‹ Œuvres complètes. Éd définitiveChapitre 11 sur 88 · VOUÉS A DEVENIR DES ARBITRES DE LA VIE · texte numérisé non relu

VOUÉS A DEVENIR DES ARBITRES DE LA VIE

Pépinière de la cour de cassation.

Tous les membres des cours d*appel. Juges et auditeurs 711

Pépinière des cours d'appel.

Les juges suppléants, procureurs impériaux, substituts de première instance 3,612

A reporter 4,323

SOUVENIRS D'UN PARIA. 449 Report 4,323

Pépinière du conseil (TÉtat.

tes préfet» 127

Mjes 80us-préfet8 343

lies maîtres des requêtes et auditeurs 92

Total 4,885

Ministres directs de la mort avec ou sans forme de procès.

£xécatears titulaires 127 Aspirants >. 1,270

JUdes 381 — 762

Suppôts de police en province 5,080 — 15,240

idem à Paris 1,500 — 6,000

Gardes-chiourmes, argousins, etc 3,000 — 3,000

Concierges, geôliers, guichetiers, porteclefs 1,500 - 15,000

Gendarmes 17,951 — 17,951

Douaniers 3,950 — 23,700

Soldats 387,000 — 00,000

Tuant ou voulant tuer par métier 420,489 — 82,923

Auxiliaires.

dharpentiers et ouvriers 381

Charretiers 127

"Taillandiers 127

l>ropriétaire8 logeant les exécuteurs et leur attirail 127

Total 762

Récapitulation du personnel de la peine de mort.

En fonctions. Candidats.

ï\)urvoyeurs 12,663 27,249

^^réparateurs 556 82,923

.Arbitres de la vie 9,145

J^dmis à le devenir 4,885

:ileurtriers directs 420,489

447,738 110,172 Au service de la peine de mort, 557,910 individus.

Ht dans ce nombre ne sont pas compris, diaprés leur effectif, les conseils de

t. Toutes les fois qu*une place d*exécuteur vient à vaquer, le nombre des de- *^^*>Hles pour l'obtenir est au moins de quarante à cinquante; que Ton Juge des ^^•«es plus lucratives, telles que celles de concierges, geôliers, etc.

CONTES ET NOUVELLES

guerre, les conseils de révision, les conseils maritimes, les cours martiales; < quarante mille marins qui fusillent, donnent la cale sèche, la cale mouillée, < infligent d'autres peines sous lesquelles le patient succombe.

La population de la France est de 33,000,000 d'habitants'.

Distraction faite des femmes, elle est de 16,500,000.

Distraction faite des hommes au-dessous de vingt et un ans et au-dessus < cinquante, elle se réduit à 8,135,800.

Ainsi, sur huit millions cent trente-cinq mille huit cent six homm< de Tàge de vingt et un à cinquante ans, il y en a au moins cinq ce cinquante-sept mille neuf cent dix qui sont prêts à devenir meu triers ou de fait ou d'intention, c'est-à-dire 1 sur 13; et, quai il y a des dissidences politiques, Tunité se convertit prompteme: en une dizaine, car la masse en disponibilité est énorme. Vienne: les circonstances, notre civilisation est si bonne, que nous i manquerons ni de tapedur ni de prévôts.

Auquel de ces deux états, la civilisation ou la barbarie, appa tient une nation dans laquelle il y a un treizième de ses membr valides qui, suivant l'éducation qu'ils ont reçue ou le sort de let condition, peuvent se classer comme il suit :

Capables de signaler au couteau.

Capables de demander que le couteau tombe.

Capables de prouver que le couteau doit tomber.

Capables d'amener la victime sous le couteau.

Capables de décider que le couteau tombera.

Capables de faire tomber le couteau.

Telles sont à peu près les catégories de ce terrible treizibm qui existe avec la mission légale de tuer tout le reste. Le dénot brement des individus qui, grâce aux confiscations, vivent de peine de mort, ne serait pas moins curieux : en y joignant celi de tous les individus à qui il est licite de vivre du bien d'autru peut-être, à Taide de ces documents, parviendrait-on à réduire sa juste valeur ce que Montesquieu appelle l'honneur des mc narchies.

La peine de mort se place en tête de toutes les dépravation^

1. A l'époque où ce tableau fut dressé, la France, c*est^à-dire TEmpire français, se composait de cent vingt-sept départements.

SOUVENIRS D'UN PARIA. 464

humaines; autour de Téchafaud se groupent toutes les turpitudes sociales, toutes pivotent autour de la loi sanglante qui rallie et féconde les monstruosités les plus atroces; plus on se rapproche de cette loi, plus on est son ministre direct, plus on s'est familiarisé avec elle, plus aussi on est perverti, à moins d'une grâce d'état toute particulière. Le prévôt et l'exécuteur, le brigand et le lansquenet, sont des êtres également corrompus; il n'y a de différence que dans la forme et dans la position, honorées ou flétries. De part et d'autre, il y a un même degré d'immoralité; mais il est une morale de convention, qui pactise avec cette immoralité et l'absout. Il est une société pour qui cette morale est sacrée; pitoyable morale! qui ne subsisterait pas sans une continuelle confusion des idées, sans la plus eff'royable incohérence des ^sentiments; misérable société! dont les membres ne se composent que d'éléments hétérogènes, et qui se croirait menacée daAS son existence, si elle ne portait dans son sein des principes de dissolution. Le spectacle des supplices enfante des concupiscences de cannibales; il vicie et gangrène tout du bas en haut, du haut en bas, point de condition qu'il ne dégrade et n'avilisse...

... J'ai connu plusieurs dames de haut parage, des actrices du Théâtre-Français, des cantatrices, des danseuses de l'Opéra, qui, durant les temps de la Terreur, avaient des abonnements de croisée pour les trois places sur lesquelles les exécutions avaient iieu; ces dames y étaient très-assidues...

Si les supplices ont une influence que Ton puisse constater, assurément elle se borne à apprivoiser les individus avec le naeurtre, à leur inoculer l'habitude diabolique de marier ses images à toutes leurs sensations, soit de douleur, soit de volupté. Suivant que cette habitude a plus ou moins d'énergie, il peut être ou indifférent ou souverainement délicieux de s'abreuver dans un ^âne humain; il y a une forfanterie, un cynisme révoltant qui vont JQsqne-là; ils sont même poussés plus loin parmi la jeunesse qui ^"^quente les amphithéâtres de chirurgie. Aujourd'hui, Ton voit ^^6r; demain. Ton sera un peu moins sensible; demain, l'on voit ^uer encore; après-demain, tout ce qu'il y a de sympathique dans ' homme s'est émoussé; un spectacle de plus et un jour plus tard,

m CONTES ET NOUVELLES.

que Toccasion se présente, et il n'en coûtera plus autant de devenir assassin ; voilà comment en France, en Angleterre, et dans presque toute l'Europe, les législateurs se sont entendus à faire réducation des peuples. La curiosité commande l'empressement autour de Téchafaud, la curiosité est satisfaite, mais toute cette foule de spectateurs d'un meurtre consommé de sang-froid n'en rapporte qu'une moindre aversion pour l'effusion du sang, avec un commencement de mépris pour la vie des autres et la leur. Il est certaines gens pour qui nous devenons les hommes modèles, le patient, lorsqu'il est résolu, et moi en tout temps. Rentrés chez eux, les êtres de cette trempe se sentiront un peu plus détermiaés que la veille; à la prochaine exécution, ils le seront encore davantage, et ils n'ont garde d'en manquer une.

11 n'y a pas plus de six mois qu'à Rouen il fut question de transférer le lieu des exécutions de la place du Vieux-Marché, qui est au centre de la ville , à la Rougemarre, qui est située à \\ne des extrémités.

— A quoi pensent donc ces gens-là? disaient les ouvriers : comment! il nous faudra courir à la Rougemarre?

Plus les circonstances dans lesquelles le peuple est ainsi convié à contempler des agonies humaines se multiplient, plus le peuple devient féroce. Bientôt il est possédé d'une frénésie dans les accès de laquelle il ne lui coûte pas plus de tuer que de mourir. CTest une épidémie qui, selon les temps, exerce ses ravages en masse ou en détail. Le carnage religieux de la Saint-Barthélemy, les massacres politiques par lesquels on fit déshonorer les premiers pas de notre révolution, les assassinats légaux des magiciens et des sorcières de la Nouvelle-Angleterre, les meurtres juridiques d'un nombre considérable de malheureux durant ce qu'on appelait la conspiration des noirs à New-York, jettent une affreuse et affligeante clarté sur l'idée que je désire exprimer. Au sein de la Grande-Bretagne, si les crimes atroces ont pullulé, si tous les débordements, toutes les dépravations possibles, celles même qui, chez nous, ne semblent compatibles qu'avec l'usage de l'éther^ les nerfs, le cerveau capricieux et tout l'organisme détraqué de nos duchesses ; si, dis-je, dans ce pays, tant d'aberrations sont devenues le partage du vulgaire, c'est certainement parcé que la loi

SOUVENIRS D'UN PARIA

y prodigue les sentences de mort, et qu'il fut un temps où elles étaient toutes exécutées.

J'ai suivi très-assidûment les expériences physiologiques qui furent entreprises sous les auspices du docteur Guillotin; les conséquences qui en ressortent ont pu être exagérées, mais elles n'ont pas moins porté dans mon esprit cette conviction très-affligeante,, que la vie et la pensée ne sont anéanties que du moment où commence la décomposition de Torganisme. Cette vérité m'a encore été confirmée depuis par plusieurs médecins très-savants, notammenC par le célèbre Bichat, dont la perte récente est si vivement sentie, et par le docteur Gall, dont le système fait actuellement tant de bruit. Il n'est pas, je crois, nécessaire de raconter comment il se fait que j'aie été en relation avec des hommes d'un si haut mérite : on devinera de reste quel intérêt ils avaient à me voir. Les personnes qiii fréquentent les cours du docteur Gall ont appris de lui qu'il me doit plus d'un cas singulier dans sa collection de crânes humains; on se rit maintenant de ses bosses et des organes auxquels elles correspondent; mais ses idées à cet égard ne sont peut-être pas aussi extravagantes que le prétendent ses adversaires.

La première fois qu'il vint chez moi, il fut très-contrarié de ne me pas trouver la bosse du meurtre; cependant, il finit par en prendre son parti, et il me dit dans son baragouin, dont l'originalité lui attirait pour le moins autant d'auditeurs que ses opinions :

— Mossié Sanson, cété eine crande malher por fu te ne pas être orcanisé comme eine porreau... Fotre action de touer, il être eine prove qu'il y exister dans Tédication eine pouissance capable por soupléir la organe qui manque, o por paralyser; alors, le fiolence il remplace le fakilté.

Un jour, il me conduisit dans son cabinet.

— Ici, me dit-il en me montrant plusieurs rangées de têtes, chai peaucu de crimes et peaucu de fertus.

CONTES ET NOUVELLES

Puis il se mit à me faire la biographie de chaque personnage, èn manière d'épitaphe, c'est-à-dire très-laconiquement.

— Foyé niméro un, pon polisson, kirreur té femmes, eincérfelet t' enfer tiaplement défloppé... Nimèro deux, c'est ine chêne fille, pas plisse quinsse ans, contamnée à Perlin por infanticide de son frouit. Le pauvre infortiné, il n'affré pas dé cerfelet cross comme eine noissette : non-sélement, il n'affre pas akiché, mais il n'affre pas même denuié sa ceintirc ûrchinale, il être picelle à probation... Niméro trois, c'était ma meiller ami; il était eine crande camerate à mossié Frétéric Kivier. Chai là son cerfelle dans ein pocal; il .affre ein génie extraordinaire, il pesse quatre livras... Nvmèro quatre, mossié Mackensie, Tami à tu le monde, pienfeillance ouniferselle, féritaple tête chinoise, ounie, point d'aspérités... Nvmèro cinq, ah ! foilà ein pon prigand I c'était ça ein caillard, le vol et la mortre très-défloppés. A, côté, c'est ein petite chipper ; il est morte à nove ans du petit férole; à dix et fouit, il aurait été ein Schinderhannes , céloui-là, et encore ein cran missicien : il affre eine tête à la rossignol... Niméro six, ein vieux femme,

. c'était la reine des hytrocéphales; son tête il me cute, pendant diss années, eine revenou de cent curonnes; elle m'a peaucu opliché de mourir.

Après ces explications, prolongées au delà de ce que j'en rapporte, le docteur poussa un profond soupir, puis il reprit.

— Mais il manque ein tréssor à ce collection : c'était eine cholie tête de parricide. Ah! mossié Sanson, fu seriez pien aimaplâ, si fu me tonniez eine ponne parricide... Tâchez pour avoir... Ah! quel bonher s'il si commettait ein parricide dans fotre rissort !

Le docteur soupirait après une tête de parricide, comme un amant soupire après les faveurs d'une maîtresse adorée. Le lendemain de l'exécution de Georges Cadoudal, il vint à la maison, et me parla encore de son parricide, qu'il était toujours impatient de posséder.

Je lui fis voir alors une tête que je gardais depuis 1794.

— Monsieur, lui dis-je, voici le chef de l'une des victimes de la Terreur. C'était un ci-devant gentilhomme qui n'avait pas plus de trente ans quand il périt... Il était impossible d'avoir une figure plus douce, plus avenante ni qui exprimât plus de bonté; il mourut

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en compagnie de dix-sept autres personnes condamnées, comme lui, par le tribunal révolutionnaire. 11 était atteint et convaincu d'émigration.

— Oh! ohl s'écria le docteur, mossié Sanson, fu me moquez; c'est ein apominaple célérate que le tête à ce mossié!

— Vous l'avez bien jugé, lui répondis-je; cependant, il monta sur réchafaud avec la résignation d'un saint... Ses traits n'étaient point altérés; on eût dit une conscience pure; quand la tête fut séparée, il était impossible de voir un masque plus hideux : la manifestation du remords et de ses tortures parvenues au plus haut degré y était tout entière : mes aides, en fouillant dans les vêtements de cet homme, y découvrirent un papier qu'ils m'apportèrent; c'était un écrit intitulé Ma confession; je Fai conservé : si vous souhaitez en prendre connaissance, le voici; je n'ai supprimé que le nom, par égard pour la famille, qui est encore nombreuse.

Le docteur lut aussitôt ce testament de mort, dont il a parlé assez souvent dans ses leçons pour que la copie que j'en donne ait tous les caractères de l'authenticité :

« Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il.

