‹ Œuvres complètes. Éd définitive (volume 2)Chapitre 8 sur 26 · IDA · texte numérisé non relu

IDA

— Portez cette lettre à M. de Funcal, celui qui est là. S'il en est encore temps, lui seul peut sauver votre fille.

Et Jules disparut en se sauvant comme un homme qui aurait commis un crime. Ses jambes tremblaient. Son cœur élargi recevait des flots de sang plus chauds, plus copieux qu'en aucun moment de sa vie, et les renvoyait avec une force inaccoutumée. Les idées les plus contradictoires se combattaient dans son esprit, et cependant une pensée les dominait toutes. Il n'avait pas été loyal avec la personne qu'il aimait le plus, et il lui était impossible de transiger avec sa conscience, dont la voix, grossissant en raison du forfait, correspondait aux cris intimes de sa passion, pendant les plus cruelles heures de doute qui l'avaient agité précédemment. M resta durant une grande partie de la journée errant dans Paris et n'osant pas rentrer chez lui. Cet homme probe tremblait de rencontrer le front irréprochable de cette femme méconnue. Les crimes sont en raison de la pureté des consciences, et le fait qui, pour tel cœur, est à peine une faute dans la vie, prend les proportions d'un crime pour certaines âmes candides. Le mot de candeur n'a-t-il pas, en effet, une céleste portée? Et la plus légère souillure empreinte au blanc vêtement d'une vierge n'en fait-elle pas quelque chose d'ignoble, autant que le sont les haillons d'un mendiant? Entre ces deux choses, la seule différence n'est que celle du malheur à la faute. Dieu ne mesure jamais le repentir, il ne le scinde pas, et il

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en faut autant pour effacer une tache que pour lui faire oublier t^oute une vie. Ces réflexions pesaient de tout leur poids sur Jules, oar les passions ne pardonnent pas plus que les lois humaines, et ^lles raisonnent plus juste : ne s'appuient-elles pas sur une confiance à elles, infaillible comme Test un instinct? Désespéré, Jules X'entra chez lui, pâle, écrasé sous le sentiment de ses torts, mais exprimant, malgré lui, la joie que lui causait Tinnocence de sa fîemme. 11 entra chez elle tout palpitant, il la vit couchée, elle avait 13 fièvre, il vint s'asseoir près du lit, lui prit la main, la baisa, la ocuvrit de ses larmes.

— Cher ange, lui dit-il quand ils furent seuls, c*est du repentir.

— Et de quoi? reprit-elle.

£n disant cette parole, elle inclina la tête sur son oreiller, ferma les yeux et resta immobile, gardant le secret de ses souffrances pour ne pas effrayer son mari : délicatesse de mère, délicatesse d'ange. C'était toute la femme dans un mot. Le silence dura longtemps. Jules, croyant Clémence endormie, alla questionner Joséphine sur l'état de sa maîtresse.

— Madame est rentrée à demi morte, monsieur. Nous sommes allés chercher M. Haudry.

— Est-il venu? qu'a-t-il dit?

— Rien, monsieur. Il n'a pas paru content, a ordonné de ne laisser personne auprès de madame, excepté la garde, et il a dit qu'il reviendrait pendant la soirée.

Jules rentra doucement chez sa femme, se mit dans un fauteuil , et resta devant le lit, immobile, les yeux attachés sur les yeux de Clémence ; quand elle soulevait ses paupières , elle le voyait aussitôt, et il s'échappait d'entre ses cils douloureux un regard tendre, plein de passioa, exempt de reproche et d'amer- ^QQie, un regard qui tombait comme un trait de feu sur le cœur ^ Ce mari noblement absous et toujours aimé par cette créature V^^il tuait. La mort était entre eux un pressentiment qui les frappait également. Leurs regards s'unissaient dans une même an- Nsse, comme leurs cœurs s'unissaient jadis dans un môme amour, ^^lement senti, également partagé. Point de questions, mais d'hor- ^les certitudes. Chez la femme, générosité parfaite; chez le mari.

remords affreux; puis, dans les deux âmes, une même vision du dénoûment, un môme sentiment de la fatalité.

11 y eut un moment où, croyant sa femme endormie, Jules la baisa douœment au front et dit, après Tavoir longtemps contemplée :

— Mon Dieu, laisse-moi cet ange encore assez de temps pour que je m'absolve moi-même de mes torts par une longue adoration... Fille, elle est sublime; femme, quel mot pourrait la qualifier?

Clémence leva les yeux, ils étaient pleins de larmes.

— Tu me fais mal, dit-elle d'un son de voix faible.

La soirée était avancée, le docteur Haudry vint, et pria le mari de se retirer pendant sa visite. Quand il sortit, Jules ne lui fit pas une seule question, il n'eut besoin que d'un geste.

— Appelez en consultation ceux de mes confrères en qui vous aurez le plus de confiance, je puis avoir tort.

— Mais, docteur, dites-moi la vérité. Je suis homme, je saurai l'entendre ; et j'ai, d'ailleurs, le plus grand intérêt à la connaître pour régler certains comptes...

— Madame Jules est frappée à mort, répondit le médecin. Il y a une maladie morale qui a fait des progrès et qui complique sa situation physique, déjà si dangereuse, mais rendue plus grave encore par des imprudences : se lever pieds nus la nuit ; sortir quand je Tavais défendu, sortir hier à pied, aujourd'hui en voiture. Elle a voulu se tuer. Cependant, mon arrêt n'est pas irrévocable, il y a de la jeunesse, une force nerveuse étonnante... Il faudrait risquer le tout pour le tout par quelque réactif violent ; mais je ne prendrai jamais sur moi de Tordonner, je ne le conseillerais même pas; et, en consultation, je m'opposerais à son emploi.

Jules rentra. Pendant onze jours et onze nuits, il resta près du lit de sa femme, ne prenant de sommeil que pendant le jour, la tête appuyée sur le pied de ce lit. Jamais aucun homme ne poussa plus loin que Jules la jalousie des soins et l'ambition du dévouement. Il ne souffrait pas que Ton rendît le plus léger service à sa femme ; il lui tenait toujours la main, et semblait ainsi vouloir lui communiquer de la vie. Il y eut des incertitudes, de fausses joies, de bonnes journées, un mieux, des crises, enfin les horribles nuta-

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tions de la mort qui hésite, qui balance, mais qui frappe. Madame Jules trouvait toujours la force de sourire à son mari ; elle le plaigênait, sachant que bientôt il serait seul. C'était une double agonie, oelle de la vie, celle de Tamour; mais la vie s'en allait faible et J ''amour allait grandissant. Il y eut une nuit aflreuse, celle où Cléjxience éprouva ce délire qui précède toujours la mort chez les créatures jeunes. Elle parla de son amour heureux, elle parla de ^on père, elle raconta les révélations de sa mère au lit de mort, G t les obligations qu'elle lui avait imposées. Elle se débattait, non pas avec la vie, mais avec sa passion, qu'elle ne voulait pas ^ uitter.

— Faites, mon Dieu, dit-elle, qu'il ne sache pas que je voudrais le voir mourir avec moi.

Jules, ne pouvant soutenir ce spectacle, était en ce moment dans le salon voisin, et n'entendit pas des vœux auxquels il eût obéi.

