‹ Œuvres complètes. Éd définitive (volume 2)Chapitre 9 sur 26 · A FRANTZ LISTZ · texte numérisé non relu

A FRANTZ LISTZ

11 existe, dans une ville espagnole située sur une lie de la Méditerranée, un couvent de carmélites déchaussées où la règle de Tordre institué par sainte Thérèse s'est conservée dans la rigueur primitive de la réformation due à cette illustre femme. Ce fait est vzai, quelque extraordinaire qu'il puisse paraître. Quoique les maisons religieuses de la Péninsule et celles du continent aient été presque toutes détruites ou bouleversées par les éclats de la RévolutioD française et des guerres napoléoniennes, cette Ile ayant été OQostamment protégée par la marine anglaise, son riche couvent et ses paisibles habitants se trouvèrent à l'abri des troubles et des foliations générales. Les tempêtes de tout genre qui agitèrent les qninxe premières années du m* siècle se brisèrent donc devant ce rocher, peu distant des côtes de TAndalousie. Si le nom de Tempereor vint bruire jusque sur cette plage, il est douteux que son fantastique cortège de gloire et les flamboyantes majestés de sa vie inétéorique aient été compris par les saintes filles agenouillées ^ ce cloître. Une rigidité conventuelle que rien n'avait altérée recommandait cet asile dans toutes les mémoires du monde catho^ liqae. Aussi, la pureté de sa règle y attira-t-elle, des points les

plus éloignés de TEurope, de tristes femmes dont l'âme, dépouillée de tous liens humains, soupirait après ce long suicide accompl dans le sein de Dieu. Nul couvent n'était, d'ailleurs, plus favorabh au détachement complet des choses d'ici-bas, exigé par la vie reli gieuse. Cependant, il se voit sur le continent un grand nombre d< ces maisons magnifiquement bâties au gré de leur destination Quelques-unes sont ensevelies au fond des vallées les plus soli taires ; d'autres sont suspendues au-dessus des montagnes les plu escarpées, ou jetées au bord des précipices; partout l'homme ; cherché les poésies de l'infini, la solennelle horreur du silence partout il a voulu se mettre au plus près de Dieu : il l'a quét sur les cimes, au fond des abîmes, au bord des falaises, et V\ trouvé partout. Mais nulle autre part que sur ce rocher à dem européen, africain à demi, ne pouvaient se rencontrer autant d'haï monies différentes qui toutes concourussent à si bien élever Tàme à en égaliser les impressions les plus douloureuses , à en attiédi les plus vives, à faire aux peines de la vie un lit profond. Ce mo nastère a été construit à l'extrémité de l'île, au point culminao du rocher, qui, par un effet de la grande révolution du globe, es cassé net du côté de la mer, où, sur tous les points, il présente le vives arêtes de ses tables légèrement rongées à la hauteur de Teac mais infranchissables. Ce roc est protégé de toute atteinte par de écueils dangereux qui se prolongent au loin, et dans lesquels s joue le flot brillant de la Méditerranée. Il faut donc être en me pour apercevoir les quatre corps du bâtiment carré, dont la forme la hauteur, les ouvertures ont été minutieusement prescrites pa les lois monastiques. Du côté de la ville, l'église masque entière ment les solides constructions du cloître, dont les toits sont cou verts de larges dalles qui les rendent invulnérables aux coups d vent, aux orages et à l'action du soleil. L'église, due aux libéralité d'une famille espagnole, couronne la ville. La façade, hardie, élé gante, donne une grande et belle physionomie à cette petite dt maritime. N'est-ce pas un spectacle empreint de toutes nos subK mités terrestres que l'aspect d'une ville dont les toits pressés presque tous disposés en amphithéâtre devant un joli port, son surmontés d'un magnifique portail à triglyphe gothique, à campa niles, à tours menues, à flèches découpées? La religion dominan

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a vie, en en offrant sans cesse aux hommes la fin et les moyens, mage tout espagnole d'ailleurs I Jetez ce paysage au milieu de la iéditerranée, sous un ciel brûlant ; accompagnez-le de quelques lalmiers, de plusieurs arbres rabougris, mais vivaces, qui mêlaient eurs vertes frondaisons agitées aux feuillages sculptés de Tarchitec* lire immobile; voyez les franges de la mer blanchissant les récifs, a s*opposant au bleu saphir des eaux; admirez les galeries, les ter- -asses bâties en haut de chaque maison et où les habitants viennent -espirer l'air du soir parmi les fleurs, entre la cime des arbres le leurs petits jardins. Puis, dans le port, quelques voiles. Enfin, »ar la sérénité d'une nuit qui commence, écoutez la musique des vrgues, le chant des offices, et les sons admirables des cloches en Bleine mer. Partout, du bruit et du calme ; mais, plus souvent, le salme partout. Intérieurement, l'église se partageait en trois nefs Bombres et mystérieuses La furie des vents ayant sans doute interdit à Tarchitecte de construire latéralement ces arcs-boutants |Qi ornent presque partout les cathédrales, et entre lesquels sont pratiquées des chapelles, les murs qui flanquaient les deux petites 3efs et soutenaient ce vaisseau n*y répandaient aucune lumière. Zjes fortes murailles présentaient à Textérieur l'aspect de leurs 0Qasses grisâtres, appuyées, de distance en distance, sur d'énormes 9MUre-forts. La grande nef et ses deux petites galeries latérales Aaient donc uniquement éclairées par la rose à vitraux coloriés, mitachée avec un art miraculeux au-dessus du portail, dont Texpostion favorable avait permis le luxe des dentelles de pierre et des beautés particulières à Tordre improprement nommé gothique. La plus grande portion de ces trois nefs était livrée aux habitants de ville, qui venaient y entendre la messe et les offices. Devant le chœur se trouvait une grille derrière laquelle pendait un rideau brun à plis nombreux, légèrement entr'ouvert au milieu, de manière à ne laisser voir que l'officiant et l'autel. La grille était séparée, à intervalles égaux, par des piliers qui soutenaient une tribune intérieure et les orgues. Cette construction, en harmonie avec les ornements de l'église, figurait extérieurement, en bois sculpté,, les colonnettes des galeries supportées par les piliers de la grande D^. Il eût donc été impossible à un curieux assez hardi pour monter sur l'étroite balustrade de ces galeries de voir dans le chœur

aiiiru chose que les longues fenêtres octogones et coloriées qa s'élevaient par pans égaux autour du maitre-autel.

Lors de l'expédition française faite en Espagne pour rétablir Pau torité du roi Ferdinand VU, et après la prise de Cadix, un généra français, venu dans cette lie pour y faire reconnaître le gouverne ment royal, y prolongea son séjour, dans le but de voir ce coa vent, et trouva moyen de s'y introduire. L'entreprise était cette délicate. Mais un homoie de passion, un homme dont la vie D*avai été, pour ainsi dire, qu'une suite de poésies en action, et qui aval toujours fait des romans au lieu d'en écrire, un homme d'exéca tion surtout, devait être tenté par une chose en apparence impos sible. S'ouvrir légalement les portes d'un couvent de femmesl ; peine le pape ou l'archevêque métropolitain l'eussent-ils permis Employer la ruse ou la force! en cas d'indiscrétion, n'était-ce pa perdre son état, toute sa fortune militaire, et manquer le but? L duc d'Angoulême était encore en Espagne, et, de toutes les faate que pouvait impunément commettre un homme aimé par le géu^ ralissime, celle-là seule l'eût trouvé sans pitié. Ce général avai sollicité sa mission afin de satisfaire une secrète curiosité, quoiqu jamais curiosité n'ait été plus désespérée. Mais cette dernière tei tative était une affaire de conscience. La maison de ces carmélite était le seul couvent espagnol qui eût échappé à ses recherches Pendant la traversée, qui ne dura pas une heure, il s'éleva dan son àme un pressentiment favorable à ses espérances. Puis, quoiqu du couvent il n'eût vu que les murailles, que de ces religieuses : n'eût pas même aperçu les robes, et qu'il n'eût écouté que le chants de la liturgie, il rencontra sous ces murailles et dans ce chants de légers indices qui justifièrent son frêle espoir. Enfin quelque légers que fussent des soupçons si bizarrement réveillés jamais passion humaine ne fut plus violemment intéressée que m rétait alors la curiosité du général. Mais il n'y a point de petit événements pour le cœur : il grandit tout; il met dans les même balances la chute d'un empire de quatorze ans et la chute d*u] gant de femme, et presque toujours le gant y pèse plus que Tem pire. Or, voici les faits dans toute leur simplicité positive. Après le faits viendront les émotions.

Une heure après que le général eut abordé cet tlot, l'autorit

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rojrale y fat rétablie. Quelques Espagnols constitutionnels, qui s*y étaient Duitaniment réfugiés après la prise de Cadix, s'embarquèrent sur OD bâtiment que le général leur permit de fréter pour s'en aller à Londres. Il n'y eut donc là ni résistance ni réaction. Cette petite restauration insulaire n'allait pas sans une messe, à laquelle durent assister les deux compagnies commandées pour l'expédition. Or, ne connaissant pas la rigueur de la clôture chez les carmélites déchaussées, le général avait espéré pouvoir obtenir dans l'église quelques renseignements sur les religieuses enfermées dans le ooQvent, dont une d'elles peut-être lui était plus chère que la vie et plus précieuse que l'honneur. Ses espérances furent d'abord miellement dégues. La messe fut, à la vérité, célébrée avec pompe. Ed laveur delà solennité, les rideaux qui cachaient habituellement le choeur furent ouverts, et en laissèrent voir les richesses, les précieux tableaux et les châsses ornées de pierreries, dont l'éclat effaçait celui des nombreux ex^oto d'or et d'argent attachés par les marins de ce port aux piliers de la grande nef. Les religieuses s'étaient toutes réfugiées dans la tribune de l'orgue. Cependant, malgré ce premier échec, durant la messe d'actions de grâces, se dévekqppa largement le drame le plus secrètement intéressant qui jamais ait fait battre un cœur d'homme. La sœur qui touchait Torgue excita un si vif enthousiasme, qu'aucun des militaires ne regretta d'être venu à l'office. Les soldats mômes y trouvèrent du plaisir, et tous les officiers furent dans le ravissement. Quant au général, il resta calme et froid en apparence. Les sensations que loi causèrent les différents morceaux exécutés par la religieuse sont du petit nombre de choses dont l'expression est interdite à la parole, et la rend impuissante, mais qui, semblables à la mort, à Diea, à l'éternité, ne peuvent s'apprécier que dans le léger point de contact qu'elles ont avec les hommes. Par un singulier hasard, la musique des ojgues paraissait appartenir à l'école de Rossini, le compositeur qui a transporté le plus de passion humaine dans l'art musical, et dont les œuvres inspireront quelque jour, par leur nombre et leur étendue, un respect homérique. Parmi les partitions dues à ce beau génie, la religieuse semblait avoir plus particulièrement étudié celle du Mosh, sans doute parce que le sentiment de la musique sacrée s'y trouve exprimé au plus haut degré.

Feat-^tre ces deux esprits, Tun si glorieusement européen, Tauti inconnu, s'étaient-ils rencontrés dans Tintuition d'une môme pot sie. Cette opinion était celle de deux officiers, vrais dilettanti, q, regrettaient sans doute en E^gne le théâtre Favart. Enfin, au ] Deum, il fut impossible de ne pas reconnaître une àme français dans le caractère que prit soudain la musique. Le triomphe da n très-chrétien excitait évidemment la joie la plus vive au fond d cœur de cette religieuse. Certes, elle était Française. Bientôt le aei timent de la patrie éclata, jaillit comme une gerbe de lumière dai une réplique des orgues où la religieuse introduisit des motifs qi respirèrent toute la délicatesse du goût parisien, et auxquels t mêlèrent vaguement les pensées de nos plus beaux airs nationau] Des mains espagnoles n'eussent pas mis, à ce gracieux hommag fait aux armes victorieuses, la chaleur qui acheva de déceler I*or gine de la musicienne.

— 11 y a donc de la France partout? dit un soldat.

Le général était sorti pendant le Te Deum, il lui avait été impa sible de Técouter. Le jeu de la musicienne lui dénonçait une feauu aimée avec ivresse, et qui s'était si profondément ensevelie au oœi de la religion et si soigneusement dérobée aux regards du mondi qu'elle avait échappé jusqu'alors à des recherches obstinées adro tement faites par des hommes qui disposaient et d'un grand poi voir et d'une intelligence supérieure. Le soupçon réveillé dans 1 cœur du général fut presque justifié par le vague rappel d'un ai délicieux de mélancolie, l'air de Fleuve du Tage, romance français dont souvent il avait entendu jouer le prélude dans un boudoir d Paris à la personne qu'il aimait, et dont cette religieuse venai alors de se servir pour exprimer, au milieu de la joie des triom phateurs, les regrets d'une exilée. Terrible sensation I Espérer 1 résurrection d'un amour perdu, le retrouver encore perdu, l'entre voir mystérieusement, après cinq années pendant lesquelles l passion s'était irritée dans le vide et agrandie par l'inutilité de tentatives faites pour la satisfaire I

Qui, dans sa >ie, n'a pas, une fois au moins, bouleversé soi chez-soi, ses papiers, sa maison, fouillé sa mémoire avec impa tience en cherchant un objet précieux, et ressenti l'inefTable plai sir de le trouver, après un jour ou deux consumés en recherche

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vûnes; après avoir espéré, désespéré de le rencontrer; après avoir dépensé les irritations les plus vives de Tâme pour ce rien important qui causait presque une passion? Eh bien, étendez cette espèce de rage sur cinq années; mettez une femme, un cœur, un amour à la place de ce rien; transportez la passion dans les plus hautes régions du sentiment; puis supposez un homme ardent, un homme à cœur et à face de lion, un de ces hommes à crinière qui imposent et communiquent à ceux qui les envisagent une respectueuse terreur! Peut-être comprendrez-vous alors la brusque sortie du général pendant le Te Deum, au moment où le prélude d*une romance jadis écoutée avec délices par lui, sous des lambris dorés, vibra sous la nef de cette église marine.

Il descendit la rue montueuse qui conduisait à cette église, et ne s*arréta qu'au moment où les sons graves de Torgue ne parvinrent plus à son oreille. Incapable de songer à autre chose que son amour, dont la volcanique éruption lui brûlait le cœur, le général français ne s*aperçut de la fin du Te Deum qu*au moment où l'assistance espagnole descendit par flots. 11 sentit que sa conduite ou son attitude pouvaient paraître ridicules, et revint prendre sa place ^ la tête du cortège, en disant à l'alcade et au gouverneur de là ville qu'une subite indisposition l'avait obligé d'aller prendre l'air. Puis, afin de pouvoir rester dans l'Ile, il songea soudain à tirer parti de ce prétexte, d'abord insouciamment donné. Objectant l'aggravation de son malaise, il refusa de présider le repas offert par les autorités insulaires aux officiers français ; il se mit au lit, et fit écrire au major général pour lui annoncer la passagère maladie qui le forçait à remettre à un colonel le commandement des troupes. Cette ruse si vulgaire, mais si naturelle, le rendit libre de tout soin pendant le temps nécessaire à ^'accomplissement de ses projets. En homme essentiellement catholique et monarchique, il s'informa de Fheure des offices et affecta le plus grand attachement aux pratiques religieuses, piété qui, en Espagne, ne devait surprendre personne.

Le lendemain même, pendant le départ de ses soldats, le général se rendit au couvent pour assister aux vêpres. 11 trouva l'église désertée par les habitants, qui, malgré leur dévotion, étaient allés voir SOT le port l'embarcation des troupes. Le Français, heureux

de *se trouver seul dans Téglise, eut soin d'en faire retentir les voûtes sonores du bruit de ses éperons ; il y marcha bruyamment, il toussa, il se parla tout haut à lui-même pour apprendre aux religieuses, et surtout à la musicienne, que, si les Français partaient, il en restait un. Ce singulier avis fut-il entendu, compris?... Le général le crut. Au Magnificat, les orgues semblèrent lui faire niM réponse qui lui fut apportée par les vibrations de Tair. L^&me d€ la religieuse vola vers lui sur les ailes de ses notes, et s'émut dam le mouvement des sons. La musique éclata dans toute sa puissance; elle échauffa l'église. Ce chant de joie, consacré par li sublime liturgie de la chrétienté romaine pour eiqprimer l'exaltation de l'âme en présence des splendeurs du Dieu toujours vivant, devint l'expression d'un cœur presque effrayé de son bonheur, en présence des splendeurs d'un périssable amour qui durait encore et venait l'agiter au delà de la tombe religieuse où s'ensevelissent les femmes pour renaître épouses du Christ.

L'orgue est certes le plus grand, le plus audacieux, le plus magnifique de tous les instruments créés par le génie humain. Il est un orchestre entier, auquel une main habile peut tout demanda, il peut tout exprimer. N'est-ce pas, en quelque sorte, un piédestal sur lequel Tàme se pose pour s'élancer dans les espaces lorsque, dans son vol, elle essaye de tracer mille tableaux, de peindre la vie, de parcourir l'infini qui sépare le ciel de la terre? Plus un poëtc en écoute les gigantesques harmonies, mieux il conçoit qu'entre les hommes agenouillés et le Dieu caché par les éblouissants rayons du sanctuaire, les cent voix de ce chœur terrestre peoveQt seules combler les distances et sont le seul truchement assez fort pour transmettre au ciel les prières humaines dans l'omnipotence de leurs modes, dans la diversité de leurs mélancolies, avec les teintes de leurs méditatives extases, avec les jets impétueux de leurs repentirs et les mille fantaisies de toutes les croyances. Oui, sous ces longues voûtes, les mélodies enfantées par le génie des choses saintes trouvent des grandeurs inouïes dont elles se parent et se fortifient. Là, le jour affaibli, le silence profond, les chants qui alternent avec le tonnerre des orgues, font à Dieu comme un voile à travers lequel rayonnent ses lumineux attributs. Toutes ces richesses sacrées semblèrent être jetées comme un grain d'encens

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sur le frêle aatel de l'amour à la face du trône étemel d*uQ Dieu jaloax et vengeur. En effet, la joie de la religieuse n*eut pas ce caractère de grandeur et de gravité qui doit s'harmonier avec les solennités du Magnificat : elle lui donna de riches, de gracieux développements, dont les différents rhythmes accusaient une gaieté humaine. Ses motifs eurent le brillant des roulades d'une cantatrice qui tâche d'exprimer Tamour, et ses chants sautillèrent comme Poiseau près de sa compagne. Puis, par moments, elle s*élançait par bonds dans le passé pour y folâtrer, pour y pleurer tour à tour. Son mode changeant avait quelque chose de désordonné comme l'agitation de la femme heureuse du retour de son amant Puis, après les fugues flexibles du délire et les effets merleilleux de cette reconnaissance fantastique, Tâme qui parlait ainsi fit on retour sur elle-même. La musicienne, passant du majeur au ouDeur, sut instruire son auditeur de sa situation présente. Soudain, elle lai raconta ses longues mélancolies et lui dépeignit sa lente maladie morale. Elle avait aboli chaque jour un sens, retranché chaque nuit quelque pensée, réduit graduellement son cœur en cendre. Après quelques molles ondulations, sa musique prit, de teinte en teinte, une couleur de tristesse profonde. Bientôt les échos versèrent les chagrins à torrents. Enfin, tout à coup, les hautes notes firent détoner un concert de voix angéliques, comme pour innoncer à l'amant perdu, mais non pas oublié, que la réunion des deux âmes ne se ferait plus que dans les cieux : touchante espélaoce! Vint VÀmm. Là, plus de joie ni de larmes dans les airs ; ni mélancolie, ni regrets. VÀmen fut un retour à Dieu; ce dernier accord fat grave, solennel, terrible. La musicienne déploya tous les crêpes de la religieuse, et, après les derniers grondements des basses, qui firent frémir les auditeurs jusque dans leurs cheveux, elle sembla s'être replongée dans la tombe d'où elle était pour un moment sortie. Quand les airs eurent, par degrés, cessé leurs vibrations oscillatoires, vous eussiez dit que l'église, jusque-là iomineuse, rentrait dans une profonde obscurité.

Le général avait été rapidement emporté par la course de ce vigoareux génie, et l'avait suivi dans les régions qu'il venait de parcoorir. 11 comprenait, dans toute leur étendue, les images dont «boDda cette brûlante symphonie, et pour lui ces accords allaient

bien loin. Pour lui, comme pour la sôBur, ce poème était Taveni le présent et le passé. La musique, même celle du théâtre, n*e8 elle pas, pour les âmes tendres et poétiques, pour les cœurs soa frants et blessés, un texte qu'elles développent au ^ de lea souvenirs? S'il faut un cœur de poète pour faire un musicien, i faut-il pas de la poésie et de l'amour pour écouter, pour comprend] les grandes œuvres musicales? La religion, Tamour et la musiqi ne sont-ils pas la triple expression d'un môme fait, le besoin d'e: pansion dont est travaillée toute âme noble? Ces trois poésies vo] toutes à Dieu, qui dénoue toutes les émotions terrestres. Aus cette sainte trinité humaine participe-t-elle des grandeurs infini* de Dieu, que nous ne configurons jamais sans Tentourer des fei de l'amour, des sistres d'or de la musique, de lumière et d*ha monie. N'est-il pas le principe et la fin de nos œuvres?

Le Français devina que, dans ce désert, sur ce rocher entoui par la mer, la religieuse s'était emparée de la musique pour y jet< le surplus de passion qui la dévorait. Était-ce un hommage fait Dieu de son amour? était-ce le triomphe de l'amour sur Diei questions difficiles à décider. Mais, certes, le général ne put âout< qu'il ne retrouvât en ce cœur mort au monde une passion toi aussi brûlante que l'était la sienne. Les vêpres finies, il revint cb< l'alcade, ou il était logé. Restant d'abord en proie aux mille joui sauces que prodigue une satisfaction longtemps attendue, pénibl ment cherchée, il ne vit rien au delà. Il était toujours aimé. I solitude avait grandi l'amour dans ce cœur, autant que l'amoi avait été grandi dans le sien par les barrières successivement fra] chies et mises par cette femme entre elle et lui. Cet épanouis^ ment de l'âme eut sa durée naturelle. Puis vint le désir de revo cette femme, de la disputer à Dieu, de la lui ravir, projet téméraii qui plut à cet homme audacieux. Après le repas, il se coucha poi éviter les questions, pour être seul, pour pouvoir penser sai trouble, et resta plongé dans les méditations les plus profonde jusqu'au lendemain matin. 11 ne se leva que pour aller à la mess Il vint à l'église, il se plaça près de la grille; son front touchait rideau; il aurait voulu le déchirer, mais il n'était pas seul : s( hôte l'avait accompagné par politesse, et la moindre imprudent pouvait compromettre l'avenir de sa passion, en ruiner les nouvelh

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espérances. Les orgues se firent entendre, mais elles n^ëtaient plus touchées par les mômes mains : la musicienne des deux jours précédents ne tenait plus le clavier. Tout fut pàle et froid pour le général. Sa maîtresse était-elle accablée par les mêmes émotions 800S lesquelles succombait presque un vigoureux cœur d'homme? Avait-elle si bien partagé, compris un amour fidèle et désiré, qu'elle en fût mourante sur son lit dans sa cellule? Âu moment où mille réflexions de ce genre s'élevaient dans l'esprit du Français, il entendit résonner près de lui la voix de la personne qu'il adorait, il en reconnut le timbre clair. Cette voix, légèrement altérée par un tremblement qui lui donnait toutes les grâces que prête aux jeunes filles leur timidité pudique, tranchait sur la masse du chant, comme celle d'une prima donna sur l'harmonie d'un finale. Elle faisait à Tàme l'effet que produit aux yeux un filet d'argent ou d'or dans une frise obscure. C'était donc bien elle 1 Toujours Parisienne, elle n'avait pas dépouillé sa coquetterie, quoiqu'elle eût quitté les parures du monde pour le bandeau, pour la dure étamine des carmélites. Après avoir signé son amour la veille, au milieu des louanges adressées au Seigneur, elle semblait dire à son amant : «Oui, c'est moi, je suis là, j'aime toujours; mais je suis à l'abri de Tamoar. Tu m'entendras, mon âme t'enveloppera, et je resterai soos le linceul brun de ce choeur d'où nul pouvoir ne saurait m'arracher. Tu ne me verras pas. »

— C'est bien elle I se dit le général en relevant son front, en le d^iageant de ses mains, sur lesquelles il l'avait appuyé; car il n'avait pu d'abord soutenir l'écrasante émotion qui s'éleva comme on tourbillon dans son cœur quand cette voix connue vibra sous les arceaux, accompagnée par le murmure des vagues.

L'orage était au dehors et le calme dans le sanctuaire. Cette 'oixsi riche continuait à déployer toutes ses câlineries, elle arri- ^t comme un baume sur le cœur embrasé de cet amant, elle fleurissait dans l'air, qu'on désirait mieux aspirer pour y prendre les I émanations d'une âme exhalée avec amour dans les paroles de la prière. L'alcade vint rejoindre son hôte, il le trouva fondant en larmes à l'élévation, qui fut chantée par la religieuse, et l'emmena chez lui. Surpris de rencontrer tant de dévotion dans un militaire français, l'alcade avait invité à souper le confesseur du couvent, et

il en prévint le général, auquel jamais nouvelle n'avait fait autant de plaisir. Pendant le souper, le confesseur fut Tobjet des attentions du Français, dont le respect intéressé confirma les Espagnols dans la haute opinion qu'ils avaient prise de sa piété. 11 demanda gravement le nombre des religieuses, des détails sur les revenus du couvent et sur ses richesses, en homme qui paraissait vouloir entretenir poliment le bon vieux prêtre des choses dont il devait être le plus occupé. Puis il s*informa de la vie que menaient ces saintes filles. Pouvaient-elles sortir? les voyait-on?

— Seigneur, dit le vénérable ecclésiastique, la règle est sévère. S*il faut une permission de notre saint-père pour qu'une femme vienne dans une maison de Saint-Bruno, ici même rigueur. Il est impossible à un homme d'entrer dans un couvent de carmélites déchaussées, à moins qu'il ne soit prêtre et attaché par Tarchevêque au service de la maison. Aucune religieuse ne sort. Cependant, LA GRANDE SAINTE (la mère Thérèse) a souvent quitté sa cellule. Le visiteur ou les mères supérieures peuvent seuls permettre à une religieuse, avec Tautorisation de Tarchevêque, de voir des étrangers, surtout en cas de maladie. Or, nous sommes un chei d'ordre et nous avons conséquemment une mère supérieure au couvent. Nous avons, entre autres étrangères, une Française, la sœur Thérèse, celle qui dirige la musique de la chapelle.

— Ah! reprit le général en feignant la surprise. Elle a dû être satisfaite du triomphe des armes de la maison de Bourbon?

— Je leur ai dit l'objet de la messe, elles sont toujours un peu curieuses.

— Mais la sœur Thérèse peut avoir des intérêts en France; elle voudrait peut-être y faire savoir quelque chose, en demander des nouvelles?

— Je ne le crois pas, elle se serait adressée à moi pour en savoir.

— En qualité de compatriote, dit le général, je serais bien curieux de la voir... Si cela est possible, si la supérieure y consent, si...

— A la grille, et même en présence de la révérende mère, une entrevue serait impossible pour qui que ce soit; mais, en faveur d'un libérateur du trône catholique et de la sainte religion, malgré la rigidité de la mère, la règle peut dormir un moment, dit le confesseur en clignant les yeux. J'en parlerai.

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— Quel âge a la sœur Thérèse? demanda l'amant, qui n'osa pas questionner le prêtre sur la beauté de la religieuse.

— Elle n'a plus d'âge, répondit le bonhomme avec une simplicité qui fit frémir le général.

Le lendemain matin, avant la sieste, le confesseur vint annoncer au Français que la soeur Thérèse et la mère consentaient à le recevoir à la grille du parloir, avant l'heure des vêpres. Après la sieste, pendant laquelle le général dévora le temps en allant se promener sur le port, par la chaleur du midi, le prêtre revint le chercher et riotroduisit dans le couvent; il le guida sous une galerie qui longeait le cimetière, et dans laquelle quelques fontaines, plusieurs arbres verts et des arceaux multipliés entretenaient une fraîcheur eu harmonie avec le silence du lieu. Parvenu au fond de cette loogae galerie, le prêtre fit entrer son compagnon dans une salle partagée en deux parties par une grille couverte d'un rideau brun. Dans la partie, en quelque sorte publique, où le confesseur laissa le général, régnait, le long du mur, un banc de bois; quelques 'chaises également en bois se trouvaient près de la grille. Le plafond était composé de solives saillantes, en chêne vert, et sans nul ornement. Le jour ne venait dans cette salle que par deux fenêtres situées dans la partie affectée aux religieuses, en sorte que cette faible lumière, mal reflétée par un bois à teintes brunes, suffisait à ptûne pour éclairer le grand Christ noir, le portrait de sainte Thérèse et un tableau de la Vierge qui décoraient les parois grises du parloir. Les sentiments du général prirent donc, malgré leur violence, une couleur mélancolique. 11 devint calme dans ce calme domestique. Quelque chose de grand comme la tombe le saisit sous ces frais planchers. N'était-ce pas son silence éternel, sa paix profonde, ses idées d'infini? Puis la quiétude et la pensée fixe du dottre, cette pensée qui se glisse dans l'air, dans le clair-obscur, dans tout, et qui, n'étant tracée nulle part, est encore agrandie par l'imagination, ce grand mot : la paix dans le Seigneur, entre, là, de vive force, dans l'âme la moins religieuse. Les couvents d'hommes se conçoivent peu; l'homme y semble faible : il est né pour agir, pour accomplir une vie de travail à laquelle il se soustrait dans sa cellule. Mais, dans un monastère de femmes, combien de vigueur virile et de touchante faiblesse! Un homme peut être poussé par VIII. 9

mille sentiments au fond d'une abbaye, il s'y jette comme dans au précipice ; mais la femme n'y vient jamais qu'entraînée par un seul sentiment : elle ne s'y dénature pas, elle épouse Dieu. Vous pouvea dire aux religieux : « Pourquoi n'avez-vous pas lutté? » Mais la réclusion d'une femme n'est-elle pas toujours une lutte sublimel Enfin, le général trouva ce parloir muet et ce couvent perdu dans la mer tout pleins de lui. L'amour arrive rarement à la solennité; mais Tamour encore ûdèle au sein de Dieu, n'était-ce pas quelque chose de solennel, et plus qu'un homme n'avait le droit d' espérer au XIX* siècle, par les mœurs qui courent? Les grandeurs infinies de cette situation pouvaient agir sur l'âme du général, il était précisément assez élevé pour oublier la politique, les honneurs, l'Espagne, le monde de Paris, et monter jusqu'à la hauteur de ce dénoûment grandiose. D'ailleurs, quoi de plus véritablement tragique? Combien de sentiments dans la situation des deux amants seuls réunis au milieu de la mer sur un banc de granit, mais séparéi par une idée, par une barrière infranchissable I Voyez l'homme se disant : « Triompherai-je de Dieu dans ce cœur? » Un léger bruil fit tressaillir cet homme, le rideau brun se tira; puis il vit dans la lumière une femme debout, mais dont la figure lui étaii cachée par le prolongement du voile plié sur la tête; suivant/^ règle de la maison, elle était vêtue de cette robe dont la couleur est devenue proverbiale. Le général ne put apercevoir les pieds nus de la religieuse, qui lui en auraient attesté Teffrayante maigreur; cependant, malgré les plis nombreux de h robe grossière qui couvrait et ne parait plus cette femme, il devins que les larmes, la prière, la passion, la vie solitaire, l'avaient déjJ desséchée.

La main glacée d'une femme, celle de la supérieure sans doute tenait encore le rideau; et le général, ayant examiné le témoii nécessaire de cet entretien, rencontra le regard noir et profonc d'une vieille religieuse, presque centenaire, regard clair et jeune qui démentait les rides nombreuses par lesquelles le pâle visag< de cette femme était sillonné.

— Madame la duchesse, demanda-t-il d'une voix fortement ému( à la religieuse, qui baissait la tète, votre compagne entend-elle h français?

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— Il n'y a pas de duchesse ici, répondit la religieuse. Vous êtes devant la sœur Thérèse. La femme, celle que vous nommez ma compagne, est ma mère en Dieu, ma supérieure ici-bas.

Ces paroles, si humblement prononcées par la voix qui jadis s^harmoniait avec le luxe et Télégance au milieu desquels avait vécu cette femme, reine de la mode à Paris, par une bouche dont le langage était jadis si léger, si moqueur, frappèrent le général comme Teut fait un coup de foudre.

— Ma sainte mère ne parle que le latin et l'espagnol, ajoutat-dle.

— Je ne sais ni Tun ni Tautre. Ma chère Antoinette, excusez<-moi près d'elle.

En entendant son nom doucement prononcé par un homme naguère si dur pour elle, la religieuse éprouva une vive émotion intérieure que trahirent les légers tremblements de son voile, sur lequel la lumière tombait en plein.

— Mon frère, ditrelle eu portant sa manche sous son voile pour s'essuyer les yeux peut-être, je me nomme la sœur Thérèse...

Puis elle se tourna vers la mère, et lui dit, en espagnol, ces paroles que le général entendait parfaitement ; il en savait assez pour le comprendre, et peut-éti*e aussi pour le parler

— Ma chère mère, ce cavalier vous présente ses respects, et vous prie de l'excuser de ne pouvoir les mettre lui-même à vos pieds; maiis il ne sait aucune des deux langues que vous parlez...

La vieille inclina la tête lentement, sa physionomie prit une expression de douceur angélique, rehaussée néanmoins par le seotiment de sa puissance et de sa dignité.

— Tu connais ce cavalier? lui demanda la mère en lui jetant un regard pénétrant.

— Oui, ma mère.

— Rentre dans ta cellule, ma ûlle ! dit la supérieure d'un ton impérieux.

Le général s'effaça vivement derrière le rideau , pour ne pas laisser deviner sur son visage les émotions terribles qui l'agitaient; et, dans l'ombre, il croyait voir encore les yeux perçants de la supérieure. Cette femme, maîtresse de la fragile et passagère félicité

dont la conquête coûtait tant de soins, lui avait fait peur, et il tremblait, lui qu'une triple rangée de canons n'avait jamais effrayé. La duchesse marchait vers la porte, mais elle se retourna :

— Ma mère, dit-elle d'un ton de voix horriblement calme, ce ^ Français est un de mes frères.

— Reste donc, ma ûlle! répondit la vieille femme après une^ pause.

Cet admirable jésuitisme accusait tant d'amour et de regrets, qu'un homme moins fortement organisé que ne l'était le général se serait senti défaillir en éprouvant de si vifs plaisirs au milieu d'un immense péril, pour lui tout nouveau. De quelle valeur étaient donc les mots, les regards, les gestes dans une scène où l'amour " devait échapper à des yeux de lynx, à des griffes de tigre ! La sœur ' Thérèse revint.

— Vous voyez, mon frère, ce que j'ose faire pour vous entretenir un moment de votre salut, et des vœux que mon &me adresse pour vous chaque jour au ciel. Je commets un péché mortel. J'ai menti. Combien de jours de pénitence pour effacer ce mensonge ! mais ce sera souffrir pour vous. Vous ne savez pas, mon frère, quel bonheur est d'aimer dans le ciel, de pouvoir s'avouer ses sentiments alors que la religion les a purifiés, les a transportés dans les riions les plus hautes, et qu'il nous est permis de ne plus regarder qu'à Tàme. Si les doctrines, si l'esprit de la sainte à laquelle nous devons cet asile, ne m'avaient pas enlevée loin des misères ^ terrestres, et ravie bien loin de la sphère où elle est, mais certes au-dessus du monde, je ne vous eusse pas revu. Mais je puis vous voir, vous entendre et demeurer calme...

— Eh bien, Antoinette, s'écria le général en l'interrompant à ces mots, faites que je vous voie, vous que j'aime maintenant avec ivresse, éperdument, comme vous avez voulu être aimée par moi.

— Ne m'appelez pas Antoinette, je vous en supplie. Les souvenirs du passé me font mal. Ne voyez ici que la sœur Thérèse, une créature confiante en la miséricorde divine. Et, ajouta-t-elle après une pause, modérez-vous, mon frère. Notre mère nous séparerait impitoyablement, si votre visage trahissait des passions mondaines, ou si vos yeux laissaient tomber des pleurs.

