‹ Œuvres complètes. Éd définitive (volume 2)Chapitre 15 sur 26 · VIII. t · texte numérisé non relu

VIII. t

— Allons, s'écria le parfumeur en descendant à son magasin et parlant à ses commis, la boutique se fermera à dix heures. Messieurs, un coup de main! Il s'agit de transporter pendant la nuit tous les meubles du premier au second! Il faut mettre, comme oo dit, les petits pots dans les grands, afin de laisser demain à moD architecte les coudées franches. — Popinot est sorti sans permission, dit César en ne le voyant pas. £h! mais il ne couche pas ici, je l'oubliais. — Il est allé, pensa-t-il, ou rédiger les idées de M. Vauquelin, ou louer une boutique.

— Nous connaissons la cause de ce déménagement, dit Célestin en parlant au nom des deux autres commis et de Raguet, groupés derrière lui. Nous sera-t-il permis de féliciter monsieur sur un honneur qui rejaillit sur toute la boutique?... Popinot nous a dit que monsieur...

— Eh bien, mes enfants, que voulez-vous! on m'a décoré. Aussi, non-seulement à cause de la délivrance du territoire, mais encore pour fêter ma promotion dans la Légion d'honneur, réunissons-nous nos amis. Je me suis peut-être rendu digne de cette insigne et royale faveur en siégeant au tribunal consulaire et en combattant pour la cause royale que j'ai défendue..., à votre âge, sur les marches de Saint-Roch, au 13 vendémiaire; et, ma foi. Napoléon, dit l'empereur, m'a blessé ! J'ai été blessé à la cuisse encore, et madame Ragon m'a pansé. Ayez du courage, vous serez récompensés! Voilà, mes enfants, comme un malheur n'est jamais perdu.

— On ne se battra plus dans les rues, dit Célestin.

— Il faut l'espérer, dit César, qui partit delà pour faire à ses commis une mercuriale qu'il termina par une invitation.

La perspective d'un bal anima les trois commis, Raguet et Virginie d'une ardeur qui leur donna la dextérité des équilibristes. Tous allaient et venaient chargés par les escaliers sans rien casser ni rien renverser. A deux heures du malin, le déménagement était opéré. César et sa femme couchèrent au second étage. La chambre de Popinot devint celle de Célestin et du second commis, Le troisième étage fut un garde-meuble provisoire.

Possédé de cette magnifique ardeur que produit l'aflluence du fluide nerveux et qui fait du diaphragme un brasier chez les geDS ambitieux ou amoureux agités par des grands desseins, Popinot, si

loozet si tranquill6« avait piaffé comme un cheval de race avant la XMirse, dans la boiitique, au sortir de table.

— Qu'as-tu donc? lui dit Gélestin.

— Quelle journée I mon cher, je m'établis, lui dit-il à Toreille, tt M. César est décoré.

>7— Vous êtes bien heureux, le patron vous aide, s'écria Gélestin. Popinot ne répondit pas, il disparut, poussé comme par un vent arieux, le vent du succès I

— Ohl heureux! dit à son voisin qui vérifiait des étiquettes un XHnmis occupé à mettre des gants par douzaines; le patron s'est qperçu des yeux que Popinot fait à mademoiselle Césarine, et, somme il est très-ûn, le patron, il se débarrasse d' Anselme ; il serait^ liflicile de le refuser, rapport à ses parents. Gélestin prend cette tMierie pour de la générosité.

Anselme Popinot descendait la rue Saint-Honoré et courait rue les Deux-Écus, pour s'emparer d'un jeune homme que sa seconde me commerciale lui désignait comme le principal instrument de a fortune. Le juge Popinot avait rendu service au plus habile comnis voyageur de Paris, à celui que sa triomphante loquèle et son ictivité firent plus tard surnommer ViUustre. Voué spécialement à a chapellerie et à Y article Paris, ce roi des voyageurs se nomnait encore purement et simplement Gaudissart. A vingt-deux ans, 1 se signalait déjà par la puissance de son magnétisme commerial. Alors, fluet, l'œil joyeux, le visage expressif, une mémoire nfatigable, le coup d'œil habile à saisir les goûts de chacun, il méitait d'être ce qu'il fut depuis, le roi des commis voyageurs, le français par excellence. Quelques jours auparavant, Popinot avait "encontré Gaudissart, qui s'était dit sur le point de partir ; l'espoir le le trouver encore à Paris venait donc de lancer l'amoureux sur a me des Deux-Écus, où il apprit que le voyageur avait retenu » place aux messageries. Pour faire ses adieux à sa chère capitale, kiodissart était allé voir une pièce nouvelle au Vaudeville : Popinot *é8olut de l'attendre. Gonfler le placement de l'huile de noisette à » précieux metteur en œuvre des inventions marchandes, déjà dioyé par les plus riches maisons, n'était-ce pas tirer une lettre de iiange sur la fortune? Popinot possédait Gaudissart. Le commis foyageur, si savant dans l'art d'entortiller les gens les plus re-

belles, les petits marchands de province, s'était laissé entortiller dans la première conspiration tramée contre les Bourbons après les Gent-Jours. Gaudissart, à qui le grand air était indispensable, se vit en prison sous le poids d'une accusation capitale. Le juge Popinot, chargé de Tinstruction, avait mis Gaudissart hors de cause en reconnaissant que son imprudente sottise Tavait seule compromis dans cette affaire. Avec un juge désireux de plaire au pouvoir ou d'un royalisme exalté, le malheureux commis allait à Téchafaud. Gaudissart, qui croyait devoir la vie au juge d'instruction, nourrissait un profond désespoir de ne pouvoir porter à son sauveur qu'une stérile reconnaissance. Ne devant pas remercier un juge d'avoir rendu la justice, il était allé chez les Ragon se déclarer homme lige des Popinot. En attendant, Popinot alla naturellement revoir sa boutique de la rue des Cinq-Diamants, demander l'adresse dn propriétaire, afin de traiter du bail. En errant dans le dédale obscur de la grande Halle, en pensant aux moyens d'organiser un rapide succès, Popinot saisit, rue Aubry-le-Boucher, une occasion unique et de bon augure avec laquelle il comptait régaler César le lendemain. En faction à la porte de l'hôtel du Commerce, au bout de la rue des Deux-Écus, vers minuit, Popinot entendit, dans le lointain de la rue de Grenelle, un vaudeville final chanté par Gaudissart, avec accompagnement de canne significativement traînée sur les pavés.

