A HECTOR BERLIOZ
Il est dans Paris certaines rues déshonorées autant que peut l'être un homme coupable d'infamie; puis il existe des rues nobles, puis des rues simplement honnêtes, puis de jeunes rues sur la moralité desquelles le public ne s^est pas encore formé d'opinion;
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puis des rues assassines, des rues plus vieilles que de vieilles «douairières ne sont vieilles, des rues estimables, des rues toujours propres, des rues toujours sales, des rues ouvrières, travailleuses, .mercantiles. Enfin, les rues de Paris ont des qualités humaines, et nous impriment par leur physionomie certaines idées contre lesquelles nous sommes sans défense. Il y a des rues de mauvaise o>mpagnie où vous ne voudriez pas demeurer, et des rues où vous placeriez volontiers votre séjour. Quelques rues, ainsi que la rue Montmartre, ont une belle tête et finissent en queue de poisson. Mj^ rue de la Paix est une large rue, une grande rue; mais elle ne éveille aucune des pensées gracieusement nobles qui surprennent Mine âme impressible au milieu de la rue Royale, et elle manque c:ertainement de la majesté qui règne dans la place Vendôme. Si ^ous vous promenez dans les rues de l'île Saint-Louis, ne demandez raison de la tristesse nerveuse qui s'empare de vous qu'à la solitude, à l'air morne des maisons et des grands hôtels déserts. Cette île, le cadavre des fermiers généraux, est comme la Venise de Paris. La place de la Bourse est babillarde, active, prostituée; die n'est belle que par un clair de lune, à deux heures du matin : le jour, c'est un abrégé de Paris; pendant la nuit, c'est comme une rêverie de la Grèce. La rue Traversière-Saint-Honoré n'est-elle pas une rue infâme? Il y a là de méchantes petites maisons à deux croisées, où, d*étage en étage, se trouvent des vices, des crimes, de la misère. Les rues étroites exposées au nord, où le soleil ne Tient que trois ou quatre fois dans l'année, sont des rues assassines ^ui tuent impunément; la justice d'aujourd'hui ne s'en mêle pas; mais autrefois le parlement eût peut-être mandé le lieutenant de police pour le vitupérer à ces causes, et aurait au moins rendu quelque arrêt contre la rue, comme jadis il en porta contre les perruques du chapitre de Beauvais. Cependant, M. Benoiston de Chàteauneuf a prouvé que la mortalité de ces rues était du double supérieure à celle des autres. Pour résumer ces idées par un exemple, la rue Fromenteau n'est-elle pas tout à la fois meurtrière et de mauvaise vie? Ces observations, incompréhensibles au delà de Paris, seront sans doute saisies par ces hommes d'étude et de pensée, de poésie et de plaisir qui savent récolter, en flânant dans Paris, la masse de jouissances flottantes, à toute heure, entre ses
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murailles; par ceux pour lesquels Paris est le plus délicieux des monstres: là, jolie femme; plus loin, vieux et pauvre; ici, tout neuf comme la monnaie d'un nouveau règne; dans ce coin, élégant comme une femme à la mode. Monstre complet d'ailleurs I Ses greniers, espèce de tête pleine de science et de génie; ses premiers étages, estomacs heureux; ses boutiques, véritables pieds : de là partent tous les trotteurs, tous les affairés. Eh ! quelle vie toujours active a le monstre I Â peine le dernier frétillement des dernières voitures de bal cesse-t-il au cœur que déjà ses bras se remuent aux barrières, et il se secoue lentement. Toutes les portes bâillent, tournent sut leurs gonds, comme les membranes d'un grand homard, invisiblement manœuvrées par trente mille hommes ou femmes, dont chacune ou chacun vit dans six pieds carrés, y possède une cuisine, un atelier, un lit, des enfants, un jardin, n'y voit pas clair, et doit tout voir. Insensiblement les articulations craquent, le mouvement se communique, la rue parle. A midi, tout est vivant» les cheminées fument, le monstre mange ; puis il rugit, puis ses mille pattes s'agitent. Beau spectacle! Mais, ô Paris! qui n'a pas admiré tes sombres passages , tes échappées de lumière, tes culs-de-sac profonds et silencieux; qui n'a pas entendu tes murmures, entre minuit et deux heures du matin, ne connaît encore rien de ta vraie poésie ni de tes bizarres et larges contrastes. Il est un petit nombre d'amateurs, de gens qui ne marchent jamais en écervelés, qui dégustent leur Paris, qui en possèdent si bien la physionomie, qu'ils y voient une verrue, un bouton, une rougeur. Pour les autres, Paris est toujours cette monstrueuse merveille, étonnant assemblage de mouvements, de machines et de pensées, la ville aux cent mille romans, la tête du monde. Mais, pour ceuxlà. Paris est triste ou gai, laid ou beau, vivant ou mort; pour eux, Paris est une créature; ch que homme, chaque fraction de maison est un lobe du tissu cellulaire de cette grande courtisane, de laquelle ils connaissent parfaitement la tête, le cœur et les mœurs fantasques. Aussi ceux-là sont-ils les amants de Paris : ils lèvent le nez à tel coin de rue, sûrs d'y trouver le cadran d'une horloge ; ils disent à un ami dont la tabatière est vide : u Prends par tel passage, il y a un débit de tabac, à gauche, près d'un pâtissier qui a une jolie femme, o Voyager dans Paris est, pour ces poètes, un luxe coûteux.
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Commeat ne pas dépenser quelques minijtes devant les drames, les désastres, les figures, les pittoresques accidents qui vous assaillent au milieu de cette mouvante reine des cités, vêtue d'affiches et qui néanmoins n*a pas un coin de propre, tant elle est complaisante aux vices de la nation française I Â qui n*est-il pas arrivé de partir, le matin, de son logis pour aller aux extrémités de Paris, sans avoir pu en quitter le centre à l'heure du dîner? Ceux-là saux*ont excuser ce début vagabond qui, cependant, se résume par uue observation éminemment utile et neuve, autant qu'une observation peut être neuve à Paris, où il n'y a rien de neuf, pas même la statue posée d'hier sur laquelle un gamin a déjà mis son nom. Oui donc, M 1 est des rues, ou des fins de rue, il est certaines maisons, incon- :K3ues pour la plupart aux personnes du grand monde, dans lesquelles une femme appartenant à ce monde ne saurait aller sans faire penser d'elle les choses les plus cruellement blessantes. Si ^zette femme est riche, si elle a voiture, si elle se trouve à pied, ou •déguisée, en quelques-uns de ces défilés du pays parisien, elle y ^zompromet sa réputation d'honnête femme. Mais si, par hasard, ^lle y est venue à neuf heures du soir, les conjectures qu'un obser- ^^ateur peut se permettre deviennent épouvantables par leurs conséquences. Enfin, si cette femme est jeune et jolie, si elle entre ^ans quelque maison d'une de ces rues; si la maison a une allée longue et sombre, humide et puante; si au fond de Tallée tremifclote la lueur pàle d'une lampe, et que sous cette lueur se dessine ^jn horrible visage de vieille femme aux doigls décharnés : en vérité, ^sons^le, par intérêt pour les jeunes et jolies femmes, cette femme ^st perdue. Elle est à la merci du premier homme de sa connaissance qui la rencontre dans ces marécages parisiens. Mais il y a '•elle rue de Paris où cette rencontre peut devenir le drame le plus effroyablement terrible, un drame plein de sang et d'amour, un ^rame de l'école moderne. Malheureusement, cette conviction, ce dramatique sera, comme le drame moderne, compris par peu de
personnes; et c'est grand'pitié que de raconter une histoire à un :X>ublic qui n'en épouse pas tout le mérite local. Mais qui peut se
Natter d'être jamais compris? Nous mourons tous inconnus. C'est
le mot des femmes et celui des auteurs.
