‹ Œuvres complètes. Éd définitive (volume 3)Chapitre 208 sur 325 · SCÈNE vu · texte numérisé non relu

SCÈNE vu

FERDINAND , seul, sortant ayec précaution de cher Pauline.

Le petit m'a sauvé, mais je ne sais par quel hasard il m'a rU dans l'avenue! Encore une imprudence de ce genre, et nous tommes perdus!... 11 faut sortir de cette situation à tout prix... Voici Pauline demandée en mariage... elle a refusé Godard. Le

pour la femme à Champagne, notre contre-maître, que tu es venu ici; mais il est innocent comme l'enfant qui naîtl

RAMEL

Tu crois cela, toi? La justice est payée pour être incrédule. Je vois que tu es resté ce que je t'ai laissé, le plus noble, le plus enthousiaste garçon du monde, un poëte enfin! un poëte qui met la poésie dans sa vie au lieu de récrire, croyant au bien, au beau! Ah çà! et l'ange de tes rêves, et ta Gertrude, qu'est-elle devenue?

• FERDINAND

Chut! ce n'est pas seulement le ministre de la justice, c'est un peu le ciel qui t'a envoyé à Louviers; car j'avais besoin d'un ami dans la crise affreuse où tu me trouves. Écoute, Eugène, viens ici. Cest à mon ami de collège, c'est au confident de ma jeunesse que je vais m'adresser : tu ne seras jamais un procureur du roi pour moi, n'e3t-ce pas? Tu vas voir par la nature de mes aveux qu'ils exigent le secret du confesseur.

* RAMEL

Y aurait-il quelque chose de criminel?

FERDINAND

Allons donc! tout au plus des délits que les juges voudraient j avoir commis.

RAMEL

C'est que je ne t'écoulerais pas; ou, si je t'écoutais...

FERDINAND

Eh bien?

RAMEL

Je demanderais mon changement.

FERDINAND

Allons, tu es toujours mon bon, mon meilleur ami... Eh bien, mn, depuis trois ans, j'aime tellement mademoiselle Pauline de Grand- — Jzichamp, et elle...

RAMEL

N'achève pas, je comprends. Vous recommencez Roméo et Ju- — Juliette... en pleine Normandie.

FERDINAND

Avec cette différence que la haine héréditaire qui séparait ces

LA MARATRE

deux amants n'est qu'une bagatelle en comparaison de l'horreur de M. de Grandchamp pour le Gis du traître Marcandal!

BAMEL.

Mais voyons! mademoiselle Pauline de Grandchamp sera libre dans trois ans; elle est riche de son chef (je sais cela par les Boudeville); vous vous en irez en Suisse pendant le temps nécessaire à calmer la colère du général; et vous lui ferez, s'il le faut, les sommations respectueuses.

FERDINAND

Te consulterais-je, s'il ne s'agissait que de ce vulgaire et facile <dénoûment?

RAMEL

Ah ! j'y suis! mon ami. Tu as épousé ta Gertrude... ton ange... «qui s'est, comme tous les anges, métamorphosé en... femme légitime.

FERDINAND

Cent fois pis»! Gertrude, mon cher, c'est... madame de Grandchamp.

RAMEL

Ah çà! comment t'es-tu fourré dans un pareil guêpier?

FERDINAND

Comme on se fourre dans tous les guêpiers, en croyant y trouver du miel.

RAMEL

Oh! oh! ceci devient très-grave! alors, ne me cache plus rien.

FERDINAND

Mademoiselle Gertrude de Meilhac, élevée à Saint-Denis, m'a sans doute aimé d'abord par ambition; très-aise de me savoir riche, elle a tout fait pour m'attacher de manière à devenir ma femme.

RAMEL

C'est le jeu de toutes les orphelines intrigantes.

FERDINAND

Mais comment Gertrude a fini par m' aimer..., c'est ce qui ne se peut exprimer que par les effets mêmes de cette passion, que dis-je, passion? c'est chez elle ce premier, ce seul et unique amour qui domine toute la vie et qui la dévore. Quand elle m'a vu ruiné

THÉÂTRE

vers la fin de 1816, elle qui me savait, comme toi, poète, aimant le luxe et les arts, la vie molle et heureuse, enfant gâté, pour toutdire, a conçu, sans me le communiquer d'ailleurs, un de ces plans infâmes et sublimes, comme tout ce que d'ardentes passions con trariées inspirent aux femmes, qui, dans l'intérêt de leur amour font tout ce que font les despotes dans l'intérêt de leur pouvoir pour elles, la loi suprême, c'est leur amour...