Qaand la crise fut passée, madame Jules retrouva des forces. Le lendemain, elle redevint belle, tranquille ; elle causa, elle avait de l'espoir, elle se para comme se parent les malades. Puis elle voulut être seule pendant toute la journée, et renvoya son mari par une de ces prières faites avec tant d'instances, qu'elles sont exaucées comme on exauce les prières des enfants. D'ailleurs, Jules avait besoin de cette journée. Il alla chez M. de Maulincour, aûn de réclamer de lui le duel à mort convenu naguère entre eux. Il ne parvint pas sans de grandes difficultés jusqu'à l'auteur de cette infortune; mais, en apprenant qu'il s'agissait d'une affaire d'honneur, le vidame obéit aux préjugés qui avaient toujours gouverné ^ vie, et introduisit Jules auprès du baron. M. Desmarets chercha le baron de Maulincour.

Oh! c'est bien lui, dit le commandeur en montrant un homme ^is dans un fauteuil au coin du feu.

Qui, Jules? dit le mourant d'une voix cassée. Auguste avait perdu la seule qualité qui nous fasse vivre, la mé*» inoire. A cet aspect, M. Desmarets recula d'horreur. 11 ne pouvait recoimaitre l'élégant jeune homme dans une chose sans nom en aucun langage, suivant le mot de Bossuet. C'était, en effet, un ^davre à cheveux blancs ; des os à peine couverts par une peau

fli'ïrie desséchée; des yeux blancs et sans mouvement; une "'^ rfî hideusement entr'ouverté, comme le sont celles des fous celles des débauchés tués par leurs excès. Aucune trace d'intel- ^" n'existait plus ni sur le front, ni dans aucun trait; de ligonce ^^^^ ^^^.^ ^^^^^ ^^^^ carnation molle, ni rougeur, ni

'"^'"^nccdedrculation sanguine. Enfin, c'était un homme rape- '•'^^ dissous, arrivé à l'état dans lequel sont ces monstres conservés au Muséum, dans les bocaux où ils flottent au milieu de Talcool. Jules crut voir au-dessus de ce visage la terrible tête de Ferragus, cette complète vengeance épouvanta la haine. Le mari se trouva de ia pi^^ *® ^^^^ douteux débris de ce qui avait été naguèitî un jeune homme.

1. Le duel a eu lieu, dit le commandeur. ^Monsieur a tué bien du monde, s'écria douloureusement

Jules.

^ Et des personnes bien chères, ajouta le vieillard. Sa grand mère meurt de chagrin, et je la suivrai peut-être dans la tombe.

IQ lendemain de cette visite, Tétat de madame Jules empira d'heure en heure. Elle profita d'un moment de force pour prendre Boe lettre sous son chevet, la présenta vivement à Jules, et lui fit un signe facile à comprendre : elle voulait lui donner dans un l^ser son dernier souffle de vie, il le prit et elle mourut. Jules tomba à demi mort, et fut emporté chez son frère. Là, comme il déplorait, au milieu de ses larmes et de son délire, l'absence qu'il avait faite la veille, son frère lui apprit que cette séparation était vivement désirée par Clémence , qui n'avait pas voulu le rendre témoin de Tappareil religieux, si terrible aux imaginations tendres, et que l'Église déploie en conférant aux moribonds les derniers sacrements.

^ Tu n'y aurais pas résisté, lui dit son frère. Je n'ai pu moimême soutenir ce spectacle et tous tes gens fondaient en larmes. Clémence était comme une sainte. Elle avait pris de la force pour nous faire ses adieux, et cette voix, entendue pour la dernière fois, déchirait le cœur. Quand elle a demandé pardon des chagrins involontaires qu'elle pouvait avoir donnés à ceux qui l'avaient servie, il y a eu un cri mêlé de sanglots, un cri...

— Assez, dit Jules, assez.

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11 voulut être seul pour lire les dernières pensées de cette femme îtm€ le monde avait admirée, et qui avait passé comme une fleur:

c Mon bien-aimé, ceci est mon testament. Pourquoi ne ferait-on ^as de testament pour les trésors du cœur, comme pour les autres biens? Mon amour, n'était-ce pas tout mon bien? Je veux ici ûe m'occuper que de mon amour : il fut toute la fortune de ta Clémence, et tout ce qu'elle peut te laisser en mourant. Jules, je suis encore aimée, je meurs heureuse. Les médecins expliquent ma mort à leur manière, moi seule en connais la véritable cause. Je te la dirai, quelque peine qu'elle puisse te faire. Je ne voudrais pas emporter dans un cœur tout à toi quelque secret qui ne te fût pas dit, alors que je meurs victime d'une discrétion nécessaire.

» Jules, j'ai été nourrie, élevée dans la plus profonde solitude, loio des vices et des mensonges du monde, par l'aimable femme qoe tu as connue. La société rendait justice à ces qualités de convention, par lesquelles une femme plaît à la société; mais, moi, fai secrètement joui d'une âme céleste, et j'ai pu chérir la mère qui faisait de mon enfance une joie sans amertume, en sachant bien pourquoi je la chérissais. N'était-ce pas aimer doublement? Oui, je l'aimais, je la craignais, je la respectais, et rien ne me pesait au cœur, ni le respect, ni la crainte. J'étais tout pour elle, elle était tout pour moi. Pendant dix-neuf années, pleinement heuleoses, insouciantes, mon âme, solitaire au milieu du monde qui grondait autour de moi, n'a réfléchi que la plus pure image, celle <le ma mère, et mon cœur n'a battu que par elle et pour elle. J'étais scrupuleusement pieuse, et me plaisais à demeurer pure <fevaDt Dieu. Ma mère cultivait en moi tous les sentiments nobles et fiers. Ahl j'ai plaisir à te l'avouer, Jules, je sais maintenant que fii été jeune ûlle, que je suis venue à toi vierge de tœur. Quand i^suis sortie de cette profonde solitude ; quand, pour la première fois, j'ai lissé mes cheveux en les ornant d'une couronne de fleurs d'amandier; quand j'ai complaisamment ajouté quelques nœuds de ^tia à ma robe blanche, en songeant au monde que j'allais voir, et que j'étais curieuse de voir; eh bien, Jules, cette innocente et iiHKleste coquetterie a été faite pour toi, car, à mon entrée dans le 1 nwHide, je t'ai vu» toi, le premier. Ta ûgure, je l'ai remarquée, elle vm. 7

tranchait sur toutes les autres; ta personne m'a plu; ta voû manières m'ont inspiré de favorables pressentiments; et, qi es venu, que tu m'as parlé, la rougeur sur le front, que U tremblé, ce moment m'a donné des souvenirs dont je palpite en t'écrivant, aujourd'hui que j'y songe pour la dernière foû amour a été d'abord la plus vive des sympathies, mais il fut mutuellement deviné ; puis aussitôt partagé, comme depa en avons également ressenti les innombrables plaisirs. Di ma mère ne fut plus qu'en second dans mon cceur. Je le lui et elle souriait, Tadorable femme! Puis j'ai été à toi, tout Voilà ma vie, toute ma vie, mon cher époux. Et voici ce reste à te dire. Un soir, quelques jours avant sa mort, m m'a révélé le secret de sa vie, non sans verser des laroK lantes. Je t'ai bien mieux aimé, quand j'appris, avant le chargé d'absoudre ma mère, qu'il existait des passions cond par le monde et par l'Église. Mais, certes. Dieu ne doit p sévère quand elles sont le péché d'âmes aussi tendres que celle de ma mère; seulement, cet ange ne pouvait se résoi repentir. Elle aimait bien, Jules, elle était toute amour. Âu£ prié tous les jours pour elle, sans la juger. Alors, je connus 1; de sa vive tendresse maternelle; alors, je sus qu'il y ava Paris un homme de qui j'étais toute la vie, tout l'amour; fortune était son ouvrage et qu'il t'aimait; qu'il était exil société, qu'il portait un nom flétri, qu'il en était plus malb pour moi, pour nous, que pour lui-même. Ma mère était t consolation, et ma jnère mourait, je promis de la remplace] toute l'ardeur d'une âme dont rien n'avait faussé les senti je ne vis que le bonheur d'adoucir l'amertume qui chagrii derniers moments de ma mère, et je m'engageai donc à coi cette œuvre de charité secrète, la charité du cœur. La pi fois que j'aperçus mon père, ce fut auprès du lit où ma m nait d'expirer; quand il releva ses yeux pleins de larmes, pour retrouver en moi toutes ses espérances mortes. J'avai non pas de mentir, mais de garder le silence, et ce silence, femme l'aurait rompu? Là est ma faute, Jules, une faute par la mort. J'ai douté de toi. Mais la crainte est si naturel femme, et surtout à la femme qui sait tout ce qu'elle peut ]