A huit heures et demie du soir, rue Pagevin, dans un temps où
la rue Pagevin n'avait un mur qui ne répétât un mot infâme, et dans la direction de la rue Soly, la plus étroite et la moins praticable de toutes les rues de Paris, sans en excepter le coin le plus fréquenté de la rue la plus déserte; au commencement du mois de fé>nrier, il y a de cette aventure environ treize ans, un jeune homme, par Tun de ces hasards qui n'arrivent pas deux fois dans la vie, tournait à pied le coin de la rue Pagevin pour entrer dans la rue des Vieux-Augustins, du côté droit, où se trouve précisément la rue Soly. Là, ce jeune homme, qui demeurait, lui, rue de Bourbon, trouva, dans la femme à quelques pas de laquelle il marchait fort insouciamment, de vagues ressemblances avec la plus jolie femme de Paris, une chaste et délicieuse personne de laquelle il était en secret passionnément amoureux, et amoureux sans espoir : elle était mariée. En un moment son cœur bondit, une chaleur intolérable sourdit de son diaphragme et passa dans toutes ses veines, il eut froid dans le dos et sentit dans sa tête un frémissement superficiel. Il aimait, il était jeune, il connaissait Paris; et sa perspicacité ne lui permettait pas d'ignorer tout ce qu'il y avait d'infamie possible pour une femme élégante, riche, jeune et jolie, à se promener là, d'un pied criminellement furtif. Elle, dans cette crotte, à cette heure I L'amour que ce jeune homme avait pour cette femme pourra sembler bien romanesque, et d'autant plus môme qu'il était officier dans la garde royale. SU eût été dans l'infanterie, la chose serait encore vraisemblable; mais, officier supérieur de cavalerie, il appartenait à l'arme française qui veut le plus de rapidité dans ses conquêtes, qui tire vanité de ses mœurs amoureuses autant que de sou costume. Cependant, la passion de cet officier était vraie, et à beaucoup de jeunes cœurs elle paraîtra grande. Il aimait cette femme parce qu^elle était vertueuse, il en aimait la vertu, la grâce décente, l'imposante sainteté, comme les plus chers trésors de sa passion inconnue. Cette femme était vraiment digne d'inspirer un de ces amours platoniques qui se rencontrent comme des fleurs au milieu de ruines sanglantes dans l'histoire du moyen âge; digne d'être secrètement le principe de toutes les actions d'un homme jeune ; amour aussi haut, aussi pur que le ciel quand il est bleu ; amour sans espoir et auquel on s'attache, parce qu'il ne trompe jamais; anfour prodigue de jouissances effré-
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nées, surtout à un âge où le cœur est brûlant, l'imagination mordante, et où les yeux d'un homme voient bien clair. Il se rencontre <lans Paris des effets de nuit singuliers, bizarres, inconcevables. Ceax-^à seulement qui se sont amusés à les observer savent comiDieu la femme y devient fantastique à la brune. Tantôt la créature que vous y suivez, par hasard ou à dessein, vous paraît svelte; -t^tôt le bas, s'il est bien blanc, vous fait croire à des jambes fines d élégantes; puis la taille, quoique enveloppée d'un chàle, d'une 3pelisse, se révèle jeune et voluptueuse dans l'ombre; enfin les olartés incertaines d'une boutique ou d'un réverbère donnent à l*incoQnue un éclat fugitif, presque toujours trompeur, qui réveille, allume l'imagination et la lance au delà du vrai. Les sens s'émeuvent alors, tout se colore et s'anime ; la femme prend un aspect tout nouveau; son corps s'embellit; par moments, ce n'est plus une femme, c'est un démon, un feu follet qui vous entraine par un ardent magnétisme jusqu'à une maison décente où la pauvre bourgeoise, ayant peur de votre pas menaçant ou de vos bottes retentissantes, vous ferme la porte cochère au nez sans vous regarder. La lueur vacillante que projetait le vitrage d'une boutique de cordonnier illumina soudain, précisément à la chute des reins, la taille de la femme qui se trouvait devant le jeune homme. Âh I certes, elle seule était ainsi cambrée ! Elle seule avait le secret de cette chaste démarche qui met innocemment en relief les beautés des formes les plus attrayantes. C'était et son chàle du matin et le chapeau de velours du matin. A son bas de soie gris, pas une mouche; à son soulier, pas une éclaboussure. Le chàle était bien collé sur le buste, U en dessinait vaguement les délicieux contours, et le jeune homme en avait vu les blanches épaules au bal; il savait tout ce que ce chàle couvrait de trésors. A la manière dont s'entortille une Parisienne dans son chàle, à la manière dont elle lève le pied dans la rue, un homme d'esprit devine le secret de sa course mystérieuse. Il y a je ne sais quoi de frémissant, de léger dans la personne et dans la démarche : la femme semble peser moins, elle va, elle va, ou mieux elle file comme une étoile, et vole emportée par une pensée que trahissent les plis et les jeux de sa robe. Le jeune homme hâta le pas, devança la femme, se retourna pour la voir... PstI elle avait disparu dans une allée dont la porte à
claire-voie et à grelot claquait et sonnait. Le jeune homme revint, et vit cette femme montant au fond de l'allée, non sans recevoir l'obséquieux salut d'une vieille portière, un tortueux escalier dont les premières marches étaient fortement éclairées; et madame montait lestement, vivement, comme doit monter une femme impatiente.
— Impatiente de quoi? se dit le jeune homme, qui se recula pour se coller en espalier sur le mur de l'autre côté de la rue.
Et il regarda, le malheureux, tous les étages de la maison avec l'attention d'un agent de police cherchant son conspirateur.
C'était une de ces maisons comme il y en a des milliers à Paris, maison ignoble, vulgaire, étroite, jaunâtre de ton, à quatre étages et à trois fenêtres. La boutique et l'entre-sol appartenaient au cordonnier. Les Persiennes du premier étage étaient fermées. Où allait madame? Le jeune homme crut entendre les tintements d'une sonnette dans l'appartement du second. Effectivement, une lumière s'agita dans une pièce à deux croisées fortement éclairées, et illumina soudain la troisième dont l'obscurité annonçait une première chambre, sans doute le salon ou la salle à manger de l'appartement. Aussitôt la silhouette d'un chapeau de femme se dessina vaguement, la porte se ferma, la première pièce redevint obscure, puis les deux dernières croisées reprirent leurs teintes rouges. Là, le jeune homme entendit : Gare! et reçut un coup à Tépaule.
— Vous ne faites donc attention à rien I dit une grosse voix. C'était la voix d'un ouvrier portant une longue planche sur son
épaule. Et l'ouvrier passa. Cet ouvrier était l'homme de la Providence, disant à ce curieux : « De quoi te mêles-tu? Songe à ton service, et laisse les Parisiens à leurs petites affaires. »
Le jeune homme se croisa les bras; puis, n'étant vu de personne, il laissa rouler sur ses joues des larmes de rage sans les essuyer. Enfin, la vue des ombres qui se jouaient sur ces deux fenôtretl^' éclairées lui faisait mal, il regarda au hasard dans la partie supérieure de la rue des Vieux-Augustins, et il vit un fiacre arrêté le long d'un mur, à un endroit ou il n'y avait ni porte de maison ni lueur de boutique.
Est-ce elle? n'est-ce pas elle? La vie ou la mort pour un amant. Et cet amant attendait. 11 resta là pendant un siècle de vingt mi-
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nutes. Après, la femme descendit, et il reconnut alors celle qu'il aimait secrètement. Néanmoins, il voulut douter encore. L'inoonnue alla vers le ûacre et y monta.
— La maison sera toujours là, je pourrai toujours la fouiller, se dit le jeune homme, qui suivit la voiture en courant afin de dissiper ses derniers doutes, et bientôt il n'en conserva plus.
Le ûacre s'arrêta rue de Richelieu, devant la boutique d'un ma- Sstsin de fleurs, près de la rue de Ménars. La danie descendit, entra dans la boutique, envoya Targent dû au cocher, et sortit après avoir choisi des marabouts. Des marabouts pour ses cheveux fioirs! Brune, elle avait approché de sa tête le plumage pour en %oir l'effet. L'officier croyait entendre la conversation de cette Cemme avec les fleuristes.
