VIII
Pillerault fit un signe de consentement.
— Du courage, César I ajouta-t-il. Je te vois fâché contre moi, mais plus tard tu me rendras justice en pensant à ta femme et à ta fille.
Découragé par Topinîon de son oncle, auquel il reconnaissait nne lucidité particulière, César tomba de toute la hauteur de son espoir dans les marais fangeux de Tincertitude. Quand, dans ces horribles crises commerciales, un homme n'a pas une àme trempée comne celle de Pillerault, il devient le jouet des événements : il sait les idées d'autrui, les siennes, comme un voyageur court après Jes feux follets. 11 se laisse emporter par le tourbillon au lieu de se coucher sans le regarder quand il passe, ou de s*élever pour en suivre la direction en y échappant. Au milieu de sa douleur, Binl* teau se souvint du procès relatif à son emprunt. Il alla me Vivienne, chez Derville, son avoué, pour commencer au plus tôt b procédure, dans le cas où l'avoué verrait quelque chance de faire annuler le contrat. Le parfumeur trouva Derville enveloppé dans sa robe de chambre en molleton blanc, au coin de son feu, calme et posé, comme tous les avoués rompus aux plus terribles confidences. Birotteau remarqua pour la première fois cette froidenr nécessaire, qui glace l'homme passionné, blessé, pris par la fièvre de rintérôt en danger, et douloureusement atteint dans sa vie, dans son honneur, dans sa femme et ses enfants, comme Tétait Birotteau racontant son malheur.
— S'il est prouvé, lui dit Derville après Tavoir écouté, que le prêteur ne possédait plus chez Roguin la somme que Roguin vous faisait lui prôter, comme il n'y a pas eu délivrance d'espèces, il y a lieu a rescision : le prêteur aura son recours sur le cautionnement, comme vous pour vos cent mille francs. Je réponds alors du procès autant qu'on p^R en répondre, il n'y a pas de procès gagné d*avance.
L'avis d'un si fort jurisconsulte rendit un peu de courage au parfumeur, qui pria Derville d'obtenir jugement dans la quinzaine. L'avoué répondit que peut-être il aurait avant trois mois un jugement qui annulerait le contrat.
— Dans trois mois! dit le parfumeur, qui croyait avoir trouvé des ressources.
GESâR BIROTTEAU.
— MaiSn tout en obtenant une prompte mise au rôle, nous ne poavons pas mettre votre adversaire à votre pas : il usera des dâais de la procédure, les avocats ne sont pas toujours là ; qui sait ft votre partie adverse ne se laissera pas condamner par défaut? On ne marche pas comme on veut, mon cher maître ! dit Derville en souriant.
— Mais au tribunal de commerce? dit Birotteau.
— Oh I dit Tavoué, les juges consulaires et les juges de première instance sont deux sortes de juges. Vous autres, vous sabrez les alEadres I Au Palais, nous avons des formes. La forme est protectrice da droit. Aimeriez-vous un jugement à brûle-pourpoint qui vous ferait perdre vos quarante mille francs? Eh bien, votre adversaire, qui va voir cette somme compromise, se défendra. Les délais sont les chevaux de frise judiciaires.
— Vous avez raison, dit Birotteau, qui salua Derville et sortit la mort dans le cœur. — Ils ont tous raison. De l'argent! de l'argent I criait le parfumeur par les rues en se parlant à lui-même, comme font tous les gens affairés de ce turbulent et bouillonnant Paris, qa'nn poète moderne nomme une cuve.
En le voyant entrer, celui de ses commis qui allait partout présentant les mémoires lui dît que, vu rapproche du jour de Tan, chacun rendait l'acquit de la facture et la gardait.
— n n*y a donc d'argent nulle part! dit le parfumeur à haute voix dans la boutique.
11 se mordit les lèvres, ses commis avaient tous levé la tête vers loi.
Cinq jours se passèrent ainsi, cinq jours pendant lesquels BrasdiOD, Lourdois, Thorein, Grindot, Chaffaroux, tous les créanciers non réglés, passèrent par les phases caméléonesques que subit le créancier avant d'arriver de l'état paisible où le met la conûance anx couleurs sanguinolentes de la Bellone commerciale. A Paris, la période astringente de la déûance est aussi rapide à venir que le mouvément expansif de la confiance est lent à se décider : une fois tombé dans le système restrictif des craintes et des précautions commerciales, le créancier arrive à des lâchetés sinistres qui le mettent au-dessous du débiteur. D'une politesse doucereuse, les créanciers passèrent au rouge de l'impatience, aux pétillements
484 SCÈNES DE LA YIB PARI8IBNNB.
sombres des imporUinités, aux édats da dësappointenieittt an froid bleu d*uD parti pris, et à la noire insolence de Tassignation préparée. Braschon, ce riche tapissier da faoboorg Saint-Antoine qui n^avait pas été invité an bal, sonna la charge en créancier Uessé dans son amour-pnq[>re : il voulait être payé dans les vingt-qnatn heures; il exigeait des garanties, non des d^ts de meoUes, mais nne hypothèque inscrite après les quarante mille francs sur les te^ rains du faubourg. Malgré la violence de leurs récriminations, ces gens laissèrent encore quelques intervalles de repos pendant lesquels Birotteau respirait. Au lieu de vaincre ces premiers tirailie^ ments d*une position difficile par une résolution fi»te. César vu Mm intelligence à empêcher que sa femme, la seule personne qai pût le conseiller, ne les connût. Il faisait sentinelle sur le seuil ds sa porte, autour de sa boutique. 11 avait mis Célëstin dans le secnt de sa gène momoitanée, et Célestin examinait son patron «Ton regard aussi curieux qu*étonné : à ses yeux, César sTamoindrisBait, comme s^amoindrissent dans les désastres les hommes habitués an succès et dont toute la force consiste dans Pacquis que donne la routine aux moyennes intelligences. Sans avoir Ténergique capacité nécessaire pour se défendre sur tant de points menacés à la fois, César eut cependant le courage d*envisager sa position. Pour la fin du mois de décembre et le 15 janvier, il lui fallait, tant pour sa maison que pour ses échéances, ses loyers et ses obligations aa comptant, une somme de soixante mille francs, dont trente mille pour le 31 décembre; toutes ses ressources en donnaient à peine vingt mille; il lui manquait donc dix mille francs. Pour lui, rien ne parut désespéré, car il ne voyait déjà plus que le moment présent, comme les aventuriers qui vivent au jour le jour. Avant que le bruit de sa gêne devînt public, il résolut donc de tenter ce qui lui paraissait un grand coup, en s*adressant au fameux François Keller, banquier, orateur et philanthrope, célèbre par sa bienfaisance et par son désir d^ôtre utile au commerce parisien, en vue d*ôtre toujours à la Chambre un des députés de Paris. Le banquier était libéral, Birotteau était royaliste; mais le parfumeur le jugea d'après son cœur, et trouva dans la différence des opinions un motif de plus pour obtenir un compte. Au cas ou des valeurs seraient nécessaires, il ne doutait pas du dévouement de Popinot,
CÉSAR BIROTTEÂU.
