‹ Œuvres complètes. Éd définitive (volume 3)Chapitre 263 sur 325 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

BRÉDIF, d'abord seul; puis MERCADET.

BRÉDIF.

Un appartement de onze pièces, superbes, au cœur de Paris, *ue de Grammont!... et pour deux mille cinq cents francs! J'y >erds trois mille francs tous les ans... et cela, depuis la révolution le Juillet. Ah! le plus grand inconvénient des révolutions, c'est tette subite diminution des loyers qui... Non, je n'aurais pas dû aire de bail en 1830!... Heureusement, M. Mercadet est en arrière le six termes, les meubles sont saisis, et, en les faisant vendre...

MERCADET, qui a entendu les derniers mots.

Faire vendre mes meubles ! Et vous vous êtes% réveillé dès le our pour causer un si violent chagrin à l'un de vos semblables?...

BRÉDIF.

Vous n'êtes, Dieu merci ! pas mon semblable, monsieur Mercalet!... Vous êtes criblé de dettes, et, moi, je ne dois rien; je suis lans ma maison, et vous êtes mon locataire.

, MERCADET

Ah! oui, l'égalité ne sera jamais qu'un mot! nous serons toulours divisés en deux castes : les débiteurs et les créanciers, si ngénieuseraent nommés les Anglais; allons, soyez Français, cher monsieur Brédif, touchez là!

THÉÂTRE

BRÉDIF.

^tuerais mieux toucher mes loyers, mon cher monsieur Mer-

MERCADET

Vous êtes le seul de mes créanciers qui possède un gage... réel! Depuis dix-huit mois, vous avez saisi, décrit pièce à pièce avec le plus grand soin, ce mobilier qui certes vaudra bien quinza» 2e mille francs, et je ne vous devrai deux années de loyer que... dans: mns quatre mois.

BRÉDIF.

Et les intérêts de mes Tonds?... je les perds.

MERCADET

Demandez les intérêts judiciairement : je me laisserai con damner.

BRÉDIF.

Mon cher monsieur Mercadet, je ne fais pas de spéculation, moi je vis de mes revenus; et, si tous mes locataires vous ressem--^3" blaient... Ah ! tenez, il faut en finir...

MERCADET

Comment, mon cher monsieur Brédif, moi qui suis depuis onz^* ~e

ans dans votre maison,, vous m'en chasseriez? vous qui connais — sez tous mes malheurs, vous, le témoin de mes efforts! Enfin- * vous savez que je suis la victime d'un abus de confiance. Godeau..-

BRÉDIF.

Allez-vous encore me recommencer l'histoire de la fuite de votre— associé? mais je la sais, et tous vos créanciers la savent aussi Puis, après tout, M. Godeau...

MERCADET

Godeau?... J'ai cru, lorsqu'on lança le t\pe si célèbre de Rober - — m{ Macaire, que les auteurs l'avaient connu!...

BRÉDIF.

Ne calomniez pas votre associé! Godeau était un homme d'un*»" e rare énergie, et un bon vivant !... Il vivait avec une petite femme.. — délicieuse...

MERCADET

De laquelle il avait un enfant, et qu'ils ont abandonné...

LE FAISEUR

BRÉDIF.

Mais Duval, votre anciên caissier, touché par les prières de cette charmante femme, ne s'est-il pas chargé de ce jeune homme?

MERCADET

Et Godeau s'est chargé de notre caisse...

BRÉDIF.

Il vous a emprunté cent cinquante mille francs... violemment, »*en conviens; mais il vous a laissé toutes les autres valeurs de a liquidation... et vous avez continué les affaires! Depuis huit ans, ous en avez fait d'énormes! Vous avez gagné...

MERCADET

J'ai gagné des batailles à la Pyrrhus! Cela nous arrive souvent, nous autres spéculateurs...

BRÉDIF.

Mais M. Godeau ne vous a-t-il pas promis de vous mettre pour la Moitié dans les affaires qu'il allait entreprendre aux Indes?... il e viendra!...

MERCADET

Eh bien, alors, attendez! Du moment que vous aurez les intérêts vos loyers, ne sera-ce pas un placement?...

BRÉDIF.

