CÉSAR
» Ta nièce Césarine, qui me voit écrire cette lettre pendant que ma pauvre femme dort, se recommande à toi et t'envoie ses tendresses. »
Ce post-scriptum fut ajouté à la prière de Césarine, qui porta la lettre à Raguet.
— Mon père, dit-elle en remontant, voici M. Lebas qui veut vous parler.
CÉSAR BIROTTEÂU.
— M. Lebas, 8^écria César, effrayé comme si son désastre le rendait criminel, un juge!
— Mon cher monsieur Birotteau, je prends trop d'intérêt à vous, dit le gros marchand drapier en entrant, nous nous connaissons depuis trop longtemps, nous avons été élus tous deuf juges la première fols ensemble, pour ne pas vous dire qu'un M. Bidault, dit Gigonnet, un usurier, a des effets de vous passés à son ordre, sans garantie, par la maison Claparon. Ces deux mots sont nonseulement un affront, mais encore la mort de votre crédit.
— M. Claparon désire vous parler, dit Célestin en se montrant, dois-je le faire monter?
— Nous allops savoir la cause de cette insulte, dit Lebas.
— Monsieur, dit le parfumeur à Claparon en le voyant entrer, voici M. Lebas, juge au tribunal de commerce, et mon ami...
— Ah ! monsieur est M. Lebas, dit Claparon en interrompant, je sais enchanté de la circonstance, M. Lebas du tribunal, il y a tant de Lebas, sans compter ies hauts et les bas...
— 11 a vu, reprit Birotteau en interrompant le bavard, les effets que je vous ai remis, et qui, disiez-vous, ne circuleraient pas; il les a vus avec ces mots : sans garantie.
— Eh bien, dit Claparon, ils ne circuleront effectivement pas, ils sont entre les mains d'un homme avec qui je fais beaucoup d^affaires, le père Bidault. Voilà pourquoi j'ai mis sans garantie. Si les effets avaient dû circuler, vous les auriez faits à son ordre directement. Monsieur le juge va comprendre ma situation. Que représentent ces effets? un prix d'immeuble, payé par qui? par Birotteau. Pourquoi voulez-vous que je garantisse Birotteau par ma signature? Nous devons payer, chacun de notre côté, notre part dans cedit prix. Or, n'est-ce pas assez d'être solidaires vis-à-vis de nos vendeurs? Chez moi, la règle commerciale est inflexible : je ne donne pas plus inutilement ma garantie que je ne donne quittance d'une somme à recevoir. Je suppose tout. Qui signe, paye. Je ne veux pas être exposé à payer trois fois.
— Trois fois I dit César.
— Oui, monsieur, répondit Claparon. Déjà j'ai garanti Birotteau à nos vendeurs, pourquoi le garantirais-je encore au banquier? Les circonstances où nous sommes sont dures, Hoguin m'emporte cent
mille francs. Ainsi, déjà ma moitié de terrains me coûte cinq œnt mille au lieu de quatre cent mille francs. Roguin emporte deux cent quarante mille francs à Birotteau. Que feriez-vous à ma place, monsieur Lebas? mettez-vous dans ma peau. Je n'ai pas rhonneor d*étre connu pie vous, plus que je ne connais M. Birotteau. Suivez bien. Nous faisons une affaire ensemble par moitié. Vous apportez tout l'argent de votre part; moi, je règle la mienne en mes valeurs; je vous les offre ; vous vous chargez, par une excessive complaisance, de les convertir en argent. Vous apprenez que Qaparon, banquier, riche, considéré, — j'accepte toutes les vertus du monde,— que le vertueux Claparon se trouve dans une faillite pour six millions à rembourser : irez-vous, en ce moment-là même, mettre votre signature pour garantir la mienne? Vous seriez fou! Eh bien, monsieur Lebas, Birotteau est dans le cas où je suppose Claparon. Ne voyez-vous pas que je puis alors payer aux acquéreurs comme solidaire, et être tenu de rembourser encore la part de Bii'otteau jusqu'à concurrence de ses effets, si je les garantissais, et sans avoir...
— Â qui? demanda le parfumeur en interrompant.
— Et sans avoir sa moitié de terrains, dit Claparon sans tenir compte de l'interruption, car je n'aurais aucun privilège; il faudrait donc encore l'acheter! Donc, je puis payer trois fois.
