REPRÉSENTATION ÉTERNELLE
Il y avait trente-deux milliards de damnés au parterre; et, dans les loges, un nombre incommensurable de bonnes diablesses. Si le vent de leurs 'voix avait été dirigé vers la terre quand ils se mirent à hurler en attendant le lever du rideau, le courant d'air produit par le souffle de leur conversation aurait pu faire dévier le globe et le lancer dans l'espace comme une bulle de savon. Ils étaient heureusement dans les caves de Tunivers; et la manière dont leur gîte avait été bâti prouvait bien énergiquement la sagesse divine!...
Le rideau représentait Satan vainqueur de Dieu. Cette flatterie ne surprit personne. Tous les damnés avaient été, chacun dans leur patrie respective, habitués à se proclamer de grands guerriers, et à moissonner force lauriers en temps de paix.
L'assemblée lut avec plaisir cette inscription peinte sur le fronton de la scène :
Vivat ridendo malis!
Les acteurs tardant à lever la toile, les diables se mirent tous à hurler, et les musiciens, dont le moindre instrument était un orgue aussi gros que celui de Notre-Dame, obéirent au majestueux beuglement de cinquante milliards de spectateurs.
— Le Dies irx!... le Dies irœ!.,. criaient-ils tous en riant.
Le Dies irx était leur Parisienne, à eux; leur Marseillaise, leur Vive Henri IV! leur chant national, leur God save the KingL..
Aussi, à chaque strophe, répondirent-ils par des battements de pieds sur le plancher, par des cris de joie, et par des interpellations ironiques adressées au paradis.
— Oh! oh! dit l'archange Michel, quel tapage font-ils donc làbas, les forçats du bon Dieu!... N'ont-ils pas honte de rire et de s'aniuser!... Si je vais à eux...
— Eh! laissez-les!... ces pauvres diables!... lui dit Tange Raphaël.
CONTES ET NOUVELLES
Satan arriva en habit de garde national. La reine se plaça près lui. La reine, c'était la Mort; elle n'était pas jolie, mais elle avait des plumes sur la tôte, une robe de mousseline blanche et une collerette fort simple. Avec Tair gracieux d'une souveraine et ce rire bénin que vous lui connaissez, elle salua ses sujets.
— Vivat!,., crièrent-ils tous.
— Elle a des gants de coton !... dit une vicomtesse facétieuse.
— Par économie, ma chère!... lui répondit Tune des plus jolies filles de rOlympe, venue là par curiosité.
Les trois coups de canon ayant été tirés, la tpile se leva.
La scène était cachée par une grande affiche de papier jaune sur laquelle ces mots avaient été imprimés en majuscules hautes de dix-sept cents coudées, au moyen d'une presse mécanique et à vapeur que le souffle d'un enfant mettait en mouvement :