M F. DU TILLET
Da Tillet ne mit pas de point sur Vi de son nom. Pour ceux avec lesquels il faisait des affaires, cette erreur volontaire était un signe de convention. Les recommandations les plus vives, les chaudes et favorables instances de sa lettre ne signifiaient rien alors. Une telle lettre, où les points d'exclamation suppliaient, où du Tillet se mettait à genoux, était alors arrachée par des considérations puissantes; il n'avait pas pu la refuser; elle devait être regardée comme non avenue. En voyant Vi sans point, son ami donnait alors de Teau bénite de cour au solliciteur. Beaucoup de gens du monde, et des plus considérables, sont joués ainsi comme des enfants par les gens d'affaires, par les banquiers, par les avocats, qui tous ont une double signature. Tune morte, l'autre vivante. Les plus fins y sont pris. Pour reconnaître cette ruse, il faut avoir éprouvé le double effet d'une lettre chaude et d'une lettre froide.
— Vous me sauvez, du Tillet ! dit César en lisant cette lettre.
— Mon Dieu, dit du Tillet, allez demander de l'argent, Nucingen en lisant mon billet vous en donnera tant que vous en voudrez. Malheureusement, mes fonds sont engagés pour quelques jours; sans cela, je ne vous enverrais pas chez le prince de la haute banque, car les Keller ne sont que des pygmées auprès du baron de Nucingen. C'est Law reparaissant en Nucingen. Avec ma lettre
vous serez en mesure ie 15 jaiivier, et nous verrons après. Nociogen et moi, nous sommes les meilleurs amis du monde, il ne voudrait pas me désobliger pour un million.
— C'est comme un aval, se dit en lui-même Birotteau, qui s'en alla pénétré de reconnaissance pour du Tillet. Eh bien, pensait-il, un bienfait n'est jamais perdu!
Et il philosophait à perte de vue. Néanmoins, une pensée aigrissait son bonheur. Il avait bien pendant quelques jours empêché sa femme de mettre le nez dans les livres, il avait rejeté la caisse sor le dos de Célestin en l'aidant, il avait pu vouloir que sa femme et sa fille eussent la jouissance du bel appartement qu'il leur avait arrangé, meublé; mais, ces premiers petits bonheurs épuisés, madame Birotteau serait morte plutôt que de renoncer à voir par elle-même les détails de sa maison, à tenir, suivant son expressioo, la queue de la poêle. Birotteau se trouvait au bout de son latin; il avait usé tous ses artifices pour dérober à sa femme la connaissance des symptômes de sa gêne. Constance avait fortement improuvé renvoi des mémoires, elle avait grondé les commis, et accusé Célestin de vouloir ruiner sa maison, croyant que Célestin seul avait eu cette idée. Célestin s'était laissé gronder par ordre de Birotteau. Madame César, aux yeux des commis, gouvernait le parfumeur, car il est possible de tromper le public, mais non les gens de sa maison sur celui qui a la supériorité réelle dans un ménage. Birotteau devait avouer sa situation à sa femme, car le cempte avec du Tillet allait vouloir une justification. Au retour, Birotteau ne vit pas sans frémir Constance à son comptoir, vérifiant le livre d'échéances et faisant sans doute le compte de la caisse.
— Avec quoi payeras-tu demain? lui dit-elle à l'oreille quand il s'assit à côté d'elle.
— Avec de l'argent, répondit-il en tirant ses billets de banque 01 en faisant signe à Célestin de les prendre.
— Mais d'où viennent-ils?
— Je te conterai cela ce soir. — Célestin, inscrivez, fin mars, uo billet de dix mille francs, ordre du Tillet.
— Du Tillet! répéta Constance frappée de terreur.
— Je vais aller voir Popinot, dit César. C'est mal à moi de ne pas encore être allé le visiter chez lui. Vend-on de son huile?
C£SAR BlROTTfiAU. 505
— Les trois cents bouteilles qu'il nous a données sont parties.
— Birotteau, ne sors pas, j*ai à te parler, dit Constance en prenant César par le bras et Tentralnant dans sa chambre avec une précipitation qui dans toute autre circonstance eût fait rire. — Du Tillet! dit-elle quand elle fut seule avec son mari et après s'être assurée qu'il n'y avait que Césanne avec elle, du Tillet qui nous a volé mille écusl Tu fais des affaires, avec du Tillet, un monstre... qui voulait me séduire, lui ditrelle à l'oreille.
— Folle de jeunesse, dit Birotteau devenu tout à coup esprit fort
— Écoute, Birotteau, tu te déranges, tu ne vas plus à la fabrique. 11 y a quelque chose, je le sens ! Tu vas me le dire, je veux tout savoir.
— £h bien, dit Birotteau, nous avons failli être ruinés, nous Tétions même encore ce matin, mais tout est réparé.
Et il raconta Thorrible histoire de sa quinzaine.
— Voilà donc la cause de ta maladie 1 s'écria Constance.
— Oui, maman, s'écria Césarine. Va, mon père a été bien courageux. Tout ce que je souhaite est d'être aimée comme il t'aime, il ne pensait qu'à ta douleur.
— Mon rêve est accompli, dit la pauvre femme en se laissant tomber sur sa causeuse au coin de son feu, pàle, blême, épouvantée. J'avais prévu tout. Je te l'ai dit dans cette fatale nuit, dans notre ancienne chambre que tu as démolie, il ne nous restera que les yeux pour pleurer. Ma pauvre Césarine I je...
— Allons, te voilà, s'écria Birotteau. Ne vas-tu pas m'ôter le courage dont j'ai besoin 1
— Pardon, mon ami, dit Constance en prenant la main de César et la lui serrant avec une tendresse qui alla jusqu'au cœur du paavre homme. J'ai tort, voilà le malheur venu, je serai muette, résignée et pleine de force. Non, tu n'entendras jamais une plainte.
Elle se jeta dans les bras de César, et y dit en pleurant :
— Courage, mon ami, courage! J'en aurais pour deux s'il en était besoin.
— Mon huile, ma femme, mon huile nous sauvera.
— Que Dieu nous protège I dit Constance.
— Anselme ne secourra-t-il donc pas mon père? dit Césarine.
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— Je vais le voir, s'écria César, trop ému par Taccent déchirant de sa femme, qui ne lui était pas connue tout entière môme après dix-neuf ans. Constance, n'aie plus aucune crainte. Tiens , lis la lettre de du Tillet à M. de Nucingen, nous sommes sûrs d*an crédit. J'aurai d'ici là gagné mon procès. D'ailleurs, ajouta-t-il en faisant un mensonge nécessaire, nous avons notre oncle Pillerault; line s'agit que d'avoir du courage.
— S'il ne s'agissait que de cela! dit Constance en souriant. Birotteau, soulagé d*un grand poids, marcha comme on homme
mis en liberté, quoiqu'il éprouvât en lui-même l'indéOnissable épuisement qui suit les luttes morales excessives où se dépense plus de fluide nerveux, plus de volonté qu'on ne doit en ânettre journellement, et où l'on prend, pour ainsi dire, sur le capital d'existence. Birotteau était déjà vieilli.
La maison A. Popinot, rue des Cinq-Diamants, avait bien changé depuis deux mois. La boutique était repeiate. Les casiers, lécbanh pis et pleins de bouteilles, réjouissaient l'œil de tout commerçant qui connaît les symptômes de la prospérité. Le plancher de la bontique était encombré de papier d'emballage. Le magasin contenait de petits tonneaux de différentes huiles dont la commission avait été conquise à Popinot par le dévoué Gaudissart. Les livres et la comptabilité, la caisse, étaient au-dessus de la boutique et de l'arrière-boutique. Une vieille cuisinière faisait le ménage des trois commis et de Popinot. Popinot, confiné dans un coin de sa boutique et dans un comptoir fermé par un vitrage, se montrait avec un tablier de serge, de doubles manches en toile verte, la plume à l'oreille, quand il n'était pas plongé dans un tas de papiers, comme au moment où vint Birotteau et pendant lequel il dépouillait son courrier, plein de traites et de lettres de commande. A ces mots : « Eh bien, mon garçon? » dits par son ancien patron, il leva la tête, ferma sa cabane à clef, et vint d'un air joyeux, le bout du nez rouge. II n'y avait pas de feu dans la boutique, dont la porte restait ouverte.
— Je craignais que vous ne vinssiez jamais, répondit Popinot d'un air respectueux.
Les commis accoururent voir le grand homme de la parfumerie, l'adjoint décoré, l'associé de leur patron. Ces muets hommages
CÉSAR niROTTEAU.
flattèrent le parfumeur. Biroticju, naguère si petit chez les Keller, éprouva le besoin de les imiter : il se caressa le menton, sursauta vaniteusement à l'aide de ses talons, en disant ses banalités.
— Eh bien, mon ami, se lève-t-on de bonne heure? lui demanda-t-il.
— Non, Ton ne se couche pas toujours, dit Popinot, il faut se cramponner au succès...
— Eh bien, que disais-je? mon huile est une fortune.
— Oui , monsieur, mais les moyens d'exécution y sont pour quelque chose : je vous ai bien monté votre diamant.
— Au fait, dit le parfumeur, où en sommes-nous? Y a-t-il des bénéfices?
— Au bout d'un mois ! s*écria Popinot, y pensez-vous? L'ami Gaudissart n'est en route que depuis vingt-cinq jours, et a pris une chaise de poste sans me le dire. Oh! il est bien dévoué. Nous devrons beaucoup à mon oncle! Les journaux, dit -il à l'oreille de Birotteau, nous coûteront douze mille francs.