auquel il tx>inptait demander une trentaine de mille francs d'eiïets, qui aideraient à atteindre le gain de son procès, offert en garantie au créanciers les plus altérés. Le parfumeur expansif, qui disait sur Toreiller à sa chère Constance les moindres émotions de son existence, qui y puisait du courage, qui y cherchait les lumières de la contradiction, ne pouvait s*entretenir de sa situation ni avec son premier commis, ni avec son oncle, ni avec sa femme. Ses idées lui pesaient doublement. Mais ce généreux martyr aimait mieux aouibir que de jeter ce brasier dans Tàme de sa femme ; il voulait hii raconter le danger quand il serait passé. Peut-être reculaitril devant cette horrible confidence. La peur que lui inspirait sa famme lui donnait du courage. Il allait tous les matins entendre une messe basse à Saint- Roch, et il prenait Dieu pour confident.
— Si, en rentrant de Saint-Roch chez moi, je ne trouve pas de aoldat, ma demande réussira. Ce sera la réponse de Dieu, se disaitil après avoir prié Dieu de le secourir.
Et il était heureux de ne pas rencontrer de soldat. Cependant, il avait le cœur trop oppressé, il lui fallut un autre cœur où il pût gémir. Césarine, à laquelle il s'était déjà confié lors de la fatale nouvelle, eut tout son secret. Il y eut entre eux des regards jetés à la dérobée, des regards pleins de désespoir et d'espoir étouffés, des invocations lancées avec une mutuelle ardeur, des demandes et des réponses sympathiques, des lueurs d'àme à âme. Rirotteau se faisait gai, jovial pour sa femme. Constance lui adressait-elle une question, bah! tout allait bien; Popinot, auquel César ne pensait pas, réussissait! l'huile s'enlevait ! les effets Claparon seraient payés, il Q*y avait rien à craindre. Cette fausse joie élait effrayante. Quand sa femme était endormie dans ce lit somptueux, Rirotteau se dressait sur son séant, il tombait dans la contemplation de son malheur. Césarine arrivait parfois alors en chemise, un chàle sur ses blanches épaules, pieds nus.
— Papa, je t'entends, tu pleures, disait-elle en pleurant ellemême.
Krotteau fut dans un tel état de torpeur après avoir écrit la lettre par laquelle il demandait un rendez-vous au grand François KeUer, que sa fille l'emmena dans Paris. Il aperçut seulement alors
dans les rues d'énormes affiches rouges, et ses regards furent frappés par ces mots : HUILE CÉPHALIQUE.
Pendant les catastrophes occidentales de la Reine des roses, h maison A. Popinot se levait radieuse dans les flammes orientales do succès. Ck)nseillé par Gaudissart et par Finot, Anselme avait laDcé son huile avec audace. Deux mille affiches avaient été mises dopais trois jours aux endroits les plus apparents de Paris. Personne ne pouvait éviter de se trouver face à face avec Yhuile cèphalique et de lire une phrase concise, inventée par Finot, sur Timpossibilité de faire pousser les cheveux et sur le danger de les teindre, accomp»gnée de la citation du mémoire lu à l'Académie des sciences par Vauquelin ; un vrai certificat de vie pour les cheveux merts pn^ais à ceux qui useraient de Vhuile cèphcUique. Tous les coiffeurs de Paris, les perruquiers, les parfumeurs avaient décoré leurs portes de cadres dorés contenant un bel imprimé, sur papier vélin, en tête duquel brillait la gravure d'Héro et Lèandre, réduite, avec cette assertion en épigraphe : Les anciens peuples de VantiquiU mservaient leurs chevelures par remploi de l'houle céphauque.
— Il a inventé les cadres permanents, Tannonce éternelle! se dit Birotteau, qui demeura stupéfait en regardant la devanture de la Cloche d argent.
— Tu n'as donc pas vu chez toi, lui dit sa fille, un cadre que M. Anselme est venu lui-même apporter, en déposant à Célestin trois cents bouteilles d'huile ?
— Non, répondit-il.
— Célestin en a déjà vendu cinquante à des passants, et soixante à des pratiques I
— Ah I dit César.
Le parfumeur, étourdi par les mille cloches que la misère tinte aux oreilles de ses victimes, vivait dans un mouvement vertigineoi; la veille, Popinot Tavait attendu pendant une heure, et s'en était allé après avoir causé avec Constance et Césarine, qui lui dirent que César était absorbé par sa grande affaire.
— Ahl oui, l'affaire des terrains.
