‹ Œuvres complètes. Éd définitive (volume 2)Chapitre 3 sur 26 · IDA · texte numérisé non relu

IDA

Cette vie de jeune fille dont Tamour trompé, les joies funestes, les douleurs, la misère et Tépouvantable résignation étaient ré- ' sumés en si peu de mots; ce poème inconnu, mais essentiellement parisien, écrit dans cette lettre sale, agirent pendant un moment sur M. de Maulincour, qui finit par se demander si cette Ida ne serait pas une parente de madame Jules, et si le rendez-vous du soir, duquel il avait été fortuitement témoin, n'était pas nécessité par quelque tentative charitable. Que le vieux pauvre eût séduit Ida?... cette séduction tenait du prodige. En se jouant dans le labyrinthe de ses réflexions qui se croisaient et se détruisaient Tune par l'autre, le baron arriva près de la rue Pagevin, et vit un fiacre arrêté dans le bout de la rue des Vieux-Âugustins qui avoisine la rue Montmartre. Tous les fiacres stationnés lui disaient quelque chose.

— Y serdit-ellef pensa-t-il.

Et son cœur battait par un mouvement chaud et fiévreux. Il poussa la petite porte à grelot, mais en baissant la tête et en obéissant à une sorte de honte, car il entendait une voix secrète qui lui disait : a Pourquoi mets- tu le pied dans ce mystère? »

Il monta quelques marches, et se trouva nez à nez avec la vieille portière.

— H. FerragusT

nu. 3

— Connais pas...

— (Comment! M. Ferragiis ne demeure pas ici?

— Nous n'avons pas ça dans la maison.

— Mais, ma bonne femme...

— Je ne suis pas une bonne femme , monsieur, je suis concierge.

— Mais, madame, reprit le baron, j'ai une lettre à remettre à M. Ferragus.

— Âh I si monsieur a une lettre, dit-elle en changeant de ton, la chose est bien différente. Voulez-vous la faire voir, votre lettre?

Auguste montra la lettre pliée. La vieille hocha la tête d*un air de doute, hésita, sembla vouloir quitter sa loge pour aller instruire le mystérieux Ferragus de cet incident imprévu ; puis elle dit :

— Eh bien, montez, monsieur. Vous devez savoir où c'est...

Sans répondre à cette phrase, par laquelle cette vieille rusée pouvait lui tendre un piège, l'officier grimpa lestement l'escalier, et sonna vivement à la porte du second étage. Son instinct d'amant lui disait : « Elle est là. »

L'inconnu du porche, le Ferragus ou Voteur des maux d'Ida, ouvrit lui-même. Il se montra vêtu d'une robe de chambre à fleurs, d'un pantalon de molleton blanc, les pieds chaussés de jolies pantoufles en tapisserie, et la tête débarbouillée. Madame Jules, dont la tête dépassait le chambranle de la porte de la seconde pièce, pâlit et tomba sur une chaise.

— Qu'avez- vous, madame? s'écria l'officier en s' élançant vers elle.

Mais Ferragus étendit le bras et rejeta vivement l'officieux en arrière par un mouvement si sec, qu'Auguste crut avoir reçu dans la poitrine un coup de barre de fer.

— Arrière, monsieur! dit cet homme. Que nous voulez-vous? Vous rôdez dans le quartier depuis cinq ou six jours. Seriez-vous un espion?

— Êtes-vous M. Ferragus? dit le baron.

— Non, monsieur.

— Néanmoins, reprit Auguste, je dois vous remettre ce papier, que vous avez perdu sous la porte de la maison où nous étions tous deux pendant la pluie.

HISTOIRE DES TREIZE

En parlant et en tendant la lettre à cet homme, le baron ne put s'empêcher de jeter un coup d'œil sur la pièce où le recevait Ferragus. Il la trouva fort bien décorée, quoique simplement. Il y avait du feu dans la cheminée ; tout auprès était une table servie plus somptueusement que ne le comportaient l'apparente situation de cet homme et la médiocrité de son loyer. Enfin, sur mie causeuse de la seconde pièce, qu'il lui fut possible de voir, il aperçut un tas d'or, et entendit un bruit qui ne pouvait être produit que par des pleurs de femme.

— Ce papier m'appartient, je vous remercie, dit l'inconnu en se toaroant de manière à faire comprendre au baron qu'il désirait le renvoyer aussitôt.

Trop curieux pour faire attention à l'examen profond dont il était l'objet, Auguste ne vit pas des regards h demi magnétiques par lesquels l'inconnu semblait vouloir le dévorer; mais, s'il eût rencontré cet œil de basilic, il aurait compris le danger de sa position. Trop passionné pour penser à lui-même, Auguste salua, descendit, et retourna chez lui, en essayant de trouver un sens dans la réunion de ces trois personnes : Ida, Ferragus et madame Jules; occupation qui, moralement, équivalait à chercher l'arrangement des morceaux de bois biscornus du casse-tête chinois, sans avoir la clef du jeu. Mais madame Jules l'avait vu, madame Jules venait là, madame Jules lui avait menti. Maulincour se proposa d'aller rendre une visite à cette femme le lendemain, elle ne pouvait pas refuser de le voir, il s'était fait son complice, il avait les pieds et les mains dans cette ténébreuse intrigue; il tranchait déjà du sultan, et pensait à demander impérieusement à madame Jules de lui révéler tons ses secrets.

En ce temp&-là, Paris avait la fièvre des constructions. Si Paris est un monstre, il est assurément le plus maniaque des monstres, n s'éprend de mille fantaisies : tantôt il bâtit comme un grand seigneur qui aime la truelle ; puis il laisse sa truelle et devient militaire ; il s'habille de la tête aux pieds en garde national, fait l'exercice et fume; tout à coup, il abandonne les répétitions militaires et jette son cigare; puis il se désole, fait faillite, vend ses meubles sur la place du Ghâtelet, dépose son bilan ; mais, quelques jours après, il arrange ses affaires, se met en fête et danse. Un jour, il

mange du sucre d*orge à pleines mains, à pleines lèvres; hier, il achetait du papier Weynen; aujourd'hui, le monstre a mal aux dents et s'applique un alexipharmaque sur toutes ses murailles ; demain, il fera ses provisions de pâte pectorale. Il a ses manies pour le mois, pour la saison, pour Tannée, comme ses manies d*un jour. En ce moment donc, tout le monde bâtissait et démolissait quelque chose, on ne sait quoi encore. II y avait très^peu de rues qui ne vissent Téchafaudage à longues perches, garni de planches mises sur des traverses et fixées d'étage en étage dans des boulins; construction frêle, ébranlée par les Limousins, mais assujettie par des cordages, toute blanche de plâtre, rarement garantie des atteintes d'une voiture par ce mur de planches, enceinte obligée des monuments qu'on ne bâtit pas. Il y a quelque chose de maritime dans ces mâts, dans ces échelles, dans ces cordages, dans les cris des maçons. Or, à douze pas de l'hôtel Maulincour, un de ces bâtiments éphémères était élevé devant une maison que Ton con- struisait en pierres de taille. Le lendemain, au moment où le baron ^ de Maulincour passait en cabriolet devant cet échafaud, en allant J chez madame Jules, une pierre de deux pieds carrés, arrivée au m sommet des perches, s'échappa de ses liens de corde en tournant ^ sur elle-même, et tomba sur le domestique, qu'elle écrasa derrière ^ le cabriolet. Un cri d'épouvante fit trembler l'échafaudage et les z maçons; l'un deux, en danger de mort, se tenait avec peine aux::: longues perches et paraissait avoir été touché par la pierre. La-i foule s'amassa promptement. Tous les maçons descendirent, criant, jurant et disant que le cabriolet de M. de Maulincour avait caus^ un ébranlement à leur grue. Deux pouces de plus, et TofiBcier avait la tête coiffée par la pierre. Le valet Aait mort, la voiture était brisée. Ce fut un événement pour le quartier, les journaux le rapportèrent. M. de Maulincour, sûr de n'avoir rien touché, se plaignit. La justice intervint. Enquête faite, il fut prouvé qu'un petit garçon, armé d'une latte, montait la garde et criait aux passants de s'éloigner. L'affaire en resta là. M. de Maulincour en fut pour son domestique, pour sa terreur, et resta dans son lit pendant quelques jours; car l'arrière-train du cabriolet, en se brisant, lui avait fait des contusions; puis la secousse nerveuse causée par la surprise lui donna la fièvre. Il n'alla pas chez madame Jules. Dix

HISTOIRE DES TREIZE

jours après cet événement, et à sa première sortie, il se rendait au bois de Boulogne dans son cabriolet restauré, lorsqu'en descendant la me de Bourgogne, à Tendroit où se trouve Tégout, en face de la Chambre des députés, Tessieu se cassa net par le milieu, et le baron allait si rapidement, que cette cassure eut pour effet de faire tendre les deux roues à se rejoindre assez violemment pour lui frasasser la tête ; mais il fut préservé de ce danger par la résistance [a*opposa la capote. Néanmoins, il reçut une blessure grave au &té. Pour la seconde fois en dix jours, il fut rapporté quasi mort hez la douairière éplorée. Ce second accident lui donna quelque éfiance, et il pensa, mais vaguement, à Ferragus et à madame lies» Pour éclaircir ses soupçons, il garda Tessieu brisé dans sa lambre, et manda son carrossier. Le carrossier vint, regarda Tesieu* la cassure, et prouva deux choses à M. de Maulincour. D* abord essieu ne sortait pas de ses ateliers ; il n'en fournissait aucun a*il n^y gravât grossièrement les initiales de son nom, et il ne oovait pas expliquer par quels moyens cet essieu avait été substilé à Tautre ; puis la cassure de cet essieu suspect avait été méagée par une chambre, espèce de creux intérieur, par des soufares et par des pailles très-habilement pratiquées.