— Les journaux!... s'écria l'adjoint.
— Vous ne les avez donc pas lus?
— Non.
— Vous ne savez rien, alors, dit Popinot. Vingt mille francs d'affiches, cadres et impressions!... cent mille bouteilles achetées!... Ahl tout est sacrifice en ce moment. La fabrication se fait sur une grande échelle. Si vous aviez mis le pied au faubourg, où j'ai souvent passé les nuits, vous auriez vu un petit casse-noisette de mon invention qui n'est pas piqué des vers. Pour mon compte, j'ai fait œt cinq derniers jours trois mille francs rien qu'en commissions sur les huiles de droguerie.
— Quelle bonne tête! dit Birotteau en posant sa main sur les dieveux du petit Popinot et les remuant comme si Popinot eût été un bambin , je l'ai devinée.
Plusieurs personnes entrèrent.
— A dimanche, nous dînons chez ta tante Ragon, dit Birotteau, qui laissa Popinot à ses affaires en voyant que la chair fraîche qu'il était venu sentir n'était pas découpée. — Est-ce extraordinaire ! un commis devient négociant en vingt -quatre heures, pensait Birotteau, qui ne revenait pas plus du bonheur et de l'aplomb de
Popinot que du luxe de du Tillet. Anselme vous a pris un petit air pincé quand je lui ai mis la main sur la tête, comme s*îl était déjà François Keller.
Birotteau n'avait pas songé que les commis le regardaient, et qu'un maître de maison a sa dignité à conserver chez lui. Là, comme chez du Tillet, le bonhomme avait fait une sottise par bonté de cœur, et, faute de retenir un sentiment vrai, bourgeoisemeot exprimé, César aurait blessé tout autre homme qu'Anselme.
Ce dîner du dimanche chez les Ragon devait être la dernière joie des dix-neuf années heureuses du ménage de Birotteau, joie complète d'ailleurs. Ragon demeurait rue du Petit-Bourbon-Saint- Sulpice, à un deuxième étage, dans une antique maison de digne apparence, dans un vieil appartement à trumeaux où dansaient les bergères en paniers et où paissaient les moutons de ce xvin* siède dont la bourgeoisie grave et sérieuse, à mœurs comiques, à idées respectueuses envers la noblesse, dévouée au souverain et à TÉglise, était admirablement représentée par les Ragon. Les meubles, les pendules, le linge, la vaisselle, tout semblait être patriarcal, i formes neuves par leur vieillesse même. Le salon, tendu de viem damas, orné de rideaux en brocatelle, offrait des duchesses, des bonheurs-du-jour, un superbe Popinot, échevin de Sancerre, peint par Latour, le père de madame Ragon, un bonhomme excellent en peinture, et qui souriait comme un parvenu dans sa gloire. Au logis, madame Ragon se complétait par un petit chien anglais de la race de ceux de Charles 11, qui faisait un merveilleux effet sur son petit sofa dur, à forme rococo, qui certes n'avait jamais joué le rôle du sofa de Crébillon. Parmi toutes leurs vertus, les Ragon se recommandaient par la conservation de vieux vins arrivés à un parfait dépouillement, et par la possession de quelques liqueurs de madame Anfoux, que des gens assez entêtés pour aimer (sans espoir, disait-on) la belle madame Ragon lui avaient apportées des lies. Aussi leurs petits dîners étaient-ils prisés ! Une vieille cuisinière, Jeannette, servait les deux vieillards avec un aveugle dévouement, elle aurait volé des fruits pour leur faire des confitures! Loin de porter son argent aux caisses d'épargne, elle le mettait sagement à la loterie, espérant apporter un jour le gros lot à ses maîtres. Le dimanche où ses maîtres avaient du monde, elle était,
CÉSAR fiIROTTEAU.
malgré ses soixante ans, à la cuisine pour surveiller les plats, à la table pour servir avec une agilité qui eût rendu des points à mademoiselle Contât dans son rôle de Suzanne du Mariage de Figaro.
Les invités étaient le juge Popinot, Toncle Pillerault» Anselme, les trois Birotteau, les trois Matifat et Tabbé Loraux. Madame Matifat, naguère coiffée en turban pour danser, vint en robe de TOlours bleu, gros bas de coton et souliers de peau de chèvre, des gants de chamois bordés de peluche verte et un chapeau doublé de rose, orné d*oreilles-d*ours. Ces dix personnes furent réunies à dnq heures. Les vieux Ragon suppliaient leurs convives d'être exacts. Quand on invitait ce digne ménage, on avait soin de faire dîner à cette heure, car ces estomacs de soixante et dix ans ne se pliaient point aux nouvelles heures prises par le bon ton.
Césarine savait que madame Ragon la placerait à côté d*Anselme : toutes les femmes, même les dévotes et les sottes, s'entendent en fait d'amour. La fille du parfumeur s'était donc mise de manière à tourner la tête à Popinot. Constance, qui avait renoncé, non sans douleur, au notaire, lequel jouait dans sa pensée le rôle d'un prince héréditaire, contribua, non sans d*amères réflexions, à cette toilette. Cette prévoyante mère descendit le pudique fichu de gaze pour découvrir un peu les épaules de Césarine et laisser voir l'attache du cou, qui était d'une remarquable élégance. Le corsage à la grecque, croisé de gauche à droite, à cinq plis, pouvait s'entr^oovrir et montrer de délicieuses rondeurs. La robe mérinos gris de plomb à falbalas bordés d'agréments verts dessinait nettement one taille qui ne parut jamais si fine ni si souple. Les oreilles étaient ornées de pendeloques en or travaillé. Les cheveux, relevés à la chinoise, permettaient au regard d'embrasser les suaves fraîcheurs d'une peau nuancée de veines où la vie la plus pure éclatait aux endroits mats. Enfin, Césarine était si coquettement belle, qae madame Matifat ne put s'empêcher de l'avouer, sans s'aperce- TOÎr que la mère et la fille avaient compris la nécessité d'ensorceler le petit Popinot.
Eirotteau, ni sa femme, ni madame Matifat, personne ne troubla la douce conversation que les deux enfants enflammés par l'amour tinrent à voix basse dans une embrasure de croiséo où le froid déployait ses bises feuestrales. Qu'ailleurs, la conversation des grandes
personnes s'anima quand le juge Popinot laissa tomber uo mot sur la fuite de Roguin, en faisant observer que c'était le second notaire qui manquait, et que pareil crime était jadis inconnu. Madame Ragon, au nom de Roguin, avait poussé le pied de son frère, Pillerault avait couvert la voix du juge, et tous deux lui montraient madame Birotteau.
— Je sais tout, dit Constance à ses amis d'une voix à la fois douce et peinée.
— Eh bien, dit madame Matifat à Birotteau qui baissait homUement la tête, combien vous emporte-t-ilT S^il fallait écouter les bavardages, vous seriez ruiné.
— Il avait à moi deux cent mille francs. Quant aux quarante qu'il m*a fait imagioairement prêter par un de ses clients dont l'argent était dissipé par lui, nous sommes en procès.
— Vous le verrez juger cette semaine, dit Popinot. J'ai pensé que vous ne m'en voudriez pas d'expliquer votre situation à M. le président; il a ordonné la communication des papiers de Roguin dans la chambre du conseil, afin d'examiner depuis quelle époque les fonds du prêteur étaient détournés et les preuves du fait allégué par Derville, qui a plaidé lui-même pour vous épargner des frais.
— Gagnerons-nous? dit madame Birotteau.
— Je ne sais, répondit Popinot. Quoique j'appartienne à la chambre où Taffaire est portée, je m'abstiendrai de délibérer, quand même on m'appellerait.
— Mais peut-il y avoir du doute sur un procès si »mple? ditPillerauit. L'acte ne doit-il pas faire mention de la livraison des espèces, et les notaires déclarer les avoir vu remettre par le préteur à l'emprunteur? Roguin irait aux galères s'il était sous la main de la justice.
— Selon moi, répondit le juge, le prêteur doit se pourvoir contre Roguin sur le prix de la charge et du cautionnement; mais, en des affaires encore plus claires, quelquefois, à la cour royale, les conseillers se trouvent six contre six.
— Ck)mment, mademoiselle, M. Roguin s'est enfui ? dit Popinot entendant enfin ce qui se disait. M. César ne m'en a rien dit, à moi qui donnerais mon sang pour lui...
Césarine comprit que toute la famille tenait dans ce spur luh
CÉSAR filROTTEAU.
car, si l'ionocente fllle eût méconnu Taccent, elle ne pouvait se tromper au regard qui Penveloppa d'une flamme pouri»re.
— Je le savais bien, et je le lui disais, mais il a tout caché à ma mère et ne s'est confié qu'à moi.
— Vous lui avez parlé de moi, dans cette circonstance, dit Popinet; vous lisez dans mon cœur, mais y lisez-vous tout?
— Peut-être.
— Je suis bien heureux, dit Popinot. Si vous voulez m'ôter toute crainte, dans un an je serai si riche, que votre père ne me recevra plus si mal quand je lui parlerai de notre mariage. Je ne vais plus dormir que cinq heures par nuit...
— Ne vous faites pas de mal, dit Gésarine avec un accent inimitable en jetant à Popinot un regard où se lisait toute sa pensée.
— Ma femme, dit César en sortant de table, je crois que ces jeunes gens s'aiment.