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Le général inclina la tête comme pour se recueillir. Quand il leva les yeux sur la grille, il aperçut, entre deux barreaux, la flgure amaigrie, pàle, mais ardente encore de la religieuse. Son teint, où jadis fleurissaient tous les enchantements de la jeunesse, où rheureuse opposition d*un blanc mat contrastait avec les couleurs de la rose du Bengale, avait pris le ton chaud d'une coupe de porcelaine sous laquelle est enfermée une faible lumière. La belle chevelure dont cette femme était si fière avait été rasée. Un bandeau ceignait son front et enveloppait son visage. Ses yeox, entourés d'une meurtrissure due aux austérités de cette vie, lançaient, par moments, des rayons fiévreux, et leur calme habituel n'était qu'un voile. Enfin, de cette femme, il ne restait que Tâme.

— Ahl vous quitterez ce tombeau, vous qui êtes devenue ma vie! VoQs m'apparteniez, et n'étiez pas libre de vous donner, même à Dieu. Ne m'avez-vous pas promis de sacrifier tout au moindre de mes commandements? Maintenant, vous me trouverez peut-être digne de cette promesse, quand vous saurez ce que j'ai fait pour vous. Je vous ai cherchée dans le monde entier. Depuis cinq ans, vous êtes ma pensée de tous les instants, l'occupation de ma vie. Mes amis, des amis bien puissants, vous le savez, m'ont aidé de tonte leur force à fouiller les couvents de la France, de l'Italie, de l'Espagne, de la Sicile, de l'Amérique. Mon amour s'allumait plus vif à chaque recherche vaine ; j'ai souvent fait de longs voyages sur on faux espoir, j'ai dépensé ma vie et les plus larges battements de mon cœur autour des murailles noires de plusieurs cloîtres. Je ne vous parle pas d'une fidélité sans bornes, qu'est-ce ? un rien en comparaison des vœux infinis de mon amour. Si vous avez été vraie jadis dans vos remords, vous ne devez pas hésiter à me suivre aujourd'hui.

— Vous oubliez que je ne suis pas libre. Le duc est mort, répondit-il vivement.

La sœur Thérèse rougit.

--Qne le ciel lui soit ouvert! dit-elle avec une vive émotion; il a été généreux pour moi. Mais je ne parlais pas de ces liens, une de mes fautes a été de vouloir les briser tous sans scrupule, pour vous.

— Vous parlez de vos vœux, s*écria le général en fronçant les sourcils. Je ne croyais pas que quelque chose vous pesât au cœur plus que votre amour. Mais n'en doutez pas, Antoinette, j'obtiendrai du saint-père un bref qui déliera vos serments. J'irai certes à Rome, j'implorerai toutes les puissances de la terre ; et, si Dieu pouvait descendre, je le...

— Ne blasphémez pas.

— Ne vous inquiétez donc pas de Dieu I Ah I j'aimerais bien mieux savoir que vous franchiriez pour moi ces murs; que, ce soir môme, vous vous jetteriez dans une barque, au bas des rochers. Nous irions être heureux je ne sais où, au bout du monde I Et, près de moi, vous reviendriez à la vie, à la santé, sous les ailes de l'amour.

— Ne parlez pas ainsi, reprit la sœur Thérèse, vous ignorez ce que vous êtes devenu pour moi. Je vous aime bien mieux que je ne vous ai jamais aimé. Je prie Dieu tous les jours pour vous, et je ne vous vois plus avec les yeux du corps. Si vous connaissiez, Armand, le bonheur de pouvoir se livrer sans honte à une amitié pure que Dieu protège 1 Vous ignorez combien je suis heureuse d'appeler les bénédictions du ciel sur vous. Je ne prie jamais pour moi : Dieu fera de moi suivant ses volontés. Mais vous, je voudrais, au prix de mon éternité, avoir quelque certitude que vous êtes heureux en ce monde, et que vous serez heureux en l'autre, pendant tous les siècles. Ma vie éternelle est tout ce que le malheur m'a laissé à vous offrir. Maintenant, je suis vieillie dans les larmes, je ne suis plus ni jeune ni belle; d'ailleurs, vous mépriseriez une religieuse devenue femme, qu'aucun sentiment, même l'amour maternel, n'absoudrait pas... Que me direz-vous qui puisse balancer les innombrables réflexions accumulées dans mon cœur depuis cinq années, et qui l'ont changé, creusé, flétri? J'aurais dû le donner moins triste à Dieu !

— Ce que je dirai , ma chère Antoinette I je dirai que je t'aime , que l'affection, l'amour, l'amour vrai, le bonheur de vivre dans un cœur tout à nous, entièrement à nous, sans réserve, est si rare et si difTicile à rencontrer, que j'ai douté de toi, que je t'ai soumise à de rudes épreuves; mais, aujourd'hui, je t'aime de toutes les puissances de mon âme : si tu me suis dans la retraite, je n'entendrai

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plus d'autre voix que la tienne, je ne verrai plus d'autre visage que le tien...

— Silence, Armand ! vous abrégez le seul instant pendant lequel il nous sera permis de nous voir ici-bas.

— Antoinette, veux-tu me suivre?

— Mais je ne vous quitte pas. Je vis dans votre cœur, mais autrement que par un intérêt de plaisir mondain, de vanité, de jouissance égoïste ; je vis ici pour vous, pâle et flétrie, dans le sein « de Dieu! S'il est juste, vous serez heureux...

— Phrases que tout celai Et si je te veux pâle et flétrie? Et si je ne puis être heureux qu'en te possédant? Tu connaîtras donc toujours des devoirs en présence de ton amant? H n'est donc jamais au-dessus de tout dans ton cœur? Naguère, tu lui préférais la société, toi, je ne sais quoi ; maintenant, c'est Dieu, c'est mon salut. Dans la sœur Thérèse, je reconnais toujours la duchesse ignorante da plaisirs de l'amour, et toujours insensible sous les apparences de la sensibilité. Tu ne m'aimes pas, tu n'as jamais aimé...

— Ah! mon frère...

—Tu ne veux pas quitter cette tombe; tu aimes mon âme, dis-tu? Eh bien, tu la perdras à jamais cette âme, je me tuerai...

— Ma mère, cria la sœur Thérèse en espagnol, je vous ai menti, cet homme est mon amant I

Aussitôt le rideau tomba. Le général, demeuré stupide, entendit à peine les portes intérieures se fermant avec violence.

— Ah! elle m'aime encore I s'écria-t-il en comprenant tout ce qu'il y avait de sublime dans le cri de la religieuse. 11 faut l'enlever d'ici...

Le général quitta l'île, revint au quartier général, il allégua des raisons de santé, demanda un congé et retourna promptement en France.

Voici maintenant l'aventure qui avait déterminé la situation respective où se trouvaient alors les deux personnages de cette Scène.

Ce que l'on nomme, en France, le faubourg Saint-Germain n'est <^iuD quartier, ni une secte, ni une institution, ni rien qui se puisse nettement exprimer. La place Royale, le faubourg Saint-Honoré, la Chaussée-d'Antin, possèdent également des hôtels où se respire l'air

du faubourg Saint-Germain. Ainsi, déjà tout le faubourg n*est pas dans le faubourg. Des personnes nées fort loin de son influence peuvent la ressentir et s'agréger à ce monde, tandis que certaines autres qui y sont nées peuvent en être à jamais bannies. Les manières, le parler, en un mot la tradition faubourg Saint-Germain est à Paris, depuis environ quarante ans, ce que la cour y était jadis, ce qu'était l'hôtel Saint-Paul dans le xiv* siècle, le Louvre au • xv«, le Palais, l'hôtel Rambouillet, la place Royale au xvi«, puis Versailles au xvu« et au xviu* siècle. A toutes les phases de l'histoire, le Paris de la haute classe et de la noblesse a eu son centre, comme le Paris vulgaire aura toujours le sien. Cette singularité périodique offre une ample matière aux réflexions de ceux qui veulent observer ou peindre les différentes zones sociales; et peut-être ne doit-on pas en rechercher les causes seulement pour justifier le caractère de cette aventure, mais aussi pour servir à de graves intérêts, plus vivaces dans l'avenir que dans le présent, si toutefois l'expérience n'est pas un non-sens pour les partis comme pour la jeunesse. Les grands seigneurs et les gens riches, qui singeront toujours les grands seigneurs, ont, à toutes les époques, éloigné leurs maisons des endroits très-habités. Si le duc d'Uzès se bâtit, sous le règne de Louis XIV, le bel hôtel à la porte duquel il mit la fontaine de la rue Montmartre, acte de bienfaisance qui le rendit, outre ses vertus, l'objet d'une vénération si populaire, que le quartier suivit en masse son convoi, c'est que ce coin de Paris était alors désert. Mais, aussitôt que les fortifications s'abattirent, que les marais situés au delà des boulevards s'emplirent de maisons, la famille d'Uzès quitta ce bel hôtel, habité de nos jours par un banquier. Puis la noblesse, compromise au milieu des boutiques, abandonna la place Royale, les alentours du centre parisien, et passa la rivière afin de pouvoir respirer à son aise dans le faubourg Saint-Germain, où déjà des palais s'étaient élevés autour de l'hôtel bâti par Louis XIV au duc du Maine, le Benjamin de ses légitimés. Pour les gens accoutumés aux splendeurs de la vie, est-il en effet rien de plus ignoble que le tumulte, la boue, les cris, la mauvaise odeur, l'étroitesse des rues populeuses? Les habitudes d'un quartier marchand ou manufacturier ne sont-elles pas constamment en désaccord

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vieo les habitudes des grands? Le commerce et le travail se coudient au moment où raristocratie songe à dîner; les uns s*agi* \mt bruyamment quand l'autre se repose; leurs calculs ne se rencontrent jamais, les uns sont la recette et Tautre est la dépense. De là des mœurs diamétralement opposées. Cette observation n'a rien de dédaigneux. Une aristocratie est en quelque aorte la pensée d'une société, comme la bourgeoisie et les prolétaires en sont l'organisme et l'action. De là des sièges différents pour ces forces; et de leur antagonisme vient une antipathie apparente que produit la diversité de mouvements s'exerçant Déanmoins dans un but commun. Ces discordances sociales résulteot si logiquement de toute charte constitutionnelle, que le libéral le plus disposé à s'en plaindre, comme d'un attentat envers les sublimes idées sous lesquelles les ambitieux des classes inférieures cachent leurs desseins, trouveraient prodigieusement ridicule à M. le prince de Montmorency de demeurer rue Saint- Martin, au coin de la rue qui porte son nom , ou à M. le duc de Fitz-James, le descendant de la race royale écossaise, d'avoir son hôtel rue Marie-Stuart, au coin de la rue Montorgueil. Sint tu iunt, aut non sint, ces belles paroles pontificales peuvent servir de devise aux grands de tous les pays. Ce fait, patent à chaque époque, et toujours accepté par le peuple, porte en lui des raisons d'État : il est à la fois un effet et une cause, un principe et one loi. Les masses ont un bon sens qu'elles ne désertent qu'au ifioment où les gens de mauvaise foi les passionnent. Ce bon sens fcpose sur des vérités d'un ordre général, vraies à Moscou comme à I^Muires, vraies à Genève comme à Calcutta. Partout, lorsque vous fs^mblerez des familles d'inégale fortune sur un espace donné, ^verrez se former des cercles supérieurs, des patriciens, des première, seconde et troisième sociétés. L'égalité sera peut-être on droU, mais aucune puissance humaine ne saura le convertir en f«t. 11 serait bien utile pour le bonheur de la France d'y populariser cette pensée^ Aux masses les moins intelligentes se révèlent encore les bienfaits de l'harmonie politique. L'harmonie est la I^ie de l'ordre, et les peuples ont un vif besoin d'ordre. La concordance des choses entre elles, l'unité, pour tout dire en un mot, "ï'est-elle pas la plus simple expression de l'ordre? L'architecture,

lu luusique, la poésie, tout dans la France s'appuie, plus qu*( ,tucun autre pays, sur ce principe, qui, d^ailleurs, est écrit au fot son clair et pur langage, et la langue sera toujours la plus infai liblo formule d*une nation. Aussi voyez-vous le peuple y adapta los airs les plus poétiques, les mieux modulés; s'attachant ai idées les plus simples ; aimant les motifs incisifs qui contiennent plus de pensées. La France est le seul pays où quelque petite phra puisse faire une grande révolution. Les masses ne s'y sont jama révoltées que pour essayer de mettre d'accord les hommes, 1 choses et les principes. Or, nulle autre nation ne sent mieux pensée d'unité qui doit exister dans la vie aristocratique, peat-ét parce que nulle autre n'a mieux compris les nécessités politiques l'histoire ne la trouvera jamais en arrière. La France est souve trompée, mais comme une femme l'est, par des idées généreuse par des sentiments chaleureux dont la portée échappe d'abord s calcul.

Ainsi déjà, pour premier trait caractéristique, le faubourg Sain Germain a la splendeur de ses hôtels, ses grands jardins, leur silem jadis en harmonie avec la magnificence de ses fortunes territoriale Cet espace mis entre une classe et toute une capitale n'est-il pas ub consécration matérielle des distances morales qui doivent les sépj rer? Dans toutes les créations, la tête a sa place marquée. Si ps hasard une nation fait tomber son chef à ses pieds, elle s'aperço tôt ou tard qu'elle s'est suicidée. Comme les nations ne veulent p< mourir, elles travaillent alors à se refaire une têle. Quand la natio n'en a plus la force, elle périt, comme ont péri Rome, Venise < tant d'autres. La distinction introduite par la différence des mœui entre les autres sphères d'activité sociale et la sphère supérieui implique nécessairement une valeur réelle, capitale, chez les son mités aristocratiques. Dès qu'en tout État, sous quelque fora qu'affecte le gouvernement, les patriciens manquent à leurs cond tiens de supériorité complète, ils deviennent sans force, et I peuple les renverse aussitôt. Le peuple veut toujours leur voir au mains, au cœur et à la tête, la fortune, le pouvoir et l'action; I parole, l'intelligence et la gloire. Sans celte triple puissance, toi privilège s'évanouit. Les peuples, comme les femmes, aiment 1 force en quiconque les gouverne, et leur amour ne va pas sans 1

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re^ect; ils n'accordent point leur obéissance à qui ne l'impose pas. Une aristocratie mésestimée est comme un roi fainéant, un mari en jopoo; elle est nulle avant de n'être rien. Ainsi, la séparation des grands, leurs mœurs tranchées; en un mot, le costume général des castes patriciennes est tout à la fois le symbole d'une puissance réelle, et les raisons de leur mort quand elles ont perdu la pui^ sance. Le faubourg Saint-Germain s'est laissé momentanément abattre pour n'avoir pas voulu reconnaître les obligations de son oistence, qu'il lui était encore facile de perpétuer. Il devait avoir la bonne foi de voir à temps, comme le vit l'aristocratie anglaise, que les institutions ont leurs années climatériques où les mômes iDOts n'ont plus les mêmes significations, où les idées prennent d*aatres vêtements, et où les conditions de la vie politique changent totalement de forme, sans que le fond soit essentiellement altéré. Ces idées veulent des développements qui appartiennent essentiellement à cette aventure, dans laquelle ils entrent et comme défi- DitioD des causes et comme explication des faits.

Le grandiose des châteaux et des palais aristocratiques, le luxe de leurs détails, la somptuosité constante des ameublements, Vaire dans laquelle s'y meut sans gêne et sans éprouver de froissement lleoreax propriétaire, riche avant de naître ; puis l'habitude de ne jamais descendre au calcul des intérêts journaliers et mesquins de fenstence, le temps dont il dispose, l'instruction supérieure qu'il peut prématurément acquérir ; enfin, les traditions patriciennes qui loi donnent des forces sociales que ses adversaires compensent à peine par des études, par une volonté, par une vocation tenaces : toat devrait élever Tàme de l'homme qui, dès le jeune âge, possède de tels privilèges, lui imprimer ce haut respect de lui-même do&t la moindre conséquence est une noblesse de cœur en harmonie avec la noblesse du nom. Gela est vrai pour quelques familles. Çà ^t là, dans le faubourg Saint-Germain, se rencontrent de beaux caractères, exceptions qui prouvent contre l'égolsme général qui a causé la perte de ce monde à part. Ces avantages sont acquis à l'aristocratie française, comme à toutes les efflorescences patriciennes qui se produiront à la surface des nations aussi longtemps 9^elles assiéront leur existence sur le domaine, le domaine-sol comme le domaine-argent, seule base solide d'une société régulière ;

mais ces avantages ne demeurent aux patriciens de toute sorte qu'autant qu'ils maintiennent les conditions auxquelles le peuple les leur laisse. C'est des espèces de fiefs moraux dont la tenun oblige envers le souverain, et ici le souverain est certes aujourd'hui le peuple. Les temps sont changés, et aussi les armes. Le bannerel à qui suffisait jadis de porter la cotte de mailles, le haubert, de bien manier la lance et de montrer son pennon, doit aujourd'hui faire preuve d'intelligence; et, là où il n'était besoin que d'un grand cœur, il faut, de nos jours, un large crâne. L'art, la science el l'argent forment le triangle social où s'inscrit l'écu du pouvoû*, et d'où doit procéder la moderne aristocratie. Un beau théorème vaut un grand nom. Les Rothschild, ces Fugger modernes, sont princes de fait. Un grand artiste est réellement un oligarque, il représente tout un siècle, et devient presque toujours une loi. Ainsi, le talent de la parole, les machines à haute pression de l'écrivain, le génie du poète, la constance du commerçant, la volonté de Thomme d'État qui concentre en lui mille qualités éblouissantes, le glaive du généra], ces conquêtes personnelles faites par un seul sur toute la société pour lui imposer, la classe aristocratique doit s'efforcer d*eD avoir aujourd'hui le monopole, comme jadis elle avait celui de la force matérielle. Pour rester à la tête d'un pays, ne faut-il pas être toujours digne de le conduire; en être l'âme et l'esprit, pour en faire agir les mains? Gomment mener un peuple sans avoir les puissances qui font le commandement? Que serait le bâton des maréchaux sans la force intrinsèque du capitaine qui le tient à la main? Le faubourg Saint-Germain a joué avec des bâtons, en croyant qu'ils étaient tout le pouvoir. 11 avait renversé les termes de la proposition qui commande son existence. Au lieu de jeter les insignes qui choquaient le peuple et de garder secrètement la force, il a laissé saisir la force à la bourgeoisie, s'est cramponné fatalement aux insignes, et a constamment oublié les lois que lui imposait sa faiblesse numérique. Une aristocratie, qui personnellement fait à peine le millième d'une société, doit aujourd'hui, comme jadis» y multiplier ses moyens d'action pour y opposer, dans les grandes crises, un poids égal à celui des masses populaires. De nos jours, les moyens d'action doivent être des forces réelles, et non des souvenirs historiques. Malheureusement, en France, la noblesse.

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encore grosse de son ancienne puissance évanouie, avaii contre elle une sorte de présomption dont il était difficile qu'elle se défendît. Peut-être est-ce un défaut national. Le Français, plus que tout autre homme, ne conclut jamais en dessous de lui, il va du degré sur lequel il se trouve au degré supérieur : il plaint rareinent les malheureux au-dessus desquels il s*éiève, il gémit toujours de voir tant d'heureux au-dessus de lui. Quoiqu'il ait beaucoup de coeur, il préfère trop souvent écouter son esprit. Cet instinct national, qui fait toujours aller les Français en avant, cette vanité, qui ronge leurs fortunes et les régit aussi absolument que le principe d*économie régit les Hollandais, a dominé depuis trois siècles la noblesse, qui, sous ce rapport, fut éminemment française. L*homme du faubourg Saint-Germain a toujours conclu de sa supériorité matérielle en faveur de sa supériorité intellectuelle. Tout, en France, Teo a convaincu, parce que depuis rétablissement du faubourg Saint-Germain, révolution aristocratique commencée le jour où la monarchie quitta Versailles, le faubourg Saint-Germain s'est, sauf quelques lacunes, toujours appuyé sur le pouvoir, qui sera toujours en France plus ou moins faubourg Saint-Germain ; de là sa défaite en 1830. A cette époque, il était comme une armée opérant sans avoir de base. Il n*avait point profité de la paix pour s'implanter dans le cœur de la nation. Il péchait par un défaut d'instruction et par un manque total de vue sur Tensemble de ses intérêts. Il tuait un avenir certain au profit d'un présent douteux. Voici peut-être la raison de cette fausse politique. La distance physique et morale ces supériorités s'efforçaient de maintenir entre elles et le ' reste de la nation a fatalement eu pour tout résultat, depuis qualité ans, d'entretenir dans la haute classe le sentiment personnel 60 tuant le patriotisme de caste. Jadis, alors que la noblesse franco était grande, riche et puissante, les gentilshommes savaient, dans le danger, se choisir des chefs et leur obéir. Devenus moin- ^1 ils se sont montrés indisciplinables ; et, comme dans le Bas- ^pire, chacun d'eux voulait être empereur; en se voyant tous ^ux par leur faiblesse, ils se crurent tous supérieurs. Chaque famille ruinée par la Révolution, ruinée par le partage égal des ^^Qs, ne pensa qu'à elle, au lieu de penser à la grande famille aristocratique, et il leur semblait que, si toutes s'enrichissaient, le

us SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE.

parti serait fort. Erreur. L'argent aussi n'est qu'un signe de la puis sance. Composées de personnes qui conservaient les hautes tradi tions de bonne politesse, d'élégance vraie, de beau langage, d pruderie et d'orgueil nobiliaires, en harmonie avec leur existence occupations mesquines quand elles sont devenues le princip* d'une vie de laquelle elles ne doivent être que l'accessoire, toute ces familles avaient une certaine valeur intrinsèque, qui, mu en superficie, ne leur laisse qu'une valeur nominale. Aucune d ces familles n'a eu le courage de se dire : « Sommes-nous asse fortes pour porter le pouvoir? » Elles se sont jetées dessus comm firent les avocats en 1830. Au lieu de se montrer protectec comme un grand, le faubourg Saint-Germain fut avide comm un parvenu. Du jour où il fut prouvé à la nation la plus intelli gente du monde que la noblesse restaurée organisait le pouvoi et le budget à son profit, ce jour, elle fut mortellement malad€ Elle voulait être uHe aristocratie quand elle ne pouvait plus étr qu'une oligarchie , deux systèmes bien différents, et que cou prendra tout homme assez habile pour lire attentivement le noms patronymiques des lords de la Chambre haute. Certes, I gouvernement royal eut de bonnes intentions; mais il oubliai constamment qu'il faut tout faire vouloir au peuple, même so bonheur, et que la France, femme capricieuse, veut être heu reuse ou battue à son gré. S'il y avait eu beaucoup de duc comme le duc de Laval, que sa modestie a fait digne de so nom, le trône de la branche aînée serait devenu solide autant qu Test celui de la maison de Hanovre. En iSik, mais surtout e 1820, la noblesse française avait à dominer l'époque la plus ic struite, la bourgeoisie la plus aristocratique, le pays le plu femelle du monde. Le faubourg Saint-Germain pouvait bien facik ment conduire et amuser une classe moyenne, ivre de distinction! amoureuse d'art et de science. Mais les mesquins meneurs de cet! grande époque intelligentielle haïssaient tous Tart et la science. ï ne surent même pas présenter la religion, dont ils avaient besoii sous les poétiques couleurs qui l'eussent fait aimer. Quand Lamai tine, Lamennais, Montalembert et quelques autres écrivains é talent doraient de poésie, rénovaient ou agrandissaient les idéi religieuses, tous ceux qui gâchaient le gouvernement faisaient sei

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tir l'*ainertume de la religion. Jamais nation ne fut plus complaisante, elle était alors comme une femme fatiguée qui devient facile; jamais pouvoir ne fit alors plus de maladresses : la France et la femme aiment mieux les fautes. Pour se réintégrer, pour fonder un grand gouvernement oligarchique, la noblesse du faubourg devait se fouiller avec bonne foi afin de trouver en ellemême la monnaie de Napoléon, s*éventrer pour demander aux creux de ses entrailles un Richelieu constitutionnel; si ce génie n'était pas en elle, aller le chercher jusque dans le froid grenier où il pouvait être en train de mourir, et se TassimilQr, comme la Chambre des lords anglais s'assimile constamment les aristocrates de hasard, puis ordonner à cet homme d'être implacable, de retrancher les branches pourries, de receper l'arbre aristocratique. Mais, (i*abord, le grand système du torysme anglais était trop immense pour de petites têtes ; et son importation demandait trop de temps aux Français, pour lesquels une réussite lente vaut un fiasco. D'ailleurs, loin d'avoir cette politique rédemptrice qui va chercher la force là où Dieu Ta mise, ces grandes petites gens haïssaient toute force qui ne venait pas d'eux; enfin, loin de se rajeunir, le faubourg Saint-Germain s'est avieilli. L'étiquette, institution de secoQde nécessité, pouvait être maintenue si elle n'eût paru que dans les grandes occasions; mais l'étiquette devint une lutte quotidienne, et, au lieu d'être une question d'art ou de magnificence, elle devint une question de pouvoir. S'il manqua d'abord au trône un de ces conseillers aussi grands que les circonstances étaient grandes, Taristocratie manqua surtout de la connaissance de ses intérêts généraux, qui aurait pu suppléer à tout. Elle s'arrêta devant le mariage de M. de Talleyrand, le seul homme qui eût une de ces têtes métalliques où se forgent à neuf les systèmes politiques par lesquels revivent glorieusement les nations. Le faubourg se moqua des ministres qui n'étaient pas gentilshommes, et ne donnait pas de gentilshommes assez supérieurs pour être ministres; il pouvait rendre des services véritables au pays en ennoblissant les justices de paix, en fertilisant le $ol, en construisant des HMiteset des canaux, en se faisant puissance territoriale agissante; mais il vendait ses terres pour jouer à la Bourse. Il pouvait priver la bourgeoisie de ses hommes d'action et de talent, dont l'ambition

miùait le pouvoir, en leur ouvrant ses rangs ; il a préféré les com battre, et sans armes; car il n'avait plus qu*en tradition ce qu'i possédait jadis en réalité. Pour le malheur de cette noblesse, il lu restait précisément assez de ses diverses fortunes pour soutenir s morgue. Contente de ses souvenirs, aucune de ces familles ne soi gea sérieusement à faire prendre des armes à ses aînés parmi I faisceau que le xix* siècle jetait sur la place publique. La jeunessi exclue des affaires, dansait chez Madame, au lieu de continuer Paris, par Tinfluence de talents jeunes, consciencieux, innocem de TEmpire et de la République, Tœuvre que les chefs de cbaqu famille auraient commencée dans les départements en y conqué rant la reconnaissance de leurs titres par de continuels plaidoyer en faveur des intérêts locaux, en s'y conformant à Tesprit di siècle, en refondant la caste au goût du temps. Concentrée dani son faubourg Saint-Germain, où vivait Tesprit des anciennes oppo sitions féodales mêlé à celui de l'ancienne cour, Taristocratie, ma unie au château des Tuileries, fut plus facile à vaincre, n'existan que sur un point et surtout aussi mal constituée qu'elle Tétait dan la Chambre des pairs. Tissue dans le pays, elle devenait indestruc tible; acculée dans son faubourg, adossée au château, étendu dans le budget, il suffisait d'un coup de hache pour trancher le fi de sa vie agonisante, et la plate figure d*un petit avocat s'avanç pour donner ce coup de hache. Malgré l'admirable discours d M. Royer-CoUard, l'hérédité de la pairie et ses majorats tombèrec sous les pasquinades d'un homme qui se vantait d'avoir adroite ment disputé quelques têtes au bourreau, mais qui tuait mais droitement de grandes institutions. 11 se trouve là des exemples ( des enseignements pour l'avenir. Si l'oligarchie française n'ava pas une vie future, il y aurait je ne sais quelle cruauté triste à 1 géhenner après son décès, et alors il ne faudrait plus que penser son sarcophage ; mais, si le scalpel des chirurgiens est dur à sentù il rend parfois la vie aux mourants. Le faubourg Saint-Germai peut se trouver plus puissant persécuté qu'il ne Tétait triomphan s'il veut avoir un chef et un système.

Maintenant, il est facile de résumer cet aperçu semi-politique Ce défaut de vues larges et ce vaste ensemble de petites fautes l'envie de rétablir de hautes fortunes dont chacun se préoccupail

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uo besoin réel de religion pour soutenir la politique; une soif de plaisir, qui nuisait à l'esprit religieux, et nécessita des hypocrisies; les résistances partielles de quelques esprits élevés qui voyaient juste et que contrarièrent les rivalités de cour; la noblesse de pro- \ioce, souvent plus pure de race que ne Test la noblesse de cour, mais qui, trop souvent froissée, se désalTectionna : toutes ces causes se réunirent pour donner au faubourg Saint-Germain les mœurs les plus discordantes. 11 ne fut ni compacte dans son système, ni conséquent dans ses actes, ni complètement moral, ni franchement licencieux, ni corrompu ni corrupteur; il n'abandonna pas entièrement les questions qui lui nuisaient et n'adopta pas les idées qui Teussent ^auvé. Enfin, quelque débiles que fussent les personnes, le parti s'était néanmoins armé de tous les grands principes qui font la vie des nations. Or, pour périr dans sa force, que but-il être? Il fut difficile dans le choix des personnes présentées; il eut du bon goût, du mépris élégant; mais sa chute n'eut certes rieo d'éclatant ni de chevaleresque. L'émigration de 89 accusait encore des sentiments ; en 1830, l'émigration à l'intérieur n'accuse plus que des intérêts. Quelques hommes illustres dans les lettres, les triomphes de la tribune, M. de Talleyrand dans les congrès, la conquête d'Alger, et plusieurs noms redevenus historiques sur les champs de bataille, montrent à l'aristocratie française les moyens qui lui restent de se nationaliser et de faire encore reconnaître ses titres, si toutefois elle le daigne. Chez les êtres organisés, il se fait un travail d'harmonie intime. Un homme est-il paresseux, la paresse se traliit en chacun de ses mouvements. De même, la physionomie d'une classe d'hommes se conforme à l'esprit général, à l'àme qui en anime le corps. Sous la Restauration, la femme du faubourg Saint-Germain ne déploya ni la fiëre hardiesse que les dames de la cour portaient jadis dans leurs écarts, ni la modeste grandeur des tardives vertus par lesquelles elles expiaient leurs fautes, et qui répandaient autour d'elles un si vif éclat. Elle n'eut rien de bien léger, rien de bien grave. Ses passions, sauf quelques exceptions, furent hypocrites; elle transigea, pour ainsi dire, avec leurs jouissances. Quelques-unes de ces familles menèrent la vie bourgeoise de la duchesse d'Orléans, dont le lit conjugal se montrait si ndiculement aux visiteurs du Palais-Royal ; deux ou trois à peine vui. 40

continuèrent les mœurs de la Régence, et inspirèrent une sorte de dégoût à des femmes plus habiles qu'elles. Cette nouvelle grande dame n'eut aucune influence sur les mœurs : elle pouvait néanmoins beaucoup, elle pouvait, en désespoir de cause, offrir le spectacle imposant des femmes de l'aristocratie anglaise; mais elle hésita niaisement entre d'anciennes traditions, fut dévote de force, et cacha tout, même ses belles qualités. Aucune de ces Françaises ne put créer de salon où les sommités sociales vinssent prendre des leçons de goût et d'élégance. Leur voix, jadis si imposante en littérature, cette vivante expression des sociétés, y fut tout à fait nulle. Or, quand une littérature n'a pas de système général, elle ne fait pas corps et se dissout avec son siècle. Lorsque, dans un temps quelconque, il se trouve au milieu d'une nation un peuple à part ainsi constitué, l'historien y rencontre presque toujours une figure principale qui résume les vertus et les défauts de la masse à laquelle elle appartient : Coligny chez les huguenots, le coadjuleur au sein de la Fronde, le maréchal de Richelieu sous Louis XV, Danton dans la Terreur. Cette identité de physionomie entre un homme et son cortège historique est dans la nature des choses. Pour mener un parti, ne faut-il pas concorder à ses idées? pour briller dans une époque, ne faut-il pas la représenter? De cette obligation constante où se trouve la tête sage et prudente des partis d'obéir aux préjugés et aux folies des masses qui en font la queue dérivent les actions que reprochent certains historiens aux chefs de parti, quand, à distance des terribles ébullitions populaires, ils jugent à froid les passions les plus nécessaires à la conduite des grandes luttes séculaires. Ce qui est vrai dans la comédie historique des siècles est également vrai dans la sphère plus étroite des scènes partielles du drame national appelé les Mœurs,

Au commencement de la vie éphémère que mena le faubourg Saint-Germain pendant la Restauration, et à laquelle, si les considérations précédentes sont vraies, il ne sut pas donner de consistance, une jeune femme fut passagèrement le type le plus complet de la nature à la fois supérieure et faible, grande et petite, de sa caste. C'était une femme artificiellement instruite, réellement ignorante; pleine de sentiments élevés, mais manquant d'une pensée qui les coordonnât; dépensant les plus riches trésors de l'âme à

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obéir aax convenances; prête à braver la société, mais hésitant et arrivant à l'artifice par suite de ses scrupules; ayant plus d'entêtémeotque de caractère, plus d'engouement que d'enthousiasme, plasde tête que de cœur; souverainement femme et souverainement coquette. Parisienne surtout; aimant l'éclat, les fêtes; ne réfléchissant pas, ou réfléchissant trop tard; d'une imprudence qui arrivait presque à de la poésie ; insolente h ravir, mais humble au fond du cœur; affichant la force comme un roseau bien droit, mais, comme ce roseau, prête à fléchir sous une main puissante; pariant beaucoup de la religion, mais ne l'aimant pas, et cependant prête à l'accepter comme un dénoûment. Comment expliquer une créature véritablement multiple, susceptible d'héroïsme, et oubliant d'être héroïque pour dire une méchanceté; jeune et suave, moins vieille de cœur que vieillie par les maximes de ceux qui l'entouraient, et comprenant leur philosophie égoïste sans l'avoir appliquée; ayant tous les vices du courtisan et toutes les noblesses de la femme adolescente ; se défiant de tout, et néanmoins se laissant parfois aller à tout croire? Ne serait-ce pas toujours un portrait inachevé que celui de cette femme, en qui les teintes les plus chatoyantes se heurtaient, mais en produisant une confusion poétique, parce qu'il y avait une lumière divine, un éclat de jeunesse qui donnait à ces traits confus une sorte d'ensemble? La grâce lui servait d'unité. Rien n'était joué. Ces passions, ces demi-passions, cette velléité de grandeur, cette réalité de petitesse, ces sentiments froids et ces élans chaleureux étaient naturels et ressortaient de sa situation autant que celle de l'aristocratie à laquelle elle appartenait. Elle se comprenait toute seule et se mettait orgueilleusement au-dessus du monde, à l'abri de son nom. 11 y avait du moi de Médée dans sa vie, comme dans celle de l'aristocratie, qui se mourait sans vouloir ni se mettre sur son séant, ni tendre la main à quelque médecin politique, ni toucher, ni être touchée, tant elle se sentait faible ou déjà poussière. La duchesse de Langeais, ainsi se nommait-elle, était mariée depuis environ quatre ans quand la Restauration fut consommée, c'est-à-dire en 1816, époque à laquelle Louis XVIll, éclairé par la révolution des Cent-Jours, comprit sa situation et son siècle, malgré son entourage, qui, néaninoins, triompha plus tard de ce Louis XI moins la hache, lorsqu'il

fut abattu par la maladie. La duchesse de Langeais était une Navarreins, famille ducale qui, depuis Louis XIV, avait pour principe de ne point abdiquer son titre dans ses alliances. Les ûlles de celte maison devaient avoir tôt ou tard, de même que leur mère, un tabouret à la cour. A Tâge de dix-huit ans, Antoinette de Navarreins sortit de la profonde retraite où elle avait vécu pour épouser le fils aîné du duc de Langeais. Les deux familles étaient alors éloignées du monde ; mais l'invasion de la France faisait présumer aux royalistes le retour des Bourbons comme la seule conclusion possible aux malheurs de la guerre. Les ducs de Navarreins et de Langeais, restés fidèles aux Bourbons, avaient noblement résisté à toutes les séductions de la gloire impériale, et, dans les circonstances où ils se trouvaient lors de cette union, ils durent naturellement obéir à la vieille politique de leurs familles. Mademoiselle Antoinette de Navarreins épousa donc, belle et pauvre, M. le marquis de Langeais, dont le père mourut quelques mois après ce mariage. Au retour des Bourbons, les deux familles reprirent leur rang, leurs charges, leurs dignités à la cour, et rentrèrent dans le mouvement social , en dehors duquel elles s'étaient tenues jusqu'alors. Elles devinrent les plus éclatantes sommités de ce nouveau monde politique. Dans ce temps de lâchetés et de fausses conversions, la conscience publique se plut à reconnaître eu ces deux familles la fidélité sans tache, l'accord entre la vie privée et le caractère politique, auxquels tous les partis rendent involontairement hommage. Mais, par un malheur assez commun dans les temps de transaction, les personnes les plus pures et qui, par l'élévation de leurs vues, la sagesse de leurs principes, auraient fait croire en France à k générosité d'une politique neuve et hardie, furent écartées des afTaires, qui tombèrent entre les mains des gens intéressés à porter les principes à Textréme, pour faire preuve de dévouement. Les familles de Langeais et de Navarreins restèrent dans la haute sphère de la cour, condamnées aux devoirs de l'étiquette ainsi qu'aux reproches et aux moqueries du libéralisme, accusées de se gorger d'honneurs et de richesses, tandis que leur patrimoine ne s'augmenta point, et que les libéralités de la liste civile se consumèrent en frais de représentation, nécessaires à toute monarchie européenne, fût-elle même républicaine. En 1818,

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-Vf . le duc de Langeais commandait une division militaire, et la d uchesse avait, près d*une princesse, une place qui i*autorisait à demeurer à Paris, loin de son mari, sans scandale. D'ailleurs, le mjLC avait, outre son commandement, une charge à la cour, où il w^^nait, en laissant, pendant son quartier, le commandement à un iaréchal de camp. Le duc et la duchesse vivaient donc entièreient séparés de fait et de cœur, à Finsu du monde. Ce mariage de >nveDtion avait eu le sort assez habituel de ces pactes de famille.

deux caractères les plus antipathiques du monde s'étaient >uvés en présence, s'étaient froissés secrètement, secrètement lessés, désunis à jamais. Puis chacun d'eux avait obéi à sa nature ^ X aux convenances. Le duc de Langeais, esprit aussi méthodique cqrue pouvait l'être le chevalier de Folard, se livra méthodiquement ses goûts, à ses plaisirs, et laissa sa femme libre de suivre les BKîens, après avoir reconnu chez elle un esprit éminemment orgueil- X «ux, un cœur froid, une grande soumission aux usages du monde, mjMne loyauté jeune, et qui devait rester pure sous les yeux des ^^rands parents, à la lumière d'une cour prude et religieuse. Il fit ^:Sonc à froid le grand seigneur du siècle précédent, abandonnant à ^^Ue-môme une femme de vingt-deux ans, offensée gravement, et -^i^ui avait dans le caractère une épouvantable qualité, celle de ne j amais pardonner une offense quand toutes ses vanités de femme, ^i^uand son amour-propre, ses vertus peut-être, avaient été mécon- Kius, blessés occultement. Quand un outrage est public, une femme aûme à l'oublier, elle a des chances pour se grandir, elle est femme ^^^abs sa clémence ; mais les femmes n'absolvent jamais de secrètes «Dflenses, parce qu'elles n'aiment ni les lâchetés, ni les vertus, ni 'M «es amours secrètes.

