‹ Œuvres complètes. Éd définitiveChapitre 36 sur 88 · NOUVEAU MOYEN DE PARVENIR · texte numérisé non relu

NOUVEAU MOYEN DE PARVENIR

Ces deux destinées appartenaient à deux vauriens, Ripopette et Haclou. Ces deux vauriens étaient contrebandiers du temps que Charles X était roi légitime; et c'est une justice à leur rendre, que pas un autre ne descendait un douanier avec autant de 'perfection.

Le prince de Polignac les employa souvent à lui passer de la dentelle; et moi, j'aimais fort leur tabac. Je n'en prenais pas d'autre. Permettez même que je m'arrête un instant pour en goûter encore. — Voilà qui est fait.

Cependant, à force de tirer des coups de fusil aux hommes de la douane, ils finirent par en attraper; Ripopette, du moins, qui reçut une balle légale dans la fesse gauche, d*oii maintenant il tire la jambe gauche. Quant à Maclou, il eut la figure partagée en deux parties horizontales par un coup de briquet, ce qui maintenant lui fait faire une grimace de possédé.

Gela, naturellement, les dégoûta du métier; ils vinrent à Paris, munis de leurs deux blessures, et se mirent à solliciter. C'était la mode alors. Ils se présentèrent chez le ministre, l'un tirant la jambe, l'autre faisant sa grimace. Ils prétendirent tous deux avoir été blessés aux barricades. Maclou, qui l'était à la face, fut cru sur parole, malheureusement pour lui; et alors, on ne lui donna rien. , Bien au contraire, on le fit mettre à la porte.

Ripopette, qui Tétait par derrière, à la façon des lâches, ne fut pas cru; et alors, on lui donna quelques secours.

CONTES ET NOUVELLES

Ils les mangèrent ensemble. — Quand ils eurent mangé, ils eurent faim. Us voulurent travailler honnêtement. Point d'ouvrage. Ils voulurent travailler malhonnêtement. Beaucoup d'ouvrage.

Us ne firent pourtant pas le commerce de fusils anglais S ce qui était hors de leur portée; mais ils se louèrent, les jours de solennité, à faire de Tenthousiasme public, à se répandre dans les groupes, et à crier: Vive un tell comme des enragés. Cela s'est fait ainsi, même sous Bonaparte.

Arriva le 14 juillet, cette grande journée des assommeurs. Rlpopette et Maclou s'embrigadèrent parmi d'autres ouvriers, amis, comme eux, de l'ordre public et de la royauté fondée en juillet Dès le 13, ils étaient chez Souchet à se remplir dlvresse pour le roi, et de fromage de Gruyère. On leur avait promis trois francs et une t)lace superbe. Us se crurent au terme de leurs chagrins; dans leurs rêves de bonheur, ils entrevoyaient déjà cette félicité douce que donnent un bon traitement et une conscience pure.

Ft ils assommèrent.

Par malheur, tout compte fait, ils n'avaient assommé que dnquante-deux républicains, dont vingt-cinq femmes, treize enfants et douze vieillards. Souchet et Armand avaient fait mieux que ça; ils avaient montré trois fois plus de dévouement à l'ordre de choses. Us eurent la place, et ne donnèrent pas les trois francs.

Tout le fruit que Hipopette et Maclou retirèrent de leur patriotisme, ce fut une redingote et un chapeau gris, dont chacun d'eux se requinqua, sur les éternels ennemis de la tranquillité publique et de la propriété particulière.

Or, le bon ordre étant rétabli, et n'ayant pu d'ailleurs être sergents de ville, Ripopette et Maclou se mirent à voler des mouchoirs de poche le soir, et à crier, le matin, des extraits du Moniuur, Malheureusement encore, personne n'achetait leur Moniteur, et les mouchoirs de poche sont devenus à si bas prix, qu'à ces deux métiers-là, il n'y avait pas même de l'eau à boire.

C'est pourquoi, un beau jour, ils se jetèrent à la Seine et se noyèrent de compagnie, ce qui leur fut du moins une consolatioo.

— Mais, me demanderez-vous, que firent-ils quand ils furent ooycsf

1. Alltuion à la scandaleuse affaire dite des fusils Gisquei.

DEUX DESTINÉES D'HOMMES

Vou» allez voir.