— Monsieur, dit Anselme en débouchant de la porte et se montrant soudain, deux mots?

— Onze, si vous voulez, dit le commis voyageur en levant sa canne plombée sur l'agresseur.

— Je suis Popinot, dit le pauvre Anselme.

— Suffit, dit Gaudissart en le reconnaissant. Que vous faut-ilî de l'argent? Absent par congé, mais on en trouvera. Mon bras pour un duel? Tout à vous, des pieds à l'occiput.

Et il chanta :

Voilà, voilà Le vrai soldat français!

— Venez causer avec moi dix minutes, non pas dans votre chambre, on pourrait nous écouter, mais sur le quai de l'Horloge :

CÉSAR BIROTTEÂU.

à cette heure il n*y a personne, dit Popinot; il s*agit de quelque chose de plus important.

— Ça chauffe donc? Marchons!

En dix minutes, Gaudissart, maître des secrets de Popinot, en avait reconnu Timportance.

— Paraisse!, parfameon, coiffetm et débitants I

8*écria Gaudissart en singeant Lafon dans le rôle du Cid. Je vais empaumer tous les boutiquiers de France et de Navarre. Ohl une idée I J*allais partir, je reste, et vais prendre les commissions de (a parfumerie parisienne.

— Et pourquoi?

— Pour étrangler vos rivaux, innocent I En ayant leurs commissions, je puis faire boire de Thuile à leurs perfides cosmétiques, en ne parlant et ne m'occupant que de la vôtre. Un fameux tour de voyageur I Âh I ah ! nous sommes les diplomates du commerce. Fameux I Quant à votre prospectus, je m'en charge. J'ai pour ami d'enfance Andoche Finot, le fils du chapelier de la rue du Coq, le vieux qui m*a lancé dans le voyage pour la chapellerie; Andoche, qui a beaucoup d'esprit, il a pris celui de toutes les têtes que coiffait son père, il est dans la littérature, il fait les petits théâtres au Courrier des Spectacles. Son père, vieux chien plein de raisons pour ne pas aimer l'esprit, ne croit pas à l'esprit : impossible de lui prouver que l'esprit se vend, qu'on fait fortune dans Tesprit. En fait d'esprit, il ne connaît que le trois-six. Le vieux Finot prend le petit Finot par famine. Andoche, homme capable, mon ami d'ailleurs, et je ne fraye avec les sots que commercialement, Finot fait des devises pour le Fidèle Berger, qui paye, tandis que les journaux où il se donne un mal de galérien le nourrissent de couleuvres. Smt-ils jaloux, dans cette partie-là I C'est comme dans Y article Par ris. Finot avait une superbe comédie en un acte pour mademoiselle Mars, la plus fameuse des fameuses, ahl en voilà une que j'aime I Eh bien, pour se voir jouer, il a été forcé de la porter à la Gaieté. Andoche connaît le prospectus, il entre dans les idées du marchand, il n'est pas fier, il limousinera notre prospectus gratis. Mon Dieu, avec un bol de punch et des gâteaux, on le régalera; car, Popinot, pas de farces : je voyagerai sans commission ni frais, vos concur-

m SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE.

rents payeront, je les dindonnerai. Entendons-nous bien. Pour moi, ce succès est une affaire d^honneur. Ma récompense est d^être garçon de noces à votre mariage! J'irai en Italie, en Allemagne, en Angleterre I J'emporte avec moi des affiches en toutes les langues, je les fais apposer partout, dans les villages, à la porte des ^lises, à tous les bons endroits que je connais dans les villes de province! Elle brillera, elle s'allumera, cette huile, elle sera sur toutes les têtes. Ah! votre mariage ne sera pas un mariage en détrempe, mais un mariage à la barigoule ! Vous aurez votre Césanne oa je ne m'appellerai pas I'illustreI nom que m'a donné le père Finot, pour avoir fait réussir ses chapeaux gris. En vendant votre huile, je reste dans ma partie, la tête humaine; l'huile et le chapeau sont connus pour conserver la chevelure publique.

Popinot revint chez sa tante, où il devait aller coucher, dans une telle fièvre, causée par sa prévision du succès, que les rues loi semblaient être des ruisseaux d'huile. Il dormit peu, rêva que ses cheveux poussaient follement, et vit deux anges qui lui déroulaient, comme dans les mélodrames, une rubrique où était écrit : Huile césarienne. Il se réveilla, se souvenant de ce rêve, et résdot de nommer ainsi l'huile de noisette, en considérant cette fantaisie du sommeil comme un ordre céleste.

César et Popinot furent dans leur atelier, au faubourg du Temple, bien avant l'arrivée des noisettes; en attendant les porteurs de madame Madou, Popinot raconta triomphalement son traité d'alliance avec Gaudissart.

— Nous avons l'illustre Gaudissart, nous sommes millionnaires! s'écria le parfumeur en tendant la main à son caissier de Pair que dut prendre Louis XIV en accueillant le maréchal de Villars au retour de Denain.

— Nous avons bien autre chose encore, dit l'heureux commis en sortant de sa poche une bouteille à forme écrasée en façon de citrouille et à côtes; j'ai trouvé dix mille flacons semblables à ce modèle, tout fabriqués, tout prêts, à quatre sous et six mois de terme.

— Anselme, dit Birotteau contemplant la forme mirifique du flacon, hier (il prit un ton grave), dans les Tuileries, oui, pas plus tard qu'hier, tu disais : « Je réussirai. » Moi, je dis aujourd'hui :

CÉSAR BIROTTEAU

« Ta réussiras! » Quatre sous! six mois de terme! une forme originalel Macassar branle dans le manche, quelle botte portée à lliuile de Macassar! Ai-je bien fait de m'emparer des seules noisettes qui soient à Paris ! Où donc as-tu trouvé ces flaçons?

