divins en créant un bomme. D'^in ancien commis voyageur, sans moyens ni capacité, excepté celle de parler indéfiniment sur toute espèce de sujets en ne disant rien, sans sou ni maille, mais pouvant comprendre un rôle et le jouer sans compromettre la pièce; plein de l'honneur le plus rare, c'est-à-dire capable de garder un secret et de se laisser déshonorer au profit de son commettant, du Tillet fit un banquier qui montait et dirigeait les plus grandes entreprises, le chef de la maison Claparon. La destinée de Charles Claparon était d'être un jour livré aux juifs et aux pharisiens, si les affaires lancées par du Tillet exigeaient une faillite, àt Claparon le savait. Mais, pour un pauvre diable qui se promenait mélancoliquement sur les boulevards avec un avenir de quarante sous dans sa poche quand son camarade du Tillet le rencontra, les petites parts qui devaient lui ôtre abandonnées dans chaque affaire furent un Eldorado. Ainsi son amitié, son dévouement pour du Tillet, corroborés d'une reconnaissance irréfléchie, excités par les besoins d'une vie libertine et

décousue, lui faisaient dire amen à tout. Puis, après avmr vendu soQ honneur, ii le vit risquer avec tant de prudence, qu*il finit par sTattacher à son ancien camarade, comme un chien à son maître. Claparon était un caniche fort laid, mais toujours prêt à faire le saut de Curtius. Dans la combinaison actuelle, il devait représenter une moitié des acquéreurs des terrains, comme César Birotteau représenterait Pantre. Les valeurs que Clqmron recevrait de Birotteau seraient escomptées par un des usuriers de qui du Tillet pouvait emprunter le nom, pour jHrécipiter Birotteau dans les abimes d*Qne iaOlite, quand Roguin lui enlèverait ses fonds. Les syndics de la faillite agiraient au gré des inspirations de du Tillet, qui, possesseur des écus donnés par le parfumeur et son créancier sous diflérents noms, ferait liciter les terrains et les achèterait pour la moitié de leur valeur en payant avec les fonds de Roguin et le dividende de la faillite. Le notaire trempait dans ce plan en croyant avoir une bonne part des précieuses dépouilles du parfumeur et de ses oointéressés; mais Phomme à la discrétion duquel il se livrait devait se faire et se fit la part du lion. Roguin, ne pouvant poursuivre du Tillet devant aucun tribunal, fut heureux de Pos à ronger qui lui fut jeté, de mois en mois, au fond de la Suisse, où il trouva des beautés au rabais. Les circonstances, et non une méditation d^autenr tragique inventant une intrigue, avaient engendré cet horrible plan. La haine sans désir de vengeance est un grain tombé sur du granit; mais la vengeance vouée à César par du Tillet était un des mouvements les plus naturels, ou il faut nier la querelle des anges maudits et des anges de lumière. Du Tillet ne pouvait sans de grands inconvénients assassiner le seul homme dans Paris qui le savait coupable d'un vol domestique, mais il pouvait le jeter dans la boue et Pannihiler au point de rendre son témoignage impossible. Pendant longtemps, sa vengeance avait germé dans son cœur sans fleurir, car les gens les plus haineux font à Paris trèspeu de plans ; la vie y est trop rapide, trop remuée, il y a trop d'accidents imprévus ; mais aussi ces perpétuelles oscillations, si elles ne permettent pas la préméditation, servent-elles très-bien une pensée tapie au fond du cœur politique assez fort pour guetter leurs chances fluviatiles. Quand Roguin avait fait sa confidence à bu Tillet, le commis y entrevit vaguement la possibilité de détruire

CÉSAR BIROTTEAU

César, et il ne s'était pas trompé. Sur le point de quitter son idole, le notaire buvait le reste de son philtre dans la coupe cassée, il allait tous les jours aux Ghamps-Élysées et revenait chez lui- de grand matin. Ainsi la déûante madame César avait raison. Dès qvFun homme se résout à jouer le rôle que du Tillet avait donné à Rogain, il acquiert les talents du plus grand comédien, il a la vue d*im lynx et la pénétration d'un voyant, il sait magnétiser sa dupe : aussi le notaire avait-il aperçu Birotteau longtemps avant que Birotleau le vit, et, quand le parfumeur le regarda, il lui tendait déjà la main de loin.

— Je viens d'aller recevoir le testament d'un grand personnage qui n*a pas huit jours à vivre, dit-il de Tair le plus naturel du monde ; mais l'on m'a traité comme un médecin de village, on m'a envoyé chercher en voiture, et je reviens à pied.

Ces paroles dissipèrent un léger nuage de défiance qui avait obscurci le front du parfumeur, et que Roguin entrevit; aussi le notaire se garda-t-il bien de parler de l'affaire des terrains le premier, car il voulait porter le dernier coup à sa victime.

— Après les testaments, les contrats de mariage, dit Birotteau, voilà la vie. Et, à propos de cela, quand épousons-nous la Madeleine, ehl eh! papa Roguin? ajouta-t-il en lui tapant sur le "rentre.

Entre hommes, la prétention des plus chastes bourgeois est de 3)araitre égrillards.

— Mais, si ce n'est pas aujourd'hui, répondit le notaire d'un air diplomatique, ce ne sera jamais. Nous craignons que l'affaire ne aTébruite, je suis déjà vivement pressé par deux de mes plus riches clients, qui veulent se mettre dans cette spéculation. Aussi est-ce à prendre ou à laisser. Passé midi, je dresserai les actes, et vous n'aulez la faculté d'y être que jusqu'à une heure. Adieu. Je vais précisément lire les minutes que Xandrot a dû me dégrossir pendant cette nuit.

— Eh bien, c'est fait, vous avez ma parole, dit Birotteau en courant après le notaire et lui frappant dans la main. Prenez les cent mille francs qui devaient servir à la dot de ma fille.

— Bien, dit Roguin en s'éloignant.

Pendant l'instant que Birotteau mit à revenir auprès du petit

Popinot, il éprouva dans ses entrailles une chaleur violente^ soc:s diaphragme se contracta, ses oreilles tintèrent.

— Qu'avez-vous, monsieur? demanda le commis en voyant le=2 visage pâle de son maître.

— Ah ! mon garçon, je viens de conclure par un seul mot odmh grande affaire, personne n'est maître de ses émotions en pareil cas D'ailleurs, tu n'y es pas étranger. Aussi t'ai-je amené ici pour causer plus à l'aise, personnelle nous écoutera. Ta tante est gênée — à quoi donc a-t-elle perdu son argent? dis-le-moi.

— Monsieur, mon oncle et ma * tante avaient leurs fonds che^s M. de Nuciugen, ils ont été forcés de prendre en remboursemeik c des actions dans les mines de Worstchin, qui ne donnent pas encore de dividendes, et il est difficile à leur âge de vivre d'espérance.

— Mais avec quoi vivent-ils?

— Ils m'ont fait le plaisir d'accepter mes appointements.

— Bien, bien, Anselme, dit le parfumeur en laissant voir une larme qui roula dans ses yeux, tu es digne de l'attachement que je te porte. Aussi vas-tu recevoir une haute r^ompense de ton application à mes affaires.

En disant ces paroles, le négociant grandissait autant à ses propres yeux qu'à ceux de Popinot; il y mit cette bourgeoise et naïve emphase, expression de sa supériorité postiche.

— Quoi! vous auriez deviné ma passion pour?..,

— Pour qui? dit le parfumeur.

— Pour mademoiselle Césarine.

— Ah ! garçon, tu es bien hardi, s'écria Birotteau. Mais garde bien ton secret, je te promets de l'oublier, et tu sortiras de chez moi demain. Je ne t'en veux pas ; à ta place, diable! diable! j'en aurais fait tout autant. Elle est si belle!

— Ah ! monsieur! dit le commis, qui sentait sa chemise mouillée tant il tressuait.

— Mon garçon, cette affaire n'est pas l'affaire d'un jour : Césarine est sa maîtresse, et sa mère a ses idées. Ainsi rentre en toimême, essuie tes yeux, tiens ton cœur en bride, et n'en parlons jamais. Je ne rougirais pas de t'avoir pour gendre : neveu de M. Popinot, juge au tribunal de première instance; neveu des Ragon, tu as le droit de faire ton chemin tout comme un autre; mais il y a

CÉSAR fiIROTTEÂU.

des mats, des car, des 5t / Quel diable de chien me làches-tu là dans une conversation d'affaires! Tiens, assieds-toi sur cette chaise, et que l'amoureux fasse place au commis. Popinot, es-tu homme de cœur? dit-il en regardant son commis. Te sens-tu le courage de lutter avec plus fort que toi, de te battre corps à corps?...

— Oui, monsieur.

. — De soutenir un combat long, dangereux?.*.

— De quoi s'agit-il?

— De couler l'huile de Macassarl dit Birottean se dressant en pied comme un héros de Plutarque. Ne nous abusons pas, l'ennemi est fort, bien campé, redoutable. L'huile de Macassar a été rondement menée. La conception est habile. Les fioles carrées ont l'originalité de la forme. Pour mon projet, j'ai pensé à faire les nôtres triangulaires; mais je préférerais, après de mûres réflexions, de petites bouteilles de verre mince clissées en roseau ; elles auraient un air mystérieux, et le consommateur aime tout ce qui l'intrigue.

— C'est coûteux, dit Popinot. Il faudrait tout établir au meilleur marché possible, afin de faire de fortes remises aux détaillants.

— Bien, mon garçon, voilà les vrais principes. Sonijes-y bien, l''buile de Macassar se défendrai elle est spécieuse; elle a un nom séduisant. On la présente comme une importation étrangère, et nous aurons le malheur d'être de notre pays. Voyons, Popinot, te sens-tu de force à tuer Macassar? D'abord, tu l'emporteras dans les expéditions d'outre-mer : il parait que Macassar est réellement aux Indes, il est plus naturel alors d'envoyer le produit français aux indieos que de leur renvoyer ce qu'ils sont censés nous fournir. A toi les pacotilleursl Mais il faut lutter à l'étranger, lutter dans les départements I Or, l'huile de Macassar a été bien affichée, il ne faut pas se déguiser sa puissance, elle est poussée, le public là connaît.

— Je la coulerai ! s'écria Popinot l'œil en feu.

— Avec quoi? lui dit Birotteau. Voilà bien l'ardeur des jeunes gens. Écoute-moi donc jusqu'au bout.

Anselme se mit comme un soldat au port d'armes devant un marchai de France.

— J'ai inventé, Popinot, une huile pour exciter la pousse des

cheveux, raviver le cuir chevelu, maintenir la couleur des che^ lures mâles et femelles. Cette essence n'aura pas moins de succès que ma pâte et mon eau; mais je ne veux pas exploiter ce secret par moi-même, je pense à me retirer du commerce. C'est toi, moD enfant, qui lanceras mon huile comagène (du mot coma, mot htm qui signifie cheveux, comme me Ta dit M. Alibert, médecin du roi; ce mot se trouve dans la tragédie de Bérénice, où Racine a mis un roi de Comagène, amant de cette belle reine si célèbre par sa chevelure, lequel amant, sans doute par flatterie, a donné ce nom à son royaume. Comme ces grands génies ont de l'esprit! ils descendent aux plus petits détails).

Le petit Popinot garda son sérieux en écoutant cette parenthèse saugrenue, évidemment dite pour lui, qui avait de l'instruction.

— Anselme I j'ai jeté les yeux sur toi pour fonder une maison de commerce de haute droguerie, rue des Lombards, dit Birotteao. Je serai ton associé secret, je te baillerai les premiers fonds. Après l'huile comagène, nous essayerons de l'essence de vanille, de l'esprit de menthe. Enfin, nous aborderons la droguerie en la révolutionnant, en vendant ses produits concentrés au lieu de les vendre en nature. Ambitieux jeune homme, es-tu content?

Anselme ne pouvait répondre, tant il était oppressé, mais ses yeux pleins de larmes répondaient pour lui. Cette offre lui semblait dictée par une indulgente paternité qui lui disait : « Mérite Césanne en devenant riche et considéré. »

— Monsieur, répondit-il enfin en prenant l'émotion de Birotteau pour de Tétonnement, moi aussi, je réussirai!

— Voilà comme j'étais, s'écria le parfumeur, je n'ai pas dit un autre mot. Si tu n'as pas ma fille, tu auras toujours une fortune. Eh bien, garçon, qu'est-ce qui te prend?

— Laissez-moi espérer qu'en acquérant Tune, j'obtiendrai l'autre.

— Je ne puis t'empécher d'espérer, mon ami, dit Birotteau, touché par le ton d'Anselme.

— Eh bien, monsieur, puis-je dès aujourd'hui prendre mes mesures pour trouver une boutique afin de commencer au plus tôt?