— Madame, rien ne va mieux aux brunes, les brunes ont c^uelque chose de trop précis dans les contours, et les marabouts prêtent à leur toilette un flou qui leur manque. Madame la <iuchesse de Langeais dît que cela donne à une femme quelque c:hose de vague, d'ossianique et de très comme il faut.
— Bien. Envoyez-les-moi piomptement.
Puis la dame tourna lestement vers la rue de Ménars, et rentra chez elle. Quand la porte de l'hôtel où elle demeurait fut fermée, le jeune amant, ayant perdu toutes ses espérances, et, double malleur, ses plus chères croyances, alla dans Paris comme un homme ivre, et se uouva bientôt chez lui sans savoir comment il y était ^enu. 11 se jeta dans un fauteuil, resta les pieds sur ses chenets, la téte entre ses mains, séchant ses bottes mouillées, les brûlant même. Ce fut un moment affreux, un de ces moments où, dans la vie humaine, le caractère se modifie, et où la conduite du meilleur homme dépend du bonheur ou du malheur de sa première action. Providence ou fatalité, choisissez.
Ce jeune homme appartenait à une bonne famille, dont la noblesse n'était pas d'ailleurs très-ancienne; mais il y a si peu d'anciennes familles aujourd'hui, que tous les jeunes gens sont anciens sans conteste. Son aïeul avait acheté une charge de conseiller au parlement de Paris, où il était devenu président. Ses fils« pourvus chacun d'une belle fortune, entrèrent au service, et, par leurs alliances, arrivèrent à la cour. La Révolution avait balayé cette
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famille; mais il en était resté une vieille douairière entêtée qai n'avait pas voulu émigrer; qui, mise en prison, menacée de mourir et sauvée au 9 thermidor, retrouva ses biens. Elle fit revenir en temps utile, vers 1801, son petit-fils, Auguste de Maulincour, Tunique rejeton des Carbonnou de Maulincour, qui fut élevé par la bonne douairière avec un triple soin de mère, de femme noble et de douairière entêtée. Puis, quand vint la Restauration, le jeune homme, alors âgé de dix-huit ans, entra dans la Maison rouge, suivit les princes à Gand, fut fait officier dans les gardes du corps, en sortit pour servir dans la ligne, fut rappelé dans la garde royale, où il se trouvait alors, à vingt^trois ans, chef d'escadron d'un régiment de cavalerie, position superbe, et due à sa grand'mère, qui, malgré son âge, savait très-bien son monde. Cette double biographie est le résumé de l'histoire générale et particulière, sauf les variantes, de toutes les familles qui ont émigré, qui avaient des dettes et des biens, des douairières et de l'entregent. Madame la baronne de Maulincour avait pour ami le vieux vidame de Pamiers, ancien commandeur de l'ordre de Malte. C'était une de ces amitiés éternelles fondées sur des liens sexagénaires, et que rien ne peut plus tuer, parce qu'au fond de ces liaisons il y a toujours des secrets de cœur humain, admirables à deviner quand on en a le temps, mais insipides à expliquer en vingt lignes, et qui feraient le texte d'un ouvrage en quatre volumes, amusant comme peut l'être le Doyen de Killerine, une de ces œuvres dont parlent les jeunes gens et qu'ils jugent sans les avoir lues. Auguste de Maulincour tenait donc au faubourg Saint-Germain par sa grand'mère et par le vidame, et il lui suffisait de dater de deux siècles pour prendre les airs et les opinions de ceux qui prétendent remonter à Clovis. Ce jeune homme, pâle, long et fluet, délicat en apparence, homme d'honneur et de vrai courage d'ailleurs, qui se battait en duel sans hésiter pour un oui , pour un non, ne s'était encore trouvé sur aucun champ de bataille, et portait à sa boutonnière la croix de la Légion d'honneur. C'était, vous le voyez, une des fautes vivantes de la Restauration, peut-être la plus pardonnable. La jeunesse de ce temps n'a été la jeunesse d'aucune époque : elle s'est rencontrée entre les souvenirs de l'Empire et les souvenirs de l'émigration» entre les vieilles traditions de la cour et les études consciencieuses
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de la bourgeoisie, entre la religion et les bals costumés, entre deux fois politiques; entre Louis XVIII, qui ne voyait que le présent, et Charles X, qui voyait trop en avant; puis, obligée (Je respecter la volonté du roi, quoique la royauté se trompât. Cette jeunesse incertaine en tout, aveugle et clairvoyante, ne fut comptée pour rien par des vieillards jaloux de garder les rênes de l'État dans leurs mains débiles, tandis que la monarchie pouvait être sauvée par leur retraite, et par l'accès de cette jeune France de laquelle aujourd'hui les vieux doctrinaires, ces émigrés de la Restauration, se moquent encore. Auguste de Maul incour était une victime des idées qui pesaient alors sur cette jeunesse, et voici comment. Le vidame était encore, à soixante-sept ans, un homme très-spirituel, ayant beaucoup vu, beaucoup vécu, contant bien, homme d'honneur, galant homme, mais qui avait, à Tendroit des femmes, les opinions les plus détestables : il les aimait et les méprisait. Leur honneur^ leurs sentiments ? tarare, bagatelles et momeriesl Près d'elles, il croyait en elles, le ci-devant monstre; il ne les contredisait jamais, et les faisait valoir. Mais, entre amis, quand il en était question, le vidame posait en principe que tromper les femmes, mener plusieurs intrigues de front, devait être toute l'occupation des jeunes gens» qui se fourvoyaient en voulant se mêler d'autre chose dans l'État. ^ Il est fâcheux d'avoir à esquisser un portrait si suranné. N'a-t-il pas figuré partout? et littéralement, n'est-il pas presque aussi usé que celui d'un grenadier de l'Empire? Mais le vidame eut sur la destin^ de M. de Maulincour une influence qu'il était nécessaire de consacrer; il le moralisait à sa manière et voulait le convertir aux doctrines du grand siècle de la galanterie. La douairière, femme tendre et pieuse, assise entre son vidame et Dieu, modèle de grâce et de douceur, mais douée d'une persistance de bon goût qui triomphe de tout à la longue, avait voulu conserver à son petit-ûls les belles illusions de la vie, et l'avait élevé dans les meilleurs principes; elle lui donna toutes ses délicatesses, et en fit un homme timide, un vrai sot en apparence. La sensibilité de ce garçon, conservée pure, ne s'usa point au dehors, et lui resta si pudique, si chatouilleuse, qu'il était vivement offensé par des actions et des maximes auxquelles le monde n'attachait aucune importance. Honteux de sa susceptibilité, le jeune homme la cachait sous une assu-
rance menteuse, et souiîrait en silence; mais il se moquait, avec les autres, de choses que, seul, il admirait. Aussi fut-il trompé, parce que, suivant un caprice assez commun de la destinée, il rencontra dans Tobjet de sa première passion, lui, homme de douce mélancolie et spiritualiste eu amour, une femme qui avait pris en horreur la sensiblerie allemande. Le jeune homme douta de lui, devint rêveur, et se roula dans ses chagrins, en se plaignant de ne pas être compris. Puis, comme nous désirons d*autant plus violemment les choses, qu'il nous est plus difficile de les avoir, il continua d'adoi (jr les femmes avec cette ingénieuse tendresse et ces félines déiicu lusses dont le secret leur appartient et dont peut-être veulentelles gaider le monopole. En effet, quoique les femmes se plaignent d^être mal aimées par les hommes, elles ont néa;imoins peu de goût pour ceux dont Tâme est à demi féminine, toute leur supériorité consiste à faire croire aux hommes qu'ils leur sont inférieurs en amour; aussi quittent-elles assez volontiers un amant, quand il est assez expérimenté pour leur ravir les craintes dont elles veulent se parer, ces délicieux tourments de la jalousie à faux, ces troubles de l'espoir trompé, ces vaines attentes, enfin tout le cortège de leurs bonnes misères de femmes ; eUes ont en horreur les Grandissons. Qu'y a-t-il de plus contraire à leur nature qu'un amour tranquille et parfait? Elles veulent des émotions, et le bonheur sans orages n'est plus le bonheur pour elles. Les âmes féminines assez puissantes pour mettre l'infini dans l'amour constituent d'angéliques exceptions, et sont parmi les femmes ce que sont les beaux génies parmi les hommes. Les grandes pasiions sont rares comme les chefs-d'œuvre. Hors cet amour, il n'y a que des arrangements, des irritations passagères, méprisables, comme tout ce qui est petit.