— J^attendaîs l'heure de parler à Gaudissart et je flânais...

— Comme moi jadis, s'écria Birotteau.

— En descendant la rue Aubry-le-Boucher j'aperçois chez un verrier en gros, un marchand de verres tombés et de cages, qui a des magasins immenses, j'aperçois ce flacon... Ah! il m'a crevé les yeux comme une lumière subite, une voix m'a crié : n Voilà ton affaire»! i

— Né commerçant I II aura ma fille, dit César en grommelant.

— J'entre, et je vois des milliers de ces flacons dans des caisses.

— Tu t'en informes?

— Vous ne me croyez pas si gnioUe! s'écria douloureusement Anselme.

— Né commerçant! répéta Birotteau.

— Je demande des cages à mettre des petits Jésus de cire. Tout en marchandant les cages, je blâme la forme de ces flacons. Conduit à une confession générale, mon marchand avoue de fil en aiguille que Faille et Bouchot, qui ont manqué dernièrement, allaient entreprendre un cosmétique et voulaient des flacons de forme étrange; il se méfiait d'eux, il exige moitié comptant; Faille et Bouchot, dans l'espoir de réussir, lâchent l'argent; la faillite éclate pendant la fabrication ; les syndics, sommés de payer, venaient de transiger avec lui en laissant les flacons et l'argent touché, comme indemnité d'une fabrication prétendue ridicule et sans placement possible. Les flacons coûtent huit sous, il serait heureux de les donner à quatre. Dieu sait combien de temps il aurait en magasin une forme qui n'est pas de vente. « Voulez-vous vous engager à en foomir par dix mille à quatre sous? Je puis vous débarrasser de vos flacons, je suis commis chez M. Birotteau. » Et je l'entame, et )e le mène, et je domine mon homme, et je le chauffe, et il est à nous.

— Quatre sous! dit Birotteau. Sais-tu que nous pouvons mettre rhuile à trois francs et gagner trente sous en en laissant vingt à nos détaillants?

— VhuUe cèsariennet cria Popinot.

— V huile cèsariennef... Ahl monsieur Tamoureux, vous voulez flatter le père et la fille. Eh bien, soit, va pour VhuUe cisariemu! les Césars avaient le monde , ils devaient avoir de fameux cheveux.

— César était chauve, dit Popinot.

— Parce qu'il ne s'est pas servi de notre huile, on le dirai A trois francs Y huile césarienne; Vhuile de Macassar coûte le double. Gaudissart est là, nous aurons cent mille francs dans Tannée, car nous imposons toutes les têtes qui se respectent de douze flacons par an, dix-huit francs! Soit dix-huit mille tètes, cent quatre-vingt mille francs. Nous sommes millionnaires.

Les noisettes livrées, Raguet, les ouvriers, Popinot, César, en épluchèrent une quantité suffisante, et il y eut avant quatre heures quelques livres d'huile. Popinot alla présenter le produit à Vauquelin, qui fit présent à Popinot d'une formule pour mêler l'essence de noisette à des corps oléagineux moins chers et la parfumer. Popinot se mit aussitôt en instance pour obtenir un brevet d'invention et de perfectionnement. Le dévoué Gaudissart prêta l'argent pour le droit fiscal à Popinot, qui avait l'ambition de payer sa moitié dans les frais d'établissement.

La prospérité porte avec elle une ivresse à laquelle les hommes inférieurs ne résistent jamais. Cette exaltation eut un résultat facile à prévoir. Grindot vint, il présenta le croquis colorié d'une délicieuse vue intérieure du futur appartement orné de ses meubles. Birotteau, séduit, consentit à tout. Aussitôt les maçons donnèrentles coups de pic qui firent gémir la maison et Constance. Son peintre en bâtiments, M. Lourdois, un fort riche entrepreneur qui s'engageait à ne rien négliger, parlait de dorures pour le salon. En entendant ce mot. Constance intervint.

— Monsieur Lourdois, dit-elle, vous avez trente mille livres de rente, vous habitez une maison à vous, vous pouvez y faire ce que vjus voulez; mais, nous autres...

— Madame, le commerce doit briller et ne pas se laisser écraser par l'aristocratie. Voilà, d'ailleurs, M. Birotteau dans le gouvernement, il est en évidence...

— Oui, mais il est encore en boutique, dit Constance devant ses

CÉSAR BIROTTEAU

ommis et les cinq personnes qui l'écoutaient; ni moi, ni lui, ni es amis, ni ses ennemis ne Toublierons. Birotteau se souleva sur la pointe des pieds en retombant sur ses akms à plusieurs reprises, les mains croisées derrière lui.

— Ma femme a raison, dit-il. Nous serons modestes dans la rospérité. D*ailleurs, tant qu*un homme est dans le commerce, il oit être sage en ses dépenses, réservé dans son luxe, la loi lui en lit une obligation, il ne doit pas se livrer à des dépenses excès* ioes • Si Tagrandissement de mon local et sa décoration dépaslient les bornes, il serait imprudent à moi de les excéder; vousléme, vous me blâmeriez, Lourdois. Le quartier a les yeux sur ici, les gens qui réussissent ont des jaloux, des envieux I — Ah I DUS saurez cela bientôt, jeune homme, dit-il à Grindot; s'ils nous ilomnient, ne leur donnez pas au moins lieu de médire.

— Ni la calomnie ni la médisance ne peuvent vous atteindre, it Lourdois; vous êtes dans une position hors ligne, et vous avez ne si grande habitude du commerce, que vous savez raisonner vos Dtreprises, vous êtes un malin.

— Cest vrai, j'ai quelque expérience des affaires; vous savez ourquoi notre agrandissement? Si je mets un fort dédit relativelent à Texactitude, c*est que...

— Non.

— Eh bien, ma femme et moi, nous réunissons quelques amis stant pour célébrer la délivrance du territoire que pour fêter ma "«motion dans l'ordre de la Légion d'honneur.