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J'ai tremblé pour mon amour. Le secret de mon père me parut être la mort de mon bonheur, et plus j'aimais, plus j'avais peur. Je D* osais avouer ce sentiment à mon père : c'eût été le blesser, et, dans sa situation, toute blessure était vive. Mais lui, sans me le dire, il partageait mes craintes. Ce cœur tout paternel tremblait pour mon bonheur autant que je tremblais moi-même, et n'osait parler, obéissant à la même délicatesse qui me rendait muette. Oui, Jules, j'ai cru que tu pourrais un jour ne plus aimer la fille Gratien autant que tu aimais ta Clémence. Sans cette profonde erreur, t'aurais-je caché quelque chose, à toi qui étais même tout entier dans ce repli de mon cœur? Le jour où cet odieux, ce mallieureux officier t'a parlé, j'ai été forcée de mentir. Ce jour, j'ai pour la seconde fois de ma vie connu la douleur, et cette douleur a été croissant jusqu'en ce moment où je t'entretiens pour la dernière fois. Qu'importe maintenant la situation de mon père? Tu sais tQut. J'aurais, à l'aide de mon amour, vaincu la maladie, supporté toutes les souffrances, mais je ne saurais étouffer la voix du doute. N'est-il pas possible que mon origine altère la pureté de ton amour, l'affaiblisse, le diminue? Cette crainte, rien ne peut la détruire en moi. Telle est, Jules, la cause de ma mort. Je ne saurais vivre en redoutant un mot, un regard ; un mot que tu ne diras peut-être jamais, un regard qui ne t'échappera point; mais, veux-tu I je les crains. Je meurs aimée, voilà ma consolation, fai su que, depuis quatre ans, mon père et ses amis ont presque ^ué le monde, pour mentir au monde. Afin de me donner un ^tat, ils ont acheté un mort, une réputation, une fortune, tout cela pour faire revivre un vivant, tout cela pour toi, pour nous. Nous ne <MoDs rien en savoir. Eh bien, ma mort épargnera sans doute ^ mensonge à mon père, il mourra de ma mort. Adieu donc, ^oles, mon cœur est ici tout entier. T'exprimer mon amour dans l*iiuiocence de sa terreur, n'est-ce pas te laisser toute mon âme? Je û*aurais pas eu la force de te parler, j'ai eu celle de t'écrire. Je ^ns de confesser à Dieu les fautes de ma vie; j'ai bien promis ^® ne plus m'occuper que du Roi des cieux ; mais je n'ai pu résisau plaisir de me confesser aussi à celui qui, pour moi, est tout ''^la terre. Hélas l qui ne me le pardonnerait, ce dernier soupir, ^Qtre la vie qui fut et la vje qui va être? Adieu donc, mon Jules

aimé; je vais à Dieu, près de qui Tamour est toujours sans nuages près de qui tu viendras un jour. Là, sous son trône, réunis à jamais nous pourrons nous aimer pendant les siècles. Cet espoir peut seu me consoler. Si je suis digne d'être là par avance, de là, je te sm vrai dans ta vie, mon àme t'accompagnera, t'enveloppera, car ti resteras encore ici-bas, toi. Mène donc une vie sainte pour venii sûrement près de moi. Tu peux faire tant de bien sur cette terre N'est-ce pas une mission angélique pour un être souffrant que d< répandre la joie autour de lui, de donner ce qu'il n'a pas? Je t< laisse aux malheureux. Il n'y a que leurs sourires et leurs larme dont je ne serais point jalouse. Nous trouverons un grand charmi à ces douces bienfaisances. Ne pourrons-nous pas vivre encon ensemble, si tu veux mêler mon nom, ta Clémence, à ces belle œuvres? Après avoir aimé comme nous aimions, il n'y a plus qui Dieu, Jules. Dieu ne ment pas, Dieu ne trompe pas. N'adore plu que lui, je le veux. Cultive-le bien dans tous ceux qui souffrent soulage les membres endoloris de son Église. Adieu, chère àme qu< j'ai remplie, je te connais : tu n'aimeras pas deux fois. Je vai donc expirer heureuse par la pensée qui rend toutes les femme heureuses. Oui, ma tombe sera ton cœur. Après cette enfance qui je t'ai contée, ma vie ne s'est-elle pas écoulée dans ton cœur Morte, tu ne m'en chasseras jamais. Je suis ûère de cette vi« unique ! Tu ne m'auras connue que dans la fleur de la jeunesse je te laisse des regrets sans désenchantement. Jules, c'est une mor bien heureuse.

i> Toi qui m'as si bien comprise, permets-moi de te recomman der, chose superflue sans doute, l'accomplissement d'une fantaisi* de femme, le vœu d'une jalousie dont nous sommes l'objet. Je t prie de brûler tout ce qui nous aura appartenu, de détruire notr chambre, d'anéantir tout ce qui peut être un souvenir de notr amour.

)) Encore une fois, adieu, le dernier adieu, plein d'amour» comm le sera ma dernière pensée et mon dernier souffle. »

Quand Jules eut achevé cette lettre, il lui vint au cœur une d ces frénésies dont il est impossible de rendre les effroyables crises Toutes les douleurs sont individuelles, leurs effets ne sont soumi

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à aucune règle fixe : certains hommes se bouchent les oreilles pour ne plus rien entendre ; quelques femmes ferment les yeux pour ne plus rien voir; puis il se rencontre de grandes et magniûques âmes qui se jettent dans la douleur comme dans un abîme. En fait de désespoir, tout est vrai. Jules s'échappa de chez son frère, revint chez lui, voulant passer la nuit près de sa femme, et voir jusqu'au dernier moment cette créature céleste. Tout en marchant avec rinsouciance de la vie que connaissent les gens arrivés au dernier degré de malheur, il concevait comment, dans l'Asie, les lois ordonnaient aux époux de ne point se survivre. 11 voulait mourir. Il n'était pas encore accablé, il était dans la fièvre de la douleur. Il arriva sans obstacle, monta dans cette chambre sacrée ; il y vit sa Gléménce sur le lit de mort, belle comme une sainte, les cheveux en bandeau, les mains jointes, ensevelie déjà dans son linceul. Des cierges éclairaient un prêtre en prière, Joséphine pleurant dans un coin, agenouillée, puis, près du lit, deux hommes. L'an était Ferragus. 11 se tenait debout, immobile, et contemplait sa fille d'un œil sec; sa tête, vous l'eussiez prise pour du bronze : il ne vit pas Jules. L'autre était Jacquet, Jacquet pour qui madame Jules avait été constamment bonne. Jacquet avait pour elle une de ces respectueuses amitiés qui réjouissent le cœur sans trouble, qui sont une passion douce, Tamour moins ses désirs et ses orages; et il était venu religieusement payer sa dette de larmes, dire de longs adieux à la femme de son ami, baiser pour la première fois le front glacé d'une créature dont il avait tacitement fait sa sœur. Là, tout était silencieux. Ce n'était ni la mort terrible comme elle l'est dans l'église, ni la pompeuse mort qui traverse les rues; non, c'était la mort se glissant sous le toit domestique, la inort touchante ; c'était les pompes du cœur, les pleurs dérobés à tous les yeux. Jules s'assit près de Jacquet, dont il pressa la main, et, sans se dire un mot, tous les personnages de cette scène restèrent ainsi jusqu'au matin. Quand le jour fit pâlir les cierges, Jacquet, prévoyant les scènes douloureuses qui allaient se succéder, emmena Jules dans la chambre voisine. En ce moment, le mari regarda le père et Ferragus regarda Jules. Ces deux douleurs s'interrogèrent, se sondèrent, s'entendirent par ce regard. Un éclair de fureur brilla passagèrement dans les yeux de Ferragus.

m SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE.