• Près d'être retranché de la société, en réparation d'un crime que je n'ai pas commis, je dois, pour obtenir miséricorde devant Dieu, confesser aux hommes les forfaits inouïs dont ma vie fut souillée, sans que, jusqu'à ce jour, j'en aie été puni, sinon par les remords et par les terreurs sans nombre qui viennent m'assaillir à cette heure où mon repentir va rester sans expiation.

» J'aurais désiré verser .dans le sein d'un prêtre de FÉglisfe catholique, apostolique et romaine, les amers secrets d'une âme qui ne s'est jamais contemplée avec tant d'horreur et de désespoir qu'aux approches d'une terrible éternité. Mais, à cette époque où l'exercice de la sainte religion dont j'ai trop longtemps méconnu les préceptes est livré à de faux prophètes, je ne les appellerai point pour répandre le baume de la consolation sur les plaies d'un cœur qui souffre les tourments de l'enfer. J'étais résolu à faire un aveu public de mon infamie; mais j'ai craint d'affliger les honnêtes gens

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que le malheur de leur destinée précipite innocents sur le même échafaud que moi. J'ai voulu leur épargner la douleur de penser que leur sang serait mêlé à celui du plus méprisable des hommes. C'est pourquoi j'ai tracé ce récit ; choisissant pour mon confesseur quiconque le trouvera et voudra le lire après ma mort.

n A quatorze ans, je fus appelé à me prosterner pour la première fois devant la table sainte aûn d'y recevoir le pain de TEucharistie; j'étais incrédule, et cet acte, si solennel pour les autres enfants, ne fut pour moi que l'occasion d'un sacrilège.

» A quinze ans, je quittai la maison paternelle, après avoir déshonoré ma sœur, qui était moins âgée que moi... Je m'étais dès lors nourri d'abominables lectures, qui avaient enflammé mès sens et égaré ma raison... Ma sœur mourut des suites de ma funeste et coupable tentative : elle mourut en implorant mon pardon, et ma mère ne lui survécut que de peu de jours ; le chagrin la mit au tombeau.

» Quelque temps après, j'entrai dans le régiment de Lauragais, où je devins officier; mes chefs étaient satisfaits de ma conduite : ils me réconcilièrent avec mon père, qui témoigna le désir de me revoir. Après quatre ans d'absence, je pris un semestre, et je revins dans le Rouergue, où mon retour fut fêté comme celui de l'Enfant prodigue. Mon père ne me laissait pas entrevoir qu'il eût gardé le moindre souvenir de ce qui s'était passé; mais, jeune encore, il se montrait fatigué d'un long veuvage, et je commençai à concevoir, au sujet d'un second hymen, des inquiétudes que je dissimulais parfaitement... Mon père avait pris assez de confiance en moi pour ne pas me cacher ses intentions ; je ne les désapprouvai pas, mon parti était pris de ne le contrarier en rien; je pensais comme lui, tout ce qu'il voulait était bien, tout ce qu*il proposait était de mon goût ; je prévenais ses moindres désirs, et il était dans l'enchantement. 11 avait toujours été passionné pour la chasse, j'eus l'air de ne me plaire qu'au milieu des bois, j'aimais à l'y suivre, et il était heureux, parce qu'il lui semblait que je mettais tout mon bonheur à l'accompagner.

» Un matin, c'était le 13 octobre 1781, à peine le jour paraissait, nous partîmes de la bastide... Mon père était d'une gaieté folle : jamais il n'avait appelé ses chiens d'une voix plus sonore, et jamais

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peut-être ceux-ci ne lui avaient prodigué autant de caresses; il sifflait, il chantait, il se sentait plus dispos qu'à l'ordinaire : il avait retrouvé son agilité de vingt ans. ^

» — Alexis, me ditr-if, voici une journée qui s'annonce bien : ou je me trompe, ou elle ne se passera pas sans qu'il y ait quelque bonne pièce d'abattue dans la bruyère...

n Tandis qu'il exprimait joyeusement cet espoir, mon visage manifestait sans doute quelque chose de sombre, car il fit la remarque que j'étais triste. Je lui répondis que je ne Tétais pas. Et, tout en longeant la lisière de Timmense forêt de Grésil, je ûs en sorte de lui prouver par ma conversation qu'il s'était mépris sur la disposition de mon esprit; nous courûmes la campagne jusqu'à la tombée de la nuit, et, un peu avant que le soleil disparût de rhohzon, en suivant un petit ruisseau qui serpentait dans le taillis, nous arrivâmes sur les bords de TAveyron, où mon père proposa de s'arrêter pour attendre la bécasse. L'endroit où nous nous postâmes était une de ces ravines humides et boisées dont les sinuosités déterminent le passage de cet oiseau. Nous étions à Taiïût depuis environ dix minutes lorsqu'une bruyante agitation de l'air vint donner l'éveil à mon père. Il était convenu que je lui abandonnerais le plaisir de tirer : le gibier paraît; il l'abat, mais, au moment où il fait feu, il tombe lui-même frappé mortellement. Aussitôt je fais une décharge de mes deux coups ; je crie, j'appelle au secours : personne ne vient. 11 n'y avait point d'habitation plus près que le village de Fénerols; je m'y rends en toute hâte, j'entre tout effaré au presbytère, où mon trouble ne révèle que trop la fatale nouvelle que j'apporte.

» J'étais vivement ému en racontant comment mon pauvre père venait d'expirer devant moi, atteint par le plomb d'un invisible assassin. J'accusai la vengeance, le lâche ressentiment d'un ennemi secret. Cependant, on va chercher la justice : le magistrat de Saint- Antonin recueille le cadavre de mon père, que n'avait pas quitté son fidèle Médor; et c'est sur moi que se dirigent les premiers soupçons du meurtre; toutefois, on n'osait me l'imputer trop ouvertement : tous les amis de mon père, toutes les personnes qui venaient habituellement chez nous, attestaient qu'entre mon père et moi régnait la meilleure intelligence; je sollicitai, je pressai

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de moi-même pour qu'on ordonnât une enquête des plus rigoureuses.

n DeuiT balles avaient été retirées de la tête de mon père : si elles étaient sorties de mon fusil, il était évident qu'elles devaient pouvoir y rentrer; on essaya^ elles se trouTèrent d'un calibre beaucoup trop gn>s; et cette épreuve ayant paru décisive pour mon innocence, le magistrat me fit des excuses.

)i Après cet événement, qui me mettait en possession d'une fortune assez considérable, je me condamnai à la retraite et au deuil; toute la contrée était édifiée de mes regrets; je me montrais iooonsolable. Enfin, je touchais au terme de mon semestre, et je faisais mes préparatifs de départ pour la garnison, lorsqu'un jeune pédieor nommé Peirolous vint m'offrir une truite énorme qu'il avait prise dans la Bonnette K Nous ne tombâmes pas d^acoord sur le prix.

n — Eh bien, me dit-il, puisque vous ne voulez pas de moD poisson, j'en ai un autre que j'ai ramené dans mes filets et dont je suis bien sûr que vous vous arrangerez : j'en veux dix mille francs.

u Et, en même temps, passant la main sous sa blouse, il y prit un petit sac en futaine verte, contenant un objet dont je ne distinguai pas la forme sans que le frisson me saisit et que tous mes cheveux se dressassent.

» — y es pas qu'a co n'es pas car? (N'est-ce pas que ce n'est pas cher?) poursuivit le pêcheur, témoin de mon épouvante; vous m'en donneriez davantage si je voulais, mais je suis raisonnable.

» Et, en prononçant ces mots, il tira du sac vert une petite espingole qu'il me montra.

» — Convenez qu'elle est jolie^ reprit-il, les balles entreraient dans celle-là ; vous la reconnaissez? vous savez, et moi aussi, à qui elle a appartenu ; tout ce qu'on jette à la rivière ne s'y perd pas. Allons, dix mille francs, ou le poing coupé.

» J'étais muet, interdit et comme foudroyé.

» Vous ne m'entendez pas? me demanda-t-il : dix mille francs et la truite par-dessus le marché.

» Je m'étais un peu remis de ma frayeur.

1. Petite rivière du pays : elle f»c dérharg«î dans l*Aveyron, à Saint-AntoniD.

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» — Douze, lui répondi5-je, si tu n'as parlé à qui que ce soit de la trouvaille.

») Il me jura que j'étais le premier et le dernier à qui il en ouvrait la boùche. Je lui comptai aussitôt la somme; mais je le retins à souper, où je le choyai et le lis boire comme un homme qui me sauvait la vie... Le lendemain, Tor était réintégré dans ma valise, et le pêcheur avait disparu : les gouffres de TAveyron me répondaient de son silence... Quand il revint à la surface, il sembla tout naturel qu'il se fût noyé.

» Depuis ce temps, enhardi par l'impunité, je marchai de crime en crime. Point de forfait si atroce dont je ne me sois souillé; la séduction, le rapt, Tincendie, le viol, l'empoisonnement^ soi^ m nombre des actions horribles dont il me faudra rendre compte devant Dieu. Jeunes gens, puissie^ous ignorer jusqu'au titre des écrits où je puisai cette perversité qui a fait de moi le plus exécrable moastre que la terre ait porté ! Que celui qui révoque en doute le daoger de pareilles lectures médite sur les faits que voici :

m ftadant un séjour à Marseille, je fus frappé de la beauté d'une jeune fille que j'avais rencontrée à l'église... Je m'informe de son nom, de sa demeure; je m'introduis chez ses parents sous un prétexte honnête, je me fais bien venir d'eux. Six mois après, la jeune fille était enceinte de mes œuvres. J'avais promis de l'épouser; elle me sommait, on allait me contraindre de tenir ma parole... Mais bientôt il n'est bruit dans la ville que d'une famille entière qui vient de périr empoisonnée; c'était celle de l'infortunée que j'avais séduite, et elle était une des victimes. Les médecins attri-r huèrent cet accident à des champignons; ils ne se trompaient pas, mais c'était moi qui leur avais communiqué des propriétés vénéneuses en vidant dans le ragoût une fiole pleine d'une eau délétère extraite de la fausse oronge.

» A Toulouse, la femme d'un conseiller au parlement expia bien cruellement le tort de m' avoir écouté : elle mourut à la suite de plusieurs accès de rage, et elle ne se souvenait pas d'avoir été mordue. Vingt autres personnes dans les différentes villes où j'ai tenu garnison eurent le même sort. Malheur à celle à qui je faisais présent d^un paquet d'aiguilles! elles avaient été trempées dans la bave d'un chien enragé; le venin s'inoculait dès la première piqûre

CDNTKS ET NOUVELLES.

et au bout do qiiaraïuo jours, quelquefois plus tûi Cmidi)îea'.

après un tel exet'^s iio si^Môratefise, quelle coDtritîo& sus rvhHen do la damnation h^mis lin? ta clt^nience est inquri^ihu = (tardon, pardtui; j*ai la Toi, tout mon sang sera TeraêT k T-ife: mais TiMifor ! Diou, pt^rmots que je souffre, je Fai mèmL mais ne nrablnin pas... Pardon!... Je me recommande aux prie» te ohn^tions, ot surtout à oollos de mes frères qui se sooi imtvîs à la nu^nio oauso quo moi. n

tiiHMt'ur liall i^tait au a^mble de la joie, d'avoir renoofliR sue tt^to qui oonDrntait si bion son système. Je le priai de TaoRpcer, ot il m*on ti^moi^na su rtHH^nnaissancc avec des transporls d'entbousiasmo.

- - IVrtucu raiv on Franco, oholi criminel comme fum'mirbh la oadoau, obsiM'vait-il: Tltalio {x^uicu plus riche sous cette rapinn.

Tno tollo ricbos*^^ n*ost ivrios pas œ que nous pourrions enner au\ p.iNS d ouiiv-monis, oi^ ollo osl malheureusement trop rêeUe. ainsi quo j*ai pu Tobst'rN'or pondant un séjour que je fis ao delà dos Al|vs. t.'ost lÀ qiravani Piniroduction des lois françaises, le diHMour aurait pu faiiv |v>ur s^^n cabinet une ample moisMm de crAnos do coquins ilo toutes li>s os|hW5. Puisque Toccasion m'en fS! oiYorio. ]o s.ùsis cot ,Vpr\>|v^s d*uno comparaison qtii nous bonoro |VMn* jotor ioi quelques souxonirs d'une contrée où je fus contluii dans nu^ jounosso par une suite d'aventures bizarres, que je raiNuUorai une autre fois.

O/ôiaii do mon ienq\s une ^*tr;U1J^^ justice que celle qui se rendait siMt en Italie, s*Mi en Piémont : chaque état y traitait les délinquants à sa manuMv; ici. la m.uime en vigueur était comme »\ romfivni : v<ï;,\\r' wj, su, : i^r;*:\»: là. on pouvait ^tre toute sa vie prt^xonu. et nuMuir sans axoir j.tmais etè jugô. Le sénat de Turin, qui statuait sur le son Jes cnnunels. était surtout renommé poursa lenteur à piwwier. l n jour, c'eian îe xendtviii saint, TabbéCasati prxVhant la Passson doxani le rvv., et xoxani si>n auditoire en larmes, xoulut prvM\ier de la cirvvnsîAîuv pour donner une leçon à ivs juj^^s ^^TVss«Mi\. J'assistâis a:ï s^Tmon :

— 0 .m: î»:.* ,SV.:,"':. 'V. s\vn4 ;e m,vicicu\ abbè, Ae disgraxzia

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sareste encora vivo, (0 divin Rédempteur, que n'y avait-il alors un sénat de Turin pour vous juger I vous seriez encore vivant.)

