‹ Œuvres complètes. Éd définitive (volume 3)Chapitre 288 sur 325 · SCÈNE V JUSTIN, MÉRICOURT, DE LA BRIVE · texte numérisé non relu

SCÈNE V JUSTIN, MÉRICOURT, DE LA BRIVE

JUSTIN

Ces dames sont encore à leur toilette et prient ces messieurs d'attendre un moment. Monsieur va venir, (u sort.)

MÉRICOURT

Enfin, mon cher, te voilà dans la place et tu vas être bientôt officiellement le prétendu de mademoiselle Mercadet. Conduis bien la barque, le père est un finaud.

DE LA BRIVE

Kt c'est te qui m'effraye ! il sera difficile.

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THÉÂTRE

MÉRICOURT

Je ne crois pas. Mercadet est un spéculateur. Riche aujourd'hui, demain il peut se trouver pauvre. D'après le peu que sa femme m'a dit de ses affaires, je crois qu'il est enchanté de mettre une portion de sa fortune sous le nom de sa lille, et d'avoir un gendre capable de l'aider dans ses conceptions.

DE LA BRIVE

C'est une idée! elle me va; mais s'il voulait prendre trop de renseignements?

MÉRICOURT

J'en ai donné d'excellents à madame Mercadet... Une femme de quarante ans, mon cher, croit tout ce que lui dit celui qui la comble de soins...

DE LA BRIVE

Ceci est tellement heureux, que...

MÉRICOURT

Vas-tu perdre ton aplomb de dandy? Je comprends bien tout ce que la situation a de périlleux. Il faut être arrivé au dernier degré du désespoir pour se marier. Le mariage est le suicide des dandys après en avoir été la plus belle gloire, (n baisse u voix.) Voyons, peux-tu tenir encore?

DE LA BRIVE

Si je ne m'appelais pas, de mon nom primitif, Michonnin pour les huissiers, et de la Brivc pour le monde élégant, je serais déjà banni du boule\ard. Les femmes et moi, nous nous sommes ruinés réciproquement; et, par les mœurs qui courent, rencontrer une Anglaise, une aimable douairière, un Potose amoureux, c'est, comme les carlins, une espèce perdue!

MÉRICOURT

Le jeu?

DE LA BRIVE

Oh! le jeu n'est une ressource certaine que pour certains chevaliers, et je ne suis pas assez fou pour risquer le déshonneur contre quelques gains qui toujours ont leur terme. La publicité, mon cher, a perdu toutes les mauvaises carrières où jadis on faisait fortune. Donc, sur cent mille francs d'acceptations, l'usure ne nie donnerait pas dix mille francs argent. Pierquin m'a renvoyé a un

LE FAISEUR

sous-Pierquin, un petit père Violette, qui a dit à mon courtier que ce serait acheter des timbres trop cher... Mon tailleur se refuse à comprendre mon avenir... Mon cheval vit à crédit. Quant à ce petit malheureux si bien vêtu, mon tigre, je ne sais pas comment il respire ni où il se nourrit. Je n'ose pénétrer ce mystère. Or, comme nous ne sommes pas encore assez avancés en civilisation pour qu'on fasse une loi comme celle des Juifs, qui supprimait toutes les dettes à chaque demi-siècle, il faut payer de sa personne. On dira de moi des horreurs... Un jeune homme, trèscompté parmi les élégants, assez heureux au jeu, de figure passable, qui n'a pas vingt-huit ans, se marier avec la fille d'un riche spéculateur... laide, dis-tu?...

MÉRICOURT

Comme ça!...

DE LA BR1VE

C'est un peu leste ! mais je me lasse de la vie fainéante... Je le vois, le plus court chemin pour amasser du bien, c'est encore de travailler!... Mais... notre malheur, à nous autres, est de nous sentir aptes à tout et de n'être en définitive bons à rien! Un homme comme moi, capable d'inspirer des passions et de les justifier, ne peut pas être commis ni soldat. La société n'a pas créé d'emploi pour nous. Eh bien, je ferai des affaires avec Mercadet. C'est un des plus grands faiseurs. A nous deux, nous remuerons le monde commercial. Tu es bien sûr qu'il ne peut pas donner moins de cent cinquante mille francs à sa fille?

MÉRICOURT

Mon cher, d'après la tenue de madame Mercadet... enfin... tu la vois à toutes les premières représentations, aux Bouffes, à l'Opéra, elle est d'une élégance!...

DE LA BRI VE

Mais je suis assez élégant, et je n'ai...

MÉRICOURT

C'est vrai, mais vois... tout annonce ici l'opulence. Oh! ils sont très-bien !

DE LA BRI VE

Cest la splendeur bourgeoise... du cossu, ça promet...

THÉÂTRE

MÉRICOURT

Puis la mère a des principes solides! à quarante ans, elle a des scrupules! Depuis dix-huit mois, je n'ai rieh vu dans sa conduite qui ne soit très... convenable. As-tu le temps de conclure?

