SCÈNE IV VAUTRIN, »eui
Il suffit, pour les mener, de leur faire croire qu'ils ont de l'honneur et un avenir. Ils n'ont pas d'avenir! que deviendront -ils? Bah! si les généraux prenaient leurs soldats au. sérieux, on ne tirerait pas un coup de canon. Après douze an3 de travaux souterrains, dans quelques jours j'aufai conquis à Raoul une position souveraine : il faudra la lui assurer. Lafouraille et Philosophe me seront nécessaires dans le pays où je vais lui donner une famille. Ah! cet amour a détruit la vie que je lui arrangeais. Je le voulais glorieux par lui-même, domptant, pour mon compte et par mes conseils, ce monde où il m'est interdit de rentrer. Raoul n'est pas seulement le fils de mon esprit et de mon fiel, il est ma vengeance. Mes drôles ne peuvent pas comprendre ces sentiments; ils sont heureux ; ils ne s5nt pas tombés, eux! ils sont nés de plain-pied avec le crime; mais, moi, j'avais tenté de m'élever, et, si l'homme peut se relever aux yeux de Dieu, jamais il ne se relève aux yeux du monde. On nous demande de nous repentir, et l'on nQus refuse
pardon. Les hommes ont entre eux l'instinct des bêtes sauvages :
une fois blessés, ils ne reviennent plus, et ils ont raison. D'ailleurs, réclamer (a protection du monde quand on en a foulé aux pieds toutes les lois, c'est vouloir revenir sous un toit qu'on a ébranlé et qui vous écraserait... Avais-je assez poli, caressé le magnifique instrument de ma domination ! Raoul était courageux, il se serait fait tuer comme un sot; il a fallu le rendre froid, positif, lui enlever une à une ses belles illusions et lui passer le suaire de l'expérience! le rendre défiant et rusé comme... un vieil escompteur, tout en l'empêchant de savoir qui j'étais. Et l'amour brise aujourd'hui cet immense échafaudage. 11 devait être grand, il ne sera plus qu'heureux. J'irai donc vivre dans un coin, au soleil de sa prospérité : son bonheur sera mon ouvrage. Voilà deux jours que je me demande s'il ne vaudrait pas mieux que la princesse d'Arjos mourût d'une petite fièvre... cérébrale. C'est inconcevable, tout ce que les femmes détruisent.