— Eh bien, tant mieux, dit Constance d'un son de voix grave, ma ûlle serait la femme d'un homme de tête et plein d'énergie. Le talent est la plus belle dot d'un prétendu.
Elle se hâta de quitter le salon et d'aller dans la chambre de madame Ragon. César avait dit pendant le dîner quelques phrases qui avaient fait sourire Pillerault et le juge, tant elles accusaient d'i£^orance, et qui rappelèrent à cette malheureuse femme comlûen son pauvre mari se trouvait peu de force à lutter contre le malheur. Constance avait des larmes sur le cœur, elle se défiait instinctivement de du Tillet, car toutes les mères savent le Timeo Danaos et dona ferentes, sans savoir le latin. Elle pleura dans les bras de sa fille et de madame Ragon sans vouloir avouer la cause dè sa peine.
— C'est nerveux, dit-elle.
Le reste de la soirée fut donné aux cartes par les vieilles gens, et par les jeunes à ces délicieux petits jeux dits innocents, parce qu'ils couvrent les innocentes malices des amours bourgeois. Les liatifat se mêlèrent des petits jeux.
— César, dit Constance en revenant, va dès le 8 chez M. le baron de Nucingen, afin d'être sûr de ton échéance du 15 longtemps à Tavance. S'il arrivait quelque anicroche, est-ce du jour au lendemain que tu trouverais des ressources?
m SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE.
— J'irai, ma femme, répondit César, qui serra la main de Codstance et celle de sa fille en ajoutant : — Mes chères biches blaiches, je vous ai donné de tristes étrennesl
Dans Tobscurité du fiacre, ces deux femmes, qui ne pouvaient voir le pauvre parfumeur, sentirent des larmes tombées chaudes sur leurs mains.
— Espère, mon ami, dit Constance.
— Tout ira bien, papa; M. Anselme Popinot m'a dit qu*il verserait son sang pour toi.
— Pour moi, reprit César, et pour la famille, n*est-ce pas? ditil en prenant un air gai.
Césarine serra la main de son père, de manière à lui dire qu'Anselme était son fiancé.
Pendant les trois premiers jours de Tannée, il fut envoyé deux cents cartes chez Birolteau. Cette aflluence d'amitiés fausses, ces témoignages de faveur sont horribles pour les gens qui se voient entraînés par le courant du malheur. Birotteau se présenta trois fois vainement à l'hôtel du fameux banquier, le baron de Nucingen. Le commencement de l'année et ses fêtes justifiaient assez l'absence du financier. La dernière fois, le parfumeur pénétra jusqu'au cabinet du banquier, où le premier commis, un Allemand, lui dit que M, de Nucingen, rentré à cinq heures du matin d'un bal donné par les Keller, ne pouvait pas être visible à neuf heures et demie. Birotteau sut intéresser à ses affaires le premier coaunis, auprès duquel il resta près d'une demi-heure à causer. Dans la journée , ce ministre de la maison Nucingen lui écrivit que le baron le recevrait le lendemain, 3, à midi. Quoique chaque heure apportât une goutte d'absinthe, la journée passa avec une effrayante rapidité. Le parfumeur vint en fiacre et se fit arrêter à un pas de l'hôtel, dont la cour était encombrée de voitures. Le pauvre honnête homme eut le cœur bien serré à l'aspect des splendeurs de cette maison célèbre.
— Il a pourtant liquidé deux fois, se dit-il en montant le superbe escalier garni de fleurs et en traversant les somptueux appartements par lesquels la baronne Delphine de Nucingen s'était rendue célèbre. La baronne avait la prétention de rivaliser avec les plus riches maisons du faubourg Saint-Germain, où elle n'était pas encore
CÉSAR BIROTTEAU
admise. Le baron déjeunait avec sa femme. Malgré le nombre de gens qui Tattendaient dans ses bureaux, il dit que les amis de du Tillet pouvaient entrer à toute heure. Birotteau tressaillit d'espérance en voyant le changement qu'avait produit le mot du baron sor la figure d'abord insolente du valet de chambre.
— Bartonnez-moi, ma tchaire, dit le baron à sa femme en se levant et faisant une petite inclination de tête à Birotteau, mé meinnesir iu eine ponne reuyaliste hai Vami drai eindime te ti Dilet. TaUlieirs, meinnesir hai atjouinde ti tussième arrontussement et Umne tes polies Sine manifissence hassiatique, ti feras sans tille son gonnaissance afec blésir.
^ Mais je serais très-flattée d'aller prendre des leçons chez madame Birotteau, car Ferdinand... (Allons, pensa le parfumeur, elle le nômme Ferdinand tout court!) nous a parlé de ce bal avec une admiration d'autant plus précieuse, qu'il n'admire rien. Ferdinand est un critique sévère, tout devait être parfait. En donnerez-vous bientôt un autre? demanda-t-elle de l'air le plus aimable.
— Madame, de pauvres gens comme nous s'amusent rarement, répondit le parfumeur, en ignorant si c'était raillerie ou compliment banal.
— Meinnesir Crintod a tirickt la rezdoration te fos \\abbardemmts, dit le baron.
— Ah ! Grindot I un joli petit architecte qui revient de Rome? dit Delphine de Nucingen. J'en raffole, il me fait des dessins délicieux nr mon album.
Aucun conspirateur géhenné par le questionnaire à Venise ne fut plus mal dans les brodequins de la torture que Birotteau ne Tétait dans ses vêtements. Il trouvait un air goguenard à tous les mots.
— Nis tonnons essi te bétis pâlies, dit le baron en jetant un regard ioquisitif sur le parfumeur. Vis {oyez ke ixt lai monte san melle !
M. Birotteau veut-il déjeuner sans cérémonie avec nous? dit Delphine en montrant sa table somptueusement servie.
— Madame la baronne, je suis venu pour affaires et suis...
— un dit le baron. Montame, bermeddez-vis te barler tHffiresf Delphine fit un petit mouvement d'assentiment en disant au
baron ;
vrii a3
— Allez-vous acheter de la parfumerie ?
Le baroQ haussa les épaules et se retourna vers César au dés* espoir.
— Ti Dilet breind leiplis fiffe eindèred à vus, dit-il.
— EnûQ, pensa le pauvre négociant, nous arrivons à la question.
— Afec sa leddre, vis affez tan mâ mésson eine grttid hi n'td limidè ke bar lais pomes te ma brobre vorteine...
Le baume exhilarant que contenait Teau présentée par Fange à Agar dans le désert devait ressembler à la rosée que répandirent dans les veines du parfumeur ces paroles semi-françaises. Le fin baron, pour avoir des motifs de revenir sur des paroles bien données et mal entendues, avait gardé l'horrible prononciation des juifs allemands qui se flattent de parler français.
— Et vis aurez eine gomde gourand. Foici gommend nis brocèterons, dit avec une bonhomie alsacienne le bon, le vénérable et grand financier.
Birotteau ne douta plus de rien, il était commerçant et savait qne ceux qui ne sont pas disposés à obliger n'entrent jamais dans les détails de Texécution.
— Che ne vis abbrendrai bas qu'aux crants gomme aux bedils la Panque temante troisses zignadires. Tonç, fous verez tis iffits à Vordre te nodre ami ti Dilet, et chi les enferrai leu chour même afec ma zignadire à la Panque, et fis aurez à quadre hires le mondant tis iffils que vis aurez siscrils lei madin, ai au daux te la Panque. Tcheu ne feux ni quemmission, ni haissegomde, rienne, gar ch* aurai léponhire te vis êdre acrèaple... Mais che mede eine gantission! ditil en effleurant son nez de son index gauche par un mouvement d'une inimitable finesse.
— Monsieur le baron, elle est accordée d'avance, dit Birotteau qui crut à quelque prélèvement dans ses bénéfices.
— Eine gontission à laquelle chaddache lei bli grant brisse, bam que che feusse kè montame ti Nichinguenne brenne, gomme ille la titte, tei leizons te montame Pirôdôt.
— Monsieur le baron, ne vous moquez pas de moi, je vous en supplie !
— Meinnesir Pirôdôt, dit le financier d'un air sérieux, cesde gonr feni, fis nis infiderez à fodre brochain pal. Mon femme ed cha-
GËSAR BIROTTEAU.
ioussê, ille feut firir fos habbardments, Umd on H ha tille eine pienne Uheneralle.
— Monsieur le baron I
— Oh! si vis nis revoussez, boind dè gomde ! vis ides en crant fafure, VU che sais ké vis afflez le brévet te la Seine ki a ti fenir.
— Monsieur le baron!
— Vis affiez la PUlartihre, eine chendilomme orlinaire te la ehampre, pon Fentèheine, gomme vis hi fis edes vaite plesser.,. à SainU...
. — Au 13 vendémiaire, monsieur le baron.
— Vis affiez meinnesir te Lassèbette, meinnesir Fauqueleine te rAgatemî...
— Monsieur le baron I
— Eh! terleifle, ne zoyez pas si moiesde, monsir Voljouinde, ché abbris kè le roa affait tite kè fodre palle...
— Le roi? dit Birotteau qui n^en put savoir davantage.
11 entra familièrement un jeune homme dans l'appartement, et dont le pas, reconnu de loin par la belle Delphine de Nucingen, l'avait fait vivement rougir.