— Ehl monsieur le baron, il a fallu être joliment malin, dit-il, loar arranger un essieu sur ce modèle, on jurerait que c'est na-

M» de Maulincour pria son carrossier de ne rien dire de cette iventore, et se tint pour dûment averti. Ces deux tentatives d'asaosiDat étaient ourdies avec une adresse qui dénotait l'inimitié de gens supérieurs.

— C'est une guerre à mort, se dit-il en s'agitant dans son lit, one guerre de sauvage, une guerre de surprise, d'embuscade, de Mltrise, déclarée au nom de madame Jules. A quel homme appartient-elle donc? De quel pouvoir dispose donc ce Ferragus?

Enfin M. de Maulincour, quoique brave et militaire, ne put s'empédier de frémir. Au milieu de toutes les pensées qui l'assaillirent, il y en eut une contre laquelle il se trouva sans défense et sans Doorage : le poison ne serait-il pas bientôt employé par ses ennemis secrets? Aussitôt, dominé par des craintes que sa faiblesse momentanée, que la diète et la fièvre augmentaient encore, il fit

venir une vieille femme attachée depuis longtemps à sa grand'mère, une femme qui avait pour lui un de ces sentiments à demi maternels, le sublime du commun. Sans s'ouvrir entièrement à elle, il la chargea d'acheter secrètement, et chaque jour, en des endroits différents, les aliments qui lui étaient nécessaires, en lui recommandant de les mettre sous clef, et de les lui apporter ellemême, sans permettre à qui que ce fût de s'en approcher quand elle les lui servirait. Enfin il prit les précautions les plus minu« tieuses pour se garantir de ce genre de mort. Il se trouvait au lit, seul, malade; il pouvait donc penser à loisir à sa propre défense, le seul besoin assez clairvoyant pour permettre à Tégolsme humaio de ne rien oublier. Mais le malheureux malade avait empoisonné sa vie par la crainte; et, malgré lui, le soupçon teignit toutes les heures de ses sombres nuances. Cependant, ces deux leçons d'assassinat lui apprirent une des vertus les plus nécessaires aux hommeî politiques, il comprit la haute dissimulation dont il faut user dans le jeu des grands intérêts de la vie. Taire son secret n'est rien ; mais se taire à l'avance, mais savoir oublier un fait pendant trente ans, s'il le faut, à la manière d'Ali-Pacha, pour assurer une vengeance méditée pendant trente ans, est une belle étude en un pays où il y a peu d'hommes qui sachent dissimuler pendant trente jours. M. de Maulincour ne vivait plus que par madame Jules, l était perpétuellement occupé à examiner sérieusement les moyeni qu'il pouvait employer dans cette lutte inconnue pour triomphei d'adversaires inconnus. Sa passion anonyme pour cette femm( grandissait de tous ces obstacles. Madame Jules était toujours debout, au milieu de ses pensées et de son cœur, plus attrayante alors'par ses vices présumés que par les vertus certaines qui ei avaient fait pour lui son idole.

Le malade, voulant reconnaître les positions de l'ennemi, crn pouvoir sans danger initier le vieux vidame aux secrets de sa situa tion. Le commandeur aimait Auguste comme un père aime le^ enfants de sa femme; il était fin, adroit, il avait un esprit diploma tique. 11 vint donc écouter le baron, hocha la tête, et tous deu: tinrent conseil. Le bon vidame ne partagea pas la confiance de soi jeune ami, quand Auguste lui dit qu'au temps où ils vivaient 1; police et le pouvoir étaient à même de connaître tous les mystères

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et que, s'il fallait absolument y recourir, il trouverait en eux de paissants auxiliaires.

Le vieillard lui répondit :

— La police, mon cher enfant, est ce qu'il y a de plus inhabile au monde, et le pouvoir ce qu'il y a de plus faible dans les questions individuelles. Ni la police ni le pouvoir ne savent lire au fond des cœurs. Ce qu'on doit raisonnablement leur demander, c'est de rechercher les causes d'un fait. Or, le pouvoir et la police sont éminemment impropres à ce métier : ils manquent essentiellement de cet intérêt personnel qui révèle tout à celui qui a besoin de tout savoir. Aucune puissance humaine ne peut empêcher un assassin eu un empoisonneur d'arriver soit au cœur d'un prince, soit à J'estomac d'un honnête homme. Les passions font toute la police.

Le commandeur conseilla fortement au baron de s'en aller en Italie, d'Italie en Grèce, de Grèce en Syrie, de Syrie en Asie, et de ne revenir qu'après avoir convaincu ses ennemis secrets de son xepentir, et de faire ainsi tacitement sa paix avec eux; sinon, de nster dans son hôtel, et même dans sa chambre, où il pouvait se garantir des atteintes de ce Ferragus, et n'en sortir que pour l'écraser en toute sûreté.

— Il ne faut toucher à son ennemi que pour lui abattre la tête, lui dit-il gravement.

Néanmoins, le vieillard promit à son favori d'employer tout ce cjue le ciel lui avait départi d'astuce pour, sans compromettre personne, pousser des reconnaissances chez l'ennemi, en rendre bon onnpte, et préparer la victoire. Le commandeur avait un vieux Figaro retiré, le plus malin singe qui jamais eût pris figure humaine, jadis spirituel comme un diable, faisant tout de son corps comme un forçat, alerte comme un voleur, fin comme une femme, mais tombé dans la décadence du génie, faute d'occasions, depuis la nouvelle constitution de la société parisienne, qui a mis en réfcrme les valets de comédie. Ce Scapin émérite était attaché à son niaitre comme à un être supérieur; mais le rusé vidame ajoutait chaqae année aux gages de son ancien prévôt de galanteries une forte somme, attention qui en corroborait l'amitié naturelle les liens de l'intérêt, et valait au vieillard des soins que la mat- ^1^^ la plus aimante n'eût pas inventés pour son ami malade. Ce

fat cette perle des vieux valets de théâtre, débris du dernier siècle, ministre incorruptible, faute de passions à satisfaire, auquel se fièrent le commandeur et M. de Maulincour.

— M. le baron gâterait tout, dit ce grand homme en livrée appelé au conseil. Que monsieur mange, boive et dorme tranquillement. Je prends tout sur moi.

En effet, huit jours après la conférence, au moment où M. de Maulincour, parfaitement remis de son indisposition, déjeunait avec sa grand'mère et le vidame, Justin entra pour faire son rapport. Puis, avec cette fausse modestie qu*affectent les gens de talent, il dit, lorsque la douairière fut rentrée dans ses appartements :

— Ferragus n'est pas le nom de l'ennemi qui poursuit M. le baron. Cet homme, ce diable s'appelle Gratien-Henri-Victor-Jean- Joseph Bourignard. Le sieur Gratien Bourignard est un ancien entrepreneur de bâtiments, jadis fort riche, et surtout Tun des plus jolis garçons de Paris, un Lovelace capable de séduire Grandisson. Ici s'arrêtent mes renseignements. 11 a été simple ouvrir, et les compagnons de l'ordre des dévorants l'ont, dans le temps, élu pour chef sous le nom de Ferragus XXIII. La police devrait savoir cela, si la police était instituée pour savoir quelque chose. Cet homme a

I déménagé, ne demeure plus rue des Vleux-Augustins, et perche maintenant rue Joquelet; madame Jules Desmarets va le voir souvent; assez souvent son mari, en allant à la Bourse, la mène rue Vivienne, ou elle mène son mari à la Bourse. M. le vidame connaît trop bien ces choses-là pour exiger que je lui dise si c'est le mari qui mène sa femme ou la femme qui mène son mari ; mais madame Jules est si jolie, que je parierais pour elle. Tout cela est du dernier positif. Mon Bourignard joue souvent au numéro 129. C'est, sous votre respect, monsieur, un farceur qui aime les femmes, et qui vous a ses petites allures comme un homme de condition. Du reste, il gagne souvent, se déguise comme un acteur, se grime comme il veut, et vous a la vie la plus originale du monde. Je ne doute pas qu'il n'ait plusieurs domiciles, car, la plupart du temps, il échappe à ce que M. le commandeur nomme les investigations parlementaires. Si monsieur le désire, on peut néanmoins s'en défaire honorablement, eu égard à ses habitudes. 11 est toujours

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facile de se débarrasser d'un homme qui aime les lemmes. Néanmoins, ce capitaliste parle de déménager encore. — Maintenant, M. le vidame et M. le baron ont-ils quelque chose à me commander?

— Justin, je suis content de toi, ne va pas plus loin sans ordre; mais veille ici à tout, de manière que M. le baron n'ait rien à craiodre. — Mon cher enfant, reprit le vidame en s^adressant à Mauliocour, reprends ta vie et oublie madame Jules.

— Non, non, dit Auguste, je ne céderai pas la place à Gratien Boarigoard, je veux Tavoir pieds et poings liés, et madame Jules aussi.