— Rembourser à qui? demandait toujours Birotteau.
— Mais au tiers porteur, si j'endossais et qu'il vous arrivât un malheur.
— - Je ne manquerai pas, monsieur, dit Birotteau.
— Bien, dit Claparon. Vous avez été juge, vous êtes habile commerçant, vous savez que Ton doit tout prévoir, ne vous éiouaei donc pas que je fasse mon métier.
— M. Claparon a raison, dit Joseph Lebas.
— J'ai raison, reprit Claparon, raison commercialement. Mais cette affaire est territoriale. Or, que dois-je recevoir, moi?... de l'argent, car il faudra donner de l'argent à nos vendeurs. Laissons de côté les deux cent quarante mille francs que M. Birotteau trouvera, j'en suis sûr, dit Claparon en regardant Lebas. Je venais vous demander la bagatelle de vingt-cinq mille francs, dit-il en regardant Birotteau.
— Vingt- cinq mille francs! s'écria César en se sentant de la
GËSAR filROTTCAU.
g^ace au lieu de sang dans les veines. Mais, monsieur, à quel liire?
— Eh! mon cher monsieur, nous sommes obligés de réaliser les ventes par-devant notaire. Or, relativement au prix, nous pouvons nous entendre entre nous; mais avec le fisc, votre serviteur I Le fisc ne s'amuse pas à dire des paroles oiseuses, il fait crédit de la main à la poche, et nous avons à lui cracher quarante-quatre mille francs de droits cette semaine. J'étais loin de m*attendre à des reproches en venant ici, car, pensant que ces vingt-cinq mille francs pouvaient vous gêner, j'avais à vous annoncer que, par le plus grand des hasards, je vous ai sauvé....
— Quoi? dit Birotteau en faisant entendre ce cri de détresse auquel aucun homme ne se trompe.
— Une misère! les vingt-cinq mille francs d'effets sur divers que Roguin m'avait remis à négocier, je vous en ai crédité sur Fenregislrement et les frais dont je vous enverrai le compte ; il y a la petite négociation à déduire, vous me redevrez six ou sept mille francs.
— Tout cela me semble parfaitement juste, dit Lebas. A la place de monsieur, qui me parait très-bien entendre les affaires, j'agirais de même envers un inconnu.
— M. Birotteau ne mourra pas de cela, dit Claparon, il faut plus d*un coup pour tuer un vieux loup; j'ai vu des loups avec des balles dans la tête courir comme,... et, pardieu! comme des loups.
— Qui peut prévoir une scélératesse semblable à celle de Roguin? dit Lebas« autant effrayé du silence de César que d*une si énorme spéculation étrangère à la parfumerie.
— Il s'en est peu fallu que je ne donnasse quittance de quatre cent mille francs à monsieur, dit Claparon, et j'étais fumé. J'avais remis cent mille francs à Roguin la veille. Notre confiance mutuelle m'a sauvé. Que les fonds fussent à l'étude, ou fussent chez moi jusqu'au jour des contrats définitifs, la chose nous semblait à tous iodifiërente.
— Il aurait mieux valu que chacun gardât son argent à la Banque jusqu'au moment de payer, dit Lebas.
— Roguin était la Banque pour moi, dit César. Mais il est dans Taffaire, reprit-il en regardant Claparon.
— Oui, pour un quart, sur parole, répondit Glaparon. Après h sottise de lui laisser emporter mon argent, il y en a une plus pommée, ce serait de lui en donner. S'il m'envoie mes cent mille francs, et deux cent mille autres pour sa part, alors nous veiroDs! Mais il se gardera bien de me les envoyer pour une affaire qui demande cinq ans de pot-bouille avant de donner un premi» potage. S'il n'emporte, comme on le dit, que trois cent mille francs, il lui faut bien quinze mille livres de rente pour vivre convenable ment à l'étranger.