Quoique très-vaste, la prison de la capitale du Piémont était presque toujours encombrée; il en était de même des autres prisons : dans un pays où régulièrement chaque année il se donnait sept ou huit cents coups de stylet, il ne se pouvait guère qu'il en fût autrement; mais, comme, si justice se fût faite, il y aurait eu constamment quinze cents familles dans le déuil en comptant celles des assassins et des victimes, on instruisait peu de procès,' et les magistrats, avares de sentences, reculaient autant que possible devant les exécutions. Des bandits dont on aurait dû faire exemple mouraient de misère et parfois de vieillesse dans les cachots.. Cette inaction de la justice fut poussée si loin, qu'elle finit par attirer au président Desmaris cette singulière supplique :

(( Illustrissime Excellence,

» Expose très-humblement à Votre Seigneurie Felice Marteno, le plus indigne des serviteurs zélés de la suprême justice, qu'à la suite du dernier dégel, et par les grands vents de bise qui ont soufflé tout le temps de la semaine sainte, les os des suppliciés qui garnissent les fourches patibulaires en descendent les uns après les autres; que, ce matin, s' étant rendu aux gibets, il a encore trouvé sur la terre une cuisse qu'il présume être celle de Pietro Butafuoco, dont la carcasse est en ruine; que, non loin de là, il a ramassé deux jambes qui se promenaient, ainsi que quatre côtes, et quantité d'osselets provenant des pieds et des mains tant d'Onezipo Guordolce que de sa sœur Albertina; qu'un grand bout d'échine s'est détaché de la chsdne où pendait l'infanticide Morilla; qu'il a rejoint et enlevé tous ces débris pour empêcher les écoliers d'en faire leur jouet; que, demain, il sera sans doute obligé de faire la même cérémonie ; et que, selon toute apparence, si le vent continue, avant peu il n'y aura plus d'enseigne qui puisse indiquer aux passants qu'il y a des juges dans Turin. L'indigne Felice Marteno expose, en outre, qu'en ce moment les prisons sont remplie? de mauvais garnements qui sont destinés à la potence, mais qui, si Ton n'y remédie bientôt, s'en iront insensiblement de ce monde XX. 44

COiNTES ET NOUVELLES.

en l'autre, rongés par la vermine ou exténués par le besoin; qi de cette façon déjà, le capitaine Orsino et sept de sa bande trépassé misérablement, faisant leur dernier larcin aux corbeau à qui leur dépouille revenait de droit si on ne les eût laissé péas d'inanition; que Jacobo Gransolazzo, dont le stylet a tant de^ ouvert les portes du paradis, va mourir de vieillesse si Ton nedépêche de le juger; qu'une vingtaine d'autres n'ont plus que souffle ; que la^ mère Budzarone, avec trois rayazze de son ce 'vent, lesquelles étaient si fraîches et si bien portantes quand c les a amenées, ont à peine aujourd'hui la force d'être pendues que cela fait pitié de voir tant de gens qui n'ont que la peau sales os, et que la charité chrétienne commande de mettre fin § leurs souffrances le plus tôt que faire se pourra.

» D'aptès les faits qu'il porte à la connaissance de Votre illustrissime Seigneurie, Felice Marteno se jette aux pieds de Votre Excellence, en la suppliant d'ordonner que tous les criminels actuellement détenus soient jugés et condamnés dans le plus brel délai, pour être ensuite expédiés en vertu de rigoureuse et valabk sentence, rendue et confirmée par nos seigneurs du sénat. Felkn Marteno ose implorer cette grâce de l'humanité de Votre Excellence, prenant la liberté de faire observer qu'il est père de familla et que, s'il est privé du casuel des exécutions, ce n'est pas afec ses gages, qui sont très-modiques, qu'il peut subvenir àTentretiei des gibets dont il a la charge, de sa femme, laquelle est presque toujours alitée, et de cinq enfants en bas âge qu'il a sur les bras Le susdit soussigné remontre de plus que ces pauvres petits êtres {bambini)^ qu'il aime plus que la prunelle de ses yeux, sont maintenant comme les corbeaux et les prisonniers, jeûnant ou faisani maigre chère; que lui-même, les trois quarts et demi du temps, ne mange pas tout son soûl, tant s'en faut; qu*il ira bientôt le derrière tout nu, les manches pareilles, et que, si cela continue sur le même pied, par le désœuvrement de la justice, la place de bourreau de Turin fmira par être la dernière de la ville. A ces causes, autant pKir compassîon pour lui et les siens, qui sont comme Toiseau sur la branche, que pour les pauvres détenus qui^ ne sachant sur quel pied danser, s'ennuient dans fincertitude de leur sort, au nom de Dieu et de sa très-sainte mère la benoîte

SOUVENIRS D'UN PARIA

vierge Marie, il implore rintervention de Votre Seigneurie illustrissime, pour faire cesser des lenteurs qui portent à tous un si grand préjudice, et il conjure Votre Excellence de faire en sorte que tous les coupables qui sont dans Texpectative de la liquidation de leur affaire soient remis entre ses mains ; ce dont ils s'estimeront très-heureux, et vous béniront ainsi que lui, qui, pour votre gloire et obéissance, ne demande pas mieux que de les délivrer et mettre en repos.

» Il est, avec une profonde révérence, l'esclave de Votre suprême Autorité.

)) FELICE MARTENO. )>

A cette inertie, dont se plaint l'exécuteur piémontais, se joignaient les immunités, qui exaspéraient les pauvres, auxquels on ne faisait pas de grâce, et qui encourageaient les riches à commettre les plus noirs forfaits. Il était bien peu de crimes dont les fens comme il faut, c'est-à-dire ceux qui avaient de l'argent, ne parvinssent à se faire absoudre ; avait-on encouru une peine, pour en être complètement déchargé, il suffisait de produire la preuve qu^ane fois dans sa vie Ton avait arrêté ou fait arrêter un coupable passible d^une peine plus forte. Tout le monde n'avait pas un pareil bonheur; mais quiconque l'avait, était libre de transférer son exemption à qui voulait la payer; cela s'appelait vendere la rumina (la dénonciation). Les sbires et les chefs de police avaient toujours à leur disposition un certain nombre de ces nomina, que l'on pouvait acheter. Mettaient-ils la main sur un scélérat, ils ne manquaient jamais d'attribuer leur capture à une personne qui désirait ne pas être connue, mais qui, pour ne pas perdre le bénéfice de son action, les avait chargés de la faire constater en laissant le nom en blanc. A Novarre, les douaniers trouvèrent sur un paysan le pied d'un saint sacrement avec quelques lingots, provenant des rayons qu'il avait fondus; il fut pour eux évident que le porteur de ces objets était uix de ces voleurs que Ton a qualifiés de tacriliges; la nomina valait la peine d'être réservée; le directeur de la douane, par bienveillance pour ses employés, songea à la placer le plus avantageusement pôssible. 11 écrivit à ce sujet à rintendant général, qui aussitôt lui manda de la retenir pour un

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de ses protégés : elle coûta dix-huit cents livres, et servit à sauifer un parricide.

L'immunité résultant de la nomina était en péme temps une récompense promise aux dénonciateurs. Quiconque méditait oo attentat, et voulait auparavant s'assurer l'impunité, avait grand soin de consulter la liste des fugitifs et des contumaces, et, dès que parmi eux il avait découvert celui qui pouvait le mettre à Tabri, il faisait en sorte de parvenir à le livrer. Dans la LomelUna, où il y eut toujours tant de brigands, un jeune homme des environs de Mortara, ayant conçu le dessein d'assassiner sa belle-mère, apprit que, de Tautre côté du Tésin, un de ses compatriotes, qui avait battu son pére et tué son frère, vivait fort tranquillement dans Pavie. Après avoir pris l'avis du juge sur la validité de U nomina qu'il convoitait, il alla voir le fratricide, se lia avec lui, l'attira plusieurs fois sur le territoire sarde, et, quand il crut avoir suffisamment capté sa confiance, il le signala au poste piémontais, qui l'arrêta au moment où, pour rentrer dans la ville, il se préparait à passer le pont.

On ne pendait ou décapitait que les pauvres diables. Dans le premier cas, la famille du supplicié était déshonorée ; ses enfants et tous ses parents, jusqu'aux agnats du premier degré, étaient morts civilement. Il n'en était pas de même lorsqu'il avait eu la tête tranchée. Dans un pays où il y avait beaucoup de pénitents de toutes les couleurs, une exécution à mort était toujours une véritable fête... Dès qu'un homme était condamné à la peine capitale sino a che l'anima sia separata del cuoiyo (jusqu'à ce que l'âme soit séparée du corps), ainsi qu'il était dit dans le texte de l'arrêt, vite il fallait qu'il fût remis entre les mains de quelque confrérie, pour qu'elle l'endoctrinât et en fît un saint. A Novarre, celle de saint Jean-Baptiste le Décollé s'emparait du patient: on le plaçait alors dans le confortalorio, sorte de chambre tendue en noir, où se trouvait un lit, un prie-Dieu, un crucifix et une table. Dès ce moment, les membres de la confrérie ne le quittaient plus; ils se relevaient à tour de rôle, de manière que quatre d'entre eux fussent toujours auprès de lui prêts à accomplir toutes ses volontés pour ce qu'il souhaiterait boire et manger : on ne lui refusait rien de ce qu'il demandait; la confrérie, qui était fort riche, lui passait

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toutes ses fantaisies; seulement, on ne souffrait pas qu'il s'enivrât. Toute la ville pouvait le visiter. L'heure fatale venue, le bourreau eotrai^, et, sans parler, il retournait une assiette, ce qui signifiait que le dernier repas était terminé. Bientôt on s'acheminait vers le lieu du supplice; le patient y allait k pied s'il était assez fort, sinon dans un tombereau; près de lui étaient son confesseur, Taumônier de la confrérie, dont les membres, rangés sur deux files et précédés de leur bannière, suivaient en psalmodiant ; tous avaient un bourdon à la main, et à la ceinture un chapelet composé de douze grains d'ivoire, gradués pour le volume depuis la grosseur d'un œuf de pigeon jusqu'à celle d'un œuf d'autruche; letlr costume était une longue robe blanche, avec une pèlerine noire. La robe était agrafée et relevée, afin de laisser voir l'élégant bas de soie et les boucles d'or; car, dans ces sortes de processions, chacun faisait parade de ce qu'il avait de plus précieux. Arrivé au pied de l'échafaud, le patient était encore exhorté une fois, et bientôt il avait cessé de vivre. La strangulation opérée, le bourreau coupait la téte et la clouait au faîte de la potence. Souvent il dépeçait le cadavre par quartiers, que l'on attachait à des arbres dans les différents endroits où le supplicié avait commis des crimes. Quand la sentence n'ordonnait pas cette distribution, le corps était remis à la confrérie, qui, après l'avoir placé dans une très-belle bière, recouverte d'un drap noir, l'emportait en grande pompe, et allait ensuite le déposer dans son église. Le lendemain, une messe ^lennelle était chantée ; on faisait des quêtes dans toute la ville pour l'âme du défunt; on donnait très-abondamment. Tous les ^ns, on célébrait par un service en musique la commémoration <les pendus; et dans le pays il ne se concluait pas un marché ^o'on ne stipulât une messe pour lé repos de l'âme de tous les j^lidés. Ce proverbe : De cent pendus, pas un de perdu, exprimait ^Qe croyance. Presque partout on pendait hors des villes et à Ptïximité des grandes routes. A Turin, la potence était hors de la porte Pallazzo; de son appartement, le roi pouvait la voir. ^ictor-Amédée la montra une fois à son favori et premier ministre *e marquis de Saint-Thomas, qui, trois jours après, en mourut de chagrin.

Quel est donc ce bâtiment là-bas? lui disait le prince, qui

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Tavaît entraîné dans Tembrasure d'une croisée d'où Ton découvrait la campagne.

— C'est la grande papeterie de Votre Majesté.

— Non, plus par ici.

— C'est la ferme Vinaia...

— -Je vous dis ce petit bâtiment tout à côté de la ferme.

— C'est le gibet, répondit le ministre.

— En vérité, vous avez bien de la peine à y arriver, et pourtant...

Le monarque n'acheva pas, mais, tirant brusquement de » poche un placet qu*il lui montra, il lui dit :

— Vous connaissez la signature? eh bien, hâtez-vous de faire droit à cette pétition, et rappelez-vous que la potence est faite aussi pour les ministres qui commettent des injustices.

Aujourd'hui que les rois sont plus cléments envers les serviteurs de la couronne, on croira peut-être que le marquis avait froissé les intérêts de toute une province : il s'agissait tout simplement d'un pauvre serrurier qui se plaignait de ce que Son Excellence, en agrandissant son palais, avait, au détriment de sa maisonnette, mis en oubli ce vieil adage : Le soleil luit pour tout le mondA. • Eli Italie comme en Piémont, quelques princes bien intentionnés ont régné à de longs intervalles les uns des autres. Plusieurs d'entre eux ont tenté d'améliorer la législation pénale; mais rinfluenoe de Rome, les mauvais exemples qu'elle donnait, les asiles qu'elle ouvrait, déconcertèrent tous les projets de réforme. Les plans de la sagesse échouèrent contre tous les usages vicieux que maintenait la superstition, car elle est ralliée naturelle de tout ce qui est coutume, et l'ennemie de toute innovation. Lorsque Léopold, devenu grand-duc de Toscane, voulut abolir la peine de mort dans ses États, l'opposition la plus violente qu'il éprouva provint des gens d'Église; et pourtant Ecclesia abhorret a sairguine. Sans doute que ces messieurs n'étaient pas assez sûrs de l'enfer pour consentir à se priver des supplices en ce monde.

Quoi qu'il en soit, et Ton n'aura pas de peine à le concevoir, dans un pays où la justice n'était rigoureuse que pour les malheureux, il était très-naturel que ses exécuteurs fussent abhorrés. Comme ils n'étaient pas les instruments d'une loi également

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tlexible pour tous, on ne voyait en eux que des esclaves dévoués la volonté meurtrière des grands et des riches : dans l'espace un an, il y eut à Novarre une succession de cinq bourreaux; us les cinq périrent assassinés : au dernier, il fallut attèndre us de six mois avant de le remplacer... On les égorgeait dans les uroées qu'ils étaient objigés de faire pour attacher les membres is coupables sluX différents endroits où les crimeç avaient été mmis... Personne ne se souciait plus de remplir une mission si îrilleuse, lorsqu'un Novarrais, depuis longtemps absent de la ville, revint et offrit d'être l'homme de justice. Celui-là se nommait omano; il s'était souvent mesuré avec les bandits, et il présumait le sa force le mettrait à l'abri de leur vengeance : on va voir mment il fut déçu dans cet espoir.

11 était dix heures du soir... Germano revenait de disperser dans campagne *le cadavre d'un pendu dont la sentence avait prescrit ï faire dix-neuf morceaux, lorsque, excédé de fatigue, et sentant besoin de prendre quelque nourriture, il entra dans une auberge, ès du village de Selvanera. Là, grâce à l'incognito qu'il gardait liant par prudence que pour ne pas être privé des politesses que n fait aux honnêtes gens, on lui servit un excellent souper qu'il angea et paya comme un grand seigneur. Le repas terminé, il iraissait s'accommoder assez bien du repos et prendre en amour rosolio dont il se versait force rasades, quand l'aubergiste vint i demander s'il comptait passer la nuit dans son hôtellerie.

— Non pas, répondit Germano,

— Alors, reprit l'aubergiste, vous ferez bien de vous mettre en ule;'il n'y a que deux milles d'ici à Mortara; mais je ne vous nseille pas de vous attarder ainsi sur les chemins, du moins ant quelque temps, car je suis certain qu'il reste encore bon imbre de bandits dans la Lomellina, et leur rencontre pourrait *U8 être funeste.