Le soir, le baron Auguste de Maulincour, récemment promu à m grade supérieur dans une compagnie des gardes du corps, alla ao bal, à TÉlysée-Bourbon , chez madame la duchesse de Berri. Là, certes, il ne pouvait y avoir aucun danger à redouter pour loi. Le baron de Maulincour en sortit néanmoins avec une affaire d'honneur à vider, une affaire qu'il était impossible d'arranger. Son adversaire, le marquis de RonqueroUes, avait les plus fortes raisons de se plaindre d'Auguste, et Auguste y avait donné lieu par son ancienne liaison avec la sœur de M. de RonqueroUes, la comtesse de Sérizy. Cette dame, qui n'aimait pas la sensiblerie allemande, n'en était que plus exigeante dans les moindres détails de son costume de prude. Par une de ces fatalités inexplicables, Auguste fit une innocente plaisanterie que madame de Sérizy prit fort mal , et de laquelle son frère s'offensa. L'explication eut lieu dans un coin, à voix basse. En gens de bonne compagnie, les deux adversaires ne firent point de bruit. Le lendemain seulement, la société du faubourg Saint-Honoré, du faubourg Saint-Germain et le château s'entretinrent de cette aventure. Madame de Sérizy fut chaudement défendue, et l'on donna tous les torts à Maulincour. D'augustes personnages intervinrent. Des témoins de la plus haute distinction furent imposés à MM. de Maulincour et de RonqueroUes, et toutes les précautions furent prises sur le terrain pour qu'il n'y eût personne de tué. Quand Auguste se trouva devant son adversaire, homme de plaisir, auquel personne ne refusait des sentiments d'honneur, il ne put voir en lui l'instrument de Ferragus, chef des dévorants, mais il eut une secrète envie d'obéir à d'inexplicables pressentiments en questionnant le marquis.

— Messieurs, dit-il aux témoins, je ne refuse certes pas d'essuyer le feu de M. de Ronquerolles; mais, auparavant, je déclare que j'ai eu tort, je lui fais les excuses qu'il exigera de moi, publiquement même, s'il le désire, parce que, quamd il s'agit d'une femme, rien ne saurait, je crois, déshonorer un galant homme. J'en appelle donc à sa raison et à sa générosité; n'y a-tnil pas un peu de niaiserie à se battre quand le bon droit peut suc* comber?...

M. de Ronquerolles n'admit pas cette façon de finir TalTaire, et alors le baron, devenu plus soupçonneux, s'approcha de son adversaire.

— Eh bien, monsieur le marquis, lui dit-il, engagez-moi, devant ces messieurs, votre foi de gentilhomme de n'apporter dans cette rencontre aucune raison de vengeance autre que celle dont il s'agit publiquement?

— Monsieur, ce n'est pas une question à me faire.

Et M. de Ronquerolles alla se mettre à sa place. 11 était convenu^ par avance, que les deux adversaires se contenteraient d'échanger un coup de pistolet. M. de Ronquerolles, malgré la distance déterminée qui semblait devoir rendre la mort de M. de Maulincour très-problématique, pour ne pas dire impossible, fit tomber le baron. La balle lui traversa les côtes, à deux doigts au-dessous du cœur, mais heureusement sans de fortes lésions.

— Vous visez trop bien, monsieur, dit l'officier aux gardes, pour avoir voulu venger des passions mortes.

xM. de Ronquerolles crut Auguste mort, et ne put retenir un sourire sardonique en entendant ces paroles.

— La sœur de Jules César, monsieur, ne doit pas être soupçonnée.

— Toujours madame Jules! répondit Auguste.

Il s'évanouit, sans pouvoir achever une mordante plaisanterie qui expira sur ses lèvres; mais, quoiqu'il perdît beaucoup de sang, sa blessure n'était pas dangereuse. Après une quinzaine de jours, pendant lesquels la douairière et le vidame lui prodiguèrent ces soins de vieillard, soins dont une longue expérience de la vie donne seule le secret, un matin, sa grand'mère lui porta de rudes coups. Elle lui révéla les mortelles inquiétudes auxquelles étaieat

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livrés ses viéux, ses derniers jours. Elle avait reçu une lettre signée d'une F, dans laquelle l'histoire de l'espionnage auquel s'était abaissé son petit-fils lui était, de point en point, racontée. Dans cette lettre, des actions indignes d'un honnête homme étaient reprochées à M. de Maulincour. Il avait, disait-on, mis une vieille femme rue de Ménars, sur la place de fiacres qui s'y trouve, vieille espionne occupée en apparence à vendre aux cochers l'eau de ses tonneaux, mais en réalité chargée d'épier les démarches de madame Jules Desmarets. Il avait espionné l'homme le plus inoffensif du monde pbnr en pénétrer tous les secrets, quand, de ces secrets, dépendait la vie ou la mort de trois personnes. Lui seul avait voulu la lutte impitoyable dans laquelle, déjà blessé trois fois, il succom* berait inévitablement, parce que sa mort avait été jurée, et serait sollicitée par tous les moyens humains. M. de Maulincour ne pourrait même plus éviter son sort en promettant de respecter la vie mystérieuse de ces trois personnes, parce qu'il était impossible de croire à la parole d'un gentilhomme capable de tomber aussi bas que des agents de police; et pourquoi? pour troubler, sans raison, la vie d'une femme innocente et d'un vieillard respectable. La lettre ne fut rien pour Auguste, en comparaison des tendres reproches que lui fit essuyer la baronne de Maulincour. Manquer de respect et de confiance envers une femme, Tespionner sans en avoir le droit! Et devait-on espionner la femme dont on est aimé? Ce fut un torrent de ces excellentes raisons qui ne prouvent jamais rien, et qui mirent, pour la première fois de sa vie, le jeune baron dans une des grandes colères humaines où germent, d'où sortent les actions les plus capitales de la vie.

— Puisque ce duel est un duel à mort, dit-il en forme de conclusion, je dois tuer mon ennemi par tous les moyens que je puis avoir à ma disposition.

Aussitôt le commandeur alla trouver, de la part de M. de Maulincour, le chef de la police particulière de Paris, et, sans mêler ni le nom ni la personne de madame Jules au récit de cette aventure, quoiqu'elle en fût le nœud secret, il lui fit part des craintes que donnait à la famille de Maulincour le personnage inconnu assez osé pour jurèr la perte d'un oflScier aux gardes, en face des lois et de la police. L'homme de la police leva de surprise se»

lunettes vertes, se moucha plusieurs fois, et offrit du tabac au vidame, qui, par dignité, prétendait ne pas user de tabac, quoiqu'il en eût le nez barbouillé. Puis le chef prit ses notes, et promit que, Vidocq et ses limiers aidant, il rendrait sous peu de jours bon compte à la famille Maulincour de cet ennemi, disant qu'il n'y avait pas de mystères pour la police de Paris. Quelques jours après, le chef vint voir M. le vidame à l'hôtel Maulincour, et trouva le jeune baron parfaitement remis de sa dernière blessure. Alors, il leur fit en style administratif ses remerciments des indications qu'ils avaient eu la bonté de lui donner, et leur apprit que ce Bourignard était un homme condamné à vingt ans de travaux forcés, mais miraculeusement échappé pendant le transport de la chaîne de Bicêtre à Toulon. Depuis treize ans, la police avait infructueusement essayé de le reprendre, après avoir su qu'il était venu fort insouciamment habiter Paris, où il avait évité les recherches les plus actives, quoiqu'il fût constamment mêlé à beaucoup d'intrigues ténébreuses. Bref, cet homme, dont la vie offrait les particularités les plus curieuses, allait certainement être saisi à Tua de ses domiciles, et livré à la justice. Le bureaucrate termina son rapport officieux en disant à M. de Maulincour que, s'il attachait assez d'importance à cette affaire pour être témoin de la capture de Bourignard, il pouvait venir le lendemain, à huit heures du matin, rue Sainte-Foi, dans une maison dont il lui donna le numéro. M. de Maulincour se dispensa d'aller chercher cette certitude, s'en fiant, avec le saint respect que la police inspire à Paris, sur la diligence de l'administration. Trois jours après, n'ayant rien lu dans le journal sur cette arrestation, qui cependant devait fournir matière à quelque article curieux, M. de Maulincour conçut des inquiétudes, que dissipa la lettre suivante :

« Monsieur le baron,

» J'ai l'honneur de vous annoncer que vous ne devez plus conserver aucune crainte touchant l'affaire dont il est question. Le nommé Gratien Bourignard, dit Ferragus, est décédé hier, en son domicile, rue Joquelet, n« 7. Les soupçons que nous devions concevoir sur son identité ont pleinement été détruits par les faits. Le médecin de la préfecture de police a été par nous adjoint à

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celui de la mairie, et le chef de la police de sûreté a fait toutes les vérifications -nécessaires pour parvenir à une pleine certitude. D*ailleurs, la moralité des témoins qui ont signé l'acte de décès, et les attestations de ceux qui ont soigné ledit Bourignard dans ses derniers moments, entre autres celle du respectable vicaire de l'église Bonne-Nouvelle, auquel il a fait ses aveux au tribunal de la pénitence, car il est mort en chrétien, ne nous ont pas permis de conserver les moindres doutes.

» Agréez, monsieur le baron, etc. »

M. de Maulincour, la douairière et le vidame respirèrent avec un plaisir indicible. La bonne femme embrassa son petit-fils, en lais* sant échapper une larme, et le quitta pour remercier Dieu par une prière. La chère douairière, qui faisait une neuvaine pour le salut d'Auguste, se crut exaucée.

— Eh bien, dit le commandeur, tu peux maintenant te rendre au bal dont tu me parlais, je n*ai plus d'objections à t'opposer.

M. de Maulincour fut d'autant plus empressé d'aller à ce bal, que madame Jules devait s'y trouver. Cette fête était donnée par le préfet de la Seine, chez lequel les deux sociétés de Paris se rencontraient comme sur un terrain neutre. Auguste parcourut les salons sans voir la femme qui exerçait sur sa vie une si grande influence. 11 entra dans un boudoir encore désert, où des tables de jeu attendaient les joueurs, et il s'assit sur un divan, livré aux pensées les plus contradictoires sur madame Jules. Un homme prit alors le jeune oflGicier par le bras, et le baron resta stupéfait en voyant le pauvre de la rue Goquillière, le Ferragus d'Ida, l'habitant de la rue Soly, le Bourignard de Justin, le forçat de la police, le mort de la veille.

