‹ Œuvres complètes. Éd définitive (volume 3)Chapitre 291 sur 325 · SCÈNE VIII Les Mêmes, hors MINARD · texte numérisé non relu

SCÈNE VIII Les Mêmes, hors MINARD

MERCADET

Pauvre jeune homme! j'ai peut-être été sévère, et je le plains, il adore ma fille! Que voulez-vous! il n'a que dix mille livres oY rentes et une place.

DE LA BRI VE

On ne va pas loin avec cela!

MERCADET

On végète! Ah! il avait bien deviné tout ce que vaut Julie: et,

LE FAFSEUR.

comme il a de l'entregent, il avait mis ma femme de son parti; mais il a le défaut d'être orphelin du vivant de son père et de sa mère, dont il se soucie plus qu'ils ne se soucient de lui. Dans cette situation-là, je ne comprends pas qu'on s'attaque à la fille d'un homme qui connaît les affaires.

DE LA BRIVE

Vous n'êtes pas homme à donner une fille riche et spirituelle au premier venu.

MERCADET

Non, certes. Mais, monsieur, avant que ces dames 'viennent, nous pouvons traiter les affaires sérieuses.

DE LA BRIVE, à Méricourt.

Voilà la crise!

MERCADET

Aimez-vous bien ma fille?

DE LA BRIVE

Passionnément.

MERCADET, à part.

Ceci va mal. (Haut.) Passionnément!... C'est trop pour être heureux en ménage.

MÉRICOURT, à de la Briye.

Tu vas trop loin, (a Mercadet.) Mon ami adore la musique, et la voix de mademoiselle Julie l'a transporté.

MERCADET

Monsieur a entendu ma fille? Mais où?...

Chez un banquier, ancien quelque choso...

MERCADET

Ah! Verdelin!...

DE LA BRIVE

Verdelin.

MÉRICOURT

Oui, Verdelin.

DE LA BRIVE

Elle a tant d'âme, mademoiselle Julie!...

MERCADET

Oh! il n'y a que l'âme et l'idéal. Je suis de mon époque. Je

THÉÂTRE

-.,> vuk moiï L'idéal, fleur de la vie! Monsieur, c'est uo effet . i vi des contrastes. Comme jamais il n'y a eu plus de positif os affaires, on a senti le besoin de l'idéal dans les senti- *^ ..us. Vinsi, moi, je vais à la Bourse, et ma fille se jette dans les aa^es. Elle est d'une poésie!... oh! elle est toute âme! Vous êtes, , o \ois, de Técole des lacs...

DE LA BRIVE

Non, monsieur.

ME R CADET

Comment alors aimez-vous Julie, si vous ne cultivez pas ridéal?

MÉRICOURT, A de la Brive.

Trouve-lui des raisons.

DE LA BRIVE, à Méricourt.

Attends! (a Mercadet.) Monsieur, je suis ambitieux...

MER CADET

Ah ! c'est mieux.

DE LA BRIVE

Et j'ai vu en mademoiselle Julie une personne très-distinguée, pleine d'esprit, douée de charmantes manières, qui ne sera jamais déplacée en quelque lieu que me porte ma fortune; et c'est une des conditions essentielles à un homme politique.

MERCADET

Je vous comprends! On trouve toujours une femme, mais il est très-rare qu'un homme qui veut être ministre ou ambassadeur rencontre (disons le mot, nous sommes entre hommes) sa femelle!... Vous êtes un homme d'esprit, monsieur...

DE LV BRIVE

Monsieur, je suis socialiste.

MERCADET

(Quelque nouvelle entreprise?... Mais parlons d'intérêts, maintenant...

Il me semble que cela regarde les notaires.

DE L\ BRIVE

Monsieur a raison, cela nous regarde bien davantage!

MERCADET

Monsieur a raison.

LE FAISEUR. 539

DE LA BRI VE

Monsieur, je possède pour toute fortune la terre de la Brive : elle est dans ma famille depuis cent cinquante ans, et n'en sortira jamais, je l'espère.

MERCADET

Aujourd'hui, peut-être vaut-il mieux avoir des capitaux. Les capitaux sont sous la main. S'il éclate une révolution, et nous en avons bien vu, des révolutions, les capitaux nous suivent partout; la terre, au contraire, la terre paye alors pour tout le monde, elle reste là comme une sotte à recevoir les impôts, tandis que le capital s'esquive. Mais ce ne sera pas un obstacle. Quelle est son importance ?

DE LA BRIVE

Trois mille arpents, sans enclaves.

MERCADET

Sans enclaves?...

MÉRICOURT

Que vous ai-je dit?

MERCADET

Monsieur!...

DE LA BRIVE

Un château...

MERCADET

Monsieur !

Des marais salants qu'on pourrait exploiter dès que l'administration voudra le permettre, et qui alors donneraient des produits énormes!...

MERCADET

Monsieur!... pourquoi nous sommes-nous connus si tard!... Cette terre est donc au bord de la mer?...

DE LA BRIVE

A une demi-lieue.

MERCADET

Elle est située?...

MÉRICOURT

Près de Bordeaux...

THÉÂTRE

MERCADET

Vous avez des vignes?...

DE LA BRIVE

Non, monsieur, non heureusement, car on est très-embarrassé de placer ses vins; et puis la vigne veut tant de frais!... Non, ma terre exige peu de frais... Elle fut plantée en pins par mon grandpère, homme de génie qui eut l'esprit de se sacriûer à la fortune de ses enfants... Ah! j'ai le mobilier que vous me connaissez...

