‹ Œuvres complètes. Éd définitive (volume 3)Chapitre 282 sur 325 · SCÈNE X MINARD, MERCADET · texte numérisé non relu

SCÈNE X MINARD, MERCADET

MERCADET

Nous sommes entre nous, nous allons parler français. Monsieur, vous n'aimez pas ma fille !

MINARD

Dites, monsieur, que vous avez en vue un riche parti pour mademoiselle Mercadet, que vous ne tenez aucun compte des inclinations de votre fille, et je vous comprendrai; mais, sachez-le! je ne suis venu demander sa main qu'après avoir obtenu son cœur...

MERCADET

Son cœur, malheureux! Que voulez-vous dire?...

MINARD

Monsieur, Julie est respectueusement aimée...

MERCADET

Bien ! C'est heureusement idéal ! mais vous me devez une confidence entière au point où nous en sommes... Vous êtes-vous écrit?...

MINARD

Oui, monsieur, des lettres pleines d'amour.

MERCADET, à part.'

Ah! pauvre fille! elle a lu des lettres d'amour! elle! Cest la tête alors et non le cœur qui souffrira..: (BfàO Monwèur, tes anges ont mille perfections, mais ils n'ont pas de rentes sur l'État, et Julie...

MINARD

Ah t monsieur, je suis prêt à tous les sacrifices, je ne veux que Julie.

MERCADET

Vous avez dit que vous ne seriez effrayé par aucun obstacle?

'MINARD

Aucun.

MERCADET

Eh 'bien, je vais vous confier un secret d'où dépendent l'honneur et le repos de la faniille dans laquelle vous voulez absolument entrer.

MINARD, à part.

Que va-t-il me dire?

MERCADET

Je suis sans ressources, monsieur, ruiné... ruiné totalement. Si

vous voulez Julie, elle sera bien à vous, elle sera mieux chez vous, quelque pauvre que vous soyez, que dans la maison paternelle... Non-seulement elle est sans dot, mais elle est dotée de parents pauvres... plus que pauvres...

MINARD

Plus que pauvres... il n'y a rien au delà !

Si, monsieur, nous avons des dettes, beaucoup.de dettes; il y en a de criardes...

MINARD, à part.

Ruse de comédie ! il veut m'éprouver. (Haut.) Eh bien, monsieur, je suis jeune, j'ai le monde devant moi, je ne manque ni d'énergie ni d'ambition; aujourd'hui, personne ne vient d'assez loin pour me demander autre chose que mon nom. J'arriverai... j'aurai le bonheur d'enrichir celle que j'aime.

MERCADET

Je connais cela. Je me suis ruiné pour madame Mercadet, pour

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lui continuer l'opulence à laquelle elle était habituée. J'ai sacrifié dans mon temps à l'idéal : aussi ai-je des créanciers qui ne comprennent pas la fantaisie, l'imagination, le bonheur!

MINARD j à part.

Il raille; il est riche.

M ERCADET.

Ainsi ma confidence ne vous effraye pas?

MINÂRD.

Non, monsieur. Aucune pensée d'intérêt n'entache mon amour.

MERCADET

» . Bien dit, jeune homme. Oh ! vous avez dit cette dernière phrase à merveille, (a part.) Il est têtu. (Haut.) Vous aimez ma ûlle assez pour acheter cher le bonheur de l'épouser?

MINARD

Que peut-on donner de plus que sa vie?

Un amour si sincère doit être récompensé.

MINARD

Enfin!...

MERCADET

J'ai une entière confiance en vous.

MINARD

Je la mérite, monsieur.

MERCADET

Attendez ! (n sort.)

MINARD, un moment seul.

A ma place, bien des jeunes gens dans ma position auraient tremblé, auraient faibli ! Quand un père si riche a une fille qui n'est pas belle (car Julie est passable, voilà tout), il a bien raison de chercher à savoir si elle n'est pas épousée uniquement pour sa fortune... Oh I pour un garçon timide, j'ai été superbe ! Il a du bon sens, le père. Certainement, Julie m'aime, je suis le seul qui lui ait parlé d'amour, et, à force de parler, je me suis laissé prendre à ce que je disais. Mais je la rendrai heureuse, je l'aime comme on doit aimer sa femme; oui, je l'aime! Peut-être qu'à force d'étudier une personne, on finit par la bien comprendre, et alors on voit son àme à travers le voile de la chair. Julie a une belle âme. En

MO

THÉÂTRE

effet, ce sont les qualités et non la beauté d'une femme qui font les mariages heureux. D'ailleurs, on en épouse de plus laides. Et puis la femme qui nous aime sait se faire jolie I...

MER CADET, revenant.