— Oui , mon enfant. Demain , nous irons nous enfermer tous deux à la fabrique. Avant d'aller dans le quartier de la rue des Lombards, tu passeras chez Livingston pour savoir si ma presse

CÉSAR BIROTTEAU

'draulique pourra fonctionoer demaiu. Ce soir, nous irons, à leure du dîner, chez Fillustre et bon M. Vauquelin pour le con- Iter. Ce savant s'est occupé tout réçemment de la composition s cheveux, il a recherché quelle était leur substance colorante, >ù elle provenait, quelle était la contexture des cheveux. Tout l là, Popinot. Tu sauras mon secret, et il ne s'agira plus que de zploiter avec intelligence. Avant d'aller chez Livingston, passe ez Pieri Bénard. Mon enfant, le désintéressement de M. Vauquelin t une des grandes douleurs de ma vie : il est impossible de lui m faire accepter. Heureusement, j'ai su par GhifTreville qu'il ulait une Vierge de Dresde, gravée par un certain Muller, et, rès deux ans de correspondance en Allemagne, Bénard a ûni par trouver sur papier de Chine, avant la lettre : elle coûte quinze nts francs, mon garçon. Aujourd'hui, notre bienfaiteur la verra us son antichambre en nous reconduisant, car elle doit être cadrée, tu t'en assureras. Nous nous rappellerons ainsi à son avenir, ma femme et moi, car, quant à la reconnaissance, voilà ize ans que nous prions Dieu, tous les jours, pour lui. Moi, je. ne oublierai jamais ; mais, Popinot, enfoncés dans la science, les sar nts oublient tout, femmes» amis, obligés. Nous autres, notre peu intelligence nous permet au moins d'avoir le cœur chaud. Ça oonle de ne pas être un grand homme. Ces messieurs de l'Institut, 38t tout cerveau, tu verras ; vous ne les rencontrez jamais dans le église. M. Vauquelin est toujours dans son cabinet ou dans son boratoire ; f aime à croire qu'il pense à Dieu en analysant ses ivrages. Voilà qui est entendu : je te ferai les fonds, je te laisrai la possession de mon secret, nous serons de moitié, sans qu'il ôc besoin d'acte. Vienne le succès! nous arrangerons nos flûtes. Murs, mon garçon; moi, je vais à mes affaires. Écoute donc, Ponot, je donnerai dans vingt jours un grand bal, fais-toi faire un ibit, viens-y comme un commerçant déjà calé... Ce dernier trait de bonté émut tellement Popinot, qu'il saisit la rosse main de César et la baisa. Le bonhomme avait flatté amoureux par cette confidence, et les gens épris sont capables 3 tout.

— Pauvre garçon, dit Birôtteau en le voyant courir à travers les lileries, si Césarine l'aimait 1 mais il est boiteux, il a les cheveux

de la couleur d'un bassin, et les jeunes filles sont si singuli^! je ne crois guère que Césarine... Et puis sa mère veut la voir la femme d'un notaire. Alexandre Crottat la fera riche : la richesse rend tout supportable, tandis qu'il n'y a pas de bonheur qui ne succombe à la misère. Enfin, j'ai résolu de laisser ma fille maltresse d'elle-même jusqu'à concurrence d'une folie.

Le voisin de Birotteau était un petit marchand de parapluies, d'ombrelles et de cannes, nommé Cayron, Languedocien, qui faisait de mauvaises affaires, et que Birotteau avait obligé déjà plusieurs fois. Cayron ne demandait pas mieux que de se restreindre à sa boutique et de céder au riche parfumeur les deux pièces do premier étage, en diminuant d'autant son bail.

— Eh bien, voisin, lui dit familièrement Birotteau en entrant chez le marchand de parapluies, ma femme consent à l'augmentation de notre local I Si vous voulez, nous irons chez M. Molineux à onze heures.

— Mon cher monsieur Birotteau, reprit le marchand de parapluies, je ne vous ai jamais rien demandé pour cette cession, ma^ vous savez qu'un bon commerçant doit faire argent de tout.

— Diable I diable! répondit le parfumeur, je n'ai pas des mille et des cents. J'ignore si mon architecte, que j'attends, trouvera la chose praticable. «Avant de conclure, m'a-t-il dit, sachons si vos planchers sont de niveau. Puis il faut que M. Molineux consente à laisser percer le mur, et le mur est-il mitoyen? » Enfin j'ai à faire retourner chez moi l'escalier, pour changer le palier afin d'établir le plain-pied. Voilà bien des frais, je ne veux pas me ruiner.

— Oh! monsieur, dit le Méridional, quand vous serez ruiné, le soleil sera venu coucher avec la terre, et ils auront fait des petits.

Birotteau se caressa le menton en se soulevant sur la pointe des pieds et retombant sur ses talons.

— D'ailleurs, reprit Cayron, je ne vous demande pas autre chose que de me prendre ces valeurs-là...

£t il lui présenta un petit bordereau de cinq mille francs composé de seize billets.

— Ail! dit le parfumeur en feuilletant les effets, de petiut brodies, deux mois, trois mois—

CÉSAR BIROTTEAU

— Prenez-les-moi à six pour cent seulement, dit le marchand <f un air humble.

— Est-ce que je fais l'usure? dit le parfumeur d*un air de reproche.

— Mon Dieu, monsieur, je suis allé chez votre ancien commis du Tillét; il n'en voulait à aucun prix, sans doute pour savoir ce que je consentirais à perdre.

— Je ne connais pas ces signatures-là, dit le parfumeur.

— Mais nous avons de si drôles de noms dans les cannes et les parapluies, c'est des colporteurs !

— Eh bien, je ne dis pas que je prenne tout, mais je m'arrangerai toujours des plus courts.

— Pour mille francs qui se trouvent à quatre mois, ne me laissez pas courir après les sangsues qui nous tirent le plus clair de nos bénéûces, faites-moi tout, monsieur. J'ai si peu recours à Téscompte, je n'ai nul crédit, voilà ce qui nous tue, nous autres petits détaillants.

— Allons, j'accepte vos broches, Célestin fera le compte. A onze heures, soyez prêt. Voici mon architecte, M. Grindot, ajouta le parfumeur en voyant venir le jeune homme avec lequel il avait pris la veille rendez-vous chez M. de la Billardière. — Contre la coutume des gens de talent,'V0us êtes exact, monsieur, lui dit César en déployant ses grâces commerciales les plus distinguées. Si l'exactitude, suivant un mot du roi, homme d'esprit autant que grand politique, est la politesse des rois, elle est aussi la fortune des n^ociants. Le temps, le temps est de l'or, surtout pour vous, art&tes. L'architecture est la réunion de tous les arts, je me suis laissé dire cela. Ne passons point par la boutique, ajouta-t-il en montrant la fausse porte cochère de sa maison.

Quatre ans auparavant, M. Grindot avait remporté le grand prix d'architecture, il revenait de Rome après un séjour de trois ans aux frais de l'État. En Italie, le jeune artiste songeait à l'art ; à Paris, il songeait à la fortune. Le gouvernement peut seul donner les millions nécessaires à un architecte pour édifier sa gloire ; en revenant de Rome, il est si naturel de se croire Fontaine ou Perder, que tout architecte ambitieux incline au ministérialisme : le pensionnaire libéral, devenu royaliste, tâchait donc de se faire

^ x: S DE LA VIE PARISIENNE.

> ^triis influents. Quand un grand^rix se condu:m t mes rappellent un intrigant. Le jeune architect « .. is à prendre : servir le parfumeur, ou le mettre ^ .. lais Birotteau l'adjoint, Birotteau le futur possesseiai x . .c^ terrains de la Madeleine, autour de laquelle tôt o 1.1 »ji irait un beau quartier, était un homme à ménage»^. , itiiiiola donc le gain présent aux bénéûces à venir. J] . Miiommcnt les plans, les redites, les idées d*un de ces . ois, cible constante des traits, des plaisanteries de Tartiste, ..v'i objet de ses mépris, et suivit le parfumeur en hochant la .u }->our saluer ses idées. Quand le parfumeur eut bien tout exp//le jeune architecte essaya de lui résumer à lui-même son

— Vous avez à vous trois croisées de face sur la rue, plus la ci-oisée perdue sur l'escalier et prise par le palier. Vous ajoutez à ces quatre croisées les deux qui sont de niveau dans la maison \oisine en retournant Tcscalier pour aller de plain-pied dans tout Tappartement, du côté de la rue.

— Vous m'avez parfaitement compris, dit le parfumeur étonné.

— Pour réaliser votre plan, il faut éclairer par en haut le nouvel escalier, et ménager une loge de portier sous le socle.

— Un socle?...

— Oui, c'est la partie sur laquelle reposera...

— Je comprends, monsieur.

— Quant à votre appartement, laissez-moi carie blanche pouf le distribuer et le décorer. Je veux le rendre digne...

— Digne ! vous avez dit le mot, monsieur.

— Quel temps me donnez-vous pour opérer ce changement de décor?

— Vingt jours.

— Quelle somme voulez-vous jeter à la tête des ouvriers? dit Grindot.

— Mais à quelle somme pourront monter ces réparations?

— Un architecte chiffre une construction neuve à un centime près, répondit le jeune homme; mais, comme je ne sais pas ce que c'est que d'enfiler un bourgeois... (pardon! monsieur, le mol m'est échappé), je dois vous prévenir qu'il est impossible de chiffrer des

CÉSAR BIROTTEAU

S et des rhabillages. A peine en huit jours arriverais-je à levis approximatif. Accordez-moi votre confiance : vous charmant escalier éclairé par le haut, orné d*un joli vesla rue, et, sous le socle...

)urs ce socle I

ous en inquiétez pas, je trouverai la place d'une petite ortier. Vos appartements seront étudiés, restaurés avec □i, monsieur, je vois l'art et non la fortune I Avant tout, pas faire parler de moi pour arriver? Selon moi, le meiln est de ne pas tripoter avec les fournisseurs, de réaliser effets à bon marché.

de pareilles idées, jeune homme, dit Birotteau d*un ton , vous réussirez.

î, reprit Grindot, traitez directement avec vos maçons, serruriers, charpentiers, menuisiers. Moi, je me charge leurs mémoires. Accordez-moi seulement deux mille onoraires, ce sera de l'argent bien placé. Laissez-moi 5 lieux demain, à midi, et indiquez-moi vos ouvriers, loi peut se monter la dépense, à vue de nez? dit Birot-

i douze mille francs, dit Grindot. Mais je ne compte pas r, car vous le renouvelez sans doute. Vous me donnerez le votre tapissier, je dois m' entendre avec lui pour assorleurs, afm d'arriver à un ensemble de bon goût, raschon, rue Saint-Antoine, a mes ordres, dit le parfuprenant un air ducal.

ecte écrivit l'adresse sur un de ces petits souvenirs qui X)ujours d'une jolie femme.

is, dit Birotteau, je me fie à vous, monsieur. Seulemenit, lue j'aie arrangé la cession du bail des deux chambres t obtenu la permission d'ouvrir le mur. enez-moi par un billet ce soir, dit l'architecte. Je dois luit à faire mes plans, et nous préférons encore travailler ourgeois à travailler pour le roi de Prusse, c'est-à-dire . Je vais toujours prendre les mesures, les hauteurs, la des tableaux, la portée des fenêtres...

\ arriverons au jour dit, reprit Birotteau; sans quoi, rien.

s-:£,XES DE LA VIE PARISIENNE.

'.ucri bien, répondit l'architecte. Les ouvriers passeront ^ . a ^ajploiera des procédés pour sécher les peintures;

^ V u> laissez pas enfoncer par les entrepreneurs, dcman- .. . w.. v'ujours le prix d'avance, et constatez vos conventions! est le seul endroit du monde où l'on puisse frapper de ^r iis^ .vups de bag;uette, dit Birotteau en se laissant aller à un aaùaiique digne des Mille et une Nuits. — Vous me ferez Mcuueur de venir à mon bal, monsieur. Les hommes à talent t pas tous le dédain dont on accable le commerce, et vous y .e<'ivz sans doute un savant du premier ordre, M. Vauquelio.de iUu:>titutI puis M. de la Billardière, M. le comte de Fontaine, M. Lebas, juge, et le président du tribunal de commerce; des magistrats : M. le comte de Granville, de la cour royale ; et M. Popinoi. du tribunal de première instance; M. Gamusot, du tribunal de commerce, et M. Cardot, son beau-père... ; enfin peut-être M. le ducdt* Lenoncourt, premier gentilhomme de la chambre du roi. Je té\m quelques amis autant... pour célébrer la délivrance du territoire... que pour fêter ma... promotion dans Tordre de la Légion d'honneur...

Grindot fit un geste singulier.

— Peut-être... me suis-je rendu digne de cette... insigne... et... royale... faveur en siégeant au tribunal consulaire et en combattant pour les Bourbons sur les marches de Saint- Roch au 13 vendémiaire, où je fus blessé par Napoléon. Ces titres...

Constance, vêtue en matin, sortit de la chambre à coucher di Césarine, où elle s'était habillée; son premier coup d'œil arrêta net la verve de son mari, qui cherchait à formuler une phrase normale pour apprendre avec modestie ses grandeurs au prochain.

— Tiens, mimi, voici M. de Grindot, jeune homme distingué ei possesseur d'un grand talent. Monsieur est l'architecte que nous a recommandé M. de la Billardière, pour diriger nos pelits travaux ici.

