SCÈNE IX MINARD, JULIE, MERCADET
JULIE, à Minard.
Si vous voulez, Adolphe, que notre amour brille à tous les regards, dans les fêtes du monde comme dans nos cœurs, ayez autant de courage que j'en ai eu déjà.
MINARD
Que s'est-il donc passé?...
JULIE
Un jeune homme riche se présente, et mon père est sans pitié pour nous...
MINARD
Je triompherai!...
MERCADET, revenant.
Monsieur, vous aimez ma fille?
MINARD
Oui, monsieur.
MERCADET
Du moins, elle le croit! Vous avez eu le talent de le lui persuader...
Votre manière de vous exprimer annonce un doute qui, venant de tout autre que vous, m'offenserait. Comment n'aimerais- je pas mademoiselle? Abandonné par mes parents, et sans autre protection que celle de ce bon M. Duval qui m'a servi de père depuis neuf ans, votre fille, monsieur, est h seule personne qui xvui 33
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m'ait fait connaître les bonheurs de l'affection. Mademoiselle Julie est à la fois une sœur et une amie, elle est toute ma famille!... Elle seule m'a souri, m'a encouragé; aussi est-elle aimée au delà de toute expression.
JULIE
Dois-je rester, mon père?...
MERCADET, à ta fille.
Gourmande! (a Minard.) Monsieur, j'ai, sur l'amour entre jeunes gens, les idées positives que Ton reproche aux vieillards. -Ma défiance est d'autant plus légitime, que je ne suis point de ces pères aveuglés par la paternité : je vois Julie comme elle est; sans être laide, elle ne possède pas cette beauté qui fait crier : « Ah! » Elle n'est ni bien ni mal.
MINARD
Vous vous trompez, monsieur. J'ose vous dire que vous ne connaissez pas votre Julie.
MERCADET
Oh ! parfaitement. . . , comme si. . .
MINARD
Non, monsieur, vous connaissez la Julie que tout le monde voit et connaît : mais l'amour la transfigure! la tendresse, le dévouement, lui communiquent une beauté ravissante que moi seul ai créée.
JULIE
Mon père, je suis honteuse...
MERCADET
Dis donc heureuse... Et s'il vous répète ces choses-là...
MINARD
Cent fois, mille fois, et jamais assez!... Il n'y a pas de crime à les dire devant un père !
MERCADET
Vous me flattez! Je me croyais son père, mais vous êtes le père d'une Julie avec laquelle je voudrais faire connaissance. Voyons, jeune homme, ouvrez les yeux! Les solides et belles qualités de son àme, je le conçois, peuvent changer l'expression de sa physionomie, mais le teint? Julie est modeste et résignée, elle sait qu'elle a le teint brun et les traits un peu... risqués...
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JULIE
Mon père!...
MINARD
Mais vous n'avez donc pas aimé?...
MERCÂDET.
Beaucoup! J'ai, comme tous les hommes, traîné ce boulet d'or.
MINARD
Autrefois!... mais, aujourd'hui, nous aimons mieux...
Que faites- vous donc?
MINARD
Nous nous attachons à l'âme, à l'idéal.
MERCADET
Et c'est ce qui rend ma fille jolie!... Ainsi, qu'une femme ait des hasards dans la taille, l'idéal la redresse ! L'âme lui effile les doigts! l'idéal lui fait de beaux yeux et de petits pieds! l'âme éclaircit le teint!...
MINARD
Certainement.
MERCADET
Nous autres gens élevés sous l'Empire, nous appelons cela...
MINARD
L'amour, cela!... l'amour, le saint et pur amour!...
MERCADET
Avoir le bandeau sur les yeux.
JULIE
Mon père, ne vous moquez pas de deux enfants...
MERCADET
Très-grands...
JULIE
Qui s'aiment comme on s'aime de leur temps, d'une passion vraie, pure, durable, parce qu'elle est appuyée sur la connaissance du caractère, sur la certitude d'une mutuelle ardeur à combattre les difficultés de la vie; enfin deux enfants qui vous aimeront bien.
MINARD, à Mercadet.
Quel ange !...
THÉÂTRE
MERCADET, a part.
Je vais t'en donner de l'ange! (a sa ûiio.) Tais-toi, ma fille. (a Minard. ) Ainsi, monsieur, vous adorez Julie? Elle est charmante, elle a de l'àme, de l'esprit, du cœur. Enûn, c'est la beauté comme vous l'entendez, elle est la perfection rêvée...
MINARD
Ah! vous comprenez donc!...
MERCADET
Un ange qui tient néanmoins un peu à la matière...
MINARD
Pour mon bonheur!...
MERCADET
Vous l'aimez sans aucune arrière-pensée ?
MINARD
Aucune.
JULIE
Que vous ai-je dit?
MERCADET, il les prend par les mains et les attire à lui.
Heureux enfants! vous vous aimez donc?... Quel'joli roman!... (a Minard.) Vous la voulez pour femme?...
Oui, monsieur.
MERCADET
Malgré tous les obstacles?
MINARD
Je suis venu pour les vaincre.
MERCADET
Rien ne vous découragera?
MINARD
Rien.
JULIE
Ne vous ai-je pas dit qu'il m'aimait?
MERCADET
Cela y ressemble! Où trouver un plus beau spectacle? 11 n'y a rien de plus doux pour un père que de voir sa fille aimée comme elle le mérite, et de la voir heureuse...
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JULIE
Ne nie saurez-vous pas gré, mon père, d'un choix qui vous donne un fils plein de sentiments élevés, doué d'une àme forte et...
MINARD
Mademoiselle !...
Oui, monsieur, oui, je parlerai aussi, moi !
MERGADET.
Ma fille, va voir ta mère; laisse-moi parler d'affaires beaucoup moins immatérielles. Quelle que soit la puissance de Pidéal sur la beauté des femmes, elle n'a malheureusement aucune influence sur les rentes... (Julie sort.)