Heureusement, Popinot, qui depuis un mois n'était pas sorti de la rue des Cinq-Diamants, passait les nuits et travaillait les dimanches à la fabrique, n'avait vu ni les Ragon, ni Pillerault, ni
CÉSAR BIROTTEAU
son oncle le juge. Il ne dormait que deux heures, le pauvre enfant I il n'avait que deux commis, et, au train dont allaient les choses, il lui en faudrait bientôt quatre. En commerce, l'occasion est tout. Qui n'enfourche pas le succès en se tenant aux crins manque sa fortune. Popinot se disait qu'il serait bien reçu quand, après six mois, il dirait à sa tante et à son oncle : « Je suis sauvé, ma fortùne est faite I » bien reçu de Birotteau quand il lui apporterait trente ou quarante mille francs pour sa part, après six mois. Il ignorait donc la fuite de Roguin, les désastres et la gêne de César, il ne put dire aucune parole indiscrète à madame Birotteau. Popinot promit à Finot cinq cents francs par grand journal, et il y en avait dix! trois cents francs par journal secondaire, et il y en avait dix autres! s'il y était parlé, trois fois par mois, de Vhuile chphc^ \iqae. Finot vit trois mille francs pour lui dans ces huit mille francs, son premier enjeu à jeter sur le grand et immense tapis vert de la spéculation I II s'était donc élancé comme un lion sur ses amis, sur ses connaissances; il habitait alors les bureaux de rédaction ; il se glissait au chevet du lit de tous les rédacteurs, le matin; et, le soir, il arpentait les foyers de tous les théâtres. «Pense à mon huile, cher ami, je n'y suis pour rien, affaire de camaraderie, tu sais I Gaudissart, un bon vivant. » Telle était la première et la dernière phrase de tous ses discours. Il assaillit le bas de toutes les colonnes finales aux journaux où il fit des articles sn en laissant l'argent aux rédacteurs. Rusé comme un figurant qui ipeat passer acteur, alerte comme un saute-ruisseau qui gagne soixante francs par mois, il écrivit des lettres captieuses, il flatta xms les amours-propres, il rendit d'immondes services aux rédacteurs en chef, afin d'obtenir ses articles. Argent, dîners, platitudes, tout servit son activité passionnée. Il corrompit avec des >illet8 de spectacle les ouvriers, qui, vers minuit, achèvent les colonnes des journaux en prenant quelques articles dans les petits fàits, toujours prêts, les en cas du journal. Finot se trouvait alors lans rimprimerie, occupé comme s'il avait un article à revoir. Ami 3e tout le monde, il fit triompher YhuUe cèphalique de la pc^ de Hegnauld, de la mixture brésilienne, de toutes les inventions qui, les premières, eurent le génie de comprendre l'influence du journalisme et l'effet de piston produit sur le public par un article réi-
téré. Dans ce temps d'innocence, beaucoup de journalistes étaient comme les bœufs, ils ignoraient leurs forces, ils s'occupaient d'actrices, de Florine, de Tuliia, de Mariette, etc. Ils régentaient tout, et ne ramassaient rien. Les prétentions d'Andoche ne concemaieQt ni qne actrice à faire applaudir, ni une pièce à faire jouer, ni ses vaudevilles à faire recevoir, ni des articles à faire payer; au contraire, il offrait de l'argent en temps utile, un déjeuner à propos; il n'y eut donc pas un journal qui ne parlât de Vhuile cèphaliquif de sa concordance avec les analyses de Vauquelin, qui ne se moquât de ceux qui croient que l'on peut faire pousser les cheveoz, qui ne proclamât le danger de les teindre.
Ces articles réjouissaient l'âme de Gaudissart, qui s'armait de journaux pour détruire les préjugés, et faisait sur la province ce que, depuis, les spéculateurs ont nommé, d'après lui, la charge è fond de train. Dans ce temps-là, les journaux de Paris dominaient les départements, encore sans organes, les malheureux! Les jou^ naux y étaient donc sérieusement étudiés, depuis le titre jusqu'au nom de l'imprimeur, ligne où pouvaient se cacher les ironies de l'opinion persécutée. Gaudissart, appuyé sur la presse, eot d'éclatants succès dès les premières villes où donna sa langue. Tous les boutiquiers de province voulaient des cadres et des imprimés à gravure d'Hèro et Lèandre. Finot dirigea contre Yhuile deMor cassar cette charmante plaisanterie qui faisait tant rire aux Funambules, quand Pierrot prend un vieux balai de crin dont on ne voit que les trous, y met de Vhuile de Macassar et rend ainsi le balai forestièrement touffu. Cette scène ironique excitait un rire universel. Plus tard, Finot racontait gaiement que, sans ces mille écus, il serait mort de misère et de douleur. Pour lui, mille écus étaient une fortune. Dans cette campagne, il devina, lui, le premier, le pouvoir de l'annonce, dont il ût un si grand et si savant usage. Trois mois après, il fut rédacteur en chef d'un petit journal, qu'il ûnit par acheter et qui fut la base de sa fortune. De même que la charge à fond de train faite par l'illustre Gaudissart, le Murât des voyageurs, sur les départements et les frontières, fit triompher commercialement la maison A. Popinot, de même elle triompha dans l'opinion, grâce au famélique assaut livré aux journaux et qui produisit cette vive publicité également obtenue par la mixture brtsi-
GËSAR BIROTTEAU.
Henné et par la pâte de Regnauld. A son début, cette prise d'assaut de ropinion publique engendra trois succès, trois fortunes, et valut rinvasion des mille ambitions descendues depuis en bataillons épais dans l'arène des journaux où elles créèrent les annonces payées, immense révolution! En ce moment, la maison A. Popinot R compagnie se pavanait sur les murs et dans toutes les devantures. Incapable de mesurer la portée d'une pareille publicité, Birotteau se contenta de dire à Césanne : « Ce petit Popinot marche sur mes traces I » sans comprendre la différence des temps, sans apprécier la puissance des nouveaux moyens d'exécution dont la rapidité, rétendoe, embrassaient beaucoup plus promptement qu'autrefois le monde commercial. Birotteau n'avait pas mis le pied à sa fabrique depuis son bal : il ignorait le mouvement et l'activité que Popinot y déployait. Anselme avait pris tous les ouvriers de Birotteau, il y couchait ; il voyait Césarine assise sur toutes les caisses. Douchée dans toutes les expéditions, imprimée sur toutes les factures; il se disait : u Elle sera ma femme ! » quand, habit bas, la diemise retroussée jusqu'aux coudes, il enfonçait courageusement les clous d'une caisse, à défaut de ses commis en course.
