PROLOGUE
— Pendant que vous étiez en vie, messieurs, reprit-il, vous avez vu partout le passe représenté par Thistoire, le présent par la loi,
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l'avenir par la reltgion; et vous avez été, selon vos goûts, hommes de peosée, d'action ou d'espérance; érudits, notaires ou prêtres; dupes, fripons ou honnêtes gens par spéculation!... Vous voilà maintenant tous ici sans savoir comment ni pourquoi ; vous n'êtes pas plus clairvoyants, couchés, que vous ne Tétiez debout; seulement, vous apercevez, à la lueur des ténèbres, qu'il est absurde de s'occuper du passé. L'histoire est une plaisanterie permanente dont Je sens échappe. Elle raconte les faits ou les convertit en systèmes. Or, il n'y a pas de fait qui n'ait été contredit, pas de système qui n'ait été combattu. Cependant, l'histoire a rendu des services à l'humanité : d'abord, les académiciens, les hisloriogriffes et les libraires en ont fait une citerne à puiser des écus et des pensions ; puis elle ,a encouragé les tyrans à toujours couper la téte des gens de bien, et les peuples à se révolter : imitation périodique, par laquelle les peuples s'entretiennent en mouvement, et qu'ils appellent progrès des lumières...
» Quant à la loi, vous vous en êtes tous moqués ; quant à Vaveniir, il est maintenant venu pour vous. Nous nous sommes donc ^uvés dans un grand embarras, quand il s'est agi de chercher un sujet de pièce...
» Alors, nous avons essayé de vous représenter une espèce de <^*^arade historique, en 1,832,000 actes, vous suppliant, messieurs, d'en trouver aujourd'hui le mot, si vous pbuvez ! Cotisez toutes vos ïutoiéres et cherchez !
ï> Ne serait-ce pas œuvre diaboliquement belle, que d'envoyer à ïios petits-neveux une moralité qui fût réellement morale?...
» Vous approuverez, j'espère, la réserve que nous avons mise ^ Oe pas parler de la religion et des lois devant vous. Elles souffr^nt en ce moment le martyre là-haut ; or, la jurisprudence sata- '^'que, toujours si noble et si grandiose, ne nous permettait pas ^*^ttaquer les gens à terre.
Nous devons laisser cette lâcheté aux vivants, et conserver I attitude majestueuse et digne qui convient à une majorité aussi ^posante que Test la nôtre...
Ët il promena ses regards sur l'assemblée, en adressant à tous spectateurs un sourire sardonique.
— C'est vrai!... A bas le paradis I... crièrent les damnés.
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— MM. les journalistes , dit Mazarin en regardant au balcoo, sont priés de...
Un rire universel éclata dans la salle. 11 n'acheva pas.
— Ce prologue, dit Satan à la Mort, sent la femme et le prêtre... La reine n'avait pas écouté : elle caressait son fils aîné, grand
jeune homme blond et maigre, le régicide, qui causait familièrement avec Louis XVI et Charles l®', devenus ses aides de camp. Cependant, la reine répondit avec cet à-propos qui la caractérise :
— Oui, sire, tous ces gens-là ont de grandes prétentions et ne trouvent que de petites idées.
— Il y a une intention comique, dit Astaroth. 11 nous a parlé de morale et de générosité.
Après une ou deux phrases de la grande symphonie d'Haydn, exécutées comme elle Test habituellement par l'orchestre du Théâtre-Français, les acteurs entrèrent en scène.
En un instant, les coulisses vomirent un peuple entier qui chanta :
— Accourons! chantons! allégresse! fèlitchittà!
Un homme fort laid leur dit : •
— Oh! que vous êtes bien peuple!... Comment! vous ne vous apercevez pas que vous souffrez?...
Le chœur répéta, comme dans les tragédies grecques :
— iNous souffrons!... nous pleurons!... tristesse, carilà, la carilà /. . .
— Mais que faut-il faire? Parlez...
L'homme prit la parole; et ses discours renversèrent des monuments, des places fortes, des statues, des églises. Cette scène mimodramatique eut un succès prodigieux.
— Vous êtes les maîtres parce que vous êtes les plus forts, leur cria l'orateur lorsqu'ils se trouvèrent sur des ruines; mais vous ne serez toujours les maîtres et les plus forts que si vous êtes tous égaux.
— Vous serez tous égaux!... cria un personnage inconnu dont la voix d'hyène se fit entendre dans la coulisse.
Et aussitôt le peuple vit venir une grande femme de bois, dont les bras menus et grêles s'élevaient en l'air. Elle était sans tête,
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mais, par compensation peut-être, elle avait quatre pieds. Son rire eut quelque chose de si effrayant, que les spectateurs en frissonnèrent, tout damnés qu'ils étaient.
Cependant, comme Satan et la reine applaudirent, le parterre et les loges se mirent à crier :
— Brava ! brava !
