‹ Œuvres complètes. Éd définitive (volume 3)Chapitre 270 sur 325 · SCÈNE X MERCADET, MADAME MERCADET, JULIE · texte numérisé non relu

SCÈNE X MERCADET, MADAME MERCADET, JULIE

MADAME MERCADET

Julie, votre père et moi, nous avons à vous parler sur un sujet

LE FAISEUR

•ujoiirs agréable à une fille : il se présente pour vous un parti, i vas peut-être te marier, mon enfant.

JULIE

Peut-être?... Mais cela doit être sur.

MERCADET

Les filles à marier ne doutent jamais de rien !

JULIE

M. Minard vous a donc parlé, mon père?

MERCADET

M. Minard?... Hein?... Qu'est-ce qu'un M. Minard? — Vous atteniez-vous, madame, à trouver un M. Minard établi dans le çœur e votre fille Julie? — Julie, serait-ce par hasard ce petit employé ue Duval, mon ancien caissier, m'a plusieurs fois recommandé our des places? Un pauvre garçon dont la mère seule est connue... l part.), le fils naturel de Godeau... (a Julie.) Répondez.

JULIE

Oui, papa.

MERCADET

Vous l'aimez?

JULIE

Oui, papa.

MERCADET

Il s'agit bien d'aimer, il faut être aimée.

MADAME MERCADET

Vous aime-t-il?

JULIE

Oui, maman.

MERCADET

o Oui, papa! oui, maman! » pourquoi pas nanan, dadat Quand îs filles sont ultra-majeures, elles parlent comme si elles sortaient e nourrice!... Faites à votre mère la politesse de l'appeler maame, afin qu'elle ait les bénéfices de sa fraîcheur et de sa beauté.

JULIE

Oui, monsieur.

MERCADET

Oh! appelez-moi mon père, je ne m'en fâcherai pas! Quelles reuves avez-vous donc d'être aimée?...

THÉÂTRE

J UL1E

Mais... on së sent aimée!...

MER CADET

Quelle preuve en avez-vous?

JULIE

Mais la meilleure preuve, c'est qu'il veut m' épouser.

MER CADET

C'est vrai! Ce3 filles ont, comme les petits enfants, des réponses à vous casser les bras.

MADAME MERCADET

Où l'avez-vous donc vu?

JULIE

MADAME MERCADET

Quand?

JULIE

Le soir, quand vous êtes sortie.

MADAME MERCADET

Il est moins âgé que vous...

JULIE

Oh! de quelques mois!...

Et je vous croyais trop raisonnable pour penser à un jeune étourdi de vingt-deux ans, qui ne peut apprécier vos qualités.

JULIE

Mais il a pensé à moi le premier; car, si je Pavais aimé la première, il n'en aurait jamais rien su. Nous nous sommes vus, un soir, chez madame Duval.

MADAME MERCADET

11 n'y a que madame Duval pour recevoir chez elle des gens sans position!...

MERCADET

Elle fait salon, elle veut des danseurs à tout prix!... Les gens qui dansent n'ont jamais d'avenir. Aujourd'hui, les jeunes hommes qui ont de l'ambition se donnent tous un air grave et ne dansent point.

LE FAISEUR

JULIE

Adolphe...

ME.RCAD.ET.

Kt il se nomme Adolphe!... Ce monde, que des imbéciles nous sent en progrès, parce qu'ils prennent des déplacements pour des îrfectionnements, tourne donc sur lui-môme? Enfants, vous croyez oins que jamais à l'expérience de vos pères... Apprenez, madeoiselle, qu'un employé à douze cents francs ne sait pas aimer, il cm a pas le temps, il se doit au travail. 11 n'y a que les propriéires, les gens à tilbury, enfin les oisifs, qui peuvent et sachent mer.

Mais, malheureuse enfant...

MERCADET, a sa femme.

Laissez-moi lui parler, (a Julie.) Julie, je te marie à ton M. Miard... (Mouvement de Julie.) Attends! tu n'as pas le premier sou, tu ; sais : que devenez-vous le lendemain de votre mariage? Y avez- >us songé?...

JULIE

Oui, mon père.

MADAME MERCADET

Elle est folle!

MERCADET, à sa femme.

Elle aime, la pauvre fille! laissez-la dire, (a Julie.) Parle, Julie, ; ne suis plus ton père, mais ton confident, je t' écoute.

JULIE

Nous nous aimerons.

MERCADET

Mais l'amour vous enverra-t-il des coupons de rente au bout de îs flèches?

JULIE

Oh ! mon père, nous nous logerons dans un petit appartement, i fond d'un faubourg, à un quatrième étage, s'il le faut! Au 3Soin, je serai sa servante... Ah! je m'occuperai des soins du méige avec un plaisir infini, en songeant qu'en toute chose il s'agira 3 lui... Je travaillerai pour lui pendant qu'il travaillera pour moi! ! lui sauverai bien des ennuis, il ne s'apercevra jamais de notre

THÉÂTRE

gêne. Notre ménage sera propre, élégant même. Mon Dieu! l'élégance tient à si peu de chose, elle vient de l'àme, et le bonheur en est à la fois la cause et l'effet. Je puis gagner assez avec ma peinture sur porcelaine pour ne rien lui coûter et même contribuer aux charges de la vie. D'ailleurs, l'amour nous aidera à passer les jours difficiles! Adolphe a de l'ambition, comme tous les gens qui ont une âme élevée, et il est de ceux qui arrivent...

MERCADET

On arrive garçon ; mais, marié, l'on se tue à solder un livre de dépenses, à courir après mille francs, comme les chiens après une voiture. Et il a de l'ambition?...