— Gomment, comment! dit Lourdois, ils vous ont donné la ou?

— Oui ; peut-être me suis-je rendu digne de cette insigne et '^ale faveur en siégeant au tribunal consulaire, et en combattant ^iir la cause royale au 13 vendémiaire, à Saint-Roch, où je s blessé par Napoléon. Venez avec votre femme et votre demoille...

— Enchanté de l'honneur que vous daignez me faire, dit le libé- J Lourdois. Mais vous êtes un farceur, papa Birotteau; vous vou- M être sûr que je ne vous manquerai pas de parole, et voilà :>arquoi vous m'invitez. Eh bien, je prendrai mes plus habiles tivriers, nous ferons un feu d'enfer pour sécher les peintures;

nous avons des procédés dessiccatifs, car il ne faut pas danser dans un brouillard exhalé par le plâtre. On vernira pour ôter toute odeur.

Trois jours après, le commerce du quartier était en émoi par l'annonce du bal que préparait Birotteau. Chacun pouvait, d'ailleurs, voir les étais extérieurs nécessités par le changement rapide de l'escalier, les tuyaux carrés en bois par où tombaient les décombres dans les tombereaux qui stationnaient. Les ouvriers pressés qui travaillaient aux flambeaux, car il y eut des ouvriers de jour et des ouvriers de nuit, faisaient arrêter les oisifs, les curieux dans la rue, et les commérages s'appuyaient sur ces préparatifs pour annoncer d'énormes somptuosités.

Le dimanche indiqué pour la conclusion de l'affaire, M. et madame Ragon, Toncle Pillerault, vinrent sur les quatre heures, après vêpres. Vu les démolitions, disait César, il ne put inviter ce joar4à que Charles Claparon, Crottat et Roguin. Le notaire apporta le Journal des Débats, où M. de la Billardière avait fait insérer Farticle suivant :

(( Nous apprenons que la délivrance du territoire sera fêtée avec enthousiasme dans toute la France; mais, à Paris, les membres du corps municipal ont senti que le moment était venu de rendre à la capitale cette splendeur qui, par un sentiment de convenance, avait cessé pendant Toccupation étrangère. Chacun des maires et des adjoints se propose de donner un bal : l'hiver promet donc d'être très-brillant; ce mouvement national sera suivi. Parmi toutes les fêtes qui se préparent, il est beaucoup question du bal de M. Birotteau, nommé chevalier de la Légion d'honneur, et si connu par son dévouement à la cause royale. M. Birotteau, blessé à l'affaire de Saint-Roch, au 13 vendémiaire, et l'un des juges consulaires les plus estimés, a doublement mérité cette faveur. »

— Comme on écrit bien aujourd'hui, s'écria César. — On parle de nous dans le journal, dit-il à Pillerault.

— Eh bien, après? lui répondit son oncle, à qui le Journal des Débats était particulièrement antipathique.

— Cet article nous fera peut-être vendre de la pâte des suUanesei

CÉSAR BIROTTEAU

de Veau carminativc, dit tout bas madame César à madame RagoQ sans partager l'ivresse de son mari.

Madame Ragon « grande femme sèche et ridée, au nez pincé , aux lèvres minces, avait un faux air d'une marquise de l'ancienne oour* Le tour de ses yeux était attendri sur une assez grande circoDférence, comme ceux des vieilles femmes qui ont éprouvé des chagrins. Sa contenance sévère et digne, quoique affable, imprimait le respect. Elle avait, d'ailleurs, en elle ce je ne sais quoi d^étrange qui saisit sans exciter le rire, et que sa mise, ses façons expliquaient : elle portait des mitaines, elle marchait en tout temps avec une ombrelle à canne, semblable à celle dont se servait la reine Marie-Antoinette à Trianon ; sa robe, dont la couleur favorite était ce brun pàle nommé feuille-morte, s'étalait aux hanches par des plis inimitables, et dont les douairières d'autrefois ont emporté le secret. Elle conservait la mantille noire garnie de dentelles noires à grandes mailles carrées; ses bonnets, de forme antique, avaient des agréments qui rappelaient les déchiquetures des vieux cadres sculptés à jour. Elle prenait du tabac avec cette exquise {HTopreté et en faisant ces gestes dont peuvent se souvenir les jeunes gens qui ont eu le bonheur de voir leurs grand'tantes et leurs grand'mères remettre solennellement des boites d'or auprès d*eUes, sur une table, en secouant les grains de tabac égarés sur leur fichu.

Le sieur Ragon était un petit homme de cinq pieds au plus, à figure de casse-noisette, où Ton ne voyait que des yeux, deux pommettes aiguës, un nez et un menton ; sans dents, mangeant la moitié de ses mots, d'une conversation pluviale, galant, prétentieux et souriant toujours du sourire qu'il prenait pour recevoir les belles dames que différents hasards amenaient jadis à la porte de sa boutique. La poudre dessinait sur son crâne une neigeuse demilone bien ratissée, flanquée de deux ailerons, que séparait une petite queue serrée par un ruban. Il portait l'habit bleu-barbeau, le gilet blanc, la culotte et les bas de soie, des souliers à boucles d*or, des gants de soie noire. Le trait le plus saillant de son caracétait d'aller par les rues tenant son chapeau à la main. Il avait l'air d'un messager de la Chambre des pairs, d'un huissier du .cabinet du roi, d'un de ces gens qui sont placés auprès d'un pou-

voir quelconque de manière à recevoir son reflet tout en restant fort peu de chose.

— Eh bien, Birotteau, dit-il d'un air magistral, te repens-to, mon garçon, de nous avoir écoutés dans ce temps-là? Avimsnous jamais douté de la reconnaissance de nos bien-aimés souverains?

— Vous devez être bien heureuse, ma chère petite, dit madame Ragon à madame Birotteau.

— Mais oui, répondit la belle parfumeuse toujours sous le charme de cette ombrelle à canne, de ces bonnets à papillon, des manches justes et du grand fichu à la Julie que portait madame Ragon.

— Gésarine est charmante. — Venez ici, la belle enfant, dit madame Ragon de sa voix de tête et d'un air protecteur.