Le lendemain^ après avoir étudié pendant toute la nuit tout ce ]a'il devait dire et ne pas dire à l'un des grands hommes de la liante banque. César arriva rue du Houssaye, et n'aborda pas sans fborribles palpitations l'hôtel du banquier libéral, qui appartenait k cette opinion accusée, à si juste titre, de vouloir le renversement les Bourbons. Le parfumeur, comme tous les gens du petit comsierce parisien, ignorait les mœurs et les hommes de la haute banque. A Paris, entre la haute banque et le commerce, il est des maiscms secondaires; intermédiaire utile à la banque, elle y trouve ine garantie de plus. Constance et Birotteau, qui ne s'étaient amais avancés au delà de leurs moyens, dont la caisse n'avait janais été à sec et qui gardaient leurs effets en portefeuille, n'avaient amais eu recours à ces maisons du second ordre; ils étaient, à plus brte raison, inconnus dans les hautes régions de la banque. Peut- Stre est-ce une faute de ne pas se fonder un crédit, môme inutile : es avis sont partagés sur ce point. Quoi qu'il en soit, Birotteau regrettait beaucoup de ne pas avoir émis sa signature. Mais, connu somme adjoint et comme homme politique, il crut n'avoir qu'à se
nommer et entrer; il ignorait l'affluence quasi royale qui distinguait Taudience de ce banquier. Introduit dans le salon qui précédait le cabinet de Thomme célèbre à tant de titres, Birotteau s'y vit au milieu d'une société nombreuse composée de députés, d'écrivains, de journalistes, d'agents de change, de hauts commerçants, de gens d'affaires, d'ingénieurs, surtout de familiers qui traversaient les groupes et frappaient d'une façon particulière à la porte du cabinet où ils entraient par privilège.
— Que suis-je au milieu de cette machine? se dit Birotteau, tout étourdi par le mouvement de cette forge intellectuelle où se manutentionnait le pain quotidien de l'opposition, où se répétaient les rôles de la grande tragi-comédie jouée par la gauche.
11 entendait discuter à sa droite la question de l'emprunt pour l'achèvement des principales lignes de canaux proposé par la direction des ponts et chaussées, et il s'agissait de millions! A sa gauche, des journalistes à la curée de l' amour-propre du banquiff s'entretenaient de la séance d'hier et de l'improvisation du patm. Durant deux heures d'attente, Birotteau aperçut trois fois le banquier politique, reconduisant à trois pas au delà de son cabinet des hommes considérables. François Keller alla jusqu'à l'antichambre pour le dernier, le général Foy.
— Je suis perdu I se dit Birotteau, dont le cœur se serra.
Quand le banquier revenait à son cabinet, la troupe des courtisans, des amis, des Intéressés l'assaillait comme des chiens qui poursuivent une jolie chienne. Quelques hardis roquets se glissaient malgré lui dans le sanctuaire. Les conférences duraient cinq minutes, dix minutes, un quart d'heure. Les uns s'en allaient contrits, les autres affichaient un air satisfait ou prenaient des airs importants. Le temps s'écoulait, Birotteau regardait avec anxiélé la pendule. Personne ne faisait la moindre attention à cette douleur cachée qui gémissait sur un fauteuil doré au coin de la cheminée, à la porte de ce cabinet où résidait la panacée universelle, le crédit! César pensait douloureusement qu'il avait été un moment chez lui roi, comme cet homme était roi tous les matins, et il mesurait la profondeur de l'abîme où il était tombé. Âmère pensée! Combien de larmes rentrées durant cette heure passée là!.- Combien de fois Birotteau ne supplia-t-il pas Dieu de lui rendre
CÉSAR BIROTTEAU
homme favorable 1 car il lui trouvait, sous une grosse enveloppe bonhomie populaire, une insolence, une tyrannie colérique, une itale envie de dominer, qui épouvantaient son âme douce. Enfin, smd il n^y eut plus que dix ou douze personnes, Birotteau se olut, quand la porte extérieure du cabinet grognerait, de se isser, de se mettre au niveau du grand orateur en lui disant : B suis Birotteau I » Le grenadier qui s'élança le premier dans la loute de la Moskowa ne déploya pas plus de courage que le parneor n'en rassembla pour se livrer à cette manœuvre.
— Après tout, je suis son adjoint, se dit-il en se levant pour :Iiner son nom.
JSL physionomie de François Keller devint accorte, il voulut évinment être aimable, il regarda le ruban rouge du parfumeur, recula, ouvrit la porte de son cabinet, lui montra le chemin, et ta pendant quelque temps à causer avec deux personnes qui lancèrent de Tescalier avec la violence d'une trombe.
— Decazes veut vous parler, dit Tune des deux.
— II s'agit de tuer le pavillon Marsan I le roi voit clair, il vient ousl s'écria l'autre.
— Nous irons ensemble à la Chambre, dit le banquier en rennt dans l'attitude de la grenouille qui veut imiter le boeuf.
— Comment peut-il penser à ses affaires? se demanda Birotteau t bouleversé.
jB soleil de la supériorité scintillait, éblouissait le parfumeur, ame la lumière aveugle les insectes qui veulent un jour doux ou demi-ténèbres d'une belle nuit. Sur une immense table, il aperait le budget, les mille imprimés de la Chambre, les volumes du niteur ouverts, consultés et marqués pour jeter à la tête d'un 3istre ses précédentes paroles oubliées et lui faire chanter la inodie aux applaudissements d*une foule niaise, incapable de nprendre que les événements modifient tout. Sur une autre table, \ cartons entassés, les mémoires, les projets, les mille renseisments confiés à un homme dans la caisse duquel toutes les ustries naissantes essayaient de puiser. Le luxe royal de ce caet plein de tableaux, de statues, d'œuvres d'art; l'encombrent de la cheminée, l'entassement des intérêts nationaux ou ingers amoncelés comme des ballots, tout frappait Birotteau,
Tamoindrissait, augmentait sa terreur et lui glaçait le sang. Sur le bureau de François Keller gisaient des liasses d'effets, de lettres de change, de circulaires commerciales. Keller s'assit et se mit à signer rapidement les lettres qui n'exigeaient aucun examen.
— Monsieur, à quoi dois-je l'honneur de votre visite? lui <lit41. A ces mots, prononcés pour lui seul par cette voix qui parlait à
l'Europe, pendant que cette main avide allait sur le papier, le pauvre parfumeur eut comme un fer chaud dans le ventre. Il prit un air agréable que le banquier voyait prendre depuis dix ans à ceux qui avaient à l'entortiller d'une affaire importante pour eux seuls, et qui déjà lui donnait barre sur eux. François Keller jeta donc à César un regard qui lui traversa la tête, un regard napoléonien. L'imitation du regard de Napoléon était un léger ridicule que se permettaient alors quelques parvenus qui n'ont même pas été le billon de leur empereur. Ce regard tomba sur Birotteau, homme de la droite, séide du pouvoir, élément d'élection monarchique, comme un plomb de douanier qui marque une marchandise.