— Monsieur, pas un cri, pas un mot, lui dit Bourignard, dont il reconnut la voix, mais qui certes eût semblé méconnaissable à tout autre.

11 était mis élégamment, portait les insignes de Tordre de la Toison d'or et une plaque à son habit.

— Monsieur, reprit-il d'une voix qui sifflait comme celle d'une hyène, vous autorisez toutes mes tentatives en mettant de votre côté la police. Vous périrez, monsieur. 11 le faut. Aimez-vous ma-

46 SCÈNES DE LA YlE PARISIENNE.

dame Jules? Étiez-voiis aimé d'elle? De quel droit vouliez-vous troubler son repos, noircir sa vertu?

Quelqu'un survint. Ferragus se leva pour sortir.

— Connaissez-vous cet homme ? demanda M. de Maulincour en saisissant Ferragus au collet.

Mais Ferragus se dégagea lestement, prit M. de Maulincour par les cheveux et lui secoua railleusement la tête à plusieurs reprises.

— Faut -il donc absolument du plomb pour la rendre sage? dit-il.

— Non pas personnellement, monsieur, répondit de Marsay, le témoin de cette scène; mais je sais que monsieur est M. de Funcal. Portugais fort riche.

M. de Funcal avait disparu. Le baron se mit à sa poursuite sans pouvoir le rejoindre, et, quand il arriva sous le péristyle, il vit, dans un brillant équipage, Ferragus qui ricanait en le regardant, et partait au grand trot.

— Monsieur, de grâce, dit Auguste en rentrant dans le salon et en s' adressant à de Marsay, qui se trouvait être de sa connaissance, où M. de Funcal demeure-t-il?

— Je l'ignore, mais on vous le dira sans doute ici.

Le baron, ayant questionné le préfet, apprit que le comte de Funcal demeurait à l'ambassade de Portugal. En ce moment, où il croyait encore sentir les doigts glacés de Ferragus dans ses cheveux, il vit madame Jules dans tout Téclat de sa beauté, fraîche, gracieuse, naïve, resplendissant de cette sainteté féminine dont il s'était épris. Cette créature, infernale pour lui, n'excitait plus chez Auguste que de la haine, et cette haine déborda, sanglante, terrible, dans ses regards; il épia le moment de lui parler sans être entendu de personne, et lui dit :

— Madame, voici déjà trois fois que vos bravi me manquent...

— Que voulez-vous dire, monsieur? répondit-elle en rougissant. Je sais qu'il vous est arrivé plusieurs accidents fâcheux, auxquels j'ai pris beaucoup de part; mais comment puis-je y être pour quelque chose?

— Vous savez donc qu'il y a des bravi dirigés contre moi par l'homme de la rue Sol y?

— Monsieur I

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— Madame, maintenant je ne serai pas seul a vous demander compte, non pas de mon bonheur, mais de mon sang...

En ce moment, Jules Desmarets s'approcha.

— Que dites-vous donc à ma femme, monsieur?

— Venez vous en enquérir chez moi, si vous en êtes curieux, monsieur.

Et Maulincour sortit, laissant madame Jules pâle et presque en défaillance.

Il est bien peu de femmes qui ne se soient trouvées, une fois dans leur vie, à propos d'un fait incontestable, en face d'une interrogation précise, aiguë, tranchante, une de ces questions impitoyablement faites par leurs maris, et dont la seule appréhension donne on léger froid, dont le premier mot entre dans le cœur comme y entrerait l'acier d'un poignard. De là cet axiome : Toute femme menL Mensonge oflGicieux, mensonge véniel, mensonge sublime, mensonge horrible ; mais obligation de mentir. Puis, cette obligation admise, ne faut-il pas savoir bien mentir? les femmes mentent admirablement en France. Nos mœurs leur apprennent si bien l'imposture! Enûn, la femme est si naïvement impertinente, si jolie, si gracieuse, si vraie dans le mensonge ; elle en reconnaît si bien l'utilité pour éviter, dans la vie sociale, les chocs violents auxquels le bonheur ne résisterait pas, qu'il leur est nécessaire comme la ouate où elles mettent leurs bijoux. Le mensonge devient donc pour elles le fond de la langue, et la vérité n'est plus qu'une exception; elles la disent, comme elles sont vertueuses, par caprice 00 par spéculation. Puis, selon leur caractère, certaines femmes rient en mentant; celles-ci pleurent, celles-là deviennent graves, 7aelques-unes se fâchent. Après avoir commencé dans la vie par feindre de l'insensibilité pour les hommages qui les flattaient le plus, elles finissent souvent par se mentir à elles-mêmes. Qui n'a Pas admiré leur apparence de supériorité au moment où elles ti*emblent pour les mystérieux trésors de leur amour? Qui n'a pas ét,udié leur aisance, leur facilité, leur liberté d'esprit dans les plus grands end)arras de la vie? Chez elles, rien d'emprunté : la trom- I^^rie coule alors comme la neige tombe du ciel. Puis avec quel ^« elles découvrent le vrai dans autrui I Avec quelle finesse elles Emploient la plus droite logique, à prooos de la question passionnée

qui leur livre toujours quelque secret de cœur chez un homme assez naïf pour procéder près d'elles par interrogation I Questionner une femme, n'est-ce pas se livrer à elle? n'apprendra-t-elle pas tout ce qu'on veut lui cacher, et ne saura-t-elle pas se taire en parlant? Et quelques hommes ont la prétention de lutter avec la femme de Paris I avec une femme qui sait se mettre au-dessus des coups de poignard, en disant : Vous êtes bien curiev/X ! Que vous importe? Pourquoi voulez-vous le savoir? Ah! vous êtesjcUoux! Et si je ne voulais pas vous répondre? enfin, avec une femme qui possède cent trente-sept mille manières de dire NON, et d'incommensurables variations pour dire OUI. Le traité du non et du oui n'est-il pas une des plus belles œuvres diplomatiques, philosophiques, logographiques et morales qui nous restent à faire? Mais, pour accomplir cette œuvre diabolique, ne faudrait-il pas un génie androgyne? Aussi, ne sera-t-elle jamais tentée. Puis, de tous les ouvrages inédits, celui-là n'est-il pas le plus connu, le mieux pratiqué par les femmes ? Avez-vous jamais étudié l'allure , la posé, la disinvoltura d'un mensonge? Examinez. Madame Desmarets était assise dans le coin droit de sa voiture, et son mari dans le coin gauche. Ayant su se remettre de son émotion en sortant du bal, madame Jules affectait une contenance calme. Son mari ne lui avait rien dit, et ne lui disait rien encore. Jules regardait par la portière les pans noirs des maisons silencieuses devant lesquelles il passait ; mais tout à coup, comme poussé par une pensée déterminante, en tournant un coin de rue, il examina sa femme, qui semblait avoir froid, malgré la pelisse doublée de fourrure dans laquelle elle était enveloppée; il lui trouva un air pensif, et peutêtre était-elle réellement pensive. De toutes les choses qui se communiquent, la réflexion et la gravité sont les plus contagieuses.

— Qu'est-ce que M. de Maulincour a donc pu te dire pour t* affecter si vivement, demanda Jules, et que veut-il donc que j'aille apprendre chez lui?

— Mais il ne pourra rien te dire chez lui que je ne te dise maintenant, répondit-elle.

Puis, avec cette finesse féminine qui déshonore toujours un peu la vertu, madame Jules attendit une autre question. Le mari retourna la tête vers les maisons et continua ses études sur les

niSTOIRE DBS TREIZE.

portes cochères. Une interrogation de plus n*était-elle pas un soupçm, une défiance? Soupçonner une femme est un crime en amour ; Jules avait déjà tué un homme sans avoir douté de sa femme. Oémence ne savait pas tout ce qu'il y avait de passion vraie, de réflexions profondes dans le silence de son mari, de même que Jules ignorait le drame admirable qui serrait le cœur de sa Clé* menée. Et la voiture d'aller dans Paris silencieux, emportant deux époux, deux amants qui s'idolâtraient, et qui, doucement appuyés, réunis sur des coussins de soie, étaient néanmoins séparés par un abîme. Dans ces élégants coupés qui reviennent du bal, entre minuit et deux heures du matin, combien de scènes bizarres ne se passe-t-il pas, en s'en tenant aux coupés dont les lanternes éclaileot et la rue et la voiture, ceux dont les glaces sont claires, enfin les coupés de l'amour légitime où les couples peuvent se quereller sans avoir peur d'être vus par les passants, parce que l'état civil donne le droit de bouder, de battie, d'embrasser une femme en ?oiture et ailleurs, partout I Aussi combien de secrets ne se révèlet-il pas aux fantassins nocturnes, à ces jeunes gens venus au bal eu voiture, mais obligés, par quelque cause que ce soit, de s'en aller à pied ! C'était la première fois que Jules et Clémence se trouvent ainsi, chacun dans son coin. Le mari se pressait ordinairement près de sa femme,

~ 11 fait bien froid, dit madame Jules.

Mais ce mari n'entendit point, il étudiait toutes les enseignes noires au-dessus des boutiques.

— Clémence, dit-il enfin, pardonne-moi la question que je vais t'adresser.

Et il se rapprocha, la saisit par la taille et la ramena près de lui.

— Mon Dieu, nous y voici I pensa la pauvre femme.