— Ferons-nous les affaires avant le dîner? dit Tonde Pilleraott.

— Nous attendons M. Claparon, dit Roguin, je Tai laissé s^habillant.

— Monsieur Roguin, dit César, vous Tavez bien prévenu qae nous dînions dans un méchant petit entre-sol...

— 11 le trouvait superbe il y a seize ans, dit Constance en mo^ murant.

— ... Au milieu des décombres et parmi les ouvriers?

— Bahl vous allez voir un bon enfant qui n'est pas difficile, dit Roguin.

— J'ai mis Raguet en faction dans la boutique, on ne passe plus par notre porte ; vous avez vu tout démoli, dit César au notaire.

— Pourquoi n'avez-vous pas amené votre neveu? dit Pilleraultà madame Ragon.

— Le verrons-nous? demanda Césarine.

— Non, mon cœur, dit madame Ragon. Anselme travaille, le cher enfant, à se tuer. Cette rue sans air et sans soleil, cette puante rue des Cinq-Diamants m'effraye; le ruisseau est toujours bleu, vert ou noir. J'ai peur qu'il n'y périsse. Mais quand les jeunes gens ont quelque chose en tête 1 dit-elle à Césanne en faisant un geste qui expliquait le mot tête par le mot cœur.

— Il a donc passé son bail ? demanda César.

— D'hier et par-devant notaire, reprit Ragon. 11 a obtenu dixhuit ans, mais on exige six mois d'avance.

CÉSAR BIROTTEAU

— Eh bien, monsieur Ragon, ôtes-voas content de moi? fit le parfumeur. Je lui ai donné le secret d*une découverte... enfin I

— Nous vous savons par cœur, César, dit le petit Ragon en prenant les mains de César et les lui pressant avec une religieuse amitié.

Roguin n'était pas sans inquiétude sur l'entrée en scène de Claparon, dont les mœurs et le ton pouvaient effrayer de vertueux IxHurgeois : il jugea donc nécessaire de préparer les esprits.

— Vous allez voir, dit-il à Ragon, à Pillerault et aux dames, un original qui cache ses moyens sous un mauvais ton effrayant; car, d*ane position très-inférieure, il s'est fait jour par ses idées. 11 prendra sans doute les belles manières à force de voir les banquiers. Vous le rencontrerez peut-être sur le boulevard ou dans un café, godaillant, débraillé, jouant au billard : il a Tair du plus grand flandrin... Eh bien, non; il étudie, et pense alors à remuer nndastrie par de nouvelles conceptions.

— Je comprends cela, dit Birotteau; j'ai trouvé mes meilleures idées en flânant, n'est-ce pas, ma biche?

— Qaparon, reprit Roguin, regagne alors pendant la nuit le Ednps employé à chercher, à combiner des affaires pendant le jour. "OQs ces gens à grand talent ont une vie bizarre, inexplicable. Eh i«n, à travers ce décousu, j'en suis témoin, il arrive à son but : il

fini par faire céder tous nos propriétaires, ils ne voulaient pas, & se doutaient de quelque chose, il les a mystifiés, il les a lassés, ' ^Bl allé les voir tous les jours, et nous sommes, pour le coup, les Qi^tres du terrain.

Un singulier broum ! broum ! particulier aux buveurs de petits ^rres d'eau-de-vie et de liqueurs fortes annonça le personnage V plus bizarre de cette histoire, et l'arbitre visible des destinées tatures de César. Le parfumeur se précipita dans le petit escalier obacor, autant pour dire à Raguet de fermer la boutique que pour faire à Claparon ses excuses de le recevoir dans la salle à manger.

— Comment donc! mais on est très-bien là pour chiquer les lig,.., pour chiffrer, veux-je dire, les affaires.

Malgré les habiles préparations de Roguin, M. et madame Ragon, ces bourgeois de bon ton, l'observateur Pillerault, Césarine et sa

mère furent d*abord assez désagréablement affectés par oe prétendu banquier de la haute volée.

A Tâge de vingt-huit ans environ, cet ancien commis voyageur ne possédait pas un cheveu sur la tête, et portait une perruque frisée en tire-bouchons. Cette coiffure exige une fraîcheur de vierp, une transparence lactée, les plus charmantes grâces féminines; die faisait donc ressortir ignoblement un visage bourgeonné, brun rouge, échauffé comme celui d*un conducteur de diligence, et dont les rides prématurées exprimaient par les grimaces de leurs plis profonds et plaqués une vie libertine, dont les malheurs étaient encore attestés par le mauvais état des dents et les points noirs semés dans une peau rugueuse. Claparou avait Tair d'un comédies de province qui sait tous les rôles, fait la parade, sur la joue duquel le rouge ne tient plus, éreinté par ses fatigues, les lèvres pâteuses,. la langue toujours alerte, même pendant Tivresse, le regard sans pudeur, enQn compromettant par ses gestes. Cette figure, allumée par la joyeuse flamberie du punch, démentait la gravité des affaires. Aussi fallut-il à Claparon de longues études mimiques avant de parvenir à se composer un maintien en harmonie avec son importance postiche. Du Tillet avait assisté à la toilette de Claparon, comme un directeur de spectacle inquiet du début de son principal acteur, car il tremblait que les habitudes grossières de cette vie insoucieuse ne vinssent à éclater à la surface du banquier.