— Monsieur, je ne veux pas abuser de vos moments, je serai court. Je viens, pour une affaire purement commerciale, vous demander si je puis obtenir un crédit chez vous. Ancien juge au tribunal de commerce et connu à la Banque, vous comprenez que, si j'avais un portefeuille plein, je n'aurais qu'à m' adresser là où vous êtes régent. J'ai eu l'honneur de siéger au tribunal avec M. U baron Thibon, chef du comité d'escompte, et il ne me refuserait certes pas. Mais je n'ai jamais usé de mon crédit ni de ma signature; ma signature est vierge, et vous savez combien alors une négociation présente de difficultés...
Keller agita la tête, et Birotteau prit ce mouvement pour un mouvement d'impatience.
— Monsieur, voici le fait, reprit-il. Je me suis engagé dans une affaire territoriale, en dehors de mon commerce...
François Keller, qui signait toujours et lisait, sans avoir l'air d'écouter César, tourna la tête et lui fit un signe d'adhésion qui l'encouragea. Birotteau crut son affairé en bon chemin, et respira.
— Allez, je vous entends, lui dit Keller avec bonhomie.
— Je suis acquéreur pour moitié des terrains situés autour de la Madeleine.
— Oui, j*ai entendu parler chez Nucingen de cette immense (foire engagée par la maison Glaparon.
— Eh bien, reprit le parfumeur, un crédit de cent mille francs, Buranti par ma moitié dans cette affaire, ou par mes propriétés [>mmerciales, suflirait à me conduire au moment où je réaliserai es bénéfices que doit donner prochainement une conception de pure arfumerie. S'il était nécessaire, je vous couvrirais par des effets 'ane nouvelle maison, la maison Popinot, une jeune maison qui...
Keller parut se soucier fort peu de la maison Popinot, et Biroteau comprit qu'il s'engageait dans une mauvaise voie; il s^arréta, ois, effrayé du silence, il reprit :
— Quant aux intérêts, nous...
— Oui, oui, dit le banquier, la chose peut s'arranger, ne doutez las de mon désir de vous être agréable. Occupé comme je le suis, ai les finances européennes sur les bras, et la Chambre prend >ii8 mes moments, vous ne serez pas étonné d'apprendre que je lisse étudier une foule d'affaires à mes bureaux. Allez voir, en as, mon frère Adolphe, expliquez-lui la nature de vos garanties; 11 approuve l'opération, vous reviendrez avec lui demain ou aprèsemain, à l'heure où j'examine à fond les affaires, à cinq heures n matin. Nous serons heureux et fiers d'avoir obtenu votre conance, vous êtes un de ces royalistes conséquents dont on peut être ennemi politique, mais dont l'estime est flatteuse...
— Monsieur, dit le parfumeur exalté par cette phrase de tribune, ) suis aussi digne de l'honneur que vous me faites que de l'infpae et royale faveur... Je l'ai méritée en siégeant au tribunal :>nsalaire et en combattant...
— Oui, reprit le banquier, la réputation dont vous jouissez est D passe-port, monsieur Birotteau. Vous ne devez proposer que des flaires faisables, vous pouvez compter sur notre concours.
Une femme, madame Keller, une des deux filles du comte de londreville, pair de France, ouvrit une porte que Birotteau n'avait as vue.
— Mon ami, j'espère te voir avant la Chambre, dit-elle.
— 11 est deux heures, s'écria le banquier, la bataille est entamée, jccusez-moi, monsieur, il s'agit de culbuter un ministère... Voyez ncm frère.
Il reconduisit le parfumeur jusqu'à la porte du salon, et dit à l'un de ses gens :
— Menez monsieur chez M. Adolphe.
A travers le labyrinthe d'escaliers où le guidait un homme en livrée vers un cabinet moins somptueux que celui du chef de la maison, mais plus utile, le parfumeur, à cheval sur un si, la {dos douce monture de l'espérance, se caressait le menton en trouvant de très-bon augure les flatteries de Thomme célèbre. Il regrettait qu'un ennemi des Bourbons fût si gracieux, si capable, si grand orateur.
Plein de ces illusions, il entra dans un cabinet nu, froid, meublé de deux secrétaires à cylindre, de mesquins fauteuils, orné de rideaux très-négligés et d'un maigre tapis. Ce cabinet était à l'aatre ce qu'est une cuisine à la salle à manger, la fabrique à la boutique. Là sMventraient les affaires de banque et de commerce, s'aoal^ salent les entreprises et s'arrachaient les prélèvements de la banque sur tous les bénéfices des industries jugées profitables. U se combinaient ces coups audacieux par lesquels les Keller se signalèrent dans le haut commerce, et par lesquels ils se créaient pendant quelques jours un monopole rapidement exploité. Là s'étudiaient les défauts de la législation, et se stipulaient sans honte ce que la Bourse nomme les parts à goinfre, commissions exigées pour les moindres services, comme d'appuyer une entreprise de leur nom et de la créditer. Là s'ourdissaient ces tromperies fleuretées de légalité qui consistent à commanditer sans engagement des entreprises douteuses, afin d'en attendre le succès et de les tuer pour s'en emparer en redemandant les capitaux dans un moment critique : horrible manœuvre par laquelle furent enveloppés tant d'actionnaires.
Les deux frères s'étaient distribué leurs rôles. En haut, François, homme brillant et politique, se conduisait en roi, distribuait les grâces et les promesses, se rendait agréable à tous. Avec lui toui était facile; il engageait noblement les affaires, il grisait les nouveaux débarqués et les spéculateurs de fraîche date avec le vin de sa faveur et sa capiteuse parole, en leur développant leurs propre idées. En bas, Adolphe excusait son frère sur ses préoccupations politiques, et il passait habilement le râteau sur le tapis; il était le
CÉSAR BIROTTfiAU.