— Le bandit 1
— Eh! mon Dieu, une passion a conduit là Roguin, dit Glaparoo. Quel est le vieillard qui peut répondre de ne pas se laisser dominer, emporter par sa dernière fantaisie? Personne de nous, qui sommes sages, ne sait comment il finira. Un dernier amour, ehl c'est le plus violent. Voyez les Gardot, les Gamusot, les Matifat... toos ont des maltresses I Et si nous sommes gobés, n'est-ce pas notre faute? Gomment ne nous sommesHious pas défiés d'un notaire qui se mettait dans une spéculation? Tout notaire, tout agent de change, tout courtier faisant une affaire, sont suspects. La faillite est poureo une banqueroute frauduleuse, ils iraient en cour d^asBÎses, ib préfèrent alors aller dans une cour étrangère. Je ne ferai plus pareille école. Eh bien, nous sommes assez faibles pour ne pas faire condamner par contumace des gens chez qui nous sommes allés dîner, qui nous ont donné de beaux bals, des gens du monde, enfin! Pe^ sonne ne se plaint, on a tort.
— Grand tort, dit Birotteau : la loi sur les faillites et sur les déconfitures est à refaire.
— Si vous aviez besoin de moi, dit Lebas à Birotteau, je suis tout à vous.
— Monsieur n'a besoin de personne, dit l'infatigable bavard, chez qui du Tillet avait lâché les écluses après y avoir mis l'eau. (Glaparon répétait une leçon qui lui avait été très-habilement soufflée par du Tillet.) Son affaire est claire : la faillite de Roguin donnera cinquante pour cent de dividende, à ce que le petit Grottat m'a dit. Outre ce dividende, M. Birotteau retrouve quarante mille francs que son prêteur n'avait pas; puis il peut emprunter sur ses propriétés. Or, nous n'avons à payer deux cent mille francs à nos
CÉSAR BIROTTfiAU.
▼endeurs que dans quatre mois. D*ici là» M. BiroUeau payera ses effets, car monsieur ne devait pas compter sur ce que Roguin a emporté pour les acquitter. Mais, quand môme M. Birotteau serait UD peu serré,... eh bien, avec quelques circulations, il arrivera.
Le parfumeur avait repris courage en entendant Glaparon analyser son affaire, et la résumer en lui tragant pour ainsi dire son plan de conduite. Aussi sa contenance devint-elle ferme et décidée, et conçut-il une grande idée des moyens de cet ancien voyageur. Du Tillet avait jugé à propos de se faire croire victime de Boguin par Glaparon. Il avait remis cent mille francs à Glaparon pour les donner à Roguin, qui les lui avait rendus. Glaparon, inquiet, jouait son rôle au naturel, il disait à quiconque voulait l'entendre que Roguin lui coûtait cent mille francs. Du Tillet n'avait pas jugé Glaparon assez fort, il lui croyait encore trop de principes d'honneur et de délicatesse pour lui conûer ses plans dans toute leur étendue; et il le savait d'ailleurs incapable de le deviner.
— Si notre premier ami n'est pas notre première dupe, nous D*6n trouverions pas une seconde, dit-il à Glaparon le jour où, recevant des reproches de son proxénète commercial, il le brisa comme un instrument usé.
M. Lebas et Glaparon s'en allèrent ensemble.
— Je puis m'en tirer, se dit Birotteau. Mon pasffif en effets à payer s'élève à deux cent trente-cinq mille francs, à savoir : soixantequinze mille francs pour ma maison, et cent soixante-quinze mille francs pour les terrains. Or, pour suffire à ces payements, j'ai le dividende Roguin qui sera peut-être de cent mille francs, je puis faire annuler l'emprunt sur mes terrains, en tout cent quarante. Il s^agit de gagner cent mille francs avec Vhuile céphalique, et d'atteindre, avec quelques billets de service, ou par un crédit chez un banquier, le moment ou j'aurai réparé la perte et où les terrains arriveront à leur plus-value.