— Ponchour, mon cher te Marsay, dit le baron de Nucingen, brenez ma blace; il y a, m'a-t-on tite, eine monte fu tans mes bourreaux. Ché sais bourqui! les mines te Wortschinne tonnent teux gabitaux de rendes ! Vi, chai ressi les gomdes ! Vis affez cend mille lifres de rmde te plis, mmtame ti Nichinguenne. Vi birrez acheder tes cheindires ei odres papiaulles pour edre choli, gomme zi vis en affiez pesauin.
— Grand Dieu! les Ragon ont vendu leurs actions I s'écria Birotleaa.
— Qu'est-ce que ces messieurs? demanda le jeune élégant en souriant.
— Foilà, dit M. de Nucingen en se retournant, car il atteignait déjà la porte, elle me semple que ces bersonnes... Te Marsay, cezi ai mermesire Pirôdôt, vodre barfumire, ki tonne tes pâlies t'eine monniffissence hassialique, ai ke lei roa ha tcgorai...
De Marsay prit son lorgnon et dit :
— Ahl c'est vrai, je pensais que cette figure ne m'était pas
iocoDDae. Vous allez donc parfumer vos affaires de quelque vertueux cosmétique, les huiler?...
— Aipien, ces Rakkons, reprit le baron en faisant une grimace d'b(Mnme mécontent, afaieru eine gomde chaise moi, che les ai faforisses Veine fordine, et ils n'ont bas si Vaddentre eine chour te blis.
— Monsieur le baron ! s'écria Birotteau.
Le bonhomme trouvait son affaire extrêmement obscure, et, sans saluer la baronne ni de Marsay, il courut après le banquier. M. de Nucingen était sur la première marche de Tescalier, le parfumeur Tatteignit au bas quand il entrait dans ses bureaux. En ouvrant la porte, M. de Nucingen vit un geste désespéré de cette pauvre créature qui se sentait enfoncer dans un gouffre, et il lui dit :
— Eh pien, c'esde anderUif foyesse ti Dilet, ai liarranchn tU affec il.
Birotteau crut que de Marsay pouvait avoir de Tempire sur le baron, il remonta l'escalier avec la rapidité d'une hirondelle, se glissa dans la salle à manger où la baronne et de Marsay devaient encore se trouver : il avait laissé Delphine attendant son café à la crème. 11 vit bien le café servi , mais la baronne et le jeune élégant avaient disparu. Le valet de chambre sourit à Tétonnemeni du parfumeur, qui descendit lentement l'escalier. César courut chez du Tillet, qui était, lui dit-on, à la campagne, chez madame Roguin. Le parfumeur prit un cabriolet et paya pour être conduit aussi prompiement que par la poste à Nogent-sur-Marne. A Nogentsur-Marne, le concierge apprit au parfumeur que monsieur et madame étaient repartis pour Paris. Birotteau revint brisé. Lorsqu'il raconta sa tournée à sa femme et à sa fille, il fut stupéfait de voir sa Constance, ordinairement perchée comme un oiseau de malheur sur la moindre aspérité commerciale, lui donnant les plus douces consolations et lui affirmant que tout irait bien.
Le lendemain, Birotteau se trouva dès sept heures dans la rue de du lillet, au petit jour, en faction. 11 pria le portier de du Tillet de le mettre en rapport avec le valet de chambre de du Tillet en glissant dix francs au portier. César obtint la faveur de parler au valet de chambre de du Tillet, et lui demanda de l'introduire auprès du du Tillet aussitôt que du Tillet serait visible, et il glissa deux pièces d'ur dans la main du valet de chambre de du Tillet.
CÉSAR BIROTTEÂU.
Ces petits sacrifices et ces grandes humiliations, communes aux coartisans et aux solliciteurs, lui permirent d*arriver à son but. A boit beures et demie, au moment où son ancien commis passait une robe de chambre et secouait les idées confuses du réveil, bâillait, se détortillait, demandant pardon à son ancien patron, Birotteaa se trouva face à face avec le tigre affamé de vengeance dans lequel il voulait voir son seul ami.
— Faites, faites, dit Birotteau.
— Que voulez-vous, mon bon César f dit du Tillet.
César livra, non sans d'affreuses palpitations, la réponse et les exigences du baron de Nucingen à l'inattention de du Tillet, qui l'entendait en cherchant son soufflet, en grondant son valet de diambre sur la maladresse avec laquelle il allumait le feu.
Le valet de chambre écoutait. César ne l'apercevait pas, mais il le vit enfin, s'arrêta confus, et reprit au coup d'éperon que lui donna du Tillet :
— Allez, allez, je vous écoute 1 dit le banquier distrait.
Le bonhomme avait sa chemise mouillée. Sa sueur se glaça quand du Tillet dirigea son regard fixe sur lui, lui laissa voir ses prunelles d'argent tigrées par quelques fils d'or, en le perçant jusqu'au cœur par une lueur diabolique.
— Mon cher patron, la Banque a refusé des effets de vous passés par la maison Claparon à Gigonnet, sans garantie, est-ce ma faute? Ciomment, vous, vieux juge consulaire, faites-vous de pareilles boulettes? Je suis, avant tout, banquier. Je vous donnerai mon argent, mais je ne saurais exposer ma signature à recevoir un refus de la Banque. Je n'existe que par le crédit. Nous en sommes tous là. Voulez-vous de l'argent?
— Pouvez-vous me donner tout ce dont j'ai besoin?
— Cela dépend de la somme à payer I Combien vous faut-il?
— Tlrente mille francs.
— Beaucoup de tuyaux de cheminée qui me tombent sur la t6tel fit du Tillet en éclatant de rire.
En entendant ce rire, le parfumeur, abusé par le luxe de du Tillet, voulut y voir le rire d'un homme pour qui la somme était peu de chose, il respira. Du Tillet sonna.
— Faites monter mon caissier.
— 11 n*est pas arrivé, monsieur, répondit le valet de chambre.
— Ces drôles-là se moquent de moil il est huit heures et demie, on doit avoir fait pour un million d'affaires à cette heure-cL
Cinq minutes après, M. Legras monta.
— Qu'avons-nous en caisse?
— Vingt mille francs seulement. Monsieur a donné l'ordre d'acheter pour trente mille francs de rente au comptant, payables le 15.
— C'est vrai, je dors encore.
Le caissier regarda Birotteau d'un air louche et sortit.
— Si la vérité était bannie de la terre, elle confierait son dernier mot à un caissier, dit du Tillet. N'avez-vous pas un intérêt cheile petit Popinot, qui vient de s'établir? dit-il après une horrible pause pendant laquelle la sueur perla sur le front du parfumeur.
— Oui, dit naïvement Birotteau, croyez-vous que vous poorriex m' escompter sa signature pour une somme importante?
— Apportez-moi cinquante mille francs de ses acceptations, je vous les ferai faire à un taux raisonnable chez un certain Gobseck, très-doux quand il a beaucoup de fonds à placer, et il en a.
Birotteau revint chez lui navré, sans s'apercevoir que les basquiers se le renvoyaient comme un volant sur des raquettes; mais Constance avait déjà deviné que tout crédit était impossible. Si déjà trois banquiers avaient refusé, tous devaient s'être questionnés sur un homme aussi en vue que l'adjoint, et conséquemment la Banque de France n'était plus une ressource.
— Essaye de renouveler, dit Constance, et va chez M. Claparoo, ton coassocié, enûn chez tous ceux à qui tu as remis les effets du 15, et propose des renouvellements. Il sera toujours temps de revenir chez les escompteurs avec du papier Popinot.
— Demain le 13 ! dit Birotteau tout à fait abattu.
Suivant l'expression de son prospectus, il jouissait d'un tempérament sanguin qui consomme énormément par les émotions ou par la pensée, et qui veut absolument du sommeil pour réparer ses pertes. Césarine emmena son père dans le salon et lui joua pour le récréer le Songe de Rousseau, très-joli morceau d'Hérold, et Constance travaillait auprès de lui. Le pauvre homme se laissa aller la tête sur une ottomane, et, toutes les fois qu'il levait les yeux sur
CÉSAR BIROTTEÀU.
8a femme, il la voyait un doux sourire sur les lèvres; il s'endormit ainsi.
— Pauvre homme 1 dit Constance, à quelles tortures il est réservé!... pourvu qu'il y résiste!
— Ehl qu' as-tu, maman? dit Césarine en voyant sa mère en pleurs.
— Chère fille, je vois venir une faillite. Si ton père est obligé de déposer son bilan, il faudra n'implorer la pitié de personne. Mon enfant, sois préparée à devenir une simple fille de magasin. Si je te vois prenant ton parti courageusement, j'aurai la force de recommencer la vie. Je connais ton père, il ne soustraira pas un denier, f abandonnerai mes droits, on vendra tout ce que nous possédons. Toi, mon enfant, porte demain tes bijoux et ta garde-robe chez ton oncle Pillerault, car tu n'es obligée à rien.
Césarine fut saisie d'un effroi sans bornes en entendant ces paroles dites avec une simplicité religieuse. Elle forma le projet d*aller trouver Anselme, mais sa délicatesse l'en empêcha.
Le lendemain, à neuf heures, Birotteau se trouvait rue de Provence, en proie à des anxiétés tout autres que celles par lesquelles 9 avait passé. Demander un crédit est une action toute simple en eommerce. Tous les Jours, en entreprenant une affaire, il est nécessaire de trouver des capitaux ; mais demander des renouvellements est, dans la jurisprudence commerciale, ce que la police oorrectionnelle est à la cour d'assises, un premier pas vers la faillite, comme le délit mène au crime. Le secret de votre impuissance et de votre gône est en d'autres mains que les vôtres. Un négociant se met pieds et poings liés à la disposition d'un autre B^^ant, et la charité n'est pas une vertu pratiquée à la Bourse.