Le parfumeur se cacha de sa femme pour faire un signe à l'architecte en mettant un doigt sur ses lèvres au mot petit, et l'artiste comprit.

— Constance, monsieur va prendre les mesures, les hauteurs. — Laisse-le faire, ma bonne, dit Brrotteau, qui s'esquiva dans la rue.

CÉSAR BIROTTEÂU.

— Cda sera-t-il bien cher? dit Constance à Tarchitecte.

— P}on, madame, six mille francs, à vue de nez...

— - A vue de nez! sMcria madame Birotteau. Monsieur, je vous en rie, ne commencez rien sans un devis et des marchés signés. Je 9iinais les façons de MM. les entrepreneurs : six mille veut dire ingt mille. Nous ne sommes pas en position de faire des folies. Je DUS en prie, monsieur, quoique mon mari soit bien le maître chez laissez-lui le temps de réfléchir.

— Madame, M. l'adjoint m*a dit de lui livrer les lieux dans vingt mrs» et, si nous tardons, vous seriez exposés à entamer la dépense ms obtenir le résultat.

— Il y a dépense et dépense, dit la belle parfumeuse.

— Eh! madame, croyez-vous quMl soit bien glorieux, pour un rchitecte qui veut élever des monuments, de décorer un appartelent? Je ne descends à ce détail que pour obliger M. de la Billarière, et, si je vous effraye...

Il fit un mouvement de retraite.

— Bien, bien, monsieur, dit Constance en rentrant dans sa dambre, où elle se jeta la téte sur l'épaule de Césanne. — Ah! ma I)e! ton père se ruine! 11 a pris un architecte qui a des moustabes, une royale, et qui parle de construire des monuments I II va 3ler la maison par les fenêtres pour nous bâtir un Louvre. César *est jamais en retard pour une folie; il m'a parlé de son projet ette nuit, il l'exécute ce matin.

— Bah! maman, laisse faire papa, le bon Dieu Ta toujours rot^é, dit Césarine en embrassant sa mère, et se mettant au piano oar montrer à l'architecte que la fille d*un parfumeur n'était pas irangére aux beaux-arts.

Quand l'architecte entra dans la chambre à coucher, il fut suriris de la beauté de Césanne, et resta presque interdit. Sortie de a chambrette en déshabillé du matin, Césarine, fraîche et rose ximme une jeune fille est rose et fraîche à dix-huit ans, blonde et nince, les yeux bleus, offrait au regard de l'artiste cette élasticité,

rare à Paris, qui fait rebondir les chairs les plus délicates, et luance d'une couleur adorée par les peintres le bleu des veines lont le réseau palpite dans les clairs du teint. Quoique vivant dans a lymphatique atmosphère d'une boutique parisienne, où l'air se VIII. 25

renouvelle difiBcilement, où le soleil pénètre peu, ses mœurs lui donnaient les bénéfices de la vie en plein air d'une Transtévérioe de Rome. D*abondants cheveux, plantés comme ceux de son père et relevés de manière à laisser voir un cou bien attaché, ruisselaient en boucles soignées comme les soignent toutes les demoiselles de magasin à qui le désir d*ôtre remarquées a inspiré les minuties les plus anglaises, en fait de toilette. La beauté de cette belle fille n'était ni la beauté d'une lady, ni celle des duchesses françaises, mais la ronde et rousse beauté des Flamandes de Rubens. Césanne avait le nez retroussé de son père, mais reoda spirituel par la finesse du modelé, semblable à celui des nez esseotiellement français, si bien réussis chez Largillière. Sa peau, comme une étoffe pleine et forte, annonçait la vitalité d'une vierge. EDe avait le beau front de sa mère, mais éclairci par la sérénité d'ooe fille sans soucis. Ses yeux bleus, noyés dans un riche fluide, exprimaient la grâce tendre d'une blonde heureuse. Si le bonheur ôtait à sa tête cette poésie que les peintres veulent absolument domier à leurs compositions en les faisant un peu trop pensives, la vtgoe mélancolie physique dont sont atteintes les jeunes filles qui D'oot jamais quitté l'aile maternelle lui imprimait alors une sorte d'idéal. Malgré la finesse de ses formes, elle était fortement constituée :ses pieds accusaient l'origine paysanne de son père, car elle péchaii par un défaut de race et peut-être aussi par la rougeur de ses mains, signature d'une vie purement bourgeoise. Elle devait arriver tôt ou tard à l'embonpoint. En voyant venir quelques jeunes femmes élégantes, elle avait fini par attraper le sentiment de la toilette, quelques airs de tête, une manière de parler, de se mouvoir, qui jouaient la femme comme il faut et tournaient la cervelle à tous les jeunes gens, aux commis, auxquels elle paraissait trèsdistinguée. Popinot s'était juré de ne jamais avoir d'autre femme que Césarine, Cette blonde fluide qu'un regard semblait traverser, près de fondre en pleurs pour un mot de reproche, pouvait seule lui rendre le sentiment de la supériorité masculine. Cette charmante fille inspirait l'amour sans laisser le temps d'examiner si elle avait assez d'esprit pour le rendre durable; mais à quoi bon ce qu'on nomme à Paris Vesprit, dans une classe où l'élément principal du bonheur est le bon sens et la vertu? Au moral,

terine était sa mère, un peu perfectionné par les superfluités & rëducation : elle aimait la musique, dessinait au crayon noir i Vierge à la Chaise, lisait les œuvres de mesdames Gottin et tocoboni, Bernardin de Saint-Pierre, Fénelon, Racine. Elle ne iraissait jamais auprès de sa mère dans le comptoir que quelaes moments avant de se mettre à table, ou pour la remplacer 1 de rares occasions. Son père et sa mère, comme tous ces uvenus empressés de cultiver l'ingratitude de leurs enfants en s mettant au-dessus d*eux, se plaisaient à déifier Césanne, qui, eoreusement, avait les vertus de la bourgeoisie et n'abusait pas B leur faiblesse.

Madame Birotteau suivait l'architecte d'un air inquiet et soUici- Hir« en regardant avec terreur et montrant à sa fille les mouvelents bizarres du mètre, la canne des architectes et des entrerelieurs, avec laquelle Grindot prenait ses mesures. Elle trouvait

ces coups de baguette un air conjurateur de fort mauvais auiire» elle aurait voulu les murs moins hauts, les pièces moins randes, et n'osait questionner le jeune homme sur les effets de stte sorcellerie.

— Soyez tranquille, madame, je n'emporterai rien, dit l'artiste i souriant.

Césarine ne put s'empêcher de rire.

— Monsieur, dit Constance d'une voix suppliante, en ne remar- Dant même pas le quiproquo de l'architecte, allez à l'économie, t, plus tard, nous pourrons vous récompenser...

Avant d'aller chez M. Molineux, le propriétaire de la maison oiaiïie, César voulut prendre chez Roguin l'acte sous signature rivée qu'Alexandre Crottat avait dû lui préparer pour cette cession é bail. En sortant, Birotteau vit du TlUet à la fenêtre du cabinet e Boguin. Quoique la liaison de son ancien commis avec la femme o notaire rendit assez naturelle la rencontre de du Tillet à l'heure & 88 faisaient les traités relatifs aux terrains, Birotteau s'en in- [uiéta, malgré son extrême confiance. L'air animé de du Tillet noonçait une discussion.

— Serait-il dans l'afEaire? se demanda-t-il par suite de sa prulence commerciale.

Le soupçon passa comme un éclair dans son àme. Il se retourna,

vit madame Roguin, et alors la présence du banquier ne lui parut plus si suspecte.

— Cependant, si Constance avait raison? se dit*il. Suis-je bète d'écouter des idées de femme ! J'en parlerai, d'ailleurs, à mon oncle ce matin. De la cour Batave, où demeure ce M. Molineux, à la ne des Bourdonnais, il n*y a qu'un saut.

Un défiant observateur, un commerçant qui dans sa carrière aurait rencontré quelques fripons, eût été sauvé; mais les antécédents de Birotteau, l'incapacité de son esprit, peu propre à remonter la chaîne des inductions par lesquelles un homme supérieur arrive aux causes, tout le perdit. Il trouva le marchand de parapluies en grande tenue, et s'en allait avec lui chez le propriétaire, quand Virginie, sa cuisinière, le saisit par le bras.

— Monsieur, madame ne veut pas que vous alliez plus loin...

— Allons, s'écria Birotteau, encore des idées de femme I

— ... Sans prendre votre tasse de café qui vous attend.

— Ahl c'est vrai. Mon voisin, dit Birotteau à Cayron, j'ai tant de choses en tête, que je a*éconte pas mon estomac. Faites-moi le plaisir d'aller en avant; nous nous retrouverons à la porte de M. Molineux, à moins que vous ne montiez pour lui expliquer l'affaire. Nous perdrons ainsi moins de temps.

M. Molineux était un petit rentier grotesque, qui n'existe qu*à Paris, comme un certain lichen ne croît qu'en Islande. Cette comparaison est d'autant plus juste, que cet homme appartenait à une nature mixte, à un règne animo-végétal qu'un nouveau Mercier pourrait composer des cryptogames qui poussent, fleurissent ou meurent sur, dans ou sous les murs plâtreux de différentes maisons étranges et malsaines où ces êtres viennent de préférence. Au premier aspect, celte plante humaine, ombellifère, vu la casquette bleue tubulée qui la couronnait, à tige entourée d'un pantalon verdâtre, à racines bulbeuses enveloppées de chaussons de lisière, offrait une physionomie blanchâtre et plate qui certes De trahissait rien de vénéneux. Dans ce produit bizarre, vous eussiez reconnu l'actionnaire par excellence, croyant à toutes les nouvelles que la presse périodique baptiso de son encre, et qui a tout dit en disant : « Lisez le journal! » Le bourgeois essentiellement ami de l'ordre, et toujours en révolte :iî jrale avec le pouvoir, auquel néan-

CÉSAR BIROTTfiAU.

moins il obéit toujours, créature faible en masse et féroce en détail, insensible comme un huissier quand i] s'agit de son droit, et donnant du mouron frais aux oiseaux ou des arêtes de poisson à 900 chat, interrompant une quittance de loyer pour seriner un canari, défiant comme un geôlier, mais apportant son argent pour une mauvaise affaire, et tâchant alors de se rattraper par une crasse avarice. La malfaisance de cette fleur hybride ne se révélait en effet que par Tusage : pour être éprouvée, sa nauséabonde amertume voulait la coction d'un commerce quelconque où ses intérêts se trouvaient mêlés à ceux des hommes. Comme tous les Parisiens, Molineux éprouvait un besoin de domination, il souhaitait cette part de souveraineté plus ou moins considérable exercée par chacun, et même par un portier, sur plus ou moins de victimes, femme, enfant, locataire, commis, cheval, chien ou singe, auxquels on rend par ricochet les mortifications reçues dans la sphère supérieure où Ton aspire. Ce petit vieillard ennuyeux n'avait ni femme, ni enfant, ni neveu, ni nièce; il rudoyait trop sa femme de ménage pour en faire un souffre-douleur, car elle évitait tout contact en accomplissant rigoureusement son service. Ses appétits de tyrannie étaient donc trompés ; pour les satisfaire, il avait patiemment étudié les lois sur le contrat de louage et sur le mur mitoyen ; il avait approfondi la jurisprudence qui régit les maisons à Paris dans les infiniment petits des tenants, aboutissants, servitudes, impôts, charges, balayages, tentures à la Fête-Dieu, tuyaux de descente, éclairage, saillies sur la voie publique et voisinage d'établissements insalubres. Ses moyens et son activité, tout son esprit passait à maintenir son état de propriétaire au grand complet de guerre; il en avait fait un amusement, et son amusement tournait en monomanie. 11 aimait à protéger les citoyens contre les envahissements de rillégalité ; mais les sujets de plainte étaient rares, sa passion avait donc fini par embrasser ses locataires. Un locataire devenait son ennemi, son inférieur, son sujet, son feudataire; il croyait avoir droit à ses respects, et regardait conmie un homme grossier celui qui passait sans rien dire auprès de lui dans rescalier. Il écrivait lui-même ses quittances, et les envoyait à midi, le jour de Téchéance. Le contribuable en retard recevait un commandement à heure fixe. Puis la saisie, les frais, toute la cava-

lerie judiciaire allait aussitôt, avec la rapidité de ce que Texécateur des hautes œuvres appelle la mécanique. Molineux n*accordait ni terme ni délai, son cœur avait un calus à l'endroit du loyer.

— Je vous prêterai de Targent si vous en avez besoin, disait-il à un homme solvable; mais payez-moi mon loyer, tout retiard entraîne une perte d'intérêts dont la loi ne nous indemnise pas.