— Cest loi qui Tas tuée I pensait-il.

— Pourquoi s'être déflé de moi? paraissait répondre l'époux. Cette scène fut semblable à celle qui se passerait entre deux

tigres reconnaissant l'inutilité d'une lutte, après s'être examinés pendant un moment d'hésitation, sans môme rugir.

— Jacquet, dit Jules, tu as veillé à tout?

— A tout, répondit le chef de bureau, mais partout me prév^ nait un homme qui parlout ordonnait et payait.

— 11 m'arrache sa fille I s'écria le mari dans un violent accès de désespoir.

Il s'élança dans la chambre de sa femme ; mais le père n'y était plus. Clémence avait été mise dans un cercueil de plomb, et des ouvriers s'apprêtaient à en souder le couvercle. Iules rentra tout épouvanté de ce spectacle, et le bruit du marteau dont se servaient ces hommes le fit machinalement fondre en larmes.

— Jacquet, dit-il, il m'est resté de cette nuit terrible une idée, une seule, mais une idée que je veux réaliser à tout prix. Je né veux pas que Clémence demeure dans un cimetière de Paris. Je veux la brûler, recueillir ses cendres et la garder. Ne me dis pas un mot sur cette affaire, mais arrange-toi pour qu'elle réussisse. Je vais me renfermer dans sa chambre, et j'y resterai jusqu'au moment de mon départ. Toi seul entreras ici pour me rendre compte de tes démarches... Va, n'épargne rien.

Pendant cette matinée, madame Jules, après avoir été exposée dans une chapelle ardente, à la porte de son hôtel, fut amenée à Saint-Roch. L'église élait entièrement tendre de noir. L'espèce de luxe déployé pour ce service avait attiré du monde ; car, à Paris, tout fait spectacle, même la douleur la plus vraie. 11 y a des gens qui se mettent aux fenêtres pour voir comment pleure un fils en suivant le corps de sa mère, comme il y en a qui veulent être commodément placés pour voir comment tombe une tête. Aucun peuple du monde n'a eu des yeux plus voraces. Mais les curieux furent particulièrement surpris en apercevant les six chapelles latérales de Saint-Roch également tendues de noir. Deux hommes en deuil assistaient à une messe mortuaire dans chacune de ces chapelles. On ne vit au chœur, pour toute assistance, que M. Desmarets le notaire, et Jacquet; puis, en dehors de l'enceinte, les domestiques.

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Il y avait, pour les flâneurs ecclésiastiques, quelque chose d'inexplicable dans une telle pompe et si peu de parenté. Jules n*avait voulu d'aucun indifférent à cette cérémonie. La grand' messe fut célébrée avec la sombre magnificence des messes funèbres. Outre les desservants ordinaires de Saint-Roch, il s'y trouvait treize prêtres venus de diverses paroisses. Aussi jamais peut-être le Dies irse ne produisit-il sur des chrétiens de hasard, fortuitement rassemblés par la curiosité, mais avides d'émotions, un effet plus profond, plus nerveusement glacial que ne le fut Timpression produite par cette hymne, au moment où huit voix de chantres accompagnées par celles des prêtres et les voix des enfants de chœur l'entonnèrent alternativement. Des six chapelles latérales, douze autres voix d'enfants s'élevèrent aigres de douleur, et s'y mêlèrent lamentablement. De toutes les parties de l'église, l'effroi sourdait; partout, les cris d'angoisse répondaient aux cris de terreur. Cette effrayante musique accusait des douleurs inconnues au monde, et des amitiés secrètes qui pleuraient la morte. Jamais, en aucune religion humaine, les frayeurs de Pâme, violemment arrachée du corps et tempétueusement agitée en présence de la foudroyante majesté de Dieu, n'ont été rendues avec autant de vigueur. Devant cette clameur des clameurs doivent s'humilier les artistes et leurs compo* sitions les plus passionnées. Non, rien ne peut lutter avec ce chant qui résume les passions humaines et leur donne une vie galvanique au delà du cercueil, en les amenant palpitantes encore devant le Dieu vivant et vengeur. Ces cris de l'enfance, unis aux sons de voix graves, et qui comprennent alors, dans ce cantique de la mort, la vie humaine avec tous ses développements, en rappelant les souffrances du berceau, en se grossissant de toutes les peines des autres âges avec les larges accents des hommes, avec les chevrotements des vieillards et des prêtres : toute cette stridente harmonie pleine de foudre et d'éclairs ne parle-t-elle pas aux imaginations les plus intrépides, aux cœurs les plus glacés, et même aux philosophes! £n l'entendant, il semble que Dieu tonne. Les voûtes d'aucune église ne sont froides; elles tremblent, elles parlent, elles versent la peur par toute la puissance de leurs échos. Vous croyez voir d'innombrables morts se levant en tendant les mains. Ce n'est plus ni un père, ni une femme, ni un enfant, qui sont sous le drap

noir, c'est Phumanité sortant de sa poudre. 11 est impossible de juger la religion catholique, apostolique et romaine, tant que l'on n'a pas éprouvé la plus profonde des douleurs en pleurant la personne adorée qui gît sous le cénotaphe ; tant que Ton n'a pas senti toutes les émotions qui vous emplissent alors le cœur, traduites par cette hymne du désespoir, par ces cris qui «écrasent les âmes, par cet effroi religieux qui grandit de strophe en strophe, qui tournoie vers le ciel, et qui épouvante, qui rapetisse, qui élève Tâme et vous laisse un sentiment de l'éternité dans la conscience, au moment où le dernier vers s'achève. Vous avez été aux prises avec la grande idée de rinûni, et alors tout se tait dans l'église. II ne s'y dit pas une parole; les incrédules eux-mêmes ne savent pas ce qiCils ont. Le génie espagnol a pu seul inventer ces majestés inouïes pour la plus inouïe des douleurs. Quand la suprême cérémonie fat achevée, douze hommes en deuil sortirent des six chapelles, et vinrent écouter autour du cercueil le chant d'espérance que l'Église fait entendre à l'âme chrétienne avant d'aller en ensevelir la forme humaine. Puis chacun de ces hommes monta dans une voiture drapée; Jacquet et M. Desmarets prirent la treizième; les serviteurs suivirent â pied. Une heure après, les douze inconnus étaient au sommet du cimetière nommé populairement le Père-Lachaise, tous en cercle autour d'une fosse où le cercueil avait été descendu, devant une foule curieuse accourue de tous les points de ce jardin public. Puis, après de courtes prières, le prêtre jeta quelques grains de terre sur la dépouille de cette femme; et les fossoyeurs, ayant demandé leur pourboire, s'empressèrent de combler la fosse pour aller à une autre...