— Parle le moins possible, lui avait-il dit. Jamais un banquier ne bavarde : il agit, pense, médite, écoute et pèse. Ainsi, pour avoir bien l'air d'un banquier, ne dis rien, ou dis des choses insignifiantes. Éteins ton œil égrillard et rends-le grave, au risque de le rendre bête. En politique, sois pour le gouvernement, et jette-toi dans les généralités comme : Le budget est lourd. Il n'y a pas de transactions possibles entre les partis. Les libéraux sont dangereva- Les Bourbons doivent éviter tout conflit. Le libéralisme est le mœ\tm d'intérêts coalisés. Les Bourbons nous ménagent um ère de prospériit, soutenons-les, si nous ne les aimons pas. La France a fait assez cTttPpèriences politiques, etc. Ne te vautre pas sur toutes les tables, songe que tu as à conserver la dignité d'un millionnaire. Ne renifle pas ton tabac comme fait un invalide ; joue avec ta tabatière, re-

CÉSAR BIROTTEAU

[arde souvent à tes pieds ou au plafond avant de répondre, enfin loone-toi Tair profond. Surtout, défais-toi de ta malheureuse habiude de toucher à tout. Dans le monde, un banquier doit paraître 18 de toucher. Âh çàl tu passes les nuits, les chiffres te rendent rate, il faut rassembler tant d'éléments pour lancer une affaire I ani d'études! Surtout, dis beaucoup de mal des affaires. Les affaires ont lourdes, pesantes, difficiles, épineuses. Ne sors pas de là et le spédûe rien. Ne va pas à table chanter tes farces de Béranger, i ne bois pas trop. Si tu te grises, tu perds ton avenir. Roguin te urveillera; tu vas te trouver avec des gens moraux, des bourgeois eitueux, ne les effraye pas en lâchant quelques-uns de tes prinipes d'estaminet.

Cette mercuriale avait produit sur l'esprit de Charles Claparon iQ effet pareil à celui que produisaient sur sa personne ses habits teufis. Ce joyeux sans-souci, Tami de tout le monde, habitué à des étements débraillés, commodes, et dans lesquels son corps n'était as plus gêné que son esprit dans son langage, maintenu dans des labits neufs que le tailleur avait fait attendre et qu'il essayait, aide comme un piquet, inquiet de ses mouvements comme de ses farases, retirant sa main imprudemment avancée sur un flacon ou ur une boîte, de même qu'il s'arrêtait au milieu d'une phrase, se ignala donc par un désaccord risible à l'observation de Pillerault. ^ figure rouge, sa perruque à tire-bouchons égrillards, démenlient sa tenue, comme ses pensées combattaient ses dires. Mais ssbons bourgeois finirent par prendre ces continuelles dissonances cor de la préoccupation.

— Il a tant d'affaires, disait Roguin.

— - Les affaires lui donnent peu d'éducation, dit madame Ragon Gésarine.

M. Roguin entendit le mot et se mit un doigt sur les lèvres. . — 11 est riche, habile et d'une excessive probité, dit-il en se baisant vers madame Ragon.

— On peut lui passer quelque chose en faveur de ces qualitésdit Pillerault à Ragon.

— Lisons les actes avant le dîner, dit Roguin , nous sommes euls.

Madame Ragon, Césarine et Constance laissèrent les contrac-

tants, Pillerault, Ragon, César, Roguin et Glaparon, écouter la lecture que fit Alexandre Crottat. César signa, au profit d'un client de Roguin, une obligation de quarante mille francs, hypothéqué sur les terrains et les fabriques situés dans le faubourg du Temple; il rendit à Roguin le bon de Pillerault sur la Banque, donna sasu^ reçu les vingt mille francs d'effets de son portefeuille et les cen^ quarante mille francs de billets à Tordre de Claparon.

— Je n*ai point de reçu à vous donner, dit Claparon, vous agisse^ de votre côté chez M. Roguin comme nous du nôtre. Nos vendeur^ recevront chez lui leur prix en argent, je ne m'engage pas à autre chose qu'à vous faire trouver le complément de votre part avec vtis cent quarante mille francs d'effets.

— C'est juste, dit Pillerault.

— Eh bien, messieurs, rappelons les dames, car il fait froid sans elles? dit Claparon en regardant Roguin comme pour savoir si la plaisanterie n'était pas trop forte.

— Mesdames!... Oh ! mademoiselle est sans doute votre demoiselle, dit Claparon en se tenant droit et regardant Birotteau. Eh bien, vous n'êtes pas maladroit. Aucune des roses que vous avex distillées ne peut lui être comparée, et peut-être est-ce parce que vous avez distillé des roses que...

— Ma foi, dit Roguin en interrompant, j'avoue ma faim.

— Eh bien, dînons, dit Birotteau.

— Nous allons dîner par-devant notaire, dit Claparon en se rengorgeant.

— Vous faites beaucoup d'affaires, dit Pillerault en se mettant à table auprès de Claparon avec intention.

— Excessivement, par grosses, répondit le banquier ; mais elles sont lourdes, épineuses; il y a les canaux. Oh! les canaux! Vous ne vous figurez pas combien les canaux nous occupent! et cela se comprend. Le gouvernement veut des canaux. Le canal est on besoin qui se fait généralement sentir dans les départements et qui concerne tous les commerces, vous savez ! Les fleuves, a dit Pascal, sont des chemins qui marchent. 11 faut donc des marchés. Les marchés dépendent de la terrasse, car il y a d'effroyables terrassements, le terrassement regarde la classe pauvre, de là les emprunts qui, en définitive, sont rendus aux pauvres! Voltaire a dit : Canaux,

CÉSAR BIROTTEAU

emards, canaiUe!}Adisle gouvernement a ses ingénieurs qui Téclai* rent ; il est difficile de le mettre dedans, à moins de s'entendre avec eox; car la Chambre!... Oh ! monsieur, la Chambre nous donne un mail elle ne veut pas comprendre la question politique cachée sous la question financière. Il y a mauvaise foi de part et d'autre. Cnnrez-vous une chose? Les Keller, eh bien, François Keller est un orateur, il attaque le gouvernement à propos de fonds, à propos de canaux. Rentré chez lui, mon gaillard nous trouve avec nos propositions» elles sont favorables, il faut arranger avec ce gouvernwent dito, tout à Theure insolemment attaqué. L'intérêt de l'orateur et celui du banquier se choquent, nous sommes entre deux feuxl Vous comprenez maintenant comment les affaires deviennent épineuses, il faut satisfaire tant de monde : les commis, les Chambres, les antichambres, les ministres...

— Les ministres? dit Pillerault, qui voulait absolument pénétrer ce coassocié.

— Oui, monsieur, les ministres.