MERCADET

Monsieur, un moment! Un homme d'affaires met les points sur les i.

DE LA BRIVE, à Méricourt.

Aïe! aïe!

MERCADET

Vos terres, vos marais, car je vois tout le parti qu'on peut tirer de ces marais! On peut former une société en commandite pour l'exploitation des marais salants de la Brive! Il y a là plus d'un million, monsieur.

DE LA BRIVE

Je le sais bien, monsieur, il ne s'agit que de se le faire offrir.

MERCADET, à part.

Voilà un mot qui révèle une certaine intelligence. (Haut.» Mais avez-vous des dettes? Est-ce hypothéqué? car on peut possédtMvisiblement une terre dont la propriété se trouve appartenir secrètement à nos créanciers.

MÉRICOURT

Vous n'estimeriez pas mon ami, s'il n'avait pas de dettes...

DE LA BRIVE

Je serai franc, monsieur. 11 y a pour quarante-cinq- mille francs d'hypothèques sur la terre de la Brive...

MERCADET, à part.

Innocent jeune homme f (Haut.) Vous pouviez... (n lui prend 1mains.) Vous avez mon agrément, vous serez mon gendre, vous êtes l'époux de mon choix! Vous ne connaissez pas votre fortune!

DE LA BRIVE, A Méricourt.

Mais cela va trop bien !

LE FAISEUR

MÉRICOURT, à de la Brive.

Il a vu une spéculation qui Féblouit.

MERCADET, à part.

Avec des protections, et on les achète, nous pourrons faire des salines. Je suis sauvé! (Haut.) Permettez-moi de vous serrer la main à l'anglaise, (u lui donne une poignée de main.) Vous réalisez tout ce que j'attendais de mon gendre. Je le vois, vous n'avez pas l'esprit étroit des propriétaires de la province, nous nous entendrons.

DE LA BRIVE

Monsieur, vous ne trouverez pas mauvais que, de mon côté, je vous demande...

MERCADET

Quelle sera la fortune de ma fille? Oh! elle se marie avec ses droits; sa mère lui fera l'abandon de ses biens (en nue propriété), une.petite ferme qui n'a que deux cents arpents, mais elle est en pleine Brie, bien bâtie. Moi, je lui donne deux cent mille francs, dont je lui servirai la rente jusqu'à ce que vous ayez trouvé un placement sûr : car, jeune homme, il ne faut pas vous abuser, nous allons brasser des affaires; moi, je vous aime, vous me plaisez. Vous avez de l'ambition?...

DE LA BRIVE

Oui, monsieur.

MERCADET

Vous aimez le luxe, la dépense, vous voulez briller à Paris?...

DE LA BRIVE

Oui, monsieur.

MERCADET

Y jouer un rôle?

Oui, monsieur.

MERCADET

Oh! j'ai deviné cela en vous voyant passer : je connais les hommes. Vous avez la tenue de ceux qui se savent un avenir.

MÉRICOURT, à part.

Et qui l'escompteront toujours.

THEATRE

MERCADET

Eh bien, déjà vieux, obligé de reporter mon ambition sur un autre moi-même, je vous laisserai le rôle brillant.

DE LA BRIVE

Monsieur, j'aurais eu à choisir entre tous les beaux-pères de Paris,- c'est à vous que j'aurais donné la préférence; vous êtes selon mon cœur.

MERCADET

La jeunesse est faite pour le plaisir. Vous et ma fille, brillez! ayez un hôtel, des voitures, donnez des fêtes! Julie est une fille d'esprit, elle jouera ce rôle à merveille. Voyez-vous, n'imitons pas ces gens qui s'élèvent pour quelques jours et qui retombeut aussitôt, espèces de fusées parisiennes... Que la fortune de votre femme soit inattaquable!...

MÉRICOURT

Inattaquée.

Si Ton ne réussit pas?

MERCADET

Ou si Ton réussit trop...

DE LA BRIVE

On a toujours du pain...

MERCADET

Aujourd'hui, avoir du pain, c'est avoir trois chevaux dans son écurie, une maison montée; c'est pouvoir donner à dîner à ses amis, avoir une loge aux Boulîes.

DE LA BRIVE

Ah! monsieur, permettez que je vous serre la main à l'anglaise...

(Autro poignée de main.) VOUS COIllpreneZ la vie...

MERCADET, à part.

Mais ça va trop bien...

DE LA BRIVE, a part.

11 donne dans mon étang la téte la première.

MERCADET, à part.

Il accepte une renftï.

MÉRICOURT, à de la Brive.

Es-tu content?

LE FAISEUR

Non. Je ne vois pas l'argent de mes dettes.

MÉRICOUBT.

Attends! (a Mercadet.) Mon ami n'ose vous le dire, mais il est trop honnête homme pour vous le cacher, il a quelques petites dettes.

MERCADET

Eh! parlez, monsieur, je comprends parfaitement ces choses-là... Voyons, des misères!... une cinquantaine de mille francs?

MÉRICOURT

A peu près...

DE LA BRIVE

A peu près...

MERCADET

Ce sera comme un petit vaudeville à jouer entre votre femme et vous; oui, laissez-lui Je plaisir de... D'ailleurs, nous les payerons... (a part.) en actions des salines de la Brive. (Haut.) C'est une misère! (a part.) Nous évaluerons l'étang cent mille francs de plus... Je suis sauvé!...

DE LA BRIVE, à Méricourt.

Je suis sauvé!...

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