Ici semble finir le récit de cette histoire; mais peut-être seraitelle incomplète si, après avoir donné un léger croquis de la vie parisienne, si, après en avoir suivi les capricieuses ondulations, les effets de la mort y étaient oubliés. La mort, dans Paris, ne ressemble â la mort dans aucune capitale, et peu de personnes connaissent les débats d'une douleur vraie aux prises avec la civilisation, avec l'administration parisienne. D'ailleurs, peut-être Jules et Ferragus XXIII intéressent-ils assez pour que le dénoûment de leur vie soit dénué de froideur. Enfin, beaucoup de gens aiment à se rendre compte de tout, et voudraient, ainsi que l'a dit le plus

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ingénieux de nos critiques, savoir par quel procédé chimique i'fauile brûle dans la lampe d*Âladin. Jacquet, homme administratif, gT^àressdi naturellement à l'autorité pour en obtenir la permission dl'^^xhumer le corps de madame iules et de le brûler. Il alla parler a.u préfet de police, sous la protection de qui dorment les morts. Oe fonctionnaire voulut une pétition. Il fallut acheter une feuille de papier timbré, donner à la douleur une forme administrative ; il fallut se servir de Targot bureaucratique pour exprimer les vc3eux d'un honmie accablé, auquel les paroles manquaient ; il Cai.llut traduire froidement et mettre en marge l'objet de la demande ;

Le pétitionnaire sollicite rincinération de sa femme.

Voyant cela, le chef chargé de faire un rapport au conseiller d*£tat, préfet de police, dit, en lisant cette apostille, où V objet de la demande était, comme il Tavait recommandé, clairement exprimé :

— Mais c'est une question grave I mon rapport ne peut être prêt que dans huit jours.

Jules, auquel Jacquet fut forcé de parler de ce délai, comprit ce qu'il avait entendu dire à Ferragus : a Brûler Paris. » Rien ne lui semblait plus naturel que d'anéantir ce réceptacle de monstruosités.

— Mais, dit-il à Jacquet, il faut aller au ministre de l'intérieur, et lui faire parler par ton ministre.

Jacquet se rendit au ministère de l'intérieur, y demanda une aiudience qu'il obtint, mais à quinze jours de date. Jacquet était un homme persistant. Il chemina donc de bureau en bureau, et parvint au secrétaire particulier du ministre, auquel il lit parler par le secrétaire particulier du ministre des affaires étrangères. Ces baules protections aidant, il eut pour le lendemain une audience furtive, pour laquelle, s'étant précautionné d'un mot de l'autocrate ^ affaires étrangères écrit au pacha de l'intérieur, Jacquet espéra ^ver l'affaire d'assaut. Il prépara des raisonnements, des épouses péremptoires, des en cas ; mais tout échoua.

Cela ne me regarde pas, dit le ministre. La chose concerne

préfet de police. D'ailleurs, il n'y a pas de loi qui donne aux

maris la propriété du corps de leurs femmes, ni aux pères celk du corps de leurs enfants, C'est grave ! Puis il y a des conâdér» tiens d'utilité publique qui veulent que ceci soit examiné. Les inté rêts de la ville de Paris peuvent en souffrir. Enfin, si l'affaire dépendait immédiatement de moi, je ne pourrais pas me décider hic e mnc, il me faudrait un rapport.

Le rapport est dans l'administration actuelle ce que sont les limbes dans le christianisme. Jacquet connaissait la manie du rap port, et il n'avait pas attendu cette occasion pour gémir sur ce ridicule bureaucratique. Il savait que, depuis l'envahissement dej affaires par le rapport, révolution administrative consommée ei 1801^, il ne s'était pas rencontré de ministre qui eût pris sur la d'avoir une opinion, de décider la moindre chose, sans que cette opinion, cette chose eût été vannée, criblée, épluchée par les gâte papier, les porte-grattoir et les sublimes intelligences de ses bureaux Jacquet (il était un de ces hommes dignes d'avoir Plutarque poui biographe) reconnut qu'il s'était trompé dans la marche de cette affaire, et l'avait rendue impossible en voulant procéder légalement Il fallait simplement transporter madame Jules à l'une des terres d< Desmarets; et, là, sous la complaisante autorité d'un maire de vil lage, satisfaire la douleur de son ami. La légalité constitutionnelle et administrative n'enfante rien ; c'est un monstre infécond pour le peuples, pour les rois et pour les intérêts privés; mais les peuple ne savent épeler que les principes écrits avec du sang; or, les mal heurs de la légalité seront toujours pacifiques; elle aplatit ont nation, voilà tout. Jacquet, homme de liberté, revint alors en son géant aux bienfaits de l'arbitraire, car l'homme ne juge les loi qu'à la lueur de ses passions. Puis, quand Jacquet se vit en préseoo de Jules, force lui fut de le tromper, et le malheureux, saisi pa une fièvre violente, resta pendant deux jours au lit. Le ministr parla, le soir même, dans un dîner ministériel, de la fantaisie qu'avait un Parisien de faire brûler sa femme à la manière de Romains. Les cercles de Paris s'occupèrent alors pour un momen des funérailles antiques. Les choses anciennes devenant à la mode quelques personnes trouvèrent qu'il serait beau de rétablir, pou les grands personnages, le bûcher funéraire. Cette opinion eut se détracteurs et ses défenseurs. Les uns disaient qu'il y avait troj

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do grands hommes, et que cette coutume ferait renchérir le bois de chauffage, que chez un peuple aussi ambulatoire dans ses volontés que rétait le Français, il serait ridicule de voir à chaque texme un Longchamp d'ancêtres promenés dans leurs urnes; puis qrie, si les urnes avaient de la valeur, il y avait chance de les trouver à l'encan, saisies, pleines de respectables cendres, par les cr^éanciers, gens habitués à ne rien respecter. Les autres répondaient qu'il y aurait plus de sécurité qu'au Père-Lachaise pour les aleax à être ainsi casés, car, dans un temps donné, la ville de Paris serait contrainte d'ordonner une Saint-Barthélemy contre ses morts, qui envahissaient la campagne et menaçaient d'entreprendre un jour sur les terres de la Brie. Ce fut enfin une de ces futiles et spirituelles discussions de Paris, qui trop souvent creusent des plaies bien profondes. Heureusement pour Jules, il ignora les conversations, les bons mots, les pointes que sa douleur fournissait à Paris. Le préfet de police fut choqué de ce que M. Jacquet avait employé te ministre pour éviter les lenteurs, la sagesse de la haute voirie. L'exhumation de madame Jules était une question de voirie. Donc, le bureau de police travaillait à répondre vertement à la pétition, car il suffît d'une demande pour que l'administration soit saisie; or, une fois saisie, les choses vont loin, avec elle. L'administration pent mener toutes les questions jusqu'au conseil d'État, autre machine difficile à remuer. Le second jour. Jacquet fît comprendre à son ami qu'il fallait renoncer à son projet; que, dans une ville où te nombre des larmes brodées sur les draps noirs était tarifé, où les lois admettaient sept classes d'enterrements, où l'on vendait 80 poids de l'argent la terre des morts, où la douleur était exploite, tenue en partie double, où les prières de l'Église se payaient cher, où la fabrique intervenait pour réclamer le prix de quelques filets de voix ajoutées au Dies irx, tout ce qui sortait de l'ornière 'dminislrativement tracée à la douleur était impossible.