DE LA BRIVE

Je me suis mis en mesure. J'ai gagné hier au club de quoi faire les choses très-bien pour la corbeille : je donnerai quelque chose, et je devrai le reste...

MÉRICOURT

Sans me compter, à quoi montent tes dettes?

DE LA BRIVE

Une bagatelle ! Cent mille francs que mon beau-père fera réduire à cinquante mille! Il me restera donc cent mille francs et c'est de quoi lancer une première affaire. Je Tai toujours dit : je ne deviendrai riche que lorsque je n'aurai plus le sou.

MÉRICOURT

Mercadet est un homme fin, il te questionnera sur ta fortune; es-tu bien préparé?

DE LA BRIVE

N'ai-je pas la terre de la Brive, trois mille arpents de terre dans les Landes, qui vaut trente mille francs, hypothéquée de quarante-cinq mille, et qui peut se mettre en actions pour extraire n'importe quoi, au chiffre de cent mille écus?... Tu ne te figures pas ce qu'elle m'a rapporté, cette terre!

MÉRICOURT

Ton nom, ta terre et ton cheval sont à deux fins.

DE LA BRIVE

Pas si haut!

MÉRICOURT

Ainsi, tu es bien décidé?...

DE LA BRIVE

D'autant plus que je veux être un homme politique...

MÉRICOURT

Au fait, tu es bien assez habile pour cela.

DE LA BRIVE

Je serai d'abord journaliste.

LE FAISEUR

M £ RI COURT

Toi qui n'as pas écrit deux lignes !

DE LA BRI VE

Il y a les journalistes qui écrivent et ceux qui n'écrivent point. Les uns, les rédacteurs, sont les chevaux qui traînent la voiture ; les autres, les propriétaires, sont les entrepreneurs ; ils donnent aux uns de l'avoine, et gardent les capitaux. Je serai propriétaire. On se pose dans sa cravate! On dit : « La question d'Orient... question très-grave, question qui nous mènera loin et dont on ne se doute pas! » On résume une discussion en s' écriant : « L'Angleterre, monsieur, nous jouera toujours ! » Ou bien on répond à un monsieur qui a parlé longtemps et qu'on n'a pas écouté : « Nous marchons à un abîme. Nous n'avons pas encore accompli toutes les évolutions de la phase révolutionnaire ! » A un ministériel : « Monsieur, je pense que sur cette question il y a quelque chose à faire. » On parle fort peu, on court, on se rend utile, on fait les démarches qu'un homme au pouvoir ne peut pas faire luimême... On est censé donner le sens des articles... remarqués !... Et puis, s'il le faut absolument... eh bien, l'on trouve à publier un volume jaune sur une utopie quelconque, si bien écrit, si fort, que personne -ne l'ouvre, et que tout le monde dit l'avoir lu! On devient alors un homme sérieux, et l'on finit par se trouver quelqu'un au lieu tt'être quelque chose !

MÉRICOURT

Hélas ! ton programme a souvent eu raison de notre temps.

DE LA BRIVE

Mais nous en voyons d'éclatantes preuves! Pour vous appeler au partage du pouvoir, on ne vous demande pas aujourd'hui ce que vous pouvez faire de bien, mais ce que vous pouvez faire de mal ! Il ne s'agit pas d'avoir des talents, mais d'inspirer la peur! On est. très-craintif en politique, à cause des tas de linge sale qu'on a dans des petits coins, et qu'on ne peut pas blanchir... Je connais parfaitement notre époque. En dînant, en jouant, en faisant des dettes, je faisais mon cours de droit politique; j'étudiais les petits coins : aussi, le lendemain de mon mariage, aurai-je un air grave, profond, et des principes! Je puis choisir. Nous avons en France une carte de principes aussi variée que celle d'un restaurateur. Je

THÉÂTRE

serai socialiste. Le mot me plaît. A toutes les époques, mon cher, il y a des adjectifs qui sont le passe-partout des ambitions! Avant 1789, on se disait économiste; en 1805, on était libéral. Le parti de demain s'appelle social, peut-être parce qu'il est insocial; car, en France, il faut toujours prendre l'envers du mot pour en trouver la vraie signification!...

MÉRICOURT

Tu plaçais tes dissipations à gros intérêts.

DE LA BRIVE

Tu as dit le mot.

MÉRICOURT

Mais, entre nous, tu n'as que le jargon du bal masqué, qui passe pour de l'esprit auprès de ceux qui ne parlent pas. Comment feras-tu? car il faut un peu de savoir...

DE LA BRIVE

Mon ami, dans toutes parties, en commerce, en sciences, dans les arts, dans les lettres, il faut une mise de fonds, des connaissances spéciales, et prouver sa capacité. Mais, en politique, mon cher, l'on a tout et Ton est tout avec un seul mot...

MÉRICOURT

Lequel ?

DE LA BRIVE

Celui-ci : « Les principes de mes amis... L'opinion à laquelle j'appartiens. » Cherchez!...

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