Telle était la position, inconnue du monde, dans laquelle se trouvait madame la duchesse de Langeais, et à laquelle ne réfléchissait pas cette femme, lorsque vinrent des fêtes données à l'occasion du mariage du duc de Berri. En ce moment, la cour et le faubourg Saint-Germain sortirent de leur atonie et de leur réserve. MA commença réellement cette splendeur inouïe qui abusa le gouvernement de la Restauration. En ce moment, la duchesse de Landais, soit calcul, soit vanité, ne paraissait jamais dans le monde ^ans être entourée ou accompagnée de trois ou quatre femmes

aussi distinguées par leur nom que par leur fortune. Reine de la mode, elle avait ses dames d'atour, qui reproduisaient ailleurs ses manières et son esprit. Elle les avait habilement choisies parmi quelques personnes qui n*étaient encore ni dans Tintimité de la cour, ni dans le cœur du faubourg Saint-Germain, et qui avaient néanmoins la prétention d'y arriver; simples dominations qui voulaient s'élever jusqu'aux environs du trône et se mêler aux séraphiques puissances de la haute sphère nommée le petit d%âtem. Ainsi posée, la duchesse de Langeais était plus forte, elle dominait mieux, elle était plus en sûreté. Ses dames la défendaient contre la calomnie, et l'aidaient à jouer le détestable rôle de femme à la mode. Elle pouvait à son aise se moquer des hommes, des passions, les exciter, recueillir les hommages dont se nourrit toute nature féminine, et rester maîtresse d'elle-même. A Paris et dans la plus haute compagnie, la femme est toujours femme; elle vit d^encens, de flatteries, d'honneurs. La plus réelle beauté, la flgure la plus admirable n'est rien si elle n^est admirée : un amant, des flagorneries sont les attestations de sa puissance. Qu'est un pouvoir inconnu? Rien. Supposez la plus jolie femme seule, dans le coin d'un salon, elle y est triste. Quand une de ces créatures se trouve au sein des magnificences sociales, elle veut donc régner sur tous les cœurs, souvent faute de pouvoir être souveraine heureuse dans un seul. Ces toilettes, ces apprêts, ces coquetteries étaient faites pour les plus pauvres êtres qui se soient rencontrés, des fats sans esprit, des hommes dont le mérite consistait dans une jolie figure, et pour lesquels toutes les femmes se compromettaient sans profit ; de véritables idoles de bois doré qui, malgré quelques exceptions, n'avaient ni les antécédents des petits-maîtres du temps de la Fronde, ni la bonne grosse valeur des héros de l'Empire, ni l'esprit et les manières de leurs grands-pères, mais qui voulaient être graxù quelque chose d'approchant; qui étaient braves comme Test la jeunesse française, habiles sans doute s'ils eussent été mis à répreuve, et qui ne pouvaient rien être par le règne de vieillards usés qui les tenaient en lisière. Ce fut une époque froide, mesquine et sans poésie. Peut-être faut-il beaucoup de temps à une restauration pour devenir une monarchie.

Depuis dix-huit mois, la duchesse de Langeais menait celte vie

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creuse, exclusivement remplie par le bal, par les visites faites pour le bal, par des triomphes sans objet, par des passions éphémères, oées et mortes pendant une soirée. Quand elle arrivait dans un salon, les regards se concentraient sur elle, elle moissonnait des mots flatteurs, quelques expressions passionnées qu'elle encourageait du geste, du regard, et qui ne pouvaient jamais aller plus ioin que Tépiderme. Son ton, ses manières, tout en elle faisait autorité. Elle vivait dans une sorte de fièvre de vanité, de perpétuelle jouissance qui Télourdissait. Elle allait assez loin en conversation, elle écoutait tout, et se dépravait, pour ainsi dire, à la surface du cœur. Revenue chez elle, elle rougissait souvent de ce dont elle avait ri, de telle histoire scandaleuse dont les détails l'aidaient à. discuter les théories de Tamour qu'elle ne connaissait pas, et les subtiles distinctions de la passion moderne, que de complaisantes l:^ypocrites lui commentaient; car les femmes, sachant se tout dire ^jtttre elles, en perdent plus que n'en corrompent les hommes. Il y ^ ut un moment où elle comprit que la créature aimée était la seule ^^ODt la beauté, dont l'esprit pussent être universellement reconnus. <!!^ue prouve un mari? Que, jeune fille, une femme était ou riche- ^KiKieDt dotée, ou bien élevée, avait une mère adroite, ou satisfaisait -^^ux ambitions de l'homme; mais un amant est le constant pro- ^Srs^iu^ de ses perfections personnelles. Madame de Langeais apprit, jeune encore, qu'une femme pouvait se laisser aimer ostensiblement sans être complice de l'amour, sans l'approuver, sans le ^i^Dtenter autrement que par les plus maigres redevances de l^amour, et plus d'une sainte-nitouche lui révéla les moyens de 3ouer ces dangereuses comédies. La duchesse eut donc sa cour, et le nombre de ceux qui l'adoraient ou la courtisaient fut une garante de sa vertu. Elle était coquette, aimable, séduisante jusqu'à la Sn de la fête, du bal, de la soirée; puis, le rideau tombé, elle se '■retrouvait seule, froide, insouciante, et néanmoins revivait le lendemain pour d'autres émotions également superficielles. Il y avait deux ou trois jeunes gens complètement abusés qui l'aimaient véri- ^blement, et dont elle se moquait avec une parfaite insensibilité. Xlle se disait : « Je suis aimée, il m'aime I » Cette certitude lui suffisait. Semblable à l'avare satisfait de savoir que ses caprices peuvent être exaucés, elle n'allait peut-être même plus jusqu'au désir.

Un soir, elle se trouva chez une de ses amies intimes, madame la vicomtesse de Fontaine, une de ses humbles rivales qui la haïssaient cordialement et l'accompagnaient toujours : espèce d'amitié armée dont chacun se déQe, et où les confidences sont habilement discrètes, quelquefois perfides. Après avoir distribué de petits saints protecteurs, affectueux ou dédaigneux, de Tair naturel à la femme qui connaît toute la valeur de ses sourires, ses yeux tombèrent sur un homme qui lui était complètement inconnu, mais dont la physionomie large et grave la surprit. Elle sentit en le voyant une émotion assez semblable à celle de la peur.

— Ma chère, demanda-t-elle à madame de Maufrigneuse, quel est ce nouveau venu ?

— Un homme dont vous avez sans doute entendu parler, le marquis de Montriveau.

— Ah ! c'est lui.

Elle prit son lorgnon et l'examina fort impertinemment, comme elle eût fait d'un portrait qui reçoit des regards et n'en rend pas.

— Présentez-le-moi donc, il doit être amusant.

— Personne n'est plus ennuyeux ni plus sombre, ma chère, mais il est à la mode.

M. Armand de Montriveau se trouvait en ce moment, sans le savoir, l'objet d'une curiosité générale et le méritait plus qu'aucune de ces idoles passagères dont Paris a besoin et dont il s'amourache pour quelques jours, afin de satisfaire celte passion d'engouement et d'enthousiasme factice dont il est périodiquement travaillé. Armand de Montriveau était le fils unique du général de Montriveau, un de ces ci-devant qui servirent noblement la République, et qui périt, tué près de Joubert, à Novi. L'orphelin avait été placé par les soins de Bonaparte à l'école de Ghâlons, et mis, ainsi que plusieurs autres fils de généraux morts sur le champ de bataille, sous la protection de la République française. Après être sorti de cette école sans aucune espèce de fortune, il entra dans l'artillerie, et n'était encore que chef de bataillon lors du désastre de Fontainebleau. L'arme à laquelle appartenait Armand de Montriveau lui avait offert peu de chances d'avancement. D'abord, le nombre des officiers y est plus limité que dans les autres corps de l'armée; puis les opinions libérales et presque républicaines que

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professait rartillerie, les craintes inspirées à l'empereur par une réunion d'hommes savants accoutumés à réfléchir s'opposaient à la forttme militaire de la plupart d'entre eux. Aussi, contrairement aoiL lois ordinaires, les officiers parvenus au généralat ne furentils pas toujours les sujets les plus remarquables de l'arme, parce que, médiocres, ils donnaient peu de craintes. L'artillerie faisait un corps à part dans l'armée, et n'appartenait à Napoléon que sur les chanips de bataille. A ces causes générales, qui peuvent expliquer les retards éprouvés dans sa carrière par Armand de Montriveau, il s^en joignait d'autres inhérentes à sa personne et à son caractère. Seul dans le monde, jeté dès l'âge de vingt ans à travers cette tempête d'hommes au sein de laquelle vécut Napoléon, et n'ayant aacun intérêt en dehors de lui-même, prêt à périr chaque jour, il s'était habitué à n'exister que par une estime intérieure et par le sentiment du devoir accompli. 11 était habituellement silencieux, comme le sont tous les hommes timides ; mais sa timidité ne venait point d'un défaut de courage, c'était une sorte de pudeur qui lui interdisait toute démonstration vaniteuse. Son intrépidité sur les champs de bataille n'était point fanfaronne ; il y voyait tout, pouvait donner tranquillement un bon avis à ses camarades, et allait autevant des boulets tout en se baissant à propos pour les éviter. Il était bon, mais sa contenance le faisait passer pour hautain et sévère. I^'une rigueur mathématique en toute chose, il n'admettait aucune composition hypocrite ni avec les devoirs d'une position, ni avec les conséquences d'un fait. Il ne se prêtait à rien de honteux, ne temandait jamais rien pour lui; enfin, c'était un de ces grands bommes inconnus, assez philosophes pour mépriser la gloire, et qui vivent sans s'attacher à la vie, parce qu'ils ne trouvent pas à développer leur force ou leurs sentiments dans toute leur étendue. 11 était craint, estimé, peu aimé. Les hommes nous permettent Men de nous élever au-dessus d'eux, mais ils ne nous pardonnent jamais de ne pas descendre aussi bas qu'eux. Aussi le sentiment qu'ils accordent aux grands caractères ne va-t-il pas sans un peu de haine et de crainte. Trop d'honneur est pour eux une censure tacite qu'ils ne pardonnent ni aux vivants ni aux morts. Après les adieux de Fontainebleau, Montriveau, quoique noble et titré, fut ^ en demi-solde. Sa probité antique effraya le ministère de la

guerre, où son attachement aux serments faits à l'aigle impériale était connu. Lors des Gent-Jours, il fut nommé colonel de la garde et resta sur le champ de bataille de Waterloo. Ses blessures l'ayant retenu en Belgique, il ne se trouva pas à Tarmée de la Loire; mais le gouvernement royal ne voulut pas reconnaître les grades domiés pendant les Cent-Jours, et Armand de Montriveau quitta la France. Entraîné par son génie entreprenant, par cette hauteur de pensée que, jusqu*alors, les hasards de la guerre avaient satisfaite, et passionné par sa rectitude instinctive pour les projets d*une grande utilité, le général de Montriveau s'embarqua dans le dessein d'explorer la haute Égypte et les parties inconnues de l'Afrique, les contrées du centre surtout, qui excitent aujourd'hui tant d'intérêt parmi les savants. Son expédition scientifique fut longue et malheureuse. Il avait recueilli des notes précieuses destinées à résoudre les problèmes géographiques ou industriels si ardemment cherchés, et il était parvenu, non sans avoir surmonté bien des obstacles, jusqu'au cœur de l'Afrique, lorsqu'il tomba par trahison au pouvoir d'une tribu sauvage. Il fut dépouillé de tout, mis en esclavage et promené pendant deux années à travers les déserts, menacé de mort à tout moment et plus maltraité que ne l'est un animal dont s'amusent d'impitoyables enfants. Sa force de corps et sa constance d'âme lui firent supporter toutes les horreurs de sa captivité; mais il épuisa presque toute son énergie dans son évasion, qui fut miraculeuse. Il atteignit la colonie française du Sénégal, à demi mort, en haillons, et n'ayant plus que d'informes souvenirs. Les immenses sacrifices de son voyage, Tétude des dialectes de l'Afrique, ses découvertes et ses observations, tout fut perdu. Un seul fait fera comprendre ses souffrances. Pendant quelques jours, les enfants du cheik de la tribu dont il était l'esclave s'amusèrent à prendre sa tête pour but dans un jeu qui consistait à jeter d'assez loin des osselets de cheval, et à les y faire tenir. Montriveau revint à Paris vers le milieu de l'année 1818, il s'y trouva ruiné, sans protecteurs, et n'en voulant pas. Il serait mort vingt fois avant de solliciter quoi que ce fût, même la reconnaissance de ses droits acquis. L'adversité, ses douleurs avaient développé son énergie jusque dans les petites choses, et l'habitude de conserver sa dignité d'homme en face de cet être moral que nous nommons la conscience donnait, pour lui,

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da prix aux actes en apparence les plus indifférents. Cependant, ses rapports avec les principaux savants de Paris et quelques militaires instruits firent connaître et son mérite et ses aventures. Les particalarités de son évasion et de sa captivité, celles de son voyage attestaient tant de sang-froid, d'esprit et de courage, qu'il acquit, sans le savoir, cette célébrité passagère dont les salons de Paris sont si prodigues, mais qui demande des efforts inouïs aux artistes quand ils veulent la perpétuer. Vers la fin de cette année, sa position I changea subitement. De pauvre, il devint riche, ou du moins il eut extérieurement tous les avantages de la richesse. Le gouvernement royal, qui cherchait à s'attacher les hommes de mérite afin de donner de la force à l'armée, fit alors quelques concessions aux anciens officiers dont la loyauté et le caractère connus offraient des garanties de fidélité. M. de Montriveau fut rétabli sur les cadres, dans son grade, reçut sa solde arriérée et fut admis dans la garde royale. Ces faveurs arrivèrent successivement au marquis de Montriveau sans qu'il eût fait la moindre demande. Des amis lui épargnèrent les démarches personnelles auxquelles il se serait refusé. Pois, contrairement à ses habitudes, qui se modifièrent tout à conp, il alla dans le monde, où il fut accueilli favorablement, et où il rencontra partout les témoignages d'une haute estime. Il semblait avoir trouvé quelque dénoûment pour sa vie ; mais chez lui tout se passait en l'homme, il n'y avait rien d'extérieur. Il portait dans la société une figure grave et recueillie, silencieuse et froide. Il y eut beaucoup de succès, précisément parce qu'il tranchait fortement sur la masse des physionomies convenues qui meublent les salons de Paris, où il fut effectivement tout neuf. Sa parole avait la condsion du langage des gens solitaires ou des sauvages. Sa timidité fut prise pour de la hauteur et plut beaucoup. Il était quelque chose d'étrange et de grand, et les femmes furent d'autant plus généralement éprises de ce caractère original, qu'il échappait à leurs adroites flatteries, à ce manège par lequel elles circonviennent les hommes les plus puissants et corrodent les esprits les pins inflexibles. M. de Montriveau ne comprenait rien à ces petites singeries parisiennes, et son âme ne pouvait répondre qu'aux sonores vibrations des beaux sentiments. Il eût promptement été laissé là, sans la poésie qui résultait de ses aventures et de sa vie.

sans les prôneurs qui le vantaient à son insu, sans le triompb d'amour-propre qui attendait la femme dont il s'occuperait. Aus la curiosité de la duchesse de Langeais était-elle vive autant qo naturelle. Par un effet du hasard, cet homme l'avait intéresse la veille, car elle avait entendu raconter la veille une des scèD( qui, dans le voyage de M. de Montriveau, produisaient le pli d'impression sur les mobiles imaginations de femme. Dans ui excursion vers les sources du Nil, M. de Montriveau eut avec on c ses guides le débat le plus extraordinaire qui se connaisse dans l annales des voyages. Il avait un désert à traverser, et ne pouva aller qu'à pied au lieu qu'il voulait explorer. Un seul guide éts capable de l'y mener. Jusqu'alors aucun voyageur n'avait pu pén trer dans cette partie de la contrée, où l'intrépide officier prés mait devoir trouver la solution de plusieurs problèmes scientifique Malgré les représentations que lui firent et les vieillards du pays son guide, il entreprit ce terrible voyage. S'armant de tout s( courage aiguisé déjà par l'annonce d'horribles difficultés à veiner il partit au matin. Après avoir marché pendant une journée entièr il se coucha le soir sur le sable, éprouvant une fatigue inconnu causée par la mobilité du sol, qui semblait à chaque pas fuir soi lui. Cependant, il savait que, le lendemain, il lui faudrait, dès Fai rore, se remettre en route; mais son guide lui avait promis de 1 faire atteindre, vers le milieu du jour, le but de son voyage. Cet; promesse lui donna du courage, lui fit retrouver des forces, e malgré ses souffrances, il continua sa route, en maudissant un pc la science; mais, honteux de se plaindre devant son guide, il gare le secret de ses peines. Il avait déjà marché pendant le tiers d jour lorsque, sentant ses forces épuisées et ses pieds ensanglantt par la marche, il demanda s'il arriverait bientôt, u Dans ui heure, » lui dit le guide. Armand trouva dans son àme pour ur heure de force, et continua. L'heure s'écoula sans qu'il aperçu même à l'iiorizon, horizon de sable aussi vaste que l'est celui c la pleine mer, les palmiers et les montagnes dont les cimes d valent annoncer le terme de son voyage. Il s'arrêta, menaça guide, refusa d'aller plus loin, lui reprocha d'être son meurtrie de l'avoir trompé; puis des larmes de rage et de fatigue roulèrei sur ses joues enflammées; il était courbé par la douleur renai

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saute de la marche, et son gosier lui semblait coagulé par la soif da désert. Le guide, immobile, écoutait ses plaintes d'un air ironique, tout en étudiant, avec l'apparente indifférence des Orientaux, les imperceptibles accidents de ce sable presque noirâtre comme est Tor bruni.

— Je me suis trompé, reprit-il froidement. 11 y a trop longtemps qae j*ai fait ce chemin pour que je puisse en reconnaître les traces; nous y sommes bien, mais il faut encore marcher pendant deux heures.

— Cet homme a raison, pensa M. de Montriveau.

Pais il se remit en route, suivant avec peine l'Africain impitoyable, auquel il semblait lié par un ûl, comme un condamné Test invisiblement au bourreau. Mais les deux heures se passent, le Français a dépensé ses dernières gouttes d'énergie, et Thorizon est par, et il n'y voit ni palmiers ni montagnes. Il ne trouve plus ni cris ni gémissements, il se couche alors sur le sable pour mourir; Biais ses regards eussent épouvanté l'homme le plus intrépide, il ^mblait annoncer qu'il ne voulait pas mourir seul. Son guide, o>nime un vrai démon, lui répondait par un coup d'œil calme, ^preint de puissance, et le laissait étendu, en ayant soin de se tenir à une distance qui lui permît d'échapper au désespoir de sa rictime. Enfin M. de Montriveau trouva quelques forces pour une dernière imprécation. Le guide se rapprocha de lui, le regarda fixement, lui imposa silence et lui dit :

— N'as-tu pas voulu, malgré nous, aller là où je te mène? Tu nie reproches de te tromper; si je ne l'avais pas fait, tu ne serais Pîts venu jusqu'ici. Veux-tu la vérité, la voici. Nous avons encore heures de marche, et nous ne pouvons plus retourner sur nos pas. Sonde ton cœur, si tu n'as pas assez de courage, voici mon poignard.

Surpris par cette effroyable entente de la douleur et de la force Humaine, M. de Montriveau ne voulut pas se trouver au-dessous d'an barbare; et, puisant dans son orgueil d'Européen une nouvelle dose de courage, il se releva pour suivre son guide. Les cinq beores étaient expirées, M. de Montriveau n'apercevait rien encore, il tourna vers le guide un œil mourant; mais, alors, le Nubien le prit sur ses épaules, l'éleva de quelques pieds, et lui fit

voir, à une œntaine de pas, un lac entouré de verdure et d'une admirable forêt, qu'illuminaient les feux du soleil couchant. Ils étaient arrivés à quelque distance d'une espèce de banc de granit immense, sous lequel ce paysage sublime se trouvait comme enseveli. Armand crut renaître, et son guide, ce géant d'intelligence et de courage, acheva son œuvre de dévouement en le portant à travers les sentiers chauds et polis à peine tracés sur le granit. Il voyait d'un côté l'enfer des sables, et de l'autre le paradis terrestre de la plus belle oasis qui fût en ces déserts.

La duchesse, déjà frappée par l'aspect de ce poétique personnage, le fut encore bien plus en apprenant qu'elle voyait en lui le marquis de Montriveau, de qui elle avait rêvé pendant la nuit. S'être trouvée dans les sables brûlants du désert avec lui , l'avoir eu pour compagnon de cauchemar, n'était-ce pas chez une femme de cette nature un délicieux présage d'amusement? Jamais homme n'eut mieux qu'Armand la physionomie de son caractère, et ne pouvait plus justement intriguer les regards. Sa tête, grosse et carrée, avait pour principal trait caractéristique une énorme et abondante chevelure noire qui lui enveloppait la figure de manière à rappeler parfaitement le général Kléber, auquel il ressemblait parla vigueur de son front, par la coupe de son visage, par l'audace tranquille des yeux et par l'espèce de fougue qu'exprimaient ses traits saillants. 11 était petit, large de buste, musculeux comme un lion. Quand il marchait, sa pose, sa démarche, le moindre geste trahissait et je ne sais quelle sécurité de force qui imposait et quelque chose de despotique. Il paraissait savoir que rien ne pouvait s'opposer à sa volonté, peut-être parce qu'il ne voulait rien que de juste. Néanmoins, semblable à tous les gens réellement forts, il était doux dans son parler, simple dans ses manières, et naturellement bon. Seulement, toutes ces belles qualités semblaient devoir disparaître dans les circonstances graves où l'homme devient implacable dans ses sentiments, fixe dans ses résolutions, terrible dans ses actions. Un observateur aurait pu voir dans la commissure de ses lèvres un retroussement habituel qui annonçait des penchants à l'ironie.

La duchesse de Langeais, sachant de quel prix passager était ta conquête de cet homme, résolut, pendant le peu de temps que mit

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la duchesse de Maufrigneuse à Taller prendre pour le lui présenter, d'en faire un de ses amants, de lui donner le pas sur tous les autres, de rattacher à sa personne et de déployer pour lui toutes ses coquetteries. Ce fut une fantaisie, pur caprice de duchesse avec lecpiel Lope de Véga ou Galderon a fait le Chien du jardinier. Elle voulut que cet homme ne fût à aucune femme, et n'imagina pas d'être à lui. La duchesse de Langeais avait reçu de la nature les qualités nécessaires pour jouer les rôles de coquette, et son éducation les avait encore perfectionnées. Les femmes avaient raison de Penvier, et les hommes de l'aimer. Il ne lui manquait rien de ce qui peut inspirer Tamour, de ce qui le justifie et de ce qui le perpétue. Son genre de beauté, ses manières, son parler, sa pose s*a£cordaient pour la douer d'une coquetterie naturelle, qui, chez une femme, semble être la conscience de son pouvoir. Elle était bien faite, et décomposait peut-être ses mouvements avec trop de complaisance, seule affectation qu'on lui pût reprocher. Tout en elle sliarmoniait, depuis le plus petit geste jusqu'à la tournure particulière de ses phrases, jusqu'à la manière hypocrite dont elle jetait sou regard. Le caractère prédominant de sa physionomie était une noblesse élégante, que ne détruisait pas la mobilité toute française de sa personne. Cette attitude incessamment changeante avait un piodigieux attrait pour les hommes. Elle paraissait devoir être la plus délicieuse des maîtresses en déposant son corset et Tattirail de sa représentation. En effet, toutes les joies de l'amour existaient germe dans la liberté de ses regards expressifs, dans les câline- >îes de sa voix, dans la grâce de ses paroles. Elle faisait voir qu'il y avait en elle une noble courtisane , que démentaient vainement religions de la duchesse. Qui s'asseyait près d'elle pendant une ^rée la trouvait tour à tour gaie, mélancolique, sans qu'elle eût i^air de jouer ni la mélancolie ni la gaieté. Elle savait être à son 8té affable, méprisante, ou impertinente, ou confiante. Elle sem- Uait bonne et l'était. Dans sa situation, rien ne l'obligeait à des- ^Ddre à la méchanceté. Par moments, elle se montrait tour à tour ^ défiance et rusée, tendre à émouvoir, puis dure et sèche à briser le cœur. Mais, pour la bien peindre, ne faudrait-il pas accuiQuler toutes les antithèses féminines -, en un mot, elle était ce qu'elle voulait être ou paraître. Sa figure, un peu trop longue, avait

de la grâce, quelque chose de fin, de menu qui rappelait figures du moyen âge. Son teint était pâle, légèrement rosé. Ti en elle péchait, pour ainsi dire, par un excès de délicatesse.

M. de Montriveau se laissa complaisammeût présenter à la i chesse de Langeais, qui, suivant l'habitude des personnes ai quelles un goûl exquis fait éviter les banalités, Taccueillit » l'accabler ni de questions ni de compliments, mais avec une ao de grâce respectueuse qui devait flatter un homme supérieur, i la supériorité suppose chez un homme un peu de ce tact qui 1 deviner aux femmes tout ce qui est sentiment. Si elle manife quelque curiosité, ce fut par ses regards ; si elle complimenta, fut par ses manières ; et elle déploya cette chatterie de paroi cette fine envie de plaire qu'elle savait montrer mieux que p sonne. Mais toute sa conversation ne fut, en quelque sorte, que corps de la lettre, il devait y avoir un post-scriptum où la peni principale allait être dite. Quand, après une demi-heure de cm ries insignifiantes, et dans lesquelles Taccent, les sourires de naient seuls de la valeur aux mots, M. de Montriveau parut voul discrètement se retirer, la duchesse le retint par un geste express

— Monsieur, lui dit-elle, je ne sais si le peu d'instants pendi lesquels j'ai eu le plaisir de causer avec vous vous ont offert as d'attrait pour qu'il me soit permis de vous inviter à venir cl moi ; j'ai peur qu'il n*y ait beaucoup d'égoïsme à vouloir vous y p séder. Si j'étais assez heureuse pour que vous vous y plussiez, vc me trouveriez toujours le soir jusqu'à dix heures.

Ces phrases furent dites d'un ton si coquet, que M. de Mont veau ne pouvait se défendre d'accepter l'invitation. Quand il rejela dans les groupes d'hommes qui se tenaient à quelque d tance des femmes, plusieurs de ses amis le félicitèrent, moi sérieusement^ moitié plaisamment, sur l'accueil extraordinaire q lui avait fait la duchesse de Langeais. Cette difficile, cette illus conquête était décidément faite, et la gloire en avait été résen à l'artillerie de la garde. 11 est facile d'imaginer les bonnes mauvaises plaisanteries que ce thème, une fois admis, sugg< dans un de ces salons parisiens où l'on aime tant à s'amuser, et les railleries ont si peu de durée, que chacun s'empresse d'en ti toute la fleur.

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Ces niaiseries flattèrent, à son insu, le général. De la place où il s*était mis, ses regards furent attirés par mille réflexions indécises vers la duchesse ; et il ne put s'empêcher de s'avouer à lui-même qoe, de toutes les femmes dont la beauté avait séduit ses yeux, ouUe ne lui avait offert une plus délicieuse expression des vertus, des défauts, des harmonies que Timagînation la plus juvénile puisse fotiloir en France à une maîtresse. Quel homïne, en quelque rang que le sort Fait placé, n'a pas senti dans son âme une jouissance indéfinissable en rencontrant, chez une femme qu'il choisit, même rêveusement, pour sienne, les triples perfections morales, physiques et sociales qui lui permettent de toujours voir en elle tous ses «mhaits accomplis? Si ce n'est pas une cause d'amour, cette flatteuse réunion est sans contredit un des plus grands véhicules du sentiment. Sans la vanité, disait un profond moraliste du siècle dernier, Tamour est un convalescent. 11 y a certes, pour Thomme comme pour la femme, un trésor de plaisirs dans la supériorité ce la personne aimée. N'est-ce pas beaucoup, pour ne pas dire tout, de savoir que notre amour-:propre ne souffrira jamais en elle; qu'elle est assez noble pour ne jamais recevoir les blessures d'un coup tfoeil méprisant, assez riche pour être entourée d'un éclat égal à celui dont s'environnent même les rois éphémères de la ûnance, assez spirituelle pour ne jamais être humiliée par une fine plaisanterie, et assez belle pour être la rivale de tout son sexe? Ces réflexions, un homme les fait en un clin d'œil. Mais, si la femme qui les lui inspire lui présente en même temps, dans l'avenir de sa précoce passion, les changeantes délices de la grâce, l'ingénuité d'une &me vierge, les mille plis du vêtement des coquettes, les dangers de l'amour, n'est-ce pas à remuer le cœur de l'homme le plus froid? Voici dans quelle situation se trouvait en ce moment H. de Hontriveau, relativement à la femme, et le passé de sa vie garantit en quelque sorte la bizarrerie du fait. Jeté jeune dans l'ouragan des guerres françaises, ayant toujours vécu sur les champs de bataille, il ne connaissait de la femme que ce qu'un voyageur pressé, qui va d'auberge en auberge, peut connaître d'un pays. Peut-être aurait-il pu dire de sa vie ce que Voltaire disait à quatrevingts ans de la sienne, et n'avait-il pas trente-sept sottises à se reprocher? Il était, à son âge, aussi neuf en amour que l'est un viii. 4 1

jeune homme qui vient de lire Faublas en cachette. De la femme il savait tout; mais, de l'amour, il ne savait rien; et sa virginil de 5eQtiment lui faisait ainsi des désirs tout nouveaux. Quelque hommes, emportés par les travaux auxquels les ont condamnés 1 misère ou Tambition, Tart ou la science, comme M. de Montrivea avait été emporté par le cours de la guerre et les événements de i vie, connaissent cette singulière situation, et Tavouent raremen À Paris, tous les hommes doivent avoir aimé. Aucune femme n' veut de ce dont aucune n*a voulu. De la crainte d'être pris pour n sot procèdent les mensonges de la fatuité générale en France, o passer pour un sot, c'est ne pas être du pays. En ce moment, M. d Montriveau fut à la fois saisi par un violent désir, un désir gran< dans la chaleur des déserts, et par un mouvement de cœur dont n'avait pas encore connu la bouillante étreinte. Aussi fort qu'il éta violent, cet homme sut réprimer ses émotions; mais, tout en cai sant de choses indifférentes, il se retirait en lui-même, et se jura d'avoir cette femme, seule pensée par laquelle il pouvait entn dans l'amour. Son désir devint un serment fait à la manière d( Arabes avec lesquels il avait vécu, et pour lesquels un serment e un contrat passé entre eux et toute leur destinée, qu'ils subordoi nent à la réussite de l'entreprise consacrée par le serment, et dai laquelle ils ne comptent même plus leur mort que comme v moyen de plus pour le succès. Un jeune homme se serait dit : « . voudrais bien avoir la duchesse de Langeais pour maîtresse! » i autre : « Celui qui sera aimé de la duchesse de Langeais sera i bien heureux coquin ! » Mais le général se dit : a J'aurai pour ms tresse madame de Langeais. » Quand un homme vierge de cœu et pour qui l'amour devient une religion, conçoit une semblafa pensée, il ne sait pas dans quel enfer il vient de mettre le pied.

M. de Montriveau s'échappa brusquement du salon, et revi chez lui dévoré par les premiers accès de sa première fièvre amo reuse. Si, vers le milieu de l'âge, un homme garde encore I croyances, les illusions, les franchises, l'impétuosité de l'enfanc son premier geste est, pour ainsi dire, d'avancer la main pour s'ei parer de ce qu'il désire; puis, quand il a sondé les distanc presque impossibles à franchir qui l'en séparent, il est saisi, comn les enfants, d'une sorte d'étonnement ou d'impatience qui cor

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maoique de la valeur à l'objet souhaité, il tremble ou il pleure. Aussi, le lendemain, après les plus orageuses réflexions qui lui eussent bouleversé Tâme, Armand de Montriveau se trouva-t-il sous le joug de ses sens, que concentra la pression d'un amour vrai. Cette femme si cavalièrement traitée la veille était devenue, le lendemain, ie plus saint, le plus redouté des pouvoirs. Elle fut dès lors pour loi le monde et la vie. Le seul souvenir des plus légères émotions qu'elle lui avait données faisait pâlir ses plus grandes joies, ses plus vives douleurs jadis ressenties. Les révolutions les plus rapides oe troublent que les intérêts de l'homme, tandis qu'une passion eo renverse les sentiments. Or, pour ceux qui vivent plus par le sentiment que par l'intérêt, pour ceux qui ont plus d'âme et de sang que d'esprit et de lymphe, un amour réel produit un changement complet d'existence. D'un seul trait, par une seule réflexion, Armand de Montriveau effaça donc toute sa vie passée. Après s'être vingt fois demandé, comme un enfant : « Irai-je? N'irai-je pas? » il s'habilla, vint à l'hôtel de Langeais vers huit heures du soir, et fut admis auprès de la femme, non pas de la femme, mais de Tidole qu'il avait vue la veille, aux lumières, comme une fraîche et pure jeune fille vêtue de gaze, de blonde et de voiles. 11 arrivait impétueusement pour lui déclarer son amour, comme s'il s'agissait du premier coup de canon sur un champ de bataille. Pauvre écolier 1 11 trouva sa vaporeuse sylphide enveloppée d'un peignoir de cachemire brun habilement bouillonné, languissamment couchée sur le divan d'un obscur boudoir. Madame de Langeais ne se leva même pas, elle ne montra que sa tête, dont les cheveux étaient en désordre, quoique retenus dans un voile. Puis, d'une main qui, <laDs le clair-obscur produit par la tremblante lueur d'une seule iM)ugie placée loin d'elle, parut aux yeux de Montriveau blanche comme une main de marbre, elle lui fit signe de s'asseoir, et lui dit d'une voix aussi douce que l'était la lueur :

— Si ce n'eût pas été vous, monsieur le marquis, si c'eût été un ^Q)i avec lequel j'eusse pu agir sans façon, ou un indifférent qui Dï'eût légèrement intéressée, je vous aurais renvoyé. Vous me voyez affreusement souffrante.