— Bah! dit l'étranger en redressant sa haute stature et en gardant avec complaisance ses membres robustes, j'ai vu de

CONTES ET NOUTELLES.

prés les meilleors de la troupe, ei je vous réponds qu'avec deux doigts je ferais tourner comme une toupie le plus vigoureux de tous.

— Oui ; mais un coup de st) let, fùt-il donné de la main d'un enfant...

— Croyez-fous que je ne sois pas armé aussi?

Et, entr^ouvrant son pourpoint, il montra la poignée de deux pistolets et d'un poignard à large lame cachés sous son habit.

— Cependant, votre avis peut être bon, je nVntends pas le négliger.

En disant ces mots, Gennano salua l'aubergiste et se mit en marche avec une vitesse à laquelle les paroles de Phète pouvaient avoir contribué.

Cétait par une de ces belles nuits où la clarté'du jour semble non avoir disparu, mais s*étre seulement adoucie; on pouvait distinguer les objets d'assez loin pour ne pas avoir à redouter de surprise, et le voyageur promenait autour de lui des regards vigilants : il avait soin de garder le milieu de la route, évitant ainsi les buissons et les arbres derrière lesquels un ennemi aurait pa se cacher. Déjà il avait parcouru plus de la moitié de la distance, et le vent apportait à ses oreilles les sons mourants de la cloche du couvent de Salvi, lorsqu'il apen^ut, sur le bord du chemin, quelque chose de couleur sombre étendu à terre au pied d'un mûrier. DéGant, mais comptant toutefois sur ses armes et sur sa force, Germano mit d* abord la main sur ses pistolets, les arma, puis s'avança vers ce qui avait frappé ses regards.

— Il vaut mieux, dit-il, s'approcher d'un objet suspect que le laisser derrière soi.

C'était un manteau brun qui paraissait être tombé de la croupe d'un cheval, ou de quelque chariot. Le voyageur jeta un coup d'oeil inquiet derrière le mûrier et dans la plaine ; mais, n'apercevant aucun être vivant, il se baissa pour ramasser le manteau.

— II n'est pas neuf, se dit-il en l'examinant, mais il peut encore servir, ne fût-ce qu'à faire plaisir à un malheureux.

Comme il se penchait pour rouler ce vêtement sur son genoa, il sentit tout à coup tomber sur ses épaules un homme qui lai passa rapidement une main sous le cou, et s'accrocha à lui comme le léopard se cramponne sur la brebis. £n même temps, la pointe

SOUVENIRS D UN PARIA. 469

d^un poignard s'enfonça dans son dos et lui fit pousser un cri de douleur et d'effroi.

— Silence, Germano! lui commanda une voix rude, silence! ou tu es mort.

L»'infortuné Germano était resté courbé contre le sol, la terreur lui étant la force d'essayer même de secouer l'hôte incommode qui pesait sur lui.

— Les mains à terre, lui dit-on.

11 obéit : alors, les doigts qui semblaient s'être enfoncés dans sa gorge se retirèrent, glissèrent le long de sa poitrine, et, fouillant sous ses habits, le dépouillèrent de ses armes. Une sueur froide couvrait tout son corps; il sentait son ^ang couler de la blessure que lui avait faite le stylet resté dans la plaie, et près de pénétrer entre ses côtes à la moindre pression.

— Grâce! grâce! disait-il d'une voix étouffée.

— Connais-tu ce mot, Germano? lui demanda l'agresseur en approchant la bouche de son oreille ; oses-tu prononcer ce mot, Germano? as-tu jamais fait grâce à personne?

- — Ne me tuez pas; à quoi cela vous servirait-il? je vous payerai uue bonne rançon.

— Lève-toi , dit l'inconnu en sautant à terre avec la légèreté <l'un chat sauvage, lève-toi et marche.

Germano se releva, et pour la première fois il put voir l'assaillant dont le ton était si impérieux. C'était un homme de petite ^Ile, aux membres grêles et secs, mais pleins d'agilité et de * souplesse; il paraissait avoir au plus vingt ans, et déjà les passions avaient sillonné ses traits. En ce moment, une joie féroce brillait *ans ses yeux étincelants : il regardait son prisonnier d'un air de ^tisfaction effroyable; et celui-ci, avec sa taille gigantesque, ses formes herculéennes et sa lête énorme, tremblait devant lui comme le magicien devant l'esprit infernal qu'il a imprudemment évoqué. ^ Que voulez-vous de moi? demanda enfin Germano en faisant effort pour parler; fixez ma rançon, et je vous promets de l'acquitter fidèlement.

~Oui, dit le bandit avec un rire étrange; tu es, assure-t-on, homme habile dans ton métier et précieux pour les bons ma- ^%ats de Novarre; mais il faudra bien que Leurs Excellences

m CONTES ET NOUVELLES.

s'habituent k se passer de toi. Pour le moment, écoute, voici le seul marché que j'aie à t'offrir : tu vas me précéder dans le chemin que je t'indiquerai, et, si tu t'arrêtes, si tu appelles, si tu tentes de m'échappcr de quelque façon que ce soit, si seulement j'en ai le soupçon, je te promets, foi de bandit, deux balles pour salaire, et vingt coups de poignard en sus. Germano essaya de répondre.

— Silence ! commanda le bandit en lui présentant la bouche d'un pistolet ; je puis te tuer sur-le-champ, et je n'y manquerai pas si tu bronches ; choisis.

— Où voulez-vous que nous allions? demanda le malheureui prisonnier.

Le brigand lui montra un sentier, et ils s'y engagèrent toas deux. Germano était devant; son ennemi le suivait de près, le poignard nu, et, de temps en temps, il s'en servait pour hâter la marche du captif. Cependant, Germano cherchait dans sa téte <[uelque moyen de se sauver; mais comment se tirer des mains d'un homme déterminé, qui avait sur lui l'avantage des armes, et qui épiait tous ses mouvements avec la vigilance de l'épervier quand il guette sa proie? Deux ou trois fois, il voulut entrer en conversation avec le bandit, afin de se ménager une occasion de le surprendre.

— Avance, et tais-toi : nous aurons tout le temps de causer et de faire connaissance quand nous serons arrivés. •

— Mais y a-t-il encore bien loin ? disait Germano , à qui la crainte et l'incertitude du sort qu'on lui réservait étaient ses forces.

— Va toujours, te dis-je; as-tu peur que la terre ne te manque? Un nouveau coup de stylet, qui pénétra dans ses reins, fit faire

à Germano un grand saut en avant, et rendit à ses jambes toute leur agilité. Mais, sur un sol couvert d'aspérités sans nombre, les obstacles devenaient de plus en plus fréquents; chaque fois que le prisonnier hésitait, le terrible aiguillon se faisait sentir; alors, pour éviter ses atteintes cruelles, Germano, quoique lourd et peu alerte de sa nature, s'élançait rapide comme le chamois ; l'épouvante semblait l'alléger, et pourtant il suait sang et eau; il était haletant, il se morfondait. Le bandit, au contraire, n'éprouvait aucune fatigue ; au milieu des rocs escarpés, des ravins et des

SOUVENIRS D'UN PAttlA.

iwrécipices, il courait ou plutôt bondissait, tel que Tobus dont le choc redouble la vitesse, et qui dans son essor à peine interrompu se relève plus prompt à chaque ricochet. Toute îa nuit se passa sans qu'ils prissent un instant de repos; dès que les premiers rayons du jour descendirent, Germano fut surpris de la hauteur prodigieuse à laquelle ils étaient parvenus. La petite ville (le Môrtara se distinguait à peine dans Téloignement. Autour d^eux ils ne voyaient que des rocs arides et brûlés, véritables repaires de loups et de voleurs ; les chevriers eux-mêmes n'auraient pas voulu y mener leurs troupeaux. Cependant, ils ne touchaient pas au terme de cette course pénible. L'infatigable bandit n'avait rien perdu de son activité, mais les membres engourdis de Germano refusaient leur service ; et, après de nouveaux efforts, la prostration abfiolue de ses forces lui rendant une sorte d'énergie, il déclara nettement qu'il ne pouvait faire un pas de plus. Le stylet ût encore son office, mais en vain ; Germano, au lieu d'avancer, se coucha sur la roche nue.

— Tu peux me tuer, dit-il à son impitoyable ennemi; mé faire marcher, je t'en défie.

• — Alors, repose-toi, dit le brigand d'un air d'insouciance. Aussi bien la halte est bonne, et l'on ne viendra pas te chercher ici.

Le prisonnier, succombant à la fatigue, perdit bientôt jusqu'au sentiment de son affreuse situation : il s'endormit. Pendant son sommeil, le bandit tira d'une sorte de gibecière qui pendait sur ses épaules une pipe dont le fourneau était de terre cuite, et le ^^vau une simple branche de sureau encore revêtue de son écorce; *yant battu le briquet, il se mit à fumer tranquillement, sans cesser avoir l'œil sur son captif. Quand sa pipe fut épuisée, il se con- ^nta d^approcher le fourneau brûlant du nez de Germano, et ^lui-ci se réveilla en sursaut, à demi suffoqué par la fumée qu'il ^vait aspirée.

~ Allons, en route I commanda le brigand; dépêche-toi; j'ai **àte d'arriver.

La vue du fatal stylet toujours menaçant fit tressaillir Germano, il recommença à escalader les rochers. Enfin ils touchèrent au ^mmet de la montagne qu'ils gravissaient depuis si longtemps : ^* était une sorte de plateau, sur lequel croissaient à peine quelques

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bruyères et quelques pins rabougris, sans cesse battus des vents; de nouvelles montagnes s'élevaient encore devant eux, et se trouvaient surmontées à leur tour par des pics énormes dont la pointe inaccessible allait se perdre dans les nuages.

Le bandit s'arrêta, et promena un instant ses regards sur toute rétendue du plateau. Puis il s'élança sur la roche la plus élevée, et tira un coup de pistolet. Le bruit retentit au loin, et, lorsque les échos eurent cessé, un cri aigu et prolongé se ût entendre. Germano tourna les yeux du côté d'où était partie cette voix étrange, et vit sur un rocher une grande figure dont l'aspect lui sembla effrayant et bizarre; un manteau rouge couvrait ses épaules; dos armes, des ornements d'or brillaient à sa ceinture et sur sa poitrine ; un large chapeau, sur lequel flottait une plume rouge, ombrageait sa tête. 11 n'eut pas le temps de l'examiner davantage, car la grande figure, s'étant précipitée de la cime sur laquelle elle était posée d'une manière pittoresque, s'éclipsa comme une ombre sous le soleil do midi; mais bientôt il la vit reparaître; à travers les pins, elle se dirigeait vers eux en courant. Germano, épouvanté de cette îipparition subite et inattendue, ne savait si c'était un homme ou un démon : il fit un signe de croix, et se recommanda à son patron.

— Fabio! Fabio! cria la voix qui s'était déjà fait entendre.

— Hibiana I répondit le brigand en s'élançant à sa rencontre.

Germano se vit seul un instant : il regarda en arrière ; la pensée de fuir lui vint, mais aussitôt il reconnut qu'il ne pourrait se soustraire à la poursuite d'un ennemi plus agile que lui, et surtout plus exercé à courir dans les montagnes. D'ailleurs, il croyait en être quitte pour une rançon, et la prudence lui conseillait de ne pas provoquer la colère du bandit. Celui-ci, qui s'était jeté au cou de Bibiana, s'entretenait avec elle; les paroles ne venaient pas jusqu'à Germano, mais il comprit bien qu'il s'agissait de lui, car Fabio le montrait du doigt. Au môme instant, Bibiana s'élance vers le malheureux prisonnier; elle arrive, se précipite. sur lui, le ren-

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verse, le foule aux pieds, le frappe et refrappe d'un petit stylet, en proférant les imprécations les plus terribles.

— Assez, assez, Bibiana! dit Fabio, ne le tue pas.

Il ajouta à voix basse quelques mots et elle s'arrêta; Germano, meurtri, couvert de sang, essaya de se relever.

— Reste là, dit-elle en lui posant le pied sur la poitrine et en lui crachant au visage; reste là, crapaud! rampe, serpent! couche, chien! ou sinon...

Le poignard sanglant qu'elle brandissait acheva la période.

Bibiana était une jeune ûlle de dix-huit ans au plus, grande, bien faite, les joues vivement colorées par la course qu'elle venait de faire, ou par Témotion qu'elle ressentait. Son chapeau d'homme, retombé en arrière et retenu par un ruban noué sous son menton, découvrait des cheveux noirs superbes; ses lèvres entr' ou vertes et légèrement tremblantes laissaient voir des dents d'une rare blancheur, et ses yeux brillants semblaient lancer des flammes. Bibiana était d'une beauté éblouissante, et la passion qui l'animait la rendait plus belle encore. La colère, l'indignation, la joie, se peignaient tour à tour sur ses traits mobiles. Fabio la contemplait ^vec ravissement. Germano, étendu à terre, respirait à peine ; le saisissement qu'il avait éprouvé lui ôtait toutes ses facultés.

— Qu'il est laid, le monstre ! s'écria Bibiana en éclatant de rire. Qu'il est lâche, le scélérat! tremblant et foulé sous le pied d'une femme! — Allons, lève-toi, pauvre innocent; levez-vous, Excel- '^uce; faut-il vous donner la main?

Germano tenta de se soulever, mais il n'en avait plus la force ; ^ retomba sur ses genoux, et joignit les mains.

— Ahl ah! ah! reprit Bibiana avec un nouvel accès de rire, ^Qseigneur n'a pas fait sa prière du matin.

Et elle se mit à genoux devant lui.

— Illustrissime Excellence, voulez-vous me permettre d'embraser Votre Seigneurie?

Et soudain, le prenant à la gorge, elle approcha sa bouche de visage et le mordit à la joue.

— Bibiana! dit Fabio en portant la main à l'un de ses pistolets, ^^ux-tu en finir tout de suite ?

— Non! par la sainte Vierge, non, Fabio! il est à moi, tu me

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Tas promis, tu me l'as donné, tu n'y toucheras plus. C'est moi qui aurai soin de lui, ce cher amour, ce petit ange, ce Jésus de mon cœur.

Et, avec le manche de son poignard , elle porta à Germano un coup qui lui brisa les dents et le renversa sur le rocher.