Le parfumeur, qui jadis levait un œil si ardent de confiance en allant dans Paris, maintenant affaibli par les doutes, hésitait à entrer chez le banquier Claparon; il commençait à comprendre que diez les banquiers le cœur n'est qu'un viscère. Claparon lui semblait si brutal dans sa grosse joie et il avait reconnu chez lui tant de mauvais ton, qu'il tremblait de l'aborder.
— Il est plus près du peuple, il aura peut-être plus d'âme !
Tel fut le premier mot accusateur que la rage de sa position lui dieu.
César puisa sa dernière dose de courage au fond de son ame, et monta Tescalier d'un méchant petit entre-sol aux fenêtres duqad il avait guigné des rideaux verts jaunis par le soleil. 11 lut sur la porte le mot bureaux gravé en noir sur un ovale en cuivre; il frappa, personne ne répondit, il entra. Ces lieux plus que modestes sentaient la misère, Tavarice ou la négligence. Aucun employé oe se montra derrière les grillages en laiton placés à hauteur d'appui sur des boiseries de bois blanc non peint qui servaient d'enceinte à des tables et à des pupitres en bois noirci. Ces bureaux déserts étaient encombrés d^écritoires où Tencre moisissait, de plumes ébouriffées comme des gamins, tortillées en forme de soleils; enfin, couverts de cartons, de papiers, d'imprimés, sans doute inutiles. Le parquet du passage ressemblait à celui d'un parloir de pension, tant il était râpé, sale et humide. La seconde pièce, dont la porte était ornée du mot caisse, s'harmoniait avec les sinistres facéties du premier bureau. Dans un coin, il se trouvait une grande cage en bois de chône treillissée en ûl de cuivre, à chatière mobile, garnie d'une énorm.e malle en fer, sans doute abandonnée aux cabrioles des rats. Cette cage, dont la porte était ouverte, contenait encore un bureau fantastique et son fauteuil ignoble, troué, vert, à fond percé dont le crin s'échappait, comme la perruque du patron, en raille tire-bouchons égrillards. Cette pièce, évidemment autrefois le salon de Tappartement avant qu'il fût converti en bureau de banque, offrait pour principal ornement une table ronde revêtue d'un tapis en drap vert autour de laquelle étaient de vieilles chaises en maroquin noir et à clous dédorés. La cheminée, assez élégante, ne présentait à l'œil aucune des morsures noires que laisse le feu; sa plaque était propre; sa glace, injuriée par les mouches, avait un air mesquin, d'accord avec une pendule en bois d'acajou qui provenait de la vente de quelque vieux notaire et qui ennuyait le regard, attristé déjà par deux flambeaux sans bougie et par une poussière gluante. Le papier de tenture, gris de souris, bordé de rose, annonçait par des teintes fuligineuses le séjour malsain de quelques fumeurs. Rien ne ressemblait si bien au saloo banal que les journaux appellent cabinet de rédaction. Birotteau, craignant d'être indiscret, frappa trois coups brefs à la porte opposée à celle par laquelle il était entré.
CÉSAR BIROTT£ÂU.
— Entrez I cria Qaparon, dont la tonalité révéla la distance que voix avait à parcourir et le vide de cette pièce où le parfumr entendait pétiller un bon feu , mais où le banquier n'était
Cette chambre lui servait en effet de cabinet particulier. Entre fastueuse audience de Keller et la singulière insouciance de prétendu grand industriel, il y avait toute la différence qui iste entre Versailles et le wigwam d'un chef de Hurons. Le paraeur avait vu les grandeurs de la Banque, il allait en voir les mineries.
Ilouché dans une sorte de bouge oblong pratiqué derrière le )inet, et où les habitudes d*une vie insoucieuse avaient abîmé, U graissé, perdu, confondu, déchiré, ruiné tout un mobilier à ï près élégant dans sa primeur, Claparon, àTaspect de Birotteau, nveloppa dans sa robe de chambre crasseuse, déposa sa pipe, tira les rideaux du lit avec une rapidité qui fit suspecter ses eurs par Tinnocent parfumeur.
— Asseyez-vous, monsieur, dit ce simulacre de banquier, ulaparon, sans perruque et la tCte enveloppée dans un foulard s de travers, parut d'autant plas hideux à Birotteau que la robe chambre, en s'entr'ouvraC», laissa voir une espèce de maillot en ne blanche tricotée, rendue brune par un usage infiniment trop riongé.
— Voulez-vous déjeuner avec moi? dit Claparon, en se rappelant bal du parfumeur et voulant autant prendre sa revanche que lui mer le change par cette invitation.
Sn effet, une table ronde, débarrassée à la hâte de ses papiers, rusait une jolie compagnie en montrant un pâté, des huîtres, du i blanc, et les vulgaires rognons sautés au vin de Champagne és dans leur sauce. Devant le foyer à charbon de terre, le feu rait une omelette aux truffes. Enfin, deux couverts et leurs serties tachées par le souper de la veille eussent éclairé l'innocence plus pure. En homme qui se croyait habile, Claparon insista Jgré les refus de Birotteau.
— Je devais avoir quelqu'un, mais ce quelqu'un s*est dégagé, cria le malin voyageur de manière à se faire entendre d'une "sonne qui se serait ensevelie dans ses couvertures.
Saî SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE.
— Monsieur, dit Birotteau, je viens uniquement pour affaires, et je ne vous tiendrai pas longtemps.
— Je suis accablé, répondit Claparon en montrant un secrétaire à cylindre et des tables encombrés de papiers, on ne me laisse pas un pauvre moment à moi. Je ne reçois que le samedi, mais pour vous, cher monsieur, on y est toujours ! Je ne trouve phsle
' temps d'aimer ni de flâner, je perds le sentiment des affaires, qai, pour reprendre son vif, veut une oisiveté savamment calculée. Od ne me voit plus sur les boulevards, occupé à ne rien faire. Bah! les affaires m'ennuient, je no veux plus entendre parler d'affaires, j'ai assez d'argent et n'aurai jamais assez de bonheur. Ma foi, je veux voyager, voir l'Italie l Ohl chère Italie I belle encore au milieu de ses revers, adorable terre où je rencontrerai sans doute une Italienne molle et majestueuse! j'ai toujours aimé les Italiennes! Avez-vous jamais eu une Italienne à vous? Non. Eh bien, venez avec moi en Italie. Nous verrons Venise, séjour des doges, et bien mal tombée aux mains inintelligentes de l'Autriche, où les arts sont inconnus! Bah! laissons les affaires, les canaux, les emprunts et les gouvernements tranquilles. Je suis bon prince quand j'ai le gousset garni. Tonnerre ! voyageons.
— Un seul mot, monsieur, et je vous laisse, dit Birotteau. Veus avez passé mes effets à M. Bidault.
— Vous voulez dire Gigonnet, ce bon petit Gigonnet, un homme coulant... comme un nœud.
— Oui, reprit César. Je voudrais... et en ceci je compte sur votre honneur et votre délicatesse...
Claparon s'inclina.
— Je voudrais pouvoir renouveler...
— Impossible, répondit nettement le banquier, je ne suis pas seul dans l'affaire. Nous sommes réunis en conseil, une vTaie chambre, mais où l'on s'entend comme des lardons en poêle. Ah diable ! nous délibérons. Les terrains de la Madeleine ne sont rien, nous opérons ailleurs. Eh ! cher monsieur, si nous ne nous étions pas engagés dans les Champs-Élysées, autour de la Bourse qui va s'achever, dans le quartier Saint-Lazare et à Tivoli, nous ne serions pas, comme dit le gros Nucingen, dans les ifjires. Qu'est-ce que c'est donc que la Madeleine ? une petite souillon d'affaire. Prrr!
CÉSAR BIROTTEAU
nous ne cacoHons pas, mon brave, dit-il en frappant sur le ventre de Birotteau et lui serrant la taille. Allons, voyons, déjeunez, nous causerons, reprit Claparon aûn d'adoucir son refus.
— Volontiers, dit Birotteau. — Tant pis pour le convive, pensa le parfumeur en méditant de griser Claparon afin d'apprendre quels étaient ses vrais associés dans une affaire qui commençait à lui paralire ténébreuse.
— Bon I — Victoire I cria le banquier.
A ce cri parut une vraie Léonarde, attifée comme une marchande de poisson.
~ Dites à mes commis que je n'y suis pour personne, pas même pour Nucingen, les Keller, Gigonnet et autres I
— Il n'y a que M. Lempereur de venu.
— 11 recevra le beau' monde, dit Claparon. Le fretin ne passera pas la première pièce. On dira que je médite un coup... de vin de Champagne.
Griser un ancien commis voyageur est la chose impossible. César avait pris la verve de mauvais ton pour les symptômes de rivresse, quand il essaya de confesser son associé.
— Cet infâme Roguin est toujours ave& vous, dit Birotteau, ne devriez-vous pas lui écrire d'aider un ami qu'il a compromis, un homme avec lequel il dînait tous les dimanches et qu'il connaît depuis vingt ans ?
