‹ Œuvres complètes. Éd définitive (volume 3)Chapitre 264 sur 325 · SCÈNE H JUSTIN , puu VIRGINIE et THÉRÈSE · texte numérisé non relu

SCÈNE H JUSTIN , puu VIRGINIE et THÉRÈSE

JUSTIN

Il a beau nager, il se noiera, ce pauvre M. Mercadet! Quoiqu'il \ ait bien des profits chez les maîtres embarrassés, comme il me doit une année de gages, il est temps de se faire mettre à la porte, car le propriétaire me semble bien capable de nous chasser tous. Aujourd'hui, la déconsidération du maître tombe sur les domestiques. Je suis forcé de payer tout ce que j'achète!... c'est gênant...

THÉRÈSE

Est-ce que ça ira longtemps comme ça, ici, monsieur Justin?

VIRGINIE

Ah! j'ai déjà servi dans plusieurs maisons bourgeoises, mais je n'en ai pas encore vu de pareille à celle-ci ! Je vais laisser les fourneaux, et me présenter à un théâtre pour y jouer la comédie.

JUSTIN

Nous ne faisons pas autre chose ici !...

VIRGINIE

Tantôt il faut prendre un air étonné, comme si Ton tombait de la lune, quand un créancier se présente. « Comment, monsieur, vous ne savez pas?... — ?son. — M. Mercadet est parti pour Lyon. — Il est allé...? — Oui, pour une affaire superbe; il a découvert des mines de charbon de terre. — Ah ! tant mieux. Quand revient-il? — Mais nous l'ignorons! » Tantôt je compose mon air comme si j'avais perdu ce que j'ai de plus cher au monde...

JISTIN, à part.

Son argent.

VIRGINIE

ce Monsieur et sa fille sont dans un bien grand chagrin. Madame Mercadet, pauvre dame! il paraît que nous allons la perdre, il* l'ont conduite aux eaux... — Ah! »

THÉRÈSE

Moi, je n'ai qu'une manière. « Vous demandez M. Mercadel?- Oui, mademoiselle. — Il n'y esl pas. — 11 n'y est pas? — ^on:

LE FAISEUR

lis, si monsieur vient pour mademoiselle... Elle est seule! » Et se sauvent! Pauvre mademoiselle Julie! si elle était belle, on ferait... quelque chose.

JUSTIN

C'est qu'il y a des créanciers qui vous parlent comme si nous ons les maîtres.

VIRGINIE

Mais que gagne-t-on à se faire créancier? Je les vois tous ne nais se lasser d'aller, venir, guetter monsieur et rester des ures entières à l'écouter.

JUSTIN

Un fameux métier! Ils sont tous riches.

thé h fc SE.

Mais ils ont cependant donné leur argent à monsieur, qui ne le jr rend pas?

VIRGINIE

Cest voler, ça !

JUSTIN

Emprunter n'est pas voler, Virginie, le mot n'est pas parlemenire. Écoutez! Je prends de l'argent dans votre sac, à votre insu, us êtes volée. Mais, si je vous dis : « Virginie, j'ai besoin de at sous, prêtez-les-moi. » Vous me les donnez, je ne vous les ads pas, je suis gêné, je vous les rendrai plus tard ; vous devez ma créancière! Comprenez-vous, la Picarde?

VIRGINIE

Non. Si je n'ai mon argent ni d'une manière ni d'une autre, le m'importe ! Ah ! mes gages me sont dus, je vais demander on compte et faire régler mon livre de dépense. Mais c'est que s fournisseurs ne veulent plus rien donner sans argent. Eh donc! ne prête pas le mien.

THÉRÈSE

J'ai déjà dit deux ou trois insolences à madame, elle n'a pas eu lir de les entendre!...

JUSTIN

Demandons nos gages.

THÉÂTRE

VIRGINIE

Mais est-ce là des bourgeois? Les bourgeois, c'est des gens qui dépensent beaucoup pour leur cuisine...