— Eh bien, reprit-elle en allant au-devant de la question , tu veux apprendre ce que me disait M. de Maulincour. Je te le dirai, Jules, mais ce ne sera point sans terreur. Mon Dieu, pouvons-nous avoir des secrets l'un pour l'autre? Depuis un moment, je te vois luttant entre la conscience de notre amour et des craintes vagues ; mais notre conscience n'est-elle pas claire, et tes soupçons ne te semblent-ils pas bien ténébreux? Pourquoi ne pas rester dans la

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clarté qui te plaît? Quand je t^aurai tout raconté, tu désireras en savoir davantage; et, cependant, je ne sais moi-même ce que cachent les étranges paroles de cet homme. Eh bien, peut-être y aura-t-il alors entre vous deux quelque fatale affaire. J^aimerais bien mieux que nous oubliassions tous deux ce mauvais moment. Mais, dans tous les cas, jure-moi d'attendre que cette singulière aventure sTeiq^que naturellement. M. de Maulincour m*a déclaré que les trois accidents dont tu as entendu parler : la pierre tombée sur son domestique, sa chute en cabriolet et son duel à propos de madame de Sérizy étaient Teffet d'une conjuration que j'avais tramée contre lui. Puis il m'a menacée de t'expliquer l'intérêt qui me porterait à l'assassiner. Comprends-tu quelque chose à tout cela? Mon trouble est venu de l'impression que m'ont causée la vue de sa figure empreinte de folie, ses yeux hagards et ses paroles violemment entrecoupées par une émotion intérieure. Je l'ai cru fou. Voilà tout. Maintenant, je ne serais pas femme si je ne m'étais point aperçue que, depuis un an, je suis devenue, comme on dit^ la passion de M. de Maulincour. Il ne m'a jamais vue qu'au bal, et ses propos étaient insignifiants, comme tous ceux que l'on tient au bal. Peut-être veut-il nous désunir pour me trouver un jour seule et sans défense. Tu vois bien 1 déjà tes sourcils se froncent. Oh! je hais cordialement le monde. Nous sommes si heureux sans lui ! pourquoi donc Taller chercher? Jules, je t'en supplie, promets-moi d'oublier tout ceci. Demain, nous apprendrons sans doute que M. de Maulincour est devenu fou.

— Quelle singulière chose! se dit Jules en descendant de voiture sous le péristyle de son escalier.

11 tendit les bras à sa femme, et tous deux montèrent dans leurs appartements.

Pour développer cette histoire dans toute la vérité de ses détails, pour en suivre le cours dans toutes ses sinuosités, il faut ici divulguer quelques secrets de l'amour, se glisser sous les lambris d'une chambre à coucher, non pas effrontément, mais à la manière de Trilby, n'effaroucher ni Dougal ni Jeannie, n'effaroucher personne, être aussi chaste que veut l'être notre noble langue française, aussi hardi que l'a été le pinceau de Gérard dans son tableau de Daphnis et CMoè. La chambre à coucher de madame Jules était un lieu

HISTOIRE DES TREIZE. 61

sacré. Elle, son mari, sa femme de chambre, pouvaient seuls y entrer. L'opulence a de beaux privil^es, et les plus enviables sont ceux qui permettent de développer les sentiments dans toute leur étendue, de les féconder par Taccomplissement de leurs mille caprices, de les environner de cet éclat qui les agrandit, de ces recherches qui les purifient, de ces délicatesses qui les rendent encore plus attrayants. Si vous haïssez les dîners sur l'herbe et les lepas mal servis, si vous éprouvez quelque plaisir à voir une nappe damassée éblouissante de blancheur, un couvert de vermeil, des porcelaines d'une exq\iise pureté, une table bordée d'or, riche de ciselures, éclairée par des bougies diaphanes, puis, sous des globes d'argent armoriés, les miracles de la cuisine la plus recherchée; pour être conséquent, vous devez alors laisser la mansarde en haut des maisons, les grisettes dans la rue ; abandonner les mansardes, les grisettes, les parapluies, les socques articulés, aux gens qui ]>ayent leurs dîners avec des cachets ; puis vous devez comprendre famour comme un principe qui ne se développe dans toute sa grâce que sur les tapis de la Savonnerie, sous la lueur d'opale d'une lampe marmoréenne, entre des murailles discrètes et revêtues de Mie, devant un foyer doré, dans une chambre sourde au bruit des voisins, de la rue, de tout, par des persiennes, par des volets, par ^ondoyants rideaux. Il vous faut des glaces dans lesquelles les Jofmes se jouent, et qui répètent à Tinfîni la femme que l'on voumultiple , et que l'amour multiplie souvent ; puis des divans lien bas; puis un lit qui, semblable à un secret, se laisse deviner sans être montré ; puis, dans celte chambre coquette, des fourrures pour les pieds nus, des bougies sous verre au milieu des mous< selines drapées, pour lire à toute heure de nuit, et des fleurs qui n'entêtent pas, et des toiles dont la finesse eût satisfait Anne d'Autriche. Madame Jules avait réalisé ce délicieux programme, mais ce n'était rien. Toute femme de goût pouvait en faire autant, <IQoique, néanmoins, il y ait dans l'arrangement de ces choses un c^het de personnalité qui donne à tel ornement, à tel détail, un csiractère inimitable. Aujourd'hui plus que jamais règne le fanatisme de l'individualité. Plus nos lois tendront à une impossible Mité, plus nous nous en écarterons par les mœurs. Aussi, les personnes riches commencent- elles, en France, à devenir plus

exclusives dans leurs goûts et dans les choses qui leur appartiennent qu'elles ne Tont été depuis trente ans. Madame Jules savait à quoi rengageait ce programme, et avait tout mis chez elle en harmonie avec un luxe qui allait si bien à Tamour. Les Quinze cents francs et ma Sophie, ou la passion dans la chaumière, sont des propos d'affamés auxquels le pain bis sufSt d'abord, mais qui, devenus gourmets s'ils aiment réellement, finissent par regretter les richesses de la gastronomie. L'amour a le travail et la misère en horreur. Il aime mieux mourir que de vivoter. La plupart des femmes, en rentrant du bal, impatientes de se coucher, jettent autour d'elles leurs robes, leurs fleurs fanées, leurs bouquets dont rôdeur s'est flétrie. Elles laissent leurs petits souliers sous un fauteuil, marchent sur les cothurnes flottants, 6tent leurs peignes, déroulent leurs tresses sans soin d'elles-mêmes. Peu leur importe que leurs maris voient les agrafes, les doubles épingles, les artificieux crochets qui soutenaient les élégants édifices de la coiffure ou de la parure. Plus de mystères, tout tombe alors devant le mari, plus de fard pour le mari. Le corset, la plupart du temps corset plein de précautions, reste là, si la femme de chambre trop endormie oublie de l'emporter. Enfin les bouffants de baleine, les entournures garnies de taffetas gommé, les chiffons menteurs, les cheveux vendus par le coiffeur, toute la fausse femme est là, éparse. Disjccta membra poetx, la poésie artificielle tant admirée par ceux pour qui elle avait été conçue, élaborée, la jolie femme encombre tous les coins. A l'amour d'un mari qui bâille, se présente alors une femme vraie qui bâille aussi, qui vient dans un désordre sans élégance, coiffée de nuit avec un bonnet fripé, celui de la veille, celui du lendemain.

— Car, après tout, monsieur, si vous voulez un joli bonnet de nuit à chiffonner tous les soirs, augmentez ma pension.

Et voilà la vie telle qu'elle est. Une femme est toujours vieille et déplaisante à son mari, mais toujours pimpante, élégante et parée pour l'autre, pour le rival de tous les maris, pour le monde qui calomnie ou déchire toutes les femmes. Inspirée par un amour vrai, car l'amour a, comme les autres êtres, l'instinct de sa conservation, madame Jules agissait tout autrement, et trouvait, dans les constants bénéfices de son bonheur, la force nécessaire d'accomplir

HISTOIRE DES TREIZE

ces devoirs minutieux desquels il ne faut jamais se relâcher, parce qu^ils perpétuent Tamour. Ces soins, ces devoirs ne procèdent-ils pas, d'ailleurs, d'une dignité personnelle qui sied à ravir? N'est-ce pas des flatteries? n'est-ce pas respecter en soi Tétre aimé? Donc, madame Jules avait interdit à son mari l'entrée du cabinet où elle quittait sa toilette de bal, et d*où elle soldait vêtue pour la nuit, mystérieusement parée pour les mystérieuses fêtes de son cœur. En venant dans cette chambre^ toujours él^ante et gracieuse, iules y voyait une femme coquettement enveloppée dans un élégant peignoir, les cheveux simplement tordus en grosses tresses sur sa tête; car, n'en redoutant pas le désordre, elle n'en ravissait à ramour ni la vue ni le toucher ; une femme toujours plus simple, plus belle alors qu'elle ne l'était pour le monde ; une femme qui s'était ranimée dans Peau, et dont tout l'artifice consistait à être plus blanche que ses mousselines, plus fraîche que le plus frais parfum, plus séduisante que la plus habile courtisane, enfin toujours tendre, et partant toujours aimée. Cette admirable entente du métier de femme fut le grand secret de Joséphine pour plaire à Napoléon, comme il avait été jadis celui de Césonie pour Caîus Galigula, de Diane de Poitiers pour Henri II. Mais, s'il fut largement productif pour des femmes qui comptaient sept ou huit lustres, quelle arme entre les mains de jeunes femmes I Un mari subit alors avec délices les bonheurs de sa fidélité.

Or, en rentrant après cette conversation, qui l'avait glacée d'effroi et qui lui donnait encore les plus vives inquiétudes, madame Jules prit un soin particulier de sa toilette de nuit. Elle voulut se faire et se fit ravissante. Elle avait serré la batiste du peignoir, cotr'ouvert son corsage, laissé tomber ses cheveux noirs sur ses ^ules rebondies; son bain parfumé lui donnait une senteur eni- ^te ; ses pieds nus étaient dans des pantoufles de velours. Forte de ses avantages, elle vint à pas menus, et mit ses mains sur les feax de Jules, qu'elle trouva pensif, en robe de chambre, le coude 3lH>Qyé sur la cheminée, un pied sur la barre. Elle lui dit alors à ''oreille, en l'échauffant de son haleine et la mordant du bout des ^nts :

— A quoi pensez-vous, monsieur?