— Roguin?... un sot! sa part est à nous. Ne soyez pas triste, mon brave, tout ira bien. Payez le 15, et la première fois nous verrons! Quand je dis nous verrons... (un verre de vin!) les fonds ae me concernent en aucune manière. Ah! vous ne payeriez pas, }e ne vous ferais point la mine, je ne suis dans l'affaire que pour nae commission sur les achats et pour un droit sur les réalisations; moyennant quoi, je manœuvre les propriétaires... Compreneas-vous? vous avez des associés solides, aussi n'ai-je pas peur, mon cher monsieur. Aujourd'hui, les affaires se divisent! Une affaire exige le concours de tant de capacités! Mettez-vous avec nous dans les affaires? Ne carottez pas avec des pots de pommade et des peignes : mauvais! mauvais! Tondez le public, entrez dans la spéculation.
— La spéculation? dit le parfumeur, quel est ce commerce?
'ôn SCENES DK LA VIE PARISIENNE.
— G^est le commerce abstrait, répondit Glaparon, uiucommeicc qui restera secret pendant une dizaine d'années encore, an dire du grand Nucingen , le Napoléon de la finance , et par lequel on homme embrasse les totalités des chiffres, écréme les revenus avant qu'ils existent, une conception gigantesque, une façon de mettre Tespérance en coupes réglées, enfin une nouvelle cabale! Nous ne sommes encore que dix ou douze têtes fortes initiées aox secrets cabalistiques de ces magnifiques combinaisons.
César ouvrait les yeux et les oreilles en essayant de comprendre cette phraséologie composite.
— Écoutez, dit Claparon après une pause, de semblablesi coops veulent des hommes. Il y a l'homme à idées qui n'a pas le soo, comme tous les gens à idées. Ces gens-là pensent et dépensent, sans faire attention à rien. Figurez-vous un cochon qui vague dans un bois à truffes ! 11 est suivi par un gaillard, l'homme d'argent, qui attend le grognement excité par la trouvaille. Quand l'homme à idées a rencontré quelque bonne affaire, l'homme d'argent loi donne alors une tape sur l'épaule et lui dit : a Qu'est-ce que c'est que ça? Vous vous mettez dans la gueule d'un four, mon braYe, vous n'avez pas les reins assez forts; voilà mille francs, et laissezmoi mettre en scène cette affaire. » Bon! le banquier convoque alors les industriels. « Mes amis, à l'ouvrage ! des prospectus! la blague à mort! » On prend des cors de chasse et on crie à son de trempe : «Cent mille francs pour cinq sous! » ou cinq sous pour cent mille francs, des mines d'or, des mines de charbon... Enfin tout Vesbrov^e du commerce. On achète l'avis des hommes de science ou d'art, la parade se déploie, le public entre, il en a pour son argent, la recette est dans nos mains. Le cochon est chambré sous son toit avec des pommes de terre, et les autres se chafriolent dans les billets de banque. Voilà, mon cher monsieur. Entrez dans les affaires. Que voulez-vous être? cochon, dindon, paillasse ou millionnaire? Réfléchissez à ceci : je vous ai formulé la théorie des emprunts modernes. Venez me voir, vous trouverez un bon garçon toujours jovial. La jovialité française, grave et légère tout à la fois, ne nuit pas aux affaires, au contraire! Des hommes qui trinquent sont bien faits pour se comprendre! Allons! encore un verre de vin de Champagne? il est soigné, allez! Ce vin est envoyé par un homme
CÉSAR BIROTTEÂU. 525
d'^pernay môme, à qui j'en ai bien fait vendre, et à bon prix (fêtais dans les vins). Il se montre reconnaissant et se son vient de moi dans ma prospérité. G^est rare.
Birotteau, surpris de la légèreté, de l'insouciance de cet homme à qui tout le monde accordait une profondeur étonnante et de la capacité, n'osait plus le questionner. Dans l'excitation brouillonne où l'avait mis le vin de Champagne, il se souvint cependant d'un nom qu'avait prononcé du Tillet, et demanda quel était et où demeurait M. Gobseck, banquier.
— En seriez-vous là, mon cher monsieur? dit Glaparon. Gobseck est banquier comme le bourreau de Paris est médecin. Son premier mot est le cinquante pour cent ; il est de l'école d'Harpagon : il tient à votre disposition des serins des Canaries, des boas empaillés, des fourrures en été, du nankin en hiver. Et quelles valeurs lui présenteriez-vous? Pour prendre votre papier nu, il faudrait lui déposer votre femme, votre ûlle, votre parapluie, tout, jusqu'à TOtre carton à chapeau, vos socques (vous donnez dans le socque articulé), pelles, pincettes et le bois que vous avez dans vos caves!... Gobsedc! Gobseck I vertu du malheur! qui vous a indiqué cette guillotine ûnancièrc?
— M. du Tillet.
— Ah! le drôle, je le reconnais. Nous avons été jadis amis. Si nous nous sommes brouillés à ne pas nous saluer, croyez que ma répulsion est fondée : il m*a laissé lire au fond de son âme de boue, et il m'a mis mal à mon aise pendant le beau bal que vous nous avez donné; je ne puis pas le sentir, avec son air fat, parce qu'il a une notaressel J'aurai des marquises, moi, quand je voudrai, et il n'aura jamais mon estime, lui! Âhl mon estime est une princesse qui ne le gênera jamais dans son lit. Vous êtes un farceur, dites donc, gros père, nous flanquer un bal, et, deux mois après, demander des renouvellements 1 Vous pouvez aller très-loin. Faisons des affaires ensemble. Vous avez une réputation, elle me servira. Oh! du Tillet était né pour comprendre Gobseck. Du Tillet finira mal sur la place. SU est, comme on leidit, le mouton de ce vieux Gobseck, il ne peut pas aller loin. Gobseck est dans le coin de sa toile, tapi comme une vieille araignée qui a fait le tour du monde. Tôt ou tard, zut! l'usurier siffle son homme comme moi ce verre de vin.
Tant mieux I Du Tillet m'a joué un tour... oh! un tour pendable.
Après une heure et demie employée à des bavardages qui n'avaient aucun sens, Birotteau voulut partir en voyant TaDden commis voyageur prêt à lui raconter l'aventure d'un représentant du peuple à Marseille, amoureux d'une actrice qui jouait le rôle de la belle Arsène! et que le parterre royaliste sifflait.
— - Il se lève, dit Claparon, et se dresse dans sa loge : Artè qui l'a siblèe... eu!... Si c*est oune femme, je Vamprise; si c'est (mne homme, nous se verrons ; si c'est ni Vun ni Vautte, que le troun di Diou le cure!... Savez-vous comment a fini l'aventure?
— Adieu, monsieur, dit Birotteau.
— Vous aurez à venir me voir, lui dit alors Claparon. La première broche Cayron nous est revenue avec protêt, et je suis endosseur, j'ai remboursé. Je vais envoyer chez vous, car les affaires avant tout.
Birotteau se sentit atteint aussi avant dans le cœur par cette froide et grimacière obligeance que par la dureté de Keller et par la raillerie allemande de Nucingen. La familiarité de cet homme et ses grotesques confidences allumées par le vin de Champagne avaient flétri Tâme de l'honnête parfumeur, qui crut sortir d'oo mauvais lieu financier. Il descendit Tescalier, se trouva dans les rues, sans savoir où il allait. Il continua les boulevards, atteignit la rue Saint-Denis, se souvint de Molineux, et se dirigea vers la cour Batave. 11 monta Tescaiier sale et tortueux que naguère il avait monté glorieux et fier. — Il se rappela la mesquine àpreté de Molineux, et frémit d'avoir à Tiraplorer. Comme lors de la première visite du parfumeur, le propriétaire était au coin de son feu, mais digérant son déjeuner; Birotteau lui formula sa demande.
— Renouveler un effet de douze cents francs? dit Molineux en exprimant une railleuse incrédulité. Vous n'en êtes pas là, monsieur. Si vous n'avez pas douze cents francs le 15 pour payer mon billet, vous renverrez donc ma quittance de loyer impayée? Ahl j'en serais fâché, je n'ai pas la moindre politesse en fait d'argent, mes loyers sont mes revenus. Sans cela, avec quoi payerais-je ce que je dois? Un commerçant ne désapprouvera pas ce principe salutaire. L'argent ne connaît personne ; il n'a pas d'oreilles, l'argent; il n'a pas de cœur, l'argent. L'hiver est rude, voilà le bois ren-
CÉSAR BIROTTEAU
chéri. Si vous ne payez pas le 15, le 16 un petit commandement, à midi. BabI le bonhomme Mitra! , votre huissier, est le mien, il vous enverra son commandement sous enveloppe avec tous les ^ards dus à votre haute position.
— Monsieur, je n'ai jamais reçu d'assignation pour mon compte, dit Birotteau.
— 11 y a commencement à tout, dit Molineux.
Consterné par la nette férocité de ce petit vieillard, le parfumeur fut abattu, car il entendit le glas de la faillite tintant à ses weilles. Chaque tintement réveillait le souvenir des dires que sa jurisprudence impitoyable lui avait suggérés sur les faillites. Ses opinions se dessinaient en traits de feu sur la molle substance de son cerveau.
— A propos, dit Molineux, vous avez oublié de mettre sur vos effets : Valeur reçue en loyers, ce qui peut conserver mon privilège.
— Ma position me défend de rien faire au détriment de mes créanciers, dit le parfumeur, hébété par la vue du précipice entr'ouvert.
— Bon, monsieur, très-bien; je croyais avoir tout appris en matière de location avec MM. les locataires. J'apprends par vous à ne jamais recevoir d'effets en payement. Ahl je plaiderai, car votre réponse dit assez que vous manquerez à votre signature. L'espèce intéresse tous les propriétaires de Paris.
