‹ Œuvres complètes. Éd définitive (volume 3)Chapitre 213 sur 325 · SCÈNE V Les Mêmes, hors NAPOLÉON · texte numérisé non relu

SCÈNE V Les Mêmes, hors NAPOLÉON

LE GÉNÉRAL

Quand il se met dans ses questions, cet enfant-là, il est à mourir de rire,

GERTRUDE

Il est souvent fort embarrassant de lui répondre, (a Pauline.) Viens là, nous deux, nous allons finir notre ouvrage.

VERNON

C'est à vous à donner, général.

LE GÉNÉRAL

A moi?... Tu devrais te marier, Vernon, nous irions chez toi comme tu viens ici, tu aurais tous les bonheurs de la famille. — Voyez-votis, Godard, il n'y a pas dans le département un homme plus heureux que moi.

VERNON

Quand on est en retard de soixante-sept ans. sur le bonheur, on ne peut plus se rattraper. Je mourrai garçon. (Les deux femmes se mettent à travailler à la même tapisserie. )

GERTRUDE, avec Pauline sur le devant de la scène.

Eh bien, mon enfant, Godard m'a dit que tu l'avais reçu plus que froidement; c'est cependant un bien bon parti.

THÉÂTRE

PAULINE

Mon père, madame, me laisse la liberté de choisir moi-même ud mari.

GERTRUDE

Sais-tu ce que dira Godard? Il dira que tu Tas refusé parce que \ tu as déjà choisi quelqu'un. 1

PAULINE

Si c'était vrai, mon père et vous, vous le sauriez. Quelle raison aurais-je de manquer de confiance en vous?

GERTRUDE

Qui sait? je ne t'en blâmerais pas. Vois-tu, ma chère Pauline, en fait d'amour, il y en a dont le secret est héroïquement gardé par — les femmes, gardé au milieu des plus cruels supplices.

PAULINE, à part, ramassant ses ciseaux qu'elle a laissés tomber.

Ferdinand m'avait bien dit de me méfier d'elle... Est-elle insi — M* nuante !

GERTRUDE

Tu pourrais avoir dans le cœur un de ces amours-là! Si uoc mm pareil malheur t' arrivait, compte sur moi... Je t'aime, vois-tu! j^ ^ ie fléchirai ton père ; il a quelque confiance en moi, je puis mém» m^e beaucoup sur son esprit, sur son caractère... Ainsi, chère enfant» M, ouvre-moi ton cœur.

PAULINE

Vous y lisez, madame, je ne vous cache rien.

LE GÉNÉRAL

Vemon, queSt-Ce que tU fais donc? (Légers murmures. Pauline jet un regard vers la table do jeu.)

GERTRUDE, à part.

L'interrogation directe n'a pas réussi, (uaut.) Combien tu nrurc rends heureuse ! car ce plaisant de petite ville, Godard, prétennr id que tu t'es presque évanouie quand il a fait dire exprès par Nap^ ^ léon que Ferdinand s'était cassé la jambe... Ferdinand est — 111 aimable jeune homme, dans notre intimité depuis bientôt quatrr m ans; quoi de plus naturel que cet attachement pour ce garçon, q SZUI a non-seulement de la naissance, mais encore des talents?

PAULINE

C'est le commis de mon père.

LA MARATRE

GERTRDDE.

Ah! grâce à Dieu, tu ne l'aimes pas; tu m'effrayais, car, ma 1ère, il est marié.

PAULINE

Tiens, il est marié I pourquoi cache-t-il cela? (a part.) Marié! ce îrait infâme; je le lui demanderai ce soir, je lui ferai le signal ont nous sommes convenus.

GERTRUDE, à part.

Pas une ûbre n'a tressailli dans sa figure ! Godard s'est trompé, j cette enfant serait aussi forte que moi... (Haut.) Qu'as-tu ion ange?

PAULINE

Oh! rien.

GERTRUDE, lui mettant la main dans le dos.

Tu as chaud! là, vois-tu? (a part.) Elle l'aime, c'est sûr... Mais îi, l'aime-t-il? Oh! je suis dans l'enfer.

« PAULINE

Je me serai trop appliquée à l'ouvrage! Et vous, qu'avez- vous?

GERTRUDE

Rien! Tu me demandais pourquoi Ferdinand cache son mariage?