La grande femme avait un panier rouge au bras, et traînait derrière elle un petit escalier en manière de queue. Elle se montra en faisant le tour de la scène; puis elle se dressa de toute sa hauteur sur le théâtre et dit :
— Je suis la loi!... toute la loi!... Mais vous êtes silencieux, mes amis?... Vous devriez me couronner de fleurs, danser autour de moi; car, sans moi, que fe riez-vous?... Je suis non-seulement rëgide sous laquelle vous dormirez en paix dans vos maisons, mais encore je reste au milieu de vous comme une flatterie perpétuelle... Ceux que mon couteau laisse en repos ne sont-ils pas tous d'honnêtes gens?... Voyez-moi sans crainte, mes amis : je serai parmi vous comme un épouvantait mis dans un verger pour garantir les fruits des atteintes que les petits oiseaux veulent y porter quand ils ont faim !
Elle poussa de nouveau son rire d'hyène et de femme; puis elle ajouta : *
— Je suis l'ange exterminateur des faibles!... Allons, dansez, fêtez-moi! sinon, je me fâche...
Alors, quelques-uns chantèrent un hymne composé par un grand poète, en cueillant des fleurs et tressant des couronnes; puis chacun les imita, et, graduellement, le. peuple entier dansa en rond autour de la sinistre femme. Elle eut une cour, des amis, des chambellans, des poètes, des flatteurs. Elle régna.
A son commandement, un profond silence s'établit. Elle passa ses puissantes mains sur la foule, et abattit toutes les têtes qui s'élevaient au-dessus des autres.
Le chœur se mit à chanter les plaisirs de l'égalité; mais, lorsqu'il fut question de célébrer son bonheur par une fête patriotique, il ne se trouva d'or et d'argent ni dans les caisses publiques ni dans les bourses particulières.
Alors vint un matamore italien qui promit au peuple monts et
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menreUles!... Il fut intronisé. Son premier soin fut de reconstruire les monuments démolis, et d'élever les citoyens au-dessus les uns des autres.
Le chœur célébra par des cris de joie la restauration des monuments, des fortunes et des hommes qu'il avait abattus; puis, lorsque le matamore, heureux dans sept ou' huit duels, eut reçu un coup d*épée et garda le lit, le chœur le maudit, Tinjuria, le renvoya.
Puis le peuple se retrouva soudain dans la situation où il était au commencement de la pièce.
A chaque inconséquence du chœur, les damnés riaient et applaudissaient.
Enfin les destinées de la patrie furent confiées à deux hommes vertueux, chargés de défendre le pays et d'en éloigner l'ennemi commun.
— Nous saurons mourir plutôt que de vous trahir!... Le chœur chanta :
— Gloire et honneur!...
A la scène suivante, les deux grands citoyens, venus à Tinsu l'un de l'autre, se trouvèrent dans la tente du général ennemi. Lorsqu'ils se rencontrèrent, ils se mirent à rire.
— Ils méritent bien de nous avoir pour représentants!... sécriérent-ils.
Des bravos universels accueillirent ce passage.
Le premier qui entra en conférence dit au général ennemi :
— Je veux être fait duc et pair, je veux cinq millions, et je vous livre mon pays, mais à une condition!...
— Laquelle?
— Vous exilerez mon camarade, qui a la bêtise de m'avoir cédé le pas ici...
— D'accord.
Après avoir salué poliment son collègue quand il sortit, le deuxième ambassadeur dit au général :
— Déliez-vous de cet homme!... Il vous trompera. Que vous demande-t-il ?
— Cinq millions, votre exil et un duché.
— Le sot!... Notre patrie ne vaut que deux millions! Je vous
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la vends au rabais. Vous me ferez marquis, et vous me confierez le sort de mon ami.
Une grande bataille, dont les détails stratégiques étaient convenus entre les deux généraux ennemis, comme au théâtre deux acteurs s'entendent pour choquer leurs sabres en mesure, fut livrée sur le théâtre. Elle réjouit singulièrement l'assemblée.
Le chœur chanta son éternel refrain :
— Victoire! gloire! guerriers, lauriers! allégresse, princesse!... Quelques gens mécontents, qui n'avaient ni duchés ni millions,
conspirèrent, renversèrent les vainqueurs et se proclamèrent les amis du peuple.
Le peuple, pour la dixième fois, crut à eux avec rimbédllhéd'un vieillard et la naïveté d'an enfant; mais, aussitôt après le triomphe, ses défenseurs se tournèrent vers le chœur, et lui dirent i
— Mais de quoi vous plaignez-vous donc?... Vous ne pouvez pas être plus heureux que vous ne Têtes... Au nom de la nation, nous déclarons qu'il est impossible de vous donner à tous cinquante mille livres de rente, et qu'alors il faut laisser les choses comme elles sont. Que craignez-vous? les places et les emplois sont entre les mains de vos amis; ils mangeront votre argent patriotiquement, au lieu deMe manger monarchiquement.
Un grand cri de douleur fut poussé par les nations, en s' apercevant qu'elles ne pouvaient pas être gouvernées à bon marché, qu'elles étaient toujours vendues et trompées, et qu'elles ne savaient pas trouver de moyens pour donner aux corps, aux esprits, aux têtes et aux fortunes d'égales dimensions et capacités L.. Alors, le peuple se plaignit en strophes harmonieuses, composées par feu d'Avrigoy. C'était une espèce de paraphrase du Swper flumina Babylonis.