JUSTIN

Oui s'attachent à leurs domestiques...

VIRGINIE

Et qui leur laissent un viager! Voilà ce que doivent être les bourgeois, relativement aux domestiques...

THÉRÈSE

Bien dit, la Picarde! Eh bien, moi, je ne m'en irai pas d'ici. Je veux savoir comment ça finira, car ça m'amuse 1 Je lis les lettres de mademoiselle, je tourmente son amoureux, ce petit Minard qu'elle va sans doute épouser ; elle en aura dit quelque chose à son père. On a commandé des robes, des bonnets, des chapeaux, enfin des toilettes pour madame et pour sa fille; puis, hier, les marchands n'ont rien voulu livrer.

VIRGINIE

Mais, s'il y a un mariage, nous aurons tous des gratifications; il faut rester jusqu'au lendemain des noces.

JUSTIN

Croyez-vous que ce soit à ce petit teneur de livres, qui ne gagne pas plus de dix-huit cents francs, que M. Mjrcadet mariera sa fille!

( Justin lit les journaux. )

THÉRÈSE

J'en suis sûre! Ils s'adorent. Madame, qui sort .tous les soirs sans sa fille, ne se doute pas de cette intrigue. Le petit Minard vient dès que mademoiselle est seule, et, comme ils ne m'ont pas mise dans la confidence, j'entre, je les dérange, je les écoute. Oh! ils sont bien sages. Mademoiselle, comme toutes les demoiselles un peu laides, veut être sûre d'être aimée pour elle-même. K'Ie travaille à sa peinture sur porcelaine, pendant que le petit a l'air de lui lire des romans, mais c'est le même depuis trois mois- Mademoiselle en est quitte pour dire à sa mère, le soir : « Maman, M. Minard est venu pour vous voir, je l'ai reçu. »

VIRGINIE

Vous les entendez?

LE FAISEUR

THÉRÈSE

Dame! mademoiselle, qui se donne le genre de craindre une surprise, laisse les portes ouvertes...

VIRGINIE

J'aimerais à savoir ce que se disent les bourgeois en se faisant la cour.

THÉRÈSE

Des bêtises! Us ne se parlent que de l'idéal !...

JUSTIN

Un calembour...

THÉRÈSE

Tenez !... j'ai là une de ses lettres que j'ai copiée pour savoir si ça pourrait me servir...

VIRGINIE

Lisez-moi donc ça...

THÉRÈSE

« Mon ange... »

VIRGINIE

Oh! mon ange!

THÉRÈSE

Ah ! quand on vous prend la taille en disant : « Mon ange ! » c'est très-gentil !... « Mon ange,.oui, je vous aime; mais aimez-vous un pauvre être déshérité comme je le suis? Vous m'aimeriez, si vous pouviez savoir ce qu'il y a d'amour dans l'àme d'un jeune homme jusqu'à présent dédaigné, quand l'amour est toute sa fortune. J'ai lu hier, sur votre front, de lumineuses espérances; j'ai cru à quelque heureux avenir; vous avez converti mes doutes en certitude, ma faiblesse en puissance; enfin, vos regards m'ont guéri de la maladie du doute... »

VIRGINIE

Ça brouillasse dans ma tête!... On ne voit pas clair dans ces phrases-là!... Est-ce que l'amour baragouine?... il va droit au fait, l'amour! Tenez, parlez-moi d'une lettre que j'ai reçue d'un joli' jeune homme, quelque étudiant du quartier Latin... Ça n'a pas de mystères, c'est net, et Ton ne peut s'en fâcher. Je la sais par coeur : « Femme charmante ! (ça vaut bien un ange !) femme charmante! accordez-moi un rendez-vous, je yous en conjure. En pa-

THÉÂTRE

reil cas, on annonce qu'on a mille choses à dire; moi, je n'en ai qu'une, que je vous dirai mille fois, si vous voulez ne pas m'arrêter à la promière. » Et c'était signé Hippolyte.