Armand se dit en lui-même :

— Je vais m'en aller.

— Mais, reprit-elle en lui lançant un regard dont l'ingénu militaire attribua le feu à la fièvre, je ne sais si c'est un pressentiment de votre bonne visite, à l'empressement de laquelle je suis on ne peut pas plus sensible, depuis un instant je sentais ma tête se dégager de ses vapeurs.

— Je puis donc rester? lui dit Montriveau.

— Ah ! je serais bien fâchée de vous voir partir. Je me disais déjà ce matin que je ne devais pas avoir fait sur vous la moindre impression ; que vous aviez sans doute pris mon invitation pour une de ces phrases banales prodiguées au hasard par les Parisiennes, et je pardonnais d'avance à votre ingratitude. Un homme qui arrive des déserts n'est pas tenu de savoir combien notre faubourg est exclusif dans ses amitiés.

Ces gracieuses paroles, à demi murmurées, tombèrent une à une, et furent comme chargées du sentiment joyeux qui paraissait les dicter. La duchesse voulait avoir tous les bénéfices de sa migraine, et sa spéculation eut un plein succès. Le pauvre militaire souffrait réellement de la fausse souffrance de cette femme. Ck>mme Grillon entendant le récit de la passion de Jésus-Christ, il était prêt à tirer son épée contre les vapeurs. Eh! comment alors oser parler à cette malade de l'amour qu'elle inspirait? Armand comprenait déjà qu'il était ridicule de tirer son amour à brûle-pourpoint sur une femme si supérieure. Il entendit par une seule pensée toutes * les délicatesses du sentiment et les exigences de l'âme. Aimer, n'est-ce pas savoir bien plaider, mendier, attendre? Cet amour — ressenti, ne fallait-il pas le prouver? Il se trouva la langue immo — bile, glacée par les convenances du noble faubourg, par la majesté^ de la migraine et par les timidités de l'amour vrai. Mais nul pou — voir au monde ne put voiler les regards de ses yeux, dans lesquels^ éclataient la chaleur, Tinfini du désert, des yeux calmes comme ^ ceux des panthères, et sur lesquels ses paupières ne s'abaissaient^ que rarement. Elle aima beaucoup ce regard fixe qui la baignait^ de lumière et d'amour.

— Madame la duchesse, répondit-il, je craindrais de vous maL^ dire la reconnaissance que m'inspirent vos bontés. En ce moment,

je ne souhaite qu'une seule chose, le pouvoir de dissiper vos souf — frances.

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Permettez que je me débarrasse de ceci, j*aî maintenant trop

cb Aud, dit-elle en faisant sauter par un mouvement plein de grâce le c:x)ussin qui lui couvrait les pieds, qu'elle laissa voir dans toute leuT clarté.

Madame, en Asie, vos pieds vaudraient presque dix mille

se^«g|uins.

Compliment de voyageur, dit-elle en souriant.

Otte spirituelle personne prit plaisir à jeter le rude Montriveau daLXDS une conversation pleine de bêtises, de lieux communs et de aon-sens, où il manœuvra, militairement parlant, comme eût fait le prince Charles aux prises avec Napoléon. Elle s'amusa malicieusement à reconnaître Tétendue de cette passion commencée, d'après te nombre de sottises arrachées à ce débutant, qu'elle amenait à pecits pas dans un labyrinthe inextricable où elle voulait le laisser honteux de lui-même. Elle débuta donc par se moquer de cet homme, à qui elle se plaisait néanmoins à faire oublier le temps. L-a longueur d'une première visite est souvent une flatterie, mais .Vrsnand n'en fut pas complice. Le célèbre voyageur était dans ce hotidoir depuis une heure, causant de tout, n'ayant rien dit, sentacdt qu'il n'était qu'un instrument dont jouait cette femme, quand ^llc se dérangea, s'assit, se mit sur le cou le voile qu'elle avait sur tête, s'accouda, lui fit les honneurs d'une complète guérison, sonna pour faire allumer les bougies du boudoir. A l'inaction ^l>Qolue dans laquelle elle était restée succédèrent les mouvements plus gracieux. Elle se tourna vers M. de Montriveau et lui dit, réponse à une confidence qu'elle venait de lui arracher et qui ï^^nit la vivement intéresser :

— Vous voulez vous moquer de moi en tâchant de me donner à Penser que vous n'avez jamais aimé. Voilà la grande prétention des Sommes auprès de nous. Nous les croyons. Pure politesse! Ne ^^os-nous pas à quoi nous en tenir là-dessus pour nous-mêmes?

est l'homme qui n'a pas rencontré dans sa vie une seule occa- ^on d'être amoureux? Mais vous aimez à nous tromper, et nous ^ous laissons faire, pauvres sottes que nous sommes, parce que vos tromperies sont encore des hommages rendus à la supériorité de DOS sentiments, qui sont tout pureté. Celte dernière phrase fut prononcée avec un accent plein de

hauteur et de fierté qui fit de cet amant novice une balle jetée a fond d'un abîme, et de la duchesse un ange revolant vers son ci* particulier.

— Diantre ! s'écriait en lui-même Armand de Montriveau, con ment s'y prendre pour dire à cette créature sauvage que je l'aime

Il l'avait déjà dit vingt fois, ou plutôt la duchesse l'avait viuj fois lu dans ses regards, et voyait, dans la passion de cet homn vraiment grand, un amusement pour elle, un intérêt à mettre dai sa vie sans intérêt. Elle se préparait donc déjà fort habilemei à élever autour d'elle une certaine quantité de redoutes qu'ell lui donnerait à emporter avant de lui permettre l'entrée de 80 cœur. Jouet de ses caprices, Montriveau devait rester stationnaii tout en sautant de difficulté en difficulté comme un insecte toa: menté par un enfant saute d'un doigt sur un autre en croyai avancer, tandis que son malicieux bourreau le laisse au mêno point. Néanmoins, la duchesse reconnut avec un bonheur inexpr mable que cet homme de caractère ne mentait pas à sa paroh Armand n'avait, en effet, jamais aimé. Il allait se retirer mécoi tent de lui, plus mécontent d'elle encore; mais elle vit avec joi une bouderie qu'elle savait pouvoir dissiper par un mot, d'un n gard, d'un geste.

— Viendrez-vous demain soir? lui dit-elle. Je vais au bal, je voi attendrai jusqu'à dix heures.

Le lendemain, Montriveau passa la plus grande partie de la joui née assis à la fenêtre de son cabinet, et occupé à fumer une quai tité indéterminée de cigares. Il put atteindre ainsi l'heure de s'hî biller et d'aller à l'hôtel de Langeais. C'eût été grand'pitié, poi Tun de ceux qui connaissaient la magnifique valeur de cet homme de le voir devenu si petit, si tremblant, de savoir cette penséo, doi les rayons pouvaient embrasser des mondes, se rétrécir aux pn portions du boudoir d'une petite-maîtresse. Mais il se sentait lu môme déjà si déchu dans son bonheur, que, pour sauver sa vie, n'aurait pas confié son amour à l'un de ses amis intimes. Dans pudeur qui s'empare d'un homme quand il aime, n'y a-t-il pj toujours un peu de honte, et ne serait-ce pas sa petitesse qui fa l'orgueil de la femme? Enfin, ne serait-ce pas une foule de moli de ce genre, mais que les femmes ne s'expliquent pas, qui les portei

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presque toutes à trahir les premières le mystère de leur amour, stère dont elles se fatiguent peut-être?

Monsieur, dit le valet de chambre, madame la duchesse n*est

pas visible, elle s'habille, et vous prie de l'attendre ici.

Armand se promena dans le salon, en étudiant le goût répandu da^ms les moindres détails. Il admira madame de Langeais, en admirant les choses qui venaient d'elle et en trahissaient les habitudes, avant qu'il pût en saisir la personne et les idées. Après une heure environ, la duchesse sortit de sa chambre sans faire de l^nit. Montriveau se retourna, la vit marchant avec la légèreté d'aune ombre et tressaillit. Elle vint à lui, sans lui dire bourgeoisement : « Comment me trouvez-vous?» Elle était sûre d'elle, et son regard fixe disait : a Je me suis ainsi parée pour vous plaire. » Une vieille fée, marraine de quelque princesse méconnue, avait soûle pu tourner autour du cou de cette coquette personne le nuage d*une gaze dont les plis avaient des tons vifs que soutenait encore l'éclat d'une peau satinée. La duchesse était éblouissante, l'-e bleu clair de sa robe, dont les ornements se répétaient dans les Œ^urs de sa coiffure, semblait donner, par la richesse de la coûte or, un corps à ses formes frêles devenues tout aériennes; car, en Salissant avec rapidité vers Armand, elle ût voler les deux bouts de '^^charpe qui pendait à ses côtés, et le brave soldat ne put alors Empêcher de la comparer aux jolis insectes bleus qui voltigent ^ ^-dessus des eaux, parmi les fleurs, avec lesquelles ils paraissent confondre.

— Je vous ai fait attendre, dit-elle de la voix que savent prendre '^^^ femmes pour l'homme auquel elles veulent plaire.

— J'attendrais patiemment une éternité, si je savais trouver la ^^ivinité belle comme vous l'êtes; mais ce n'est pas un compliment ^ ^e de vous parler de votre beauté, vous ne pouvez plus être sen- ^&%le qu'à Tadoration. Laissez-moi donc seulement baiser votre

harpe.

— Ah fil dit-elle en faisant un geste d'orgueil, je vous estime ^^5ez pour vous offrir ma main.

Et elle lui tendit à baiser sa main encore humide. Une main de V^mme, au moment où elle sort de son bain de senteur, conserve \^ ne sais quelle fraîcheur douillette, une mollesse veloutée dont

la chatouilleuse impression va des lèvres à Tàme. Aussi, chez an homme épris qui a dans les sens autant de volupté qu*il a d^amoiu au cœur, ce baiser, chaste en apparence, peut-il exciter de redott tables orages.

— Me la tendrez-vous toujours ainsi? dit humblement le généra en baisant avec respect cette main dangereuse.

— Oui ; mais nous en resterons là, dit-elle en souriant.

Elle s'assit et parut fort maladroite à mettre ses gants, en von lant en faire glisser la peau d'abord trop étroite le long de sea doigts, et regarder en même temps M. de Montriveau, qui admirai alternativement la duchesse et la grâce de ses gestes réitérés.

— Ahl c'est bien, dit-elle, vous avez été exact, j'aime Texao titude. Sa Majesté dit qu'elle est la politesse des rois; mais, seloi moi, de vous à nous, je la crois la plus respectueuse des flatteries Eh ! n'est-ce pas? Dites donc.

Puis elle le guigna de nouveau pour lui exprimer une amitié dé cevante, en le trouvant muet de bonheur, et tout heureux de ce riens. Ahl la duchesse entendait à merveille son métier de femme elle savait admirablement rehausser un homme à mesure qu'il s rapetissait, et le récompenser par de creuses flatteries à chaque pa qu'il faisait pour descendre aux niaiseries de la sentimentalité.

— Vous n'oublierez jamais de venir à neuf heures.

— Non; mais irez-vous donc au bal tous les soirs?

— Le sais-je? répondit-elle en haussant les épaules par un peli geste enfantin comme pour avouer qu'elle était tout caprice, e qu'un amant devait la prendre ainsi. — D'ailleurs, reprit-elle, qu vous importe? vous m'y conduirez.

— Pour ce soir, dit-il, ce serait difficile, je ne suis pas mis con venablement.

— 11 me semble, répliqua-t-elle en le regardant avec fierté, que si quelqu'un doit soufi'rir de votre mise, c'est moi. Mais sachez monsieur le voyageur, que l'homme dont j'accepte le bras est toujours au-dessus de la mode, personne n'oserait le critiquer. Je woh que vous ne connaissez pas le monde, je vous en aime davantage

Et elle le jetait déjà dans les petitesses du monde, en tâchant d( l'initier aux vanités d'une femme à la mode.

— Si elle veut faire une sottise pour moi, se dit en lui-mémi

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\rmaDd, je serais bien niais de l'en empêcher. Elle m*aime sans doute, et, certes, elle ne méprise pas le monde plus que je ne le méprise moi-même ; ainsi, va pour le bal!

L.a duchesse pensait sans doute qu'en voyant le général la suivre au bal en bottes et en cravate noire, personne n'hésiterait à le croire passionnément amoureux d'elle. Heureux de voir la reine du monde élégant vouloir se compromettre pour lui, le général eut de Tesprit en ayant de l'espérance. Sûr de plaire, il déploya ses idées et ses sentiments, sans ressentir la contrainte qui, la veille, lui avait gêné le cœur. Cette conversation substantielle, animée, remplie par ces premières confidences aussi douces à dire qu'à entendre, séduisit-elle madame de Langeais, ou avait-elle imaginé cette ravissante coquetterie; mais elle regarda malicieusement la pendule quand minuit sonna.

~ Âh! vous me faites manquer le bal! dit-elle en exprimant de la surprise et du dépit de s'être oubliée.

Puis elle se justiûa le changement de ses jouissances par un sourire qui fit bondir le cœur d'Armand.

— J'avais bien promis à madame de Beauséant, ajouta-t-elle. Ils i3ci*attendent tous.

— Eh bien, allez.

— Non, continuez, dit-elle. Je reste. Vos aventures en Orient me Sarment. Racontez-moi bien toute votre vie. J'aime à participer

souffrances ressenties par un homme de courage, car je les r^sens, vrai!

EUe jouait avec son écharpe, la tordait, la déchirait par des mou- ^^ments d'impatience qui semblaient accuser un mécontentement ^ teneur et de profondes réflexions.

Nous ne valons rien, nous autres, reprit-elle. Ah I nous sommes d^iridignes personnes, égoïstes, frivoles. Nous ne savons que nous ^^Ouyer à force d'amusements. Aucune de nous ne comprend le

de sa vie. Autrefois, en France, les femmes étaient des lu- °^ières bienfaisantes, elles vivaient pour soulager ceux qui pleurent, ^>^H»urager les grandes vertus, récompenser les artistes et en ani-

la vie par de nobles pensées. Si le monde est devenu si petit, ^ nous la faute. Vous me faites haïr ce inonde et le bal. Non, je ne vous sacrifie pas grand'chose.

Elle acheva de détruire son écharpe, comme un enfant qui, jouant avec une fleur, Gnit par en arracher tous les pétales; elle la roula, la jeta loin d'elle et put ainsi montrer son con de cygne. Elle sonna.

— Je ne sortirai pas, dit-elle à son valet de chambre.

Puis elle reporta timidement ses longs yeux bleus sur Armand, de manière à lui faire accepter, par la crainte quMls exprimaient, cet ordre pour un aveu, pour une première, pour une grande faveur.

— Vous avez eu bien des peines, dit-elle après une pause pleine^ de pensées et avec cet attendrissement qui souvent est dans la voix, des femmes sans être dans le cœur.

— Non, répondit Armand. Jusqu'aujourd'hui, je ne savais pas c^ qu'était le bonheur.

— Vous le savez donc ? dit-elle en le regardant en dessous d'uttair hypocrite et rusé.

— Mais, pour moi désormais, le bonheur, n'est-ce pas de vousvoir, de vous entendre?... Jusqu'à présent, je n'avais que souffert» et maintenant je comprends que je puis être malheureux...

— Assez, assez, dit-elle, allez -vous -en, il est minuit, respectons les convenances. Je ne suis pas allée au bal, vous étie? là. Ne faisons pas causer. Adieu. Je ne sais ce que je dirai, mai<=^ la migraine est bonne personne et ne nous donne jamais de dé— mentis.

— Y a-t-il bal demain? demanda-t-il.

— Vous vous y accoutumeriez, je crois. Eh bien, oui, demain, nous irons encore au bal.

Armand s'en alla l'homme le plus heureux du monde ; et vint tous les soirs chez madame de Langeais à l'heure qui, par une sorte de convention tacite, lui fut réservée. Il serait fastidieux et ce serait pour une multitude de jeunes gens qui ont de ces beaux souvenirs une rédondance que de faire marcher ce récit pas à pas, ?omme marchait le poëme de ces conversations secrètes dont le cours avance ou retarde au gré d'une femme par une querelle de mots quand le sentiment va trop vite, par une plainte sur les sentiments quand les mots ne répondent plus à sa pensée. Aussi, pour marquer le progrès de cet ouvrage à la Pénélope, peut-être fau-

Irait-il s'en tenir aux expressions matérielles du sentiment. Ainsi, [uelques jours après la première rencontre de la duchesse et d'Artiand de Montriveau, Tassidu général avait conquis en toute pro- •riété le droit de baiser les insatiables mains de sa maltresse, "artout où allait madame de Langeais se voyait inévitablement I. de Montriveau, que certaines personnes nommèrent, en plaiantant, le planton de la duchesse. Déjà la position d*Armand lui ivait fait des envieux, des jaloux, des ennemis. Madame de Lan- ;eais avait atteint son but. Le marquis se confondait parmi ses lombreux admirateurs, et lui servait à humilier ceux qui se vanaient d'être dans ses bonnes grâces, en lui donnant publiquement e pas sur tous les autres.

— Décidément, disait madame de Sérizy, M. de Montriveau est L^'homme que la duchesse distingue le plus.

Qui ne sait pas ce que veut dire, à Paris, être distingitè par une femme f Les choses étaient ainsi parfaitement en règle. Ce qu'on se plaisait à raconter du général le rendit si redoutable, que les jeunes gens habiles abdiquèrent tacitement leurs prétentions sur la duchesse, et ne restèrent dans sa sphère que pour exploiter l'importance qu'ils y prenaient, pour se servir de son nom, de sa personne, pour s'arranger au mieux avec certaines puissances du second ordre, enchantées d'enlever un amant à madame de Langeais. La duchesse avait l'œil assez perspicace pour apercevoir ces désertions et ces traités, dont son orgueil ne lui permettait pas d'être la dupe. Alors, elle savait, disait M. le prince de Talleyrand, qui l'aimait beaucoup, tirer un regain de vengeance par un mot à deux tranchants dont elle frappait ces épousailles morganatiques. Sa dédaigneuse raillerie ne contribuait pas médiocrement à la faire craindre et passer pour une personne excessivement spirituelle. Elle consolidait ainsi sa réputation de vertu, tout en s'amusant des secrets d'autrui, sans laisser pénétrer les siens. Néanmoins, après deux mois d'assiduités, elle eut, au fond de l'âme, une sorte de peur vague en voyant que M. de Montriveau ne comprenait rien aux finesses de la coquetterie faubourg-saint-germanesque, et prenait au sérieux les minauderies parisiennes.

— Celui-là, ma chère duchesse, lui avait dit le vieux vidame de Pamiers, est cousin germain des aigles, vous ne l'apprivoise-

rez pas, et il vous emportera dans son aire, si vous n*y prejc garde.

Le lendemain du soir où le rusé vieillard lui avait dit œ m dans lequel madame de Langeais craignit de trouver une prophét elle essaya de se faire haïr, et se montra dure, exigeante, nerveu détestable pour Armand, qui la désarma par une douceur anj lique. Cette femme connaissait si peu la bonté large des grai caractères, qu'elle fut pénétrée des gracieuses plaisanteries ] lesquelles ses plaintes furent d'abord accueillies. Elle cherchait u querelle et trouva des preuves d'affection. Alors, elle persista.

— En quoi, lui dit Armand, un homme qui vous idolâtre apu vous déplaire?

— Vous ne me déplaisez pas, répondit-elle en devenant tou coup douce et soumise; mais pourquoi voulez-vous me coaip mettre? Vous ne devez être qu'un ami pour moi. Ne le savez-v< pas? Je voudrais vous voir l'instinct, les délicatesses de l'amitié vtî afin de ne perdre ni votre estime, ni les plaisirs que je res» près de vous.

— N'être que votre ami! s'écria M. de Montriveau, à la tête qui ce terrible mot donna des secousses électriques. Sur la foi < heures douces que vous m'accordez , je m'endors et me réve dans votre cœur; et, aujourd'hui, sans motif, vous vous plai gratuitement à tuer les espérances secrètes qui me font vivre. V lez-vous, après m'avoir fait promettre tant de constance , et a\ montré tant d'horreur pour les femmes qui n'ont que des capric me faire entendre que, semblable à toutes les femmes de Pa; vous avez des passions et point d'amour? Pourquoi donc m'av vous demandé ma vie, et pourquoi l'avez-vous acceptée?

— J'ai eu tort, mon ami. Oui, une femme a tort de se lais aller à de tels enivrements quand elle ne peut ni ne doit les récc penser.

— Je comprends , vous n'avez été que légèrement coquet et...

— Coquette? Je hais la coquetterie. Être coquette, Armand, m c'est se promettre à plusieurs hommes et ne pas se donner, donner à tous est du libertinage. Voilà ce que j'ai cru compreni de nos mœurs. Mais se faire mélancolique avec les humorist

HISTOIRE DES TREIZE

gaie avec les insouciaDts, politique avec les ambitieux, écouter avec une apparente admiration les bavards, s'occuper de guerre avec les militaires, être passionnée pour le bien du pays avec les philanthropes, accorder à chacun sa petite dose de flatterie, cela me paraît aussi nécessaire que de mettre des fleurs dans nos cheveux, des diamants, des gants et des vêtements. Le discours est la partie morale de la toilette. 11 se prend et se quitte avec la toque à plumes. Nommez-vous cela coquetterie? Mais je ne vous ai jamais traité comme je traite tout le monde. Avec vous, mon ami, je suis vraie. Je n'ai pas toujours partagé vos idées, et, quand vous m*avez convaincue, après une discussion, ne m'en avez-vous pas vue tout heureuse? Enfin je vous aime, mais seulement comme il est permis à une femme religieuse et pure d'aimer. J'ai fait des réflexions. Je sois mariée, Armand. Si la manière dont je vis avec M. de Langeais me laisse la disposition de mon cœur, les lois, les convenances m'ont ôté le droit de disposer de ma personne. En quelque rang qu'elle soit placée, une femme déshonorée se voit chassée du monde, et je ne connais encore aucun exemple d'un homme qui ait so ce à quoi l'engageaient alors nos sacrifices, fiien mieux, la rupture que chacun prévoit entre madame de Beauséant et M. d'Ajuda, dit-on, épouse mademoiselle de Rochefide, m'a prouvé que ces mêmes sacrifices sont presque toujours les causes de votre abandon. Si vous m'aimiez sincèrement, vous cesseriez de me voir pendant quelque temps! Moi, je dépouillerai pour vous toute vanité; o'est-ce pas quelque chose? Que ne dit-on pas d'une femme à laquelle aucun homme ne s'attache? Ah! elle est sans cœur, sans 6H>rit, sans âme, sans charme surtout. Oh ! les coquettes ne me feront grâce de rien, elles me raviront les qualités qu'elles sont blessées de trouver en moi. Si ma réputation me reste, que m'importe de voir contester mes avantages par des rivales? elles n'en Mériteront certes pas. Allons, mon ami, donnez quelque chose à qui vous sacrifie tant ! Venez moins souvent, je ne vous en aimerai moins.

— Ah! répondit Armand avec la profonde ironie d'un cœur Messé, l'amour, selon les écrivassiers, ne se repaît que d'illusions! ^en n'est plus vrai, je le vois, il faut que je m'imagine être aimé. If^, tenez, il est des pensées comme des blessures dont on ne

revient pas : vous éliez une de mes dernières croyances* et je m'aperçois en ce moment que tout est faux ici-bas. Elle se prit à sourire.

— Oui, poursuivit Montriveau d'une voix altérée, votre foi catholique à laquelle vous voulez me convertir est un mensonge que les hommes se font, l'espérance est un mensonge appuyé sur Tavenir, Torgueil est un mensonge de nous à nous ; la pitié, la sagesse, la terreur, sont des calculs mensongers. Mou bonheur sera donc aussi quelque mensonge, il faut que je m'attrape moi-même et consente à toujours donner un louis contre un écu. Si vous pouvez si facilement vous dispenser de me voir, si vous ne m'avouez ni pour ami ni pour amant, vous ne m'aimez pas! Et moi, pauvre fou, je me dis cela, je le sais, et j'aime I

— Mais, mon Dieu, mon pauvre Armand, vous vous emportez.

— Je m'emporte?

— Oui, vous croyez que tout est en question, parce que je vous parle de prudence.

Au fond, elle était enchantée de la colère qui débordait dans lef yeux de son amant. En ce moment, elle le tourmentait ; mais elle le jugeait, et remarquait les moindres altérations de sa physionomie. Si le général avait eu le malheur de se montrer généreux sani discussion, comme il arrive quelquefois à certaines âmes candides il eût été forbanni pour toujours, atteint et convaincu de ne pai savoir aimer. La plupart des femmes veulent se sentir le mora violé. N'est-ce pas une de leurs flatteries de ne jamais céder qu'i la force ? Mais Armand n'était pas assez instruit pour apercevoir U piège habilement préparé par la duchesse. Les hommes forts qu aiment ont tant d'enfance dans Tâme !

— Si vous ne voulez que conserver les apparences, dit-il ave< naïveté, je suis prêt à...

— Ne conserver que les apparences! s'écria-t-ejle en Tinterrompant; mais quelles idées vous faites-vous donc de moi? Vous ai-je donné le moindre droit de penser que je puisse être à vous?

— Ah çà! de quoi parlons-nous donc ? demanda Montriveau.

— Mais, monsieur, vous m'effrayez... Non, pardon, merci, repritelle d'un ton froid, merci, Armand : vous m'avertissez à temp^

HISTOIRE DES TREIZE

à*uae imprudence bien involontaire, croyez-le, mon ami. Vous savez souffrir, dites-vous! Moi aussi, je saurai souffrir. Nous cesserons de nous voir; puis, quand l'un et l'autre nous aurons su recouvrer un peu de calme, eh bien, nous aviserons à nous arranger 00 bonheur approuvé par le monde. Je suis jeune, Armand, un homme sans délicatesse ferait faire bien des sottises et des étourderies à une femme de vingt-quatre ans. Mais, vous! vous serez mon ami, promettez-le-moi.

— La femme de vingt-quatre ans, répondit-il, sait calculer.

Il s'assit sur le divan du boudoir, et resta la tête appuyée dans ses mains.

— M'aimez-vous, madame? demanda-t-il en relevant la tête et lui montrant un visage plein de résolution. Dites hardiment oui ou non !

La duchesse fut plus épouvantée de cette interrogation qu'elle De l'aurait été d'une menace de mort, ruse vulgaire dont s'effrayent peu de femmes au xix^ siècle, en ne voyant plus les hommes porter Tépée au côté; mais n'y a-l-il pas des effets de cils, de sourcils, des contractions dans le regard, des tremblements de lèvres qui communiquent la terreur qu'ils expriment si vivement, si magnétiquement?

""Ah! dit-elle, si j'étais libre, si...

— Eh ! n'est-ce que votre mari qui nous gêne ? s'écria joyeuset&ent le général en se promenant à grands pas dans le boudoir. Ma chère Antoinette, je possède un pouvoir plus absolu que ne l'est œlui de l'autocrate de toutes les Russies. Je m'entends avec la btalité : je puis, socialement parlant, l'avancer ou la retarder à ma f^taisie, comme on fait d'une montre. Diriger la fatalité, dans i^otre machine politique, n'est-ce pas tout simplement en connaître

rouages? Dans peu, vous serez libre, souvenez-vous alors de ^tre promesse.

Armand, s'écria-t-elle, que voulez-vous dire? Grand Dieu! ^yez-vous que je puisse être le gain d'un crime? voulez-vous ma *iîort?Mais vous n'avez donc pas du tout de religion? Moi, je crains ^Q. Quoique M. de Langeais m'ait donné droit de le haïr, je ne lui souhaite aucun mal.

M. de Montriveau, qui battait machinalement la retraite avec ses

doigts sur le marbre de la cheminée, se contenta de regarder U duchesse d'un air calme.

— Mon ami, dit-elle en continuant, respectez^e. Il ne m*aimi pas, il n*est pas bien pour moi, mais j'ai des devoirs à rem[rin envers lui. Pour éviter les malheurs dont vous le menacez, que ne ferais-je pas? — Écoutez, reprit-elle après une pause, je ne voiv parlerai plus de séparation, vous viendrez ici comme par le passé, je vous donnerai toujours mon front à baiser; si je vous le refusais quelquefois, c'était pure coquetterie, en vérité. Mais enteadoD» nous, dit-elle en le voyant s'approcher. Vous me permettrez d'aog< monter le nombre de mes poursuivants, d'en recevoir dans la matinée encore plus que par le passé : je veux redoubler de légèreté, je veux vous traiter fort mal en apparence, feindre une rupture; vous viendrez un peu moins souvent; et puis, après...

En disant ces mots, elle se laissa prendre par la taille, parai sentir, ainsi pressée par Montriveau, le plaisir excessif que trouvent la plupart des femmes à cette pression, dans laquelle tous les piai sirs de l'amour semblent promis ; puis elle désirait sans doute k faire faire quelque confidence, car elle se haussa sur la pointe de: pieds pour apporter son front sous les lèvres brûlantes d'Armand

— Après, reprit Montriveau, vous ne me parlerez plus de votn mari : vous n'y devez plus penser.

Madame de Langeais garda le silence.

— Au moins, dit-elle après une pause expressive, vous ferez ton ce que je voudrai, sans gronder, sans être mauvais, dites, mo ami? N'avez-vous pas voulu m'effrayer? Allons, avouez-le !... vou êtes trop bon pour jamais concevoir de criminelles pensées. MaJ auriez-vous donc des secrets que je ne connusse point? Commex pouvez-vous donc maîtriser le sort?

— Au moment où vous confirmez le don que vous m'avez d& fait de votre cœur, je suis trop heureux pour bien savoir ce q«je vous répondrais. J'ai confiance en vous, Antoinette, je n'aurai : soupçons ni fausses jalousies. Mais, si le hasard vous rendait libc* nous sommes unis...

— Le hasard, Armand, dit-elle en faisant un de ces jolis gesft.^ de tête qui semblent pleins de choses et que ces sortes de femnm* jettent à la légère, comme une cantatrice joue avec sa voix. Le ]>i

HISTOIRE DBS TREIZE.

nsard, reprit-elle. Sachez-le bien : s'il arrivait, par votre faute, [vdqoe malheur à M. de Langeais, je ne serais jamais à vous.

Ils 86 séparèrent contents l'un et Tautre. La duchesse avait fait m pacte qui lui permettait de prouver au monde, par ses paroles it ses actions, que M. de Montriveau n'était point son amant. Quant i loi, la rusée se promettait bien de le lasser en ne lui accordant Tantres faveurs que celles surprises dans ces petites luttes dont Ue arrêtait le cours à son gré. Elle savait si joliment le lendemain éwoqaer les concessions consenties la veille, elle était si sérieuse- MDt déterminée à rester physiquement vertueuse, qu'elle ne voyait incoii danger pour elle à des préliminaires redoutables seulement sox fiemmes bien éprises. Enfin, une duchesse séparée de son mari Arail peu de chose à Tamour, en lui sacrifiant un mariage annulé lepois longtemps. De son côté, Montriveau, tout heureux d'obtenir a plus vague des promesses, et d'écarter à jamais les objections |a*aiie épouse puise dans la foi conjugale pour se refuser à l'amour, ("applaudissait d'avoir conquis encore un peu plus de terrain, kussi, pendant quelque temps, abusa-t-il des droits d'usufruit qui ni avaient été si difficilement octroyés. Plus enfant qu'il ne l'avait ^oiaia été, cet homme se laissait aller à tous les enfantillages qui [but du premier amour la fleur de la vie. Il redevenait petit en p^iandant et son âme et toutes les forces trompées que lui commu- [ûqoail sa passion sur les mains de cette femme, sur ses cheveux Uonds dont il baisait les boucles floconneuses, sur ce front éclatant qu'il voyait pun Inondée d'amour, vaincue par les effluves laagnétiques d'un sentiment si chaud, la duchesse hésitait à faire naître la querelle qui devait les séparer à jamais. Elle était plus bmme qu'elle ne le croyait, cette chétive créature, en essayant de Doodlier les exigences de la religion avec les vivaces émotions de vanité, avec les semblants de plaisir dont s'affolent les Parisiennes. Chaque dimanche, elle entendait la messe, ne manquait pas un oOce; puis, le soir, elle se plongeait dans les enivrantes voluptés que procurent des désirs sans cesse réprimés. AFmand et madame de Langeais ressemblaient à ces faquirs de l'Inde qui sont récompensés de leur chasteté par les tentations qu'elle leur donne. Peut- Btre aussi la duchesse avait-elle fini par résoudre l'amour dans œs caresses fraternelles, qui eussent paru sans doute innocentes VIIK it

à tout le monde, mais auxquelles les hardiesses de sa pensée pi talent d*exœssives dépravations. Comment expliquer autrement mystère incompréhensible de ses perpétuelles fluctuations? To les matins, elle se proposait de fermer sa porte au marquis de Me triveau; puis, tous les soirs, à Theure dite, elle se laissait chara par lui. Après une molle défense, elle se faisait moins méchanl sa conversation devenait douce, onçtueuse ; deux amants pouvii< seuls être ainsi. La duchesse déployait son esprit le plus scintillai ses coquetteries les plus entraînantes; puis, quand elle avait in Tâme et les sens de son amant, s'il la saisissait, elle voulait bi se laisser briser et tordre par lui, mais elle avait son nec-pita-ui de passion; et, quand il en arrivait là, elle se fâchait toujours maîtrisé par sa fougue, il faisait mine d'en franchir les barrièr Aucune femme n'ose se refuser sans motif à l'amour, rien n*est p naturel que d'y céder ; aussi madame de Langeais s'entoura*t-€ bientôt d'une seconde ligne de fortifications, plus diflicile à empor que ne l'avait été la première. Elle évoqua les terreurs de la n gion. Jamais le Père de l'Église le plus éloquent ne plaida mie la cause de Dieu; jamais les vengeances du Très-Haut ne fun mieux justifiées que par la voix de la duchesse. Elle n'employait phrases de sermon, ni amplifications de rhétorique. Non, elle an son pallios à elle. A la plus ardente supplique d'Armand, c répondait par un regard mouillé de larmes, par un geste qui [ gnait une affreuse plénitude de sentiments; elle le faisait taire lui demandant grâce; un mot de plus, elle ne voulait pas 1' tendre, elle succomberait, et la mort lui semblait préférable à bonheur criminel.

— N'est-ce donc rien que de désobéir à Dieu! lui disait-elle retrouvant une voix affaiblie par des combats intérieurs sur lesqu cette jolie comédienne paraissait prendre difficilement un em[ passager. Les hommes, la terre entière, je vous les sacriûei volontiers; mais vous êtes bien égoïste de me demander tout D avenir pour un moment de plaisir. Allons! voyons, n'étes-vous heureux? ajoutait-elle en lui tendant la main et se montrant à dans un négligé qui certes offrait à son amant des consolati dont il se payait toujours.

