‹ Œuvres complètes. Éd définitiveChapitre 27 sur 88 · UN LENDEMAIN · texte numérisé non relu

UN LENDEMAIN

— Si Gustave était ici, il improviserait des stances sur ce majestueux bacchanal.

— Gustave!... Comment! ignorerais-tu?

— Quoi donc?

— Ce matin, il s'est brû}é la cervelle.

— Bahl et pourquoi?

— On ne sait,

— Fâcheux! c'était un charmant garçon.

— Je ne conçois pas qu'on puisse se brûler la cervelle aujourd'hui, au milieu d'événements si dramatiques, sans en attendre le dénoûment. Dans six mois, je ne dis pas; mais, aujourd'hui, c'est une folie, parole d'honneur !

— Mademoiselle, me permettrez-vous d'être votre cavalier pour la prochaine?

— Monsieur, je suis engagée pour les onze premières ; à la douzième, ce sera avec le plus grand plaisir.

— Trop heureux!

Et, bien loin de là, dans une chambre qu'éclairait douteusement une pâle lumière, était une jeune femme, seule avec ses larmes. — Elle leva les yeux vers l'espace sombre... L'image du bonheur avait disparu. Il ne restait plus que la figure sinistre, la figure lugubre; mais, plus hideuse encore, car elle grinçait un affreux rire...

Février 1831.

HISTOIRE DE GIBERNE

... Et moi qui ai fait la grimace à la Mort quand j*ai entrevu sa hideuse téte, j'ai tremblé en pensant que je pourrais la voir encore.

Lord Byron.

— Oh! oui, rémotion vive est un violent cahot dans la vie! dit i^n air tout sentimental un jeune grenadier au front pâle et aux >irs cheveux, en embrassant de ses deux jambes l'estimable »^le du corps de garde.

— • Eh bien, alors, comme je vous le disais, messieurs, j'ai fait âge du cahot figuré.

— Oh ! contez-nous donc ça, mon ancien !

— Contez-nous donc ça, père Julien I

— Oh ! mon Dieu ! c'est pas la chose d'ambitionner la gloire de ateur; mais, puisque ça m'est arrivé d'avoir de l'émotion, je '-out simplement vous dire comment. — C'était en 1823, pen-

la guerre d'Espagne, la guerre aux procédés, vous savez, où 3 se tirait pas un coup de fusil sans la préalable politesse d'un de chapeau. Moi, ça m'était encore égal, parce qu'enfin, si ^autre on nous entretenait pour la chose d'être féroces, ceuxnous voulaient modérés. J'étais donc militaire civilisé, sans i confesse cependant. Mais ce n'est pas tout. J'avais pour ne un homme acharné après moi. Vous savez, de ces espèces us qui, sans icaison ni conséquence aucune, s'attachent à méinjustement un homme jusque dans les moindres détails évolutions privées; comme un de ces êtres tracassiers que DUS envoie dans un moment' de guignon; un chien fini, quoi l •

CONTES ET NOUVELLES

— Oui, père Julien.

— Pour lors, moi, peu flatté de cette haine disciplinaire, je m dis encore rien; mais voilà ce que, en manière de rancune, je méditai contre le paroissien.

» Dans le cours de mon existence de garnison, j'avais déjà monté quelques factions à Toulon, et, après bien des doutes, bien des réflexions, les souvenirs de ma mémoire me firent acquérir la certitude que mon capitaine n'était autre qu'ua forçat dés bagnes fle Toulon, que je me rappelais parfaitement y avoir vu à plusieurs reprises. Ainsi débarrassé du poids modérateur de la considénh tion que tout troupier doit à son chef, je me dis :

» — Cré croquini plus d'égards, Julien !

» Et, sans expliquer à personne la raison de mes motifs, j'an nonçai hautement l'intention d'accueillir par un soufflet la prm mirée injustice de l'individu. — Histoire de rire. — A quoi tout T monde d'applaudir, parce que, dans toute affaire chanceuse, chc cun aime mieux la voir entreprendre par le voisin que de s'e charger soi-même.

— C'est bien vrai, cela!

— Mais Julien ne recule jamais. Ce que j'avais promis aux cama rades, je le fis. Par une belle revue d'inspection, Pindividu s'h rête devant moi et me toise des pieds à la tète, comme un ho^ nête homme aurait tout au plus le droit de le faire. Ma tenue éts joliment soignée, j'ose le dire, mais v'ia-t-il pas que le particulm^ finit par me conseiller la salle de police pour apprendre à nettoy€ le fourniment. Depuis longtemps, la main me démangeait, et I réflexion me paralysait, toujours, quand, ma foi, d'aligné qu j'étais, je me distrais, et, d'un revers du poing, je vous envoie mon vilain être embrasser le cheval du colonel. — Stupéfaction de toute la ligne, silence général; on m'emmène en prison; v'I* qu'est bon, je m'y attendais, je ne dis donc encore rien.

)) Mais, quand arriva le conseil de guerre, où le capitaine, mo accusateur, me chargeait avec tout l'acharnement dont il était sii-^ ceptible, et qu'on me demanda quelle raison avait pu me port^ à une pareille extrémité, alors je rompis la dissimulation et ployai mes facultés.

» — Colonel, que je dis, je me suis laissé aller à TapparenC^

HISTOIRE DE GIBERNE

fallacieuse d'une insubordination flagrante pour la seule chose de démasquer IHnfamie. Maillard, portant les épaulettes de capitaine, n'est autre qu'un forçat échappé des bagnes de Toulon, et, pour toute défense, je demande que, sur-le-champ, l'épaule de Maillard soit mise à nu.

» Là-dessus, je relevai victorieusement ma moustache, en fixant Maillard, qui, pour un scélérat, faisait, ma foi, assez bonne contenance pendant qu'on le déshabillait. — Dans ce moment, je l'avouerai, soit effet de l'imagination ou de la peur, la contraction de ses traits me fit presque douter de sa ressemblance avec le forçat; la venette me prit; elle fut encore augmentée par le silence profond du conseil ébahi et par la solennité d'un instant si décisif. Tellement qqe, quand on en vint à enlever la chemise, je sentais mon cœur descendre la garde comme un conscrit.

» L'épaule nue, je me précipite dessus pour lire mon absolution dans le signe de l'infamie... Pas plus de signe que sur ma main. — Je m'étais trompé I

— Oh! mon Dieu!

— Caporal, voulez-vous, s'il vous plaît, me faire l'obligeance d'un verre de punch? ça réchauffpra le récit. Quand je dis que je m'étais trompé, ça en avait tout Tair. Mais le désagrément de la circonstance me rend du cœur, je me ravise, je lève la main, je frappe vigoureusement sur l'épaule de Maillard, et, par l'effet du procédé, ie parviens à y voir pour un moment la marque des lettres T. P. " T. P. ça veut dire galérien. C'était tout ce qu'il me fallait.

l'officier du poste. — Messieurs, voici quatre heures, il faut relever les sentinelles.

— Allons silencieusement rêver! dit le jeune homme au front p2Je et aux noirs cheveux.

LK NARRATEUR, entre ses dents. — Oui, allOUS rÔVCr — TarmO aU

^ras,— comme dit monsieur avec ses physionomies de rhétorique; Diais, en attendant, caporal, faites-moi donc l'obligeance d'un der- 'ïier verre de punch ; j'en ai trop bu cette nuit, et j'espère que ^lui-là m'en fera passer l'odeur.

Février 1831.

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