‹ Œuvres complètes. Éd définitive (volume 3)Chapitre 281 sur 325 · SCÈNE IX MINARD, JULIE, MERCADET · texte numérisé non relu

SCÈNE IX MINARD, JULIE, MERCADET

JULIE, à Minard.

Si vous voulez, Adolphe, que notre amour brille à tous les regards, dans les fêtes du monde comme dans nos cœurs, ayez autant de courage que j'en ai eu déjà.

MINARD

Que s'est-il donc passé?...

JULIE

Un jeune homme riche se présente, et mon père est sans pitié pour nous...

MINARD

Je triompherai!...

MERCADET, revenant.

Monsieur, vous aimez ma fille?

MINARD

Oui, monsieur.

MERCADET

Du moins, elle le croit! Vous avez eu le talent de le lui persuader...

Votre manière de vous exprimer annonce un doute qui, venant de tout autre que vous, m'offenserait. Comment n'aimerais- je pas mademoiselle? Abandonné par mes parents, et sans autre protection que celle de ce bon M. Duval qui m'a servi de père depuis neuf ans, votre fille, monsieur, est h seule personne qui xvui 33

5Ù THÉÂTRE

m'ait fait connaître les bonheurs de l'affection. Mademoiselle Julie est à la fois une sœur et une amie, elle est toute ma famille!... Elle seule m'a souri, m'a encouragé; aussi est-elle aimée au delà de toute expression.

JULIE

Dois-je rester, mon père?...

MERCADET, à ta fille.

Gourmande! (a Minard.) Monsieur, j'ai, sur l'amour entre jeunes gens, les idées positives que Ton reproche aux vieillards. -Ma défiance est d'autant plus légitime, que je ne suis point de ces pères aveuglés par la paternité : je vois Julie comme elle est; sans être laide, elle ne possède pas cette beauté qui fait crier : « Ah! » Elle n'est ni bien ni mal.

MINARD

Vous vous trompez, monsieur. J'ose vous dire que vous ne connaissez pas votre Julie.

MERCADET

Oh ! parfaitement. . . , comme si. . .

MINARD

Non, monsieur, vous connaissez la Julie que tout le monde voit et connaît : mais l'amour la transfigure! la tendresse, le dévouement, lui communiquent une beauté ravissante que moi seul ai créée.

JULIE

Mon père, je suis honteuse...

MERCADET

Dis donc heureuse... Et s'il vous répète ces choses-là...

MINARD

Cent fois, mille fois, et jamais assez!... Il n'y a pas de crime à les dire devant un père !

MERCADET

Vous me flattez! Je me croyais son père, mais vous êtes le père d'une Julie avec laquelle je voudrais faire connaissance. Voyons, jeune homme, ouvrez les yeux! Les solides et belles qualités de son àme, je le conçois, peuvent changer l'expression de sa physionomie, mais le teint? Julie est modeste et résignée, elle sait qu'elle a le teint brun et les traits un peu... risqués...

LE FAISEUR 545

JULIE

Mon père!...

MINARD

Mais vous n'avez donc pas aimé?...

MERCÂDET.

Beaucoup! J'ai, comme tous les hommes, traîné ce boulet d'or.

MINARD

Autrefois!... mais, aujourd'hui, nous aimons mieux...

Que faites- vous donc?

MINARD

Nous nous attachons à l'âme, à l'idéal.

MERCADET

Et c'est ce qui rend ma fille jolie!... Ainsi, qu'une femme ait des hasards dans la taille, l'idéal la redresse ! L'âme lui effile les doigts! l'idéal lui fait de beaux yeux et de petits pieds! l'âme éclaircit le teint!...

MINARD

Certainement.

MERCADET

Nous autres gens élevés sous l'Empire, nous appelons cela...

MINARD

L'amour, cela!... l'amour, le saint et pur amour!...

MERCADET

Avoir le bandeau sur les yeux.

JULIE

Mon père, ne vous moquez pas de deux enfants...

MERCADET

Très-grands...

JULIE

Qui s'aiment comme on s'aime de leur temps, d'une passion vraie, pure, durable, parce qu'elle est appuyée sur la connaissance du caractère, sur la certitude d'une mutuelle ardeur à combattre les difficultés de la vie; enfin deux enfants qui vous aimeront bien.

MINARD, à Mercadet.

Quel ange !...

THÉÂTRE

MERCADET, a part.

Je vais t'en donner de l'ange! (a sa ûiio.) Tais-toi, ma fille. (a Minard. ) Ainsi, monsieur, vous adorez Julie? Elle est charmante, elle a de l'àme, de l'esprit, du cœur. Enûn, c'est la beauté comme vous l'entendez, elle est la perfection rêvée...

MINARD

Ah! vous comprenez donc!...

MERCADET

Un ange qui tient néanmoins un peu à la matière...

MINARD

Pour mon bonheur!...

MERCADET

Vous l'aimez sans aucune arrière-pensée ?

MINARD

Aucune.

JULIE

Que vous ai-je dit?

MERCADET, il les prend par les mains et les attire à lui.

Heureux enfants! vous vous aimez donc?... Quel'joli roman!... (a Minard.) Vous la voulez pour femme?...

Oui, monsieur.

MERCADET

Malgré tous les obstacles?

MINARD

Je suis venu pour les vaincre.

MERCADET

Rien ne vous découragera?

MINARD

Rien.

JULIE

Ne vous ai-je pas dit qu'il m'aimait?

MERCADET

Cela y ressemble! Où trouver un plus beau spectacle? 11 n'y a rien de plus doux pour un père que de voir sa fille aimée comme elle le mérite, et de la voir heureuse...

LE FAISEUR. 5J7

JULIE

Ne nie saurez-vous pas gré, mon père, d'un choix qui vous donne un fils plein de sentiments élevés, doué d'une àme forte et...

MINARD

Mademoiselle !...

Oui, monsieur, oui, je parlerai aussi, moi !

MERGADET.

Ma fille, va voir ta mère; laisse-moi parler d'affaires beaucoup moins immatérielles. Quelle que soit la puissance de Pidéal sur la beauté des femmes, elle n'a malheureusement aucune influence sur les rentes... (Julie sort.)

Page 1