C'eût été, dit Jules, un bonheur dans ma misère, j'avais ^^nxé le projet de mourir loin d'ici, et désirais tenir Clémence ^^i^ mes bras dans la tombe! Je ne savais pas que la bureaucratie P^'t allonger ses ongles jusque dans nos cercueils.

^uis il voulut aller voir s'il y avait près de sa femme un peu de P^^ce pour lui. Les deux amis se rendirent donc au cimetière. Ar-

rivés là, ils trouvèrent, comme à la porte des spectacles oo à Tei trée des musées, comme dans la cour des diligences, des cicerai qui s*ofrrirent à les guider dans le dédale du Père-Lachaise. 11 lec était impossible, à l'un comme à l'autre, de savoir où gisait Ch menée. Affreuse angoisse! Ils allèrent consulter le portier du cim< tière. Les morts ont un concierge, et il y a des heures aoxquelh les morts ne sont pas visibles. U faudrait remuer tous les règU ments de haute et basse police pour obtenir le droit de venir plei rer à la nuit, dans le silence et la solitude, sur la tombe où git u être aimé. Il y a consigne pour l'hiver, consigne pour l'été. Certe de tous les portiers de Paris, celui du Père-Lachaise est le pic heureux. D'abord, il n'a point de cordon à tirer; puis, au lie d'une loge, il a une maison, un établissement qui n'est pas tout fait un ministère, quoiqu'il y ait un très-grand nombre d'admini très et plusieurs employés, que ce gouverneur des morts ait u traitement et dispose d'un pouvoir immense dont personne ne pei se plaindre : il fait de l'arbitraire à son aise. Sa loge n'est pas m plus une maison de commerce, quoiqu'il ait des bureaux, tu comptabilité, des recettes, des dépenses et des profits. Cet homno n'est ni un suisse, ni un concierge, ni un portier; la porte qui n çoit les morts est toujours béante; puis, quoiqu'il ait des moni ments à conserver, ce n'est pas un conservateur; enfin c'est ui indéfinissable anomalie, autorité qui participe de tout et qui o^e rien, autorité placée, comme la mort dont elle vit, en dehors c tout. Néanmoins, cet homme exceptionnel relève de la ville c Paris, être chimérique comme le vaisseau qui lui sert d'emblème créature de raison mue par mille pattes rarement unanimes dai leurs mouvements, en sorte que ses employés sont presque inaoK vibles. Ce gardien du cimetière est donc le concierge arrivé l'état de fonctionnaire, non soluble par la dissolution. Sa pla< n'est d'ailleurs pas une sinécure : il ne laisse inhumer personi sans un permis, il doit compte de ses morts, il indique dans < vaste champ les six pieds carrés où vous mettrez quelque jour toi ce que vous aimez, tout ce que vous haïssez, une maîtresse, u cousin. Oui, sachez-le bien, tous les sentiments de Paris vienne] aboutir à cette loge, et s'y administratioualisent. Cet homme a d< r^istres pour coucher ses morts, ils sont dans leurs tombes et dai

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^i&s cartons. Il a sous lui des gardiens, des jardiniers, des fos- ^oifeurs» des aides. II est un personnage. Les gens en pleurs ne lui pa^rlent pas tout d*abord. Il ne comparaît que dans les cas graves : cmn mort pris pour un autre, un mort assassiné, une exhumation, csn mort qui renaît. Le buste du roi régnant est dans sa salle, et il ^^rde peut-être les anciens bustes royaux, impériaux, quasi royaux quelque armoire, espèce de petit Père-Lachaise pour les révolutions. EnGn, c'est un homme public, un excellent homme, bon përe et bon époux, épitaphe à part. Mais tant de sentiments divers ont passé devant lui sous forme de corbillard ; mais il a tant vu de larmes, les vraies, les fausses; mais il a vu la douleur sous tant de faces et sur tant de faces, il a vu six millions de douleurs éternelles! Pour lui, la douleur n'est plus qu'une pierre de onze lignes d'épaisseur et de quatre pieds de haut sur vingt-deux pouces de large. Quant aux regrets, ce sont les ennuis de sa charge, il ne déjeune ni ne dîne jamais sans essuyer la pluie d'une inconsolable affliction. Il est bon et tendre pour toutes les autres affections : il pleurera sur quelque héros de drame, sur M. Germeuil de V Auberge ^ Adrets, l'homme à la culotte beurre frais, assassiné par Robert Macaire ; mais son cœur s'est ossifié à l'endroit des véritables morts. Les morts sont des chiffres pour lui ; son état est d'organiser la inort. Puis, enfin, il se rencontre, trois fois par siècle, une situation où son rôle devient sublime, et alors il est sublime à toute beure... en temps de peste.

Quand Jacquet l'aborda, ce monarque absolu rentrait assez en <îolère.

— J'avais dit, s'écria-t-il, d'arroser les fleurs depuis la rue Masjusqu'à la place Regnaud-de-Saint-Jean-d'Ângély I Vous vous ^tes moqués de cela, vous autres. Sac à papier! si les parents ^Visent de venir aujourd'hui qu'il fait beau, ils s'en prendront à >>^oi : ils crieront comme des brûlés, ils diront des horreurs de i^ous et nous calomnieront...

Monsieur, lui dit Jacquet, nous désirerions savoir où a été ^'^bumée madame Jules.

~ Madame Jules, qnif demanda-t-il. Depuis huit jours, nous '^^oaseu trois madame Jules... — Ah! dit-il en s'interrompant et ^^B<^rdant la porte, voici le convoi du colonel de Maulincour, allez

410 SCÈNES DE LA VIE PARISlENxNE.

chercher le permis... Un beau convoi, ma foil reprit-il. Il a s\m de près sa grand'mère. Il y ades familles où ils dégringolent comin< par gageure. Ça vous a un si mauvais sang, ces Parisiens I

— Monsieur, lui dit Jacquet en lui frappant sur le bras, la sonne dont je vous parle est madame Jules Desmarets, la femm* de ragent de change.

— Ah I je sais, répondit-il en regardant Jacquet. N'était-ce pa un convoi où il y avait treize voitures de deuil, et un seul pareo dans chacune des douze premières? C'était si drôle, que ça nous ; frappés...

— Monsieur, prenez gardel M. Jules est avec moi, il peut vou entendre, et ce que vous dites n'est pas convenable

— Pardon, monsieur, vous avez raison. Excusez, je vous prenai pour des héritiers... — Monsieur, reprit-il en consultant un plai du cimetière, madame Jules est rue du Maréchal-Lefebvre, allé

entre mademoiselle Raucourt, de la Comédie-Française, e M. Moreau-Malvin, un fort boucher, pour lequel il y a un tombeai de marbre blanc de commandé, qui sera vraiment un des plu beaux de notre cimetière.

— Monsieur, dit Jacquet en interrompant le concierge, nous n sommes pas plus avancés...

— C'est vrai, répondit-il en regardant tout autour de lui.

— Jean, cria-t-il à un homme qu'il aperçut, conduisez ces mes sieurs à la fosse de madame Jules, la femme d'un agent de change Vous savez, près de mademoiselle Raucourt, la tombe où il y a ui buste.

Et les deux amis marchèrent sous la conduite de l'un des gar diens; mais ils ne parvinrent pas à la route escarpée qui menait l'allée supérieure du cimetière sans avoir essuyé plus de vingt pro positions que des entrepreneurs de marbrerie, de serrurerie et à sculpture vinrent leur faire avec une grâce mielleuse.