Si, pour retenir un homme dont l'ardente passion lui donnait <

HISTOIRE DES TREIZE

SfxiotioDS inaccoutumées, ou si, par faiblesse, elle se laissait ravir qi uelque baiser rapide, aussitôt elle feignait la peur, elle rougissait bannissait Armand de son canapé au moment où le canapé devenait dangereux pour elle.

— Vos plaisirs sont des péchés que j'expie, Armand ; ils me coùt^At des pénitences, des remords, s*écriait-elle.

Quand Montriveau se voyait à deux chaises de cette jupe aristocratique, il se prenait à blasphémer, il maugréait Dieu. La duchesse se fâchait alors.

«- Mais, mon ami, disait-elle sèchement, je ne comprends pas pourquoi vous refusez de croire en Dieu, car il est impossible de croire aux hommes. Taisez-vous, ne parlez pas ainsi; vous avez r^e trop grande pour épouser les sottises du libéralisme, qui a la IM'étention de tuer Dieu.

Les discussions théologiques et politiques lui servaient de douches pour calmer Montriveau, qui ne savait plus revenir à Tamour quand elle excitait sa colère, en le jetant à mille lieues de ce boadkûr dans les théories de l'absolutisme qu'elle défendait à m^veille. Peu de femmes osent être démocrates, elles sont alors trop ea contradiction avec leur despotisme en fait de sentiments. Mais souvent aussi le général secouait sa crinière, laissait la politique, grondait comme un lion, se battait les flancs, s'élançait sur sa proie, revenait terrible d'amour à sa maîtresse, incapable de porter longtemps son cœur et sa pensée en flagrance. Si cette femme se sentait piquée par une fantaisie assez incitante pour la comproiQettre, elle savait alors sortir de son boudoir : elle quittait Tair chargé de désirs qu'elle y respirait, venait dans son salon, s'y m^ tait au piano, chantait les airs les plus délicieux de la musiqoe ii^odeme» et trompait ainsi l'amour des sens, qui parfois ne lui iaisait pas grâce, mais qu'elle avait la force de vaincre. En ces moii^ents, elle était sublime aux yeux d'Armand : elle ne feignait pas, elle était vraie, et le pauvre amant se croyait aimé. Cette résistance ^olste la lui faisait prendre pour une sainte et vertueuse créature;, ^ il se résignait, et il parlait d'amour platonique, le général d'ar* ûUeriel Quand elle eut assez joué de la religion dans son intérêt Personnel, madame de Langeais en joua dans celui d'Armand : elle voulut le ramener à des sentiments chrétiens, elle lui refit le Génie

du christianisme à Tusage des militaires. Montriveau s'impatienU trouva son joug pesant. Ohl alors, par esprit de contradiction, ell lui cassa la tête de Dieu, pour voir si Dieu la débarrasserait d*u homme qui allait à son but avec une constance dont elle commei çait à s'effrayer. D'ailleurs, elle se plaisait à prolonger toute qui relie qui paraissait éterniser la lutte morale, après laquelle vena une lutte matérielle bien autrement dangereuse.

Mais, si l'opposition faite au nom des lois du mariage représeni Vèpoque civile de cette guerre sentimentale, celle-ci en constitiK rait Vépoqus religieuu, et elle eut, comme la précédente, une crii après laquelle sa rigueur devait décroître. Un soir, Armand, ven fortuitement de très-bonne beure, trouva M. Tabbé Gondrand, d recteur de la conscience de madame de Langeais, établi dans u fauteuil au coin de la cheminée, comme un homme en train d digérer son dîner et les jolis péchés de sa pénitente. La vue d cet homme au teint frais et reposé, dont le front était calme, I bouche ascétique, le regard malicieusement inquisiteur, qui aval dans son maintien une véritable noblesse ecclésiastique, et déji dans son vêtement le violet épiscopal, rembrunit singulièremeo le visage de Montriveau, qui ne salua personne et resta silendeui Sorti de son amour, le général ne manquait pas de tact : il devin; donc, en échangeant quelques regards avec le futur évêque, qui cet homme était le promoteur des diflQcultés dont s'armait pour lu Tamour de la duchesse. Qu'un ambitieux abbé bricolât et retint l bonheur d*un homme trempé comme l'était Montriveau, cett pensée bouillonna sur sa face, lui crispa les doigts, le fit lever marcher, piétiner; puis, quand il revenait à sa place, avec l'inten tion de faire un éclat, un seul regard de la duchesse suflSsait à h calmer. Madame de Langeais, nullement embarrassée du noi silence de son amant, par lequel toute autre femme eût été gênée continuait à converser fort spirituellement avec M. Gondrand sur 1; nécessité de rétablir la religion dans son ancienne splendeur. Elli exprimait mieux que ne le faisait l'abbé pourquoi l'Église devai être un pouvoir à la fois temporel et spirituel, et regrettait que 1; Chambre des pairs n'eût pas encore son banc des èvéques, commi la Chambre des lords avait le sien. Néanmoins Tabbé, sachant qm le carême lui permettrait de prendre sa revanche, céda la place ai

HISTOIRE DES TREIZE. 481

génénl et sortit. A peine la duchesse se leva-t-elle pour rendre à SCO directeur l'humble révérence qu'elle en reçut, tant elle était intriguée par l'attitude de Montriveau.

— Qu'avez-vous, mon ami?

— Mais j'ai votre abbé sur Testomac.

— Pourquoi ne preniez-vous pas un livre ? lui dit-elle sans se soucier d'être ou non entendue par Tabbé, qui fermait la porte.

Montriveau resta muet pendant un moment, car la duchesse accompagna ce mot d'un geste qui en relevait encore la profonde impertinence.

— Ma chère Antoinette, je vous remercie de donner à l'amour le pas sur l'Église; mais, de grâce, souffrez que je vous adresse ime question.

— Ah! vous m'interrogez. Je le veux bien, reprit-elle. N'étes- Tous pas mon ami? je puis, certes, vous montrer le fond de mon <œur, vous n'y verrez qu'une image.

— Parlez-vous à cet homme de notre amour?

— Il est mon confesseur.

— Sait-il que je vous aime?

— Monsieur de Montriveau, vous ne prétendez pas, je pense, pénétrer les secrets de ma confession?

— Ainsi cet homme connaît toutes nos querelles et mon amour pour vous?.,.

— Un homme, monsieur I dites Dieu.

— Dieu! Dieu! Je dois être seul dans votre cœur. Mais laissez Dieu tranquille là où il est, pour l'amour de lui et de moi. Madame, voas n'irez plus à confesse, ou...

— Ou? dit-elle en souriant.

— Ou je ne reviendrai plus ici.

— Partez, Armand. Adieu, adieu pour jamais.

Elle se leva et s'en alla dans son boudoir, sans jeter un seul re- S^rd à Montriveau, qui resta debout, la main appuyée sur une cbaise. Combien de temps resta-t-il ainsi, jamais il ne le sut lui- *ï^ôme. L'àme a le pouvoir inconnu d'étendre comme de resserrer l*«space.

Il ouvrit la porte du boudoir, il y faisait nuit. Une voii faible Afe^ût forte pour dire aigrement :

— Je n'ai pas sonné. D'ailleurs, pourquoi donc entrer sans ordre? Suzette, laissez-moi.

— Tu souffres donc? s*écria Montriveau.

— Levez-vous, monsieur, reprit-elle en sonnant, et sortez d'ici, au moins pour un moment.

— Madame la duchesse demande de la lumière, dit-il au valet :

de chambre, qui vint dans le boudoir y allumer des bougies.

Quand les deux amants furent seuls, madame de Langeais de — meura couchée sur son divan, muette, immobile, absolament^ comme si Montriveau n'eût pas été là.

— Chère, dit-il avec un accent de douleur et de bonté sublime» fai tort. Je ne te voudrais certes pas sans religion...

— Il est heureux, répliqua-t-elle sans le regarder et d'une voiiL dure, que vous reconnaissiez la nécessité de la conscience. Je vous remercie pour Dieu.

Ici, le général, abattu par Tinclémence de cette femme, qui savait devenir à volonté une étrangère ou une sœur pour lui, fit vers la porte un pas de désespoir, et allait l'abandonner à jamais sans lui dire un seul mot. Il souffrait, et la duchesse riait en elle-même des souffrances causées par une torture morale bien plus cruelle que ne Tétait jadis la torture judiciaire. Mais cet homme n'était pas maître de s'en aller. En toute espèce de crise, une femme est, en quelque sorte, grosse d'une certaine quantité de paroles; et, quand elle ne les a pas dites, elle éprouve la sensation que donne la vue d'une chose incomplète. Madame de Langeais, qui n'avait pas tout dit, reprit la parole :

— Nous n'avons pas les mêmes convictions, général, j'en suis peinée. Il serait affreux pour la femme de ne pas croire à une religion qui permet d'aimer au delà du tombeau. Je mets à part les sentiments chrétiens, vous ne les comprenez pas. Laissez-moi vous parler seulement des convenances. Voulez-vous interdire à une femme de la cour la sainte table, quand il est reçu de s'en approcher à Pâques? mais il faut pourtant bien savoir faire quelque chose pour son parti. Les libéraux ne tueront pas, malgré leur désir, le sentiment religieux. La religion sera toujours une nécessité politique. Vous chargeriez-vous de gouverner un peuple de raisonneurs? Napoléon ne Posait pas, il persécutait les idéologues.

HISTOIRE DES TREIZE

Pour empêcher les peuples de raisonner, il faut leur imposer des sentiments. Acceptons donc la religion catholique avec toutes ses conséquences. Si nous voulons que la France aille à la messe, ne devons-nous pas commencer par y aller nous-mêmes? La religion, Armand, est, vous le voyez, le lien des principes conservateurs qui permettent aux riches de vivre tranquilles. La religion est intimement liée à la propriété. Il est certes plus beau de conduire les peuples par des id^s morales que par des échafauds, comme au temps de la Terreur, seul moyen que votre détestable Révolution ait Inventé pour se faire obéir. Le prêtre et le roi, mais c'est vous, c'est moi, c'est la princesse, ma voisine; c'est, en un mot, tous les intérêts des honnêtes gens personnifiés. Allons, mon ami, veuillez donc être de votre parti, vous qui pourriez en devenir le Sylla, si vous aviez la moindre ambition. J'ignore la politique, moi, j'en raisonne par sentiment; mais j'en sais néanmoins assez pour deviner que la société serait renversée si l'on en faisait mettre à tout moment les bases en question...

— Si votre cour, si votre gouvernement pensent ainsi, vous me faites pitié, dit Montriveau. La Restauration, madame, doit se dire comme Catherine de Médicis, quand elle crut la bataille de Dreux perdue : « Eh bien, nous irons au prêche! » Or, 1815 est votre bataille de Dreux. Comme le trône de ce temps-là, vous l'avez gagnée en fait, mais perdue en droit. Le protestantisme politique est victorieux dans les esprits. Si vous ne voulez pas faire on édit de Nantes; ou si, le faisant, vous le révoquez; si vous êtes an jour atteints et convaincus de ne plus vouloir de la Charte, qui D'est qu'un gage donné au maintien des intérêts révolutionnaires, k Révolution se relèvera terrible, et ne vous donnera qu'un seul Coap; ce n'est pas elle qui sortira de France ; elle y est le sol même. Les hommes se laissent tuer, mais non les intérêts... Eh! mon Oieu, que nous font la France, le trône, la légitimité, le monde Entier? Ce sont des billevesées auprès de mon bonheur. Régnez, ^ioyez renversés, peu m'importe. Où suis-je donc?

— Mon ami, vous êtes dans le boudoir de madame la duchesse Langeais.

— Non, non, plus de duchesse, plus de Langeais, je suis près de Dde chère Antoinette!

m SCÈNES DE LÀ VIE PARISIENNE.

— Voulez-vous me faire le plaisir de rester où vous ôtes« dit-elle en riant et en le repoussant, mais sans violence.

— Vous ne m'avez donc jamais aimé? dit-il avec une rage qui jaillit de ses yeux par des éclairs.

— Non, mon ami.

Ce non valait un oui.

— Je suis un grand sot, ût-il en baisant la main de cette terrible reine redevenue femme. — Antoinette, reprit-il en sfappayanl la tête sur ses pieds, tu es trop chastement tendre pour dire dos bonheurs à qui que ce soit au monde.

— Ah ! vous êtes un grand fou, dit-elle en se levant par un mouvement gracieux, quoique vif.

Et, sans ajouter une parole, elle courut dans le salon.

— Qu'a-t-elle donc! demanda le général, qui ne savait pas deviner la puissance des commotions que sa tête brûlante avait électriquement communiquées des pieds à la téte de sa maltresse.

Au moment où il arrivait furieux dans le salon, il y entendit de célestes accords. La duchesse était à son piano. Les hommes de science ou de poésie, qui peuvent à la fois comprendre et jouir sans que la réflexion nuise à leurs plaisirs, sentent que l'alphabet et la phraséologie musicale sont les instruments intimes du musicien, comme le bois ou le cuivre sont ceux de l'exécutant. Pour eux, il existe une musique à part au fond de la double expression de ce sensuel langage des âmes. Andiamo mio ben peut arracher des larmes de joie ou faire rire de pitié, selon la cantatrice. Souvent, çà et là, dans le monde, une jeune ûUe expirant sous le poids d'une peine inconnue, un homme dont Tâme vibre sous les pincements d'une passion, prennent un thème musical et s'entendent avec le ciel, ou se parlent à eux-mêmes dans quelque sublime mélodie, espèce de poëme perdu. Or, le général écoutait en ce moment une de ces poésies inconnues autant que peut Têtre la plainte solitaire d'un oiseau mort sans compagne dans une forêt vierge.

— Mon Dieu, que jouez-vous donc là? dit-il d'une voix émue.

— Le prélude d'une romance appelée, je crois, Fleuve du Tage.

— Je ne savais pas ce que pouvait être une musique de piano, reprit-il.

HISTOIRE DES TREIZE

— Ehl mon ami, dit-elle en loi jetant pour la première fois on regard de femme amourease, vous ne savez pas non plus que je vous aime, que vous me fûtes horriblement souffrir, et qu'il faut bien que je me plaigne sans trop me faire comprendre ; autrement, je serais à vous... Mais vous ne voyez rien.

— Et vous ne voulez pas me rendre heureux!

— Armand, je mourrais de douleur le lendemain.

Le général sortit brusquement; mais, quand il se trouva dans la me, il essuya deux larmes qu'il avait eu la force de contenir dans ses yeux.

La religion dura trois mois. Ce terme expiré, la duchesse, en- Buyée de ses redites, livra Dieu pieds et poings liés à son amant. Peut-être craignait-elle, à force de parler éternité, de perpétuer rameur du général en ce monde et dans l'autre. Pour Thonneur de cette femme, il est nécessaire de la croire vierge, même de cœur; autrement, elle serait trop horrible. Encore bien loin de cet âge où mutuellement l'homme et la femme se trouvent trop près de Tavenir pour perdre du temps et se chicaner leurs jouissances, elle en était, sans doute, non pas à son premier amour, mais à ses premiers plaisirs. Faute de pouvoir comparer le bien au mal, faute de souffrances qui lui eussent appris la valeur des trésors jetés à ses pieds, elle s'en jouait. Ne connaissant pas les éclatantes délices delà lumière, elle se complaisait à rester dans les ténèbres. Armand, qui commençait à entrevoir cette bizarre situation, espérait dans la première parole de la nature. 11 pensait, tous les soirs, en sortant de chez madame de Langeais, qu'une femme n'acceptait pas pendant sept mois les soins d'un homme et les preuves d'amour les plus tendres, les plus délicates, ne s'abandonnait pas aux exigences saperfidelles d'une passion pour la tromper en un moment, et il attendait patiemment la saison du soleil, ne doutant pas qu'il n'en recueillit les fruits dans leur primeur. Il avait parfaitement conçu 1^ scrupules de la femme mariée et les scrupules religieux. Il était inâme joyeux de ces combats. Il trouvait la duchesse pudique là où elle n'était qu'horriblement coquette; et il ne l'aurait pas voulue autrement. Il aimait donc à lui voir inventer des obstacles; i^'eo triomphait-il pas graduellement? Et chaque triomphe n'aug- Q^eatait-il pas la faible somme des privautés amoureuses longtemps

défeodaes, pois concédées par elle avec tous les semblants de ramonr? Mais il avait si bien dégusté les menues et [«rogressives conquêtes dont se repaissent les amants timides, qu'elles étaient devenues des habitudes pour lui. En fait d^obstades, il n'avait donc plus que ses propres terreurs à vaincre; car il ne voyait plus à son bonheur d'autre empêchement que les caprices de celle qui se laissait appeler Anioineue. 11 résolut alors de vouloir plus, de vouloir tout. Embarrassé comme un amant jeune encore qui n'ose pas croire à l'abaissement de son idole, 11 hésita longtemps, et connut ces terribles réactions de cœur, ces volontés bien arrêtées qu'un mot anéantit, ces décisions prises qui expirent au seuil d'une porte. Il se méprisait de ne pas avoir la force de dire un mot, et ne le disait pas. Néanmoins, un soir, il procéda par une sombre mélancolie à la demande farouche de ses droits illégalement légitimes. La duchesse n'attendit pas la requête de son esclave pour en devi* ner le désir. Un désir d'homme est-il jamais secret? Les femmes n'ont-elles pas toutes la science infuse de certains bouleversements de physionomie?

— Eh quoi! voulez-vous cesser d'être mon ami? dit-elle en l'interrompant au premier mot et lui jetant des regards embellis par une divine rougeur qui coula comme un sang nouveau sur son teint diaphane. Pour me récompenser de mes générosité, vous voulez me déshonorer. Réfléchissez donc un peu. Moi, f ai beaucoup réfléchi; je pense toujours à noiis. 11 existe une probité de femme à laquelle nous ne devons pas plus manquer que vous ne devez faillir à l'honneur. Moi, je ne sais pas tromper. Si je suis à vous, je ne pourrai plus être en aucune manière la femme de M. de Langeais. Vous exigez donc le sacriûce de ma position, de mon rang, de ma vie, pour un douteux amour qui n'a pas eu sept mois de patience. Comment! déjà vous voudriez me ravir la libre disposition de moimême? Non, non, ne me parlez plus ainsi. Non, ne me dites rien. Je ne veux pas, je ne peux pas vous entendre.

Là, madame de Langeais prit sa coiffure à deux mains pour reporter en arrière les touffes de boucles qui lui échauffaient le from, et parut très-animée.

— Vous venez chez une faible créature avec des calculs bien arrêtés, en vous disant : « Elle me parlera de son mari pendant un

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certain temps, puis de Dieu, puis des suites inévitables de Tamour; mais j'userai, j'abuserai de rinfluence que j'aurai conquise; je me rendrai nécessaire; j'aurai pour moi les liens de l'habitude, les arrangements tout faits par le public ; enfin, quand le monde aura fini par accepter notre liaison, je serai le maître de cette femme. » Soyez franc, ce sont là vos pensées... Ah I vous calculez, et vous dites aimer, fi! Vous êtes amoureux, ah I je le crois bien! Vous me désirez, et vous voulez m'avoir pour maîtresse, voilà tout. Eh bien, non, la duchesse de Langeais ne descendra pas jusque-là. Que de naïves bourgeoises soient les dupes de vos faussetés; moi, je ne le serai jamais. Rien ne m'assure de votre amour. Vous me parlez de ma beauté, je puis devenir laide en six mois, comme la chère princesse, ma voisine. Vous êtes ravi de mon esprit, de ma grâce ; mon Dieu, vous vous y accoutumerez comme vous vous accoutumeriez au plaisir. Ne vous êtes-vous pas habitué depuis quelques mois aux faveurs que j'ai eu la faiblesse de vous accorder? Quand je serai perdue, un jour, vous ne me donnerez d'autre raison de votre changement que le mot décisif : a Je n'aime plus. » Bang, fortune, honneur, toute la duchesse de Langeais se sera engloutie dans une espérance trompée. J'aurai des enfants qui attesteront ma honte, et.. . Mais, reprit-elle en laissant échapper On geste d'impatience, je suis trop bonne de vous expliquer ce que, Vous savez mieux que moi. Allons, restons-en là. Je suis trop heureuse de pouvoir encore briser les liens que vous croyez si forts. Y a--t-il donc quelque chose de si héroïque à être venu à Thôtel de Langeais passer tous les soirs quelques instants auprès d'une femme dont le babil vous plaisait, de laquelle vous vous amusiez comme (i'*ua joujou? Mais quelques jeunes fats arrivent chez moi, de trois lieures à cinq heures, aussi régulièrement que vous venez le soir. Ceux-là sont donc bien généreux. Je me moque d'eux, ils supportent assez tranquillement mes boutades, mes impertinences, et me font rire; tandis que, vous à qui j'accorde les plus précieux trésors mon âme, vous voulez me perdre, et me causez mille ennuis, ^ïaisez-vous, assez, assez, dit-elle en le voyant près de parler, vous Oi^avez ni cœur, ni âme, ni délicatesse. Je sais ce que vous voulez nae dire. Eh bien, oui. J'aime mieux passer à vos yeux pour une femme froide, insensible, sans dévouement, sans cœur même, que

de passer aux yeux du monde pour une femme ordinaire, que d'être condamnée à des pdnes éternelles après avoir été condamnée à vos prétendus plaisirs, qui vous lasseront certainement. Votre ég(Âste amour ne vaut pas tant de sacrifices...

Ces paroles représentent imparfaitement celles que fredonna la duchesse avec la vive prolixité d'une serinette. Certes, elle put parler longtemps, le pauvre Armand n'opposait pour toute réponse à ce torrent de notes flûtées qu'un silence plein de sentiments horribles. Pour la première fois, il entrevoyait la coquetterie de cette femme, et devinait instinctivement que l'amour dévoué, l'amour partagé ne calculait pas, ne raisonnait pas ainsi chez une femme vraie. Puis il éprouvait une sorte de honte en se souvenant d*avoir involontairement fait les calculs dont les odieuses pensées lui étaient reprochées. Puis, en s'examinant avec une bonne foi tout angélique, il ne trouvait que de l'égolsme dans ses paroles, dans ses idées, dans ses réponses conçues et non exprimées. Il se donna tort, et, dans son désespoir, il eut l'envie de se précipiter par la fenêtre. Le moi le tuait. Que dire, en effet, à une femme qui ne croit pas à l'amour? a Laissez-moi vous prouver combien je vous aime. » Toujours moi. Montriveau ne savait pas, comme en ces sortes de circonstances le savent les héros de boudoir, imiter le rude logicien marchant devant les pyrrhoniens, qui niaient le mouvement. Cet homme audacieux manquait précisément de l'audace habituelle aux amants qui connaissent les formules de l'algèbre féminine. Si tant de femmes, et même les plus vertueuses, sont la proie des gens habiles en amour auxquels le vulgaire donne un méchant nom, peut-être est-ce parce qu'ils sont de grands prour veurs, et que l'amour veut, malgré sa délicieuse poésie de sentiment, un peu plus de géométrie qu'on ne le pense. Or, la duchesse et Montriveau se ressemblaient en ce point, qu'ils étaient également inexperts en amour. Elle en connaissait très-peu la théorie, elle en ignorait la pratique, ne sentait rien et réfléchissait à tout. Montriveau connaissait peu de pratique, ignorait la théorie, et sentait trop pour réfléchir. Tous deux subissaient donc le malheur de cette situation bizarre. En ce moment suprême, ses myriades de pensées pouvaient se réduire à celle-ci : « Laissez-vous posséder. » Phrase horriblement égoïste pour une femme chez qui ces mots

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D^^ypoitaient aucun souvenir et ne réveillaient aucune image. Néanmoins, il fallait répondre. Quoiqu'il eût le sang fouetté par ces petites phrases en forme de flèches, bien aiguës, bien froides, bien acérées, décochées coup sur coup, Montriveau devait aussi cacher sa rage, pour ne pas tout perdre par une extravagance.

— Madame la duchesse, je suis au désespoir que Dieu n*ait pas inventé pour la femme une autre façon de confirmer le 4on de son cœur que d'y ajouter celui de sa personne. Le haut prix que vous attachez à vous-même me montre que je ne dois pas en attacher un moindre. Si vous me donnez votre àme et tous vos sentiments, comme vous me le dites, qu'importe donc le reste? D'ailleurs, si mon bonheur vous est un si pénible sacrifice, n'en parlons plus. Seulement, vous pardonnerez à un homme de cœur de se trouver humilié en se voyant pris pour un épagneuL

Le ton de cette dernière phrase eût peut-être effrayé d'autres femmes; mais, quand une des porte-jupes s'est mise au-dessus de tout en se laissant diviniser, aucun pouvoir ici-bas n'est orgueilleux comme elle sait être orgueilleuse.

— Monsieur le marquis, je suis au désespoir que Dieu n*ait pas inventé pour l'homme une plus noble façon de conûrmer le don de %on cœur que la manifestation de désirs prodigieusement vulgaires.

en donnant notre personne, nous devenons esclaves, un homme ^e s^engage à rien en nous acceptant. Qui m'assurera que je serai Majeurs aimée? L'amour que je déploierais à tout moment pour >rous mieux attacher à moi serait peut-être une raison d'être abandonnée. Je ne veux pas faire une seconde édition de madame de fieauséant. Sait-on jamais ce qui vous retient près de nous? Notre oonstante froideur est le secret de la constante passion de quelcjues-uns d'entre vous ; à d'autres, il faut un dévouement perpétuel, cine adoration de tous les moments; à ceux-ci, la douceur; à ceuxlà, le despotisme. Aucune femme n'a encore pu bien déchiffrer vos ^^œurs.

Il y eut une pause, après laquelle elle changea de ton.

— Enûn, mon ami, vous ne pouvez pas empêcher une femme ^Se trembler à cette question : « Serai-je aimée toujours? » Quelque ^Xures qu'elles soient, mes paroles me sont dictées par la crainte de ^vous perdre. Mon Dieu! ce n'est pas moi, cher» qui parle, c*est la

raison; et comment s*en trouve*t-il chez une personne aussi folle que je le suis? En vérité, je n'en sais rien.

Entendre cette réponse commencée par la plus déchirante ironie, èt terminée par les accents les plus mélodieux dont une femme se soit servie pour peindre Tamour dans son ingénuité, n'était-ce pas aller en un moment du martyre au ciel? Montriveau pàtit, et tomba pour la première fois de sa vie aux genoux d'une femme. Il baisa le bas de la robe de la duchesse, les pieds, les genoux; mais, pour Thonneur du faubourg Saint-Germain, il est nécessaire de ne pas révéler les mystères de ses boudoirs, où Ton voulait tout de l'amour, moins ce qui pouvait attester l'amour.

— Chère Antoinette, s'écria Montriveau dans le délire où le plongea l'entier abandon de la duchesse, qui se crut généreuse en se laissant adorer; oui, tu as raison, je ne veux pas que tu conserves de doutes. En ce moment, je tremble aussi d'être quitté par range de ma vie, et je voudrais inventer pour nous des liens indissolubles.

— Ah I dit-elle tout bas, tu vois, j'ai donc raison.

— Laisse-moi finir, reprit Armand, je vais d'un seul mot dissiper toutes tes craintes. Écoute, si je t'abandonnais, je mériterais mille morts. Sois toute à moi, je te donnerai le droit de me tuer si je te trahissais. J'écrirai moi-niême une lettre par laquelle je déclarerai certains motifs qui mé contraindraient à me tuer; enfin, j'y mettrai mes dernières dispositions. Tu posséderas ce testament qui légitimerait ma mort, et poulrras ainsi te venger sans avoir rien à craindre de Dieu ni des hommes.

— Ai-je besoin de cette lettré?* Si j'avais perdu ton amour, que me ferait la vie? Si je voulais te tuer, ne saurais-je pas te suivre? Non, je te remercie de l'idée, mais je ne veux pas de la lettre. Ne pourrais-je pas croire que tu m'es fidèle par crainte, ou le danger d'une infidélité ne pourrait-il pas être un attrait pour celui qui livre ainsi sa vie? Armand, ce que je demande est seul difficile à faire.

— Et que veux-tu donc?

— Ton obéissance et ma liberté.

— Mon Dieu, s'écria-t-il, je suis comme un enfant.

— Un enfant volontaire et bien gâté, dit-elle en caressant l'épaisse

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chevelure de cette tête qu'elle garda sur ses genoux. Oh I oui, bien plus aimé qu'il ne le croit, et cependant bien désobéissant. Pourquoi ne pas rester ainsi? pourquoi ne pas ine sacrifier des désirs qui m'offensent? pourquoi ne pas accepter ce que j'accorde, si c*est tout ce que je puis honnêtement octroyer? N'étes-vous donc pas heureux?

— Oh I oui, dit-il, je suis heureux quand je n*ai point de doutes. Antoinette, en amour, douter, n'est-ce pas mourir?

Et il se montra tout à coup ce qu'il était et ce que sont tous les hommes sous le feu des désirs, éloquent, insinuant. Après avoir goûté les plaisirs permis sans doute par un secret et jésuitique ukase, la duchesse éprouva ces émotions cérébrales dont Thabitude lui avait rendu Tamour d'Armand nécessaire autant que Tétaient le monde, le bal et l'Opéra. Se voir adorée par un homme doQt la supériorité, le caractère, inspirent de l'effroi ; en faire un enfant; jouer, comme Poppée, avec un Néron : beaucoup de femmes, comme firent les épouses de Henri YUI, ont payé ce périlleux bonheur de tout le sang de leurs veines. £h bien, pressentiment bizarre! en lui livrant les jolis cheveux blanchement blonds dans lesquels il aimait à promener ses doigts, en sentant la petite main de cet homme vraiment grand la presser, en jouant elle-même avec les touffes noires de sa chevelure, dans ce boudoir où elle régnait, la duchesse se disait :

— Cet homme est capable de me tuer, s'il s'aperçoit que je m'amuse de lui.

M. de Montriveau resta jusqu'à deux heures du matin près de sa niaitresse, qui, dés ce moment, ne lui parut plus ni une duchesse, ni une Navarreins : Antoinette avait poussé le déguisement jusqu'à paraître fenmie. Pendant cette délicieuse soirée, la plus douce préface que jamais Parisienne ait faite pour ce que le monde appelle ^ faute, il fut permis au général doxvoir en elle, malgré les minauderies d'une pudeur jouée, toute la beauté des jeunes filles. Il put penser avec quelque raison que tant de querelles capricieuses formaient des voiles avec lesquels une âme céleste s'était vêtue, ^ qu'il fallait lever un à un, comme ceux dont elle enveloppait son adorable personne. La duchesse fut pour lui la plus naïve, la plus ingénue des maîtresses, et il en fit la femme de son choix; il s'en

4fS SCÈNES DB LA VIB PARISIENNE.

alla tout beureuï de Tavoir enfin amenée à lui donner tant de gages d'amour, qu'il lui semblait impossible de ne pas être désormais, pour elle, un époux secret dont le choix était approuvé par Dieu. Dans cette pensée, avec la candeur de ceux qui sentent toutes les obligations de Tamour en en savourant les plaisirs, Armand revint chez lui lentement. Il suivit les quais, afin de voir le plus grand espace possible de del, il voulait élargir le firmament et la nature en se trouvant le cœur agrandi. Ses poumons lui paraissaient aspirer plus d*air qu'ils n'en prenaient la veille. En marchant, il s'interrogeait, et se promettait d'aimer si religieusement cette femme, qu'elle pût trouver tous les jours une absolution de ses fautes sociales dans un constant bonheur. Douces agitations d'une vie pleine! Les hommes qui ont assez de force pour teindre leur àme d'un sentiment unique ressentent des jouissances infinies en contemplant par échappées toute ude vie incessamment ardente, comme certains religieux pouvaient comtempler la lumière divine dans leurs extases. Sans cette croyance en sa perpétuité, Tamour ne serait rien; la constance le grandit. Ce fut ainsi qu'en s'en allant en proie à son bonheur, Montriveau comprenait la passion.

— Nous sommes donc l'un à l'autre à jamais!

Cette pensée était pour cet homme un talisman qui réalisait les vœux de sa vie. 11 ne se demandait pas si la duchesse changerait, si cet amour durerait; non, il avait la foi, cette verta sans laquelle il n'y a pas d'avenir chrétien, mais qui, peut-être, est encore plus nécessaire aux sociétés. Pour la première fois, il concevait la vie par les sentiments, lui qui n'avait encore vécu que par Faction la plus exorbitante des forces humaines, le dévouement quasi corporel du soldat.

Le lendemain, M. de Montriveau se dirigea de bonne heure vers le faubourg Saint-Germain. Il avait un rendez-vous dans une maison voisine de l'hôtel de Langeais, où, quand ses affaii^ furent faites, il alla comme on va chez soi. Le général marchait alors de compagnie avec un homme pour lequel il paraissait avoir une sorià d'aversion quand il le rencontrait dans les salons. Cet homme était le marquis de Ronquerolles, dont la réputation devint si grande dans les boudoirs de Paris; homme d'esprit, de talent, homme de courage surtout, et qui donnait le ton à toute la jeunesse de Paris ;

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OD galant homme dont les succès et l'expérience étaient également enviés, et auquel ne manquaient ni la fortune ni la naissance , qui ajoutent à Paris tant de lustre aux qualités des gens à la mode.

— Où vas-tu? dit M. de Ronquerolles à Montriveau.

— Chez madame de Langeais.

— Àhl c'est vrai, j'oubliais que tu t'es laissé jM^endre à sa glu. Tu perds chez elle un amour que tu pourrais bien mieux employer ailleurs. J'avais à te donner dans la banque dix femmes qui valent mille fois mieux que cette courtisane titrée, qui fait avec sa tête ce que d'autres femmes plus franches font...

— Que dis-tu là, mon cher? dit Armand en interrompant Ronquerolles, la duchesse est un ange de candeur.

Ronquerolles se prit à rire.

— Puisque tu en es là, mon cher, dit-il, je dois t'éclairer. Un seul mot! entre nous, il est sans conséquence. La duchesse t'apptrtient-elle? En ce cas, je n'aurai rien à dire. Allons, fais-moi tes confidences. 11 s'agit de ne pas perdre ton temps à gfeffer ta belle âme sur une nature ingrate qui doit laisser avorter les espérances de ta culture.

Quand Armand eut naïvement fait une espèce d'état de situation dans lequel il mentionna minutieusement les droits qu'il avait si péniblement obtenus, Ronquerolles partit d'un éclat de rire si cruel, qu'à tout autre il aurait coûté la vie. Mais, à voir de quelle manière ces deux êtres se regardaient et se parlaient seuls au coin d'un mur, aussi loin des hommes qu'ils eussent pu l'être au milieu d*an désert, il était facile de présumer qu'une amitié sans bornes les unissait et qu'aucun intérêt humain ne pouvait les brouiller.

— Mon cher Armand, pourquoi ne m'as-tu pas dit que tu t'emttarrassais de la duchesse? je t'aurais donné quelques conseils qui t^auraient fait mener à bien cette intrigue. Apprends d'abord que il^QS femmes de notre faubourg aiment, comme toutes les autres, à baigner dans l'amour ; mais elles veulent posséder sans être (Possédées. Elles ont transigé avec la nature. La jurisprudence de paroisse leur a presque tout permis, moins le péché positif. Les Ek-iandises dont te régale ta jolie duchesse sont des péchés véniels cSont elle se lave dans les eaux de la pénitence. Mais, si tu avais II* impeninence de vouloir sérieusement le grand péché mortel vm. 43

auquel tu dois naturellement attacher la plus haute importance, ta verrais avec quel profond dédain la porte du boudoir et celle de l'hôtel te seraient incontinent fermées. La tendre Antoinette aurait tout oublié, tu serais moins que zéro pour elle. Tes baisers, mon cher ami, seraient essuyés avec Tindifférence qu'une femme met aux choses de sa toilette. La duchesse épongerait Tamour sur ses joues comme elle en ôte le rouge. Nous connaissons ces sortes de femmes, la Parisienne pure. As-tu jamais vu dans les rues une grisette trottant menu? sa tête vaut un tableau : joli bonnet, joues fraîches, cheveux coquets, fin sourire, le reste est à peine soigné. N^en estce pas bien le portrait? Voilà la Parisienne, elle sait que sa tête seule sera vue ; à sa tête, tous les soins, les parures, les vanités. Eh bien, ta duchesse est tout tête, elle ne sent que par sa tête, elle a un cœur dans la tête, une voix de tête, elle est friande par la tête. Nous nommons cette pauvre chose une Lais intellectuelle. Tu es joué comme un enfant. Si tu en doutes, tu en auras la preuve ce soir, ce matin, à l'instant. Monte chez elle, essaye de demander, de vouloir impérieusement ce que Ton te refuse ; quand même tu t*y prendrais comme feu le maréchal de Richelieu, néant au placet.