JUSTIN

Eh bien, a-t-il parlé? Tavez-vous arrêté?

VIHCINIE.

Je ne l'ai jamais revu ; il m'avait rencontré à la Chaumière, il aura su qui j'étais, et l'imbécile a rougi de mon tabellier.

JUSTIN

Eh bien, écoutez ce que le père Grumeau vient de me dire!... Hier, pendant que nous faisions nos commissions, il est venu deux beaux jeunes gens en cabriolet; leur groom a dit au père Grumeau que l'un de ces messieurs allait épouser mademoiselle Mercadet. Or, monsieur avait donné cent francs au père Grumeau !...

VIRGINIE et THÉRÈSE, étonnées.

Cent francs!...

JUSTIN

Oui, cent francs, pas promis, donnés, en argent ! Et il lui a fait le bec si bien, que le père Grumeau a eu l'air de se laisser tirer les vers du nez en expliquant au groom que monsieur était si riche, qu'il ne connaissait pas lui-même sa fortune.

VIRGINIE. '

Ce serait ces deux jeunes gens à gants jaunes, à beaux gilets de soie à fleurs; leur cabriolet reluisait comme du satin, leur cheval avait des roses là (Kiie montre son oreille.); il était tenu par un enfant de huit ans, blond, frisé, des bottes à revers, un air de souris qui ronge des dentelles, un amour qui avait du linge éblouissant et qui jurait comme un sapeur. Et ce beau jeune homme qui a tout cela, des gros diamants à sa cravate, épouserait mademoiselle Mercadet !... Allons donc !

THÉRÈSE

Mademoiselle?... qui a une ligure d'héritière sans héritage?... allons donc !

VIRGINIE

Ah ! elle chante bien ! quelquefois, je l'écoute, et elle me fait

LE FAISEUR

plaisir. Ah! je voudrais bien savoir chanter comme elle : La fortune m'importune !

JUSTIN

Vous ne connaissez pas M. Mercadet!... Moi qui suis chez lui depuis six ans, et qui le . vois, depuis sa dégringolade, aux prises avec ses créanciers, je le crois capable de tout, môme de devenir riche... Tantôt, je me disais : « Le voilà perdu! » Les affiches jaunes fleurissaient à la porte; il avait des rames de papier timbré que j'en vendais sans qu'il s'en aperçût! Brrr! il rebondissait, il triomphait! Et quelles inventions!... Vous ne lisez pas les journaux, vous autres ! c'était du nouveau tous les jours : du bois en pavés: des pavés filés en soie; des duchés, des moulins, enfin jusqu'au blanchissage mis en actions... C'était du propre!... Par exemple, je ne sais pas par où sa caisse est trouée! il a beau remplir, ça se vide comme un verre!... Un jour, monsieur se couche abattu; le lendemain, il se réveille millionnaire, quand il a dormi, car il travaille à effrayer; il chiffre, il calcule, il écrit des prospectus qui sont comme des pièges à loups, il s y prend toujours des actionnaires; mais il a beau lancer des affaires, il a toujours des créanciers, et il les promène, et il les retourne. Ah ! quelquefois, je les ai vus arrivant : ils vont tout emporter, le faire mettre en prison; il leur parle... Eh bien, ils finissent par rire ensemble, et ils sortent les meilleurs amis du monde. Les créanciers ont débuté par des cris de paon, par des mots plus que durs, et ils terminent par des « Mon cher Mercadet ! » et des poignées de main. Voyez-vous, quand un homme peut maintenir paisibles des gens comme ce Pierquin...

THÉRÈSE

Un tigre qui se nourrit de billets de mille francs...

JUSTIN

Un pauvre père Violette!...

VIRGINIE

Ah! pauvre cher homme, j'ai toujours envie de lui donner un bouillon...