>mpromis, l'homme difficile. Il fallait donc avoir deux paroles nclure avec cette maison perfide. Souvent, le gracieux oui inet somptueux devenait un non sec dans le cabinet he. Cette suspensive manœuvre permettait la réflexion, et souvent à amuser d'inhabiles concurrents. Le frère du banalisait alors avec le fameux Palma, le conseiller intime de on Keller, qui se retira à l'apparition du parfumeur. Quand m se fut expliqué, Adolphe, le plus fin des deux frères, un ip-cervier, à Tœil aigu, aux lèvres minces, au teint aigre, ' Birotteau, par-dessus ses lunettes et en baissant la téte, un qu'il faut appeler le regard du banquier, et qui tient de » vautours et des avoués : il est avide et indifférent, clair or, éclatant et sombre.
huiliez m'envoyer les actes sur lesquels repose l'affaire de deine, dit-il, là gît la garantie du compte, il faut les exaivant de vous l'ouvrir et de discuter les intérêts. Si l'affaire ne, nous pourrons, pour ne pas vous grever, nous contenter art dans les bénéfices au lieu d'un escompte. Ions, se dit Birotteau en revenant chez lui, je vois ce dont . Comme le castor poursuivi, je dois me débarrasser d'une le ma peau. Il vaut mieux se laisser tondre que de mourir, nonta ce jour-là chez lui très-riant, et sa gaieté fut de bon
) suis sauvé, dit-il à Césarine, j'aurai un crédit chez les
} décembre seulement, Birotteau put se trouver dans le d'Adolphe Keller. La première fois que le parfumeur revint, ) était allé à six lieues de Paris visiter une terre que le )rateur voulait acheter. La seconde fois, les deux Keller en affaires pour la matinée : il s'agissait de soumissionner )runt proposé aux Chambres, ils priaient M. Birotteau de le vendredi suivant. Ces délais tuaient le parfumeur. Mais ) vendredi se leva. Birotteau se trouva dans le cabinet, assis de la cheminée, au jour de la fenêtre, et Adolphe Keller à coin.
est bien, monsieur, lui dit le banquier en lui montrant les mais qu'avez-vous payé sur les prix des terrains?
— Cent quarante mille francs.
- Argent?
— Effets.
Sont-ils payés?
— ils sont à échoir.
— Mais, si vous avez surpayé les terrains, eu égard à leur valeur actuelle, où serait notre garantie? elle ne reposerait que sur la bonne opinion que vous inspirez et sur la considération doot vous jouissez. Les affaires ne reposent pas sur des sentiments. S vous aviez payé deux cent mille francs, en supposant qu'il y ut cent mille francs de donnés en trop pour s'emparer des terrains, nous aurions bien alors une garantie de cent mille francs poor répondre de cent mille francs escomptés. Le résultat pour nous serait d'être propriétaires de votre part en payant à votre place, il faut alors savoir si l'affaire est bonne. Attendre cinq ans pour doubler ses fonds, il vaut mieux les faire valoir en banque. 11 ja tant d'événements 1 Vous voulez faire une circulation pour payer des billets à échoir, manœuvre dangereuse ! on recule pour mieux sauter. L'affaire ne nous va pas.
Cette phrase frappa Birotteau comme si le bourreau lui avait mis sur l'épaule son fer à marquer, il perdit la tête.
— Voyons, dit Adolphe, mon frère vous porte un vif intérêt, il m*a parlé de vous. Examinons vos affaires, dit-il en jetant au parfumeur un regard de courtisane pressée de payer son terme.
Birotteau devint Molineux, dont il s'était moqué si supérieurement. Amusé par le banquier, qui se complut à dévider la bobine des pensées de ce pauvre homme, et qui s'entendait à interroger un négociant comme le juge Popinot à faire causer un criminel, César raconta ses entreprises : il mit en scène la double pâte du sultanes, Veau carminative, l'affaire Roguin, son procès à propos de son emprunt hypothécaire dont il n'avait rien reçu. En voyant Tair souriant et réfléchi de Keller, à ses hochements de tête, Birotteau se disait : « 11 m'écoute! je l'intéresse! j'aurai mon crédit! » Adolphe Keller riait de Birotteau comme le parfumeur avait ri de Molineux. Entraîné par la loquacité particulière aux gens qui se laissent griser par le malheur, César montra le vrai Birotteau : il donna sa mesure en proposant comme garantie VhuUe céphaUq^i^
CÉSAR BIROTTfiAU.
et la maison Popinot, son dernier enjeu. Le bonhomnaie, promené par un faux espoir, se laissa sonder, examiner par Adolphe Keller, qui reconnut dans le parfumeur une ganache royaliste près de faire faillite. Enchanté de voir faillir un adjoint au maire de leur arrondissement, un homme décoré de la veille, un homme du pouvoir, Adolphe dit alors nettement à Birotteau qu'il ne pouvait ni lui ouvrir un (X>mpte ni rien dire en sa faveur à son frère François, le grand orateur. Si François se laissait aller à d'imbéciles générosités en secourant les gens d'une opinion contraire à la sienne et ses ennemis politiques, lui, Adolphe, s'opposerait de tout son pouvoir à ce qu'il fit un métier de dupe, et l'empêcherait de tendre la main à un vieil adversaire de Napoléon, à un blessé de Saint-Roch. Birotteau, exaspéré, voulut dire quelque chose de l'avidité de la haute banque, de sa dureté, de sa fausse philanthropie; mais il fut pris d'une » violente douleur, qu'il put à peine balbutier quelques phrases sur l'institution de la Banque de France, où les Keller puisaient.
— Mais, dit Adolphe Keller, la Banque ne fera jamais un escompte qu'un simple banquier refuse.
— Lsl Banque, dit Birotteau, m'a toujpurs paru manquer à sa leslination quand elle s'applaudit, en présentant le compte de ses )éoéfices, de n'avoir perdu que cent ou deux cent mille francs ivec le commerce parisien, elle en est la tutrice.
Adolphe se prit à sourire en se levant par un geste d'homme mnuyé.
— Si la Banque se mêlait de commanditer les gens embarrassés or la place la plus friponne et la plus glissante du monde finan- :ier, elle déposerait son bilan au bout d'un an. Elle a déjà beauoup de peine à se défendre contre les circulations et les fausses râleurs, que serait-ce s'il fallait étudier les affaires de ceux qui fondraient se faire aider par elle
— Où trouver dix mille francs qui me manquent pour demain, ïamedi 30? se disait Birotteau en traversant la cour.