Après un long examen des fantaisies capriolantes des locataires qui n'offraient rien de normal, qui se succédaient en renversant les institutions de leurs devanciers, ni plus ni moins que des dynasties, il s'était octroyé une charte, mais il l'observait religieusement. Ainsi, le bonhomme ne réparait rien; aucune cheminée ne fumait, ses escaliers étaient propres, ses plafonds blancs, ses corniches irréprochables, les parquets inflexibles sur leurs lambourdes, les peintures satisfaisantes ; la serrurerie n'avait jamais que trois ans, aucune vitre ne manquait, les fêlures n'existaient pas, il ne voyait de cassures au carrelage que quand on quittait les lieux, et il se faisait assister pour les recevoir d'un serrurier, d'un peintrevitrier, gens, disait-il, fort accommodants. Le preneur était d'ailleurs libre d'améliorer; mais, si l'imprudent restaurait son appartement, le petit Molineux pensait nuit et jour à la manière de le déloger pour réoccuper l'appartement fraîchement décoré ; il le guettait, l'attendait et entamait la série de ses mauvais procédés. Toutes les finesses de la législation parisienne sur les baux, il les connaissait. Processif, écrivailleur, il minutait des lettres douces et polies à ses locataires; mais au fond de son style, comme sous sa mine i fade et prévenante, se cachait l'âme de Shylock. Il lui fallait tou- jours six mois d'avance, imputables sur le dernier terme du bail, « et le cortège des épineuses conditions qu'il avait inventées. Il véri- — fiait si les lieux étaient garnis de meubles suffisants pour répondrez du loyer. Avait-il un nouveau locataire, il le soumettait à la police de ses renseignements, car il ne voulait pas de certains états, le plus léger marteau l'effrayait. Puis, quand il fallait passer bail, il gardait l'acte et l'épelait pendant huit jours en craignant ce qu'il nommait les et cxiera de notaire. Sorti de ses idées de propriétaire, Jean-Baptiste Molineux paraissait bon, serviable; il jouait au boston sans se plaindre d'avoir été soutenu mal à propos ; il riait de ce qui fait rire les bourgeois, parlait de ce dont ils parlent, des actes

CÉSAR BIROTTEAU

irbitraires des boulangers qui avaient ]a scélératesse de vendre à faux poids, de la connivence de la police, des héroïques dix-sept iéputéa de la gauche. 11 lisait le Bon Sens du curé Meslier, et lUait à la messe, faute de pouvoir choisir entre le déisme et le diristianisme ; mais il ne rendait point le pain bénit et plaidait ilors pour se soustraire aux prétentions envahissantes du clei^é. L*infatigable pétitionnaire écrivait à cet égard des lettres aux journaux, que les journaux n'inséraient pas et laissaient sans réponse. Bnfin, il ressemblait à un estimable bourgeois qui met solennellement au feu sa bûche de Noël, tire les Rois, invente des poissons f avril, fait tous les boulevards quand le temps est beau, va voir patiner, et se rend à deux heures sur la terrasse de la place Louis XV les jours de feu d'artifice, avec du pain dans sa poche, pour être aux premières loges.

La cour Batave, où demeurait ce petit vieillard, est le produit d'une de ces spéculations bizarres qu'on ne peut plus s'expliquer lorsqu'elles sont exécutées. Cette construction claustrale, à arcades et galeries intérieures, bâtie en pierres de taille, ornée d'une fontaine au fond, une fontaine altérée qui ouvre sa gueule de lion moins pour donner de l'eau que pour en demander à tous les passants, fut sans doute inventée pour doter le quartier Saint-Denis d'une sorte de Palais-Royal. Ce monument, malsain, enterré sur ses quatre lignes par de hautes maisons, n'a de vie et de mouvement que pendant le jour, il est le centre des passages obscurs qui donnent rendez-vous et joignent le quartier des Halles au quartier Saint-Martin par la fameuse rue Quincampoix, sentiers humides, où les gens pressés gagnent des rhumatismes; mais, la Duit, aucun lieu de Paris n'est plus désert, vous diriez les catacombes du commerce. Il y a là plusieurs cloaques industriels, trèspeu de Bataves et beaucoup d'épiciers. Naturellement, les appartements de ce palais marchand n'ont d'autre vue que celle de la cour M>mmune où donnent toutes les fenêtres, en sorte que les loyers lont d'un prix minime. M. Molineux demeurait dans un des angles, in sixième étage, par raison de santé : l'air n'était pur qu'à soixante et dix pieds au-dessus du sol. Là, ce bon propriétaire jouissait de l'aspect enchanteur des moulins de Montmartre en se promenant dans les chéneaux, où il cultivait des fleurs, nonobstant les

ordonnances de police relatives aux jardins suspendus de la moderne Babylone. Son appartement était composé de quatre pièces, non compris ses précieuses anglaises situées à l'étage supérieur : il en avait la clef, elles lui appartenaient, il les avait établies, il était en règle à cet égard. En entrant, une indécente nudité révélait aussitôt Tavarice de cet homme : dans Tantichambre, six chaises de paille, un poêle en faïence, et, sur les murs tendus de papier \ vert-bouteille, quatre gravures achetées à des ventes; dans la salle à manger, deux buffets, deux cages pleines d'oiseaux, une table couverte d'une toile cirée, un baromètre, une porte-fenêtre donnant sur ses jardins suspendus et des chaises d'acajou foncées de crin ; le salon avait de petits rideaux en vieille étoffe de soie verte, un meuble en velours d'Utrecht vert à bois peint en blanc. Quant à la chambre de ce vieux célibataire, elle offrait des meubles da temps de Louis XV, déûgurés par un trop long usage et sur lesquels une femme vêtue de blanc aurait eu peur de se salir. Sa cheminée était ornée d'une pendule à deux colonnes entre lesquelles tenait un cadran qui servait de piédestal à une Pallas brandissant sa lance : un mythe. Le carreau était encombré de plats pleins de restes destinés aux chats, et sur lesquels on craignait de mettre le pied. Au-dessus d'une commode en bois de rose un portrait au pastel (Molineux dans sa jeunesse). Puis des livres, des tables où se voyaient d'ignobles cartons verts; sur une console, feu ses serins empaillés; enfin, un lit d'une froideur qui en eût remontré à une carmélite.

César Birotteau fut enchante de l'exquise politesse de Molineux, qu'il trouva en robe de chambre de molleton gris, surveillant son lait posé sur un petit réchaud en tôle dans le coin de sa cheminée et son eau de marc qui bouillait dans un petit pot de terre brune et qu'il versait à petites doses sur sa cafetière. Pour ne pas déranger son propriétaire, le marchand de parapluies avait été ouvrir la porte à Birotteau. Molineux avait en vénération les maires et les adjoints de la ville de Paris, qu'il appelait ses officiers municipaux. A l'aspect du magistrat, il se leva, resta debout, la casquette à la main« tant que le grand Birotteau ne fut pas assis.

— Non, monsieur... Oui, monsieur... Ahl monsieur, si j'avais su avoir l'honneur de posséder au sein de mes modestes pénates un

CÉSAR BIROTTEAU

membre do corps municipal de Paris, croyez alors que je me serais fait un devoir de me rendre chez vous, quoique votre propriétaire oa... sur le point... de le... devenir. Birotteau fit un geste .pour le prier de remettre sa casquette.

— Je n'en ferai rien, je ne me couvrirai pas que vous ne soyez assis et couvert si vous êtes enrhumé; ma chambre est un peu ^ finoide, la modicité de mes revenus ne me permet pas... A vos souhaits, monsieur l'adjoint.

Birotteau avait éternué en cherchant ses actes. Il les présenta, non sans dire, pour éviter tout retard, que M. Roguin, notaire, les avait rédigés à ses frais.

— Je ne conteste pas les lumières de M. Roguin, vieux nom bien connu dans le notariat parisien; mais j'ai mes petites habitudes, je fais mes affaires moi-même , manie assez excusable , et mon notaire est...

— Mais notre affaire est si simple, dit le parfumeur, habitué aux l>romptes décisions des commerçants.

— Si simplel s'écria Molineux. Rien n'est simple en matière de taxation. Ahl vous n'êtes pas propriétaire, monsieur, et vous n'en ^aes que plus heureux. Si vous saviez jusqu'où les locataires pous- Meot l'ingratitude, et à combien de précautions nous sommes obli-

Tenez, monsieur, j'ai un locataire...

Molineux raconta pendant un quart d'heure comment M. Gen- B-^D, dessinateur, avait trompé la surveillance de son portier, rue ^«int-Honoré. M. Gendrin avait fait des infamies dignes d'un Marat, dessins obscènes que la police tolérait, attendu la connivence ^«la police I Ce Gendrin, artiste profondément immoral, rentrait des femmes de mauvaise vie et rendait l'escalier impraticable! ^Plaisanterie bien digne d'un homme qui dessinait des caricatures ^Qotre le gouvernement. Et pourquoi ces méfaits?... Parce qu'on lui demandait son loyer le 15 1 Gendrin et Molineux allaient plaicar, tout en ne payant pas, l'artiste prétendait rester dans son appartement vide. Molineux recevait des lettres anonymes où Gendrin sans doute le menaçait d'un assassinat, le soir, dans les détours qui mènent à la cour Ratave.

— Au point, monsieur, dit-il en continuant, que M. le préfet de pcdice, à qui j'ai confié mon embarras... (j'ai profité de la circon-

stance pour lui toucher quelques mots sur les modifications à introduire dans les lois qui régissent la matière) m*a autorisé à porter des pistolets pour ma sûreté personnelle. Le petit vieillard se leva pour aller chercher ses pistolets.

— Les voici, monsieur! s'écria-t-il.

— Mais, monsieur, vous n'avez rien à craindre de semblable de ma part, dit Birotteau en regardant Cayron, à qui il sourit eu lui jetant un regard où se peignait un sentiment de pitié pour un pareil homme.

Ce regard, Molineux le surprit, il fut blessé de rencontrer une semblable expression chez un officier municipal, qui devait protéger ses administrés. A tout autre, il l'aurait pardomiée, mais il oe la pardonna pas à Birotteau.

— Monsieur, reprit-il d'un air sec, un juge consulaire des plos estimés, un adjoint, un honorable commerçant ne descendrait pis à ces petitesses, car ce sont des petitesses! Mais, dans respèce,il y a un percement à faire consentir par votre propriétaire, M. le comte de Granville, des conventions à stipuler pour le rétablissement du mur à fin de bail ; enfin, les loyers sont considérablemeot bas, ils se relèveront, la place Vendôme gagnera, elle gagne! la rue de Gastiglione va se bâtir! Je me lie... je me lie...

— Finissons, dit Birotteau stupéfait; que voulez-vous? Je connais assez les affaires pour deviner que vos raisons se tairont devant la raison supérieure, l'argent! Eh bien, que vous faut-il?

— Rien que de juste, monsieur l'adjoint. Combien avez-vousde temps à faire de votre bail?

— Sept ans, répondit Birotteau.

— Dans sept ans, que ne vaudra pas mon premier étage! s'écria Molineux. Que ne louerait-on pas deux chambres garnies dans ce quartier-là? plus de deux cents francs par mois, peul^^tre! Je me lie, je me lie par un bail ! Nous porterons donc le loyer à quinxe cents francs. À ce prix, je consens à faire distraction de ces deux chambres du loyer de M. Cayron, que voilà, dit-il en jetant on regard louche au marchand, je vous les donne à bail pour sept années consécutives. Le percement sera à votre charge, sous la condition de me rapporter l'approbation et désistement de tous droits de M. le comte de Granville. Vous aurez la responsabilité

CÉSAR BIROTTEAU

i événements de ce petit percement, vous ne serez point tenu rétablir le mur pour ce qui me concerne, et vous me donnerez nme indemnité cinq cents francs dès à présent : on ne sait ni i vit ni qui meurt, je ne veux courir après personne pour refaire mur.

— Ces conditions me semblent à peu près justes, dit Birotteau.

— Puis, dit Molineux, vous me compterez sept cent cinquante nos, hic et nunc, imputables sur les six derniers mois de la jouiskce, le bail en portera quittance. Ohl j'accepterai de petits effets, isés valeur en loyers, pour ne pas perdre ma garantie, à telle te qu'il vous plaira. Je suis rond et court en affaires. Nous stipu- ODS que vous fermerez la porte sur mon escalier, où vous n'aurez :an droit d'entrée... à vos frais... en maçonnerie. Rassurez-vous, ne demanderai point d'indemnité pour le rétablissement à la fin bail ; je la regarde comme comprise dans les cinq cents francs, nsieur, vous me trouverez toujours juste.

— Nous autres commerçants ne sommes pas si pointilleux, dit le rfumeur, il n'y aurait point d'affaire possible avec de telles forlités.

— Obi dans le commerce, c'est bien différent, et surtout dans parfumerie, où tout va comme un gant, dit le petit vieillard avec

sourire aigre. Mais, monsieur, en matière de location, à Paris, n n'est indifférent. Tenez, j'ai eu un locataire, rue Montordil...

— Monsieur, dit Birotteau, je serais désespéré de retarder votre euner : voilà les actes, rectiûez-les, tout ce que vousmedemans est entendu; signons demain, échangeons aujourd'hui nos x>les, car demain mon architecte doit être maître des lieux.

— Monsieur, reprit Molineux en regardant le marchand de paraies, il y a le terme échu, M. Cayron ne veut pas le payer, nous joindrons aux petits effets pour que le bail aille de janvier en vier. Ce sera plus régulier.

— Soit, dit Birotteau.

— Le sou pour livre au portier...