Une fois que, dans le malheur, un homme peut se faire un roman d'espérances par une suite de raisonnements plus ou moins justes avec lesquels il bourre son oreiller pour y reposer sa tête, il est souvent sauvé. Beaucoup de gens ont pris la conûance que donne rillusion pour de l'énergie. — Peut-être l'espoir est-il la moitié du courage, aussi la religion catholique en a-t-elle fait une vertu. L'etr-
pérance n'a-t-elle pas soutenu beaucoup de faibles, en leur donnant le temps d*attendre les hasards de la vie? Résolu d'aller chez l'oncle de sa femme exposer sa situation avant de chercher des secours ailleurs, Birotteau ne descendit pas la rue Saint-Honoré jusqu'à la rue des Bourdonnais sans éprouver des angoisses ignorées et qui Tagitèrent si violemment, qu'il crut sa santé dérangée. Il avait le feu dans les entrailles. En effet, les gens qui sentent par le diaphragme souffrent là, de même que les gens qui perçoivent parla tête ressentent des douleurs cérébrales. Dans les grandes crises, le physique est atteint là où le tempérament a mis pour Tindivida le siège de la vie : les faibles ont la colique, Napoléon s'endort. Avant de monter à l'assaut d'une confiance en passant par-dessus toutes les barrières de la fierté, les gens d'honneur doivent avoir sesd plus d'une fois au cœur l'éperon de la nécessité, cette dure cavalière I Aussi Birotteau s'était-il laissé éperonner pendant deux jours avant de venir chez son oncle, il ne se décida même que par des raisons de famille : en tout état de cause, il devait expliquer sa situation au sévère quincaillier. Néanmoins, en arrivant à la porte, il ressentit cette intime défaillance que tout enfant a éprouvée eo entrant chez un dentiste; mais ce défaut de cœur embrassait la vie dans son entier, au lieu d'embrasser une douleur passagère. Birotteau monta lentement. 11 trouva le vieillard lisant le ConsiUutionnd au coin de son feu, devant la petite table ronde où était son frugal déjeuner : un petit pain, du beurre, du fromage de Brie et une tasse de café.
— Voilà le vrai sage, dit Birotteau en enviant la vie de son oncle.
— Eh bien, lui dit Piilerault en ôtant ses besicles, j'ai su hier au café David l'affaire de Roguin, l'assassinat de la belle Hollandaise, sa maîtresse! J'espère que, prévenu par nous qui voulions être propriétaires réels, tu es allé prendre quittance de Claparon.
— Hélas! mon oncle, tout est là, vous avez mis le doigt sur la plaie. Non.
— Ah! bouffro, tu es ruiné, dit Piilerault en laissant tomber son journal, que Birotteau ramassa quoique ce fût le Constitutionnel.
Piilerault fut si violemment frappé par ses réflexions, que sa figure de médaille et de style sévère se bronza comme le métal sous un
CÉSAR BIROTTEAU
ooap de balancier : il demeura fixe, regarda sans la voir la muraille d'en face au travers de ses vitres, en écoutant le long discours de Birotteau. Évidemment, il entendait et jugeait, il pesait le pour et le contre avec l'inflexibilité d'un Minos qui avait passé le Styx du commerce en quittant le quai des Morfondus pour son petit troisième étage.
— £b bien, mon oncle? dit Birotteau, qui attendait une réponse après avoir conclu par une prière de vendre pour soixante mille francs de rentes.
— Eh bien, mon pauvre neveu, je ne le puis pas, tu es trop fortement compromis. Les Ragon et moi, nous allons perdre chacun DOS cinquante mille francs. Ces braves gens ont vendu par mon cooseU leurs actions dans les mines de Vortschin : je me crois obligé, eo cas de perte, non de leur rendre le capital, mais de les secourir, de secourir ma nièce et Césanne. Il vous faudra peut-être du pain à tous, vous le trouverez chez moi...
Du pain, mon oncle?
— Eh bien, oui, du pain. Vois donc les choses comme elles sont : Itt ne t'en tireras pas! De cinq mille six cents francs de rente, je pourrai distraire quatre mille francs pour les partager entre vous el les Ragon. Ton malheur arrivé, je connais Constance, elle travaillera comme une perdue, elle se refusera tout, et toi aussi, Gésarl
— Tout n'est pas désespéré, mon oncle.
— Je ne vois pas comme toi.
— Je vous prouverai le contraire.
— Rien ne me fera plus de plaisir.
Birotteau quitta Pillerault sans rien répondre. 11 était venu diercber des consolations et du courage, il recevait un second ooop, moins fort à la vérité que le premier, mais, au lieu de porter sur la tête, il frappait au cœur : le cœur était toute la vie de ce pauvre homme. 11 revint après avoir descendu quelques marches.
— Monsieur, dit-il d'une voix froide. Constance ne sait rien, gardez-moi le secret, au moins; et priez les Ragon de ne pas m*ôter chez moi la tranquillité dont j'ai besoin pour lutter contre le malheur.