Suivant la coutume, on paye le 30 quand le 31 est un jour férié, atteignant la porte oochère, les yeux baignés de larmes, le >arfumeur vit à peine un beau cheval anglais en sueur qui arrêta let à la porte un des plus jolis cabriolets qui roulassent en ce mènent sur le pavé de Paris. 11 aurait bien voulu être écrasé par ce vni. 32
cabriolet, il serait mort par accident, et le désordre de ses affaires eût été mis sur le compte de cet événement. Il ne reconnut pas du Tillet, qui, svelte et dans une élégante mise du matin, jeta les guides à son domestique et une couverture sur le dos en sueur de son cheval de pur sang.
— Et par quel hasard ici? dit du Tillet à son ancien patron. Du Tillet le savait bien : les Keller avaient demandé des rensë-
gnements à Claparon, qui, s'en référant à du Tillet, avait démoli la vieille réputation du parfumeur. Quoique subitement rentrées, les larmes du pauvre négociant parlaient énergiquement.
— Seriez-vous venu demander quelque service à ces arabes, dit du Tillet, à ces égorgeurs du commerce, qui ont fait des tours infâmes, comme de hausser les indigos après les avoir accaparés, baisser le riz pour forcer les détenteurs à vendre le leur à bas prix afîn de tout avoir et tenir le marché, à ces atroces pirates qui n'ont ni foi, ni loi, ni âme! Vous ne savez donc pas ce dont ils sont capables? Ils vous ouvrent un crédit quand vous avez m belle affaire, et vous le ferment au moment où vous êtes engagé dans les rouages de Taffaire, et ils vous forcent à la céder à vil prix. Le Havre, Bordeaux et Marseille vous en diront de belles sur leur compte. La politique leur sert à couvrir bien des saletés, allez! Aussi les exploité- je sans scrupule! Promenons-nous, mon cher Birotteau. — Joseph, promenez mon cheval, il a trop chaud, et c'est un capital que mille écus.
Et il se dirigea vers le boulevard.
— Voyons, mon cher patron, car vous avez été mon patix)D, avez-vous besoin d'argent? Ils vous ont demandé des garanties, les misérables! Moi, je vous connais, je vous offre de l'argent sur vos simples effets. J'ai fait honorablement ma fortune avec des peines i-nouïes. Je suis allé la chercher en Allemagne, la fortune! Je puis vous le dire aujourd'hui : j'ai acheté les créances sur le roi à soixante pour cent de remise, alors votre caution m'a été bien utile, et j'ai de la reconnaissance, moi! Si vous avez besoin de dix mille francs, ils sont à vous.
— Quoi! du Tillet, s'écria César, est-ce vrai? ne vous jouez-vous pas de moi? Oui, je suis un peu gêné, mais 6e n'est que pour un moment...
CÉSAR BIROTTEAU
— Je le sais, Taffaire de Rogiiin, répondit du Tillet. Eh I j'y suis de dix mille francs que le vieux drôle m'a empruntés pour s'en aller; mais madame Roguin me les rendra sur ses reprises. J'ai conseillé à cette pauvre femme de ne pas faire la sottise de donner sa fortune pour payer des dettes faites pour une fille; ce serait bon à elle acquittait tout, mais comment favoriser certains créanciers m détriment des autres? Vous n'êtes pas un Roguin; je vous connais, dit du Tillet, vous vous brûleriez la cervelle plutôt que de me faire perdre un sou. Venez, nous voilà rue de la Chaussée-d' Antin, montez chez moi.
Le parvenu prit plaisir à faire passer son ancien patron par les appartements au lieu de le mener dans les bureaux, et il le condnisit lentement afin de lui laisser voir une belle et somptueuse salle à manger garnie de tableaux achetés en Allemagne, deux salons d^une élégance et d'un luxe que Birotteau n'avait encore admirés que chez le duc de Lenoncourt. Les yeux du bourgeois forent éblouis par des dorures, des œuvres d'art, des bagatelles folles, des vases précieux, par mille détails qui faisaient bien pâlir le luxe de l'appartement de Constance; et, sachant le prix de sa folie, il se disait :
— Où donc a-t-il pris tant de millions?
11 entra dans une chambre à coucher auprès de laquelle celle de sa femme lui parut être ce que le troisième étage d'une comparse est à l'hôtel d'un premier sujet de l'Opéra. Le plafond, tout en satin violet, était rehaussé par des plis de satin blanc. Une descente de lit en hermine se dessinait sur les couleurs violacées d'un tapis du Levant. Les meubles, les accessoires offraient des formes nouvelles et d'une recherche extravagante. Le parfumeur s'arrêta devant une ravissante pendule de l'Amour et Psyché qui venait d'être faite pour un banquier célèbre; du Tillet avait obtenu de lui le seul exemplaire qui existât avec celui de son confrère. Enfin l'ancien patron et son ancien commis arrivèrent à un cabinet de petitmaltre élégant, coquet, sentant plus l'amour que la finance. Madame Roguin avait sans doute offert, pour reconnaître les soins donnés à sa fortune, un coupoir en or sculpté, des serre-papiers en malachite garnis de ciselures, tous les coûteux colifichets d'un luxe effréné. Le tapis, un des plus riches produits de la Belgique, éton-
Qait autant le regard qu'il surprenait les pieds par la molle épaisseur de sa haute laine. Du Tillet fit asseoir au coin de sa cheminée le pauvre parfumeur ébloui, confondu.
— Voulez-vous déjeuner avec moi?
11 sonna. Vint un valet de chambre mieux mis que fiirotteau.
— Dites à M. Legras de monter; puis allez dire à Joseph de reotrer ici, vous le trouverez à la porte de la maison Keller, vous entrerez dire chez Adolphe Keller qu'au lieu d'aller le voir je l'attendrai jusqu'à l'heure de la Bourse. Faites-moi servir, et tôt!
Ces phrases stupéûèrent le parfumeur.
— 11 fait venir ce redoutable Adolphe Keller, il le siffle comme un chien, lui, du Tillet!