— Bibiana, dit encore Fabio, tu sais nos conventions; trois jours et trois nuits, j'ai veillé, j'ai couru, j'ai guetté; je suis entré dans la ville, j*ai vu de près les uniformes, j'ai passé au niilieu d'eux, je me suis assis pour mendier à la porte des églises, j'ai bravé tous les dangers pour t' obéir; enûn j'ai réussi. Tai Ufré notre ennemi à ta vengeance ; maintenant, accomplis à ton tour ta promesse.

— Oui, mon cher Fabio, je raccomplirai : tu t'es donné bien du mal, ami; tu t'es bien exposé pour moi; je faurais vengé si tu avais succombé, mais je n'aurais pu te rendre à la vie. Hélas! les morts ne peuvent revenir; je t'aime : me voilà, use de tes droits, jouis de ton triomphe, Fabio, tu as satisfait ma haine, il est juste que ton amour...

Et déjà ses beaux bras s'arrondissaient autour du cou de Fabio ; elle le pressait sur son cœur et lé couvrait de baisers. Sa voix trahissait une émotion voluptueuse.

— Quand tu voudras, dit-elle en cachant sa tête dans le sein du bandit.

— A présent, répondit Fabio, dont les yeux étincelaient de désir et de joie.

— Marche, ordonna la jeune fille au prisonnier. Et elle lui montrait la route qu'il fallait prendre. Germano se leva.

— Pas ainsi, chien, s'écria-t-elle en le saisissant aux cheveux pour le terrasser; oses-tu marcher comme un homme, béte féroce? A genoux, et, si tu te lèves devant moi, voici qui châtiera ton insolence.

Le stylet brillait encore dans sa main sanglante. Germano fut obligé de se traîner à travers les ronces et les épines, et, s'il n'allait pas assez vite à son gré, Bibiana le frappait du pied. Chemin faisant, elle et Fabio se donnaient des baisers, et se disaient des paroles d'amour, mais d'un amour énergique et sauvage, mêlé

SOUVENIRS D'UN PARIA. 475

dées sanguinaires, de menaces et .de promesses d'assassinat.

— Oui, disait Fabio, je tiendrai la route, je t'apporterai la déuilie des voyageurs, prêtres ou soldats, hommes ou femmes, mporte : mon nom retentira dans toute l'Italie, comme celui du rde, et, quand on saura que je suis son iils, que je suis digne de )n père, il ne manquera pas de braves compagnons pour s'assoar à mes exploits. Alors, Bibiana, tu seras encore riche, heureuse respectée comme quand tu étais la femme du Sarde; tu auras core des robes de soie et des colliers d'or, et des calzettes liges, et des outres pleines du meilleur vin, et des piastres tant le tu voudras.

Bibiana riait et Tembrassait.

— Je t'amènerai des abbés et des éréques quand tu souhaiteras confesser; tu auras des duchesses et des marquises pour femmes chambre; par la vertu de mon poignard, toute l'Italie tremblera

«ant toi. Mais, Bibiana, sois-moi ûdèie, ou, j'en jure sur les os i Sarde, ce stylet te percera le cœur.

— • Fou! dit-elle en riant, le mien ferait d'abord connaissance ec tes côtes.

Et, tout en jouant avec l'arme meurtrière, elle en frappa légèreeot son amant à la poitrine, et elle essuya le sang avec ses vres.

Enfin ils s'arrêtèrent à l'entrée d'une espèce de caverne qui mvrait dans le roc, à l'endroit où une nouvelle montagne s'élevait i-dessus du plateau. Fabio entraînait sa maîtresse, mais elle, se (gageant :

— Un moment, Fabio; et l'animal qui s'enfuirait pendant que je Iderais le marché 1

Un coup de pied dans les reins de Germano indiqua suffisamment i qui elle voulait parler. Celui-ci se retourna.

— Madame, dit-il en donnant à sa voix l'accent le plus suppliant «sible, je vous jure que je ne cherche pas à fuir. Le seigneur ibio vous attestera que j'ai marché sans résistance; je suis prêt à ire tous les sacrifices pour me racheter, tout ce que je possède IU8 appartient : dites quel prix vous mettez à ma rançon.

— Une rançon ! sécria Bibiana d'un ton à faire tressaillir le luvre Germano, une rançon! Misérable, sais-tu ce que je te paye?

CONTES ET NOUVELLES

je fai acquis au prix de mon amour; c'est toi, c'est ta vile ^ infâme carcasse que j*ai achetée, et je la troquerais contre de To^ je me vendrais pour des ducats! Me prends-tu pour une dame cr^ la ville? Non, non ; tu es à moi et je saurai te garder.

— J'ai là de bonnes chaînes, dit^ Fabio en montrant la caverr^^^ veux-tu que je l'attache au tronc de ce pin?

— Non! répondit Bibiana d'un air furieux, non! je l'ai dit« jj rampera, il ne marchera plus. — Face contre terre, esclave; à terre, te dis-je !

— Madame, reprit Germano tremblant, madame, au nom du ciel, au nom du salut de votre âme, so>ez compatissante, ayez pitié de moi : je suis accablé de douleur et de fatigue, mon saog coule et se fige sur mon corps par trente blessures encore vi?es; je ne demande que la permission de me reposer.

— Eh bien, repose la face contre terre, inJigne du jour que tu es.

Germano obéit. Groyaut adoucir son ennemie par une absolue soumission, il s'étendit sur le ventre en mettant ses mains sur sa figure. Bibiana se baissa sur lui et se releva aussitôt. Germano poussa un cri terrible et se roula en se débattant sur la roche rougie.

— Allons, dit Bibiana en prenant Fabio à bras-le-corps, c'est fait : je suis sûre de lui.

Avec son poignard, elle lui avait coupé les muscles et les tendons du jarret.

Pendant que Germano remplissait l'air de ses gémissements, Bibiana et Fabio pénétrèrent dans la caverne en passant sur son corps mutilé. Dès qu'il ne vit plus ses persécuteurs, le patient cessa ses plaintes, et s'occupa d'examiner sa blessure. Elle était profonde; la lame avait pénétré jusqu'à Tos. 11 reconnut avec désespoir que la fatale menace n'était que trop bien accomplie : il ne marcherait plus. Il déchira sa chemise et pansa le mieux qu'il put sa jambe désormais inutile.

SOUVENIRS D'UN PARIA

— 0 cruauté de femme ! se disait-il, qu'ai-je fait pour mériter le devenir la pâture de cette tigresse? Plutôt cent fois mourir que ester à la merci d'une furie pareille!

Comme il se livrait à ces réflexions, le bruit des ébats amoueux et des soupirs de volupté arriva jusqu'à lui. Sa rage en augdènta. Il eut la pensée de se traîner auprès des amants, de saisir ine arme, de les égorger tous deux ; mais, s'il échouait dans cette sntative, il craignait de ne pas même y trouver la mort qu'il désiait. Désormais l'existence lui serait insupportable; résolu à en loir, il songea à chercher un endroit d'où il pourrait se précipiter.

11 commença donc à ramper sur les genoux et sur les mains ; aais, accablé par la fatigue et la douleur, dévoré d'une soif ardente, l avançait lentement: Le soleil était au plus haut point de l'horizon, t la terre calcinée renvoyait une chaleur étouffante comme celle 'une fournaise. Il souffrait comme si un torrent de feu eût coulé ans ses plaies, auxquelles s'attachait un essaim innombrable de louches et d'insectes qui tourbillonnaient autour de lui. Enfin il larvint à l'extrémité du plateau; mais, hélas I la côte hérissée l'offrait nulle part un escarpement assez élevé. Affaibli de plus n plus, mais de plus en plus déterminé, il suit le bord, dans espoir de découvrir quelque rocher coupé à pic. Tout à coup îermano fait un mouvement d'effroi; il a entendu un sifflement, t la tête d'une vipère roulée sur l'herbe sèche se dresse devant lui.

— Insensé, se dit-il, c'est toujours la mort; douloureuse sans oute, mais prompte et certaine.

H va pour provoquer la colère du reptile. Le reptile siffle et 'enfuit; le soleil dardait avec plus de force; l'essaim qui suivait s blessé s'accroissait toujours et bourdonnait à ses oreilles : des ertiges saisissent Germano, sa tête devient pesante, son cœur éfaille, ses yeux se troublent; il veut avancer, il tombe; il se élève, retombe, et reste étendu, immobile, privé de sentiment.

Bibiana et Fabio s'oublièrent longtemps dans la caverne ; lorsu'ils en sortirent, ils furent surpris de ne plus voir leur prisonier : une large trace de sang noir leur indiquait la direction qu'il vait prise. Ils se mirent à sa poursuite, et n'eurent pas de peine

le retrouver. Germano était gisant sur la terre. Fabio, voyant u'il ne donnait plus signe de vie, courut à la grotte, en rapporta

CONTES ET NOUVELLES

de l'eau, et quelques gouttes suffirent pour tirer de son évanouissement le malheureux qu'ils ramenèrent. Bibiana, afin de s'assurer de son captif, voulait encore lui mutiler un bras ; mais Fabio lui fit comprendre qu'il succomberait à tant de blessures, et que, pour le conserver, il était bon de remettre l'opération à une autre fois. Dès lors, ils se contentèrent de l'enchaîner au tronc d'un arbre, mais ils eurent la cruelle précaution de l'attacher par la jambe blessée. Un peu d'eau et quelques figues sèches furent tout ce qu'on lui donna pour réparer ses forces épuisées.

Bibiana le considérait avec une sorte de curiosité impatiente; elle semblait contrariée de ce qu'il supportait ses souffrances sans se plaindre; elle eût été satisfaite d'entendre ses gémissements et ses lamentations. Enfin, irritée de son silence, elle lui adressa la parole.

— Eh bien, dit-elle, comment se trouve Ta Seigneurie? Es-tu charmé d'être venu dans mon royaume?

— Barbare I s'écria Germano, convaincu enfin que tout ménagement serait inutile, il faut que -tu aies le cœur bien méchant pour te plaire ainsi à la vue du sang et des tortures I

— Eh quoi! Germano, est-ce toi qui parles ainsi, toi qui fais métier de tuer et de faire souffrir des gens qui ne t'ont rien fait?

— C'est qu'alors j'obéis, répondit le patient, et j'agis sans passion comme sans colère.

— Et par cela même tu es bien plus cruel que moi. Ma colère, ma passion, voilà mon excuse; toi, tu es de sang-froid; tu n'as pas de haine, et tu donnes la mort, misérable !

— Et voilà pourquoi vous me haïssez?

— Oui, entre toi et nous, c'est une guerre d'extermination. Ne nous regarderais- tu pas comme ta proie, si jamais nous vénioos à tomber sous tes griffes? Aujourd'hui, c'est toi qui te trouves dans les nôtres : malheur à toi I

— Mais ce n'est pas moi qui vous ai engagés dans la route que vous suivez ; est-ce ma faute si elle ne mène qu'à l'échafaud?

— Tu mens, chien ! jamais un de tes pareils ne touchera Bibiana.

— On ne doit pas me punir de ce qui ne saurait m' être imputé.

— Fabio, apporte-moi ma guitare. Mon sang fermente, ma téte bouillonne; il faut que je me soulage en chantant les louanges de celui dont le souvenir m'obsède sans cesse.

SOUVENIRS D'UN PARIA. 470

Elle prit l'instrument, et, en s' accompagnant, elle commença une sorte d'improvisation en vers libres; sa voix était flexible et sonore : Germano lui-même trouvait un secret plaisir à l'écouter; Pour Fabio, étendu à ses pieds, les yeux attachés sur ses yeux, il semblait enivré du bonheur de l'entendre; elle disait ainsi :

a — Moi aussi, je suis roi, dit le héros; le poignard sera mon sceptre, et la terreur sera mon trône. Guerre, guerre à cette race de tyrans et d'esclaves, à cette race perverse et corrompue. Peuples bâtards, valets d'un seul homme, baisez vos chaînes; à moi l'indépendance! Invoquez lâchement des lois muettes ou dociles, je n'en appelle qu'à mon épée.

» Longtemps il fut l'effroi de la Sardaigne; mais, obligé de céder au nombre, ou plutôt cherchant à ses exploits un plus vaste théâtre, il abandonna cette île obscure, portant avec lui son sceptre et son trône.

» La barque s'éloigne, poussée par un vent propice. 0 mer! incUne-toi mollement sous cette barque fragile; elle porte le Sarde et son ûls, et Bibiana sa bien-aimée.

» Elle est d'un sang illustre, Bibiana; un mystère est attaché à sa naissance : Bibiana ne veut pas que les hommes le sachent; elle a renoncé à leurs sottes vanités : la noblesse de Bibiana, c'est l'amour du Sarde.

» Tremblez I riches et puissants, évêques fastueux, prêtres aux mains avides ; tremblez, enfants dégénérés de l'Italie : un homme a touché votre sol, la terre a tressailli sous son pied.

1) Et vous, braves défenseurs de la société, soldats, douaniers et sbires, vous, inquisiteurs, juges, espions, la guerre est entre vous et nous sans trêve ni grâce; à vous le poignard et les balles.

» Qui dira les exploits du Sarde, et sa vaillance et son habileté? Avec quelques braves compagnons, l'élite des hommes, fiers de leur force et de leur bravoure, plus fiers encore de servir sous un tel chef, il régna pendant trois années sur les montagnes I

» Trois années de travaux, de succès, de triomphes, de plaisirs, de liberté, c'est une belle vie d'homme; quel citadin, hébété par l'esclavage, pourrait se vanter d'avoir vécu autant que lui?

» La fortune change : entourés d'ennemis nombreux, ils combattent vaillamment et tombent en héros. Deux seulement ont

COXTES ET NOCTELLES.

flurvi'icu : lo Sarde et un Iraître dont le nom infâme ne souillera pan ma bouche.

)> Ln Sarde se fait jour le fer à la main : il se fraye une route iianglantu ot revient auprès de son ûls et de sa bien-aimée. Le traltri^ h*091 nuidu ; il sait les moyens de racheter sa vie.

i> Ju^oM, qno fcrez-vous d'un misérable comme moi? je ne nuIm ni fort ni bravo, je ne saurais être dangereux; mais, si vous vuuinx nui lainstu* allor, et si vous me promettez beaucoup d'or, je vuiiti llvroral lo Surdo.

» - Va.

I) Il HO rolul h la montagne : il voit le Sarde de loin.

)> - l)\)fi vioiis-tu? Toi qui sors d'avec nos ennemis, que denmiuloH-tu ? Quoi dessein f amène ?

M — J'ai rompu mes fers, je suis sorti la nuit de la prison pour revoir mon chof et mon ami.