— Eh bien, les journaux ont donc raison, dit Pillerault.

— Voilà mon oncle dans la politique, dit Birotteau, M. Qaparon lui fait bouillir du lait.

— Encore de satanés farceurs, dit Claparon, que ces journaux! Monsieur, les journaux nous embrouillent tout; ils nous servent bien quelquefois, mais ils me font passer de cruelles nuits; j'aimerais mieux les passer autrement; enfin j'ai les yeux perdus à force de lire et de calculer.

— Revenons aux ministres, dit Pillerault espérant des révélations.

— Les ministres ont des exigences purement gouvernementales. Mais qu'est-ce que je mange là, de l'ambroisie? dit Claparon en flfinterrompant. Voilà de ces sauces qu'on ne mange que dans les maisons bourgeoises ; jamais les gargotiers...

A ce mot, les fleurs du bonnet de madame Ragon sautèrent comme des béliers. Claparon comprit que le mot était ignoble, et voulut se rattraper.

— Dans la haute banque, dit-il, on appelle gargotiers les chefs de cabarets élégants, Véry, les Frères Provençaux. Eh bien, ni ces infâmes gargotiers ni nos savants cuisiniers ne nous donnent des

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sauces moelleuses ; les uns font de Teau claire acidulée par le citron, les autres font de la chimie.

Le dîner se passa tout entier en attaques de Pillerault, qui cherchait à sonder cet homme et qui ne rencontrait que le vide; il le regarda comme un homme dangereux.

— Tout va bien, dit Roguin à l'oreille de Charles Glaparon.

— Ah ! je me déshabillerai sans doute ce soir, répondit ClaparoD qui étouflfait.

— Monsieur, lui dit Birotteau, si nous sommes obligés de faire de la salle à manger le salon, c'est que nous réunissons dans dixhuit jours quelques amis, autant pour célébrer la délivrance du territoire...

— Bien, monsieur; moi, je suis aussi Thomme du gouvem^ ment. J'appartiens, par mes opinions, au statu quo du grand homme qui dirige les destinées de la maison d'Autriche, un fameux gaillard! Conserver pour acquérir, et surtout acquérir pour conserver... Voilà le fond de mes opinions, qui ont l'honneur d'être celles da prince de Metternich.

— ... Que pour fêter ma promotion dans l'ordre de la Légion d'honneur, reprit César.

— Mais oui, je sais. Qui donc m'a parlé de cela? les Kellerou Nucingen?

Roguin, surpris de tant d'aplomb, fit un geste admiralif.

— Eh! non, c'est à la Chambre.

— A la Chambre, par M. de la Billardière? demanda César.

— Précisément.

— Il est charmant, dit César à son oncle.

— Il lâche des phrases, des phrases, dit Pillerault, des phrases où l'on se noie.

— Peut-être me suis-je rendu digne de cette faveur,... reprit Birotteau.

— Par vos travaux en parfumerie; les Bourbons savent récompenser tous les mérites. Ah ! tenons-nous-en à ces généreux princes légitimes, à qui nous allons devoir des prospérités inouïes... Car, croyez-le bien, la Restauration sent qu'elle doit jouter avec l'Empire ; elle fera des conquêtes en pleine paix, vous verrez des conquêtes 1...

CESAR BIROTTEAU

— Monsieur nous fera sans doute Thonneur d'assister à notre bal ? t madame César.

— Pour passer une soirée avec vous, madame, je manquerais à tgner des millions.

— Il est décidément bien bavard, dit César à son oncle. Tandis que la gloire de la parfumerie, à son déclin, allait jeter s derniers feux, un astre se levait faiblement à Thorizon com« ercial. Le petit Popinot posait à cette heure même les fondements \ sa fortune, rue des Cinq-Diamants. La rue des Cinq-Diamants, itite rue étroite où les voitures chargées passent à grand'peine, iune rue des Lombards d*un bout, et de Tautre rue Âubry-le- »ucher, en face de la rue Quincampoix, rue illustre du vieux Paris,

rbistoire de France en a tant illustré. Malgré ce désavantage, la union des marchands de drogueries rend cette rue favorable, et, os ce rapport, Popinot n'avait pas mal choisi. La maison, la conde du côté de la rue des Lombards, était si sombre, que, par rtaines journées, il y fallait de la lumière en plein jour. Le débuit avait pris possession, la veille au soir, des lieux les plus noirs les plus dégoûtants. Son prédécesseur, marchand de mélasse et

sucre brut, avait laissé les stigmates de son commerce sur les irs, dans la cour et dans les magasins. Figurez-vous une grande spacieuse boutique à grosses portes ferrées, peintes en vert-draa, à longues bandes de fer apparentes, ornées de clous dont les es ressemblaient à des champignons, garnie de grilles treillis- 3S en ûl de fer et renflées par en bas comme celles des anciens ulangers, enûn dallée eu grandes pierres blanches, la plupart ssées, les murs jaunes et nus comme ceux d'un corps de garde, rès venaient une arrière-boutique et une cuisine, éclairées sur la or; enfin, un second magasin en retour, qui jadis devait avoir été e écurie. On montait, par un escalier intérieur pratiqué dans rrière-boutique, à deux chambres éclairées sur la rue, où Popit comptait mettre sa caisse, son cabinet et ses livres. Au-dessus 8 magasins étaient trois chambres étroites adossées au mur iloyen, ayant vue sur la cour, et où il se proposait de demeurer, ois chambres délabrées, qui n'avaient d'autre perspective que celle \ la cour irrégulière, sombre, entourée de murailles, où l'humité, par le temps le plus sec, leur donnait l'air d^étre fraîchement

badigeonnées; une cour entre les pavés de laquelle il se trouvait une crasse noire et puante laissée par le séjour des mélasses et des sucres bruts. Une seule de ces chambres avait une cheminée, toutes étaient sans papier et carrelées en carreaux. Depuis le matin, Gau- ~ dissart et Popinot, aidés par un ouvrier colleur que le commis voya- ^ geur avait déniché, tendaient eux-mêmes un papier à quinze sou^ dans cette horrible chambre, peinte à la colle par Touvrier. Un HtL de collégien à couchette de bois rouge, une mauvaise table de nuit^ une commode antique, une table, deux fauteuils et six chaises^ donnés par le juge Popinot à son neveu, composaient Tameuble — ment. Gaudissart avait mis sur la cheminée un trumeau gam$ d'une méchante glace achetée d'occasion. Vers huit heures du soir, assis devant la cheminée où brillait une falourde allumée, les deux amis allaient entamer le reste de leur déjeuner.