Un tigre, gros comme le poing, vint déplier une table que Birotteau n'avait pas vue tant elle était mince, et y apporta un pâté de foies gras, une bouteille de vin de Bordeaux, toutes les choses recherchées qui n'apparaissaient chez Birotteau que deux fois par trimestre, aux grands jours. Du Tillet jouissait. Sa haine contre le seul homme qui eût le droit de le mépriser s'épanouissait si chaudement, que Birotteau lui fit éprouver la sensation profonde que causerait le spectacle d'un mouton se défendant contre un tigre. Il lui passa par le cœur une idée généreuse : il se demanda si sa vengeance n'était pas accomplie, il flottait entre les conseils de la clémence réveillée et ceux de la haine assoupie.
— Je puis anéantir commercialement cet homme, pensait-il, j'ai droit de vie et de mort sur lui, sur sa femme qui m'a roué, sur sa iîlle dont la main m'a paru dans un temps toute une fortune. J'ai son argent, contentons-nous alors de laisser nager ce pauvre niais au bout de la corde que je tiendrai.
Les honnêtes gens manquent de tact, ils n'ont aucune mesure dans le bien, parce que pour eux tout est sans détour ni arrièrepensée. Birotteau consomma son malheur, il irrita le tigre, le perça au cœur sans le savoir, il le rendit implacable par un mot, par un éloge, par une expression vertueuse, par la bonhomie môme de la probité. Quand le caissier vint, du Tillet lui montra César.
— Monsieur Legras, apportez-moi dix mille francs et un billet de cette somme fait à mon ordre et à quatre-vingt-dix jours par monsieur, qui est M. Birotteau, vous savez?
CÉSAR BIROTTEAU
Da Tillet servit du pâté, versa un verre de vin de Bordeaux au parfumeur, qui, se voyant sauvé, se livrait à des rires convulsifs; il caressait sa chaîne de montre, et ne mettait une bouchée dans sa bouche que quand son ancien commis lui disait : a Vous ne mangez pas? » Birotteau dévoilait ainsi la profondeur de Tabtme où la main de du Tillet Tavait plongé, d'où elle le retirait, où elle pouvait le replonger. Lorsque le caissier revint, qu'après avoir signé l'effet César sentit les dix billets de banque dans sa poche, il ne se contint plus. Un instant auparavant, son quartier, la Banque, allaient savoir qu'il ne payait pas, et il lui fallait avouer sa ruine à sa femme; maintenant, tout était réparé I Le bonheur de la délivrance Râlait en intensité les torture^ de la défaite. Les yeux du pauvre homme s'humectèrent malgré lui.
— Qu'avez-vous donc, mon cher patron? dit du Tillet. Ne feriezvous pas pour moi demain ce que je fais aujourd'hui pour vous? N'est-ce pas simple comme bonjour?
— Du Tillet, dit avec emphase et gravité le bonhomme en se levant et prenant la main de son ancien commis, je te rends toute mon estime.
— CommentI Tavais-je perdue? dit du Tillet en se sentant si vigoureusement atteint au sein de sa prospérité, qu'il rougit.
— Perdue... pas précisément, dit le parfumeur, foudroyé par sa bêtise; on m'avait dit des choses sur votre liaison avec madame Roguin. Diablel prendre la femme d'un autre...
— Tu bats la breloque, mon vieux, pensa du Tillet en se servant d^on mot de son premier métier.
En se disant cette phrase, il revenait à son projet d'abattre cette vertu, de la fouler aux pieds, de rendre méprisable sur la place de Paris l'homme vertueux et honorable par lequel il avait été pris la main dans le sac. Toutes les haines, politiques ou privées, de femme à femme, dliomme à homme, n'ont pas d'autre fait qu'une semblable surprise. On ne se hait pas pour des intérêts compromis, pour une blessure, ni môme pour un soufflet ; tout est réparable. Mais avoir été saisi en flagrant délit de lâcheté?... le duel qui s'ensuit entre le criminel et le témoin du crime ne se termine que par la mort de l'un ou de l'autre.
— Oh! madame Roguin, dit railleusement du Tillet; mais n'est*
ce pas au contraire une plume dans le bonnet d'un jeune homme? Je vous comprends, mon cher patron : on vous aura dit qu'elle m'avait prêté de l'argent. Eh bien, au contraire, je lui rétablis sa fortune, étrangement compromise dans les affaires de son mari. L'origine de ma fortune est pure, je viens de vous la dire, le n'avais rien, vous le savez I Les jeunes gens se trouvent parfois dans d'affreuses nécessités. On peut se laisser aller au sein de la misère. Mais, si Ton a fait, comme la République, des emprunts forcés, eb bien, on les rend, et l'on est alors plus probe que la France.
— C'est cela, dit Birotteau. Mon enfant... Dieu... N'est-ce pas Voltaire qui a dit :
n fit du repentir la vertu des mortels?
— Pourvu, reprit du Tillet, encore assassiné par cette citation, pourvu qu^on n'emporte pas la fortune de son voisin, lâchement, bassement, comme, par exemple, si vous veniez à faire faillite avant trois mois et que mes dix mille francs fussent flambés...
— Moi, faire faillite I dit Birotteau, qui avait bu trois verres de vin et que le plaisir grisait. On connaît mes opinions sur la faillite! Là faillite est la mort d'un commerçant, je mourrais!
— A votre santé ! dit du Tillet.
— A ta prospérité I repartit le parfumeur. Pourquoi ne vous fournissez-vous pas chez moi?
— Ma foi, dit du Tillet, je l'avoue, j'ai peur de madame César, elle me fait toujours une impression I et, si vous n'étiez pas mon patron, ma foi, je...
— Ah ! tu n'es pas le premier qui la trouve belle, et beaucoup l'ont désirée, mais elle m'aime I Eh bien, du Tillet, reprit Birotteau, mon ami, ne faites pas les choses à demi.
— Comment?
Birotteau expliqua l'affaire des terrains à du Tillet, qui ouvrit de grands yeux et complimenta le parfumeur sur sa pénétration, sur sa prévision, en vantant l'afTaire.
— Eh bien, je suis bien aise de ton approbation; vous passez pour une des fortes têtes de la banque, du Tillet ! Cher enfant, vous pouvez me procurer un crédit à la Banque de France afin d'attendre les produits de Vhuile céphalique.
CÉSAR BIROTTEAU. 503
— Je puis VOUS adresser à la maison Nucingen, répondit du Tiilet, en se promettant de faire danser à sa victime toutes les figures de la contredanse des faillis.
Ferdinand se mit à son bureau pour écrire la lettre suivante :