ï'uis, le serrant avec adresse, elle l'enveloppa de ses bras pour

rairacher à ses mauvaises pensées. La femme qui aime a toute rio* telligence de sod pouvoir; et plus elle est vertueuse, plus agissante est sa coquetterie.

— A toi, répondit*il.

— A moi seule?

— Oui!

— Oh! voilà un oui bien hasardé.

Ils se couchèrent. En s'endormant, madame Jules se dit :

— Décidément, M. de Maulincour sera la cause de quelque malheur. Jules est préoccupé, distrait, et garde des pensées qu'il ne me dit pas.

Il était environ trois heures du matin lOTsque madame Jules fut réveillée par un pressentiment qui Tavait frappée au cœur pendant son sommeil. Elle eut une perception à la fois physique et m(»ale de Fabsence de son mari. Elle ne sentait plus le bras que Jules lui passait sous la tête, ce bras dans lequel elle donnait heureuse, paisible, depuis cinq années, et qu^elle ne fatiguait jamais. Puis une voix lui avait dit : « Jules soufire, Jules pleure... » Elle leva la tête, se mit sur son séant, trouva la place de son mari froide, et l'aperçut assis devant le feu, les pieds sur le garde-cendre, la tête appuyée sur le dos d'un grand fauteuil. Jules avait des larmes sur les joues. La pauvre femme se jeta \ivement à bas du lit, et sauta d'un bond sur les genoux de son mari.

— Jules, qu'as-tu? souffres-tu? Parle! dis! dis-moi! Parie-moi, si tu m^aimes.

En un moment, elle lui jeta cent paroles qui exprimaient la tendresse la plus profonde.

Jules se mit aux pieds de sa femme, lui baisa les genoux, les mains, et lui répondit en laissant échapper de nouvelles larmes :

— Ma chère Clémence, je suis bien malheureux! Ce n'est pas aimer que de se défier de sa maîtresse, et tu es ma maîtresse. Je t'adore en te soupçonnant... Les paroles que cet homme m'a dites ce soir m'ont frappé au cœur; elles y sont restées malgré moi pour me bouleverser. 11 y a là-dessous quelque mystère. Enfin, j'en rougis, tes explications ne m'ont pas satisfait. Ma raison me jette des lueurs que mon amour me fait repousser. Cest un affreux combat. Pouvais-je rester là, tenant ta tète en y soupçonnant des

niSTOTRE DES TREIZE.

pensées qui me seraient inconnues? — Oh ! je te crois, je te crois, loi cria-t-il vivement en la voyant sourire avec tristesse et ouvrir la bouche pour parler. Ne me dis rien, ne me reproche rien. De toi, la moindre parole me tuerait. D^ailleurs, pourrais-tu me dire une seule chose que je ne me sois dite depuis trois heures? Oui, depuis trois heures, je suis là, te regardant dormir, si belle, admirant ton front si pur et si paisible. Oh! oui, tu m*as toujours dit toutes tes pensées, n'est-ce pas? Je suis seul dans ton âme. En te contemplant, en plongeant mes yeux dans les tiens, j'y vois bien tout. Ta vie est toujours aussi pure que ton regard est clair. Non, il n'y a pas de secret derrière cet œil si transparent. 11 se souleva et la baisa sur les yeux.

— Laisse-moi t'avouer, ma chère créature, que, depuis cinq ans, ce qui grandissait chaqpie jour mon bonheur, c'était de ne te savoir aucune de ces affections naturelles qui prennent toujours un peu sur l'amour. Tu n'avais ni sœur, ni père, ni mère, ni compagne, et je n'étais alors ni au-dessus ni au-dessous de personne dans ton coeur : j'y étais seul. Clémence, répète-moi toutes les douceurs d'âme que tu m'as si souvent dites; ne me gronde pas, consolemoi, je suis malheureux. J'ai certes un soupçon odieux à me reprocher, et, toi, tu n'as rien dans le cœur qui te brûle. Ma bienaimée, dis, pouvais-je rester ainsi près de toi? Comment deux têtes qui sont si bien unies demeureraient-elles sur le même oreiller quand Tune d'elles souffre et que l'autre est tranquille?... — A quoi penses-tu donc? s'écria-t-il brusquement en voyant Clémence songeuse, interdite, et qui ne pouvait retenir des larmes.

— Je pense à ma mère , répondit-elle d'un ton grave. Tu ne saurais connaître, Jules, la douleur de ta Clémence, obligée de se souvenir des adieux mortuaires de sa mère, en entendant ta voix, ia plus douce des musiques; et de songer à la solennelle pression des mains glacées d'une mourante, en sentant la caresse des tiennes ^ un moment où tu m'accables des témoignages de ton délicieux ^uiour.

Elle releva son mari, le prit, l'étreignit avec une force nerveuse l>ien supérieure à celle d'un homme, lui baisa les cheveux et le couvrit de larmes.

~Ahl je voudrais être hachée vivante pour toil Dis-moi bien

que je te rends heureux, que je suis pour Kh la plus belle des femmes, que je suis mille femmes pour toi. Mais ta es aimé comme nul homme ne le sera jamais. Je ne sais pas ce que veulent dire les mots devoir et vertu. Jules, je t'aime pour toi, je suis heureuse de t' aimer, et je faimerai toujours mieux jusqu'à mon dernier souffle. J'ai quelque orgueil de mon amour, je me crois destinée à n'éprouver qu'un sentiment dans ma vie. Ce que je vais te dire est affreux, peut-être : je suis contente de ne pas avoir d'enfants, et n'en souhaite point. Je me sens plus épouse que mère. Eh bien, as-tu des craintes? Écoute-moi, mon amour, promets-md d'oublier, non pas cette heure mêlée de tendresse et de doutes, mais les paroles de ce fou. Jules, je le veux. Promets-moi de ne le point voir, de ne point aller chez lui. J'ai la conviction que, si tu fais un seul pas de plus dans ce dédale, nous roulerons dans un abîme où je périrai, mais en ayant ton nom sur les lèvres et ton cœur dans mon cœur. Pourquoi me mets-tu donc si haut en ton àme, et si bas en réalité? Comment, toi qui fais crédit à tant de gens de leur fortune, tu ne me ferais pas l'aumône d'un soupcoo; et, pour la première occasion dans ta vie où tu peux me prouver une foi sans bornes, tu me détrônerais de ton cœurl Entre un fou et moi, c'est le fou que tu crois!... oh! Jules...

Elle s'arrêta, chassa les cheveux qui retombaient sur son front et sur son cou ; puis, d'un accent déchirant, elle ajouta :

— J'en ai trop dit, un mot devait suffire. Si ton àme et ton front conservent un nuage, quelque léger qu'il puisse être, sache-le bien, j'en mourrai I

Elle ne put réprimer un frémissement et pâlit.

— Oh ! je tuerai cet homme, se dit Jules en saisissant sa femme et la portant dans son lit. — Dormons en paix, mon ange, reprit-il, j'ai tout oublié, je te le jure.

Clémence s'endormit sur cette douce parole, plus doucement répétée. Puis Jules, la regardant endormie, se dit en lui-même :

— Elle a raison, quand l'amour est si pur, un soupçon le flétrit. Pour cette âme si fraîche, pour cette fleur si tendre, une flétrissure, oui, ce doit être la mort.

Quand, entre deux êtres pleins d'affection l'un pour l'autre, et dont la vie s'échange à tout moment, un nuage est survenu, quoi-

HISTOIRE DES TREIZE

lue ce nuage se dissipe, il laisse daos les âmes quelques traces de ton passage. Ou la tendresse devient plus vive, comme la terre est >lus belle après la pluie, ou la secousse retentit encore, comme m lointain tonnerre dans un ciel pur; mais il est impossible de se Btrouver dans sa vie antérieure, et il faut que Tamour croisse ou lu'il diminue. Au déjeuner, M. et madame Jules eurent Tun pour 'autre de ces soins dans lesquels il entre un peu d'affectation, rétait de ces regards pleins d'une gaieté presque forcée, et qui semblent être reifort de gens empressés à se tromper eux-mêmes. Iules avait des doutes involontaires, et sa femme avait des craintes :ertaines. Néanmoins, sûrs Tun de Tautre, ils avaient dormi. Cet §lat de gêne était-il dû à un défaut de foi, au souvenir de leur icène jiocturne? Ils ne le savaient pas eux-mêmes. Mais ils s'étaient limés, ils s'aimaient trop purement pour que l'impression à la fois auelle et bienfaisante de cette nuit ne laissât pas quelques traces lans leurs âmes; jaloux tous deux de les faire disparaître et vouant revenir tous les deux le premier l'un à l'autre, ils ne pouvaient f empêcher de songer à la cause première d'un premier désaccord. Pour des âmes aimantes, ce n'est pas des chagrins, la peine est Ido encore ; mais c'est une sorte de deuil difficile à peindre. S'il y I des rapports entre les couleurs et les agitations de l'âme; si, comme l'a dit l'aveugle de Locke, l'écarlate doit produire à la vue les effets produits dans l'ouïe par une fanfare, il peut être permis de comparer à des teintes grises cette mélancolie de contre-coup. Mais l'amour attristé, l'amour auquel il reste un sentiment vrai de 900 bonheur momentanément troublé, donne des voluptés qui, tenant à la peine et à la joie, sont toutes nouvelles. Jules étudiait U voix de sa femme, il en épiait les regards avec le sentiment jeane qui l'animait dans les premiers moments de sa passion pour elle. Les souvenirs de cinq années tout heureuses, la beauté de Clémence, la naïveté de son amour, effacèrent alors promptement les derniers vestiges d'une intolérable douleur. Ce lendemain était dimanche, jour où il n'y avait ni Bourse ni affaires; les deux passèrent alors la journée ensemble, se mettant plus avant au cœur l'un de l'autre qu'ils n'y avaient jamais été, semblables à deux enfants qui, dans un moment de peur, se serrent, se pressent ^ se tiennent, s'unissant par instinct. Il y a dans une vie à deux