Au milieu des secrets désastres de son cœur, pendant qu'il cherchait une femme par laquelle il pût être compris, recherche qui, pour le dire en passant, est la grande folie amoureuse de notre époque, Auguste rencontra dans le monde le plus éloigné du sien, dans la seconde sphère du monde d'argent où la haute banque tient le premier rang, une créature parfaite, une de ces femmes qui ont je ne sais quoi de saint et de sacré, qui inspirent tant de respect, que l'amour a besoin de tous les secours d'une longue
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familiarité pour se déclarer. Auguste se livra donc tout entier aux délices de la plus touchante et de la plus profonde des passions, à un amour purement admiratif. Ce fut d'innombrables désirs réprimés, nuances de passion si vagues et si profondes, si fugitives et si fraiq)antes, qu^on ne sait à quoi le» comparer; elles ressemblent à des parfums, à des nuages, à des rayons de soleil, à des ombres, à toat ce qui, dans la nature, peut en un moment briller et disparaître, se raviver et mourir, en laissant au cœur de longues émotions. Dans le moment où Tàme est encore assez jeune pour concevoir la mélancolie, les lointaines espérances, et sait trouver dans la iémme plus qu'une femme, n'est-ce pas le plus grand bonheur qoi puisse échoir à un homme que d'aimer assez pour ressentir plus de joie à toucher un gant blanc, à efiOeurer des cheveux, à écouter une phrase, à jeter un regard, que la possession la plus fougueuse n'en donne à l'amour heureux? Aussi, les gens rebutés, les laides, les malheureux, les amants inconnus, les femmes ou les hommes timides, connaissent-ils seuls les trésors que renferme la voix de la personne aimée. En prenant leur source et leur principe dans l'âme même, les vibrations de l'air chargé de feu mettent si violemment les cœurs en rapport, y portent si lucidement la pensée, et sont si peu menteuses, qu'une seule inflexion est souvent tout un dénoûment. Combien d'enchantements ne prodigue pas au cœur d'un poète le timbre harmonieux d'une voix douce I combien d'idées elle y réveille I quelle fraîcheur elle y répand I L'amour est dans la voix avant d'être avoué par le regard. Auguste, poeA à la manière des amants (il y a les poètes qui sentent et les poètes qui expriment, les premiers sont les plus heureux), Auguste avait savouré toutes ces joies premières si larges, si fécondes. Elle possédait le plus flatteur organe que la femme la plus artificieuse ait jamais souhaité pour pouvoir tromper à son aise ; elle avait cette voix d'argent qui, douce à l'oreille, n'est éclatante que pour le cœur qu'elle trouble et remue, qu'elle caresse en le bouleversant. Et cette femme allait le soir rue Soly, près de la rue Pagevin ; et sa furtive apparition dans une infâme maison venait de briser la plus magnifique des passions I La logique du vidame triompha.
— Si elle trahit son mari, nous nous vengerons, dit Auguste, vni. 1
11 y avait encore de Tamour dans le si... Le doute philosophique de Descartes est une politesse par laquelle il faut toujours honorer la vertu. Dix heures sonnèrent. En ce moment, le baron de Maulincour se rappela que cette femme devait aller au bal dans une maison où il avait accès. Sur-le-champ il s'habilla, partit, arriva, la chercha d'un air sournois dans les salons. Madame de Nucingen, le voyant si affairé, lui dit :
— Vous ne voyez pas madame Jules, mais elle n'est pas encore venue.
— Bonjour, ma chère, dit une voix.
Auguste et madame de Nucingen se retournent. Madame Iules arrivait vêtue de blanc, simple et noble, coiffée précisément avec les marabouts que le jeune baron lui avait vu choisir dans le magasin de fleurs. Cette voix d'amour perça le cœur d'Auguste. S'il avait su conquérir le moindre droit qui lui permît d'être jaloux de cette femme, il aurait pu la pétrifier en lui disant : <( Rue Soly I n Mais, quand lui, étranger, eût mille fois répété ce nom à l'oreille de madame Jules, elle lui aurait avec étonnement demandé ce qu'il voulait dire : il la regarda d'un air stupide.
Pour les gens méchants et qui rient de tout, c'est peut-être un grand amusement que de connaître le secret d'une femme, de savoir que sa chasteté ment, que sa figure calme cache une pensée profonde, qu'il y a quelque épouvantable drame sous son front pur. Mais il y a certaines âmes qu'un tel spectacle contriste réellement, et beaucoup de ceux qui en rient, rentrés chez eux, seuls avec leur conscience, maudissent le monde et méprisent une paAille femme. Tel se trouvait Auguste de Maulincour en présence de madame Jules. Situation bizarre ! il n'existait pas entre eux d'autres rapports que ceux qui s'établissent dans le monde entre gens qui échangent quelques mots sept ou huit fois par hiver, et il lui demandait compte d'un bonheur ignoré d'elle, il la jugeait sans lui faire connaître l'accusation.
Beaucoup de jeunes gens se sont trouvés ainsi, rentrant chez eux, désespérés d'avoir rompu pour toujours avec une femme adorée en secret ; condamnée, méprisée en secret. C'est des monologues inconnus, dits aux murs d'un réduit solitaire, des orages nés et calmés sans être sortis du fond des cœurs, d'admirables scènes du
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monde moral, auxquelles il faudrait un peintre. Madame Jiiiet «lia s'asseoir, en quittant son mari, qui fit le tour du salon. Quand jeUe fut assise, elle se trouva comme gênée, et, tout en causant «vec ja voisine, elle jetait furtivement un regard sur M. Jules Desmarals, son mari, l'agent de change du baron de Nucingen. Voioi TluBtcafe de ce ménage :
M. Desmarets était, cinq ans avant son mariage, j>lacé chtt un agent de change, et n'avait alors pour toute ibrtune que Jes maigres appointements d*un commis. Mais c'était un de ces hommes auxquels le malheur apprend hâtivement les choses de b vie, et qui suivent la ligne droite avec la ténacité d*un insecte voulant arriver à son gîte; un de ces jeunes gens tôtus qui iont les monte devant les obstacles et lassent toutes les patiences par une^patieBoe de cloporte. Ainsi, jeune, il avait toutes les vertus i^ubUcaiw des peuples pauvres : il était sobre, avare de son temps, oiBemi des plaisirs. 11 attendait, La nature lui avait, d'ailleurs, donné te immenses avantages d'un extérieur agréaUe. Son iront calme et pur; la coupe de sa figure placide, mais expressive; «es nMoitasB simples, tout en lui révélait une existence laborieuse et rëàigiée, c:ette haute dignité personnelle qui impose, et cette secrète nobleoBB de cœur qui résiste à toutes les situations. Sa modestie inspirait une sorte de re^a à tous ceux qui le connaissaient. Solitaire d'ailleurs au milieu de Paris, il ne voyait le monde que par échappées», pendant le peu de moments qu'il passait dans le saloa de joo patron, les jours de fête. II y avait chez ce jeune homme, comme cdiex la plupart des gens qui vivent ainsi, des passions d'une étonnante profondeur ; passions trop vastes pour se .compsometlie jamais dans de petits incidents. Son peu de fortune Tohl^feait à une vie austère, et il domptait ses fantaisies par de gnands Isa- ^aux. Après avoir pàli sur les chii&es, il se délassai! en eaif^aal ^vec obstination d'acquérir cet ensemble de connaissances, iMyonrd*hui nécessaires à tout homme qui veut se faire remarquer dans le monde, dans le commerce, au barreau, dans la politique ou dans les lettres. Le seul écueil que rencontrent ces belles &mes est leur probité même. Voient-ils une pauvre fille, ils s'en amourachenâ, Yépousent, et usent leur existence à se débattre entre la misère et J^amour. La plus belle ambition s'éteint dans le livre de dépense du