Birotteau sortit dégoûté de la vie. Il est dans la nature de ces âmes tendres et molles de se rebuter à un premier refus, de même qu'un premier succès les encourage. César n'espéra plus que dans le dévouement du petit Popinot, auquel il pensa naturellement en se trouvant au marché des Innocents.
— Le pauvre enfant, qui m'eût dit cela quand, il y a six semaines, aux Tuileries, je le lançais!
Il était environ quatre heures, moment où les magistrats quittent le Palais. Par hasard, le juge d'instruction était venu voir son neveu. Ce juge, l'un des esprits les plus perspicaces en fait de morale, avait une seconde vue qui lui permettait de voir les intentions secrètes, de reconnaître le sens des actions humaines les plus indifférentes, les germes d'un crime, les racines d'un délit; et il regarda Birotteau sans que Birotteau s'en doutât. Le parfumeur,
contrarié de trouver Tonde auprès du neveu, lui parut gêné, préoccupé, pensif. Le petit Popinot, toujours affairé, la plume à Toreille, fut comme toujours à plat ventre devant le père de sa Césanne. Les phrases banales dites par César à son associé parurent au joge être les paravents d'une demande importante. Au lieu de partir, le rusé magistrat resta chez son neveu malgré son neveu, car il avait calculé que le parfumeur essayerait de se débarrasser de loi en se retirant lui-môme. Quand Birotteau partit, le juge s*en alla, mais il remarqua Birotteau flânant dans la partie de la rue des Cinq-Diamants qui mène à la rue Aubry-le-Boucher. Cette minime drooostancc donna des soupçons au vieux Popinot sur les intentions de César, il sortit alors rue des Lombards, et, quand il eut vu le parfumeur rentré chez Anselme, il y revint promptement.
— Mon cher Popinot, avait dit César à son associé, je vi^ te demander un service.
— Que faut-il faire ? dit Popinot avec une généreuse ardeur.
— Ah I tu me sauves la vie ! s'écria le bonhomme, heureux de cette chaleur de cœur qui scintillait au milieu des glaces où il voyageait depuis vingt-cinq jours... Il faudrait me régler cinquante mille francs en comptant sur ma portion de bénéfices, nous nous entendrions pour le payement.
Popinot regarda fixement César, César baissa les yeux. En ce moment, le juge reparut.
— Mon enfant... — Ah! pardon, monsieur Birotteau! — Mon enfant, j'ai oublié de te dire...
Et par le geste impérieux des magistrats, le juge attira son neveu dans la rue, et le força, quoiqu'en veste et tête nue, à l'écouter en marchant vers la rue des Lombards.
— Mon neveu, ton ancien patron pourrait se trouver dans des afl'aires tellement embarrassées, qu'il lui fallût en venir à déposer son bilan. Avant d'arriver là, les hommes qui comptent quarante ans de probité, les hommes les plus vertueux, dans le désir de conserver leur honneur, imitent les joueurs les plus enragés ; ils sont capables de tout : ils vendent leurs femmes, trafiquent de leurs filles, compromettent leurs meilleurs amis, mettent en gage ce qui. ne leur appartient pas; ils vont au jeu, deviennent comédiens, menteurs; ils savent pleurer... Enfin, j'ai vu les choses les plus extraor-
CESAR BIROTTEAU
dinaires. Toi-même as été témoin de la bonhomie de Roguin, à qui on aurait donné le bon Dieu sans confession. Je n'applique pas oes conclusions rigoureuses à M. Birotteau, je le crois honnête ; mais, s'il te demandait de faire quoi que ce soit qui fût contraire aux lois du commerce, comme de souscrire des effets de complaisance et de te lancer dans un système de circulations, qui, selon moi, est un commencement de friponnerie, car c'est la fausse monnaie du papier, promets-moi de ne rien signer sans me consulter. Songe que, si tu aimes sa ûlle, il ne faut pas, dans Tintérêt même de ta passion, détruire ton avenir. Si M. Birotteau doit tomber, à quoi bon tomber tous deux? N'est-ce pas vous priver Tun et Tautre de toutes les chances de ta maison de commerce, qui sera son refuge?
— Merci, mon oncle : à bon entendeur salut, dit Popinot, à qui la navrante exclamation de son patron fut alors expliquée.
Le marchand d'huiles fines et autres rentra dans sa sombre boutique, le front soucieux. Birotteau remarqua ce changement.
— Faites-moi Thonneur de monter dans ma chambre, nous y serons mieux qu'ici. Les commis, quoique très-occupés, pourraient nous entendre.
Birotteau suivit Popinot, en proie aux anxiétés du condamné entre la cassation de son arrêt ou le rejet de sou pourvoi.
— Mon cher bienfaiteur, dit Anselme, vous ne doutez pas de mon dévouement, il est aveugle. Permettez -moi seulement de TOUS demander si cette somme vous sauve entièrement, si ce n*est pas seulement un retard à quelque catastrophe, et alors à quoi bon m'entralner? Il vous faut des billets à quatre-vingt-dix jonrs. Eh bien, dans trois mois, il me sera certes impossible de les payer.
Birotteau, pâle et solennel, se leva, regarda Popinot. Popinot, épouvanté, s'écria :
— Je les ferai si vous voulez.
— Ingrat f dit le parfumeur, qui usa du reste de ses forces pour jeter ce mot au front d'Anselme comme une marque d'infamie.
Birotteau marcha vers la porte et sortit. Popinot, revenu de la sensation que ce mot terrible produisit sur lui, se jeta dans l'escalier, courut dans la rue, mais il ne trouva point le parfumeur. VIII. 34
L'amant de Césanne entendit toujours ce formidable arrêt, il ent constamment sous les yeux la figure décomposée du pauvre César: il vécut enfin, comme Hamiet, avec un épouvantable spectre à ses côtés.
Birotteau tourna dans les rues de ce quartier comme un homme ivre. Cependant, il finit par se trouver sur le quai, le suivit et alla jusqu'à Sèvres, où il passa la nuit dans une auberge, insensé de douleur; et sa femme, effrayée, n'osa le faire chercher nulle part. En semblable occurrence, une alarme imprudemment donnée est fatale. La sage Constance immola ses inquiétudes à la réputation commerciale; elle attendit pendant toute la nuit, entremêlant ses prières aux alarmes. César était-il mort? Était-il allé faire quelque course en dehors de Paris, à la piste d'un dernier espoir? Le lendemain matin, elle se conduisit comme si elle connaissait les raisons de cette absence ; mais elle manda son oncle et le pria d'allé à la Morgue, en voyant qu'à cinq heures Birotteau n'était pas revenu. Pendant ce temps, la courageuse créature était à m comptoir, sa fille brodait auprès d'elle. Toutes deux, le visage composé, ni triste ni souriant, répondaient au public. Quand Pillerault revint, il revint accompagné de César. Au retour de la Bourse, il l'avait rencontré dans le Palais-Royal, hésitant à monter au jeu. Ce jour était le H. A dîner, César ne put manger. L'estomac, trop violemment contracté, rejetait les aliments. L'après-dînée fat encore horrible. Le négociant éprouva, pour la centième fois, une de ces affreuses alternatives d'espoir et de désespoir qui, en faisant monter à l'àme toute la gamme des sensations joyeuses et la précipitant à la dernière des sensations de la douleur, usent ces natures faibles. Derville, avoué de Birotteau, vint et s'élança dans le salon splendide où madame César retenait de tout son pouvoir son pauvre mari, qui voulait aller se coucher au cinquième étage, « pour ne pas voir les monuments de ma folie! » disait-il.
— Le procès est gagné, dit Derville.
A ces mots, la figure crispée de César se détendit, 'mais sa joie effraya ronde Pillerault et Derville. Les femmes sortirent épouvantées pour aller pleurer dans la chambre de Césarine.
— Je puis emprunter alors? s'écria le parfumeur.
— Ce serait imprudent, dit Derville, ils interjettent appel, le
CÉSAR BIROTTEAU
cour peut réformer le jugement; mais en un mois nous aurons arrêt.
— Un mois!
César tomba dans un assoupissement dont personne ne tenta de le tirer. Cette espèce de catalepsie retournée, pendant laquelle le corps vivait et souffrait, tandis que les fonctions de l'intelligence étaient suspendues, ce répit donné par le hasard fut regardé comme un bienfait de Dieu par Constance, par Césarine, par Pillerault et Derville, qui jugèrent bien. Birotteau put ainsi supporter les déchirantes émotions de la nuit. 11 était dans une bergère au coin de la cheminée; à l'autre coin se tenait sa femme, qui l'observait attentivement, un doux sourire sur les lèvres, un de ces sourires qui prouvent que les femmes sont plus près que les hommes de la nature angélique, en ce qu'elles savent mêler une tendresse infinie à la plus entière compassion, secret qui n'appartient qu'aux anges aperçus dans quelques rêves providentiellement semés à de longs intervalles dans la vie humaine. Césarine, assise sur un petit tabouret, était aux pieds de sa mère, et frôlait de temps en temps avec sa chevelure les mains de son père en lui faisant une caresse où elle essayait de mettre les idées que, dans ces crises, la voix rend importunes.