de ces journées complètement heureuses, dues au hasard, et qui ne se rattachent ni à la veille ni au lendemain, fleurs éphémères!... Jules et Clémence en jouirent délicieusement, comme s'ils eussent pressenti que c'était la dernière journée de leur vie amoureuse. Quel nom donner à cette puissance inconnue qui fait hâter le pas des voyageurs sans que Torage se soit encore manifesté, qui fait resplendir de vie et de beauté le mourant quelques jours avant sa mort et lui inspire les plus riants projets, qui conseille au savant de hausser sa lampe nocturne au moment où elle Téclaire parfaitement, qui fait craindre à une mère le regard trop profond jeté sur son enfant par un homme perspicace? Nous subissons tous cette influence dans les grandes catastrophes de notre vie, et nous ne Pavons encore ni nommée ni étudiée : c^est plus que le pressentiment, et ce n'est pas encore la vision. Tout alla bien jusqu*au lendemain. Le lundi, Jules Desmarets, obligé d'être à la Bourse à son heure accoutumée, ne sortit pas sans aller, suivant son habitude, demander à sa femme si elle voulait profiter de sa voiture.

— Non, dit-elle, il fait trop mauvais temps pour se promener. En effet, il pleuvait à verse. Il était environ deux heures et

demie quand M. Desmarets se rendit au Parquet et au Trésor. A quatre heures, en sortant de la Bourse, il se trouva nez à nez devant M. de Maulincour, qui l'attendait là avec la pertinacité fiévreuse que donnent la haine et la vengeance.

— Monsieur, j'ai des renseignements importants à vous communiquer, dit l'officier en prenant l'agent de change par le bras. Écoutez, je suis un homme trop loyal pour avoir recours à des lettres anonymes qui troubleraient votre repos, j'ai préféré vous parler. Enfin croyez que, s'il ne s'agissait pas de ma vie, je ne m'immiscerais, certes, en aucune manière dans les affaires d'un ménage, quand même je pourrais m'en croire le droit.

•—^ Si ce que vous avez à me dire concerne madame Desmarets, répondit Jules, je vous prierai, monsieur, de vous taire.

— Si je me taisais, monsieur, vous pourriez voir avant peu madame Jules sur les bancs de la cour d'assises, à côté d'un forçat. Faut-il me taire maintenant?

Jules pâlit, mais sa belle figure reprit promptement un calme faux; puis, entraînant l'officier sous un des auvents de la Bourse

HISTOIRE DES TREIZE

provisoire où ils se trouvaient alors, il lui dit cTune voix que voilait une profonde émotion intérieure :

— Monsieur, je vous écouterai ; mais il y aura entre nous un duel à mort, si...

— Oh ! j'y consens, s'écria M. de Maulincour, j'ai pour vous la plus grande estime. Vous parlez de mort, monsieur? Vous ignorez sans doute que votre femme m'a peut-être fait empoisonner samedi soir. Oui, monsieur, depuis avant-hier, il se passe en moi quelque chose d'extraordinaire; mes cheveux me distillent intérieurement à travers le crâne une fièvre et une langueur mortelles, et je sais parfaitement quel homme a touché mes cheveux pendant le bal.

M. de Maulincour raconta, sans en omettre un seul fait, et son amour platonique pour madame Jules et les détails de l'aventuré qui commence cette Scène. Tout le monde l'eût écouté avec autant d'attention que l'agent de change ; mais le mari de madame Jules avait le droit d'en être plus étonné que qui que ce fût au monde. Là se déploya son caractère, il fut plus surpris qu'abattu. Devenu juge, et juge d'une femme adorée, il trouva dans son âme la droiture du juge, comme il en prit l'inflexibilité. Amant encore, il songea moins à sa vie brisée qu'à celle de cette femme : il écouta, non sa propre douleur, mais la voix lointaine qui lui criait : « Clémence ne saurait mentir! Pourquoi te trahirait-elle? »

— Monsieur, dit l'officier aux gardes en terminant, certain d'avoir reconnu, samedi soir, dans M. de Funcal, ce Ferragus que la police croit mort, j'ai mis aussitôt sur ses traces un homme intelligent. En revenant chez moi, je me suis souvenu, par un heureux hasard, du nom de madame Meynardie, cité dans la lettre de cette Ida, la maîtresse présumée de mon persécuteur. Muni de ce seul renseignement, mon émissaire me rendra promptement compte de cette épouvantable aventure, car il est plus habile à découvrir la vérité que ne l'est la police elle-même.

— Monsieur, répondit l'agent de change, je ne saurais vous remercier de cette confidence. Vous m'annoncez des preuves, des témoins, je les attendrài. Je poursuivrai courageusement la vérité dans cette affaire étrange, mais vous me permettrez de douter i^u'à ce que l'évidence des faits me soit prouvée. En tout cas,

60 SCÈNES DE Lk YIE PARISIENNE.

vous aurez satisfaction, car vous devez comprendre qu^il nous en faut une.

iules revint chez lui.

— Qu'as-tu? lui dit sa femme. Tu es pâle à faire peur!

— Le temps est froid, dit-il en marchant d'un pas lent dans cette chambre où tout parlait de bonheur et d'amour, cette chambre si calme où se préparait une tempête meurtrière.

— Tu n'es pas sortie aujourd'hui? reprit-il machinalement en apparence.

11 fut poussé sans doute à faire cette question par la dernière des mille pensées qui s'étaient secrètement enroulées dans une méditation lucide, quoique précipitamment activée par la jalousie.

— Non, répondit-elle avec un faux accent de candeur.

En ce moment, Jules aperçut dans le cabinet de toilette de sa femme quelques gouttes d'eau sur le chapeau de velours qu'elle mettait le matin. Jules était un homme violent, mais aussi plein de délicatesse, et il lui répugna de placer sa femme en face d'un démenti. Dans une telle situation, tout doit être fini pour la vie entre certains êtres. Cependant, ces gouttes d'eau furent comme une lueur qui lui déchira la cervelle. 11 sortit de sa chambre, descendit à la loge et dit à son concierge, après s'être assuré qu'il y était seul :

— Fouquereau, cent écus de rente si tu dis vrai, chassé si tu me trompes, et rien si, m'ayant dit la vérité, tu parles de ma question et de ta réponse.

11 s'arrêta pour bien voir son concierge, qu'il attira sous le jour de la fenêtre, et reprit :

— Madame est-elle sortie ce matin?

— Madame est sortie à trois heures moins un quart, et je crois l'avoir vue rentrer il y a une demi-heure.

— Cela est vrai, sur ton honneur?

— Oui, monsieur,

— Tu auras la rente que je t'ai promise; mais, si tu parles, souviens-toi de ma promesse ! alors, tu perdrais tout.

Jules revint chez sa femme.

— Clémence, lui dit-il, j'ai besoin de mettre un peu d'ordre dans mes comptes de maison, ne t'offense donc pas de ce que je

HISTOIRE DES TREIZE

vais te démander. Ne f ai-je pas remis quarante mille francs depuis le commencement de Tannée?

— Plus, dit-elle. Quarante-sept.

— En trouverais-tu bien l'emploi?

— Mais oui, dit-elle. D'abord, j'avais à payer plusieurs mémoires de l'année dernière...

— Je ne saurai rien ainsi, se dit Jules, je m'y prends mal.

En ce moment, le valet de chambre de Jules entra et lui remit une lettre, qu'il ouvrit par contenance ; mais il la lut avec avidité lorsqu'il eut jeté les yeux sur la signature.

<c Monsieur,

» Dans l'intérêt de votre repos et du nôtre, j'ai pris le parti de vous écrire sans avoir l'avantage d'être connue de vous ; mais ma position, mon âge et la crainte de quelque malheur me forcent à vous prier d'avoir de^l'indulgence dans une conjoncture fâcheuse où se trouve notre famille désolée. M. Auguste de Maulincour nous a donné depuis quelques jours des preuves d'aliénation mentale, et nous craignons qu'il ne trouble votre bonheur par des chimères dont il nous a entretenus, M. le commandeur de Pamiers et moi, pendant un premier accès de Gèvre. Nous vous prévenons donc de sa maladie, sans doute guérissable encore; elle a des effets si graves et si importants pour l'honneur de notre famille et l'avenir de mon petit-ûls, que je compte sur votre entière discrétion. Si M. le commandeur ou moi, monsieur, avions pu nous transporter chez vous, nous nous serions dispensés de vous écrire ; mais je ne doute pas que vous n'ayez égard à la prière qui vous est faite ici par une mère de brûler cette lettre.

» Agréez l'assurance de ma parfaite considération.

» Baronne de maulincour, née de rieux. n

— Combien de tortures! s'écria Jules.

— Mais que se passe-t-il donc en toi? lui dit sa femme en témoi- S^àui une vive anxiété.

J'en suis arrivé, répondit Jules, à me demander si c'est toi ?iû me fais parvenir cet avis pour dissiper mes soupçons , reprit-ii ^ lui jetant la lettre. Ainsi juge de mes souffrances I

et

SCÈNES DE Lk YIE PARISIENNE.