A ce chœur, l'enfer se prit à rire, et les cris de joie du parterre empêchèrent d'entendre les paroles des acteurs.
— Eh quoi! monsieur le général, dit Louis XVIIl à Napoléon, encore aujourd'hui les gens instruits ne veulent pas comprendre que la société doit perdre en liberté ce qu'elle gagne en civilisationL..
— Ohl monsieur le comte, répondit l'empereur, ne vous éton-
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nez pas de la mauvaise foi des bavards et de la sottise populaire; mais soyons mille fois contrits de nous être si fort occupés de toutes ces niaiseries là-haut!...
Cependant, la scène avait changé de face. Par un tour de force, le décorateur était parvenu, non sans peine, à faire voir toutes les nations agenouillées devant Dieu le Père. Cétait comme un tableau de Martin, mais exécuté dans des proportions immenses.
En entendant la prière sublime que firent toutes les nations éclairées par des feux du Bengale, et prosternées devant un vieillard à barbe blanche, assis sur des nuages entre un agneau, une femme et une colombe, les damnés, semblables à un parterre qui fait de la morale en masse, et trompe, un instant après, son prochain individuellement, prirent la chose au sérieux, et se mirent à siffler de manière à faire trembler l'univers sur ses gonds ei dans toutes ses charnières.
A voir l'humanité si religieusement à genoux, vous eussiez dit une jeune première de la Gaieté, s'écriant devant le trou du souffleur :
— G mon Dieu! je vous remercie!...
Un membre de la société des Amis du peuple monta, porté aux nues par les acclamations populaires, jusqu'à la 9/0 ire dans laquelle nageait le Père éternel, figuré par un mannequin d'Opfera. Arrivé là, il tira de sa poche un discours, et fut censé Timproviser devant le Seigneur, qui fut très-indulgent.
Le tribun du peuple demandait à Dieu de laisser les nations choisir à volonté leurs législateurs et des ministres parmi les plus honnêtes gens du paradis, afin d'expérimenter ce que serait un gouvernement dirigé par des hommes de morale et de probité.
Le damné qui représentait Dieu fut couvert d'applaudissements. 11 répondit par un geste intraduisible et par lequel il sembla dire : « Ils ne sont pas bien forts, et j'ai grand'peur que vous ne vous en trouviez pas mieux... »
Les nations accueillirent le geste divin par un admirable Alléluia,
Puis il y eut aussitôt un changement de décoration. Le théâtre représenta la capitale d'une grande nation, qui avait, par une révolution soudaine, renouvelé son matériel social, ses
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idées, ses principes ; et, selon le vœu général, le gouvernement v^enait du paradis.
Les spectateurs applaudirent avec enthousiasme une vue intérieure du palais où se rassemblaient les députés, et où devait se passer une scène de ce gouvernement modèle. En effet, tous les peintres^ sculpteurs et architectes de l'enfer en avaient fait les plafonds, les tableaux, les sculptures, bas-reliefs, colonnes, etc.
Il était difficile aux critiques de mordre sur la composition du ministère et de rassemblée... Les gens de talent y fourmillaient. Jeanûe d'Arc était ministre de la guerre; Samuel Bernard, aux finances; la papesse Jeanne, aux cultes et à l'instruction publique; Saint-Simon, à l'intérieur; Socrate, à la justice; Pierre Corneille, à la marine ; et Jules César, aux affaires étrangères. -
La capitale avait élu, pour la représenter, Mahomet, ancien prophète; Platon en neuf volumes in-octavo, publié par M. Cousin, philosophe spéculatif; Fénelon, archevêque philanthrope; Numa Pompilius, ancien rédacteur du Code civil ; Rabelais, écriv ain (cette élection fut due en partie à l'influence des charcutiers et des marchands de liqueurs); Tamerlan, général en retraite; et Laurent Sterne, homme de lettres.
Le programn\e de la séance annonçait, entre autres choses, que saint Marc, ancien banquier, l'un des évangélistes les plus distingués, né à Jérusalem , présenterait un rapport sur les comptes antérieurs à cette session, et demanderait une allocation de 2,567,910,950,699,950,007,207,755 francs 42 centimes, pour faire face aux profusions de l'ancien gouvernement et payer les créanciers de l'État, en justifiant les motifs de ces dépenses.
A l'ouverture de la séance, les spectateurs virent avec indignation que la salle était vide.
M. de Marmontel, président, occupait le fauteuil.
Marcus Tullius Cicéron, Diderot, Aristote et le Père Porée, secrétaires, attendaient l'arrivée de leurs collègues en devisant sur la meilleure manière d'éternuer.
A trois heures et demie, quelques députés entrèrent. C'étaient le baron Tubalcaïn, manufacturier connu dans la Bible, et saint Éloi» célèbre orfèvre, élus par des villes commerçantes; le comte de Noé, capitaine au long cours, choisi par un pays vignoble; et