Vos raisons sont excellentes; mais, si tous les propriétaires vouaient écouter leurs locataires, les locataires les payeraient tous en disons de ce genre, et le gouvernement...

MERCADET

Qu'est-ce que le gouvernement fait en ceci?

BRÉDIF.

Le gouvernement veut ses impôts et ne se paye pas avec des "disons. Je suis donc, à mon grand regret, forcé d'agir avec rigueur.

MERCADET

Vous! je vous croyais si bon! Ne savez-vous pas que je vais marier ma fille?... Laissez-moi conclure ce mariage! vous y assisterez... allons! madame Brédif dansera!... Peut-être vous payerai-je demain !

BRÉDIF.

Demain, c'est le cadet; aujourd'hui, c'est l'aîné. Je suis au désespoir d'effaroucher votre gendre; mais vous avez dû recevoir un

THÉÂTRE

petit commandement avant-hier, et, si vous ne payez pas aujourd'hui, les affiches seront apposées demain...

MERCADET

Ah! vous voulez me vendre la protection que vous m'accordez par cette saisie, qui paralyse les poursuites de mes autres créanciers. Eh bien, que puis-je vous offrir pour gagner trois mois?...

BRÉDIF.

Peut-être une conscience stricte murmurerait- elle de cette involontaire complicité, car je contribue à laisser éblouir...

MERCADET

Oui?

BRÉDIF.

Votre futur gendre...

MERCADET, à part.

Vieux filou!...

BRÉDIF»

Mais je suis bon homme ; renoncez à votre droit de sous-location, et je vous donne trois mois de tranquillité.

MERCADET

Ah ! un homme dans le malheur ressemble à un morceau de pain jeté dans un vivier : chaque poisson y donne un coup de dent. Et quels brochets que les créanciers!... Ils ne s'arrêtent que quand le débiteur, de même que le morceau de pain, a disparu! Ne saisje pas que nous sommes en 1839? Mon bail a sept ans à courir, les loyers ont doublé...

BRKDIF.

Heureusement pour nous autres!...

Eh bien, dans trois mois, vous me renverrez, et ma femme aura perdu la ressource de cette sous-location, sur laquelle elle compte en cas de...

BRÉDIF.

De faillite!...

MERCADET

Oh! quel mot!... les gens d'honneur ne le supportent pas!.- Monsieur Brédif, savcz-vous ce qui corrompt les débiteurs les plus honnêtes?... Je vais vous le dire : c'est l'adresse cauteleuse de cer-

LE FAISEUR. 46

ins créanciers, qui pour recouvrer quelques sous, côtoient la loi sque sur la lisière du vol.

BRÉDIF.

Monsieur, je suis venu pour être payé, non pour m'entendre •e des choses qu'un honnête homme ne supporte point.

MERCADET

3h! devoir!... Les hommes rendent la dette quelque chose de e que le crime... Le crime vous donne un asile, la dette vous >t à la* porte, dans la rue. J'ai tort, monsieur, je suis à votre •crétion, je renoncerai à mon droit.

BRÉDIF, à part.

5'il l'avait fait de bonne grâce, je le ménagerais. Mais me dire 3 je lui vends... (Haut.) Monsieur, je ne veux pas d'un consennent ainsi donné... Je ne suis pas un homme à tourmenter les *s.

MERCADET

/ous voulez que je vous remercie!... (a. part.) Ne le fâchons pas. >*t.) Peut-être ai-je été trop vif, cher monsieur Brédif, mais je s cruellement poursuivi!... Non, pas un de mes créanciers ne tt comprendre que je lutte précisément pour pouvoir le payer.

BRÉDIF.

l'est-à-dire pour pouvoir faire des affaires...

MERCADET

fclais oui, monsieur! où donc en serais-je, si je ne conservais pas

iroit d'aller à la Bourse? (Justin se montre à la porte.)

BRÉDIF.

^erminons sur-le-champ cette petite affaire...

MERCADET

3>e grâce, rien devant me3 domestiques. J'ai déjà bien du mal à »ïr la paix chez moi... Descendons chez vous.

BRÉDIF, à part.

> aurai donc mon appartement dans trois mois!

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THÉÂTRE

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