— Si monsieur voulait faire construire quelque chose, nous pour rions l'arranger à bien bon marché.. •

Jacquet fut assez heureux pour épargner à son ami ces parole épouvantables pour des cœurs saignants, et ils arrivèrent au liei du repos. En voyant cette terre fraîchement remuée, et où de maçons avaient enfoncé des fiches afin de marquer la place des dé

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de pierre nécessaires au serrurier pour poser sa grille, Jules s'appuya sur l'épaule de Jacquet, en se soulevant par intervalles, pour jeter de longs regards sur ce coin d'argile où il lui fallait laisser les dépouilles de Tétre par lequel il vivait encore.

— Gomme elle est mal làl dit- il.

— Mais elle n'est pas là, lui répondit Jacquet, elle est dans ta mémoire. Allons, viens, quitte cet odieux cimetière, où les morts sont parés comme des femmes au bal.

— Si nous Tôtions de là?

— Est-ce possible?

- — Tout est possible 1 s'écria Jules. — Je viendrai donc là, dit-il après une pause. Il y a de la place.

Jacquet réussit à l'emmener de cette enceinte, divisée comme un damier par des grilles en bronze, par d'élégants compartiments où étaient enfermés des tombeaux tout enrichis de palmes, d'inscriptions, de larmes aussi froides que les pierres dont s*étaient servis tfes gens désolés pour faire sculpter leurs regrets et leurs armes, il y a des bons mots gravés en noir, des épigrammes contre les curieux, des concetti, des adieux spirituels, des rendez-vous pris où 0 ne se trouve jamais qu'une personne, des biographies prétentieuses, du clinquant, des guenilles, des paillettes. Ici, des thyrses; 1^» des fers de lance; plus loin, des urnes égyptiennes; çà et là, linéiques canons ; partout, les emblèmes de mille professions; enfin tous les styles : du mauresque, du grec, du gothique, des frises, des oves, des peintures, des urnes, des génies, des temples, beaucoup d'immortelles fanées et de rosiers morts. C'est une infâme ^^Qiédie! c'est encore tout Paris avec ses rues, ses enseignes, ses ûodustries, ses hôtels ; mais vu par le verre dégrossissant de la lorgnette, un Paris microscopique, réduit aux petites dimensions ombres, des larves des morts, un genre humain qui n'a plus lien de grand que sa vanité. Puis Jules aperçut à ses pieds, dans la longue vallée de la Seine, entre les coteaux de Vaugirard, de Meudon, entre ceux de Belleville et de Montmartre, le véritable Paris, enveloppé d'un voile bleuâtre produit par ses fumées, et que la lumière du soleil rendait alors diaphane. 11 embrassa d'un coup d'œil furtif ces quarante mille maisons, et dit, en montrant l'espace compris entre la colonne de la place Vendôme et la coupole d'or des Invalides :

— Elle m'a été enlevée là, par la funeste cariosité de ce monde qui s'agite et se presse pour se presser et s'agiter.

 quatre lieues de là, sur les bords de la Seine, dans un modeste village assis au penchant de Tune des collines qui dépendent de cette longue enceinte montueuse au milieu de laquelle le grand Paris se remue, comme un enfant dans son berceau, il se passait une scène de mort et de deuil, mais dégagée de toutes les pompes parisiennes, sans accompagnement de torches ni de cierges, ni de voitures drapées, sans prières catholiques, la mort toute simple. Voici le fait. Le corps d'une jeune fille était venu matioalement échouer sur la berge, dans la vase et les joncs de la Seine. Des tireurs de sable, qui allaient à Touvrage, l'aperçurent en montant dans leur frêle bâteau.

— Tiens! cinquante francs de gagnés, dit l'un d'eux.

— C'est vrai, dit l'autre.

Et ils abordèrent auprès de la morte.

— Cest une bien belle fille.

— Allons faire notre déclaration.

Et les deux tireurs de sable, après avoir couvert le corps de leurs vestes, allèrent chez le maire du village, qui fut assez embarrassé d'avoir à faire le procès-verbal nécessité par cette trouvaille.

Le bruit de cet événement se répandit avec la promptitude télégraphique particulière aux pays où les communications sociales n'ont aucune interruption, et où les médisances, les bavardages, les calomnies, le conte social dont se repaît le monde, ne laissent point de lacune d'une borne à une autre. Aussitôt, des gens qui vinrent à la mairie tirèrent le maire de tout embarras. Ils convertirent le procès-verbal en un simple acte de décès. Par leurs soins, le corps de la fille fut reconnu pour être celui de la demoiselle Ida Gruget, couturière en corsets, demeurant rue de la Gorderie-du- Temple, n« U. La police judiciaire intervint, la veuve Gruget, mère de la défunte, arriva, munie de la dernière lettre de sa fille. Au milieu des gémissements de la mère, un médecin constata l'asphyxie par l'invasion du sang noir dans le système pulmonaire, et tout fut dit. L«s enquêtes faites, les renseignements donnés, le soir, à six heures, l'autorité permit d'inhumer la grisette. Le curé du lieu refusa de la recevoir à l'église et de prier pour elle. Ida

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Oruget fut alors ensevelie dans un linceul par une vieille paysanne, et ^^ise dans cette bière vulgaire faite en planches de sapin, puis portée cimetière par quatre hommes, et suivie de quelques paysannes curieuses, qui se racontaient cette mort en la commentant avec une ^Eirprise mêlée de commisération. La veuve Gruget fut charitabletfsent retenue par une vieille dame, qui Tempécha de se joindre au ciste convoi de sa fille. Un homme à triples fonctions, sonneur, bed^a, fossoyeur de la paroisse, avait fait une fosse dans le cimetière du village, cimetière d*un demi-arpent, situé derrière l'église; ULQe église bien connue, église classique, ornée d^une tour carrée à toit pointu couvert en ardoise, soutenue à l'extérieur par des contreforts anguleux. Derrière le rond décrit par le chœur se trouvait le cimetière, entouré de murs en ruine, champ plein de monticules; ni marbres ni visiteurs, mais certes sur chaque sillon des pleurs et des regrets véritables qui manquèrent à Ida Gruget. Elle fut jetée dans un coin parmi des ronces et de hautes herbes. Quaçd la bière fut descendue dans ce champ si poétique par sa simplicité, le fossoyeur se tEouva bientôt seul, à la nuit tombante. En comblant cette fosse, il s'arrêtait par intervalles pour regarder dans le chemin, par-dessus le mur; il y eut un moment où, la main appuyée sur sa pioche, il examina la Seine, qui lui avait amené ce corps.

— Pauvre fille I s*écria un homme survenu là tout à coup.

— Vous m'avez fait peur, monsieur I dit le fossoyeur.

" — Y a-t-il eu un service pour celle que vous enterrez?

— Non, monsieur. M. le curé n'a pas voulu. Voilà la première personne enterrée ici sans être de la paroisse. Ici, tout le monde se connaît. Est-ce que monsieur?... Tiens, il est parti I

Quelques jours s'étaient écoulés, lorsqu'un homme vêtu de noir se présenta chez Jules et, sans vouloir lui parler, déposa daos la chambre de sa femme une grande urne de porphyre, sur laquelle il lut ces mots :

INVITA LBGE,

CONJUGl MGERENTI

FlLIOLiE CINERES f RESTITUIT, AVIGIS ZII JDVANTIDIS,

MORIBUMDUS PATER, vm. 8

homme! dit Jules en fondant en larmes.