JULIE

Mon père, Adolphe a tant de volonté unie à tant de moyens, que je suis sûre de le voir un jour... ministre peut-être!

MERCADET

Aujourd'hui, qui est-ce qui ne se voit pas plus ou moins ministre? En sortant du collège, on se croit un grand poëte, un grand orateur, un grand ministre, comme, sous l'Empire, on se voyait maréchal de France en partant sous-lieutenant. Sais-tu ce qu'il serait, ton Adolphe?... père de plusieurs enfants qui dérangeront tes plans de travail et d'économie, qui logeront Son Excellence rue de Clichy, et qui te plongeront dans une affreuse misère! Tu m'as fait là le roman et non l'histoire de la vie.

MADAME MERCADET

Pauvre enfant! à son âge, il est si facile de prendre ses espérances pour des réalités!...

MERCADET

Elle croit que l'amour est le seul élément de bonheur dans le mariage : elle se trompe comme tous ceux qui mettent leurs propres fautes sur le compte du hasard, l'éditeur responsable de nos folies, et alors on s'en prend de son malheur à la société, qu'on bouleverse. Bah! c'est une amourette qui n'a rien de sérieux.

JULIE

C'est, mon père, de part et d'autre, un amour auquel nous sacrifierons tout...

MADAME MERCADET

Comment! Julie, tu ne sacrifierais pas cet amour naissant pour

LE FAISEUR

sauver ton père? pour lui rendre plus que la vie qu'il t'a donnée, Thonneur que les familles doivent garder intact!

ME RCADET.

Mais à quoi servent donc les romans dont tu t'abreuves, malheureuse enfant, si tu n'y puises pas le désir d'imiter les dévouements qu'on y prêche (car les romans sont devenus des sermons sociaux)? Votre Adolphe connaît-il ta position de fortune? lui as-tu peint votre belle vie au quatrième étage, avec un parc sur la fenêtre et des cerises à manger le soir, comme faisait Jean-Jacques avec une fille d'auberge?

JULIE

Mon père, je suis incapable d'avoir commis la moindre indiscrétion qui pût vous compromettre.

MERCADET

Il nous croit riches?

JULIE

Il ne m'a jamais parlé d'argent.

MERCADET, à part, à sa femme.

Bien, j'y suis, (a Julie.) Julie, vous allez lui écrire, à l'instant, de venir me parler.

JULIE

Ah! mon père!... ( Bile l'embrasse. )

MERCADET

Aujourd'hui même, un jeune homme élégant, ayant une grande existence, un beau nom, vient dîner ici. Ce jeune homme a des intentions et vous recherche. Voilà mon prétendu. Vous ne serez pas madame Minard, vous serez madame de la Brive; au lieu d'aller au quatrième étage, dans un faubourg, vous habiterez une belle maison dans la Chaussée-d'Antin. Vous avez des talents, de l'instruction, vous pourrez jouer un rôle brillant à Paris. Si vous n'êtes pas la femme d'un ministre, vous serez peut-être la femme d'un pair de France. Je suis fâché, ma fille, de n'avoir pas mieux à vous offrir...

JULIE

Ne raillez pas mon amour, mon père, et permettez-moi d'accepter le bonheur et la pauvreté plutôt que le malheur et la richesse.

THÉÂTRE

MADAME MERCADET

Julie, votre père et moi, nous sommes comptables de votre avenir envers vous-même, et nous ne voulons point on jour être accusés justement par vous, car l'expérience des parente doit être la leçon des enfants. Nous faisons, en ce moment, une rude épreuve des choses de la vie. Va, ma fille, marie-toi richement.

Dans ce cas-là, l'union fait la force! la maxime des écus de la République.

MADAME MERCADET

S'il n'y a pas de bonheur possible dans la misère, il n'y a pas de malheur que la fortune n'adoucisse. %

JULIE

Et c'est vous, ma mère, qui me dites ces tristes paroles! — Mon père, je vais vous parler votre . langage amer et positif. Ne vous ai-je pas entendu parler de gens riches, oisifs et par conséquent sans force contre le malheur, ruinés par leurs vices ou leur laisser aller, plongeant leur famille dans une misère irréparable? N*aorait-il pas mieux valu marier alors la pauvre fille à un homme sans fortune, mais capable d'en gagner une? M. de la Brive peut, je le sais, être riche, spirituel et plein de talents, mais vous étiez tout cela, vous avez perdu votre fortune et vous avez pris en ma mère une fille riche et belle, tandis que moi...

MERCADET

Ma fille, vous pourrez juger M. de la Brive comme je jugerai M. Minard. Mais vous n'aurez pas le choix. M. Minard renoncera lui-même à vous.

JULIE

Oh! jamais, mon p^re, il vous gagnera le cœur...

MADAME MERCADET

Mon ami, si elle était aimée...

MERCADET

Elle est trompée.

JULIE

Je demanderais à l'être toujours ainsi.

On sonne! et nous n'avons personne pour aller ouvrir la porte!

LE FAISEUR

MERCADET

Eh bien, laissez sonner.

MADAME MERCADET

Je m'imagine toujours que Godeau peut revenir.

MERCADET

Godeau!... Mais sachez donc qu'avec ses principes de faire fortune quibuscumque viis... (allons! je leur parle latin!), Godeau ne peut être que pendu à la grande vergue d'une frégate. Après huit ans sans nouvelles, vous espérez encore Godeau! Vous me faites l'efFet de ces soldats qui attendent tçu jours Napoléon.

MADAME MERCADET

On sonne encore.

MERCADET

C'est une sonnerie de créancier!... Va voir, Julie! Et, quoi qu'on te dise, réponds que, ta* mère et moi, nous sommes sortis. Ce créancier aura peut-être de la pudeur, il croira sans doute une jeune personne...

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