ménage. Jules Desmarets donna pleinement dans cet écueil. Un soir, il vit chez son patron une jeune personne de la plus rare beauté. Les malheureux privés d'affection, et qui consument les belles heures de la jeunesse en de longs travaux, ont seuls le secret des rapides ravages que fait une passion dans leurs cœurs désertés, méconnus. Ils sont si certains de bien aimer, toutes leurs forces se concentrent si promptement sur la femme de laquelle ils s^éprennent, que, près d'elle, ils reçoivent de délicieuses sensations en n'en donnant souvent aucune. Cest le plus flatteur de tous les égoîsmes pour la femme qui sait deviner cette apparente immobilité de la passion et ces atteintes si profondes, qu'il leur faut quelque temps pour reparaître à la surface humaine. Ces pauvres gens, anachorètes au sein de Paris, ont toutes les jouissances des anachorètes, et peuvent parfois succomber à leurs tentations; mais, plus souvent trompés, trahis, mésentendus, il leur est rarement permis de recueillir les doux fruits de cet amour qui, pour eux, est toujours comme une fleur tombée du cièl. Un sourire de sa femme, une seule inflexion de voix, suffirent à Jules Desmarets pour concevoir une passion sans bornes. Heureusement, le feu concentré de cette passion secrète se révéla naïvement à celle qui l'inspirait. Ces deux êtres s'aimèrent alors religieusement. Pour tout exprimer en un mot, ils se prirent sans honte tous deux par la main, au milieu du monde, comme deux enfants, frère et sœur, qui veulent traverser une foule où chacun leur fait place en les admirant. La jeune personne était dans une de ces circonstances affreuses où régoisme a placé certains enfants. Elle n'avait pas d'état civil, et son noîn de Clèmenu, son ftge, furent constatés par un acte de notoriété publique. Quant à sa fortune, c'était peu de chose. Jules Desmarets fut l'homme le plus heureux en apprenant ces malheurs. Sî Qémence eût appartenu à quelque famille opulente, il aurait désespéré de l'obtenir; mais elle était une pauvre enfant de l'amour, le fruit de quelque terrible passion adultérine : ils s'épousèrent. Là commença pour Jules Desmarets une série d'événements heureux. Chacun envia son bonheur, et ses jaloux l'accusèrent dès lors de n'avoir que du bonheur, sans faire la part à ses vertus ni à son courage. Quelques jours après le mariage de sa fille, la mère de Clémence, qui, dans le monde, passait pour en être la marraine.
BISTOIRB DES TREIZE.
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dit à Jules Desmarets d'acheter une charge d'agent de change, en promettant de lui procurer tous les capitaux nécessaires. En ce moment, ces charges étaient encore à un prix modéré. Le soir, dans le salon même de son agent de change, un riche capitaliste proposa, sur la recommandation de cette dame, à Jules Desmarets, le plus avantageux marché qu'il fût possible de conclure, lui donna aatant de fonds qu'il lui en fallait pour exploiter son privilège, et, le lendemain, l*heureux commis avait acheté la charge de son patron. En quatre ans, Jules Desmarets était devenu l'un des plus riches particuliers de sa compagnie; des clients considérables vinrent augmenter le nombre de ceux que lui avait légués son prédécesseur. Il ins))irait une confiance sans bornes, et il lui était impos* sible de méconnaître, dans la manière dont les affaires se présentent à lui, quelque influence occulte due à sa belle-mère ou à «ine protection secrète qu'il attribuait à la Providence. Au bout de la troisième année, Clémence perdit sa marraine. En ce moment, Bf . Jules, que l'on nommait ainsi pour le distinguer de son frère ^Iné, qu'il avait établi notaire à Paris, possédait environ deux cent mille livres de rente. Il n'existait pas dans Paris un second exemple bonheur dont jouissait ce ménage. Depuis cinq ans, cet amour «xceptionnel n'avait été troublé que par une calomnie dont M. Jules ^Ira la plus éclatante vengeance. Un de ses anciens camarades attribuait à madame Jules la fortune de son mari, qu'il expliquait ^gfar une haute protection chèrement achetée. Le calomniateur fut ^ué eu duel. La passion profonde des deux époux l'un pour l'autre, ^t qui résistait au mariage, obtenait dans le monde le plus grand ^^ccès, quoiqu'elle contrariât plusieurs femmes. Le joli ménage ^tait respecté, chacun le fêtait. On aimait sincèrement M. et madame Jules, peut-^tre parce qu'il n'y a rien de plus doux à voir ^ue des gens heureux; mais ils ne restaient jamais longtemps dans S. es salons, et s'en sauvaient impatients de gagner leur nid à tire- ^â*aile comme deux colombes égarées. Ce nid était, d'ailleurs, un ^rand et bel hôtel de la me de Ménars, où le sentiment des arts tem- ;pér^t ce luxe que la gent financière continue à étaler traditionnellement, et où les deux époux recevaient magnifiquement, quoique les obligations du monde leur convinssent peu. Néanmoins, ^ules subissait le monde, sachant que, tôt ou tard, une famille en
n SCBNBS DE LA TIE PARISIENNE.
a; besDîa ; mais sa femme et lui s'y trouvaient toujours comme des plaates de serre au milieu d'un orage. Par une délicatesse bien natin*eile, Inies avait caché soigneuaemeat à sa femme et la calomaie et la mort du calomniateur qui avait failli troubler leur félicité» Madame Jules était portée, par sa nature artiste et délicate, à aimer te luxe. Malgré la terrible leçon du duel, quelques femmes imprudentes se disaient à l'oreille que madame Jules devait se troorer souvent gênée. Les vingt mille francs que lui accordait son mari pour sa toilette et pour ses fantaisies ne pouvaient pas, aoTvaiit leurs calculs, sufl^ à ses dépenses. En effet, on la troumi souvent bien plus élégante, ches elle, qu'dle ne l'était pour aller dans le monde. Elle aimait à ne se parer que pour son mari, tmdant lui prouver ainsi que, pour elle, il était plus que le monde. AuMMir vrai, amour pur, heureux surtout, autant que le peut être on amour publiquement clandestin. Aussi M. Jules, toujours amant, plus amoureux chaque jour, heureux de tout près de sa femme, iBême de ses caprices, était-il inquiet de ne pas lui en voir, comme si c*eôt été le s3n3iptAme de quelque maladie. Auguste de Maulineonr avait en le malheur de se heurter contre cette passion, et de fl^fp^endre de cette femme à en perdre la tête. Cependant, quoiqsk*i\ port&t en son cœur un amour si sublime, il n'était pas ridicule. 11 se laissaitaller à toutes les exigences des mœurs militaires; mab il avait constamment, même en buvant un verre de vin de Champagne, cet air rêveur, ce silencieux dédain de l'existence, cette figure nébuleuse qu'ont, à divers titres, les gens blasés, les gens pen satisfaits d'une vie creuse, et ceux qui se croient poitrinaires ou se gratifient d'une maladie au cœur. Aimer sans espoir, être dégoûté de la vie, constituent aujourd'hui des positions flsdales. Or, la tentative de violer le cœur d'une souveraine donnerait peut-être plus d'espérances qu'un amour follement conçu pour une femme heureuse. Aussi Maulincour avait-il des raisons suffisantes pour rester grave et morne. Une reine a encore la vanité de sa puissance, elle a contre elle son élévation; mais une bourgeoise religieuse est comme un hérisson, comme une huître, dans leurs mdes enveloppes.