Tenez, mon gendre, voici des papiers de famille qui attesteront notre fortune...

M1NARD

Monsieur...

MERCADET

Oh ! négative... Lisez. Voici copie du procès-verbal de la saisie de notre mobilier; j'achète assez cher du propriétaire le droit de le conserver ici. Ce matin, il voulait faire vendre. Voici des commandements en masse, et, hélas! une signiûcation de contrainte par corps faite hier... Vous voyez bien que cela devient trèssérieux... Enfin, voici tous mes protêts, mes jugements, tous mes dossiers classés par ordre : car, jeune homme, retenez bien ceci : c'est surtout dans le désordre qu'il faut avoir de l'ordre. Un désordre bien rangé, on s'y retrouve, on le domine! Que peut dire un créancier qui voit sa dette inscrite à son numéro? Je me suis modelé sur le gouvernement : tout suit l'ordre alphabétique. Je n'ai pas encore entamé la lettre A.

MINARD

Vous n'avez rien payé?...

MERCADET

A peu près; mais ne suis-je pas loyal?

MINARD

Très-loyal...

MERCADET

Vous connaissez l'état de mes charges, vous savez la tenue des livres... Tenez! total : trois cent quatre-vingt mille...

MINARD

Oui, monsieur, la récapitulation est là.

Vous avez lu... Vous ne vous plaindrez pas? Un père enchanté de se défaire de sa fille aurait cherché à vous tromper; il aurait promis une dot imaginaire, une rente à servir. On fait de ces tourslà... souvent! Beaucoup de pères profitent d'un amour comme le

LE FAISEUR

vôtre et l'exploitent! Mais ici vous traitez avec un homme honorable... On peut avoir des dettes, on doit rester homme d'honneur... Vous me faisiez frémir quand vous vous enferriez devant ma fllle avec vos belles protestations; car épouser une fille pauvre, quand, comme vous, on n'a que deux mille francs d'appointements, c'est marier le protêt avec la saisie.

MINARD

Vous croyez, monsieur? Je ferais donc alors le malheur de votre fille!;..

ME RCADET.

Ah! jeune homme! ma fille a maintenant son vrai teint...

MINARD

Oui, monsieur.

ME RCADET.

Touchez là! vous avez mon estime. Vous êtes un garçon d'espérance, vous mentez avec un aplomb...

MINARD

Monsieur!...

Vous pourriez être ministre, une Chambre vous croirait...

MINARD

Monsieur!...

MERCADET

Eh bien, allez-vous me quereller? N'est-ce pas moi qui ai lieu de me plaindre, jeune homme? vous avez troublé la paix de ma famille, vous avez mis dans la tête de ma fille des idées exagérées de l'amour, qui peuvent rendre son bonheur difficile en la laissant se forger un idéal... ridicule. Julie a plusieurs mois de plus que vous, votre faux amour lui offre des séductions auxquelles aucune fille, dans sa position, ne résiste...

MINARD

Monsieur, si notre mutuelle misère nous sépare, je suis du moins sans reproche! J'aime mademoiselle Julie! un pauvre garçon, déshérité comme je le suis, peut-il trouver mieux?

MERCADET

Des phrases!... Vous avez fait le mal, il s'agit de le réparer.

THÉÂTRE

MINARD

Croyez, monsieur...

MERCADET

Pas un mot de plus... des preuves!... Vous me rendrez les lettres que ma fille vous a écrites...

Aujourd'hui même...

MERCADET

Et vous aiderez un malheureux père à marier sa fille. Si vous aimez Julie, efforcez-vous de me seconder. Il s'agit pour elle d'avoir une fortune et un nom. Quand vous resteriez ostensiblement épris d'elle, il n'y aurait rien de déshonorant à jouer le rôle d'amant malheureux. En France, chacun veut de ce que tout le monde désire. Une jeune personne courtisée, disputée, emprunte des attraits à l'idéal. Oui, si notre bonheur désespère quelqu'un, il nous en semble meilleur. L'envie est au fond du cœur humain, comme une vipère dans son trou. Ah! vous m'avez compris... Quant à ma fille (n appelle Julie. ), je vous laisse le soin de la préparer à votre changement : elle ne me croirait pas, si je lui disais que vous renoncez à elle...

Le pourrai-je après tout ce que je lui ai dit et écrit? (Mercaw sort.) Je voudrais être à cent pieds sous terre. L'épouser? j'ai dhhuit cents francs d'appointements et je n'ai point de quoi vivre pour un; que deviendrions-nous trois? La voici... Elle ne me semble plus être la même! je m'étais habitué à la voir à travers trois ceni mille francs de dot!... Allons!...

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