Le fait est qu'ils ne se noyèrent pas tout à fait; l'un ne se noya qu'à moitié, l'autre qu'aux trois quarts. Il n'y avait chez eux qu'éclipse de la vie. On les repêcha donc. Quand ils furent rcpùcbés, on leur donna des clystères de fumée de tabac pour les faire dégorger; on leur appliqua des ventouses sur tous les points; on épuisa sur eux tous les moyens de l'art; on lit tout, en un mot, pour les rendre à la vie. On n'eût fait rien de mieux pour Louis- Philippe lui-môme. Quand ils furent rendus à la vie, on leur demanda s*ils avaient de quoi vivre, et, comme ils répondirent que non, on les jugea et condamna, pour les punir dé vivre, l'un à deux mois de prison, l'autre à deux mois et demi. Pourquoi cette différence ? Je n'en sais rien. Effet du hasard.

— Ce n'était pas la peine, direz-vous, de leur donner des clystères de fumée de tabac I

ie suis de votre avis. Il est possible que ce ne fût pas la peine, mais c*est comme cela chez les peuples civilisés. On empêche les gens de se jeter à l'eau; on veut qu'ils vivent, bon gré mal gré; et, de plus, qu'ils vivent bien : le tout par philanthropie. Le cas fchéant, môme, on les somme trois fois d'avoir à vivre; après quoi, on leur tire des coups de fusil pour les contraindre à vivre; toujours par philanthropie.

Mais revenons.

Aux termes dits, Ripopette et Maclou sortirent de prison. Comme le philaothropisme leur avait été fort peu profitable; que d'ailleurs l'hiver commençait; que l'eau était trop froide alors, et qu'il n'est ▼ï^aîment agréable de se noyer que pendant l'été, il leur fallut s'in- &éi>ier d'autre façon à vivre ou à mourir. Tous deux, quoique ^parés encore, avaient eu la même idée, idée fort ingénieuse, ^tume vous allez voir.

C'était par un brouillard épais, à la chute du jour, sur un che- "^î» de la Vendée. Ripopette aperçut quelqu'un, et Maclou aperçut ÎU^lqu'un.

^ Halte-là 1 Ta bourse, et crie : a Vive Henri VI » Ils disent et se couchent en joue.

Ce quelqu'un, en effet, c'était Maclou pour Ripopette, et Ripot^tte pour Maclou.

CONTES ET NOUVELLES

— Eh quoil c'est toi I

— C'est toil

— Que fais-tu maintenant 7

Je fais du trône et de l'autel. Et toi 7

— Moi aussi; je me suis mis chouan.

— Avecqui7

— AvecDiot. Et toi 7

— Moi, je travaille à mon compte.

— Embrassons-nous.

En effet, ils s'étaient mis chouans. Cest un fort bon état par le temps qui court. On peut môme dire qu'avec celui de roi, c*est le meilleur connu. Toutefois, il ne suflBt pas d'être roi, ni d'être chouan. Il faut être bon roi, il faut être bon chouan; il faut briller dans la partie. Et, par malheur toujours, Maclou n'avait pas de dispositions; il vous tuait les passants, tout simplement, tout bêtement; il en tuait môme beaucoup, mais comme eût pu le faire un brigand ordinaire. Ce n'était pas cela. Aussi qu'advint-il? qu'il fut pris et occis juridiquement, malgré la protection puissante que loi accordait Ripopette. Il finit prosaïquement. Quant à Ripopette, obi ce fut bien autre chose. Ripopette ne se borna pas à tuer les passants pour avoir leur monnaie et leur inspirer l'amour de la l^itimité. Ripopette fit mieux, il attaqua les diligences, incendia, viola, chauffa. Ripopette avait toujours été ambitieux. Il se lit donc un nom terrible, à l'égal de Diot; si bien que, pour se débarra^r do lui, Tautorîtc, ne pouvant le prendre, le cajola, l'amadoua, l'amnistia et le gratifia très-largement.

Après cela, vous qui cherchez à parvenir, ayez donc les goûts simples, les mœurs douces, et le cœur désintéressé de l'infortuné Maclou I

Et maintenant Ripopette est heureux; il a une place, je ne sais où, et il sollicite la croix d'honneur. Qui sait 7

C'est ainsi qu'a commencé la noble souche des Montmorency.

lantier i83S.

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