— Mais, dit Birotteau, vous me privez de l'escalier, de l'entrée, i^est pas juste...

— Oh! vous êtes locataire, dit d'une voix péremptoire le petit

Molineuz, à cheval sur le principe, vous devez les impositioiis des portes et fenêtres et votre part dans les chaiges. Quand tout est bien entendu, monsieor, il n'y a plus aucune diflteulté. Vous vous agrandissez beaucoup, monsieur; les affaires vont bient

— Oui, dit Birotteau. Hais le motif est autre. Je réunis qu€d<iues amis autant pour célArer la délivrance du territoire que pour, fêter ma promotion dans Tordre de la Légion d^honnenr...

— Ah I ah I dit Molineuz, une récompense bien méritée!

— Oui, dit Birotteau, peuUétre me suis-je rendu digne de cette insigne et royale faveur en siégeant au tribunal consulaire et en combattant pour les Bourbons sur les mardies de SaintAocfa, au 13 vendémiaire, où je fus blessé par Napoléon ; ces titres...

— Valent ceuz de nos braves soldats de Fandenne armée. Le ruban est rouge, parce qu*il est trempé dans le sang répandu.

A ces mots, pris du Constitutionnel, Birotteau ne put s*empAcber dMnviter le petit Molineuz, qui se confondit en remerctments et se sentit prêt k lui pardonner son dédain. Le vieillard reconduisit son nouveau locataire jusqu^au palier en l'accablant de politesses. Quand Birotteau fut au milieu de la cour Batave avec Cayron, il regarda son voisin d'un air goguenard.

— Je ne croyais pas qu'il pût exister des gens si infirmes 1 dit-ii en retenant sur ses lèvres le mot béte.

— Ahl monsieur, dit Cayron, tout le monde n'a pas vos talents. Birotteau pouvait se croire un homme supérieur en présence de

M. Molineux; la réponse du marchand de parapluies le fit sourire agréablement, et il le salua d'une fagon royale.

— Je suis à la Halle, se dit Birotteau, faisons l'affaire des noisettes.

Après une heure de recherches, Birotteau, renvoyé des dames de la Halle à la rue des Lombards, où se consommaient les noisettes pour les dragées, apprit par ses amis les Matifat que le fruit sec n'était tenu en gros que par une certaine madame Angélique Madou, demeurant rue Perrin-Gasselin, seule maison où se trouvassent la véritable aveline de Provence et la vraie noisette blanche des Alpes.

La rue Perrin-Gasselin est un des sentiers du labyrinthe carrément enfermé par le quai, la rue Saint-Denis, la rue de la Ferron-

CÉSAR BIROTTEAU

nerie et la rue de la Monnaie, et qui est comme les entrailles de la ville. Il y grouille un nombre infini de marchandises hétérogènes et mêlées, puantes et coquettes, le hareng et la mousseline, la soie et les miels, les beurres et les tulles, surtout beaucoup de petits commerces dont ne se doute pas plus Paris que la plupart des hommes ne se doutent de ce qui se cuit dans leur pancréas, et qui avaient alors pour sangsue un certain Bidault, dit Gigonnet escompteur, demeurant rue Grenétat. Ici, d'anciennes écuries sont habitées par des tonnes d'huile, les remises contiennent des myliades de bas de coton. Là se tient le gros des denrées vendues en détail aux Halles. Madame Madou, ancienne revendeuse de marée, jetée il y a dix ans dans le fruit sec par une liaison avec Tanien propriétaire de son fonds, et qui avait longtemps alimenté les >M3imérages de la Halle, était une beauté virile et provoquante, oxs disparue dans un excessif embonpoint. Elle habitait le rez-detaussée d'une maison jaune en ruine, mais maintenue à chaque ai-Se par des croix en fer. Le défunt avait réussi à se défaire de s concurrents et à convertir son commerce en monopole; malgré A^lques légers défauts d'éducation, son héritière pouvait donc le ^Kktinuer de routine, allant et venant dans ses magasins, qui occu- ^icnt des remises, des écuries et d'anciens ateliers où elle com- ^Ctait les insectes avec succès. Sans comptoir, ni caisse, ni livres, ur elle ne savait ni lire ni écrire, elle répondait par des coups de ^ing à une lettre, en la regardant comme une insulte. Au demeu- ^>^t, bonne femme, haute en couleur, ayant sur la tête un foulard Mr-dessus son bonnet, se conciliant par son verbe d'ophicléide l'esdes charretiers qui lui apportaient ses marchandises, et avec ^^cjuels ses castilles finissaient par une bouteille de petit blanc. Elle ^ pouvait avoir aucune difficulté avec les cultivateurs qui lui K^pédiaient ses fruits, ils correspondaient avec de l'argent comp- ^t, seule manière de s'entendre entre eux, et la mère Madou les 'l^t voir pendant la belle saison. Birotteau aperçut cette sauvage ^^chande au milieu de sacs de noisettes, de marrons et de noix.

— Bonjour, ma chère dame, dit Birotteau d'un air léger.

— Ta chère! dit-elle. Ehl mon fils, tu me connais donc pour avoir ^ avec moi des rapports agréables? Est-ce que nous avons gardé

rois ensemble?

— Je suis parfumeur et, de plus, adjoint au maire du deuxième ai ix>odissement de Paris ; ainsi, comme magistrat et ccHisommateur, J*ai droit à ce que vous preniez un autre ton avec moi.

— - Je me marie quand je veux, dit la virago, je ne consomme rien à la mairie et ne fatigue pas les adjoints. Quant à ma pratique, o m'adore, et je kux parle à mon idée. S'ils ne sont pas contents, ils vont se faire enfiler alieurs.

— Voilà les effets du monopole I murmura Birotteau.

— Popolel c'est mon filleul : il aura fait des sottises; venezvous pour lui, mon respectable magistrat? dit-elle en adoucissant^ sa voix.

— Non, j'ai eu Thonneur de vous dire que je venais en qualités de consommateur.

— Eh bien, comment te nommes-tu, mon gars? Je t'ai pas con0 vu venir.

— Avec ce ton-là, vous devez vendre vos noisettes à bon marché T dit Birotteau, qui se nomma et donna ses qualités.

— Ah I vous êtes le fameux Birotteau qu'a une belle femme. £t combien en voulez-vous, de ces sucrées de noisettes, mon cher amour?

— Six mille pesant.

— Cest tout ce que j'en ai, dit la marchande en parlant comme une flûte enrouée. Mon cher monsieur, vous n'êtes pas dans les fainéants pour marier les filles et les parfumer I Que Dieu vous bénisse, vous avez de l'occupation. Excusez du peu! Vous allez être une fière pratique, et vous serez inscrit dans le cœur de la femme que j'aime le mieux au monde...

— Qui donc?

— Eh bien, la chère madame Madou.

— Combien vos noisettes?

— Pour vous, mon bourgeois, vingt-cinq francs le cent, si vous prenez le tout.

— Vingt-cinq francs, dit Birotteau, quinze cents francs! El il m'en faudra peut-être des cent milliers par an I

— Mais voyez donc la belle marchandise, cueillie sans souliers! dit-elle en plongeant son bras rouge dans un sac d'avelines. Et pas creuse ! mon cher monsieur. Pensez donc que les épiciers vendeot j

CÉSAR BIROTTEAU

leurs mendiants vingt-quatre sous la livre, et que, sur quatre livres, ils mettent plus d'une livre de noisettes eu dedans. Faut-il que je perde sur ma marchandise pour vous plaire? Vous êtes gentil, mais vous ne me plaisez pas core assez pour ça ! S^il vous en faut tant, on pourra faire marché à vingt francs, car faut pas renvoyer on adjoint, ça porterait malheur aux mariés! Tàtez donc la belle marchandise, et lourde! Il ne faut pas les cinquante à la livre! c'est plein, le ver n'y est pas!

— Allons, envoyez-moi six milliers pour deux mille francs et à quatre-vingt-dix jours, rue du Faubourg-du-Temple, à ma fabrique, demain, de grand matin.

— On sera pressé comme une mariée. Eh bien, adieu, monsieur & maire, sans rancune. Mais, si ça vous était égal, dit-elle en suir&aat Birotteau dans la cour, j'aime mieux vos effets à quarante oors, car je vous fais trop bon marché, je ne peux pas eare perdre r escompte! Avec ça qu'il a le cœur tendre, le père Gigonnet, il DOW suce l'àme comme une araignée sirote une mouche.

- — Eh bien , oui , à cinquante jours. Mais nous pèserons par cent livres, afin de ne pas avoir de creuses. Sans cela , rien de

^ — Ah! le chien, il s'y connaît, dit madame Madou; on ne peut lui refaire le poil. C'est ces gueux de la rue des Lombards qui ont dit ça I Ces gros loups-là s'entendent tous pour dévorer les Pauvres igneaux.

L'agneau avait cinq pieds de haut et trois pieds de tour, elle i^Q38emblait à une borne habillée de cotonnade à raies et sans ceinture.

Le parfumeur, perdu dans ses combinaisons, méditait, en allant ^ long de la rue Saint-Honoré, sur son duel avec l'huile de Macasil raisonnait ses étiquettes, la forme de ses bouteilles, calcula contexture du bouchon, la couleur des aifichiBS. Et l'on dit V^^W n*y a pas de poésie dans le commerce ! Newton ne fit pas plus calculs pour son célèbre binôme que Birotteau n'en faisait pour ^^^unce comaghne, car l'huile redevint essence, et il allait d'une ^^ression à l'autre sans en connaître la valeur. Toutes les combi- ^^aiaons se pressaient dans sa tête, et il pi^enait cette activité dans le ^^^^ pour la substantielle action du talent. Dans sa préoccupation,

il dépassa la rue des Bourdonnais et fut obligé de revenir sur ses pas en se rappelant son oncle.

Claude-Joseph Pillerault, autrefois marchand quincaillier à l'enseigne de la Cloche d'or, était une de ces physionomies belles eo ^ ce qu^elles sont : costume et mœurs, intelligence et cœur, langage ^ et pensée, tout s'harmoniait en lui. Seul et unique parent de ma- — dame Birotteau, Pillerault avait concentré toutes ses affections sar elle et sur Césarine, après avoir perdu, dans le cours de sa cai^ rière commerciale, sa femme et son ûls, puis un enfant adoptif, le se ûls de sa cuisinière. Ces pertes cruelles avaient jeté ce bonhomme se dans un stoïcisme chrétien, belle doctrine qui animait sa vie et colorait ses derniers jours d'une teinte à la fois chaude et fhnde ^ comme celle qui dore les couchers du soleil en hiver. Sa tête, « maigre et creusée, d'un ton sévère, où Tocre et le bistre étaient harmonieusement fondus, offrait une frappante analogie avec celle: que les peintres donnent au Temps, mais en le vulgarisant; car le& habitudes de la vie commerciale avaient amoindri chez lui le carac^ tère monumental et rébarbatif exagéré par les peintres, les sta* tuaires et les fondeurs de pendules. De taille moyenne, PilleraolC était plutôt trapu que gras, la nature Tavait taillé pour le travail eft la longévité, sa carrure accusait une forte charpente, car il étaiC d'un tempérament sec, sans émotion d'épiderme, mais non pas insensible. Pillerault, peu démonstratif, ainsi que l'indiquaient soa attitude calme et sa figure arrêtée, avait une sensibilité tout intérieure, sans phrase ni emphase. Son œil, à prunelle verle mélangée de points noirs, était remarquable par une inaltérable lucidité. Son front, ridé par des lignes droites et jauni par le temps, était petit, serré, dur, couvert par des cheveux d'un gris argenté, tenus courts et comme feutrés. Sa bouche Ane annonçait la prudence et non l'avarice. La vivacité de l'œil révélait une vie contenue. Enfia la probité, le sentiment du devoir, une modestie vraie, lui faisaient comme une auréole en donnant à sa figure le relief d'une belle santé. Pendant soixante ans, il avait mené la vie dure et sobre d'uo travailleur acharné. Son histoire ressemblait à celle de César, moins les circonstances heureuses. Commis jusqu'à trente ans, ses fonds étaient engagés dans son commerce au moment où César employait ses économies en rentes ; enfin, il avait subi le maïi-

CÉSAR BIROTTBAU.