M — Celui qui a vécu avec les hommes n'est plus mon ami; il n'a plus ma confiance, celui qui a conversé avec cette race perfide. Arrière, retire-toi, ou ma carabine te payera le prix de ta trahison.

» — Je viens à toi les mains ouvertes et le cœur pur! Où veux-tu que j'aille, puisque les hommes me traquent comme une bôtc fauve? Tue-moi, si tu le veux ; j'aime mieux mourir de ta noble main.

» Le chef rejette sa carabine sur son épaule.

» — Dépouille-toi de tes habits.

» 11 obéit, et ne garde que sa chemise.

« — Approche maintenant.

» 11 s'avance. Le Sarde l'examine; mais le traître se jette à ses pieds et embrasse ses genoux en pleurant.

» Le Sarde chasse loin de lui la méfiance : il ouvre les bras et serre sur son cœur le perfide. Au moment où le héros l'embrasse, le traître a tiré un stylet du col de sa chemise, et le plonge dans le dos de son roi.

») — Assassin ! s'écrie-t-il en se sentant frappé.

)) Le traître veut se dégager et s'enfuir, mais les bras du Sarde rétreignent et le brisent : il se débat comme le serpent dans les serres de l'épervier.

» — A moi, soldats! criait le perfide.

SOUVENIRS D'UN PARIA. 481

» Les soldats parurent : le Sarde ne lâcha sa proie qu'après avoir savouré les dernières convulsions de la mort sur ies lèvres écumantes de son ennemi.

» Alors, il saisit ses armes; mais, déjà blessé, il sent que la vitesse de son pied ne saurait plus le dérober comme autrefois à la meute acharnée après lui.

» Appuyé contre un rocher, il' ajuste le premier qui ose s'eng;ager dans le sentier escarpé : sa bonne carabine ne Ta jamais trompé, ses quatre pistolets étincellent à sa ceinture. Le large poignard repose sur son cœur comme un ami fidèle.

» Qu'il était beau, le Sarde orné de ses armes, avec son habit galonné d'or, dépouille d'un prince de l'Autriche, et son chapeau à plumes blanches, enlevé jadis à un général français!

» Les lâches qui l'attaquent le tirent de loin; mais leurs balles se perdent dans les airs : l'éclat du héros les éblouit, sa vue les effraye. Pour lui, tous ses coups sont mortels ; les soldats tombent dans l'abîme, leurs cris se mêlent au bruit des échos qui répètent la foudre.

» Le beau concert I Le Sarde savait bien qu'il n'échapperait pas, mais il tuait toujours. Ce dernier jour fut le plus beau de sa vie : plus de vingt soldats avaient roulé dans les précipices : il ne lui restaii plus de poudre.

» — A moi, mon ami de cœur!

» Et le poignard brille dans sa main. Les baïonnettes touchent déjà sa poitrine. Il peut frapper un dernier coup. Sera-ce sur luimôme? Non! il vaut mieux en tuer encore un.

» Le poignard vole et frappe le capitaine. Celui-là ne se vantera pas de la victoire. Il n'aura ni croix ni pension, ni honneurs ni récompense. Quant aux soldats, ils recevront un écu chacun, et, le lendemain, des coups de bâton pour s'être enivrés.

» — Fabio, le corps de ton père pend à la potence, les corbeaux font un festin de sa chair. Laisse-les se repaître, il les a bien nourris pendant sa vie; mais, si tu peux m* amener vivant... »

A ces mots, Bibiana jeta sa guitare sur le rocher, et se dressa devant Germano; son regard était si terrible, que le prisonnier se crut pour le coup au dernier moment de ses maux. Elle se rassit pourtant sans le toucher, et se contenta de lui dire :

m CONTES ET NOUVELLES.

— Me demanderas-tu encore pourquoi je prends plaisir à tes souffrances, esclave?

Germano, qui ne demandait pas mieux que d'exciter sa fureur (car peut-être , dans son emportement, le débarrasserait-elle du fardeau de la vie), répondit avec fermeté :

— J'ai accompli la sentence; le juge avait prononcé, j'ai fait mon devoir.

— Tu as raison! s'écria Bibiana, comme frappée d'une idée nouvelle. — Le juge! Il a raison. Fabio, tu sais ce que vaut mon amour... Le juge, mon ami, le jugel Amène-moi le juge! amène-moi un juge; celui-là ou un autre, n'importe, et je t'enivrerai de telles caresses, que tu ne sauras plus si tu es encore de ce monde, ou si tu n'es pas d'avance transporté dans le paradis.

— Je pars, dit Fabio exalté.

11 fit à la hâte ses préparatifs. Quelques provisions dans sa gibecière, des figues, du tabac, et pour toute arme un petit stylet caché dans son sein. Il embrassa Bibiana, qui ne lui rendit ses baisers qu'à demi.

— Un juge, mon ami, mon cher Fabio, un juge! Ohl la belle collection d'esclaves que je vais avoir!

Fabio partit.

— Écoute, dit Bibiana au prisonnier, il va nous arriver un nouvel hôte , car Fabio ne manquera pas à sa promesse. Fais des vœux pour qu'il vienne bientôt.

— Eh! que m'importe? Crois-tu, femme, que ses souffrances adouciront les miennes?

— Sans doute. Et, de plus, tu vas monter en grade : tu n'étais qu'un exécuteur ordinaire, comme Sa Majesté Sarde en a beaucoup à son service; maintenant, tu vas devenir l'exécuteur en chef des volontés de la reine Bibiana. J'espère que tu te montreras digne de cet honneur et que tu nous donneras un échantillon de ton savoir-faire. Tu dois t'entendre merveilleusement à torturer un homme longtemps sans lui faire perdre la vie. Moi, pauvre femme, je n'agis que par passion; mon poignard a toujours soif du plus pur sang; et, malgré moi, il est sans cesse disposé à se désaltérer au beau milieu du cœur. Pour toi, la torture est un art que tu as dû étudier depuis ton enfance ; tu es, dit-on, un homme habile dans

SOUVENIRS D'UN PARIA

ton état : notre cher juge fera sur lui-même l'épreuve de ton talent.

Bibiana rentra dans la caverne sans attendre de réponse. La nuit tombait, et Germano s'endormit au pied de Tarbre où il était attaché, comme l'Indien dort lié au poteau qui doit brûler avec lui le lendemain.

Deux jours s'écoulèrent, et Fabio ne revenait point. Bibiana semblait parfois agitée et inquiète, et le prisonnier recevait de temps en temps des marques de sa mauvaise humeur. Le troisième jour au matin, on entendit des coups de feu dans la montagne.

— C'est lui! s'écrie Bibiana joyeuse.

Et elle court au bord du plateau.

Mais elle revient avec la rapidité d'une flèche, se précipite dans la grotte, et en ressort presque aussitôt, portant deux carabines et un sac de cartouches. Germano la voit passer auprès de lui sans le regarder, tant est grande son agitation. Bientôt F'abio paraît : il embrasse Bibiana, saisit une carabine et la décharge. Vingt coups de fusil partirent d'en bas au même instant. Mais Fabio et Bibiana, protégés par la saillie des rochers, ne pouvaient être atteints. Bibiana fit feu à son tour, et son coup porta juste, car elle poussa un cri de joie en suivant des yeux la direction dans laquelle elle avait tiré. Le bandit et la jeune fille restèrent longtemps à leur poste, chargeant leurs armes, et tirant avec une agilité, un sangfroid qui aurait fait honneur au soldat le mieux exercé. Mais Germano s'apercevait bien que leurs ennemis faisaient des progrès. Le bruit de leurs armes se faisait entendre de plus près. Ils perdaient du monde, mais ils avançaient toujours, cherchant l'abri des rochers; enfin Fabio et Bibiana furent contraints d'abandonner leur position. Ils revinrent droit à la caverne en courant, et s'arrêtèrent auprès de Germano.

— Eh bien, dit Bibiana, voici la fin, comme nous l'avions souvent prévue, comme nous la désirions. Fabio, mon ami, nous mourrons ensemble, mais nous mourrons ici ; Bibiana ne veut pas être donnée en spectacle à cette race infâme; ils ne jouiront pas de ses tourments.

Déjà les soldats abordaient le plateau qu'ils avaient gravi de plusieurs côtés; ils semblaient chercher à découvrir les fugitifs.

— En voici un bien pressé, dit Bibiana en ajustant celui qui

m CONTES ET NOUVELLES.

s'était le plus avancé : ces messieurs nous cherchent, je vais leur dire où nous sommes.

Le coup partit, et le soldat roula sur le rocher.

— Les voici sur nos traces; à présent, entrons, dit la jeune fille.

— Laisse-moi d'abord en finir avec ce chien, dit Fabio en montrant le prisonnier.

— Non, mon ami, je lui ai dit que j'étais la reine des montagnes : il en doute; qu'il le sache, jfi lui fais grâce.

Elle souriait en prononçant ces mots. Quelque chose de doux et de fier à la fois, qui n'avait pas encore paru sur son visage, embellissait ses traits. Jamais Germano n'avait vu de femme aussi belle qu'au moment où elle rompit sa chaîne. Cependant, les soldats approchaient au pas de course sans faire feu.

— Hâtons-nous! s'écria Bibiana, ne soyons pas pris. Adieu, ciel! adieu la vie!

Et elle se précipita dans la grotte avec Fabio. Les soldats arrivèrent; vingt-quatre d'entre eux étaient devant l'entrée de la noire caverne, hésitant à s'y engager. Deux coups de carabine qui furent mortels les décidèrent; après avoir fait une décharge générale de leurs armes, ils se lancent en avant. Germano, bien qu'il fût déjà loin, reconnut la voix claire et vibrante de Bibiana, qui criait:

— A présent, feu !

Une clarté subite inonda le souterrain. Un bruit épouvantable se fit entendre; les rochers tremblèrent sur leur base énorme, le pin auquel Germano avait été attaché tomba déraciné; toute la caverne s'abîma; le sol était fendu et crevassé, aucun des- soldats qui étaient entrés dans la grotte n'en ressortit; le bandit avait fait sauter son magasin à poudre.

LA COMÉDIE DU DIABLE

l'introït

Cette fête avait paru des plus belles à tous les invités. La salle à manger était éclairée par dix-huit cents lustres, portant douze cents becs d'un gaz rose qui sentait la vanille. Le couvert avait été mis pour Irenle-deux mille conviés. La table, représentant un serpent, se déployait en longs plis et replis ; tantôt se roulant en ligne droite, tantôt se courbant en légers anneaux; élégante, sinueuse, flexible, elle allait de çà, de là, remplissant tous les vides, multipliant ses nœuds; capricieuse comme un jeune chat qui joue dans l'appartement de sa maltresse, elle courait en tous sens, se glissait partout, et, se croisant sans cesse, venait enfin reposer sa tête magniûque à Tune des extrémités de la vaste salle dans laquelle rugissait cet immense banquet.

Les milliers de plats d'or et d'émail qui couvraient cette table merveilleuse étincelaient comme des écailles; et deux énormes amphores, faites d'un seul rubis, flambaient à sa tète comme les yeux sanglants d'un boa.

Puis, là précisément s'élevait un dais fastueux.

Cherchant dans un vain simulacre des consolations aux douleurs de sa défaite et de l'exil, l'orgueil du maître de la maison l'avait poussé à en faire construire le dôme à l'imaga du firmament.

Un diamant de très-belle eau, et huit cents millions de fois plus gros que le Régent, y tenait la place du soleil. Jupiter et Saturne

486 CONTES ET NOUVELLES

étaient deux saphirs d'une assez belle grosseur. Le diamètre des pierres précieuses qui figuraient les étoiles fixes et le fretin des planètes variait entre le diamètre du lustre de TOpéra et celui d'un fromage de Hollande. La lune était cômme une opale du dernier ordre; et la terre, représentée par une escarboucle médiocrement luisante, aurait produit beaucoup d'effet dans le ciel.

Ce dôme était suspendu en l'air par un fil imperceptible et d'un métal divin. Dieu l'avait voulu ainsi. Irrité de la présomption de l'ange rebelle, il avait ordonné que ce monument menaçât toujours la tôte de Satan en la couronnant. Celui-ci, bon diable, mais incorrigible, débitait à ce sujet force plaisanteries. 11 disait que ce jeu d'enfant sentait l'épée de Damoclès de dix mille lieues; que c'était une pauvre imitation, déshonorante pour le Créateur de toutes choses, et qu'il en avait espéré du nouveau. Dieu ne l'écouta pas plus qu'on n'écoute le public du Théâtre-Français quand il . sifïle Hernani; le diable fut donc tenu au régime classique; car personne ne peut avoir du nouveau, ni le public, ni Satan, ni l'autre.

Toutefois, le démon était assis sur son trône de feu, assez peu soucieux de la chute de son dôme, tout prêt même à le lancer dans l'espace avec une chiquenaude s'il avait fait mine de bouger. 11 cachait sous de longues paupières rouges ses yeux ardents comme des fournaises; puis il silïlait du bout de ses lèvres pâles : J'ai du bon tabac dans ma tabatière!,.. Mais il était visiblement distrait et ennuyé, quoiqu'il jouât nonchalamment avec un éventail fait avec les secondes plumes de la tête de neuf millions de colibris.

Cependant, le souper avait été assez animé. Adam, assis à la seconde place d'honneur en qualité de président d'âge, avait pris soin de tout le monde. Cléopàtre,que nous nous représentons, par parenthèse, comme une héroïne de cinq pieds six pouces ; Cléopàtre, petite, frôle, noirâtre, rieuse et colère, faisait des agaceries à Frédéric le Grand, qui racontait une de ses amourettes à Alcibiade; le père La Chaise avait volé le verre de Socrate; Confucius s'était moqué de Voltaire ; saint Augiistin disait mille gaudrioles, et Cornélie, la mère des Gracques, venait d'avouer que ses enfants n'étaient pas de son mari.

Tout cela, et bien d'autres choses encore dont il ne serait pas

LA COMÉDIE DU DIABLE

décent d'instruire les mortels, n'avait pas déridé le front soucieux de l'amphitryon. Son ennui glaçait les plus ivres, et son silence pesait aux plus déterminés. Tout à coup, sortant de sa rêverie, il se dit avec résolution :

— Par le nom de Dieul il faut que je m'amuse.

A ces mots, tout l'enfer tressaillit; et, au bruit qu'il fit, les gardiens des demeures célestes armèrent leur fusil à piston.