RAMEL

Les faits, mon cher?... Tu plaides, et je suis procureur du ro

FERDINAND

Pendant que j'établissais ma mère en Bretagne, Gertrude a rei contré le général de Grandchamp, qui cherchait une institutri«^zre pour sa fille. Elle n'a vu dans ce vieux soldat blessé grièvemer». t, alors âgé de cinquante-huit ans, qu'un coffre-fort. Elle s'est imaginé être promptement veuve, riche en peu de temps, et pouvoir i — prendre et son amour et son esclave. Elle s'est dit que ce marisL serait comme un mauvais rêve, promptement suivi d'un b^iu réveil. Et voilà douze ans que dure le rêve ! Mais tu sais commune raisonnent les femmes.

RAMEL

Elles ont une jurisprudence à elles.

FERDINAND

Gertrude est d'une jalousie féroce. Elle veut être payée par 1* fidélité de l'amant de l'infidélité qu'elle fait au mari, et, com jlXi* elle souffrait, disait-elle, le martyre, elle a voulu...

RAMEL

T'avoir sous son toit pour te garder elle-même.

FERDINAND

Elle a réussi, mon cher, à m'y faire venir. J'habite, depuis tr^*15 ans, une petite maison près de la fabrique. Si je ne suis pas p»-*'11. la première semaine, c'est que, le second jour de mon arrivée, ~ senti que je ne pourrais jamais vivre sans Pauline.

RAMEL

Grâce à cet amour, ta position ici me semble, à moi magistr — ^ t? un peu moins laide que je ne le croyais.

Ma position? mais elle est intolérable à cause des trois caractè*-^5

LA MARATRE

tu milieu desquels je me trouve pris : Pauline est hardie, comme e sont les jeunes personnes très-innocentes dont Pamour est tout déal et qui ne voient de mal à rien, dès qu'il s'agit d'un homme Le qui elles font leur mari. La pénétration de Gertrude est exrême : nous 'y échappons par la terreur que cause à Pauline le térïl où nous plongerait la découverte de mon nom, ce qui lui Lonne la force de dissimuler! Mais Pauline vient à l'instant de reuser Godard.

KAMEL

Godard, je le connais... C'est, sous un air bête, l'homme le plus in, le plus curieux de tout le département. Et il est ici?

FERDINAND

11 y dîne.

RAMEL

Méfie-toi de lui !

FERDINAND

Bien ! Si ces deux femmes, qui ne s'aiment déjà guère, venaient l découvrir qu'elles sont rivales, Tune peut tuer l'autre, je ne sais aquelle : Tune, forte de son innocence, de sa passion légitime; "* autre, furieuse de voir se perdre le fruit de tant de dissimulation, le sacrifices, de crimes môme... (Napoléon entre.)

RAMEL

Tu m'effrayes, moi, procureur du roi! Non, parole d'honneur, es femmes coûtent souvent plus qu'elles ne valent.

NAPOLÉON

Bon ami! papa et maman s'impatientent après toi; ils disent Jn'il faut laisser les affaires, et Vernon a parlé d'estomac.

FERDINAND

Petit drôle, tu es venu m'écouter !

NAPOLÉON

Maman m'a dit à l'oreille : « Va donc voir ce qu'il fait, ton bon Mni. »

FERDINAND

Va, petit démon! va, je te suis! (a Ramei.) Tu vois, elle fait de ^ct enfant un espion innocent. (Napoléon sort.)

RAMEL

Cest l'enfant du général?

THÉÂTRE

FERDINAND

Oui.

RAMEL

11 a douze ans?

FERDINAND

Oui.

RAMEL

Voyons! tu dois avoir quelque chose de plus à me dire?

Allons, je t'en ai dit assez.

RAMEL

Eh bien, va dîner... Ne parle pas de mon arrivée, ni de ïT°a qualité. Laissons-les dîner tranquillement. Va, mon ami, va.

. SCÈNE IX RAMEL, seul.

Pauvre garçon! Si tous les jeunes gens avaient étudié les caw. ses que j'ai observées en sept ans de magistrature, ils seraient (^invaincus de la nécessité d'accepter le mariage comme le seul roman possible de la vie... Mais, si la passion était sage, ce serai ^ la vertu.

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