En ce moment, le jeune officier se trouvait près de sa maîtresse anonyme, qui ne savait certes pas être doublement infidèle. Ma-
HISTOIRE DES TREIZE
sa
dame Jules était là, naïvement posée, comme la femme la moins artificieuse du monde, douce, pleine d'une sérénité majestueuse. Quel abîme est donc la nature humaine? Avant d'entamer la conversation, le baron regardait alternativement et cette femme et son mari. Que de réflexions ne fit-il pasi 11 recomposa toutes les Nuits d'Young en un moment. Cependant, la musique retentissait dans les appartements, la lumière y était versée par mille bougies, c'était un bal de banquier, une de ces fêtes insolentes par lesquelles ce monde d'or mat essayait de narguer les salons d'or moulu où riait la bonne compagnie du faubourg Saint-Germain, sans prévoir qu'un jour la banque envahirait le Luxembourg et s'assiérait sur le trône. Les conspirations dansaient alors, aussi insouciantes des futures faillites du pouvoir que des futures faillites de la banque. Les salons dorés de M. le baron de Nucingen avaient cette animation particulière que le monde de Paris, joyeux «n apparence du moins, donne aux fêtes de Paris. Là, les hommes <le talent communiquent aux sots leur esprit, et les sots leur comjnuniquent cet air heureux qui les caractérise. Par cet échange, tout s'anime. Mais une fête de Paris ressemble toujours un peu à un feu d'artifice : esprit, coquetterie, plaisir, tout y brille et 'éteint comme des fusées. Le lendemain, chacun a oublié son esprit, ses coquetteries et son plaisir.
— Eh quoi! se dit Auguste en forme de cx>nclusion, les femmes ^nt donc telles que le vidame les voit? Certes, toutes celles qui ^lansent ici sont moins irréprochables que ne le parait madame Jules, et madame Jules va rue Soly.
La rue Soly était sa maladie, le mot seul lui crispait le cœur.
— Madame, vous ne dansez donc jamais? lui demanda-t-il.
— Voici la troisième fois que vous me faites cette question depuis le conmiencement de l'hiver, dit-elle en souriant.
— Mais vous ne m'avez peut-être jamais répondu.
— Cela est vrai.
— Je savais bien que vous étiez fausse, comme le sont toutes les "femmes...
Et madame Jules continua de rire.
— Écoutez, monsieur, si je vous disais la véritable raison, elle vous paraîtrait ridicule. Je ne pense pas qu'il y ait fausseté à ne
pas dire des secrets dont le monde a Thabitade de se moquer.
— Tout secret veut, pour être dit, une amitié de laquelle je ne suis sans doute pas digne, madame. Mais vous ne sauriez avoir que de nobles secrets, et me croyez-vous donc capable de plaisanter sur des choses respectables?
— Oui, dit-elle, vous, comme tous les autres, vous riez de nos sentiments les plus purs; vous les calomniez. D'ailleurs, je n'ai pas de secrets. J'ai le droit d'aimer mon mari à la face du monde, je le dis, j'en suis orgueilleuse; et, si vous vous moquez de moi en apprenant que je ne danse qu'avec lui, j'aurai la plus mauvaise opinion de votre cœur.
— Vous n'avez jamais dansé, depuis votre mariage, qu'avec votre mari?
— Oui, monsieur. Son bras est le seul sur lequel je me sois appuyée, et je n'ai jamais senti le contact d'aucun autre homme.
— Votre médecin ne vous a pas môme tàté le pouls?
— Eh bien, voilà que vous vous moquez.
— Non, madame, je vous admire parce que je vous comprends. Mais vous laissez entendre votre voix, mais vous vous laissez voir, mais... enfin, vous permettez à nos yeux d'admirer...
— Âhl voilà mes chagrins, dit-elle en l'interrompant. Oui, j'aurais voulu qu'il fût possible à une femme mariée de vivre avec son mari comme une maîtresse vit avec son amant; car, alors...
— Alors, pourquoi étiez-vous, il y a quelques heures, à pied, déguisée, rue Soly?
— Qu'est-ce que c'est que la rue Soly? lui demanda-t-elle.
Et sa voix si pure ne laissa deviner aucune émotion, et aucun trait ne vacilla dans son visage, et elle ne rougit pas, et elle resta calme.
— Quoi I vous n'êtes pas montée au second étage d'une maison située rue des Vieux-Augustins, au coin de la rue Soly? Vous n'aviez pas un fiacre à dix pas, et vous n'êtes pas revenue rue de Richelieu, chez la fleuriste, où vous avez choisi les marabouts qui parent maintenant votre tête?
— Je ne suis pas sortie de chez moi ce soir.
En mentant ainsi, elle était impassible et rieuse, elle s'éventait; mais qui eût eu le droit de passer la main sur sa ceinture, au
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milieu du dos, Taurait peut-être trouvée humide. En ce moment, Auguste se souvint des leçons du vidame.
— C'était alors une personne qui vous ressemble étrangement, ajouta4^ d'un air crédule.
— Alonsieur, dit-elle, si vous êtes capable de suivre une femme et de surprendre ses secrets, vous me permettrez de vous dire que cela est mal, très-mal, et je vous fais Thonneur de ne pas vous croire.
Le baron s'en alla, se plaça devant la cheminée, et parut pensif. Il baissa la tête; mais son regard était attaché sournoisement sur madame Jules, qui, ne pensant pas au jeu des glaces, jeta sur lui deux ou trois coups d*œil empreints de terreur. Madame Jules fît un signe à son mari, dont elle prit le bras en se levant pour se promener dans les salons. Quand elle passa près de M. de Maulincoor, celui-d, qui causait avec un de ses amis, dit à haute voix, cx>inme s^il répondait à une interrogation :
— (Test une femme qui ne dormira certes pas tranquillement «tte nuit...
Madame Jules s'arrêta, lui lança un regard imposant plein de mépris, et continua sa marche, sans savoir qu'un regard de plus, s'il était surpris par son mari, pouvait mettre en question et son Sx>oheur et la vie de deux hommes. Auguste, en proie à la rage ^u'il étouffa dans les profondeurs de son âme, sortit bientôt en jurant de pénétrer jusqu'au cœur de cette intrigue. Avant de partir,
chercha madame Jules aûn de la revoir encore ; mais elle avait ^li6|)aru. Quel drame jeté dans cette jeune tète éminemment roma* ^esque, comme toutes celles qui n'ont point connu l'amour dans moute l'étendue qu'elles lui donnent 1 11 adorait madame Jules sous mine nouvelle forme, il l'aimait avec la rage de la jalousie, avec M^es délirantes angoisses de l'espoir. Infidèle à son mari, cette :Semme devenait vulgaire. Auguste pouvait se livrer à toutes les "Sélicités de l'amour heureux, et son imagination lui ouvrit alors Vimmense carrière des plaisirs de la possession. Enfin, s'il avait X>erdu l'ange, il retrouvait le plus délicieux des démons. Il se o>ucha, faisant mille châteaux en Espagne, justifiant madame Jules par quelque romanesque bienfait auquel il ne croyait pas. Puis il résolut de se vouer entièrement, dès le lendemain, à la recherche
t6 SCÈNES DE LÀ VIE PARISIENNE.
des causes, des intérêts du nœud que cachait ce mystère. C'était un roman à lire; ou mieux, un drame à jouer, et dans lequel il avait son rôle.
Une bien belle chose , est le métier d'espion, quand on le fait pour son compte et au profit d'une passion. N'est-ce pas se donner les plaisirs du voleur en restant honnête homme? Maia il faut se résigner à bouillir de colère, à rugir d'impatience, à se glacer les pieds dans la boue, à transir et à brûler, à dévorer de fausses espérances. Il faut aller, sur la foi d'une indication, vers un but ignoré, manquer son coup, pester, 3'improviser à soi-même des élégies, des dithyrambes, s'exclamer niaisement devant un passant inoffensif qui vous admire ; puis renverser des bonnes femmes et leurs paniers de pommes, courir, se reposer, rester devant une croisée, faire mille suppositions... Mais c'est la chasse, la chasse dans Paris, la chasse avec tous ses accidents, moins les chiens, le fusil et le taïaut I H n'est de comparable à ces scènes que celles de la vie des joueurs. Puis besoin est d'un cœur gros d'amour et de vengeance pour s'embusquer dans Paris, comme un tigre qui veut sauter sur sa proie, et pour jouir alors de tous les accidents de Paris et d'un quartier, en leur prêtant un intérêt de plus que celui dont ils abondent déjà. Alors, ne faut-il pas avoir une âme multiple? n'est-ce pas vivre de mille passions, de mille sentiments ensemble ?