attam, ses pioches et ses fers avaient été mis en réquisition. Son ^Suractère sage et réservé, sa prévoyance et sa réflexion mathéma- "iiqne avaient agi sur sa manière de travailler. La plupart de ses ^iffaires s'étaient conclues sur parole, et il avait rarement eu des dilBcnItés. Observateur, comme tous les gens méditatifs, il étudiait les gens en les laissant causer; il refusait alors souvent des marchés snrantageux pris par ses voisins, qui plus tard s'en repentaient en 08 disant que Pillerault flairait les fripons. Il préférait des gains ninimes et sûrs à ces coups audacieux qui mettaient en question rie grosses sommes. Il tenait les plaques de cheminée, les grils, ■€B chenets grossiers, les chaudrons en fonte et en fer, les houes Btles fournitures du paysan. Cette partie assez ingrate exigeait un travail mécanique excessif. Le gain n'était pas en raison du labeur, il y avait peu de bénéfice sur ces matières lourdes, difiiciles à rentier, à emmagasiner. Aussi avait-il cloué bien des caisses, fait Ucm des emballages, déballé, reçu bien des voitures. Aucune forhme n'était ni plus noblement gagnée, ni plus légitime, ni plus bnorable que la sienne. Il n'avait jamais surfait, ni jamais couru iprès les affaires. Dans les derniers jours, on le voyait fumant sa (îpe devant sa porte, regardant les passants et voyant travailler M. commis. En i%ih, époque à laquelle il se retira, sa fortune consistait d'abord en soixante et dix mille francs qu'il plaça sur le gnoid-livre, et^ont il eut cinq mille et quelques cents francs de fente; puis en quarante mille francs payables en cinq ans sans intérêt, le prix de son fonds, vendu à l'un de ses commis. Pendant ttente ans, en faisant annuellement pour cent mille francs d'afttres, il avait gagné sept pour cent de cette somme, et sa vie ibaorbaiit la moitié de ses gains. Tel fut son bilan. Ses voisins, peu envieux de cette médiocrité, louaient sa sagesse sans la cornpraidre. Au coin de la rue de la Monnaie et de la rue Saint-Honoré 10 trouve le café David, où quelques vieux négociants allaient, comme Pillerault, prendre leur café le soir. Là, parfois, l'adoption do fils de la cuisinière avait été le sujet de quelques plaisanteries, de celles qu'on adresse à un homme respecté, car le quincaillier : nuirait une estime respectueuse sans l'avoir cherchée : la sienne : M soflteait. Aussi, quand Pillerault perdit ce pauvre jeune homme, f eut-il plus de deux cents personnes au convoi, qui allèrent jusuii. i6

lit

qs^tt dmetière. En ce temps, il fat héroïque. Sa douleur tenue comme celle de tous les hommes forts sans faste, nenta la sympathie du quartier pour ce brave homme, me inocé pour Piilerault avec un accent qui en étendait le b rennoblissait. La sobriété de Claude Piilerault, devenue hat ne put se plier aux plaisirs d'une vie oisive, quand, au soi commerce, il rentra dans ce repos qui affaisse tant le bourgeoi sien; il continua son genre d'existence et anima sa vieilles ses convictions politiques, qui, disons-le, étaient celles de Tei gaudie. Piilerault appartenait à cette partie ouvrière agrég la Révolution à la bourgeoisie. La seule tache de son cai était rimportance qu'il attachait à sa conquête : il tenait à ses < à la liberté, aux fruits de la Révolution ; il croyait son aisaiio consistance politique compromises par les jésuites, dont les lil annonçaient le secret pouvoir, menacées par les idées que l ttiiutùmnel prétait à Monssob. 11 était, d'ailleurs, conséqueu sa vie, avec ses idées ; fl n'y avait rien d'étroit dans sa pol il n'injuriait point ses adversaires, il avait peur des courtia croyait aux vertus républicaines : il imaginait Manuel pur c excès, le général Foy grand homme, Casimir Perier sans am la Fayette un prophète politique, Courier bon homme. 11 enfin de nobles chimères. Ce beau vieillard vivait de la famille, il allait chez les Ragon et chez sa nièce, chez le jug< not, chez Joseph Lebas et chez les Matifat. Personnellement, • cents francs faisaient raison de tous ses besoins. Quant au n ses revenus, il l'employait à de bonnes œuvres, en présent petite-nièce ; il donnait à diner quatre fois par an à ses ami Roland, rue du Hasard, et les menait au spectacle. II jouait de ces vieux garçons sur qui les femmes mariées tirent des de change à vue pour leurs fantaisies : une partie de cam l'Opéra, les Montagnes-Beaujon. Piilerault était alors heun plaisir qu'il donnait, il jouissait dans le cœur des autres, avoir vendu son fonds, il n'avait pas voulu quitter le quar étaient ses habitudes, et il avait pris rue des Bourbonnais u appartement de trois pièces au quatrième, dans une vieille n De même que les mœurs de Molineux se peignaient dai étrange mobilier, de même la vie pure et simple de Pillerau

CÉSAR BIROTTEAU

révélée par les dispositions intérieures de son appartement, composé d'une antichambre, d'un salon et d*une chambre. Aux dimensions près, c'était la cellule du chartreux. L'antichambre, au carreau rouge et frotté, n'avait qu*une fenêtre ornée de rideaux en percale à bordures rouges, des chaises d'acajou garnies de* basane rouge et de clous dorés; les murs étaient tendus d'un papier vertolive et décoré du Serment des Américains, du portrait de Bonaparte en premier consul, et de la Bataille (TAusterlUz. Le salon, sans doute arrangé par le tapissier, avait un meuble jaune à rosaces, un tapis; la garniture de cheminée en bronze sans dorures, un devant de cheminée peint, une console avec un vase à fleurs sous verre, une table ronde à tapis sur laquelle était un porte-liqueufs. Le neuf de cette pièce annonçait assez un sacrifice fait aux usages du monde par le vieux quincaillier, qui recevait rarement. Dans sa chambre, simple comme celle d'un religieux ou d'un vieux soldat, les deux hommes qui apprécient le mieux la vie, un crucifix à bénitier placé dans son alcôve frappait les regards. Cette profession de foi chez un républicain stoïque émouvait profondément. Une vieille femme venait faire son ménage, mais son respect pour les femmes âait si grand, qu'il ne lui laissait pas cirer ses souliers, nettoyés par abonnement avec un décrotteur. Son costume était simple et invariable. Il portait habituellement une redingote et un pantalon de drap bleu, un gilet de rouennerie, une cravate blanche et des souliers très-ouverts ; les jours fériés, il mettait un habit à boutons de métal. Ses habitudes pour son lever, son déjeuner, ses sorties, son dîner, ses soirées et son retour au logis étalent marquées au coin de la plus stricte exactitude, car la régularité des mœurs fait la longue vie et la santé. Il n'était jamais question de politique entre César, les Ragon, l'abbé Loraux et lui, car les gens de cette société se connaissaient trop pour en venir à des attaques sur le terrain du prosélytisme. Comme son neveu et comme les Ragon, il avait une grande confiance en Roguin. Pour lui, le notaire de Paris était toujours un être vénérable, une image vivante de la probité. Dans Taffaire des terrains, Pillerault s'était livré à un contreexamen qui motivait la hardiesse avec laquelle César avait combattu les pressentiments de sa femme.

Le parfumeur monta les soixaote-dix-huit marches qui menaient

à la petite porte brune de rappartement de son oncle, en pensaDt que ce vieillard devait être bien vert pour toujours les monter sans se plaindre. 11 trouva la redingote et le pantalon étendus sur le portemanteau placé à Textérieur; madame Vaillant les brossait et frottait pendant que ce vrai philosophe, enveloppé dans une redingote en molleton gris, déjeunait au coin de son feu, en lisant les délits parlementaires dans le Constitutionnel ou le Journal du Commerte.

— Mon oncle, dit César, TafTaire est conclue, on va dresser les actes. Si vous aviez cependant quelques craintes ou des regrets, il est encore temps de rompre.

— Pourquoi romprais-je? TafTaire est bonne, mais longue à réaliser, comme toutes les affaires sûres. Mes cinquante mille francs sont à la Banque, j'ai touché hier les derniers cinq mille francs mon fonds. Quant aux Ragon, ils y mettent toute leur fortune.

— Eh bien, comment vivent-ils?

— Enfin, sois tranquille, ils vivent.

^ Mon oncle, je vous entends, dit Birotteau vivement ému et. serrant les malos du vieillard austère.

— Comment se fera l'affaire? dit brusquement Pillerault.

— J'y serai pour trois huitièmes, vous et les Ragon pour un hni-^ tième; je vous créditerai sur mes livres jusqu^à ce qu'on ait décidé la question des actes notariés.

— Boni Mon garçon, tu es donc bien riche, pour jeter là trois cent mille francs? Il me semble que tu hasardes beaucoup en dehors de ton commerce; n'en souffrira-t-il pas? Enfin cela te regarde. Si tu éprouvais un échec, voilà les rentes à quatre-vingts, je pourrais vendre deux mille francs de mes consolidés. Prends-y garde, mon garçon : si tu avais recours à moi, ce serait la fortune de ta fille à laquelle tu toucherais là.

— Mon oncle, comme vous dites simplement les plus belles choses I vous me remuez le cœur.

— Le général Foy me le remuait bien autrement tout à l'heure! Enfin, va, conclus : les terrains ne s'envoleront pas, ils seront à nous pour moitié ; quand il faudrait attendre six ans, nous aurons toujours quelques intérêts, il y a des chantiers qui donnent des loyers, on ne peut donc rien perdre. Il n'y a qu'une chance, encore est-elle impossible, Roguin n'emportera pas nos fonds...

CËSAR BIROTTEAU.

— Ha femme me le disait pourtant cette nuit, elle craint...

Roguin emporter nos fonds, dit Piilerault en riant, et pour*

quoi?

Il a, dit-elle, trop de sentiment dans le nez, et, comme tous

tes hommes qui ne peuvent pas avoir de femmes, il est enragé pour...

>^près avoir laissé échapper un sourire d'incrédulité , Piilerault alà& déchirer d*un livret un petit papier, écrivit la somme « et siffna.

Tiens, voUà sur la Banque un bon de cent mille francs pour

Ra^^w et pour moi. Ces pauvres gens ont pourtant vendu à ton maàuvais drôle de du Tiilet leurs quinze actions dans les mines de ^x)rtschin pour compléter la somme. De braves gens dans la peine, cela serre le cœur. Et des gens si dignes, si nobles, la fleur de la vieille bourgeoisie enfin I Leur frère Popinot le juge n'en sait rien, ils se cachent de lui pour ne pas l'empêcher de se livrer à sa bienfaisance. Des gens qui ont travaillé , comme moi , pendant trente ans...

— Dieu veuille donc que VhuUe comagène réussisse I s'écria Birot^ieau, j'en serai doublement heureux. Adieu, mon oncle; vous * viendrez dîner dimanche avec les Ragon, Roguin et M. Glaparon, car nous signerons tous après-demain, c'est demain vendredi, je ^ veux pas faire d'aff...

- — Tu donnes donc dans ces superstitions-là?

Mon oncle, je ne croirai jamais que le jour où le fils de Dieu I lot mis à mort par les hommes est un jour heureux. On interrompt ^ bien toutes les affaires pour le 21 janvier, f ' — A dimanche, dit brusquement Piilerault.

Sans ses opinions politiques, se dit Birotteau en redescen» I dant Tescalier, je ne sais pas s'il aurait son pareil ici-bas, mon ^cle. Qu'est-ce que lui fait la politique? il serait si bien en B ^'Y songeant pas du tout. Son entêtement prouve qu'il n'y a pas I d'homme parfait. — Déjà trois heures, dit César en rentrant f lui.

' Monsieur, vous prenez ces valeurs-là? lui demanda Célestin

g ^ montrant les broches du marchand de parapluies.

Oui, à six, sans commission. — Ma femme, apprête tout.

poar ma toilette, je vais chez M. Vauquelin, tu sais pourquoi. Doe cravate blanche surtout.

Birotteau donna quelques ordres à ses commis; il ne vit pis Popinot, devina que son futur associé s'habillait, et remooU promptement dans sa chambre, où il trouva la Vierge de Dresde magnifiquement encadrée, selon ses ordres.

— Eh bien, c'est gentil ? dit-il à sa fille.

— Mais, papa, dis donc que c'est beau; sans quoi, Vùù se moquerait de toi.

— Voyez-vous cette fille qui gronde son père!... Eh bien, pour mon goût, j'aime autant Héro et Léandre. La Vierge est un sajet religieux qui peut aller dans une chapelle ; mais Héro et Lèandn, ah! je l'achèterai, car le flacon d'huile m'a donné des idées...

— Mais, papa, je ne te comprends pas.

— Virginie, un fiacre I cria César d'une voix retentissante qnand il eut fait sa barbe et que le timide Popinot parut en traînant le pied, à cause de Césarine.

L'amoureux ne s'était pas encore aperçu que son infirmité n'esistait plus pour sa maîtresse. Délicieuse preuve d'amour que les geos à qui le hasard inflige un vice corporel quelconque peuvent seuls recueillir.

— Monsieur, dit-il, la presse pourra manœuvrer demain.

— Eh bien, qu'as-tu, Popinot? demanda César en voyant rougir Anselme.

— Monsieur, c'est le bonheur d'avoir trouvé une boutique, arrière-boutique, cuisine et des chambres au-dessus, et des magasins, pour douze cents francs par an, rue des Cinq-Diamants.

— 11 faut obtenir un bail de dix-huit ans, dit Birotteau. Mais allons chez M. Vauquelin, nous causerons en route.

César et Popinot montèrent en fiacre aux yeux des commis étonnés de ces exorbitantes toilettes et d'une voiture anormale, iff^^ rants qu'ils étaient des grandes choses méditées par le maître de la Reine des roses,

— Nous allons donc savoir la vérité sur les noisettes! dit le parfumeur.

— Des noisettes? fit Popinot.