Le Diable, enchanté de l'effet qu'il avait produit, étendit sa main blanche et maigre comme celle d'un jeune débauché. D'un signe, il ordonna le silence; et, parlant à ses sujets de cette voix puissante à laquelle il peut prêter le son retentissant de la trompette et les sourds gémissements des volcans, de cette voix qu'il fait parfois éclater comme les foudres, et qu'il adoucit souvent jusqu'aux sons fugitifs de la harpe éolienne, il dit en souriant :

— Mes damnés, voilà tout à l'heure quelques millions de siècles que j'habite cette retraite, s'il faut en croire M. Cuvier, et il n'y a guère que deux ou trois cents ans qu'il m'a pris fantaisie d'avoir un théâtre. Cependant, l'accroissement prodigieux de la population de mes États, surtout depuis l'invention de la poudre, la découverte du nouveau monde, l'imprimerie, les jésuites, la loterie, l'acétate de morphine, les maisons de jeu et le choléra-morbus m'avaient fait ajourner mes projets d'amusement. Mais, si mes ministres veulent se contenter de vingt-sept sinécures outre leur portefeuille, si mes conseillers d'État ne mangent pas à plus de quinze râteliers, certain que mes chefs de bureau se contenteront de trente millions d'épingles, leurs femmes de trois amants et de vingt châles de Cachemire par nuit, et que mes expéditionnaires continueront à travailler vingt-quatre heures par jour pour cent écus d'appointements, je puis aujourd'hui, grâce à ces heureuses réformes, ô mes damnés ! m'occuper de mes plaisirs et des vôtres. Je veux donc qu'on m'élève une salle de spectacle, qu'on me fasse des pièces, et qu'on joue la comédie chez moi...

Cette petite allocution, quoique assez peu remarquable, fut couverte de bravos par l'assemblée; on alla jusqu'à ces trépignements que font les admirateurs des ballades modernes; et Satan, se couchant alors sur un canapé comme la femme d'un ministre de huit jours, dit nonchalamment :

CONTES ET NOUVELLES

— Voyons, comment nous y prendrons-nous?

— Je demande la direction du théâtre!... s'écrièrent une foule de voix ardentes comme celle des chiens impatients qui hurlent et bondissent autour d'un cerf qu'on éventre.

— La direction! la direction! s'écriait un édile chargé dans son temps de vider les sentines de Rome.

— La direction! disait un capitaine de hussards fait au tour, et qui aimait prodigieusement les petites filles.

— La direction ! criait un autre qui jouait de la viole d'amour comme sainte Cécile.

— La direction ! glapissait astucieusement un gros père qui n'était plus maître de chapelle.

Mais par-dessus tout on entendait un vaudevilliste crier avec un accent gascon qui l'aurait trahi même à Toulouse :

— La direction, la direction!

— Silence ! silence ! dit aussitôt le souverain ; je ne veux pas de faillite dans mon empire. Vous seriez tous ruinés dans six mois. — Approchez, re'pnt-il en s'adressant à un de ses sujets, approchez, vous qui avez l'air de comprendre l'affaire; expliquezvous.

Toutes les voix s'apaisèrent soudainement, et il ne resta plus que deux candidats.

Le premier qui s'avança était un petit damné, à l'air décidé, tenace, intelligent, flexible comme un osier, impertinent comme un intendant de princesse.

— Je prends l'entreprise de votre théâtre, dit-il rapidement. Je ferai construire une salle où tout le monde sera gêné, ce qui ressemble absolument à une salle où il y a beaucoup de monde; j'achèterai tous les bons petits acteurs de l'enfer; je ferai faire mes pièces par un de mes camarades de pension ; et, pour subvenir à toutes ces dépenses, je créerai six cent mille actions...

Il allait continuer lorsqu'une cruche d'agate pleine de vin de Malaga lui tomba sur la nuque et lui coupa la parole.

La police de l'enfer chercha le coupable, et, comme elle a d'honnêtes gens qui font avec assez d'habileté le métier d'espion, deux démons amenèrent au pied du trône une espèce de spectre qui criait avec rage :

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— Des actions!... ah! ah ! des actions!... ah! tu veux créer des actions!...

Satan ordonna qu'on lui passât des lames de canif entre les angles et la chair, pour lui apprendre à ne plus troubler ses audiences; mais, quelqu'un l'ayant reconnu pour un ancien actionnaire de la plupart des entreprises faites en France, et pour un des souscripteurs du Champ-d'Asile, il fut gracié à l'instant.

La vigueur du coup de cruche avait tellement étourdi l'orateur, qu*OD fut obligé d'écouter un second candidat.

Celui-ci, plus doux, grassouillet et blond, l'air demi-libertin, demi-benét, dit à voix bass3 et patelinement :

— Sire, vous ferez construire une sartle, vous payerez les costumes, vous payerez les décorations, vous payerez l'éclairage, vous payerez la garde, vous payerez l'orchestre, vous payerez les chœurs, vous payerez les acteurs, vous payerez les danseuses, vous payerez les contrôleurs, vous payerez l'administration, vous me donnerez neuf cent cinquante millions, et je me charge de votre théâtre.

Ce projet parut assez sage et assez économique aux ministres du Diable, et le petit homme fut nommé directeur à l'unanimité. Les conviés admirèrent la sagesse du gouvernement.

— Maintenant, dit Satan, il me faut un architecte.

Celte fois, le concours fut moins bruyant. Les aspirants se divisèrent en deux partis. Quelque nombreux qu'ils fussent, sentant tous qu'il n'y avait qu'une. idée de chaque côté, les <leux sectes nommèrent leur député chargé de la représenter tout entière.

Le plus âgé des deux champions fut écouté le premier. Quoique vieux, il était moins blanc que poudré. Les damnés devinèrent qu'il avait eu des ailes de pigeon ; mais les diabFotins les lui avaient coupées en haine du Saint-Esprit. IJ avait sauvé sa Çueue. Du reste, il portait un habit gris-nois3tte à revers plats, un gilet d'indienne bordé de peluche, la culotte courte en drap de soie, leâ bas chinés et les souliers à boucles, même dans l'enfer!... il avait gardé sa vie, autant qu'un mort peut la garder, pour ne pas changer ses habitudes.

JI mit des lunettes qui n'étaient pas à branches et qui lui

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pinçaient horriblement le nez, puis il laissa tomber ces doctes paroles :

— Et d'abord je disposerai quatre murs en parallélogramme. Sur un soubassement élevé de quelques marches, j'établirai, en dehors du principal corps de bâtiment, un portique simple sur les côtés et double sur les façades. Les colonnes d^ordre dorique supporteront un entablement des plus riches. Aux deux façades, s'éièven un fronton couvert de magniûques sculptures, et je ferai régner autour du monument une frise où nous représenterons les jeux gymniques des anciens; nous y mêlerons quelques usages modernes, mais nous aurons soin de donner à nos personnages le costume antique, comme plus gracieux et le seul convenable aux monuments d'un style sévère.

— Oh! oh! dit Satan qui écoutait Tartiste attentivement; ceci ressemble au Parthénon comme deux gouttes d'eau.

— Parbleu! je le crois bien, s'écria notre architecte triomphant Il n'avait pas achevé cette exclamation, que le Diable avait déjà

tiré quelques plumes de son éventail. Satan les roula sur son petit doigt avec une adresse incroyable, leur donna la forme d'un bonnet de coton, puis en coiffa soudain l'architecte stupéfait, en lui disant :

— Allez vous coucher.

Le malheureux se retira épouvanté; car, en passant devant le corps de ses antagonistes, il fut salué par le cri unanime de Rococo!... mot assez en ussige parmi les jeunes élèves de l'École d'architecture.

Celui qui s'approcha, plus jeune mais plus gothique, avait quelque chose d'étrange ; son air, qu'on aurait cru d'abord original, n'était que désagréable. Sa barbe, plus pointue que celle d'un bouc de Cosséir ou d'un juif polonais, sa moustache, fort bien copiée sur un portrait de Van Dyck, juraient à qui mieux mieux avec un costume de dandy. Il salua à peine le Diable et lui tint ces propos avec assurance et d'une voix haute, comme un missionnaire qui prêche, ou comme un acteur qui chante :

— Ce sera une magnifique façade, trois portes en ogive, une principale et deux latérales...; des faisceaux de petites colonnes élancées jusqu'au sommet de Tédifice... ; des milliers de petites niches.

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vec des milliers de statues...; des rosaces légères comme des ^i\es d'araignée...; deux espèces de tours avec des escaliers à our, travaillées comme de la dentelle... C'est bien!... Nous {Otrons! Une nef principale..., deux bas côtés... monument triste

mélancolique!... Les formes grêles des piliers se perdent dans me douce obscurité, se réunissent au cintre de ma voûte et penlent comme des branches sur la tête des assistants... Les anfracloosités de mes coupes intérieures distribuent avec harmonie les masses de lumière que je laisse pénétrer par des fenêtres à vitraux jui ne peuvent s'ouvrir!... C'est bien!... nous continuons...

— Non pas, non pas, s'écria Satan. Que me proposez-vous là? le suis le Diable, c'est vrai; mais, dans ma position, il y a encore des choses qui sont de très-mauvais goût. Je ne veux pas faire jooer la comédie dans une église.

Il dit, et fit enlever le second concurrent, en ordonnant qu'on le rasât à sec avec un sabre ébréché.

Far aveotiire, un théophilanthrope, qui avait entendu les der- ^Êkes paroles du Diable, trouva son scrupule des plus misérables,

se prit à hausser les épaules.

Le Diable s'en aperçut, le regarda de travers et lui souffla dans tenez. Cette caresse royale procura au critique un éternument qui dura trois mille ans; mais il y avait près de lui un démon chargé de lui dire à tout moment :

"^Dieu vous bénisse!

i^s architectes et le théophilanthrope avaient disparu, lorsque guignant de l'œil un certain damné qui avait l'air plus spique savant, lui dit brusquement :

"^Qui es-tu?

— Je suis marquis, répondit Tinterpellé.

— Bien, dit Satan, tu me feras une salle de spectacle. ^ Je la ferai, reprit le marquis.

— Je veux, ajouta le maître, qu'on y voie de partout, qu'on y assis à l'aise, qu'on entende et qu'on y respire. Val...

— ' Cest une pensée diabolique!... se dit le damné. Aussitôt le démon Astaroth prit le nouvel artiste entre le pouce ;i Vindex, comme fait d'une bille un jeune écolier, et le lança lafis un cabinet de travail, où se trouvaient disposés des compas.

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des règles, de l'encre de Chine et du très-beau papier d'Annonay.

Pendant que ces choses se passaient, Satan avait entendu des murmures sourds, maïs actifs, qui circulaient dans l'assemblée. Des groupes s'étaient formés et de vives interpellations avaient été échangées.

Le Diable comprit Forage qui était près d'éclater. Promenant un regard satisfait sur ces symptômes de désordre, il retint un moment les paroles qu'il voulait dire, comme pour en accroître l'effet; puis, bien assuré de ne rien perdre du tumulte qu'il allait allumer, il jeta ces mots dans l'assemblée :

— Quel genre jouera-t-on sur mon théâtre?

La phrase n'était pas achevée qu'il s'opéra un mouvement inouï. Des milliers de voix s'écrièrent en même temps; des milliers de mains agitant des manuscrits s'élevèrent ensemble; des auteurs se haussèrent sur la pointe des orteils, les uns jetant leurs voisins par terre; la plupart volant à ceux qui étaient devant eux, habits, esprit, idées, pain, pensions, et même dérobant des calomnies; quelques-uns même filoutant ceux qui voulaient passer à côté; tous crachant les uns sur les autres, s' arrachant à belles dents des pages de roman, des pointes, des couplets, des sujets, des vers bien frappés, des pensées libérales et des allusions; se démenant, se battant, tombant, se relevant et criant toujours :

— Moi ! moi ! moi ! moi î moi ! . . .

— Bravo! bravo! dit Satan, le genus irritabile n'a pas changé. 0 mes bons humains! quelle chair à damnés vous serez toujours! — Jette ton bâton de commandement dans cette mêlée..., ajoutat-il en s' adressant à Astaroth, et annonce à tous ces pieds-plats que je vais juger leurs droits et prononcer sur leurs mérites. Qu'ils parlent!... Je choisirai le genre le plus digne d'un théâtre national.

Astaroth obéit aux ordres de son maître, et la troupe orageuse devint immobile comme le parterre de l'Opéra quand la Taglioni danse.

— Attendu que ces gueux-là sont menteurs comme des marchands de salade, dit Satan à son ministre, charge quelque damné de répondre à leurs plaidoyers, et de me présenter des conclusions

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:KTnotivées. Tâche sur toute chose qu'on me fasse une opinion juste, ^> MA je te forcerai de manger des tartines de fromage fondu à la diandelle.

Astaroth tira de son gousset un filet en épervier, qu'il lança ^rès-adroitement sur cette foule attentive. Il comptait y pêcher quelque grand nomme, pour en faire Tavocat du Diable; mais, les dsimnés de quelque force s'étant depuis longtemps retirés près de Sstan pour rire avec lui , tous ceux qui restaient se trouvèrent si 'i>«tit8, qu'ils glissèrent comme des ablettes entre les mailles du filet.

Un seul damné resta néanmoins dans Tépervier, non pas tant à o^use de sa taille qu'à cause de ses formes anguleuses et saillantes. Au moment où le filet allait revenir à vide, il se trouva retenu par «ne oreille; et Astaroth, trop heureux de n'être pas pris au dé- I>ourvu, l'ayant installé sans lui faire prêter serment, l'audience fut ouverte.

Un monsieur se présenta d'abord à la barre.

Le petit damné ricanant dirigea sur lui ses yeux de chat-tigre; ^t, s' appuyant les coudes sur la table et le menton dans les mains, îl se mit à l'écouter, comme fit le reste de l'assemblée.

Ce monsieur, qui était doué d'un habit noir galonné de vert, t>alaDça agréablement sa tête touffue comme le chien caniche d'un invalide^ promena circulairement sur les auditeurs un regard dc^démique, s'essuya la bouche avec le coin d'un mouchoir de batiste, toussa; puis, aspirant l'air ad exemplar d'un soufflet de ^orge^ il commença :

— Messieurs, je viens plaider devant vous la cause de Corneille, de Racine et de Voltaire...

Elle est jugée, jugée, archi-jugée. Plaide la tienne I Une voix aigre et perçante, capable de dominer le tumulte de ^nt mille applaudissements, la voix du petit damné, avait fait cette ^^temiption.

Les yeux du monsieur se tournèrent sur l'avocat avec un cour- ''^vix d'orateur indigné mais dédaigneux; puis, les reportant avec <^aline et fierté sur Satan, il reprit sa phrase avec une voix plus

posante et un sourire de mépris superbe :

— Je viens plaider devant vous la cause de Corneille, de Racine ^t. de Voltaire...