— Le malheureux, dit madame Jules en laissant tomber le papier, je le plains, quoiqu'il me fasse bien du mal.

— Tu sais qu'il m'a parlé?

— Ah I tu es allé le voir malgré ta parole, dit-elle frappée de terreur.

— Clémence, notre amour est en danger de périr, et nous sommes en dehors de toutes les lois ordinaires de la vie, laissons donc les petites considérations au milieu des grands périls. Écoute, dis-moi pourquoi tu es sortie ce matin. Les femmes se croient le droit de nous faire quelquefois de petits mensonges. Ne se plaisent-elles pas souvent à nous cacher des plaisirs qu'elles nous préparent? Tout à l'heure, tu m'as dit un mot pour un autre sans doute, un non pour un oui.

11 entra dans le cabinet de toilette et en rapporta le chapeau..

— Tiens, vois I sans vouloir faire ici le Bartholo, ton chapeau t'a trahie. Ces taches ne sont-elles pas des goutles de pluie? Donc, tu es sortie en fiacre , et tu as reçu ces gouttes d'eau soit en allant chercher une voiture , soit en entrant dans la maison où tu es allée, soit en la quittant. Mais une femme peut sortir de chez elle fort innocemment, même après avoir dit à son mari qu'elle ne sortirait pas. Il y a tant de raisons pour changer d'avis! Avoir des caprices, n'est-ce pas un de vos droits? Vous n'êtes pas obligées d'être conséquentes avec vous-mêmes. Tu auras oublié quelque chose, un service à rendre, une visite, ou quelque bonne action à faire. Mais rien n'empêche une femme de dire à son mari ce qu'elle a fait. Rougit-on jamais dans le sein d'un ami? Eh bien, ce n'est pas le mari jaloux qui te parle, ma Clémence, c'est l'amant, c'est l'ami, le frère.

Il se jeta passionnément à ses pieds.

— Parle, non pour te justifier, mais pour calmer d'horribles souffrances. Je sais bien que tu es sortie. Eh bien, qu'as-tu fait? où es-tu allée?

— Oui, je suis sortie, Jules, répondit- elle d'une voix altérée, quoique son visage fût calme. Mais ne me demande rien de plus. Attends avec confiance; sans quoi, tu te créeras des remords étemels. Jules, mon Jules, la confiance est la vertu de l'amour. Je te l'avoue, en ce moment je suis trop troublée pour te ré-

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jwndre; mais je ne suis point une femme artificieuse, et je t'aime« tu le sais.

— Au milieu de tout ce qui peut ébranler la foi d*un homme, ^n éveiller la jalousie, car je ne suis donc pas le premier dans ton

.^:œur, je ne suis donc pas toi-même 7... eh bien, Clémence, j'aimo encore mieux te croire, croire en ta voix, croire en tes yeuxl Si -tu me trompes, tu mériterais...

— Oh I mille morts, dit-elle en Tinterrompant.

— Moi, je ne te cache aucune de mes pensées, et toi, tu...

— Chut! dit- elle, notre bonheur dépend de notre mutuel si- Jence.

— Ah I je veui tout savoir, s*écria-t-il dans un violent accès de xage.

En ce moment, des cris de femme se firent entendre, et les glapissements d'une petite voix aigre arrivèrent de l'antichambre jusqu'aux deux époux.

— J'entrerai, je vous disi criait-on. Oui, j'entrerai, je veux la voir, je la verrai.

Jules et Clémence se précipitèrent dans le salon et ils virent bientôt la porte s'ouvrir avec violence. Une jeune femme se montra tout à coup, suivie de deux domestiques qui dirent à leur maître :

— Monsieur, cette femme veut entrer ici malgré nous. Nous lui avons déjà dit que madame n'y était pas. Elle nous a répondu qu'elle savait bien que madame était sortie, mais qu'elle venait de la voir rentrer. Elle nous menace de rester à la porte de l'hôtel jusqu'à ce qu'elle ait parlé à madame.

— Retirez-vous, dit M. Desmarets à ses gens.

— Que voulez-vous, mademoiselle? ajouta-t-il en se tournant vers l'inconnue.

Cette demoiselle était le type d'une femme qui ne se rencoulre qu'à Paris. Elle se fait à Paris, comme la boue, comme le pavé de Paris, comme l'eau de la Seine se fabrique à Paris, dans de grands réservoirs à travers lesquels l'industrie la filtre dix fois avant de la livrer aux carafes à facettes où elle scintille et claire et pure, de f^geuse qu'elle était. Aussi est-ce une créature véritablement originale. Vingt fois saisie par le crayon du peintre, par le pinceau du caricaturiste, par la plombagine du dessinateur, elle échappe à

SCÈNES DE Lk VIE PARISIENNE.

toutes les analyses, parce qu'elle est insaisissable dans tous ses modes, comme Test la nature, comme Test ce fantasque Paris. En efifet, elle ne tient au vice que par un rayon, et s'en éloigne par les mille autres points de la circonférence sociale. D'ailleurs, elle ne laisse deviner qu'un trait de son caractère, le seul qui la rende blâmable : ses belles vertus sont cachées ; son naïf dévergondage, elle en fait gloire. Incomplètement traduite dans les drames et les livres où elle a été mise en scène avec toutes ses poésies, elle ne sera jamais vraie que dans son grenier, parce qu'elle sera toujours, autre part, ou calomniée ou flattée. Riche, elle se vicie; pauvre, elle est incomprise. Et cela ne saurait être autrement I Elle a trop de vices et trop de bonnes qualités; elle est trop près d'une as* phyxie sublime ou d'un rire flétrissant; elle est trop belle et trop hideuse; elle personnifie trop bien Paris, auquel elle fournit des portières édentées, des laveuses de linge, des balayeuses, des mendiantes, parfois des comtesses impertinentes, des actrices admirées, des cantatrices applaudies; elle a même donné jadis deux quasi-reines à la monarchie. Qui pourrait saisir un tel prêtée? Elle est toute la femme, moins que la femme, plus que la femme. De ce vaste portrait, un peintre de mœurs ne peut rendre que certains détails, l'ensemble et l'infini. C'était une grisette de Paris, mais la grisette dans toute sa splendeur; la grisette en fiacre, heureuse, jeune, belle, fraîche, mais grisette, et grisette à griffes, à ciseaux, hardie comme une Espagnole, hargneuse comme une prude anglaise réclamant ses droits conjugaux, coquette comme une grande dame, plus franche et prête à tout; une véritable lionne sortie du petit appartement dont elle avait tant de fois rêvé les rideaux de calicot rouge, le meuble en velours d'Utrecht, la table à thé, le cabaret de porcelaine à sujets peints, la causeuse, le petit tapis de moquette, la pendule d'albâtre et les flambeaux sous verre, la chambre jaune, le mol édredon; bref, toutes les joies de la vie des grisettes : la femme de ménage, ancienne grisette elle-même, mais grisette à moustaches et à chevrons; les parties de spectacle, les marrons à discrétion, les robes de soie et les chapeaux à gâcher ; enfin toutes les félicités calculées au comptoii des modistes, moins l'équipage, qui n'apparaît dans les imagina^ tiens du comptoir que comme un bâton de maréchal dans les

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songes du soldat. Oui, cette grisette avait tout cela pour une aiïectioD vraie ou malgré raffection vraie, comme quelques autres Tobtiennent souvent pour une heure par jour, espèce d'impôt insouciamment acquitté sous les griffes d'un vieillard. La jeune femme qui se trouvait en présence de M. et madame Jules avait le pied si découvert dans sa chaussure, qu'à peine voyait-on une légère ligne Qoire entre le tapis et son bas blanc. Cette chaussure, dont la caricature parisienne rend si bien le trait, est une grâce particulière à la grisette parisienne; mais elle se trahit encore mieux aux yeux de l'observateur par le soin avec lequel ses vêtements adhèrent à ses formes, qu'ils dessinent nettement. Aussi l'inconnue était-elle, pour ne pas perdre l'expression pittoresque créée par le soldat français, ficelée dans une robe verte, à guimpe, qui laissait deviner la beauté de son corsage, alors parfaitement visible; car son châle de cachemire Temaux, tombant à terre, n'était plus retenu que par les deux bouts qu'elle gardait entortillés à demi dans ses poignets. Elle avait une figure fine, des joues roses, un teint blanc, des yeux gris étincelants, un front bombé très-proéminent, des cheveux soigneusement lissés qui s'échappaient de son petit chapeau en grosses boucles sur son cou.

^ Je me nomme Ida, monsieur. Et, si c'est là madame Jules, à laquelle j'ai l'avantage de parler, je venais pour lui dire tout ce que j'ai sur le cœur, contre elle. C'est très-mal, quand on a son affaire faite, et qu'on est dans ses meubles comme vous êtes ici, de vouloir enlever à une pauvre fille un homme avec lequel j'ai contracté on mariage moral, et qui parle de réparer ses torts en m'épousant à la municipalité. 11 y a bien assez de jolis jeunes gens dans le monde, pas vrai, monsieur? pour se passer ses fantaisies, sans venir me prendre un homme d'âge, qui fait mon bonheur. Quien, je n'ai pas me belle hôtel, moi, j'ai mon amour! Je haïs les bel hommes et l'argent, je suis tout cœur, et...

Madame Jules se tourna vers son mari :

— Vous me permettrez, monsieur, de ne pas en entendre davantage, dit-elle en rentrant dans sa chambre.

— Si cette dame est avec vous, j'ai fait des brioches, à ce que je vois; mais tant pire, reprit Ida. Pourquoi vient-elle voir M. Ferragus tous les jours?

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