Armand était hébété.

— La désires-tu au point d'en être devenu sot ?

— Je la veux à tout prix! s'écria Montriveau désespéré.

— Eh bien, écoute. Sois aussi implacable qu'elle le sera ; tâche de r humilier, de piquer sa vanité, d'intéresser non pas le cœur, non pas l'âme, mais les nerfs et U lymphe de cette femme à la fois nerveuse et lymphatique. Si tu peux lui faire naître un désir, tu es sauvé. Mais quitte tes belles idées d'enfant. Si, l'ayant pressée dans tes serres d'aigle, tu cèdes, si tu recules, si l'un de tes sourcils remue, si elle croit pouvoir encore te dominer, elle glissera de tes griffes comme un poisson et s'échappera pour ne plus se laisser prendre. Sois inflexible comme la loi. N'aie pas plus de charité que n'en a le bourreau. Frappe. Quand tu auras frappé, frappe encore. Frappe toujours, comme si tu donnais le knout. Les duchesses sont dures, mon cher Armand, et ces natures de femmes ne s'amollissent que sous les coups; la souffrance leur donne un cœur, et c'est œuvre de charité que de les frapper. Frappe donc sans cesse. Ahl

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quand la douleur aura bien attendri ces nerfs, ramolli ces fibres que tu crois douces et molles ; fait battre un cœur sec, qui, à ce jeu, reprendra de l'élasticité ; quand la cervelle aura cédé, la passion entrera peut-être dans les ressorts métalliques de cette machine à larmes, à manières, à évanouissements, à phrases fondantes; et tu verras le plus magnifique des incendies, si toutefois la cheminée prend feu. Ce système d'acier femelle aura le rouge do fer dans la forge I une chaleur plus durable que toute autre, et cette incandescence deviendra peut-être de l'amour. Néanmoins, feo doute. Puis la duchesse vaut-elle tant de peines? Entre nous, elle aurait besoin d'être préalablement formée par un homme comme moi, j'en ferais une femme charmante, elle a de la race ; tandis qu'à vous deux, vous en resterez à TA B C de l'amour. Mais ta aimes, et tu ne partagerais pas en ce moment mes idées sur cette matière. — Bien du plaisir, mes enfants, ajouta Ronquerolles en riant et après une pause. Je me suis prononcé, moi, en faveur des femmes faciles ; au moins, elles sont tendres, elles aiment au naturel, et non avec les assaisonnements sociaux. Mon pauvre garçon, une femme qui se chicane, qui ne veut qu'inspirer de l'amour? eh! mais il faut en avoir une comme on a un cheval de luxe ; voir, dans le combat du confessionnal contre le canapé, ou du blanc contre le noir, de la reine contre le fou, des scrupules contre le plaisir, une partie d'échecs fort divertissante à jouer. Un homme tant soit peu roué, qui sait le jeu, donne le mat en trois coups, à volonté. Si j'entreprenais une femme de ce genre, je me donnerais pour but de...

Il dit un mot à l'oreille d'Armand et le quitta brusquement pour ne pas entendre de réponse.

Quant à Montriveau, d'un bond il sauta dans la cour de l'hôfel de Langeais, monta chez la duchesse : et, sans se faire annoncer, il entra chez elle, dans sa chambre à coucher.

— Mais cela ne se f^t pas, dit-elle en croisant à la hâte son peignoir ; Armand, vous êtes un homme abominable. Allons, laissezi&oi, je vous prie. Sortez, sortez donc. Attendez-moi dans le salon. Allez.

— Cher ange, lui dit- il, un époux n'a-t-il donc aucun privilège?

— Mais c'est d'un goût détestable, monsieur, soit à un époux, soit à un mari, de surprendre ainsi sa femme.

Il vint à elle, la prit, la serra dans ses bras :

— Pardonne, ma chère Antoinette, mais mille soupçons mauvais me travaillent le cœur.

— Des soupçons, fi!... ahl fi, fi donc!

— Des soupçons presque justifiés. Si tu m'aimais, me ferais-tu cette querelle? N'aurais-tu pas été contente de me voir? n'aurais-tu pas senti je ne sais quel mouvement au cœur? Mais, moi qui ne suis pas femme, j'éprouve des tressaillements intimes au seul son de ta voix. L'envie de te sauter au cou m'a souvent pris au milieu d'un bal.

— Âh ! si vous avez des soupçons tant que je ne vous aurai pas sauté au cou devant tout le monde, je crois que je serai soupçonnée pendant toute ma vie ; mais, auprès de vous, Othello n'est qu'un enfant I

— Ah! dit-il avec désespoir, je ne suis pas aimé...

— Du moins, en ce moment, convenez que vous n'êtes pas aimable.

— J'en suis donc encore à vous plaire?

— Ah! je le crois. Allons, dit-elle d'un petit air impératif, sortez, laissez-moi. Je ne suis pas comme vous, moi : je veux toujours vous plaire...

Jamais aucune femme ne sut mieux que madame de Langeais mettre tant de grâce dans son impertinence ; et n'est-ce pas en doubler l'effet? n'est-ce pas à rendre furieux l'homme le plus froid? En ce moment, ses yeux, le son de sa voix, son attitude, attestèrent une sorte de liberté parfaite qui n'est jamais chez la femme aimante, quand elle se trouve en présence de celui dont la seule vue doit la faire palpiter. Déniaisé par les avis du marquis de Ronquerolles, encore aidé par cette rapide intussusception dont sont doués momentanément les êtres les moins sagaces par la passion, mais qui se trouve si complète chez les hommes forts, Armand devina la terrible vérité que trahissait l'aisance de la duchesse, et son cœur se gonfla d'un orage comme un lac prêt à se soulever.

— Si tu disais vrai hier, sois à moi, ma chère Antoinette, s'écriat-ii, je veux...

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— D*abord, dit-elle en le repoussant avec force et calme, lorsqu'elle le vit s'avancer, ne me compromettez pas. Ma femme de chambre pourrait vous entendre. Respectez-moi, je vous prie. Voire familiarité est très-bonne, le soir, dans mon boudoir; mais ici, point. Puis que signifie votre « Je veux » ? Je veux! Personne ne m*a dit encore ce mot. 11 me semble très-ridicule, parfaitement ridicule.

— Vous ne me céderiez rien sur ce point? dit-il.

— Âh! vous nommez un point la libre disposition de nousmêmes : un point très-capital, en effet; et vous me permettrez dctre, en ce point, tout à fait la maîtresse.

— Et si, me fiant en vos promesses, je l'exigeais?

— Âh ! vous me prouveriez que j'aurais eu le plus grand tort de voos faire la plus légère promesse, je ne serais pas assez sotte pour la t^Qir, et je vous prierais de me laisser tranquille.

Le général pâlit, voulut s'élancer; madame de Langeais sonna, la femme de chambre parut, et, en souriant avec une grâce moqueuse, la duchesse dit à Armand :

— Ayez la bonté de revenir quand je serai visible. Montriveau sentit alors la dureté de cette femme froide et

tranchante autant que l'acier, elle était écrasante de mépris. £n on moment , elle avait brisé des liens qui n'étaient forts que pour son amant. La duchesse avait lu sur le front d'Armand les exigences secrètes de cette visite, et avait jugé que l'instant était venu de faire sentir à ce soldat impérial que les duchesses pouvaient bien se prêter à l'amour, mais ne s'y donnaient pas, et que W conquête était plus difiicile à faire que ne l'avait été celle de Iturope.

— Madame, dit Armand, je n'ai pas le temps d'attendre. Je suis, voos l'avez dit vous-même, un enfant gâté. Quand je voudrai sérieusement ce dont nous parlions tout à l'heure, je l'aurai.

— Vous l'aurez? dit-elle d'un air de hauteur auquel se mêla quelque surprise.

— Je l'aurai.

— Ah ! vous me feriez bien plaisir de le vouloir. Pour la curio- ^té du fait, je serais charmée de savoir comment vous vous y pren* driez...

— Je suis enchanté, répondit Montriveau en riant de façon à effrayer la duchesse, de mettre un intérêt dans votre existence. He permettez-vous de venir vous chercher pour aller au bal ce soir!

— Je vous rends mille grâces, M. de Marsay vous a prévenu, j*ai promis.

Montriveau salua gravement et se retira.

— Ronquerolles a donc raison , pensa-t-il, nous allons jouei maintenant une partie d'échecs.

Dès lors, il cacha ses émotions sous un calme complet. Aucoo homme n'est assez fort pour pouvoir supporter ces changements, qui font passer rapidement Tâme du plus grand bien à des malhenn suprêmes. N'avait-il donc aperçu la vie heureuse que pour mieoi sentir le vide de son existence précédente? Ce fut un terrible orage; mais il savait souffrir, et reçut Passant de ses pensées tamnltueuses comme un rocher de granit reçoit les lames de rOoéai courroucé.

— Je n'ai rien pu lui dire; en sa présence, je n'ai plus d'esprit Elle ne sait pas à quel point elle est vile et méprisable. PersoiUM n'a osé mettre cette créature en face d'elle-même. Elle a san2 doute joué bien des hommes, je les vengerai tous.

Pour la première fois peut-être, dans un cœur d'homme, ramcoi et la vengeance se mêlèrent si également, qu'il était impossible l Montriveau lui-même de savoir qui de l'amour, qui de la ven* geance l'emporterait. Il se trouva le soir même au bal où devaii être la duchesse de Langeais, et désespéra presque d'atteindn cette femme, à laquelle il fut t^té d'attribuer quelque chose d« démoniaque : elle se montra pour lui gracieuse et pleine d'agréablei sourires, elle ne voulait sans doute pas laisser croire au moDd< qu'elle s'était compromise avec M. de Montriveau. Une mutuelU bouderie trahit l'amour. Mais que la duchesse ne changeât rieo i ses manières, alors que le marquis était sombre et chagrin, n'était ce pas faire voir qu'Armand n'avait rien obtenu d'elle? Le mond< sait bien deviner le malheur des hommes dédaignés, et ne le con fond point avec les brouilles que certaines femmes ordonnent i leurs amants d'affecter dans Tespoir de cacher un mutuel amour Et chacun se moqua de Montriveau, qui, n'ayant pas consulté soi cornac, resta rêveur, souffrant; tandis que M. de Ronquerolles lu

eût prescrit peut-être de compromettre la duchesse en répondant à ses fausses amitiés par des démonstrations passionnées. Armand de Montrireau quitta le bal, ayant horreur de la nature humaine, et croyant encore à peine à de si complètes perversités.

— S'il n'y a pas de bourreaux pour de semblables crimes, dit-il eo regardant les fenêtres lumineuses des salons où dansaient, causaient et riaient les plus séduisantes femmes de Paris, je te prendrai par le chignon du cou, madame la duchesse, et t*y ferai sentir QD fer plus mordant que ne Test le couteau de la Grève. Acier contre ader, nous verrons quel cœur sera le plus tranchant.

Pendant une semaine environ, madame de Langeais espéra revoir le marquis de Montriveau; mais Armand se contenta d'envoyer tous les matins sa carte à Thôtel de Langeais. Chaque fois que cette earte était remise à la duchesse, elle ne pouvait s'empêcher de tressaillir, frappée par de sinistres pensées, mais indistinctes comme Fest un pressentiment de malheur. En lisant ce nom, tantôt elle croyait sentir dans ses cheveux la main puissante de cet homme implacable, tantôt ce nom lui pronostiquait des vengeances que son mobile esprit lui faisait atroces. Elle l'avait trop bien étudié pour ne pas le craindre. Serait-elle assassinée? Cet homme à cou de taureau l'éventrerait-il en la lançant au-dessus de sa tête? la feulerait-il aux pieds? Quand, où, comment la saisirait-il? la feraitil bien souffrir, et quel genre de souffrance méditait-il de lui imposer? Elle se repentait. A certaines heures, s'il était venu, elle se serait jetée dans ses bras avec un complet abandon. Chaque soir, en s'endormant, elle revoyait la physionomie de Montriveau sous DO aspect différent. Tantôt son sourire amer, tantôt la contraction IqHtérienne de ses sourcils, son regard de lion, ou quelque hau*^ tttû mouvement d'épaules, le lui faisaient terrible. Le lendemain,, la carte lui semblait couverte de sang. Elle vivait agitée par ce nom, plus qu'elle ne l'avait été par l'amant fougueux, opiniâtre, exigeant. Puis ses appréhensions grandissaient encore dans le silence ; elle était obligée de se préparer, sans secours étranger, à. une lutte horrible dont il ne lui était pas permis de parler. Cette^ âme, fière et dure, était plus sensible aux titillations de la haine qu'elle ne l'avait été naguère aux caresses de T amour. Ahl si le géaâral avait pu voir sa maîtresse au moment où elle amassait les

plis de son front entre ses sourcils, en se plongeant dans d'amërea pensées, au fond de ce boudoir où il avait savouré tant de joies* peut-être eût-il conçu de grandes espérances. La fierté n^est-elle pas un des sentiments humains qui ne peuvent enfanter que de nobles actions? Quoique madame de Langeais gardât le secret de ses pensées, il est permis de supposer que M. de Montrlveau ne lui était plus indifférent. N*est-ce pas une immense conquête pour on homme que d'occuper une femme? Chez elle, il doit nécessairement se faire un progrès dans un sens ou dans l'autre. Mettez nne créature féminine sous les pieds d'un cheval furieux, en face de quelque animal terrible; elle tombera, certes, sur les genoux, elle attendra la mort; mais si la bête est clémente et ne la tue pas entièrement, elle aimera le cheval, le lion, le taureau, elle en parlera tout à Taise. La duchesse se sentait sous les pieds du lion : elle tremblait, elle ne haïssait pas. Ces deux personnes, si singa* liërement posées Tune en face de l'autre, se rencontrèrent trois fois dans le monde durant cette semaine. Chaque fuis, en réponse à de coquettes interrogations, la duchesse reçut d'Armand des sftluts respectueux et des sourires empreints d^une ironie si cruelle, qu'ils confirmaient toutes les appréhensions inspirées le matin par la carte de visite. La vie n'est que ce que nous la font les sentiments, les sentiments avaient creusé des abîmes entre ces deux personnes.

La comtesse de Sérizy, sœur du marquis de Ronquerolles, donnait au commencement de la semaine suivante un grand bal auquel devait venir madame de Langeais. La première figure que vil la duchesse en entrant fut celle d'Armand. Armand l'attendait cette fois, elle le pensa du moins. Tous deux échangèrent un regard. Une sueur froide sortit soudain de tous les pores de cette femme. Elle avait cru Montriveau capable de quelque vengeance inouïe, proportionnée à leur état; cette vengeance était trouvée, elle éiait prête, elle était chaude, elle bouillonnait. Les yeux de cet amant trahi lui lancèrent les éclairs de la foudre et son visage rayonnait de haine heureuse. Aussi, malgré la volonté qu'avait la duchesse d'exprimer la froideur et l'impertinence, son regard resta-t-il morne. Elle alla se placer près de la comtesse de Sérizy, qui ne put s'empêcher de lui dire :

— Qu*ave;-yous, ma chère Antoinette? Vous êtes à faire

— Une contredanse va me remettre, répondit-elle en donnant la naiû à un jeune homme qui s'avançait.

Madame de Langeais se mit à valser avec une sorte de fureur et d^emportement que redoubla le regard pesant de Montiiveau. Il resta debout, en avant de ceux qui s'amusaieni à voir les valseurs. Cbaque fois que sa maltresse passait devant lui, ses yeux plongèrent sur cette tête tournoyante, comme ceux d'un tigre sûr de sai proie. La valse Gnie, la duchesse vint s'asseoir près de la comtesse, et le marquis ne cessa de la regarder en s'entreteuant avec tLWM, inconnu.

— Monsieur, lui disait-il , Tune des choses qui m*ont le plus ùr^ppé dans ce voyage...

La duchesse était tout oreilles.

— ... Est la phrase que prononce le gardien de Westminster en v^>w montrant la hache avec laquelle un homme masqué trancha, A-i t-on, la tête de Charles en mémoire du roi qui la dit à un c rieux.

— Que dit-il ? demanda madame de Sérizy.

— Ne touchez jpas à la hache l répondit Montriveau d'un son de ^Oix où il y avait de la menace.

— En vérité, monsieur le marquis, dit la duchesse de Langeais, ^Ous regardez mon cou d'un air si mélodramatique en répétant ^^tte vieille histoire, connue de tous ceux qui vont à Londres, qu'il

« semble vous voir une hache à la main. Ces derniers mots furent prononcés en riant, quoiqu'une sueur ''«'oide eût saisi la duchesse.

— Biais cette histoire est, par circonstance, très-neuve, répon- ^t-il.

— Comment cela, je vous prie? de grâce, en quoi?

— En ce que, madame, vous avez touché à la hache, lui dit ^^oniriveau à voix basse.

— Quelle ravissante prophétie! reprit-elle en souriant avec une K^^àce affectée. Et quand doit tomber ma tête?

Je ne souhaite pas de voir tomber votre jolie tête, madame, crains seulement pour vous quelque grand malheur. Si l'on vous

tondait, ne regretteriez-vous pas ces cheveux si mignonnemeE blonds, et dont vous tirez si bien parti?...

— Mais il est des personnes auxquelles les femmes aiment à faii de ces sacriûces, et souvent même à des hommes qui ne savei pas leur faire crédit d'un mouvement d'humeur.

— D'accord. Eh bien, si tout à coup, par un procédé chinoique un plaisant vous enlevait votre beauté, vous mettait à cent ans quand vous n'en avez pour nous que dix-huit?

— Mais, monsieur, dit-elle en l'interrompant, la petite vârol est notre bataille de Waterloo. Le lendemain, nous oonnaisson ceux qui nous aiment véritablement.

— Vous ne regretteriez pas cette délicieuse figure qui?...

— Ah! beaucoup; mais moins pour moi que pour celui dont ell ferait la joie. Cependant, si j'étais sincèrement aimée, toujour bien, que m'importerait la beauté? — Qu'en dites^vous, Clara?

— C'est une spéculation dangereuse, répondit madame de Sérizy

— Pourrait-on demander à Sa Majesté le roi des sorciers, repri madame de Langeais, quand j'ai commis la faute de toucha à 1; hache, moi qui ne suis pas encore allée à Londres?...

— No so, fit-il en laissant échapper un rire moqueur.

— Et quand commencera le supplice?

Là, Montriveau tira froidement sa montre et vérifia l'heure ave une conviction réellement effrayante.

— La journée ne finira pas sans qu'il vous arrive un horribl( malheur...

— Je ne suis pas une enfant qu'on puisse facilement épouvanter ou plutôt je suis une enfant qui ne connaît pas le danger, dit h duchesse, et vais danser sans crainte au bord de l'abîme.

— Je suis enchanté, madame, de vous savoir tant de caractère répondit-il en la voyant aller prendre sa place à un quadrille.

Malgré son apparent dédain pour les noires prédictions d'Ar mand, la duchesse était en proie à une véritable terreur. A peine l'oppression morale et presque physique sous laquelle la tenai son amant cessa-t-elle lorsqu'il quitta le bal. Néanmoins, aprfe avoir joui pendant un moment du plaisir de respirer à son aise elle se surprit à regretter les émotions de la peur, tant la natun femelle est avide de sensations extrêmes. Ce regret n'était pas ii

HISTOIRE DES TREIZE

l'amour, mais il appartenait certes aux sentiments qui le préparent. IHiis, comme si la duchesse eût de nouveau ressenti Teffet que H. de Hontriveau lui avait fait éprouver, elle se rappela l'air de connot.ion avec lequel il venait de regarder l'heure, et, saisie d'épouvante, elle se retira. Il était alors environ minuit. Celui de ses gens qui Tattendait lui mit sa pelisse et marcha devant elle pour falr^e avancer sa voiture; puis, quand elle y fut assise, elle tomba dans une rêverie assez naturelle, provoquée par la prédiction de M. de Montriveau. Arrivée dans sa cour, elle entra dans un vestibule presque semblable à celui de son hôtel; mais tout à coup elle œ reconnut pas son escalier; puis, au moment où elle se retourna poiir appeler ses gens, plusieurs hommes l'assaillirent avec rapidité, lui jetèrent un mouchoir sur la bouche, lui lièrent les mains, 1^ pieds, et l'enlevèrent. Elle jeta de grands cris.

— Madame, nous avons ordre de vous tuer si vous criez, lui diton à l'oreille.

Ui frayeur de la duchesse fut si grande, qu'elle ne put jamais s^espliquer par où ni comment elle fut transportée. Quand elle ^l^rit ses sens, elle se trouva les pieds et les poings liés, avec des ^Pdes de soie, couchée sur le canapé d'une chambre de garçon.

ne put retenir un cri en rencontrant les yeux d'Armand de Montriveau, qui, tranquillement assis dans un fauteuil et enveloppé *^xis sa robe de chambre, fumait un cigare.

— Ne criez pas, madame la duchesse, dit-il en s'ôtant froide- ^^nt son cigare de la bouche, j'ai la migraine. D'ailleurs, je vais ^^^^His délier. Mais écoutez bien ce que je vais avoir l'honneur de ^^us dire.

Il dénoua délicatement les cordes qui serraient les pieds de la *tichesse.

— A quoi vous serviraient vos cris? personne ne peut les en- ^^ndre. Vous êtes trop bien élevée pour faire des grimaces inutiles.

vous ne vous teniez pas tranquille, si vous vouliez lutter avec ^^«i, je vous attacherais de nouveau les pieds et les mains. Je crois ^t3e, tout bien considéré, vous vous respecterez assez pour de- ^^eurer sur ce canapé, comme si vous étiez chez vous, sur le vôtre : '^^de encore, si vous voulez... Vous m'avez fait répandre, sur ce ^^^apé, bien des pleurs que je cachais à tous les yeux.

SCiiiNES DE LA VIE PARISIENNE.

Pendant que Montriveau lui parlait, la duchesse jeta autour d*ell ce regard de femme, regard furtif qui sait tout voir en paraissai distrait. Elle aima beaucoup cette chambre, assez semblable i I cellule d'un moine. L'âme et la pensée de l'homme y planaien Aucun ornement n'altérait la peinture grise des parois vides, terre était un tapis vert. Un canapé noir, une table couverte d papiers, deux grands fauteuils, une commode ornée d'un révet un lit très-bas sur lequel était jeté un drap rouge bordé d'un grecque noire, annonçaient par leur contexture les habitudes d*ui] vie réduite à sa plus simple expression. Un triple flambeau pos sur la cheminée rappelait, par sa forme égyptienne, rimmensit des déserts où cet homme avait longtemps erré. A côté du lit, enti le pied que d'énormes pattes de sphinx faisaient deviner sous k plis de l'étoffe* et l'un des murs latéraux de la chambre, se trouva une porte cachée par un rideau vert à franges rouges et noires qu de gros anneaux rattachaient sur une hampe. La porte par laquell les inconnus étaient entrés avait une portière pareille, mais relevé par une embrasse. Au dernier regard que la duchesse jeta sur le deux rideaux pour les comparer, elle s'aperçut que la porte voisin du lit était ouverte, et que les lueurs rougeâtres allumées dan l'autre pièce se dessinaient sous l'effilé d'en bas. Sa curiosité fu naturellement excitée par cette lumière triste, qui lui permit peine de distinguer dans les ténèbres quelques formes bizarres mais, en ce moment, elle ne songea pas que son danger pùt veni de là, et voulut satisfaire un plus ardent intérêt.

— Monsieur, est-ce une indiscrétion de vous demander ce qu vous comptez faire de moi? dit-elle avec une impertinence et un moquerie perçantes.

La duchesse croyait deviner un amour excessif dans les parole de Moniriveau. D'ailleurs, pour enlever une femme, ne faut-il pa l'adorer?

— Rien du tout, madame, répondit-il en soufflant avec grâce si dernière bouffée de tabac. Vous êtes ici pour peu de temps, h veux d'abord vous expliquer ce que vous êtes, et ce que je suis Quand vous vous tortillez sur votre divan, dans votre boudoir, j< ne trouve pas de mots pour mes idées. Puis, chez vous, à la moindn pensée qui vous déplaît, vous tirez le cordon de votre sonnette

HISTOIRE DES TREIZE. m

criez bien fort et mettez votre amant à la porte comme s'il ét&ît le dernier des misérables. Ici, j'ai Tesprit libre. Ici, personne œ peut me jeter à la porte. Id, vous serez ma victime pour quel- 9u« instants, et vous aurez l'extrôme bonté de m*écouter. Ne craignez rien. Je ne vous ai pas enlevée pour vous dire des injures, pour obtenir de vous par violence ce que je n*ai pas su mériter, ce que vous n^avez pas voulu m' octroyer de bonne grâce. Ce serait une indignité. Vous concevez peut-étie le viol; moi, je ne le conçois pas.

Il lança, par un mouvement sec, son cigare au feu.

— Madame, la fumée vous incommode sans doute?

Aussitôt il se leva, prit dans le foyer une cassolette chaude, y brflla des parfums et purifia Pair. L'étonnement de la duchesse I» pouvait se comparer qu'à son humiliation. Elle étpdt au pouvoir de cet homme, et cet homme ne voulait pas abuser de son pouvoir. Ces yeux jadis si flamboyants d'amour, elle les voyait calmes et. fixes comme des étoiles. Elle trembla. Puis la terreur qu'Armand lui inspirait fut augmentée par une de ces sensations pétrifiantes, iLUalogues aux agitations sans mouvement ressenties dans le eaucti^mar. Elle resta clouée par la peur, en croyant voir la lueur pla- <^^e derrière le rideau prendre de l'intensité sous les aspirations <t^tio souflQet. Tout à coup les reflets, devenus plus vifs, avaient illuminé trois personnes masquées. Cet aspect horrible s'évanouit si I^<X)fflptement, qu'elle le prit pour une illusion d'optique.

— Madame, reprit Armand en la contemplant avec une mépri- ^^te firoideur, une minute, une seule me suffira pour vous atteindans tous les moments de votre vie, la seule éternité dont je Puisse disposer, moi. Je ne suis pas Dieu. Écoutez-moi bien, dit-il, faisant une pause pour donner de la solennité à son discours, '^^amour viendra toujours à vos souhaits; vous avez sur les hommes pouvoir sans bornes-, mais souvenez-vous qu'un jour vous avez appelé Tamour : il est venu pur et candide, autant qu'il peut l'être ^Ur cette terre; aussi respectueux qu'il était violent; caressant, ^^mme l'est l'amour d'une femme dévouée, ou comme l'est celui ^^uoe mère pour son enfant; enfin, si grand, qu'il était une folie. Vous vous êtes jouée de cet amour, vous avez commis un crime. 1^ droit de toute femme est de se refuser à un amour qu'elle sent

ne pouvoir partager. L^homme qui' aime sans se faire aimer ne aai rait être plaint, et n'a pas le droit de se plaindre. Mais, madan la duchesse, attirer à soi, en feignant le sentiment, un malheurei privé de toute affection, lui faire comprendre le bonheur dans ton sa plénitude, pour le lui ravir; lui voler son avenir de félicité; ! tuer non-seulement aujourd'hui, mais dans l'éternité de sa vie, ( empoisonnant toutes ses heures et toutes ses pensées, voilà €e qi je nomme un épouvantable crime!

— Monsieur...

— Je ne puis encore vous permettre de me répondre. Écoute: moi donc toujours. D'ailleurs, j'ai des droits sur vous; mais je i veux que ceux du juge sur le criminel, afin de réveiller votre ooi science. Si vous n'aviez plus de conscience, je ne vous blâmera point; mais vous êtes si jeune! vous devez vous sentir encore c la vie au cœur, j'aime à le penser. Si je vous crois assez dépraW pour commettre un crime impuni par les lois, je ne vous fais pi assez dégradée pour ne pas comprendre la portée de mes parolei Je reprends.

En ce moment, la duchesse entendit le bruit sourd d'un souflDie avec lequel les inconnus qu'elle venait d'entrevoir attisaient sai doute le feu dont la clarté se projeta sur le rideau ; mais le r^ar fulgurant de Montriveau la contraignit à rester palpitante et 1( yeux fixes devant lui. Quelle que fût sa curiosité, le feu des rôles d'Armand l'intéressait plus encore que la voix de Ce feu mys térieux.

— Madame, dit-il après une pause, lorsque, dans Paris, le boui reau doit mettre la main sur un pauvre assassin, et le coucher su la planche où la loi veut qu'un assassin soit couché pour perdr la tête,... vous savez, les journaux en préviennent les riches et le pauvres, afin de dire aux uns de dormir tranquilles, et aux autre de veiller pour vivre. Eh bien, vous qui êtes religieuse, et mém un peu dévote, allez faire dire des messes pour cet honmie : voa êtes de la famille, mais vous êtes de la branche aînée. Celle-là peu trôner en paix, exister heureuse et sans soucis. Poussé par la m sère ou par la colère, votre frère de bagne n'a tué qu'un homme et vous ! vous avez tué le bonheur d'un homme, sa plus belle vie ses plus chères croyances. L'autre a tout naïvement attendu s

toi

victime; il Ta tuée maTgré lui, par peur de Téchafaud ; mais vous I... VOU2 avez entassé tous les forfaits de la faiblesse contre une foroe innocente; vous avez apprivoisé votre patient pour mieux lui dévorer le cœur; vous Tavez appâté de caresses; vous n'avez omis aucune de celles qui pouvaient lui faire supposer, rêver, désirer les délices de l'amour. Vous lui avez demandé mille sacrifices pour les refuser tous. Vous lui avez bien fait voir la lumière airsuQt de lui crever les yeux. Admirable courage 1 De telles infamies sont un luxe que ne comprennent pas ces bourgeoises desquelles vous vous moquez. Elles savent se donner et pardonner; elles savent aimer et souffrir. Elles nous rendent petits par la grandeur de leurs dévouements. A mesure que Ton monte en haut de la société, il s'y trouve autant de boue qu'il y en a par le bas ; seuleineiit, elle s'y durcit et se dore. Oui, pour rencontrer la perfection dans l'ignoble, il faut une belle éducation, un grand nom, une jolie femme, une duchesse. Pour tomber au*dessou9 de tout, il fallait être au-dessus de tout. Je vous dis mal ce que je pense, je souffre ^core trop des blessures que vous m'avez faites; mais ne croyez que je me plaigne 1 Non. Mes paroles ne sont l'expression d'aucuoe espérance personnelle, et ne contiennent aucune amertume. ^^UAez-le bien, madame, je vous pardonne, et ce pardon est assez ^tier pour que vous ne vous plaigniez point d'être venue le cher- ^Qr malgré vous... Seulement, vous pourriez abuser d'autres cœurs ^ssi enfants que l'est le mien, et je dois leur épargner des dou- '^rs. Vous m'avez donc inspiré une pensée de justice. Expiez votre '^Ute ici-bas. Dieu vous pardonnera peut-être, je le souhaite , mais ^ Qst implacable, et vous frappera.

A ces mots, les yeux de cette feomie abattue, déchirée, se remplirent de pleurs.

— Pourquoi pleurez-vous? Restez fidèle à votre nature. Vous ^vez contemplé sans émotion les tortures du cœur que vous brisiez, ^sseiflonadame, consolez-vous. Je ne puis plus souffrir. D'autres Vous diront que vous leur avez donné la vie; moi, je vous dis avec délices que vous m'avez donné le néant. Peut-être devinez-vous tue je ne m*appartiens pas, que je dois vivre pour mes amis, et fu* alors j'aurai la froideur de la mort et les chagrins de la vie à ^^pporter ensemble. Auriez-vous tant de bonté? Seriez-vous comme

les tigres du désert, qui font d'abord la plaie, et puis la lèchent? La duchesse fondit en larmes.

— Épargnez-vous donc ces pleurs, madame. Si j'y croyais, ce serait pour m'en défier. Est-ce ou n'est-ce pas un de vos artifices? Après tous ceux que vous avez employés, comment penser qu'il peut y avoir en vous quelque chose de vrai? Rien de vous n'a désormais la puissance de m' émouvoir. J'ai tout dit.

Madame de Langeais se leva par un mouvement à la fois plein de noblesse et d'humilité.

— Vous êtes en ,droit de me traiter durement, dit-elle en tendant à cet homme une main qu'il ne prit pas, vos paroles ne sont pas asseï dures encore, et je mérite cette punition.

— Moi, vous punir, madame! mais punir, n'est-ce pas aimer? N'attendez de moi rien qui ressemble à un sentiment. Je pourrais me faire, dans ma propre cause, accusateur et juge, arrêt et bourreau; mais non. J'accomplirai tout à l'heure un devoir, et nullement un désir de vengeance. La plus cruelle vengeance est, selon moi, le dédain d'une vengeance possible. Qui sait? je serai peutêtre le ministre de vos plaisirs. Désormais, en portant élégamment ^ la triste livrée dont la société revêt les criminels, peut-être serez- — vous forcée d'avoir leur probité. Et alors, vous aimerez!

La duchesse écoutait avec une soumission qui n'était plus jouéef ni coquettement calculée ; elle ne prit la parole qu'après un inter — valle de silence.

— Armand, dit-elle, il me semble qu'en résistant à Tamouv^ j'obéissais à toutes les pudeurs de la femme, et ce n'est pas dov vous que j'eusse attendu de tels reproches. Vous vous armez d*^» toutes mes faiblesses pour m'en faire des crimes. Gomment n'ave^=

vous pas supposé que je pusse être entraînée au delà de mes devoii

par toutes les curiosités de l'amour, et que, le lendemain, je fus fâchée, désolée d'être allée trop loin? Hélas! c'était pécher ignorance. 11 y avait, je vous le jure, autant de bonne foi dans mi fautes que dans mes remords. Mes duretés trahissaient bien pla d'amour que n'en accusaient mes complaisasces. Et, d'ailleurs, m quoi vous plaignez-vous? Le don de mon cœur ne vous a pas sul vous avez exigé brutalement ma personne...

— Brutalement! s'écria M. de Montriveau.

HISTOIRE DES TREIZE

Mais il se dit à lui-même :

— Je suis perdu, si je me laisse prendre à des disputes de mots.

— Oui, vous êtes arrivé chez moi comme chez une de ces mauvaises femmes, sans le respect, sans aucune des attentions de Tamour. N*avais-je pas le droit de réfléchir? Eh bien, j'ai réfléchi. L'inconvenance de votre conduite est excusable : l'amour en est le priocipe; laissez-moi le croire et vous justiûer à moi-même. Eh hien, Armand, au moment môme où ce soir vous me prédisiez le malheur, moi, je croyais à notre bonheur. Oui, j*avais confiance en ce caractère noble et fier dont vous m'avez donné tant de preuves... Et j'étais toute à toi, ajouta-t-elle en se penchant à l'oreille de Montriveau. Oui, j'avais je ne sais quel désir de rendre heureux on homme si violemment éprouvé par l'adversité. Maître pour maître, je voulais un homme grand. Plus je me sentais haut, moins je voulais descendre. Confiante en toi, je voyais toute une vie d^amour au moment où tu me montrais la mort... La force ne va pas sans la bonté. Mon ami, tu es trop fort pour te faire méchant Contre une pauvre femme qui t'aime. Si j'ai eu des torts, ne pcis-je donc obtenir un pardon? ne puis-je les réparer? Le repentir est la grâce de l'amour, je veux être bien gracieuse pour toi. Comixient moi seule ne pouvais-je partager avec toutes les femmes ces incertitudes, ces craintes, ces timidités qu'il est si naturel d'éprouver quand on se lie pour la vie, et que vous brisez si facilement ocs sortes de liens? Ces bourgeoises, auxquelles vous me comparez, se donnent, mais elles combattent. Eh bien, j'ai combattu, mais me voilà... — Mon Dieu, il ne m'écoute pasi s'écria-t-elle en s'interrompant.

Elle se tordit les mains en criant :

— Mais je t'aime! mais je suis à toi! Elle tomba aux genoux d'Armand.