Auguste de Maulincour se jeta dans cette ardente existence avec amour, parce qu'il en ressentit tous les malheurs et tous les plaisirs. Il allait déguisé, dans Paris, veillait à tous les coins de la rue Pagevin ou de la rue des Vieux-Âugustins. Il courait comme un chasseur de la rue de Ménars à la rue Soly, de la rue Soly à la rue de Ménars, sans connaître ni la vengeance, ni le prix dont seraient ou punis ou récompensés tant de soins, de démarches et de ruses I Et, cependant, il n'en était pas encore arrivé à cette impatience qui tord les entrailles et fait suer; il flânait avec espoir, en pensant que madame Jules ne se hasarderait pas pendant les premiers jours à retourner là où elle avait été surprise. Aussi avait* il consacré ces premiers jours à s'initier à tous les secrets de la rue. Novice en ce métier, il n'osait questionner ni le portier, ni le cordonnier de la maison dans laquelle venait madame Jules; mais
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ii espérait pouvoir se créer an observatoire dans la maison sitaée en face de l'appartement mystérieux. Il étudiait le terrain, il voulait concilier la prudence et l'impatience, son amour et le secret.
Dans les premiers jours du mois de mars, au milieu des plans qu^il méditait pour frapper un grand coup, et en quittant son échiquier après une de ces factions assidues qui ne lui avaient encore nen appris, il s'en retournait vers quatre heures à son hôtel, où rappelait une affaire relative à son service, lorsqu'il fut pris, rue Goquillière, par une de ces belles pluies qui grossissent tout à coup les ruisseaux, et dont chaque goutte fait cloche en tombant sur les (laques d'eau de la voie publique. Un fantassin de Paris est alors obligé de s'arrêter tout court, de se réfugier dans une boutique ou dans un café, s'il est assez riche pour y payer son hospitalité forcée; ou, selon l'urgence, sous une porte cochëre, asile des gens pauvres ou mal mis. Gomment aucun de nos peintres n'a-t-il pas encore essayé de reproduire la physionomie d'un essaim de Parisiens groupés, par un temps d'orage, sous le porche humide d'une maison? Où rencontrer un plus riche tableau? N'y a-t-il pas d'abord le piéton rêveur ou philosophe qui observe avec plaisir, soit les raies faites par la pluie sur le fond grisâtre de l'atmosphère, espèce de ciselures semblables aux jets capricieux des filets de verre ; soit les tourbillons d'eau blanche que le vent roule en poussière lumineuse sur les toits; soit les capricieux dégorgements des tuyaux pétillants, écumeux; enfin mille autres riens admirables, étudiés avec délices par les flâneurs, malgré les coups de balai dont les régale le maître de la loge? Puis il y a le piéton causeur qui se plaint et converse avec la portière, quand elle se pose sur son balai comme un grenadier sur son fusil ; le piéton indigent, fantastiquement collé sur le mur, sans nul souci de ses haillons habitués au contact des rues; le piéton savant qui étudie, épelle ou lit les affiches sans les achever ; le piéton rieur qui se moque des gens auxquels il arrive malheur dans la rue, qui rit des femmes crottées et fait des mines à ceux ou celles qui sont aux fenêtres ; le piéton silencieux qui regarde à toutes les croisées, à tous les étages ; le piéton industriel, armé d'une sacoche ou muni d'un paquet, traduisant la pluie par profits et pertes; le piéton aimable, qui arrive comme un obus, en disant : « Ah! quel temps, mes-
sieurs! » et qui salue tout le monde; enfin, le vrai bourgeois de Paris, homme à parapluie, expert en averses, qui a prévu celle-ci, sorti malgré l'avis de sa femme, et qui s'est assis sur la chaise du portier. Selon son caractère, chaque membre de cette société fortuite contemple le ciel, s*en va sautillant pour ne pas se crotter, ou parce qu'il est pressé, ou parce qu'il voit des citoyens marchant malgré vent et marée, ou parce que, la cour de la maison étant humide et catarrhalement mortelle, la lisière, dit un proverbe, est pire que le drap. Chacun a ses motifs. Il ne reste que le piéton prudent, l'homme qui, pour se remettre en route, épie quelques espaces bleus à travers les nuages crevassés.
M. de Maulincourt se réfugia donc, avec toute une famille de piétons, sous le porche d'une vieille maison dont la cour ressemblait à un grand tuyau de cheminée. Il y avait le long de ces murs plâtreux, salpétrés et verdâtres, tant de plombs et de conduits, et tant d'étages dans les quatre corps de logis, que vous eussiez dit les cascatelles de Saint-Cloud. L'eau ruisselait de toutes parts; elle bouillonnait, elle sautillait, murmurait; elle était noire, blanche, bleue, verte; elle criait, elle foisonnait sous le balai de la portière, vieille femme édentée, faite aux orages, qui semblait les bénir et qui poussait dans la rue mille débris dont l'inventaire curieux révélait la vie et les habitudes de chaque locataire de la maison. C'était des découpures d'indienne, des feuilles de thé, des pétales de fleurs artificielles, décolorées, manquées; des éplu* chures de légumes, des papiers, des fragments de métal. A chaque coup de balai, la vieille femme mettait à nu l'àme du ruisseau, cette fente noire, découpée en cases de damier, après laquelle s'acharnent les portiers. Le pauvre amant examinait ce tableau, l'un des milliers que le mouvant Paris offre chaque jour; mais il l'examinait machinalement, en homme absorbé par ses pensées, lorsqu'on levant les yeux il se trouva nez à nez avec un homme qui venait d'entrer.
C'était, en apparence du moins, un mendiant, mais non pas le mendiant de Paris, création sans nom dans les langages humains; non, cet homme formait un type nouveau frappé en dehors de toutes les idées réveillées par le mot de mendiant. L'inconnu ne se distinguait point par ce caractère originalement parisien qui nous
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saisit assez souvent dans les malheureux que Gharlet a représentés parfois, avec un rare bonheur d*observation : c'est de grossières ûgures roulées dans la boue, à la voix rauqne, au nez rougi et bulbeux, à la bouche dépourvue de dents, quoique menaçante; humbles et terribles, chez lesquelles Tintelligence profonde qui brille dans les yeu^ semble être un contre-sens. Quelques-uns de ces vagabonds effrontés ont le teint marbré, gercé, veiné; le front couvert de rugosités; les cheveux rares et sales, comme ceux d'une perruque jetée au coin d'une borne. Tous gais dans leur dégradation, et d^pradés dans leurs joies, tous marqués du sceau de la débauche, jettent leur silence comme un reproche; leur attitude révèle d'effrayantes pensées. Placés entre le crime et l'aumône, ils n'ont plus de remords, et tournent prudemment autour de Téchafoud sans y tomber, innocents au milieu du vice, et vicieux au milieu de leur innocence. Ils font souvent sourire, mais font toujours penser. L*un vous représente la civilisation rabougrie, il comprend tout : l'honneur du bagne, la patrie, la vertu ; puis c'est la malice du crime vulgaire, et les finesses d'un forfait élégant. L'autre est résigné, mime profond, mais stupide. Tous ont des velléités d'ordre et de travail, mais ils sont repoussés dans leur fange par une société qui ne veut pas s'enquérir de ce qu'il peut y avoir de poètes, de grands hommes, de gens intrépides et d'orgam'salions magnifiques parmi les mendiants, ces bohémiens de Paris; :peaple souverainement bon et souverainement méchant, comme ^tontes les masses qui ont souffert; habitué à supporter des maux :inou!s, et qu'une fatale puissance maintient toujours au niveau de 3a boue. Ils ont tous un rêve, une espérance, un bonheur : le jeu, la loterie ou le vin. 11 n'y avait rien de cette vie étrange dans le ^personnage collé fort insouciamment sur le mur, devant M. de Jidaulinconr, comme une fantaisie dessinée par un habile artiste derrière quelque toile retournée de son atelier. Cet homme, long ^t sec, dont le visage plombé trahissait une pensée profonde et glaciale, séchait la pitié dans le cœur des curieux par une attitude :i>leine d'ironie et par un regard noir qui annonçaient sa prétention traiter d'égal à égal avec eux. Sa figure était d'un blanc sale, et son crâne ridé, dégarni de cheveux, avait une vague ressemblance ^vec un quartier de granit. Quelques mèches plates et grises, pla-
oées de chaque côté de sa tête, descendaîeat sur le collet de son babil crasseux et boutonné jusqu'au cou. Il ressemblait tout à la fois à Voltaire et i doo Quichotte; il était railleur et mélancolique, plein de méf»is« de philosophie, mais à demi aliéné. Il paraissait ne pas avoir de chemise. Sa barbe était longue. Sa méchante cravate noire tout usée, déchirée, laissait voir un cou protubérant, fortement sillonné, composé de veines grosses comme des cordes. Un large cercle brun, meurtri, se dessinait sous chacun de ses yeux. Il semblait avoir au moins scMxante ans. Ses mains étaient blanches ^ propres. Il portait des bottes éculées et percées. Son pantalon bleu, raccommodé en plusieurs endroits, était blandii par une espèce de duvet qui le rendait ignoble à voir. Soit que ses vftements mouillés exhalassmt une odeur fâide, soit qu^fl eût à rétat normal cette senteur de misère qu'ont les uudis parisiens, de même que les bureaux, les sacristies et les hospices ont la leur, gofti iétide ec rance, dont rien ne saurait donner lldée, les voisins de cet homme quittèrent leurs places et le laissèrent seul ; fl jeta sur eux, puis reporta sur Tofficier son regard calme et sans expression, le regard si câèbre de M. de Talleyrand, coap d^cefl terne et sans chaleur, espèce de To9e impénétrable, sous lequel une àme forte cadie de profond» émotions et les plus exacts calculs sur les hommes, les choses et les événements. Aucun pU de son visage ne se creusa. Sa bouche et son front furent impassibles; mais ses jeux s*abaissèrent par un mouvement d*une lenteur noble et presque tragique. U y eut enfin tout un drame dans le mouvement de ses paupières flétries.