JUSTIN

Un Goulard !

4731 THÉÂTRE

THÉRÈSE

Goulard ! un escamoteur qui voudrait me... m* escompter!

JUSTIN

IL est riche, il est garçon ! Laissez-vous...

VIRGINIE

J'entends madame.

JUSTIN

Soyons gentils, nous apprendrons quelque chose du mariage...

SCjÈNE III Les Mêmes, MADAME MERGADET.

Avez-vous vu monsieur?

THÉRÈSE

Madame s'est levée seule, sans me sonner.

MADAME MERCADET

En ne trouvant pas M. Mercadet chez lui, l'inquiétude m'a saisie, et... Justin, savez-vous où est monsieur?

JUSTIN

J'ai trouvé monsieur en discussion avec M. Brédif, et ils sont...

MADAME MERCADET

Bien... Assez, Justin.

JUSTIN

Monsieur n'est pas sorti de la maison.

MADAME MERCADET

Merci.

THÉRÈSE

Madame est sans doute chagrine de ce qu'on ait refusé de livrer les commandes.

VIRGINIE

Madame sait que les fournisseurs ne veulent plus...?

MADAME MERCADET

Je comprends.

LE FAISEUR

JUSTIN

C'est les créanciers qui sont la cause de tout le mal. Ah ! si je savais quelque bon tour à leur jouer.

MADAME MERCADET

Le meilleur, ce serait de les payer!...

JUSTIN

Ils seraient bien étonnés !

THÉRÈSE

Et malheureux, donc!... Ils ne sauraient plus que faire de leur temps.

MADAME MERCADET

Il est inutile de vous cacher l'inquiétude excessive que me causent les affaires de mon mari. Nous aurons sans doute besoin de votre discrétion; car nous pouvons compter sur vous, n'est-ce pas?

TOUS

Ah! madame!...

MADAME MERCADET

Monsieur ne veut que gagner du temps, il a tant de ressources dans l'esprit !... Suivez bien ses instructions.

THÉRÈSE

Ah ! oui, madame ! Virginie et moi, nous passerions dans le feu pour vous!...

VIRGINIE

Je disais tout à l'heure que nous avions de bons maîtres; et que, dans leur prospérité, ils se souviendraient de la manière dont nous nous conduisons dans leur malheur.

JUSTIN

Moi, je disais que, tant que j'aurais de quoi vivre, je servirais monsieur; je l'aime, et je suis sûr que, le jour où il aura une affaire vraiment bonne, il nous en fera profiter. (Mercadet se montre.)

MADAME MERCADET

II doit vous donner une place dans sa première entreprise solide ; il ne s'agit plus que d'un dernier effort. Hélas! nous ne devons pas laisser voir notre gêne momentanée, il se présente un riche parti pour mademoiselle Julie.

m THÉÂTRE.

THÉRÈSE

Mademoiselle mérite bien d'être heureuse ; pauvre fille I elle est si bonne, si instruite, si bien élevée...

VIRGINIE

Et quels talents ! un vrai rossignol I

JUSTIN

C'est un assassinat que, d'ôter à une jeune personne tous ses moyens en lui refusant ses robes, ses chapeaux. — Thérèse, vous vous y serez mal prise ! — Si madame veut me dire le nom du prétendu, j'irai chez tous ces gens-là, je leur ferai sous-entendre que je puis envoyer chez eux ce monsieur... monsieur...

MADAME MERCADET

De la Brive.

JUSTIN

M. de la Brive, pour la corbeille, et ils livreront..

THÉRÈSE

iiadame ne m'avait rien dit de ce mariage-là ; saûfi cela, j'aurais tout obtenu, car l'idée de Justin est tftâ-l>onne. . .

VIRGINIE

Oh! c'est sûr, ils seront dedans.

MADAME MERCADET

Mais ils ne perdront pas un centime !

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