— A toi 1 à toi, mon unique, mon seul maître I

— Madame, dit Armand en voulant la relever, Antoinette ne peut plus sauver la duchesse de Langeais. Je ne crois plus ni à l'une ni à l'autre. Vous vous donnerez aujourd'hui, vous vous refuserez peutêtre demain. Aucune puissance, ni dans les cieux ni sur la terre, oe saurait me garantir la douce fidélité de votre amour. Les gages en étaient dans le passé; nous n'avons plus de passé.

vui. U

En ce moment, une lueur brilla si vivement, que la duchesse ne put s'empêcher de tourner la tête vers la portière, et revit distinctement les trois hommes masqués.

— Armand, dit-elle, je ne voudrais pas vous mésestimer. Comment se trouve- t-il là des hommes? Que préparez-vous donc contre moi?

— Ces hommes sont aussi discrets que je le serai moi-même sur ce qui va se passer ici, dit-il. Ne voyez en eux que mes bras et mon cœur. L'un d'eux est un chirurgien...

— Un chirurgien, dit-elle. Armand, mon ami, l'incertitude est la plus cruelle des douleurs. Parlez donc, dites-moi si vous voulez ma vie : je vous la donnerai, vous ne la prendrez pas...

— Vous ne m'avez donc pas compris ? répliqua Montriveau. Ne vous ai- je pas parlé de justice? Je vais, ajouta-t-il froidement en prenant un morceau d'acier qui était sur la table, pour faire cesser vos appréhensions, vous expliquer ce que j'ai décidé de vous.

Il lui montra une croix de Lorraine adaptée au bout d*une tige d'acier.

— Deux de mes amis font rougir en ce moment une croix dont voici le modèle. Nous vous l'appliquerons au front, là, enti^ les deux yeux, pour que vous ne puissiez pas la cacher par quelques diamants, et vous soustraire ainsi aux interrogations du monde. Vous aurez enfin sur le front la marque infamante appliquée sur l'épaule de vos frères les forçats. La souffrance est peu de chose, mais je craignais quelque crise nerveuse, ou de la résistance...

— De la résistance? dit-elle en frappant de joie dans ses mains. - Non, non, je voudrais maintenant voir ici la terre entière. Ahl mon^ Armand, marque, marque vite ta créature comme une pauvres petite chose à toi! Tu demandais des gages à mon amour, mais lèse voilà tous dans un seul. Ah! je ne vois que clémence et pardon^ que bonheur éternel en ta vengeance... Quand tu auras ainsi dési — gné une femme pour la tienne, quand tu auras une àme serve quË= portera ton chiffre rouge, eh bien, tu ne pourras jamais l'abandon^ — ner, tu seras à jamais à moi. En m'isolant sur la terre, tu sera^ff chargé de mon bonheur, sous peine d'être un lâche, et je te sai — i noble, grand I Mais la femme qui aime se marque toujours e]lg*=^ môme. — Venez, messieurs, entrez et marquez, marquez la dir' -

HISTOIRE DES TREIZE

cliesse de Langeais. Elle est à jamais à M. de Montriveau. Entrez 'viie, et tous, mon front brûle plus que votre fer.

Armand se retourna vivement pour ne pas voir la duchesse palpitante, agenouillée. 11 dit un mot qui fit disparaître ses trois amis. L^.^ femmes habituées à la vie des salons connaissent le jeu des glstces. Aussi la duchesse, intéressée à bien lire dans le cœur d'Ârxnand, était tout yeux. Armand, qui ne se défiait pas de son miroir, isûssa voir deux laimes rapidement essuyées. Tout l'avenir de la ducliesse était dans ces deux larmes. Quand il revint pour relever madame de Langeais, il la trouva debout, elle se croyait aimée. A.ussi, dut-elle vivement palpiter en entendant Montriveau lui dire avec cette fermeté qu'elle savait si bien prendre jadis quand elle se jouait de lui :

Je vous fais grâce, madame. Vous pouvez me croire, c^e

scène sera comme si elle n'eût jamais été. Mais ici, disons-nous ailieu. J'aime à penser que vous avez été franche sur votre canapé dans vos coquetteries, franche ici dans votre effusion de cœur. A.dieu. Je ne me sens plus la foi. Vous me tourmenteriez enc(Me, vous seriez toujours duchesse, et... Mais adieu, nous ne nous comprendrons jamais. — Que souhaitez-vous, maintenant? dit-il en prenant l'air d'un maître de cérémonies. Rentrer chez vous, ou 'Avenir au bal de madame de Sérizy? J'ai employé tout mon pouvoir à laisser votre réputation intacte. Ni vos gens ni le monde ne Peuvent rien savoir de ce qui s'est passé entre nous depuis un ? ^art d'heure. Vos gens vous croient au bal ; votre voiture n'a pas quitté la cour de madame de Sérizy; votre coupé peut se trouver ^^ssi dans celle de votre hôtel. Où voulez-vous être ?

— Quel est votre avis, Armand?

11 n'y a plus d'Armand, madame la duchesse. Nous sommes étrangers l'un à l'autre.

— Menez-moi donc au bal, dit*elle, curieuse encore de mettre ^ l*épreuve le pouvoir d'Armand. Rejetez dans l'enfer du monde

créature qui y souffrait, et qui doit continuer d'y souffrir, si P^ur elle il n'est plus de bonheur. 0 mon ami, je vous aime pour- ^at comme aiment vos bourgeoises I Je vous aime à vous sauter cou dans le bal, devant tout le monde, si vous le demandiez. ^ monde horrible, il ne m'a pas corrompue. Va, je suis jeune et

viens de me rajeunir encore. Ouï, je suis une enfant, ton enfant, tu viens de me créer. Oh ! ne me bannis pas de mon Éden ! Armand fit un geste.

— Ah ! si je sors, laisse-moi donc emporter d'ici quelque chose, un rien I ceci, pour le mettre ce soir sur mon cœur, dit-elle en s'emparant d'un gant d'Armand, qu'elle roula dans son mouchoir... — Non, reprit-elle, je ne suis pas de ce monde de femmes dépravées; tu ne le connais pas, et alors tu ne peux m'apprécier; snchele donc! quelques-unes se donnent pour des écus; d'autres sont sensibles aux présents; tout y est infâme! Ah! je voudrais être une simple bourgeoise, une ouvrière, si tu aimes mieux une femme audessous de toi qu'une femme en qui le dévouement s'allie aux grandeurs humaines. Ah I mon Armand, il est parmi nous de nobles, de grandes, de chastes, de pures femmes, et alors elles sont délicieuses. Je voudrais posséder toutes les noblesses pour te les sacrifier toutes; le malheur m'a faite duchesse; je voudrais être née près du trône, il ne manquerait rien à te sacrifier. Je serais grisette pour toi et reine pour les autres.

Il écoutait en humectant ses cigares.

— Quand vous voudrez partir, dit-il, vous me préviendrez...

— Mais je voudrais rester...

— Autre chose, ça! fit-il.

— Tiens, il était mal arrangé, celui-là! s'écria-t-elle en s'emparant d'un cigare et y dévorant ce que les lèvres d'Armand y avaient ^ laissé.

— Tu fumerais? lui dit-il.

— Oh ! que ne ferais-je pas pour te plaire?

— Eh bien, allez-vous-en, madame...

— J'obéis, dit-elle en pleurant.

— Il faut vous couvrir la figure pour ne point voir les chemin= par lesquels vous allez passer.

— Me voilà prête, Armand, dit-elle en se bandant les yeux.

— Y voyez-vous?

— Non.

Il se mit doucement à ses genoux.

— Ah ! je t'entends, dit-elle en laissant échapper un geste plei»^ de gentillesse en croyant que cette feinte rigueur allait cesser-^

HISTOIRE DES TREIZE

11 voulut lui baiser les lèvres, elle s'avança.

— Vous y voyez, madame.

Mais je suis un peu curieuse.

Vous me trompez donc toujours ?

Ah I dit-elle avec la rage de la grandeur méconnue, ôtez

es mouchoir et conduisez-moi, monsieur, je n'ouvrirai pas les ys mjx.

^Armand, sûr de la probité en en entendant le cri, guida la ductm ^3sse, qui, fidèle à sa parole, se fit noblement aveugle ; mais, en la. ^nant paternellement par la main pour la faire tantôt monter, iaL«::mlôt descendre, Montriveau étudia les vives palpitations qui agita. :m«nt le cœur de cette femme, si promptement envahie par un anaourvrai. Madame de Langeais, heureuse de pouvoir lui parler aix^si, se plut à lui tout dire, mais il demeura inflexible; et, quand Vjl main de la duchesse l'interrogeait, la sienne restait muette, tnfin, après avoir cheminé pendant quelque temps ensemble, A^rnjand lui dit d'avancer, elle avança, et s'aperçut qu'il empêchait robe d'eflQeurer les parois d'une ouverture sans doute étroite. Madame de Langeais fut touchée de ce soin, il trahissait encore un V^u d'amour; mais ce fut en quelque sorte l'adieu de Montriveau, il la quitta sans lui dire un mot. En se sentant dans une chaude atmosphère, la duchesse ouvrit les yeux. Elle se vit seule devant la cheminée du boudoir de la comtesse de Sérizy. Son premier soin fui de réparer le désordre de sa toilette; elle eut promptement ajusté sa robe et rétabli la poésie de sa coiffure.

— Eh bien , ma chère Antoinette , nous vous cherchons partout, la comtesse en ouvrant la porte du boudoir.

— Je suis venue respirer ici, dit-elle, il fait dans les salons une chaleur insupportable.

— On vous croyait partie ; mais mon frère Ronquerolles m'a dit svoir vu vos gens qui vous attendent.

Je suis brisée, ma chère, laissez-moi un moment me reposer ici.

Et la duchesse s'assit sur le divan.

— <?u'avez-vous donc ? Vous êtes toute tremblante I '-e marquis de Ronquerolles entra.

''ai peur, madame la duchesse, qu'il ne vous arrive quelque

iiccident. Je viens de voir votre cocher gris comme les viogi-dei canlons.

La duchesse ne répondit pas, elle regardait la cheminée, 1 glaces, en y cherchant les traces de son passage ; puis elle ^>ro vait une sensation extraordinaire à se voir au milieu des joies < bal après la terrible scène qui venait de donner à sa vie un aut cours. Elle se prit à trembler violemment.

— J'ai les nerfs agacés par la prédiction que m*a faite ici M. < Montriveau. Quoique ce soit une plaisanterie, je vais aller voir sa hache de Londres me troublera jusque dans mon sommeil. • Adieu donc, chère. — Adieu, monsieur le marquis.

Elle traversa les salons, oh elle fut arrêtée par des complime teurs qui lui firent pitié. Elle trouva le monde petit en s*en tro vant la reine, elle si humiliée, si petite. D'ailleurs, qu'étaient 1 hommes devant celui qu'elle aimait véritablement et dont le cara tère avait repris les proportions gigantesques momentanéme amoindries par elle, mais qu'alors elle grandissait peut-être out mesure? Elle ne put s'empêcher de regarder celui de ses gens q l'avait accompagnée, et le vit tout endormi.

— Vous n'êtes pas sorti d'ici? lui demanda-t-elle.

— Non, madame.

En montant dans son carrosse, elle aperçut effectivement cocher dans un état d'ivresse dont elle se fût effrayée en U autre circonstance ; mais les grandes secousses de la vie ôtent crainte ses aliments vulgaires. D'ailleurs, elle arriva sans acci chez elle; mais elle s'y trouva changée et en proie à des sentio tout nouveaux. Pour elle, il n'y avait plus qu'un homme da monde, c'est-à-dire que pour lui seul elle désirait désormais quelque valeur. Si les physiologistes peuvent promptement c l'amour en s'en tenant aux lois de la nature , les moraliste bien plus embarrassés de l'expliquer quand ils veulent le a rer dans tous les développements que lui a donnés la société moins il existe, malgré les hérésies des mille sectes qui 't l'Église amoureuse, une ligne droite et tranchée qui partag ment leurs doctrines, une ligne que les discussions ne co* jamais, et dont l'inflexible application explique la crise quelle, comme presque toutes les femmes, la duchesse de

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était plongée. Elle n'aimait pas encore, elle avait une passion.

L'amour et la passion sont deux différents états de l'àme que poètes et gens du monde, philosophes et niais confondent continuellement. L'amour comporte une mutualité de sentiments, une certitude de jouissances que rien n'altère, et un trop constant échange de plaisirs, une trop complète adhérence entre les cœurs pour ne pas exclure la jalousie. La possession est alors un moyen et non un but; une infidélité fait souffrir, mais ne détache pas; Tàme n'est ni plus ni moins ardente ou troublée, elle est incessamment heureuse ; enfin le désir étendu par un souffle divin d'un bout à Tautre sur l'immensité du temps nous le teint d'une même couleur : la vie est bleue comme l'est un ciel pur. La passion est le pressentiment de l'amour et de son infini auquel aspirent toutes les âmes souffrantes. La passion est un espoir qui peut-être sera trompé. Passion signifie à la fois souffrance et transition; la passion cesse quand l'espérance est morte. Hommes et femmes peuvent, sans se déshonorer, concevoir plusieurs passions; il est si naturel de s'élancer vers le bonheur! mais il n'est dans la vie qu'un seul amour. Toutes les discussions, écrites ou verbales, faites sur les sentiments, peuvent donc être résumées par ces deux questions : « Est-ce une passion? Est-ce l'amour? » L'amour n'existant pas sans la connaissance intime des plaisirs qui le perpétuent, la duchesse était donc sous le joug d'une passion ; aussi en éprouvat-elle les dévorantes agitations, les involontaires calculs, les desséchants désirs, enfin tout ce qu'exprime le mot passion : elle souffrit. An milieu des troubles de son âme, il se rencontrait des tourbillons soulevés par sa vanité, par son amour-prôpre, par son orgueil ou par sa fierté : toutes ces variétés de l'égoïsme se tiennent. Elle avait dit à un homme : « Je t'aime, je suis à toi I » La dnchesse de Langeais pouvait-elle avoir inutilement proféré ces paroles? Elle devait ou être aimée ou abdiquer son rôle social. Sentant alors la solitude de son lit voluptueux où la volupté n'avait pas encore mis ses pieds chauds, elle s'y roulait, s'y tordait en se répéunt:

— Je veux être aimée I

Et la foi qu'elle avait encore en elle lui donnait l'espoir de ^nssir. La duchesse était piquée, la vaniteuse Parisienne était

humiliée, la femme vraie entrevoyait le bonheur, et son imagination, vengeresse du temps perdu pour la nature, se plaisait à lui faire flamber les feux inextinguibles du plaisir. Elle atteignait presque aux sensations de Tamour; car, dans le doute d'être aimée qui la poignait, elle se trouvait heureuse de se dire à elle-même u Je Taime! » Le monde et Dieu, elle avait envie de les fouler i ses pieds. Montriveau était maintenant sa religion. Elle passa h journée du lendemain dans un état de stupeur morale mêlé d'agi lations corporelles que rien ne pourrait exprimer. Elle décbin autant de lettres qu'elle en écrivit, et fit mille suppositions impossibles. A rheure où Montriveau venait jadis, elle voulut croire qu'i arriverait, et prit plaisir à l'attendre. Sa vie se concentra dans k seul sens de Touîe. Elle fermait parfois les yeux et s'efforcaii d'écouter à travers les espaces. Puis elle souhaitait le pouvoû d'anéantir tout obstacle entre elle et son amant afin d'obtenir en silence absolu qui permet de percevoir le bruit à d'énormes distances. Dans ce recueillement, les pulsations de sa pendule loi furent odieuses, elles étaient une sorte de bavardage sinistre qu'elle arrêta. Minuit sonna dans le salon.

— Mon Dieu! se dit-elle, le voir ici, ce serait le bonheur. El cependant, il y venait naguère, amené par le désir. Sa voix remplissait ce boudoir. Et maintenant, rien I

En se souvenant des scènes de coquetterie qu'elle avait jouées, et qui le lui avaient ravi, des larmes de désespoir coulèrent de ses yeux pendant longtemps.

— Madame la duchesse, lui dit sa femme de chambre, ne sait peut-être pas qu'il est deux heures du matin, j'ai cru que madame était indisposée.

— Oui, je vais me coucher; mais rappelez-vous, Suzette, dit madame de Langeais en essuyant ses larmes, de ne jamais entrei diez moi sans ordre, et je ne vous le dirai pas de nouveau.

Pendant une semaine, madame de Langeais alla dans toutes les maisons où elle espérait rencontrer M. de Montriveau. Ck)ntrairement à ses habitudes, elle arrivait de bonne heure et se retirait tard; elle ne dansait plus, elle jouait. Tentatives inutiles! elle ne put parvenir à voir Armand, de qui elle n'osait plus prononcer le nom. Cependant, un soir, dans un moment de désespérance, elle

HISTOIRE D£S TREIZE

dit di madame de Sérizy, avec autant d'insouciance qu'il lui fut possible d'en affecter :

— Vous êtes donc brouillée avec M. de Montriveau? je ne le vois plus chez vous.

— Mais il ne vient donc plus ici ? répondit la comtesse en riant. D'ailleurs, on ne l'aperçoit plus nulle part, il est sans doute occupé de quelque femme.

— Je croyais, reprit la duchesse avec douceur, que le marquis de Ronquerolles était un de ses amis...

— Je n'ai jamais entendu dire à mon frère qu'il le connût. Madame de Langeais ne répondit rien. Madame de Sérizy crut

pouvoir alors impunément fouetter une amitié discrète qui lui avait été si longtemps amère, et reprit la parole.

— Vous le regrettez donc, ce triste personnage? J'en ai ouï dire des choses monsti ueuses : blessez-le, il ne revient jamais, ne pardonne rien; aimez-le, il vous met à la chaîne. Â tout ce que je disais de lui, l'un de ceux qui le portent aux nues me répondait

jours par un mot : // sait aimer! On ne cesse de me répéter : « Montriveau quittera tout pour son ami, c'est une àme immense. »

bahl la société ne demande pas des âmes si grandes. Les hommes de ce caractère sont très-bien chez eux, qu'ils y restent,

qu'ils nous laissent à nos bonnes petitesses. Qu'en dites-vous, Antoinette?

Malgré son habitude du monde, la duchesse parut agitée; mais ^Ue dit néanmoins avec un naturel qui trompa son amie :

— ' Je suis fâchée de ne plus le voir, je prenais à lui beaucoup d iûtérét, et lui vouais une sincère amitié. Dussiez-vous me trouridicule, chère amie, j'aime les grandes âmes. Se donner à un n'est-ce pas avouer clairement que l'on n'a que des bons? Madame de Sérizy n'avait jamais distingué que des gens vulgaires, et se trouvait en ce moment aimée par un bel homme, le °^^quis d'Aiglemont.

comtesse abrégea sa visite, croyez-)e. Puis, madame de Langeai^ voyant une espérance dans la retraite absolue d'Armand, elle ^rivit aussitôt une lettre humble et douce qui devait le rame- % elle, s'il aimait encore. Elle ût porter le lendemain sa lettre ^ ^n valet de chambre, et, quand il fut de retour, elle lui de-

m SCÈNES DE L\ VIE PARISIENNE.

manda s*il l'avait remise à Montriveau lui-même; puis, sar « affirmation, elle ne put retenir un mouvement de joie. Armai était à Paris, il y restait seul, chez lui, sans aller dans le mond Elle était donc aimée. Pendant toute la journée, elle attendit m réponse, et la réponse ne vint pas. Au milieu des crises renai santés que lui donna Timpatience, Antoinette se justifia ce retan Armand était embarrassé, la réponse viendrait par la poste ; mai le soir, elle ne pouvait plus s'abuser. Journée affreuse, mêlée < souffirances qui plaisent, de palpitations qui écrasent, excès < cœur qui usent la vie. Le lendemain, elle envoya chez Armai chercher une réponse.

— M. le marquis a fait dire qu'il viendrait chez madame la d chesse, répondit Julien.

Elle se sauva afin de ne pas laisser voir son bonheur, elle al tomber sur son canapé pour y dévorer ses premières émotions.

— Il va venir I

Cette pensée lui déchira Tàme. Malheur, en effet, aux êtres poi lesquels l'attente n'est pas la plus horrible des tempêtes et la técoi dation des plus doux plaisirs, ceux-là n'ont point en eux cet flamme qui réveille les images des choses, et double la nature < nous attachant autant à Tessence pure des objets qu'à leur réalit En amour, attendre n'est-ce pas incessamment épuiser une esp rance certaine, se livrer au fléau terrible de la passion, heureu sans les désenchantements de la vérité? Émanation constante < force et de désirs, l'attente ne serait-elle pas à l'âme humaine < que sont à certaines fleurs leurs exhalations parfumées? Nousavoi bientôt laissé les éclatantes et stériles couleurs du choréopsis c des tulipes, et nous revenons sans cesse aspirer les délicieuses pei sées de l'oranger ou du volkameria, deux fleurs que leurs patries oi involontairement comparées à de jeunes fiancées pleines d'amou belles de leur passé, belles de leur avenir.

La duchesse s'instruisit des plaisirs de sa nouvelle vie en sei tant avec une sorte d'ivresse ces flagellations de l'amour ; puis, < changeant de sentiments, elle trouva d'autres destinations et i meilleur sens aux choses de la vie. En se précipitant dans son cab net de toilette, elle comprit ce que sont les recherches de la parur les soins corporels les plus minutieux, quand ils sont command

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par l'amour et non par la vanité; déjà, ces apprêts lui aidèrent à supporter la longueur du temps. Sa toilette Gnie, elle retomba dans les excessives agitations, dans les foudroiements nerveux de cette horril)le puissance qui met en fermentation toutes les idées, et qui n'est peut-être qu'une maladie dont on aime les souffrances. La dachesse était prête à deux heures de l'après-midi; M. de Montriveau n*était pas encore arrivé à onze heures et demie du soir. Expliquer les angoisses de cette femme, qui pouvait passer pour l'enfant gâtée de la civilisation, ce serait vouloir dire combien le cœur peut concentrer de poésies dans une pensée; vouloir peser la force exhalée par l'àme au bruit d'une sonnette, ou estimer ce que consomme de vie l'abattement causé par une voiture dont le roulement continue sans s'arrêter. '

Se jouerait-il de moi? dit-elle en écoutant sonner minuit.

Elle pâlit, ses dents se heurtèrent, et elle se frappa les mains en ^Qdtssant dans ce boudoir où jadis, pensait-elle, il apparaissait être appelé. Mais elle se résigna. Nei' avait-elle pas fait pâlir l>ondir sous les piquantes flèches de son ironie ? Madame de '-^^ngeais comprit l'horreur de la destinée des femmes, qui, privées de tous les moyens d'action que possèdent les hommes, doivent attendre quand elles aiment. Aller au-devant de son aimé est une f^ute que peu d'hommes savent pardonner. La plupart d'entre eux voiexit une dégradation dans cette céleste flatterie; mais Armand ^v^t une grande âme, et devait faire partie du petit nombre d^hommes qui savent acquitter par un éternel amour un tel excès ^'^Ottour.

Eh bien, j'irai, se dit-elle en se tournant dans son lit sans

f^U.\oir y trouver le sommeil, j'irai vers lui, je lui tendrai la main ^^^s me fatiguer de la lui tendre. Un homme d'élite voit dans chades pas que fait une femme vers lui des promesses d'amour 4e constance. Oui, les anges doivent descendre des cieux pour ^^^ir aux hommes, et je veux être un ange pour lui.

lendemain, elle écrivit un de ces billets où excelle l'esprit des mille Sévignés que compte maintenant Paris. Cependant, savoir ^ plaindre sans s'abaisser, voler à plein de ses deux ailes sans se ^^îner humblement, gronder sans offenser, se révolter avec grâce, ^^^donner sans compromettre la dignité personnelle, tout dire et

ne rien avouer, il fallait être la duchesse de Langeais et avoir été élevée par madame la princesse de Blamont-Chauvry pour écrire ce délicieux billet. Julien partit. Julien était, comme tous les valets de chambre, la victime des marches et contre-marches de l'amour.

— Que vous a répondu M. de Montriveau ? dit-elle aussi indifféremment qu'elle le put à Julien, quand il vint lui rendre compte de sa mission.

— M. le marquis m'a prié de dire à madame la duchesse que c'était bien.

Affreuse réaction de Tâme sur elle-même I recevoir devant de curieux témoins la question du cœur, et ne pas murmurer, et se voir forcée au silence. Une des mille douleurs du riche!

Pendant vingt-deux jours, madame de Langeais écrivit à M. de Montriveau sans obtenir de réponse. Elle avait fini par se dire malade pour se dispenser de ses devoirs, soit envers la princesse à laquelle elle était attachée, soit envers le monde. Elle ne recevait que son père, le duc de Navarreins ; sa tante, la princesse de Blamont-Ghauvry; le vieux vidame de Pamiers, son grand-oncle maternel; et l'oncle de son mari, le duc de Grandlieu. Ces personnes crurent facilement à la maladie de madame de Langeais, en la trouvant de jour en jour plus abattue, plus pâle, plus amaigrie. Les vagues ardeurs d'un amour réel, les irritations de l'orgueil blessé, la constante piqûre du seul mépris qui pût l'atteindre, ses élancements vers des plaisirs perpétuellement souhaités, perpétuellement trahis; toutes ces forces inutilement excitées minaient sa double nature. Elle payait l'arriéré de sa vie trompée. Elle sortit enûn pour assister à une revue où devait se trouver M. de Montriveau. Placée sur le balcon des Tuileries, avec la famille royale, la duchesse eut une de ces fêtes dont l'âme garde un long souvenir. Elle apparut sublime de langueur, et tous les yeux la saluèrent avec admiration. Elle échangea quelques regards avec Montriveau, dont la présence la rendait si belle. Le général défila presque à ses pieds dans toute la splendeur de ce costume militaire dont l'effet sur l'imagination féminine est avoué même par les plus prudes personnes. Pour une femme bien éprise, qui n'avait pas vu son amant depuis deux mois, ce rapide moment ne dut-il pas ressem-

HISTOIRE DES TREIZE

bler à cette phase de nos rêves où, fugitivement, notre vue embrasse une nature sans horizon? Aussi, les femmes ou les jeunes gens peuvent-ils seuls imaginer Tavidiié stupide et délirante qu'exprimèrent les yeux de la duchesse. Quant aux hommes, si, pendant leur jeunesse, ils ont éprouvé, dans le paroxysme de leurs premières passions, ces phénomènes de la puissance nerveuse, plus tard ils les oublient si complètement, qu'ils arrivent à nier ces luxuriantes extases, le seul nom possible de ces magniûques intuitions. L'extase religieuse est la folie de la pensée dégagée de ses liens corporels ; tandis que, dans l'extase amoureuse, se confondent, s'unissent et s'embrassent les forces de nos deux natures. Quand une femme est en proie aux tyrannies furieuses sous lesquelles ployait madame de Langeais, les résolutions définitives se succèdent si rapidement, qu'il est impossible d'en rendre compte, ^es pensées naissent alors les unes des autres, et courent dans l*àme comme ces nuages emportés par le vent sur un fond grisâtre qui voile le soleil. Dès lors, les faits disent tout. Voici donc les faits. ^ lendemain de la revue, madame de Langeais envoya sa voiture et livrée attendre à la porte du marquis de Montriveau depuis huit heures du matin jusqu'à trois heures après midi. Armand de- Qieurait rue de Tournon, à quelques pas de la Chambre des pairs, il devait y avoir une séance ce jour-là.' Mais, longtemps avant ^*i€i les pairs se rendissent à leur palais, quelques personnes aperçurent la voiture et la livrée de la duchesse. Un jeune of&cier dédaigné par madame de Langeais, et recueilli par madame de ^érîzy^ le baron de Maulincour, fut le premier qui reconnut les S^^ia. 11 alla sur-le-champ chez sa maîtresse lui raconter, sous le ^^ret, cette étrange folie. Aussitôt, cette nouvelle fut télégraphi- ^ueiQent portée à la connaissance de toutes les coteries du faubourg ^îot-Germain, parvint au château, à TÉlysée-Bourbon, devint le ^ï'Uit du jour, le sujet de tous les entretiens, depuis midi jusqu'au ^îi*. Presque toutes les femmes niaient le fait, mais de manière à îaire croire; et les hommes le croyaient en témoignant à madame Langeais le plus indulgent intérêt.

— Ce sauvage de Montriveau a un caractère de bronze, il aura doute exigé cet éclat, disaient les uns, en rejetant la faute sur "^^ïiiand.

%ti SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE.

Eh bien, disaient les autres, madame de Langeais a oomn la plus noble des imprudences 1 En face de tout Paris, renonci pour son amant, au monde, à son rang, à sa fortune, à la consk ration, est un coup d'État féminin beau comme le coup de coate de ce perruquier qui a tant ému Canning à la cour d'assises. I une des femmes qui blâment la duchesse ne ferait cette dëdai tion digne de l'ancien temps. Madame de Langeais est une femi héroïque de s'afficher ainsi franchement elle-même. Mainteua] elle ne peut plus aimer que Montriveau. N'y a-t-il pas queiq grandeur chez une femme à dire : « Je n'aurai qu'une passion!

— Que va donc devenir la société, monsieur, si vous honoi ainsi le vice, sans respect pour la vertu? dit la femme du prm reur général, la comtesse de Granville.

Pendant que le château, le faubourg et la Ghaussée-d'Antio s\ tretenaient du naufrage de cette aristocratique vertu ; que d'ei pressés jeunes gens couraient à cheval s'assurer, en voyant la v ture dans la rue de Toumon, que la duchesse était bien réellemc chez M. de Montriveau, elle gisait palpitante au fond de son bc doir. Armand, qui n'avait pas couché chez lui, se promenait a Tuileries avec M. de Marsay. Puis les grands-parents de madai de Langeais se visitaient les uns les autres en se donnant rend< vous chez elle pour la semondre et aviser aux moyens d'arrêter scandale causé par sa conduite. A trois heures, M. le duc de Nav; reins, le vidame de Pamiers, la vieille princesse de Blamont-Chi vry et le duc de Grandlieu se trouvaient réunis dans le salon madame de Langeais, et l'y attendaient. A eux, comme à plusiei curieux, les gens avaient dit que leur maîtresse était sortie, duchesse n'avait excepté personne de la consigne. Ces quatre pi sonnages, illustres dans la sphère aristocratique dont l'Almana de Gotha consacre anuellemeut les révolutions et les prétentic héréditaires, veulent une rapide esquisse sans laquelle cette pe ture ^ciale serait incomplète.

La princesse de Blamont-Chauvry était, dans le monde fémia le plus poétique débris du règne de Louis XV, au surnom duqu durant sa belle jeunesse, elle avait, dit-on, contribué pour sa quo part. De ses anciens agréments, il ne lui restait qu'un nez rem. quablement saillant, mince, recourbé comme une lame turque.

HISTOIRE DES TREIZE

principal ornement d'une figure semblable à un vieux gant blanc; puLs quelques cheveux crêpés et poudrés ; des mules à talons, le boruiet de dentelles à coques, des mitaines noires, et des parfaits eam^mtemmU. Mais, pour lui rendre entièrement justice, il est nécessaire d'ajouter qu'elle avait une si haute idée de ses ruines, qu'elle se décolletait le soir, portait des gants longs, et se teignait encore les joues avec le rouge classique de Martin. Dans ses rides une amabilité redoutable , un feu prodigieux dans ses yeux, une dignité profonde dans toute sa personne, sur sa langue un esprit à triple dard, dans sa tète une mémoire infaillible, faisaient de cette vieille femme une véritable puissance. Elle avait dans le parchemin de sa cervelle tout celui du cabinet des chartes et connaissait les alliances des maisons princières, ducales et comtales de l'Europe, à savoir où étaient les derniers germains de Ghailemagne. Aussi nulle usurpation de titre ne pouvait-elle lui échapper. Les jeunes gens qui voulaient être bien vus, les ambitieux, les jeunes femmes lui rendaient de constants hommages. Son salon faisait autorité dans le faubourg Saint-Germain. Les mots de ce Talleyrand femelle restaient comme des arrêts. Certaines personnes venaient prendre chez elle des avis sur l'étiquette ou les usages, et y chercher des leçons de bon goûl^ Certes, nulle vieille femme ne savait comme elle empocher sa tabatière ; et elle avait, en s' asseyant ou ^ Se croisant les jambes, des mouvements de jupe d'une préci- ^on, d'une grâce, qui désespéraient les jeunes femmes les plus élé- S^tes. Sa voix lui était demeurée dans la tête pendant le tiers de ^ vie, mais elle n'avait pu l'empêcher de descendre dans les membranes du nez, ce qui la rendait étrangement significative. De sa ^ande fortune, il lui restait cent cinquante mille livres en bois, généreusement rendus par Napoléon. Ainsi, biens et personne, tout elle était considérable. Cette curieuse antique était dans une ^i^gère au coin de la cheminée et causait avec le vidame de ^^niiers, autre ruine contemporaine. Ce vieux seigneur, ancien ^inmandeur de l'ordre de Malte, était un homme grand, long et Quet. dont le cou était toujours serré de manière à lui comprimer joues, qui débordaient légèrement la cravate, et à lui maintenir t^te haute; attitude pleine de suffisance chez certaines gens, mai£( ^^^Ufiée chez lui par un esprit voltairien. Ses yeux à fleur de téte

m SCÈNES DE L\ VIE PARISIENNE.

semblaient tout voir et avaient efîectivement tout vu. Il met du coton dans ses oreilles. Enfin, sa personne offrait dans V semble un modèle parfait des lignes aristocratiques, lignes men et frêles, souples et agréables, qui, semblables à celles du serp( peuvent à volonté se courber, se dresser, devenir coulantes raides.

Le duc de Navarreins se promenait de long en large dan: salon avec le duc de Grandlieu. Tous deux étaient des homi âgés de cinquante-cinq ans, encore verts, gros et courts, h nourris, le teint un peu rouge, les yeux fatigués, les lèvres ii rieures déjà pendantes. Sans le ton exquis de leur langage, s Taffable politesse de leurs manières, sans leur aisance qui pou^ tout à coup se changer en impertinence, un observateur superG< aurait pu les prendre pour des banquiers. Mais toute erreur dei cesser en écoutant leur conversation armée de précautions a ceux qu'ils redoutaient, sèche ou vide avec leurs égaux, péri pour les inférieurs que les gens de cour ou les hommes d'f savent apprivoiser par de verbeuses délicatesses et blesser par mot inattendu. Tels étaient les représentants de cette grande blesse qui voulait mourir ou rester tout entière, qui méri autant d'éloge que de blâme, et sera toujours imparfaitement ju; jusqu'à ce qu'un poëte l'ait montrée heureuse d'obéir au roi expirant sous la hache de Richelieu, et méprisant la guillotine de comme une sale vengeance.

Ces quatre personnages se distinguaient tous par une voix gr< particulièrement en harmonie avec leurs idées et leur mainti D'ailleurs, la plus parfaite égalité régnait entre eux. L'habiti prise par eux à la cour de cacher leurs émotions les empêchait s doute de manifester le déplaisir que leur causait l'incartade de 1 jeune parente.

Pour empêcher les critiques de taxer de puérilité le comm cément de la scène suivante, peut-être est-il nécessaire de ù observer ici que Locke se trouvant dans la compagnie de seigne anglais renommés pour leur esprit, distingués autant par le manières que par leur consistance politique, s'amusa méchamm à sténographier leur conversation par un procédé particulier, et ût éclater de rire en la leur lisant, atin de savoir d'eux ce qu

HISTOIRE DES TREIZE. 125

en pouvait tirer. En effet, les classes élevées ont en tout pays un jargon de clinquant qui, lavé dans les cendres littéraires ou philosophiques, donne inûniment peu d'or au creuset. Â tous les étages ^ la société, sauf quelques salons parisiens, l'observateur retrouve I« mêmes ridicules que différencient seulement la transparence ou I*épaisseur du vernis. Ainsi, les conversations substantielles sont l""exœption sociale, et le béotianisme défraye habituellement les diverses zones du monde. Si forcément on parle beaucoup dans les l^autes sphères, on y pense peu. Penser est une fatigue, et les riches aiment à voir couler la vie sans grand effort. Aussi est-ce en comparant le fond des plaisanteries par échelons, depuis le gamin c3e Paris jusqu'au pair de France, que l'observateur comprend le DOt de M. de Talleyrand : Les manières sont tout, traduction élégante de cet axiome judiciaire : La forme emporte le fond. Aux yeux du poète, l'avantage restera aux classes inférieures, qui ne manc]aent jamais à donner un rude cachet de poésie à leurs pensées. CZette observation fera peut-être aussi comprendre l'infertilité des salons, leur vide, leur peu de profondeur, et la répugnance que les gens supérieurs éprouvent à faire le méchant commerce d*y ô:hanger leurs pensées.