L'aspect de cette figure stc^que fit naiire chez M. de Maulincour Tune de ces rêveries vagabondes qui commencent par une interrogation vulgaire et finissent par comprendre tout un monde de pensées. L'orage était passé. M. de Maulincour n'aperçut plus de œt bomnie que le pan de sa redingote qui Crûlait la borne; mais, en quittant sa place pour s'en aller, il trouva sous ses pieds une lettre qui venait de tomber, et devina qu'elle appartenait à l'incoona, en lui voyant remettre dans sa poche un foulard dont il venait de se servir. L*olfider, qui prit la !e;ire pour U lui rendre, M lut invowintairement l'adresse :
HISTOIRB DES TREIZE.
A Mosieur
Mosieur Ferragusse, Rue des Grands-Augustains, au coing de la rue Soly.
Pabis.
La lettre ne portait aucan timbre, et rindication empêcha M. de Maulincour de la restituer; car il y a peu de passions qui ne deviennent improbes à la longue. Le baron eut un pressentiment de l'opportunité de cette trouvaille, et voulut, en gardant la lettre, se donner le droit d'entrer dans la maison mystérieuse pour y venir la rendre à cet homme, ne doutant pas qu'il ne demeurât dans la maison suspecte. Déjà des soupçons, vagues comme les premières lueurs du jour, lui faisaient établir des rapports entre cet homme et madame Jules. Les amants jaloux supposent tout; et c'est en supposant tout, en choisissant les conjectures lesj)lus probables que les juges, les espions, les amants et les observateurs devinent la vérité qui les intéresse.
— Est-ce à lui la lettre? est-elle de madame Jules?
Mille questions ensemble lui furent jetées par son imagination inquiète; mais, aux premiers mots, il sourit. Voici textuellement, dans la splendeur de sa phrase naïve, dans son orthographe ignoble, cette lettre, à laquelle il était impossible de rien ajouter, dont il ne fallait rien retrancher, si ce n'est la lettre môme, mais qu'il a été nécessaire de ponctuer en la donnant. 11 n'existe dans l'original ni virgules, ni repos indiqué, ni même de points d'exclamation; fait qui tiendrait à détruire le système des points par lesquels les auteurs modernes ont essayé de peindre les grands désastres de toutes les passions :
« Henry,
» Dans le nombre des sacriûsses que je m'étais imposée a votre égard ce trouvoit ce lui de ne plus vous donner de mes nouvelles; mais une voix irrésistible mordonne de vous faire connettre vos crimes en vers moi. Je sais d'avance que votre ame an durcie dans le vice ne daignera pas me pleindre. Votre cœur est sour à la censibilité. Ne Tét-il pas aux cris de la nature? mais peu importe : je
dois vous apprendre jusqu'à quelle poiog vous vous êtes rendu coupable et Terreur de la position où vous m* avez mis. Henry, vous saviez tout ce que j'ai souffert de ma première faute et vous avez pu mé plonger dans le même malheur et m*abendonner à mon desespoir et à ma douleur. Oui, je la voue, la croyence que javoit d'être aimée et d'être estimée de vou m'avait donné le couraje de suporter mon sort. Mais aujourd'hui que me reste-t-il? ne m'avez vous pas fai perdre tout ce que j'avoit de plus cher, tout ce qui m^attachait à la vie : parans, amis, onneur, réputations, je vous ai tout sacrifiés et il ne me reste que l'oprobre, la honte et, je le dis sans rougire, la misère. Il ne manquai à mon malheur que la sertitude de votre mépris et de votre aine ; maintenant que je Té, j'orai le couraje que mon projet exije. Mon parti est pris et l'honneur de ma famille le commande : je vais donc mettre un terme à mes souffransses. Ne faites aucune réflaictions sur mon projet, Henry. Il est affreux, je le sais, mais mon état m'y forsse. Sans secour, sans soutien, sans un ami pour me consoler, puije vivre? non. Le sort en a désidé. Ainci dans deux jours, Henry, dans deux jours Ida ne cera plus digne de votre estime; mais recevez le serment que je vous fais d'avoir ma conscience tranquille, puisque je n'ai pas sésé d'être digne de votre amitié. 0 Henry, mon ami, car je ne changerai jamais pour vous, promettez-moi que vous me pardonnerèz la carrier que je vait embrasser. Mon amour m'a donné du courage, il me soutiendra dans la vertu. Mon cœur d'ailleur plain de ton image cera pour moi un préservatife contre la séduction. N'oubliez jamais que mon sort est votre ouvrage, et jugezvous. Puice le ciel ne pas vous punir de vos crimes, c'est à genoux que je lui demende votre pardon, car je le sens, il ne me manquerai plus à mes maux que la douleur de vous savoir malheureux. Malgré le dénument où je me trouve, je refuserai tout èspec de secour de vous. Si vous m'aviez aimé, j'orai pu les recevoir comme venent de la mitié, mais un bienfait exité par la pitié, mon âme le repousse et je cerois plus lâche en les resevent que celui qui me le proposerai. J'ai une grâce a vous demander. Je ne sais pas le temps que je dois rester chez madame Meynardie, soyez assez généreux d'éviter di paroi tre devant moi. Vos deux dernier visites mon fait un mal dont je me résentirai longtemps : je ne
HISTOIRE DES TREIZE
veux point entrer dans des détailles sur votre condhuite à ce sujet. Vous me haisez, ce mot est gravé dans mon cœur et la glassé défroit. Hélas ! c*est au moment où j*ai besoin de tout mon courage que toutes mes facultés ma bandonnent, Henry, mon ami, avant que j*aie mis une barrier entre nous, donne moi une dernier preuve de ton estime : écris-moi , répons moi , dis moi que tu mestime encore quoique ne m' aimant plus. Malgré que mes yeux soit toujours dignes de rencontrer les vôtres, je ne sollicite pas cTentrevue : je crains tout de ma faiblesse et de mon amour. Mais de grâce écrivez moi un mot de suite, il me donnera le courage dont j*ai besoin pour supporter mes adversités. Adieu Toteur de tous mes maux, mais le seul ami que mon cœur ai choisi et qu'il n'ooblira jamais.