PAULINE

Ah! oui.

GERTRUDE, à part.

Voyons si elle sait le secret de son nom. (Haut.) Parce que sa imme est très-indiscrète et qu'elle l'aurait compromis... Je ne uis t'en dire davantage.

PAULINE

Compromis! Et pourquoi compromis?

GERTRUDE, se levant.

Si elle l'aime, elle a un caractère de fer! Mais où se seraient- 5 vus? Je ne la quitte pas le jour, Champagne le voit à toute ^ure à la fabrique... Non, c'est absurde... Si elle l'aime, elle &me à elle seule, comme font toutes les jeunes filles qui commencent à aimer un homme sans qu'il s'en aperçoive; mais, s'ils ^nt d'intelligence, je l'ai frappée trop droit au cœur pour qu'elle ^ lui parle pas, ne fût-ce que des yeux. Oh! je ne les perdrai de vue.

THÉÂTRE

GODARD

Nous avons gagné, monsieur Ferdinand; à merveille! (Ferdinand

quitte le jeu et se dirige vers Gertrude. )

PAULINE, à part.

Je ne croyais pas qu'on pût souffrir autant sans mourir.

FERDINAND, à Gertrude.

Madame, c'est à vous à me remplacer.

GERTRUDE

Pauline, prends ma place, (a part.) Je ne puis pas lui dire qu*^ aime Pauline, ce serait lui en donner l'idée. Que faire? UFerdinanc^ Elle m'a tout avoué.

FERDINAND

Quoi?

GERTRUDE

Mais toutl

FERDINAND

Je ne comprends pas... Mademoiselle de Grandchamp?...

Oui.

FERDINAND

Eh bien, qu'a-t-elle fait?

GERTRUDE

Vous ne m'avez pas trahie? vous n'êtes pas d'intelligence fzzm me tuer?

FERDINAND

Vous tuer? elle!... moi!

GERTRUDE

Serais-je la victime d'une plaisanterie de Godard?...

FERDINAND

Gertrude..., vous êtes folle.

. GODARD, à Pauline.

Ah! mademoiselle, vous faites des fautes.

PAULINE

Vous avez beaucoup perdu, monsieur, à ne pas avoir ma bellemère.

GERTRUDE

Ferdinand, je ne sais où est l'erreur, où est la vérité; mais ce

LA MARATRE

[ue je sais, c'est que je préfère la mort à la perte de nos espéances.

FERDINAND

Prenez garde! Depuis quelques jours, le docteur nous observe l'un œil bien malicieux.

GERTRUDE, a part.

Elle ne Ta pas regardé! (Haut.) Oh! elle épousera Godard; son >ère l'y forcera.

FERDINAND

C'est un excellent parti que ce Godard.

LE* GÉNÉRAL

Il n'y a pas moyen d'y tenir! Ma fille fait fautes sur fautes; et oi, Vernon, tu ne sais ce que tu joues, tu coupes mes rois.

VERNON

Mon cher général» c'est pour rétablir l'équilibre.

LE GÉNÉRAL

Ganache! tiens, il est dix heures, nous ferons mieux d'aller lormir que de jouer comme cela. Ferdinand, faites-mûi le plaisir le conduire Godard à son appartement. — Quant à toi, Vernon, tu levrais coucher sous ton lit pour avoir coupé mes rois.

GODARD

Mais il ne s'agit que de cinq francs, général.

LE GÉNÉRAL

Et l'honneur? (a vernon.) Tiens, quoique tu aies mal joué, voilà

a Canne et ton Chapeau. (Pauline prend une fleur à la jardinière et joue

ITtC.)

Un signal ! Oh ! dussé-je me faire tuer par mon mari, je veillerai mr elle cette nuit.

FERDINAND, qui a pris à Félix un bougeoir.

Monsieur de Rimonville, je suis à vos ordres.

GODARD

Je vous souhaite une bonne nuit, madame! — Mes humbles îommages, mademoiselle! — Bonsoir, général!

LE GÉNÉRAL

Bonsoir, Godard.

THÉÂTRE

GODARD

De Rimonville... — Docteur, je...

VERNON le regarde et se mouche.

Adieu, mon ami.

LE GÉNÉRAL, reconduisant le docteur.

Allons, à demain, Vernon ! mais viens de bonne heure.

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