Le duc s'arrêta soudain , comme s'il concevait une idée lumixieuse, et dit à son voisin :

— Vous avez donc vendu Tornthon?

~ Non, il est malade. J'ai bien peur de le perdre, et j'en serais 4^1é ; c'est un cheval excellent à la diasse. Savez-vous comment la duchesse de Marigny?

— Non, je n'y suis pas allé ce matin. Je sortais pour la voir, ^uand vous êtes venu me parler d'Antoinette. Mais elle avait été fort ma! hier, on en désespérait, elle a été administrée.

— Sa mort changera la position de votre cousin.

— En rien, elle a fait ses partages de son vivant et s'était réservé une pension que lui paye sa nièce, madame de Soulanges, à laquelle elle a donné sa terre de Guébriant à rente viagère.

— Ce sera une grande perte pour la société. Elle était bonne ^emme. Sa famille aura de moins une personne dont les conseils et l'expérience avaient de la portée. Entre nous soit dit, elle était le <^ef de la maison. Son fils, Marigny, est un aimable homme; il a

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du trait; il sait causer. Il est agréable, très-agréable; ohl p agréable, il Test sans œntredit; mais... aucun esprit de condu Kh bien, c'est extraordinaire, il est très-fln. L'autre jour, il dlj au cercle avec tous ces richards de la Chaussée-d'Antin, et ▼< oncle (qui va toujours y faire sa partie) le voit. Étonné de le i contrer là, il lui demande s'il est du cercle, a Oui, je ne vais j dans le monde, je vis avec les banquiers. » Vous savez pourqu dit le marquis en jetant au duc un fin sourire.

— Non.

— Il s'est amouraché d'une nouvelle mariée, cette petite mada Keller, la fille de Gondreville, une femme que Ton dit fort i mode dans ce monde-là.

— Mais Antoinette ne s'ennuie pas, à ce qu'il paraît, dit le vi* vidame.

— L'affection que je porte à cette petite femme me fait pren* en ce moment un singulier passe-temps, lui répondit la prince en empochant sa tabatière.

— Ma chère tante, dit le duc en s'arrêtant, je suis désespéré n'y avait qu'un homme de Bonaparte capable d'exiger d'une fem comme il faut de semblables inconvenances. Entre nous soit < Antoinette aurait dû choisir mieux.

— Mon cher, répondit la princesse, les Montriveau sont anci< et fort bien alliés, ils tiennent à toute la haute noblesse de Bo gogne. Si les Rivaudoult d'Arschoot, de la branche Dulmen, fii saient en Gallicie, les Montriveau succéderaient aux biens et i titres d'Arschoot; ils en héritent par leur bisaïeul.

— Vous en êtes sûre?...

— Je le sais mieux que ne le savait le père de celui-ci, que voyais beaucoup et à qui je l'ai appris. Quoique chevalier ( ordres, il s'en moqua; c'était un encyclopédiste. Mais son frère a bien profité dans l'émigration. J*ai ouï dire que ses parents Nord avaient été parfaits pour lui...

— Oui certes. Le comte de Montriveau est mort à Pétersbou où je l'ai rencontré, dit le vidame. C'était un gros homme < avait une incroyable passion pour les huîtres.

— Combien en mangeait-il donc? dit le duc de Grandlieu.

— Tous les jours dix douzaines.

HISTOIRE DES TREIZE

Sans être incommodé?

Pas le moins du monde.

Oh! mais c'est extraordinaire! Ce goût ne lui a donné ni la

pierre, ni la goutte, ni aucune incommodité?

Non, il s'est parfaitement porté, il est mort par accident.

Par accident! La nature lui avait dit de manger des huîtres,

elles lui étaient probahlement nécessaires; car, jusqu'à un certain poiot, nos goûts prédominants sont des conditions de notre existence.

" Je suis de votre avis, dit la princesse en souriant.

Madame, vous entendez toujours malicieusement les choses,

<iît le marquis.

— - Je veux seulement vous faire comprendre que ces choses seraient très-mal entendues par une jeune femme, répondit-elle.

El le s'interrompit pour dire :

— - Mais ma nièce! ma nièce!

Chère tante, dit M. de Navarreins, je ne veux pas encore

croire qu'elle soit allée chez M. de Montriveau. Bah ! fit la princesse.

Quelle est votre idée, vidame? demanda le marquis.

Si la duchesse était naïve, je croirais...

— - Mais une femme qui aime devient naïve, mon pauvre vidame. ^ou3 vieillissez donc?

Enfin, que faire? dit le duc.

— Si ma chère nièce est sage, répondit la princesse, elle ira ce ^ir à la cour, puisque, par bonheur, nous sommes un lundi, jour

réception; vous verrez à la bien entourer et à démentir ce bruit ïîdicule. Il y a mille moyens d'expliquer les choses ; et, si le mar- ^ï>is de Montriveau est un galant homme, il s'y prêtera. Nous ferons entendre raison à ces enfants-là...

— Mais il est difficile de rompre en visière à M. de Montriveau, ^hère tante, c'est un élève de Bonaparte, et il a une position. Com- ^^Ot donc! c'est un seigneur du jour, il a un commandement ^^Portant dans la garde, où il est très-utile. 11 n'a pas la moindre # ^Oabition. Au premier mot qui lui déplairait, il est homme à dire

roi : a Voilà ma démission, laissez-moi tranquille. «

— Comment pense- t-il donc?

Très-mal.

— Vraiment, dit la prinœsse, le roi reste ce qa*il a toujours été, un jacobin fleurdelysé.

— Oh ! un peu modéré, dit le vidame.

— Non, je le connais de longue date. L'homme qui disait à sa femme, le jour où elle assista au premier grand couvert : a Voilà nos gens ! » en lui montrant la cour, ne pouvait être qu'un noir scélérat. Je retrouve parfaitement Monsieur dans le roi. Le mauvais frère qui votait si mal dans son bureau de l'Assemblée constituante doit pactiser avec les libéraux, les laisser parler, discuter. Ce cagot de philosophie sera tout aussi dangereux pour son cadet qu'il Ta été pour Talné; car je ne sais si son successeur pourra se tirer des embarras que se plaît à lui créer ce gros homme de petit esprit; d'ailleurs, il l'exècre, et serait heureux de se dire en mourant : « Il ne régnera pas longtemps. »

— Ma tante, c'est le roi, j'ai l'honneur de lui appartenir, et...

— Mais, mon cher, votre charge vous ôte-t-elle votre fran parler? Vous êtes d'aussi bonne maison que les Bourbons. Si h Guise avaient eu un peu plus de résolution. Sa Majesté serait u pauvre sire aujourd'hui. Je m'en vais de ce monde à temps, la blesse est morte. Oui, tout est perdu pour vous, mes enfants, dii elle en regardant le vidame. Est-ce que la conduite de ma nii devrait occuper la ville? Elle a eu tort, je ne l'approuve pas, scandale inutile est une faute; aussi douté-je encore de ce manqu aux convenances, je l'ai élevée et je sais que...

En ce moment, la duchesse sortit de son boudoir. Elle avai reconnu la voix de sa tante et entendu prononcer le nom de Mont riveau. Elle était en déshabillé du matin; et, quand elle se moi tra, M. de Grandlieu, qui regardait insouciamment par la fenêi vit revenir la voiture de sa nièce sans elle.

— Ma chère fllle, lui dit le duc en lui prenant la tête et l't brassant au front, tu ne sais donc pas ce qui se passe?

— Que se passe-t-il d'extraordinaire, cher père?

— Mais tout Paris te croit chez M. de Montriveau.

— Ma chère Antoinette, tu n'es pas sortie, n'est-ce pas? dit princesse en lui tendant la main, que la duchesse baisa avec uj respectueuse affection.

— Non , chère mère , je ne suis pas sortie. Et^ dit-elle en

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recournant pour saluer le vidame et le marquis, j'ai voulu que tout P&ris me crût chez M. de Montriveau.

l^e duc leva les mains au ciel, se les frappa désespérément et se cxx>îsa les bras.

Mais vous ne savez donc pas ce qui résultera de ce coup de

tôt,e? dit-il enfin.

La vieille princesse s'était subitement dressée sur ses talons et r^^ardait la duchesse, qui se prit à rougir et baissa les yeux ; madLaune de Ghauvry l'attira doucement et lui dit : — Laissez-moi vous baiser, mon petit ange. Puis elle l'embrassa sur le front fort affectueusement, lui serra la main et reprit en souriant :

Nous ne sommes plus sous les Valois, ma chère fille. Vous

avez compromis votre mari, votre état dans le monde; cependant, nous allons aviser à tout réparer.

Mais, ma chère tante, je ne veux rien réparer. Je désire que

tout Paris sache ou dise que j'étais ce matin chez M. de Montriveau. ï^truire cette croyance, quelque fausse qu'elle soit, est me nuire étrangement.

-Ma fille, vous voulez donc vous perdre, et affliger votre

Canaille?

Mon père, ma famille, en me sacrifiant à des intérêts, m'a, ^ajEis le vouloir, condamnée à d'irréparables malheurs. Vous pouvez blâmer d'y chercher des adoucissements, mais certes vous me Plaitidrez.

— - Donnez-vous donc mille peines pour établir convenablement filles! dit en murmurant M. de Navarreins au vidame. Chère petite, dit la princesse en secouant les grains de tabac sur sa robe, soyez heureuse si vous pouvez ; il ne s'agit pas toroubler votre bonheur, mais de l'accorder avec les usages. Nous ^^ons tous, ici, que le mariage est une défectueuse institution ^^*^pérée par l'amour. Mais est-il besoin, en prenant un amant, de son lit sur le Carrousel? Voyons, ayez un peu de raison, ^^^tez-nous.

J'écoute.

. — Madame la duchesse, dit le duc de Grandlieu, si les oncles ^<i«nt obligés de garder leurs nièces, ils auraient un état dans le

monde; la société leur devrait des honneurs, des récompenses,

des traitements, comme elle en donne aux gens du roi. Aussi ne g

suis-je pas venu pour vous parler de mon neveu, mais de vos inté- g

rêts. Calculons un peu. Si vous tenez à faire un éclat, je connais <sj le sire, je ne l'aime guère. Langeais est assez avare, personnel en ^ diable; il se séparera de vous, gardera votre fortune, vous laissera pauvre et conséquemment sans considération. Les cent mille livres de rente que vous avez héritées dernièrement de votre grand*tante ^ maternelle payeront les plaisirs de ses maltresses, et vous serez liée, garrottée par les lois, obhgée de dire amen à ces arrange- - .^3. ments-Ià. Que M. de Montriveau vous quitte I... Mon Dieu, chère e nièce, ne nous colérons point, un homme ne vous abandonnera pas jeune et belle ; cependant, nous avons vu tant de jolies femmes « délaissées, même parmi les princesses, que vous me permettrez^K -ez une supposition presque impossible, je veux le croire; alors, que^^ deviendriez-vous sans mari? Ménagez donc le vôtre au même titre^^^ que vous soignez votre beauté, qui est, après tout, le parachute dess^ss femmes, aussi bien qu*un mari. Je vous fais toujours heureuse

aimée; je ne tiens compte d'aucun événement malheureux, frli a

étant, par bonheur ou par malheur, vous aurez des enfants? Qa*eii=^E^ ferez-vous? Des Montriveau? — Eh bien, ils ne succéderont poioP^ à toute la fortune de leur père. Vous voudrez leur donner toute h vôtre et lui toute la sienne. Mon Dieu, rien n'est plus naturel. Vou trouverez les lois contre vous. Combien avons-nous vu de procès faits par les héritiers légitimes aux enfants de l'amour! J'en entends retentir dans tous les tribunaux du monde. Âurez-vous recour à quelque fidéicommis : si la personne en qui vous mettrez vot confiance vous trompe, à la vérité la justice humaine n'en saur rien ; mais vos enfants seront ruinés.. Choisissez donc bien ! Voyea en quelles perplexités vous êtes. De toute manière, vos enfant seront nécessairement sacrifiés aux fantaisies de votre cœur et privés de leur état. Mon Dieu, tant qu'ils seront petits, ils seron' charmants; mais ils vous reprocheront un jour d'avoir songé plus i vous qu'à eux. Nous savons tous cela, nous autres vieux gentils hommes. Les enfants deviennent des hommes, et les hommes son ingrats. N'ai-je pas entendu le jeune de Horn, en Allemagne, dl sant après souper : « Si ma mère avait cté honnête femme, j-

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^^erais prince régnant? » Mais ce SI, nous avons passé notre vie à l'^entendre dire aux roturiers, et il a fait la Révolution. Quand les M^ommes ne peuvent accuser ni leur père, ni leur mère, ils s'en prennent à Dieu de leur mauvais sort. En somme, chère enfant, KK>us sommes ici pour vous éclairer. Eh bien, je me résume par un xnot que vous devez méditer : une femme ne doit jamais donner araison à son mari.

— Mon oncle, j*ai calculé tant que je n'aimais pas. Alors, je voyais, comme vous, des intérêts là où il n'y a plus pout moi que ^es sentiments, dit la duchesse.

— Mais, ma chère petite, la vie est tout bonnement une compli- <:alion d'intérêts et de sentiments, lui répliqua le vidame ; et, pour ^tre heureux, surtout dans la position où vous êtes, il faut tâcher ^'accorder ses sentiments avec ses intérêts. Qu'une grisette fasse l*amour à sa fantaisie, cela se conçoit; mais vous avez une jolie :<brtnne, une famille, un titre, une place à la cour, et vous ne devez 2>as les jeter par la fenêtre. Pour tout concilier, que venons-nous ^ous demander? De tourner habilement la loi des convenances au Mien de la violer. Eh! mon Dieu, j'ai bientôt quatre-vingts ans, je ne 3me souviens pas d'avoir rencontré, sous aucun régime, un amour '^ai valût le prix dont vous voulez payer celui de cet heureux jeune lomme.

La duchesse imposa silence au vidame par un regard; et, si Hfontriveau l'avait pu voir, il aurait tout pardonné...

— Ceci serait d'un bel effet au théâtre, dit le duc de Grandlieu, ne signifie rien quand il s'agit de vos paraphernaux, de votre

^position et de votre indépendance. Vous n'êtes pas reconnaissante, ma chère nièce. Vous ne trouverez pas beaucoup de familles où les 3»arents soient assez courageux pour apporter les enseignements 4e Texpérience et faire entendre le langage de la raison à de jeunes ^tes folles. Renoncez à votre salut en deux minutes, s'il vous plaît vous damner; d'accord! Mais réfléchissez bien quand il s'agit de ^K^noncer à vos rentes. Je ne connais pas de confesseur qui nous ^iAsolve de la misère. Je me crois le droit de vous parler ainsi ; car, vous vous perdez, moi seul je pourrai vous offrir un asile. Je ^uis presque l'oncle de Langeais, et moi seul aurai raison en lui ^oxinant tort.

— Ma fille, dit le duc de Navarreins en se réveillant d'une dou" loureuse méditation, puisque vous parlez de sentiments, laissezmoi vous faire observer qu'une femme qui porte votre nom se doit à des sentiments autres que ceux des gens du commun. Vous voulez donc donner gain de cause aux libéraux, à ces jésuites de Robe^ pierre qui s'efforcent de honnir la noblesse? 11 est certaines choses qu'une Navarreins ne saurait faire sans manquer à toute sa maison. Vous ne seriez pas seule déshonorée.

— Allons, dit la princesse, voilà le déshonneur! Mes enfants, ne faites pas tant de bruit pour la promenade d'une voiture vide, ei laissez-moi seule avec Antoinette. Vous viendrez dîner avec moi tous trois. Je me charge d'arranger convenablement les choses. Vous n'y entendez rien, vous autres hommes, vous mettez déjà de l'aigreur dans vos paroles, et je ne veux pas vous voir brouillés avec ma chère fille. Faites-moi donc le plaisir de vous en aller.

Les trois gentilshommes devinèrent sans doute les intentions de la princesse, ils saluèrent leurs parentes; et M. de Navarreins vint embrasser sa fille au front, en lui disant :

— Allons, chère enfant, sois sage. Si tu veux, il en est encore témps.

— Est-ce que nous ne pourrions pas trouver dans la famille quelque bon garçon qui chercherait dispute à ce Montriveau? dit le vidame en descendant l'escalier.

— Mon bijou, dit la princesse, en faisant signe à son élève de s'asseoir sur une petite chaise basse, près d'elle, quand elles furent seules, je ne sais rien de plus calomnié dans ce bas monde que Dieu et le xviu* siècle, car, en me remémorant les choses de ma jeunesse, je ne me rappelle pas qu'une seule duchesse ait foulé aux pieds les convenances comme vous venez de le faire. Les romanciers et les écrivailleurs ont déshonoré le règne de Louis XV. ne les croyez pas. La du Barry, ma chère, valait bien la veuve Scarron, et elle était meilleure personne. Dans mon temps, une femme savait, au milieu de ses galanteries, garder sa dignité. Les indiscrétions nous ont perdues. De là vient tout le mal. Les philosophes, ces gens de rien que nous admettions dans nos salons, oni eu rinconvenance et l'ingratitude, pour prix de nos bontés, de faire l'inventaire de nos cœurs, de nous décrier en masse, en

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détail, et de déblatérer contre le siècle. Le peuple, qui est très-mal placé pour juger quoi que ce soit, a vu le fond des choses sans en voir la forme. Mais, dans ce temps-là, mon cœur, les hommes et les femmes ont été tout aussi remarquables qu'aux autres époques de la monarchie. Pas un de vos Werthers, aucune de vos notabilités, comme ça s'appelle, pas un de vos hommes en gants jaunes et dont les pantalons dissimulent la pauvreté de leurs jambes, ne traverserait TEurope, déguisé en colporteur, pour aller s'enfermer, au risque de la vie et en bravant les poignards du duc de Modène, dans le cabinet de toilette de la fille du régent. Aucun de vos petits poitrinaires à lunettes d'écaillé ne se cacherait, comme Lauzun, durant six semaines, dans une armoire pour donner du courage à sa maltresse pendant qu'elle accouchait. 11 y avait plus de passion dans le petit doigt de M. de Jaucourt que dans toute votre race de ^putailleurs qui laissent les femmes pour des amendements I Trouvez-moi donc aujourd'hui des pages qui se fassent hacher et ensevelir sous un plancher pour venir baiser le doigt ganté d'une Koenismark? Aujourd'hui, vraiment, il semblerait que les rôles ^ient changés, et que les femmes doivent se dévouer pour les hommes. Ces messieurs valent moins et s'estiment davantage, ^oyez-moi, ma chère, toutes ces aventures, qui sont devenues publiques et dont on s'arme aujourd'hui pour assassiner notre bon ^uis XV, étaient d'abord secrètes. Sans un tas de poétriaux, de rimailleurs, de moralistes qui entretenaient nos femmes de chambre ®^ en écrivaient les calomnies, notre époque aurait eu littérairement des mœurs. Je justifie le siècle et non sa lisière. Peut-être y ^t-ii eu cent femmes de qualité perdues; mais les drôles en ont '^is un millier, ainsi que font les gazetiers quand ils évaluent les Diorts du parti battu. D'ailleurs, je ne sais pas ce que la Révolution ^ l'^Empire peuvent nous reprocher : ces temps-là ont été licen- ^^Ux, sans esprit, grossiers, fi I tout cela me révolte. Ce sont les 'ûauvais lieux de notre histoire! Ce préambule, ma chère enfant, ''pprit-elle après une pause, est pour arriver à te dire que, si Mont- '^^^u te plaît, tu es bien la maîtresse de l'aimer à ton aise, et ^^*^t que tu pourras. Je sais, moi, par expérience (à moins de t'en- '^^'Hier, mais on n'enferme plus aujourd'hui), que tu feras ce qui ^ plaira; et c'est ce que j'aurais fait à ton âge. Seulement, mon

cher bijou, je n'aurais pas abdiqué le droit de faire des ducs d Langeais. Ainsi comporte-toi décemment. Le vidame a raisoi aucun homme ne vaut un seul des sacriûces dont nous sommi assez folles pour payer leur amour. Mets-toi donc dans la positio de pouvoir, si tu avais le malheur d*en être à te repentir, te troi ver encore la femme de M. de Langeais. Quand tu seras vieilh tu seras bien aise d'entendre la messe à la cour et non dans u couvent de province, voilà toute la question. Une imprudeno c'est une pension, une vie errante, être à la merci de son amani c'est l'ennui causé par les impertinences de femmes qui vaudra moins que toi, précisément parce qu'elles auront été trës-ignobl< ment adroites. II valait cent fois mieux aller chez Montriveaa, ! soir, en ûacre, déguisée, que d'y envoyer ta voiture en plein jou Tu es une petite sotte, ma chère enfant I Ta voiture a flatté i vanité, ta personne lui aurait pris le cœur. Je t'ai dit ce qui e juste et vrai, mais je ne t'en veux pas, moi. Tu es de deux sièdi en arrière avec ta fausse grandeur. Allons, laisse-nous arranger ti affaires, dire que le Montriveau aura grisé tes gens pour satisfaii son amour-propre et te compromettre...

— Au nom du ciel, ma tante, s'écria la duchesse en bondissan ne le calomniez pasi

— Oh! chère enfant, dit la princesse, dont les yeux s'animèren je voudrais te voir des illusions qui ne te fussent pas funestes, ma toute illusion doit cesser. Tu m'attendrirais, n'était mon âge. Allon ne fais de chagrin à personne, ni à lui, ni à nous. Je me chaq de contenter tout le monde; mais promets-moi de ne pas te pe mettre désormais une seule démarche sans me consulter. Cont< moi tout, je te mènerai peut-être à bien.

— Ma tante, je vous promets...

— De me dire tout?

— Oui, tout, tout ce qui pourra se dire.

— Mais, mon cœur, c'est précisément ce qui ne pourra pas s dire que je veux savoir. Entendons-nous bien. Allons, laisse-n^ appuyer mes lèvres sèches sur ton beau front. Non, laisse-moi fair je te défends de baiser mes os. Les vieillards ont une politesse eux... Allons, conduis-moi jusqu'à mon carrosse, dit-elle apr avoir embrassé sa nièce.

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^ Chère tante, je puis donc aller chez lui déguisée?

— Mais, oui, ça peut toujours se nier, dit la vieille.

La duchesse n'avait clairement perçu que cette idée dans le sennon que la princesse venait de lui faire. Quand madame de Chauvry fut assise dans le coin de sa voiture, madame de Langeais lui fît un gracieux adieu, et remonta chez elle tout heureuse.

— Ha personne lui aurait pris le cœur; elle a raison, ma tante, QD homme ne doit pas refuser une jolie femme, quand elle sait se Inen offirir.

Le soir, au cercle de madame la duchesse de Berri, le duc de Navarreins, M. de Pamiers, M. deMarsay, M. de Grandlieu, le duc de Maufngneuse, démentirent victorieusement les bruits offensants qoi couraient sur la duchesse de Langeais. Tant d'officiers et de personnes attestèrent avoir vu Montrive^iU se promenant aux Tuileries pendant la matinée, que cette sotte histoire fut mise sur le compte du hasard, qui prend tout ce qu'on lui donne. Aussi, le lendemain, la réputation de la duchesse devint-elle, malgré la station de sa voiture, nette et claire comme Tarmet de Mambrin après iToir été fourbi par Sancho. Seulement, à deux heures, au bois de Boulogne, M. de Ronquerolles passant à côté de Montriveau dans m allée déserte, lui dit en souriant :

— Elle va bien, ta duchesse I

— Encore et toujours, ajouta-t-il en appliquant un coup de cravache significatif à sa jument, qui fila comme un boulet.

Deux jours après son éclat inutile, madame de Langeais écrivit à M. de Montriveau une lettre qui resta sans réponse, comme les précédentes. Cette fois, elle avait pris ses mesures, et corrompu Auguste, le valet de chambre d'Armand. Aussi, le soir, à huit heures, fut-elle introduite chez Armand, dans une chambre tout autre que celle où s'était passée la scène demeurée secrète. La duchesse apprit que le général ne rentrerait pas. Avait-il deux domiciles? Le valet ne voulut pas répondre. Madame de Langeais avait acheté la clef de cette chambre, et non toute la probité de cet homme. Restée seule, elle vit ses quatorze lettres posées sur un vieux guéridon ; elles n'étaient ni froissées ni décachetées; elles Q*avaient pas été lues. A cet aspect, elle tomba sur un fauteuil et

perdit pendant un moment toute connaissance. En se réveillani elle aperçut Auguste, qui lui faisait respirer du vinaigre.

— Une voiture, vite, dit-elle.

La voiture venue, elle descendit avec une rapidité convulaiv< revint chez elle, se mit au lit, et fît défendre sa porte. Elle resl vingt-quatre heures couchée, ne laissant approcher d*elle que î femme de chambre, qui lui apporta quelques tasses d*infusion c feuilles d'oranger. Suzette entendit sa maîtresse faisant qudqt» plaintes, et surprit des larmes dans ses yeux éclatants, mais cerné Le surlendemain, après avoir médité dans les larmes du dése^ le parti qu'elle voulait prendre, madame de Langeais eut une coi férence avec son homme d'affaires, et le chargea sans doute i quelques préparatifs. Puis elle envoya chercher le vieux vidamei Pamiers. En attendant le commandeur, elle écrivit à M. de Monti veau. Le vidame fut exact. Il trouva sa jeune cousine pàle, abattu mais résignée. Il était environ deux heures après-midi. Jamais cet divine créature n'avait été plus poétique qu*elle ne l'était alo dans les langueurs de son agonie.

— Mon cher cousin, dit-elle au vidame, vos quatre-vingts aj vous valent ce rendez-vous. Oh! ne souriez pas, je vous en suppU devant une pauvre femme au comble du malheur. Vous êtes i galant homme, et les aventures de votre jeunesse vous ont, j*air à le croire, inspiré quelque indulgence pour les femmes.

— Pas la moindre, dit-il.

— Vraiment I

— Elles sont heureuses de tout, reprit-il.

— Ahl Eh bien, vous êtes au cœur de ma famille; vous ser peut-être le dernier parent, le dernier ami de qui j'aurai serré main ; je puis donc réclamer de vous un bon office. Rendez-m< mon cher vidame, un service que je ne saurais demander à m* père, ni à mon oncle Grandlieu, ni à aucune femme. Vous dev me comprendre. Je vous supplie de m'obéir, et d'oublier que vo m'avez obéi, quelle que soit l'issue de vos démarches. 11 s'ai d'aller, muni de cette lettre, chez M. de Montriveau, de le voir, la lui montrer, de lui demander, comme vous savez d'homme homme demander les choses, car vous avez entre vous une pi bité, des sentiments que vous oubliez avec nous, de lui demanc

HISTOIRE DES TREIZE

ffil voudra bien la lire, non pas en votre présence, les hommes se cachent certaines émotions. Je vous autorise, pour le décider, et si vous le jugez nécessaire, à lui dire qu'il y va de ma vie ou de ma mort. S*il daigne...

— Daigne ! fît le commandeur.

— S'il daigne la lire, reprit avec dignité la duchesse, faites-lui One dernière observation. Vous le verrez à cinq heures, il dîne à cette heure, chez lui, aujourd'hui, je le sais ; eh bien, il doit, pour toute réponse, venir me voir. Si trois heures après, si à huit heures, il n*est pas sorti, tout sera dit. La duchesse de Langeais aura disparu de ce monde. Je ne serai pas morte, cher, non ; mais aucun pouvoir humain ne me retrouvera sur cette terre. Venez dîner avec moi, j'aurai du moins un ami pour m*assister dans mes dernières angoisses. Oui, ce soir, mon cher cousin, ma vie sera déridée ; et, quoi qu'il arrive, elle ne peut être que cruellement ardente. Allez ! Silence, je ne veux rien entendre qui ressemble soit à des observations, soit à des avis. — Causons, rions, dit-elle en lui tendant une main qu'il baisa. Soyons comme deux vieillards philosophes qui savent jouir de la vie jusqu'au moment de leur mort. Je me parerai, je serai bien coquette pour vous. Vous serez peut-être le dernier homme qui aura vu la duchesse de Langeais.

Le vidame ne répondit rien, il salua, prit la lettre et fît la commission. Il revint à cinq heures, trouva sa parente mise avec redierche, délicieuse enfîn. Le salon était paré de fleurs comme pour m fête. Le repas fut exquis. Pour ce vieillard , la duchesse fit jouer tous les brillants de son esprit, et se montra plus attrayante qu'elle ne Tavait jamais été. Le commandeur voulut d'abord voir Que plaisanterie de jeune femme dans tous ces apprêts ; mais, de temps à autre, la fausse magie des séductions déployées par sa cousine p&lissait. Tantôt, il la surprenait à tressaillir émue par une me de terreur soudaine ; et tantôt elle semblait écouter dans le silence. Alors, s'il lui disait :

— Qu'avez-vous?

— Chut! répondait-elle.

k sept heures, la duchesse quitta le vieillard, et revint promptement, mais habillée comme aurait pu l'être sa femme de chambre pour un voyage ; elle réclama le bras de son convive qu'elle voulut

pour compagnon, se jeta dans une voiture de louage. Tous deui ils furent, vers les huit heures moins un quart, à la porte de H. d Montriveau.

Armand, lui, pendant ce temps, avait médité la lettre soi vante :

a Mon ami, j^ai passé quelques moments chez vous, à votr insu ; j'y ai repris mes lettres. 0 Armand, de vous à moi, ce o peut ôtre indifférence, et la haine procède autrement. Si vous m*a mez, cessez un jeu cruel. Vous me tueriez. Plus tard, vous en serk au désespoir, en apprenant combien vous êtes aimé. Si je vous i malheureusement compris, si vous n'avez pour moi que de Tavei sion, Taversion comporte et mépris et dégoût; alors, tout espo m'abandonne : les hommes ne reviennent pas de ces deux sent ments. Quelque terrible qu'elle puisse être, cette pensée apportei des consolations à ma longue douleur. Vous n'aurez pas de regre un jour. Des regrets! ahl mon Armand, que je les ignore! Si je voi en causais un seul... Non, je ne veux pas vous dire quels ravap il ferait en moi. Je vivrais et ne pourrais plus être votre femmi Après m'ôtre entièrement donnée à vous en pensée, à qui donc n: donner?... à Dieu. Oui, les yeux que vous avez aimés pendant i: moment ne verront plus aucun visage d'homme ; et puisse la gloi de Dieu les fermer ! Je n'entendrai plus de voix humaine, apr avoir entendu la vôtre, si douce d'abord , si terrible hier, car suis toujours au lendemain de votre vengeance; puisse donc la p rôle de Dieu me consumer! Entre sa colère et la vôtre, mon am il n'y aura pour moi que larmes et que prières. Vous vous dema: derez peut-être pourquoi vous écrire? Hélas I ne m'en voulez pas < conserver une lueur d'espérance, de jeter encore un soupir sur vie heureuse avant de la quitter pour jamais. Je suis dans ui horrible situation. Tai toute la sérénité que communique à l'ào une grande résolution, et sens encore les derniers grondements < l'orage. Dans cette terrible aventure qui m'a tant attachée à vou Armand, vous alliez du désert à l'oasis, mené par un bon guid Eh bien, moi, je me traîne de l'oasis au désert, et vous m'êtes t guide sans pitié. Néanmoins, vous seul, mon ami, pouvez co£ prendre la mélancolie des derniers regards que je jette au ho

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lieur, et veus êtes le seul auquel je puisse me plaindre sans rougjr.

Si vous m'exaucez, je serai heureuse; si vous êtes inexorable, j*e:3q)ierai mes torts. Enûn, n'est-il pas naturel à une femme de Fouloîr rester dans la mémoire de son aimé, revêtue de tous les sentiments nobles? Ohl seul cher à moil laissez votre créature s'ensevelir avec la croyance que vous la trouverez grande. Vos sévérités m'^cnt fait réfléchir ; et, depuis que je vous aime bien, je me jsuis tr^oavée moins coupable que vous ne le pensez. Écoutez donc ma justification, je vous la dois ; et, vous qui êtes tout pour moi dans le inonde, vous me devez au moins un instant de justice.

9 J^ai su, par mes propres douleurs, combien mes coquetteries vomis ont fait souffrir; mais, alors, j'étais dans une complète igno» rance de l'amour. Vous êtes, vous, dans le secret de ces tortureSi TOUS me les imposez. Pendant les huit premiers mois que vous n^*avez accordés, vous ne vous êtes point fait aimer. Pourquoi, non ami? Je ne sais pas plus vous le dire que je ne puis vous expliquer pourquoi je vous aime. Ahl certes, j'étais flattée de me ^oîr l'objet de vos discours passionnés, de recevoir vos regards de femi; mais vous me laissiez froide et sans désirs. Non, je n'étais F^^iDt femme, je ne concevais ni le dévouement ni le bonheur de ^otre sexe. A qui la faute? Ne m'auriez-vous pas méprisée, si je ^"^étais livrée sans entraînement? Peut-être est-ce le sublime de ^otre sexe, de se donner sans recevoir aucun plaisir ; peut-être n'y ^"^^1 aucun mérite à s'abandonner à des jouissances connues et ^^«demment désirées. Hélas! mon ami, je puis vous le dire, ces E^^nsées me sont venues quand j'étais si coquette pour vous; mais vous trouvais déjà si grand, que je ne voulais pas que vous me ^^assiez à la pitié... Quel mot viens-je d'écrire ! Ah I j'ai repris chez ^^us toutes mes lettres , je les jette au feu I Elles brûlent. Tu ne liras jamais ce qu'elles accusaient d'amour, de passion, de folie... me tais, Armand, je m'arrête, je ne veux plus rien vous dire de sentiments. Si mes vœux n'ont pas été entendus d'âme à âme, 1 ^ ne pourrais donc plus, moi aussi, moi la femme, ne devoir votre ^^ittour qu'à votre pitié. Je veux être aimée irrésistiblement ou laisimpitoyablement. Si vous refusez de lire cette lettre, elle sera ^wîilée. Si, l'ayant lue, vous n'êtes pas trois heures après pour

toujours mon seul époux, je n'aurai point de honte à vous la savoir

tiO SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE.

entre les mains : la fierté de mon désespoir garantira ma mémoB de toute injure, et ma fin sera digne de mon amour. Vous-mêocr ne me rencontrant plus sur cette terre, quoique vivante, vous penserez pas sans frémir à une femme qui, dans trois heures, respirera plus que pour vous accabler de sa tendresse, à une fem. :3 consumée par un amour sans espoir, et fidèle, non pas à des pi sirs, partagés, mais à des sentiments méconnus. La duchesse la Vallière pleurait un bonheur perdu, sa puissance évanouie; taj dis que la duchesse de Langeais sera heureuse de ses pleurs e restera pour vous un pouvoir. Oui, vous me regretterez. Je S6(u bien que je n'étais pas de ce monde, et vous remercie de me ravmf prouvé. Adieu, vous ne toucherez point à ma hache : la vôtre était celle du bourreau, la mienne est celle de Dieu ; la vôtre tue, et la mienne sauve. Votre amour était mortel, il ne savait supporter ni le dédain ni la raillerie ; le mien peut tout endurer sans faiblir, il est immortellement vivace. Ah ! j'éprouve une joie sombre à vous écraser^ vous qui vous croyez si grand, à vous humilier par le soa rire calme et protecteur des anges faibles qui prennent, en se cou chant aux pieds de Dieu, le droit et la force de veiller en son non sur les hommes. Vous n'avez eu que de passagers désirs; tandis qw la pauvre religieuse vous éclairera sans cesse de ses ardente prières, et vous couvrira toujours des ailes de l'amour divin. V pressens votre réponse, Armand, et vous donne rendez- vous., dans le ciel. Ami, la force et la faiblesse y sont également admises toutes deux sont des souffrances. Cette pensée apaise les agitation de ma dernière épreuve. Me voilà si calme, que je craindrais de n< plus t'aimer, si ce n'était pour toi que je quitte le monde.

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