— Tu as mon secret, Popinot, dit le parfumeur, j'ai lâché le mo'

CÉSAR BIROTTBAU.

fMisttte, tout est là. L^buile de noisette est la seule qui ait de TaotiOD sur les cheveux, aucune maison de parfumerie n'y a pensé. En royant la gravure de Hèro et Léandre, je me suis dit : u Si les indens usaient tant d*huile pour leurs cheveux, ils avaient une raison quelconque; » car les anciens sont les anciens! Malgré les prétentions modernes, je suis de l'avis de Boileau sur les anciens., le suis parti de là pour arriver à l'huile de noisette, grâce au petit Uanchon, Télève en médecine, ton parent; il m'a dit qu'à l'École les camarades employaient l'huile de noisette pour activer la croisnmce de leurs moustaches et favoris. Il ne nous manque plus que la sanction de l'illustre M. Vauquelin. Éclairés par lui, nous ne bromperons pas le public. Tout à l'heure, j'étais à la Halle, chez DDe marchande de noisettes, pour avoir la matière première ; dans on instant, je serai chez l'un des plus grands savants de France pour en tirer la quintessence. Les proverbes ne sont pas sots, les extrêmes se touchent. Vois, mon garçon, le commerce est l'intermédiaire des productions végétales et de la science. Angélique Madou récolte, M. Vauquelin extrait, et nous vendons une essence. Les noisettes valent cinq sous la livre, M. Vauquelin va centupler leur valeur, et nous rendrons service peut-être à l'humanité, car, si la vanité cause de grands tourments à l'homme, un bon cosmétique est alors un bienfait.

La religieuse admiration avec laquelle Popinot écoutait le père le sa Césariue stimula l'éloquence de Birotteau, qui se permit les >hrases les plus sauvages qu'un bourgeois puisse inventer.

— Sois respectueux, Anselme, dit-il en entrant dans la rue où lenieurait Vauquelin, nous allons pénétrer dans le sanctuaire de a science. Mets la Vierge en évidence, sans affectation, dans la (aile à manger, sur une chaise. Pourvu que je ne m'entortille ms dans ce que je veux direl s'écria naïvement Birotteau. Popilot, cet homme me fait une impression chimique, sa voix me diauffe les entrailles et me cause même une légère colique. Il M mon bienfaiteur, et dans quelques instants, Anselme, il sera le tien.

Ces paroles donnèrent froid à Popinot, qui posa ses pieds comme eût marché sur des œufs, et regarda d'un air inquiet les murailles. H. Vauquelin était dans son cabinet, on lui annonça Birot-

^ S.^>ÏS DB LA VIE PARfSIENNE,

. savait le parfumeur adjoint au maire et en

i.«u. A le requt.

1^ m^oubliez donc pas dans vos grandeurs? dit lésa- .«lis ae chimiste à parfumeur, il n^y a que la main. iijidL>: monsieur, de votre génie à la simplicité d'un bon- «.«...mp v:^uime moi, il y a l'immensité. Je vous dois ce que vous uies grandeurs, et ne l'oublierai ni dans ce monde ni j^Ms 'autre.

Oh! dans l'autre, dit-on, nous serons tous ^aux, les rois et savetiers.

- Cest-à-dire les rois et les savetiers qui se seront saintement iiouduits, observa Birotteau.

— Cest votre ûls, demanda Vauquelin en regardant le petit Popinot hébété de ne rien voir d'extraordinaire dans le cabinet où il croyait trouver des monstruosités, de gigantesques machines, des métaux volants, des substances animées.

— Non, monsieur, mais c'est un jeune homme que j'aime et qui vient implorer une bonté égale à votre talent; n'est-^lle pas infinie? dit-il d'un air fin. Nous venons vous consulter une seconde fois, à seize ans de distance, sur une matière importante, et sur laquelle je suis ignorant comme un parfumeur.

— Voyons, qu'est-ce?

— Je sais que les cheveux occupent vos veilles, et que vous vous livrez à leur analyse I Pendant que vous y pensiez pour la gloire, j'y pensais pour le commerce.

— Cher monsieur Birotteau, que voulez-vous de moi? l'analyse des cheveux?

11 prit un petit papier.

— Je vais lire à l'Académie des sciences un mémoire sur ce sujet. Les cheveux sont formés d'une quantité assez grande de mucus, d'une petite quantité d'huile blanche, de beaucoup d'huile noir verdàtre, de fer, de quelques atomes d'oxyde de manganèse, de phosphate de chaux, d'une très-petite quantité de carbonate de chaux, de silice et de beaucoup de soufre. Les différentes proportions de ces matières font les différentes couleurs des cheveux. Ainsi les rouges ont beaucoup plus d'huile noir verdàtre que les autres.

CËSAR BIROTTEAU.

César et Popinot ouvraient des yeux d^une grandeur risible.

Neuf choses, s'écria Birotteau. Comment I il se trouve dans un

die veu des métaux et des huiles? Il faut que ce soit vous, un homme qiae je vénère, qui me le dise pour que je le croie. Est-ce extraor* dlnaircl... Dieu est grand, monsieur Vauquelin.

Le cheveu est produit par un organe folliculaire, reprit le

^ajod chimiste, une espèce de poche ouverte à ses deux extrémités: pSLK* Tune elle tient à des nerfs et à des vaisseaux, par l'autre sort le cheveu. Selon quelques-uns de nos savants confrères, et parmi M. de Blainville, le cheveu serait une partie morte expulsée «tte poche ou crypte que remplit une matière pulpeuse.

C'est comme qui dirait de la sueur en bâtons, s'écria Popinot,

à«xiii le parfumeur donna un petit coup de pied dans le talon. A^auquelin sourit à l'idée de Popinot.

11 a des moyens, n'est-ce pas? dit alors César en regardant

Popinot. Mais, monsieur, si les cheveux sont mort-nés, il est impossible de les faire vivre, nous sommes perdus! le prospectus est at^surde; vous ne savez pas comme le public est drôle, on ne peut pis venir lui dire...

Qu'il a un fumier sur la tête, dit Popinot voulant encore faire

rire Vauquelin.

Des catacombes aériennes, lui répondit le chimiste en conti-

OGiauit la plaisanterie.

— Et mes noisettes qui sont achetées! s'écria Birotteau, sensible i l«i .perte commerciale. Mais pourquoi vend-on des?...

Rassurez-vous, dit Vauquelin en souriant : je vois qu'il s'agit

quelque secret pour empêcher les cheveux de tomber ou de i^^cichir. Écoutez, voici mon opinion sur la matière, après tous mes ^vaux.

Ici, Popinot dressa les oreilles comme un lièvre effrayé.

— La décoloration de cette substance morte ou vive est, selon '''^Oi, produite par l'interruption de la sécrétion des matières colo- '^Otes, ce qui expliquerait comment, dans les climats froids, le poil des animaux à belles fourrures pâlit et blanchit pendant 'hiver.

Hem! Popinot.

— 11 est évident, reprit Vauquelin, que l'altération des chevelures

est dae à des changements subits dans la température amlnante...

— Ambiante, Popinot... retiens* retiens 1 cria César.

— Oui, dit Vauquelin, au froid et au chaud alternatifs, ou ides phénomènes intérieurs qui produisent le même effet. Ainsi« probablement, les migraines et les affections céphalalgiques absorbent, dissipent ou déplacent les fluides générateurs. L'intérieur regarde les médecins. Quant à l'extérieur, arrivent vos cosmétiques.

— Eh bien, monsieur, dit Birotteau, vous me rendez la vie. fai songé à vendre de l'huile de noisette, en pensant que les ancteos faisaient usage d'huile pour leurs cheveux, et les anciens sont les anciens, je suis de Tavis de Boileau. Pourquoi les athlètes oignaient-ils?...

— L'huile d'olive vaut l'huile de noisette, dit Vauquelin, qui n'écoutait pas Birotteau. Toute huile est bonne pour préserver le bulbe des impressions nuisibles aux substances qu'il contient eo travail, nous dirions en dissolution s'il s'agissait de chimie. Peatêtre avez-vous raison : l'huile de noisette possède, m'a dit Dapof tren, un stimulant. Je chercherai à connaître les différences qni existent entre les huiles de faine, de colza, d'olive, de noix, et caetera.

— Je ne me suis donc pas trompé, dit Birotteau triomphalement, je me suis rencontré avec un grand homme. Macassar est enfoncé! Macassar, monsieur, est un cosmétique donné, c'est-à-dire vendu et vendu cher, pour faire pousser les cheveux.

— Cher monsieur Birotteau, dit Vauquelin, il n'est pas venu deux onces d'huile de Macassar en Europe. L'huile de Macassarn'a pas la moindre action sur les cheveux; mais les Malaises l'achètent au poids de l'or à cause de son influence conservatrice sur les cheveux, sans savoir que l'huile de baleine est tout aussi bonne. Aucune puissance, ni chimique ni divine...

— Oh! divine,... ne dites pas cela, monsieur Vauquelin.

— Mais, cher monsieur, la première loi que Dieu suive est d'être conséquent avec lui-même : sans unité, pas de puissance...

— Ah ! vu comme ça...

— Aucune puissance ne peut donc faire pousser de cheveux à des chauves, de même que vous ne teindrez jamais sans danger les cheveux rouges ou blancs; mais, en vantant l'emploi de l'huile,

GËSAR BIROTTEAC.

1008 ne commettrez aucune erreur, aucun mensonge, et je pense que ceux qui s'en serviront pourront conserver leurs cheveux.

— Croyez-vous que l'Académie royale des sciences voudrait qiprouver?...

— Oh I il n'y a pas là la moindre découverte, dit Vauquelîn. D^ailleurs, les charlatans ont tant abusé du nom de TAcadémie, que rous n'en seriez pas plus avancé. Ma conscience se refuse à regarier l'huile de noisette comme un prodige.

— Quelle serait la meilleure manière de l'extraire : par la décoc-, ioo ou par la pression? dit Birotteau.

— Par la pression entre deux plaques chaudes, l'huile sera plus ibondante; mais, obtenue par la pression entre deux plaques hHdes, elle sera de meilleure qualité. 11 faut l'appliquer, dit Vaupielin avec bonté, sur la peau même, et non s'en frotter les chema ; autrement, l'eiïet serait manqué.

— Retiens bien ceci, Popinot, dit Birotteau dans un enthouiiasme qui lui enflammait le visage. — Vous voyez, monsieur, un eane homme qui comptera ce jour parmi les plus beaux de sa vie. 1 vous connaissait, vous vénérait, sans vous avoir vu. Âhl il est ouvent question de vous chez moi, le nom qui est toujours dans es cœurs arrive souvent sur les lèvres. Nous prions, ma femme, na fille et moi, pour vous, tous les jours, comme on le doit pour on bienfaiteur.

— C'est trop pour si peu, dit Vauquelin, gêné par la verbeuse econnaissance du parfumeur.

— Ta ta ta I fit Birotteau, vous ne pouvez pas nous empêcher de DUS aimer, vous qui n'acceptez rien de moi. Vous êtes comme* le oleil, vous jetez la lumière, et ceux que vous éclairez ne peuvent ien vous rendre.

Le savant sourit et se leva, le parfumeur et Popinot se levèrent

— Regarde, Anselme, regarde bien ce cabinet. Vous permettez, lonsieur? Vos moments sont si précieux, il ne reviendra peut-être (us ici.

— Eh bien, êtes-vous content des affaires? dit Vauquelin à Birot- 3aa; car enfin nous sommes tous deux gens de commerce...

— Assez bien, monsieur, dit Birotteau en se retirant vers la salle

à manger, où le suivit Vauquelin. Mais, pour lancer cette bulle soos le nom d'essence comaghne, il faut de grands fonds*..

— Essence et comaghne sont deux mots qui hurlent. Appelez votre cosmétique huile de BiroUeau. Si vous ne voulez pas mettre votre nom en évidence, prenez-en un autre... Mais voilà la Yiergs de Dresde... Ah! monsieur BiroUeau, vous voulez que nous nous quittions brouillés.

— Monsieur Vauquelin, dit le parfumeur en prenant les mdos du chimiste, cette rareté n'a de prix que par la persistance que j'ai mise à la chercher; il a fallu faire fouiller toute l'Allemagne pour la trouver sur papier de Chine et avant la lettre : je savais que voas \^ désiriez, vos occupations ne vous permettaient pas de vous la procurer, je me suis fait votre commis voyageur. Agréez donc non une méchante gravure, mais des soins, une sollicitude, des pas et démarches qui prouvent un dévouement absolu. J'aurais voulu que vous souhaitassiez quelques substances qu'il fallût aller chercher au fond des précipices, et venir vous dire : (c Les voilà I » Ne me refusez pas. Nous avons tant de chances pour être oubliés, laisse^ moi me mettre, moi, ma femme, ma fille et le gendre que j'aurai, tous sous vos yeux. Vous vous direz en voyant la Vierge : « 11 y a de bonnes gens qui pensent à moi. »

— J'accepte, dit Vauquelin.

Popinot et Birotteau s'essuyèrent les yeux, tant ils furent émus de l'accent de bonté que mit l'académicien à ce mot.

