SCÈNE vu
FERDINAND , seul, sortant ayec précaution de cher Pauline.
Le petit m'a sauvé, mais je ne sais par quel hasard il m'a rU dans l'avenue! Encore une imprudence de ce genre, et nous tommes perdus!... 11 faut sortir de cette situation à tout prix... Voici Pauline demandée en mariage... elle a refusé Godard. Le
pour la femme à Champagne, notre contre-maître, que tu es venu ici; mais il est innocent comme l'enfant qui naîtl
RAMEL
Tu crois cela, toi? La justice est payée pour être incrédule. Je vois que tu es resté ce que je t'ai laissé, le plus noble, le plus enthousiaste garçon du monde, un poëte enfin! un poëte qui met la poésie dans sa vie au lieu de récrire, croyant au bien, au beau! Ah çà! et l'ange de tes rêves, et ta Gertrude, qu'est-elle devenue?
• FERDINAND
Chut! ce n'est pas seulement le ministre de la justice, c'est un peu le ciel qui t'a envoyé à Louviers; car j'avais besoin d'un ami dans la crise affreuse où tu me trouves. Écoute, Eugène, viens ici. Cest à mon ami de collège, c'est au confident de ma jeunesse que je vais m'adresser : tu ne seras jamais un procureur du roi pour moi, n'e3t-ce pas? Tu vas voir par la nature de mes aveux qu'ils exigent le secret du confesseur.
* RAMEL
Y aurait-il quelque chose de criminel?
FERDINAND
Allons donc! tout au plus des délits que les juges voudraient j avoir commis.
RAMEL
C'est que je ne t'écoulerais pas; ou, si je t'écoutais...
FERDINAND
Eh bien?
RAMEL
Je demanderais mon changement.
FERDINAND
Allons, tu es toujours mon bon, mon meilleur ami... Eh bien, mn, depuis trois ans, j'aime tellement mademoiselle Pauline de Grand- — Jzichamp, et elle...
RAMEL
N'achève pas, je comprends. Vous recommencez Roméo et Ju- — Juliette... en pleine Normandie.
FERDINAND
Avec cette différence que la haine héréditaire qui séparait ces
LA MARATRE
deux amants n'est qu'une bagatelle en comparaison de l'horreur de M. de Grandchamp pour le Gis du traître Marcandal!
BAMEL.
Mais voyons! mademoiselle Pauline de Grandchamp sera libre dans trois ans; elle est riche de son chef (je sais cela par les Boudeville); vous vous en irez en Suisse pendant le temps nécessaire à calmer la colère du général; et vous lui ferez, s'il le faut, les sommations respectueuses.
FERDINAND
Te consulterais-je, s'il ne s'agissait que de ce vulgaire et facile <dénoûment?
RAMEL
Ah ! j'y suis! mon ami. Tu as épousé ta Gertrude... ton ange... «qui s'est, comme tous les anges, métamorphosé en... femme légitime.
FERDINAND
Cent fois pis»! Gertrude, mon cher, c'est... madame de Grandchamp.
RAMEL
Ah çà! comment t'es-tu fourré dans un pareil guêpier?
FERDINAND
Comme on se fourre dans tous les guêpiers, en croyant y trouver du miel.
RAMEL
Oh! oh! ceci devient très-grave! alors, ne me cache plus rien.
FERDINAND
Mademoiselle Gertrude de Meilhac, élevée à Saint-Denis, m'a sans doute aimé d'abord par ambition; très-aise de me savoir riche, elle a tout fait pour m'attacher de manière à devenir ma femme.
RAMEL
C'est le jeu de toutes les orphelines intrigantes.
FERDINAND
Mais comment Gertrude a fini par m' aimer..., c'est ce qui ne se peut exprimer que par les effets mêmes de cette passion, que dis-je, passion? c'est chez elle ce premier, ce seul et unique amour qui domine toute la vie et qui la dévore. Quand elle m'a vu ruiné
THÉÂTRE
vers la fin de 1816, elle qui me savait, comme toi, poète, aimant le luxe et les arts, la vie molle et heureuse, enfant gâté, pour toutdire, a conçu, sans me le communiquer d'ailleurs, un de ces plans infâmes et sublimes, comme tout ce que d'ardentes passions con trariées inspirent aux femmes, qui, dans l'intérêt de leur amour font tout ce que font les despotes dans l'intérêt de leur pouvoir pour elles, la loi suprême, c'est leur amour...