Huit jours suffirent à Tagent de change pour obéir à tous les déni do sa femme, et pour mettre ordre à ses affaires; il vendit sa 1 liui^o au frère de Martin Faleix, et partit de Paris au moment ob Tadministration discutait encore sMl était licite à an citoyen de dis- |H)ser du corps de sa femme*

Qui n'a pas rencontré sur les boulevards de Paris, au détour d*une rue ou sous les arcades du Palais-Royal, enfin en quelque lieu du monde où le hasard veuille le présenter, un être, homme ou femme, à Taspect duquel mille pensées confuses naissent en l'esprit? A son aspect, nous sommes subitement intéressés ou par des traits dont la conformation bizarre annonce une vie agitée, ou par l'ensemble curieux que présentent les gestes, Taîr, la démarche et les vêtements, ou par quelque regard profond, ou par d'autres j> ne sais quoi qui saisissent fortement et tout à coup, sans que nous nous expliquions bien précisément la cause de notre émotion. Puis, le lendemain, d'autres pensées, d'autres images parisiennes emportent ce rêve passager. Mais, si nous rencontrons encore le même personnage, soit passant à heure fixe, comme ao employé de mairie qui appartient au mariage pendant huit heures, soit errant dans les promenades, comme ces gens qui semblent être un mobilier acquis aux rues de Paris, et que l'on retrouve dans les lieux publics, aux premières représentations ou chez les restaurateurs, dont ils sont le plus bel ornement, alors cette créature s'inféode à votre souvenir, et y reste comme un premiei volume de roman dont la fin nous échappe. Nous sommes tentés d'interroger cet inconnu et de lui dire : « Qui êtes-vous? Pourquoi flànez-voiis? De quel droit avez-vous un col plissé, une canne à pomme d'ivoire, iin gilet passé? Pourquoi ces lunettes bleues è doubles verres? » ou : « Pourquoi conservez-vous la cravate des mxiscadinsf » Parmi ces créatures errantes, les unes appartiennent à l'espèce des dieux Termes ; elles ne disent rien à l'âme; elles saru là, voilà tout : pourquoi? personne ne le sait; c'est do ces figures comme celles qui servent de type aux sculpteurs pour les quatre Saisons, pour le Commerce et l'Abondance. Quelques autres, anciens avoués, vieux négociants, antiques généraux, s'en vont, marchent et paraissent toujours arrêtées. Pareilles à des arbres qui

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se trouvent à moitié déracinés au bord d*un fleuve, elles ne semblent jamais faire partie du torrent de Paris, ni de sa foule jeune et active. 11 est impossible de savoir si Ton a oublié de les enterrer, ou si elles se sont échappées du cercueil ; elles sont arrivées à un état quasi fossile. Un de ces Melmoths parisiens était venu se mêler d^uis quelques jours parmi la population sage et recueillie qui, lorsque le ciel est beau, meuble infailliblement l'espace enfermé entre la grille sud du Luxembourg et la grille nord de l'Observataire, espace sans genre, espace neutre dans Paris. En effet, là, Paris n*est plus ; et, là, Paris est encore. Ce lieu tient à la fois de a place, de la rue, du boulevard, de la fortification, du jardin, de 'avenue, de la route, de la province, de la capitale ; certes, il y a le tout cela, mais ce n'est rien de tout cela : c'est un désert. Latour de ce lieu sans nom, s'élèvent les Enfants trouvés, la tourbe, l'hôpital Cochin, les Capucins, l'hospice la Rochefoucauld, BS Sourds-Muets, l'hôpital du Val-de-Grâce; enfin, tous les vices et ous les malheurs de Paris ont là leur asile; et, pour que rien ne aanque à cette enceinte philanthropique, la science y étudie les oarées et les longitudes; M. de Chateaubriand y a mis l'infirmerie iarie-Thérëse, et les carmélites y ont fondé un couvent. Les grandes âtaations de la vie sont représentées par les cloches qui sonnent ncessamment dans ce désert, et pour la mère qui accouche , et ^ur Tenfant qui naît, et pour le vice qui succombe, et pour l'onrrier qui meurt, et pour la vierge qui prie, et pour le vieillard qui a froid, et pour le génie qui se trompe. Puis, à deux pas, est le cimetière du Mont-Parnasse, qui attire d'heure en heure les chétifs convois du faubourg Saint-Marceau. Cette esplanade, d'où l'on ^lomine Paris, a été conquise par les joueurs de boules, vieilles figures grises, pleines de bonhomie, braves gens qui continuent nos ancêtres, et dont les physionomies ne peuvent être comparées ^Q'à celles de leur public, à la galerie mouvante qui les suit, i^tbomme devenu depuis quelques jours l'habitant de ce quartier désert assistait assidûment aux parties de boules, et pouvait certes passer pour la créature la plus saillante de ces groupes, qui, s'il '^ît permis d'assimiler les Parisiens aux différentes classes de la '^H^logie, appartiendraient au genre des mollusques. Ce nouveau ^Ou marchait sympathiquement avec le cochonnet, petite boule qui

sert de point de mire, et constitue Tiatérôt de la partie ; il s*ap puyait contre un arbre quand le cochonnet s'arrêtait; puis, avec 1 même attention qu'un chien en prête aux gestes de son maître, i regardait les boules volant dans Tair ou roulant à terre. Vous l'eus siez pris pour le génie fantastique du cochonnet. Il ne disait riezi et les joueurs de boules, les hommes les plus fanatiques qui s soient rencontrés parmi les sectaires de quelque religion que c soit, ne lui avaient jamais demandé compte de ce silence obstiné seulement, quelques esprits forts le croyaient sourd et muet. Dan les occasions où il fallait déterminer les différentes distances qui s trouvaient entre les boules et le cochonnet, la canne de Tinconn devenait la mesure infaillible, les joueurs venaient alors la prendr dans les mains glacées de ce vieillard, sans la lui emprunter pa un mot, sans même lui faire un signe d'amitié. Le prêt de sa cann était comme une servitude à laquelle il avait négativement cou senti. Quand survenait une averse, il restait près du cochoonel esclave des boules, gardien de la partie commencée. La pluie ne 1 surprenait pas plus que le beau temps, et il était, comme le joueurs, une espèce intermédiaire entre le Parisien qui a le aïoin d'intelligence et l'animal qui en a le plus. D'ailleurs, pâle et flétri sans soins de lui-même, distrait, il venait souvent nu-tête, mcja trant ses cheveux blanchis et son crâne carré, jaune, dégarni, sen blable au genou qui perce le pantalon d'un pauvre. 11 était béani sans idées dans le regard, sans appui précis dans la démarche ; : ne souriait jamais, ne levait jamais les yeux au ciel et les tena: habituellement baissés vers la terre et semblait toujours y chei cher quelque chose. A quatre heures, une vieille femme venait 1 prendre pour le ramener on ne sait où, en le traînant à la remorqu par le bras, comme une jeune fille tire une chèvre capricieuse qi veut brouter encore quand il faut venir à l'étable. Ce vieillard étai quelque chose d'horrible à voir.

Dans l'après-midi, Jules, seul dans une calèche de voyage leste ment menée par la rue de TEst, déboucha sur l'esplanade de VOi servatoire au moment où ce vieillard, appuyé contre un arbre, s< laissait prendre sa canne, au milieu des vociférations de quelque joueurs pacifiquement irrités. Jules, croyant reconnaître cett figure, voulut s'arrêter, et sa voiture s'arrêta précisément. En effet

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le postillon, serré par des charrettes, ne demanda point passage aux joueurs de boules insurgés : il avait trop de respect pour les émeutes, le postillon.

— Cest lui I dit Jules en découvrant enfin dans ce débris humain Ferragus XXIII, chef des dévorants. — Comme il Taimaitl ajoutat-il après une pause. — Marchez donc, postillon I cria-t-il.

Ptfls, féfrler 1833.

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