— Voulez-vous combler votre bonté? dit le parfumeur.

— Qu'est-ce? fit Vauquelin.

— Je réunis quelques amis...

11 se souleva sur les talons, en prenant néanmoins un air humble.

— ... Autant pour célébrer la délivrance du territoire que pour fêter ma nomination dans Tordre de la Légion d'honneur.

— Ah I dit Vauquelin étonné.

— Peut-être me suis-je rendu digne de cette insigne et royale faveur en siégeant au tribunal consulaire et en combattant pour les Bourbons sur les marches de Saint-Roch, au 13 vendémiaire, où je fus blessé par Napoléon... Ma femme donne un bal dimanche, dans vingt jours, venez-y, monsieur I Faites-nous l'honneur de dîner

CÉSAR BIRQTTEAU.

avec Doas ce jour-là. Pour moi, ce sera recevoir deux fois la croix. le vous écrirai bien à Tavance.

— Eh bien, oui, dit Vauquelin.

• Mon cœur se gonfle de plaisir, s^écria le parfumeur dans la me. 11 viendra chez moi. J'ai peur d'avoir oublié ce qu'il a dit sur les cheveux; tu t'en souviens, Popînot?

— Oui, monsieur, et dans vingt ans je m'en souviendrais encore.

— Ce grand homme I quel regard et quelle pénétration I dit Bîrotteau. Ahl il n'en a fait ni une ni deux; du premier coup, il a deviné nos pensées et nous a donné les moyens d'abattre l'huile de Macassar. Ah I rien ne peut faire pousser les cheveux, Macassar, tit mens I Popinot, nous tenons une fortune. Ainsi, demain, à sept tieures, soyons à la fabrique, les noisettes viendront et nous ferons de rhuile, car il a beau dire que toute huile est bonne, nous serions perdus si le public le savait. S'il n'entrait pas dans notre huile un peu de noisette et de parfum, sous quel prétexte pourrions-nous la vendre trois ou quatre francs les quatre onces? ^

— Vous allez être décoré, monsieur, dit Popinot. Quelle gloire pour...

• — Pour le commerce, n'est-ce pas, mon enfant?

li^air triomphant de César Birotteau, sûr d'une fortune, fut retiarqué par ses commis, qui se firent des signes entre eux, car la 3ijrse en fiacre, la tenue du caissier et du patron, les avaient jetés ^ns les romans les plus bizarres. Le contentement mutuel de ^»r et d'Anselme trahi par des regards diplomatiquement échan- Ss, le coup d'œil plein d'espérance que Popinot jeta par deux fois désarine annonçaient quelque événement grave et confirmaient ^ conjectures des commis. Dans cette vie occupée et quasi claus- ^^e, les plus petits accidents prenaient l'intérêt que donne un pri- ^tinier à ceux de sa prison. L'attitude de madame César, qui t^pondaitaux regards olympiens de son mari par des airs de doute, nocasait une nouvelle entreprise, car en temps ordinaire madame César aurait été contente, elle que les succès du détail rendaient joyeuse. Par extraordinaire, la recette de la journée se montait à six mille francs : on était venu payer quelques mémoires arriérés.

La salle à manger et la cuisine éclairée par une petite cour, et •iparée de la salle à manger par un couloir où débouchait l'esca-

lier pratiqué dans un cote de rarrière-boutique, se trouvaient i Tentre-sol, où jadis était rtppvlaiBeal de César et de Constance: aussi la salle à manger où s'était écoulée la lune de miel avait^ l'air d'un petit salon. Durant le dîner» Iiagiiel« le garçon de confiance, gardait le magasin; mais au dessert les commis redescend daient au magasin et laissaient César, sa femme el sa ûUe acheva leur dîner au coin du feu. Cette habitude venait des Ragon, chez qui les anciens us et coutumes du commerce, toujours en vigueur, maintenaient entre eux et les commis l'énorme distance qui jadis existait entre les maîtres et les apprentis. Césarine ou Constance apprêtait alors au parfumeur sa tasse de café, qu'il prenait assis dans une bergère au coin du feu. Pendant cette heure. César mettait sa femme au fait des petits événements de la journée, il racontait ce qu'il avait vu dans Paris, ce qui se passait au faubouq^ du Temple, les difficultés de sa fabrication.

— Ma femme, dit-il quand les commis furent descendus, vdtt certes une des plus importantes journées de notre vie I Les noisettes achetées, la presse hydraulique prête à manœuvrer demain, riffidre des terrains conclue. Tiens, serre donc ce bon sur li Banque, dit-il en lui remettant le mandat de Pillerault. La restauration de Pappartement décidée, notre appartement augmenté. Mon Dieu! j'ai vu, cour Batave, un homme bien singulier!

Et il raconta M. Molineux.

— Je vois, lui répondit sa femme en Pinterrompant au milieu d'une tirade, que tu t'es endetté de deux cent mille francs!

— C'est vrai, ma femme, dit le parfumeur avec une fausse humilité. Comment payerons-nous cela, bon Dieu? car il faut compter pour rien les terrains de la Madeleine, destinés à devenir un jour le plus beau quartier de Paris.

— Un jour, César.

— Hélas î dit-il en continuant sa plaisanterie, mes trois huitièmes ne me vaudront un million que dans six ans. Et comment payer deux cent mille francs? reprit César en faisant un geste d'effroi. Eh bien, nous les payerons cependant avec cela, dit-il en tirant de sa poche une noisette prise chez madame Madou, et précieusement gardée.

11 montra la noisette entre ses deux doigts à Césarine et à Coa-

CÉSAR BIROTTBAU.

stanoe. Sa femme ne dit rien, mais Césanne, intriguée, dit à son père en lui servant le^afé :

«- Ah çà 1 papa, tu ris?

Le parfumeur, aussi bien que ses commis, avait surpris pendant le dtœr les regards jetés par Popinot à Césarine, il voulut éclaircir 808 8Dupçons.

— Eh bien, iifille, cette noisette est cause d'une révolution au; logis. Il y aura, dès ce soir, quelqu'un de moins sous notre toit.

Césarine regarda son père en ayant Tair de dire : u Que m'importe ! »

— Popinot s'en va.

Quoique César fût un pauvre observateur et qu'il eût préparé sa dernière phrase autant pour tendre un piège à sa ûlle que pour armer à sa création de la maison A. PopmoT et compagnie, sa ten* Aresse paternelle lui ût deviner les sentiments confus qui sortirent du cœur de sa fille, fleurirent en roses rouges sur ses joues« sur son front et colorèrent ses yeux, qu'elle baissa. César crut alors à quelque parole échangée entre Césarine et Popinot. 11 n'en était rien : ces deux enfants s'entendaient , comme tous les amants timides, sans s'être dit un mot.

Quelques moralistes pensent que l'amour est la passion la phtt involontaire, la plus désintéressée, la moins calculatrice de toate8« excepté toutefois l'amour maternel. Cette opinion comporte une erreur grossière. Si la plupart des hommes ignorent les raisons qui font aimer, toute sympathie physique on morale n'en est pas moins basée sur des calculs faits par l'esprit, le sentiment ou la brutalité. L*amour est une passion essen^llement égoïste. Qui dit égoïsme, dit profond calcul. Ainsi, pour tout esprit frappé seulement des résultats, il peut sembler, au premier abord, invraisemblable ou singulier de voir une belle fille comme Césarine éprise d'un pauvre enfant boiteux et à cheveux rouges. Néanmoins, ce phénomène est en harmonie avec l'arithmétique des sentiments bourgeois. L'expliquer sera rendre compte des mariages toujours observés avec ime constante surprise et qui se font entre de grandes, de belles femmes et de petits hommes, entre de petites, de laides créatures et de beaux garçons. Tout homme atteint d'un défaut de conformation quelconque, les pieds bots, la claudication, les diverses gibbosités, l'excessive laideur, les taches de vin répandues sur la joue,

in 8Ç$NBS Dtff U 'fli B4^I£H9t.

"jiî^'^fltoijîéfi '^K^^fîj^Bn^ -l^iisi^ifll^tt^ ^tati^^oj^iii^ indépendantes de la volonté des fondateiB><tfaiqpwt;^^ |wrti»;à pieiulre : ou se rendre redoutable ou Aemk 4l^am^ JkimtM ;ési pis pennis: éefotifNr eo^r^ jaa:iawwt4itii^ ilsl» la plupart dM Imm». Dans^ltiMttifir^ft^f^^ gAiie ou force : on homme n'inspire la terreur ^fnp^lji MPif? mMi ido; vM. le t^qwt tgfue par le jéo^ la fm jqjm mêi^^ iMp dTespritw Dans la aeoend ças« fl ».^9ia^ llL^0Êfi9 adotU^leikienlt aux tyrannies ffiminioea, aaii «iiMii tilmK Jta^ o^aim^ les gens d*une jrr^rocbable. cioxpalma^ È^ fW&iWtoeax, piBur les Ri«on, modèles de ta* ptaa IM^I^^ laoisiei et par 8e& oncle ,1e juge ItopîMt» èmimm^ t^^^ Mt. 401 par sa oaadeur #t par se» 8entiBMnti.lll<BiM|^ 9m U^eit vice oorporel par la perfia^ioQ de vm, cm0tiimJfaÊ(0g^ cette tendance goi reod la jeunesse si aUn^juite, <!xiimm»M fiter avaient souvent fait Moge d*A9aeIine drâml; OfmAKJ^ MÊm ^ faite d*aiUeurSi ces deux |ioutiquiers éo^ent .grapda jpr fêm^M WiqMreiMulentibien les ehoftes du coeur. Om.iliogashU^fmJ^^ téàiù dies une jeune fille qui, malgré son innocence, Jnt duties ]^ux si purs d*Anselme un sentiment violent, tom'purs flatteur, quels que soient Tàge, le rang et la tournure de Tamant. Le p^t P<q[>iQ0t devait avoir beaucoup plus de raisons qu'un bel homme d*aimer une femme. Si la femme était belle, il en serait fou jusqu'à son dernier jour, son amour lui donnerait de l'ambition, il se tuerait pour rendre sa femme heureuse , il la laisserait maîtresse au logis, il irait au-devant de la domination» Ainsi pensait Césarine involontairement et pas si crûment peut-être; elle entrevoyait à vd d'oiseau les moissons de l'amour et raisonnait par comparaison : le bonheur de sa mère était devant ses yeux, elle ne souhaitait pas d'autre vie; son instinct lui montrait dans Anselme un autre César, perfectionné par l'éducation comme elle l'était par la sienne. Elle rêvait Popinot maire d'un arrondissement, et se plaisait à se peindre quêtant un jour à sa paroisse comme sa mère à Saint-Roch, Elle avait fini par ne plus s'apercevoir de la différence qui distinguait la jambe gauche de la jambe droite chez Popinot, elle eût été capable de dire : « Mais boile-t-il? » Elle aimait cette prunelle si limpide, et s'était plu à voir l'effet que produisait son regard sur.

CÉSAR BIROTTÈAU. 417

BS yeax qai brillaient aussitôt d'un feu pudique et se baissaient iflanooliquement. Le premier clerc de Roguin, doué de cette préxe expérience due à l'habitude des affaires, Alexandre Grottat, tait un air moitié cynique, moitié bonasse, qui révoltait Césanne, éjk révoltée par les lieux communs de sa conversation. Le silence e Popinot trahissait un esprit doux, elle aimait le sourire à demi lâancolique que lui inspiraient d'insignifiantes vulgarités; les iaiseries qui le faisaient sourire excitaient toujours quelque répulion chez elle, ils souriaient ou se contristaient ensemble. Cette npériorité n'empêchait pas Anselme de se précipiter à l'ouvrage, t son infatigable ardeur plaisait à Césarine, car elle devinait que, i les autres commis disaient : « Césarine épousera le premier clerc e M. Roguin, » Anselme pauvre, boiteux et à cheveux roux, ne ésespérait pas d'obtenir sa main. Une grande espérance prouve D grand amour.

— Où va-t-il? demanda Césarine à son père en essiryant de rendre un air indifférent.

— Il s'établit rue des Cinq-Diamants! et, ma foi, à la grâce de iea, dit Birotteau, dont l'exclamation ne fut comprise ni par sa »nme, ni par sa fille.

Quand Birotteau rencontrait une difficulté morale, il faisait omme les insectes devant un obstacle, il se jetait à gauche ou à foite; il changea donc de conversation en se promettant de causer e Césarine avec sa femme.

— J'ai raconté tes craintes et tes idées sur Roguin à ton oncle, 8*est mis à rire, dit-il à Constance.

— Tu ne dois jamais révéler ce que nous nous disons entre nous, 'écria Constance. Ce pauvre Roguin est peut-être le plus honnête raime du monde, il a cinquante-huit ans et ne pense plus sans oate...

Blé s^arrêta court en voyant Césarine attentive, et la montra par n coup d'œil à César.

— J'ai donc bien fait de conclure, dit Birotteau.

— Mais tu es le maître, répondit-elle.

César prit sa femme par les mains et la baisa au front. Cette ^Kmse était toujours chez elle un consentement tacite aux projets le son mari.

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