RAMEL
Les faits, mon cher?... Tu plaides, et je suis procureur du ro
FERDINAND
Pendant que j'établissais ma mère en Bretagne, Gertrude a rei contré le général de Grandchamp, qui cherchait une institutri«^zre pour sa fille. Elle n'a vu dans ce vieux soldat blessé grièvemer». t, alors âgé de cinquante-huit ans, qu'un coffre-fort. Elle s'est imaginé être promptement veuve, riche en peu de temps, et pouvoir i — prendre et son amour et son esclave. Elle s'est dit que ce marisL serait comme un mauvais rêve, promptement suivi d'un b^iu réveil. Et voilà douze ans que dure le rêve ! Mais tu sais commune raisonnent les femmes.
RAMEL
Elles ont une jurisprudence à elles.
FERDINAND
Gertrude est d'une jalousie féroce. Elle veut être payée par 1* fidélité de l'amant de l'infidélité qu'elle fait au mari, et, com jlXi* elle souffrait, disait-elle, le martyre, elle a voulu...
RAMEL
T'avoir sous son toit pour te garder elle-même.
FERDINAND
Elle a réussi, mon cher, à m'y faire venir. J'habite, depuis tr^*15 ans, une petite maison près de la fabrique. Si je ne suis pas p»-*'11. la première semaine, c'est que, le second jour de mon arrivée, ~ senti que je ne pourrais jamais vivre sans Pauline.
RAMEL
Grâce à cet amour, ta position ici me semble, à moi magistr — ^ t? un peu moins laide que je ne le croyais.
Ma position? mais elle est intolérable à cause des trois caractè*-^5
LA MARATRE
tu milieu desquels je me trouve pris : Pauline est hardie, comme e sont les jeunes personnes très-innocentes dont Pamour est tout déal et qui ne voient de mal à rien, dès qu'il s'agit d'un homme Le qui elles font leur mari. La pénétration de Gertrude est exrême : nous 'y échappons par la terreur que cause à Pauline le térïl où nous plongerait la découverte de mon nom, ce qui lui Lonne la force de dissimuler! Mais Pauline vient à l'instant de reuser Godard.
KAMEL
Godard, je le connais... C'est, sous un air bête, l'homme le plus in, le plus curieux de tout le département. Et il est ici?
FERDINAND
11 y dîne.
RAMEL
Méfie-toi de lui !
FERDINAND
Bien ! Si ces deux femmes, qui ne s'aiment déjà guère, venaient l découvrir qu'elles sont rivales, Tune peut tuer l'autre, je ne sais aquelle : Tune, forte de son innocence, de sa passion légitime; "* autre, furieuse de voir se perdre le fruit de tant de dissimulation, le sacrifices, de crimes môme... (Napoléon entre.)
RAMEL
Tu m'effrayes, moi, procureur du roi! Non, parole d'honneur, es femmes coûtent souvent plus qu'elles ne valent.
NAPOLÉON
Bon ami! papa et maman s'impatientent après toi; ils disent Jn'il faut laisser les affaires, et Vernon a parlé d'estomac.
FERDINAND
Petit drôle, tu es venu m'écouter !
NAPOLÉON
Maman m'a dit à l'oreille : « Va donc voir ce qu'il fait, ton bon Mni. »
FERDINAND
Va, petit démon! va, je te suis! (a Ramei.) Tu vois, elle fait de ^ct enfant un espion innocent. (Napoléon sort.)
RAMEL
Cest l'enfant du général?
THÉÂTRE
FERDINAND
Oui.
RAMEL
11 a douze ans?
FERDINAND
Oui.
RAMEL
Voyons! tu dois avoir quelque chose de plus à me dire?
Allons, je t'en ai dit assez.
RAMEL
Eh bien, va dîner... Ne parle pas de mon arrivée, ni de ïT°a qualité. Laissons-les dîner tranquillement. Va, mon ami, va.
. SCÈNE IX RAMEL, seul.
Pauvre garçon! Si tous les jeunes gens avaient étudié les caw. ses que j'ai observées en sept ans de magistrature, ils seraient (^invaincus de la nécessité d'accepter le mariage comme le seul roman possible de la vie... Mais, si la passion était sage, ce serai ^ la vertu.