— Arrière le gigot froid! ceci ne convient pas à une pendaison de crémaillère, cria Gaudissart.

— Mais, dit Popinot en montrant l'unique pièce de vingt francs qu'il gardait pour payer le prospectus, je...

— Je?... dit Gaudissart en se mettant une pièce de quarante francs sur l'œil. •

Un coup de marteau retentit alors dans la cour, naturellement solitaire et sonore le dimanche, jour où les industriels se dissipent et abandonnent leurs laboratoires.

— Voilà le fidèle de la rue de la Poterie. Moi, reprit l'illustre Gaudissart, j'ai! et non pas je/

En effet, un garçon suivi de deux marmitons apporta dans trois mannes un dîner orné de six bouteilles de vin choisies avec discernement.

— Mais comment ferons-nous pour manger tant de choses? dit Popinot.

— Et l'homme de lettres ! s'écria Gaudissart. Finot connaît les pompes et les vanités, il va venir, enfant naïf! muni d'un prospectus ébouriffant. Le mot est joli, hein? Les prospectus ont toujours soif. Il faut arroser les graines si l'on veut des fleurs. — Allez, esclaves, dit-il aux marmitons en se drapant, voilà de l'or.

Il leur donna dix sous par un geste digne de Napoléon, son idole.

CÉSAR BIROTTEAU

— Merci, monsieur Gaudissart, répondirent les marmitons, plus heureux de la plaisanterie que de l'argent.

— Toi, mon fils, dit-îl au garçon qui restait pour servir, il est une portière, elle gît dans les profondeurs d'un antre où parfois elle cuisine, comme jadis Nausicaa faisait la lessive, par pur délassement. Rends-toi près d'elle, implore sa candeur, intéresse-la, jeune homme, à la chaleur de ces plats. Dis-lui qu'elle sera bénie, et surtout respectée, très-respectée par Félix Gaudissart, fils de Jean-François Gaudissart, petit-fils des Gaudissart, vils prolétaires fort anciens, ses aïeux. Marche et fais que tout soit bon, sinon je te flanque un ut majeur dans ton saint-luci

Un autre coup de marteau retentit.

— Voilà le spirituel Andoche, dit Gaudissart.

Un gros garçon assez jouflu, de taille moyenne et qui, des pieds à la tête, ressemblait au fils d'un chapelier, à traits ronds où la finesse était ensevelie sous un air gourmé, se montra soudain. Sa figure, attristée comme celle d'un homme ennuyé de misère, prit une expression d'hilarité quand il vit la table mise et les bouteilles à coiffes significatives. Au cri de Gaudissart, son pâle œil bleu pétilla, sa grosse tête creusée par sa figure kalmouque alla de droite à gauche, et il salua Popinot d'une manière étrange, sans servilité ni respect, comme un homme qui ne se sent pas à sa place et ne fait aucune concession. Il commençait alors à reconnaître en lui-même qu'il Dépossédait aucun talent littéraire; il pensait à rester dans la littérature en exploiteur, à y monter sur l'épaule des gens spirituels, à y faire des affaires au lieu d'y faire des œuvres mal payées. En ce moment, après avoir épuisé l'humilité des démarches et Thumiliation des tentatives, il allait, comme les gens de haute portée financière, se retourner et devenir impertinent par parti pris. Mais il lui fallait une première mise de fonds, Gau*^ dissart la lui avait montrée à toucher dans la mise en scène de l'huile de Popinot.

— Vous traiterez pour son compte avec les journaux, mais ne le rouez pas : autrement, nous aurions un duel à mort; donnez-luien pour son argent!

Popinot regarda Vauteur d'un air inquiet. Les gens vraiment commerciaux considèrent un auteur avec un sentiment où il entre de

la terreur, de la compassion et de la curiosité. Quoique Popinot eût été bien élevé, les habitudes de ses p^ents, leurs idées, les soins bêtifiants d'une boutique et d'une caisse avaient modifié son intelligence en la pliant aux us et coutumes de sa profession^ phénomène que Ton peut observer en remarquant les métamorphoses subies à dix ans de distance par cent camarades sortis à peu prë&^ semblables du collège ou de la pension. Andoche accepta ce saisis^ sèment comme une profonde admiration.

— Eh bien, avant le dîner, coulons à fond le prospectus, nou^ pourrons boire sans arrière-pensée, dit Gaudissart. Après le diner ^ on lit mal. La langue aussi digère.

— Monsieur, dit Popinot, un prospectus est souvent toute uo.^ fortune.

— Et pour les roturiers comme moi, dit Andoche, la fortune n'esr qu'un prospectus.

— Ah! très-joli, dit Gaudissart. Ce farceur d'Andoche a de l'esprit comme les quarante.

— Comme cent, dit Popinot, stupéfait de cette idée. L'impatient Gaudissart prit le manuscrit et lut à haute voii et

avec emphase : Huile géphauque I

— J'aimerais mieux huile césarienne, dit Popinot.

— Mon ami, dit Gaudissart, tu ne connais pas les gens de province : il y a une opération chirurgicale qui porte ce nom-là, et ils sont si hôtes, qu'ils croiraient ton huile propre à faciliter les accouchements; de là pour les ramener aux cheveux, il y aurait trop de tirage.

— Sans vouloir défendre mon mot, dit l'auteur, je vous ferai observer que huile ccphalique veut dire huile pour la tête, et résume vos idées.

— Voyons I dit Popinot impatient.

Voici le prospectus, tel que le commerce le reçoit par milliers encore aujourd'hui. (Autre pièce justificative.)

CÉSAR BIROTTEAU

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