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— Jugée! cria la même voix, plus perçante et plus aigre qu'elle ne rétait la première fois.

Les joues de l'orateur s'enflèrent comme celles d'un Eurus du Pujet. Ses yeux, semblables à ceux d'un crapaud à qui Ton met du tabac sur le dos, sortirent de leurs orbites, et il allait demander justice de tant d'insolence, lorsque Satan lui dit :

— Je crois qu'il a raison. Plaidez votre cause.

Le monsieur, stupéfait, recommença alors d'une voix altérée par la colère :

— Academicinus sum /...

— Academicus, ignorant!... reprit le môme diable avec son fausset impassible et implacable.

L'orateur résolu ne tint compte de l'interruption et continua :

— En cette qualité, j'ai fait des tragédies...

— Les dupes qui ont pris cela pour des tragédies, imbécile! répliqua l'impertinent soprano.

» Et je suis devenu un bomme dont le nom...

— Est celui d'un sot! cria le petit damné, en sautant, comme feu Mazurier, sur la table qui se trouvait devant lui.

Le monsieur, au comble de la fureur, allait tirer l'épée que portent les immortels, lorsque le damné grimpa, comme un diat, sur une petite tribune qu'il avait élevée avec des plumes et do papier. Ce frêle monument, soutenu par six colonnes au phu, ne durait qu'un instant, et se recommençait aussitôt de lui-même; le damné, qui en occupait le sommet, voyant accourir son ennemi, prit soixante volumes in-octavo, qui étaient à sa droite, les lança vigoureusement à la tête du Quarante, et l'enterra sous ses œuvres complètes.

Un sourd gémissement sortit de la tombe, et l'enfer entendit le cadavre, qui avait joué sur terre le rôle d'homme de génie, murmurant ces mots :

— Infâme journalisme!

Le damné, feignant de pleurer comme un Hollandais qui a bu trop de bière, se prit à dire pendant qu'on emportait le classique :

— Terre, sois-lui légère!...

Quelques autres de la même espèce se présentaient déjà, lorsque

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atigable interrupteur, leur coupant la parole avant qu'ils lent ouvert la bouche, s'écria rapidement : -Satan, Satan!... n'écoute pas ces faquins, ces marchands de ailles, littérateurs copistes, domestiques impertinents qui imi-

et gâtent dans Tantichambre les bonnes^ manières de leurs très. Ils te diront de jouer la tragédie comme ils la font. Voici s pièces!... Un père noble, tyran ou conspirateur; un jeunu lard, amoureux contre l'autorité de son papa; une princesse parle vertu et donne des fendez-vous à son amant; un traître écoute derrière les cloisons ; une femme entre cinq et six pieds liant, qui trahit son mari, ou qui le rosse; un vieillard qui est r&ia même et qui lit dans l'avenir; un ami dévoué comme le te d'un requin; cinq ou six gamins, spadassins, amis intimes

ne savent aucun des secrets de leurs camarades; alguazils, jurés, juges, officiers vertueux ou gens à pendre ad libitum ; -huit cents vers mal rimés, deux cents antithèses, cent pensées SBes, trois cents plagiats, quatre cents réminiscences, une toge, ilaticlaves, un pallium, une paire de cothurnes, un poignard, mre de poison et un palais de marbre; je veux être pris pour académicien ou pour un de ces critiques habitués à faire des ies et à les lécher afin de les envenimer, si cette canaille te M autre chose pour ton argent.

*- Que veux-tù donc que j'en fasse? demanda Satan. - Allonge-leur les oreilles de quinze pouces, de façon qu'elles r tombent sur le nez, et qu'ils ne puissent parler sans les mor- > i belles dents; loge-les ensemble, force-les de s'embrasser s s^égratigner, et fais-leur apprendre le rudiment jusqu'à la e Asinus asinum fricat.

• Approuvé l'arrêt! s'écria Satan.

la barre fut ouverte à de nouveaux orateurs.

Mous voici, nous voici!... dit en se présentant audacieuse- ^ une foule turbulente de jeunes hommes.

Qu*est-ce que c'est que ça? dit Satan, qui n'en connaissait Ui.

^ CTest le drame I répondit le petit damné. Écoutons, voici l'ora- Ordinaire de la troupe qui va parler.

Mous te ferons une centUogie large et puissante; les siècles

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reconstruits surgiront devant toi avec leurs mœurs, leur langage, leurs intérêts et leurs costumes, leurs costumes qui, à eux seuls, ressuscitent les siècles. Foin de ces pièces où la passion, sous un nom d'homme, agit seule et crée des héros qui sont des types et non pas des individus. Notre drame dédaigne les idéalités. Il crée par la palingénèsie!... Il va chercher les morts dans leurs tombes, et, par un mystérieux galvanisme, les ranime et les fait revivre. La vérité prend la place de l'imagination. La vérité sera la muse de la jeune poésie. Nous voici! nouS voici!...

Le Diable, qui aime assez la jcunessse, dit en regardant son avocat :

— Ceci, quoique un peu obscur et un peu fat, ne me paraît pas absolument bête.

— Pas absolument, dit le damné avec indolence; mais tu o'as pas le temps d'attendre; et ces gaillards-là te tiendraient toujours au futur contingent.

Puis, s' adressant à l'orateur qui était en tête, il lui dit sèchement, en le renvoyant du geste :

— Préface, va te faire pièce !...

— Nous en avons fait!... s'écrièrent quelques voix.

Et tout aussitôt trois ou quatre manuscrits apparurent sur le flot noir des jeunes dramaturges.

— Je vous reconnais!... dit l'avocat du Diable en ôtant le bonnet qu'il n'avait pas. Bonjour, Shakspeare! bonsoir, Calderon! adieu, Ronsard!... Vive-Dieu ! Pâques-Dieu ! mes petits amis, vous avez réimprimé des chroniques en les interlignant par des noms d'hommes!...

Ayant dit, le petit damné, grinçant des dents et l'écume à la bouche, se dressa aussitôt de toute sa petite hauteur; puis, tremblant de colère comme une feuille de peuplier sous un vent de sud-ouest, il lança cette terrible allocution aux petits grands hommes qui se broyaient du génie et s'en entre-barbouillaient incognito :

— Ingrats, dont j'ai caché la misère, ah ! vous avez fait des pièces!... Chroniqueurs, qui avez rendu votre langue rude comme celle d'un chat ! traducteurs mal avisés, phraséologues sans idées, capacités à ballades, génies à triolets, je vous renie ! Satan, Satan,

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I fiaut les punir exemplairement. Coupe-leur les deux mains, et [uHls soient forcés d'écrire avec leur ventre comme fait un brave fcomme de ta connaissance; tu leur donneras ainsi le loisir de :m<^ter sur ce qu'ils écrivent, et ils finiront peut-être par inventer ;xselque nouvelle invention ! Du reste, fais-leur manger des oignons r«s et du fromage à la crème, mais très-épicé, pour les punir ravoir effrontément chanté toi et Dieu, les rois et les peuples, les ■monarchies et les révolutions.

— Passons, dit Satan. Ah ! voici des gens bien gais. Ils chantent somme des pinsons.

— Ne parlez, ne parlez pas, cria le petit damné à la nouvelle troupe qui s'approchait. Vous nous empesteriez de jeux de mots, te couplets ou de calembours. — Vois-tu, Satan, la septième plaie de rÉgypte, les sauterelles, les rats et les grenouilles, ne sont, pour une nation, que félicité, abondance et bonheur en comparaison de tous ces gentilshommes farcis de refrains. Ce sont des harpies qui vont salissant tout ce qu'elles touchent et qui touchent atout Elles racornissent l'esprit humain et te rendraient le goût aussi mesquin que Test celui d'un marchand de nouveautés. Fais balayerions ces vermisseaux!... qu'on ratisse avec soin le plancher; s'il en reste un seul dans l'assemblée, tu ne rentreras pas les poches pleines !... Regarde !... Ils ont déjà vidé celles de Molière, de la Fontaine et de Beaumarchais. Chasse, chasse vite ces lichens, ces mousses, cette ivraie!...

Satan passa légèrement son événtail sur la tourbe de ces mirlitons qui s'étaient faits hommes; ils disparurent comme l'éclair.

y eut cependant un de ces enragés de damnés qui s'accrocha hravement à l'éventail et parvint à en arracher une plume. Il l'emporta et s'en servit pour écrire une foule de petites pièces d'un tout petit intérêt, tenant du colibri par l'exiguïté, l'éclat et l'élégance.

bec de la plume se trouva d'or pur et valait un million.

Satan commençait à être fort embarrassé de choisir un genre, lorsque le petit avocat se leva vivement et lui dit en voyant succéder une foule non moins grande à celle qu'il venait d'expédier :

— Finissons-en. Ces gens-ci ne sont pas encore ce qu'il te faut. Résidu de tous les genres, leur littérature est une sorte de bacchanale où les esclaves commandent. Point de mélodrames !... Étends

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tes regards tout ]à-bas, là-bas, et vois ceux qui s'avancent les derniers. Adopte le principe de l'Évangile, quoique tu ne sois pas en coquetterie avec lui , et fais que les derniers soient les premiers.

Satan, se trouvant en humeur d'être constitutionnel, ordonna que le vœu du damné fût accompli. «

Aussitôt rassemblée vit un magnifique cortège qui s'avança en mesure. D^s femmes et des guerriers montés sur des chevaux, des chameaux, des éléphants, des chars de triomphe; des iliusiques guerrières; des combats tout prêts : infanterie, cavalerie, canons, vieux drapeaux; des peuples, des rois, des tentes, des villes, les paradis de toutes les religions; le matériel de toutes les civilisations : enfer, vaisseaux, houris, corvettes, prisons, esclaves, nègres; des incendies, des pompiers, des tigres tenant des enfants dans leur gueule, des sauvages polis et des comparses sauvages: enfin, des nains, des tours de force, des hourras, et peu ou point de paroles.

L'assemblée, ravie, applaudit avec fureur au bon goût du petit damné.

— C'est bien, c'est admirable!... dit Satan. Qu'on me joue des mélodrames. Voilà le genre national, voilà la vraie littérature, il ne nous manque plus que des acteurs.

— Oh! oh! Je vais t'en faire!... reprit l'infatigable avocat. Aussitôt, tirant un lorgnon de sa poche, il parcourut la foule de

damnés dont il était entouré. Puis, faisant signe à un démon de lui envoyer une grande ombre à qui un jeune polisson volait son mouchoir, il interrogea rapidement ce quidam.

— En ton vivant, quel était ton métier?

— Entrepreneur d'éclairage d'une grande ville.

— Tu n'as jamais filouté l'administration?

— Jamais.

— Tu n'as point fait faillite?

— Non.

— Tu as payé tes dettes ?

— Toujours.

— Tu crois que tes enfants t'appartiennent?

— Certes !

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— Tu joueras les niais.

— A un autre !... reprit-iL Apportez-moi cette grande fille, jolie comme une sainte Vierge, et qui fait rire un officier.

Elle arriva.

— Ton nom, vestale ?

— Maria.

— Ow* as-tu fait dans ta vie?

— rai quitté ma famille à quinze ans, après avoir dérobé la montre de mon frère.

— Bien I

— J'ai envoyé trois amants aux galères pour crime de faux.

— Très-bien !

— J'en ai mis sept à l'hôpital.

— Parfaitement !

— Et j'ai fait onze enfants.

— Tu joueras les ingénues.

Le Diable admirait la sagacité du damné; lorsque celui-ci, appelant un démon, lui donna une petite liste en lui disant de lui remettre sur-le-champ tout ce qu'il demandait.

Un instant après, le démon lui apporta un croque-mort.

— Voilà notre premier comique, dit-il.

Puis, s'étant muni de trois dandys d'estaminet, de quatre boxeurs, de huit servantes d'auberge et de quelques postillons habiles :

— Voici pour les rois et les reines, les généraux et les sergents, reprit-il ; au commencement du siècle, nous n'avons pas garni les trônes autrement ! La troupe est au complet.

— Fais commencer, ajouta Satan.

— Moi?... dit le damné en riant aux éclats. Tu as un directeur : qu'il marche!... s'il peut. Si je prenais sa place, qui donc se moquerait de ton théâtre et de tes acteurs?...

— Gomment ! dit Satan, c'est toi qui les as choisis.

— Qu'est-ce que ça fait?

— Qui es-tu donc, pour te jouer ainsi de moi?...

— Qui je suis?... dit le damné en quittant sa gaieté et reprenant sa mine de chacal. Je suis un être qui ne te craint pas!... Quand j'étais sur la terre, on m'a crevé les yeux, on m'a arraché la langue

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et les ongles; j'ai eu la pierre et le mal de dents; M. Broussais m'a traité d'une fluxion de poitrine; j'ai entendu la musique de tous les imitateurs de Rossini; j'ai assisté aux séances des saint-simonistes; j'ai eu la croix de Juillet; j'ai sauvé la France; j'ai été marqué à la tête tous les jours par un bourreau nommé Tim'jre; j'ai été souvent forcé de calomnier mes amis; on m'a brûlé les jambes avec des moxas; j'ai vu les tragédies de tous les auteurs de l'Empire, ét je suis mort du tétanos?... J'ai tout souffert, et je te méprise.

— Attends, attends, dit le dieu des enfers : veux-tu être démon, au lieu d'être damné? tu feras du mal sans en recevoir.

— Tu es mon souverain, s'écria le damné; fais-moi démon. Satan le toucha aussitôt du bout de l'index, et alluma sur son

front une flamme bleue, immortelle; et, soudainement, le nouvel élu s'écria :

— Ah ! votre feu me rafraîchit.

— Je suis ton dieu, dit Satan eu riant à son tour... Viens, ambitieux, partager mes plaisirs.

Pendant ce temps, les laquais avaient distribué des liqueurs aux conviés, l'administration théâtrale s'était organisée ; un censeur avait été ordonner aux auteurs de la pièce de ne point parler en mal des crimes, vu que cela pourrait blesser quelqu'un de la compagnie, mais il leur livra la Création entière.

Satan déclara qu'il serait enchanté de voir ce qui se passait sur la terre; et, cinq minutes après sa royale parole, la salle était bâtie, les décorations étaient peintes, la pièce était faite et apprise; l'orchestre prit place et joua l'ouverture.

Les sept maîtresses de Satan vinrent avant la cour, saluèrent tout le monde et particulièrement Napoléon et Louis XVIU, qui avaient fait prendre deux stalles; puis l'assemblée attendit avec impatience l'arrivée de Satan et de sa femme.

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