Assis dans son fauteuil comme le chancelier de l'Hôpital est dans le sien au péristyle de la Chambre des députés, Pillerault, ce philosophe prêt à tout, montrait sur sa figure cette intelligence gravée an front des sphinx égyptiens, et causait aveC Derville à voix basse. Constance avait été d'avis de consulter l'avoué, dont la discrétion n^était pas à suspecter. Ayant son bilan écrit dans sa tête, elle avait exposé sa situation à l'oreille de Derville. Après une conférence d^ane heure environ, tenue sous les yeux du parfumeur hébété, l'avoué hocha la tête en regardant Pillerault.
— Madame, dit-il avec l'horrible sang-froid des gens d'affaires, il faut déposer. En supposant que, par un artifice quelconque, vous arriviez à payer demain, vous devez solder au moins trois cent mille francs avant de pouvoir emprunter sur tous vos terrains. A on passif de cinq cent cinquante mille francs, vous opposez un actif très-beau, très-productif, mais non réalisable, vous succomberez dans un temps donné. Mon avis est qu'il vaut mieux sauter par la fenêtre que de se laisser rouler dans Tescalier.
— C*6St mon avis aussi, mon enfant, dit Pillertalt. Derville fat reconduit par madame César et par Pillerault.
— Pauvre père, dit Césarine, qui se leva doucement pour meure un baiser sur le front de César. — Anselme n*a donc rien pu? demanda-t-elle quand son oncle et sa mère revinrent.
— Ingratl s*écria César, frappé par ce nom dans le seul endroit vivant de son souvenir, comme une touche de piano dont le ma^ teau va frapper sa corde.
Depuis le moment où ce mot lui fut jeté comme un anatbàme, le petit Popinot n*avait pas en un moment de sommeil ni un inaumt de tranquUlité. Le malheureux enfant maudissait son oncle, il Aait allé le trouver. Pour faire capituler cette vieille expérience judiciaire, il 'avait déployé réloquence de Tamour, espérant séduire l'homme sur qui les paroles humaines glissaient comme l'eau sur une toile cirée, un juge!
~ Commercialement parlant, lui dit-il, Tusage permet à raasoeié gérant de régler une certaine somme à l'assodé commanditaire par anticipation sur les bénéfices, et notre société doit en réaliser. Toat enmen fait de mes affaires, je me sens les reins assez forts pour payer quarante mille francs en trois moisi La probité de M. César permet de croire que ces quarante mille francs vont être employés à solder ses billets. Ainsi les créanciers, s*il y a faillite, n'auront aucun reproche à nous adresser! D'ailleurs, mon oncle, j'aime mieux perdre quaradle mille francs que de perdre Césanne. Au moment où je parle, elle est sans doute instruite de mon refus, et va me mésestimer. J'ai promis de donner mon sang pour mon bienfaiteur I Je suis dans le cas d'un jeune matelot qui doit sombrer en tenant la main de son capitaine, du soldat qui doit périr avec son général.
— Bon cœur et mauvais négociant, tu ne perdras pas mon estime, dit le juge en serrant la main de son neveu. J'ai beaucoup pensé à ceci, reprit-il, je sais que tu es amoureux fou de Césanne, je crois que tu peux satisfaire aux lois du cœur et aux lois du commerce.
— Ah I mon oncle, si vous en avez trouvé le moyen, vous mo sauvez l'honneur.
— Avance à Birotteau cinquante mille francs en faisant un acte
CÉSAR BIROTTEÂU.
de réméré relatif à ses intérêts dans votre huile, qui est devenue comme une propriété, je te rédigerai Pacte.
Anselme embrassa son oncle, retourna chez lui, fit pour cinquante mille francs d'effets, et courut de la rue des Cinq-Diamants à la place Vendôme , en sorte qu'au moment où Césarine, sa mère et leur oncle Pillerault regardaient le parfumeur, surpris du ton sépulcral avec lequel il avait prononcé ce mot : « Ingrat i » en réponse à la question de sa fille, la porte du salon s'ouvrit et ]\q>inot parut.
— Mon cher et bien-aimé patron , dit-il en s'essuyant le front baigné de sueur, voilà ce que vous m'avez demandé.
Il tendit les billets.
— Oui, j'ai bien étudié ma position, n'ayez aucune peur, je payerai; sauvez, sauvez votre honneur!
— J'étais bien sûre de lui, s'écria Césarine en saisissant la main de Popinot et la serrant avec une force convulsive.
Madame César embrassa Popinot. Le parfumeur se dressa comme un juste entendant la trompette du jugement dernier, il sortait comme d'une tombe I puis il avança la main par un mouvement frénétique pour saisir les cinquante papiers timbrés.
— Un instant ! dit le terrible oncle Pillerault en arrachant les billets de Popinot, un instant I
Les quatre personnages qui composaient cette famille. César et sa femme, Césarine et Popinot, étourdis par l'action de leur oncle et par son accent, le regardèrent avec terreur déchirant les billets et les jetant dans le feu, qui les consuma sans qu'aucun d'eux les arrêtât au passage.
— Mon oncle I
— Mon oncle!
— Mon oncle I
— Monsieur!
Ce fut quatre voix, quatre cœurs en un seul, une effrayante ananimité. L'oncle Pillerault prit le petit Popinot par le cou , le serra suj son cœur et le baisa au front.
— Tu es digne de l'adoration de tous ceux qui ont du cœur^ lai dit-il. Si tu aimais ma fille, eût-elle un million, n'eusses-tu rien qae ça (il montra les cendres noires des effets), si elle t'aimait, vous
seriez mariés dans quinze jours. Ton patron, dit-il en désignant César, est fou.— Mon nevea, reprit le grave Piileraolt en s^adressant an parfumeur, mon neveu, plus d'illusions 1 On doit faire les afiaires avec des écus et non avec des sentiments. Ceci est sublime, mm inutile. J*ai passé deux heures à la Bourse, tu nTas pas pour deux liards de crédit; tout le monde parlait de ton désastre, de renouvellements refusés, de tes tentatives aui^ de plusieurs banquiers, de leurs refus, de tes folies, six étages montés pour aller trouver un propriétaire bavard comme une pie afin de renouveler dooie cents francs, ton bal donné pour cacher ta gène... On va jusqu'à dire que tu n'avais rien chez Roguin. Selon vos ennemis, Bognin est un prétexte. Un de mes amis, chargé de tout apprendre, est venu confirmer mes soupçons. Chacun pressent rémission des effets Popinot, tu Tas établi tout exprès pour en fsire ime planche à bil* lets. Enfin, toutes les calomnies et les médisances que s'attire un homme qui veut mont^ un bâton de plus sur l'écheUe sociale roih lent à cette heure dans le conmierce. Tu colporterais vainement pendant huit jours les cinquante billets de Pi^inot sur tous les comptoirs, tu essuierais d'humiliants refus et personne n'en voudrait : rien ne prouve le nombre auquel tu les émets, et l'on attend à te voir sacrifiant ce pauvre enfant pour ton salut. Tu aurais détruit en pure perte le crédit de la maison Popinot. Sais-tu ce que le plus hardi des escompteurs te donnerait de ces cinquante mille francs? Vingt mille, vingt mille, entends-tu! En commerce, il est des instants où il faut pouvoir se tenir devant le monde trois jours sans manger, comme si Ton avait une indigestion, et le quatrième on est admis au garde-manger du crédit. Tu ne peux pas vivre ces trois jours, tout est là. Mon pauvre neveu, du courage, il faut déposer ton bilan. Voici Popinot, me voilà, nous allons, aussitôt tes commis couchés, travailler ensemble afin de t'épargner ces angoisses.
— Mon oncle I... dit le parfumeur en joignant les mains.
— César, veux-tu donc arriver à un bilan honteux où il n'y ait pas d'actif? Ton intérêt chez Popinot te sauve l'honneur.
César, éclairé par ce fatal et dernier jet de lumière, vit enfin Vaffireuse vérité dans toute son étendue, il retomba sur sa bergère, deUisur ses genoux, sa raison s'égara, il redevint enfant ; sa femme
CÉSAR BIROTTEÂU.
le crut mourant, elle s'agenouilla pour lè relever; mais elle s*unit à lui, quand elle lui vit joindre les mains, lever les yeux et réciter avec une componction résignée, en présence de son oncle, de sa fille et de Popinot, la sublime prière des catholiques :
— « Notre Père qui êtes aux cieux, que votre nom soit sanctifié, que votre règne arrive, que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel, donnez-nous aujourd'hui notre pain quoudien, pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés, et ne nous laissez pas succomber à la tentation, mais
• délivrez-nous du mal. Ainsi soit-il. »
Des larmes vinrent aux yeux du stoîque Pillerault; Césanne accablée, en larmes, avait la tête penchée sur Tépaule de Popinot. pâle et raide comme une statue.
— Descendons, dit l'ancien négociant au jeune homme en lui prenant le bras.
A onze heures et demie, ils laissèrent César aux soins de sa femme et de sa fille. En ce moment, Célestin, le premier commis, qui durant ce secret orage avait dirigé la maison, monta dans les appartements et entra au salon. En entendant son pas, Césarine courut lui ouvrir pour qu'il ne vit pas rabattement du maître.
— Parmi les lettres de ce soir, dit-il , il y en avait une venue de Tours, dont l'adresse était mal mise, ce qui a produit du retard. J'ai pensé qu'elle est du frère de monsieur, et ne l'ai pas ouverte.
— Mon père, fit Césarine, une lettre de mon oncle de Tours I
— Ahl je suis sauvé, cria César. Mon frère! mon frère 1 dit-il en baisant la lettre.