‹ Œuvres complètes. Éd définitiveChapitre 37 sur 88 · CAUSERIE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

CAUSERIE FRANÇAISE

Je fréquentais Thiver dernier une maison, la seule peut-être où inaintenant, le soir, la conversation échappe à la politique et aux niaiseries de salon. Là viennent des artistes, des poètes, des bemmes d*État, des savants, des jeunes gens occupés ailleurs de chasse, de chevaux, de femmes, de jeu, de toilette, mais qui, dans cette réunion, prennent sur eux de dépenser leur esprit, comme 9s prodiguent ailleurs leur argent ou leurs fatuités.

Entre onze heures et minuit, la conversation, jusque-là brillante, antithétique, devint conteuse ; elle entraîna, dans son cours ivécipité, de curieuses conûdences, plusieurs portraits, mille Mes.

Un savant» avec lequel je fis de conserve la route de la rue Saint-Germain des Prés à l'Observatoire royal, regarda cette ravissante improvisation comme intraduisible; mais, dans ma témérité le disputeur, je m'engageai presque à reproduire les plaisirs de sette soirée, moins pour soutenir mon opinion que pour donner à nés émotions la vie factice du souvenir, la distance qui se trouve sotre la parole et l'écrit. Mais, en voulant tâcher de laisser à ces ikooes leur verdeur, leur abrupt naturel, leurs fallacieuses sinuo- Btéa; j'ai pria la conversation à l'heure où chaque récit nous attaquât vivement. S'il fallait peindre le moment où tous les esprits oUàreot, où toutes les opinions brillèrent* où la pensée imita les

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gerbes éblouissantes d^un feu d'artifice, cette entreprise serait une folie, et une folie ennuyeuse peut-être.

Donc, représentez-vous, assises autour d'une cheminée, dans un salon élégant, une douzaine de personnes dont toutes les physionomies, plus ou moins tourmentées, plus ou moins belles, expriment des passions ou des pensées. Trois femmes aimables, bien mises, gracieuses, dont la voix était douce, présidaient cette scène, à laquelle aucune séduction ne manqua, pour moi du moins. A la lueur des lampes, quelques artistes dessinaient en écoutant, et souvent je vis la sépia se séchant dans leurs pinceaux oisifs. Le salon était déjà par lui-même un tableau tout fait, et plus (fuD peintre se trouvait là, capable de le bien exécuter.

Nous fûmes redevables à un vieux militaire de la tournure que prit la conversation. Il venait d'achever une partie dans un salon voisin, et, lorsqu'il se planta tout droit devant la cheminée, en relevant les deux pans de son habit bleu, l'une des dames Id dit :

— £h bien, général, avez-vous gagné?

— Ohl mon Dieu non... Je ne puis pas toucher une carte... Même question faite à quelques joueurs qui songeaient saoi

doute à s'évader, il se trouva, comme toujours, que tout le monde avait à se plaindre du jeu. Récapitulation savamment faite, il adr vint qu'un sculpteur qui, à ma connaissance, avait perdu vingtcinq louis, fut atteint et convaincu d'avoir gagné six cents francs*

— Bah! les plaies d'argent ne sont pas mortelles!... dit mon savant, et tant qu'un homme n'a pas perdu ses deux oreilles...

— Un homme peut-il perdre ses deux oreilles? demanda la dame.

— Pour les perdre, il faut les jouer..., répondit un médecin.

— Mais les joue-t-on jamais?

— Je le crois bien, s'écria le général en levant un de ses pieds pour en présenter la plante au feu. J'ai connu en Espagne, pourstûr vit-il, un nommé Blanchi, capitaine au 6" de ligne, — il a été toi au siège de Tarragone, — qui joua ses oreilles pour mille écus. H ne les joua pas, pardieu! il les paria bel et bien; mais le pari est un jeu. Son adversaire était un autre capitaine du même régiment, Italien comme lui, comme lui mauvais garnement, deux yrais diak-

bles ensemble, mais bons officiers, excellents militaires. Nous étions donc au bivac, en Espagne. Bianchi avait besoin de mille écQS pour le lendemain matin, et, comme il ne possédait que quinze cents francs, il se mit à jouer aux dés sur un tambour avec 80Q camarade, pendant que leurs compagnies préparaient le souper. Il y avait, ma foi, trois beaux quartiers de chèvre qui cuisaient dans une marmite, près de nous; et nous autres officiers, nous regardions alternativement et le jeu et la chèvre qui frissonnait fort agréablement à nos oreilles, car nous n'avions rien mangé depuis le matin. Nos soldats revenaient un à un de la chasse, ^portant du vin et des fruits. Nous avions un bon repas en perspective. La marmite était suspendue au-dessus du feu par trois perches arrangées en faisceau, et assez éloignées du foyer pour ne pas brûler ; mais, d'ailleurs, les soldats, avec cet instinct merveilleux qui les caractérise, avaient élevé un petit rempart de terre autour du feu. — Bianchi perdit tout; il ne dit pas un mot; il resta comme il était, accroupi; mais il se croisa les bras sur la poitrine, regarda le feu, le ciel, et par moment son adversaire. Alors, j'avais peur qu'il ne fît quelque mauvais coup; il semblait vouloir lui manger les entrailles. EnGn il se leva brusquement, comme pour fair une tentation. En se levant, il renversa l'une des trois perches qui soutenaient la marmite, et voilà la chèvre et notre souper à tous les diables I... Nous restâmes silencieux; et, quoique ventre sAamé ne porte guère de respect aux passions, nous n'osâmes rien lui dire, tant il nous faisait peine à voir... L'autre comptait ion argent. Bianchi se mit à rire. 11 regarda la marmite vide, et pensa peut-être alors qu'il n'avait pas plus de souper que d'argent. 11 se retourna vers son camarade; puis, avec un sourire d'italien :

» — Veux-tu parier tes raille écus, lui dit-il en montrant une sentinelle espagnole postée à cent cinquante pas environ de notre de bandière, et dont nous apercevions la baïonnette au clair ^ la lune, veux-tu parier tes mille écus que, sans autre arme que le briquet de ton caporal, — et il prit le sabre d'un nommé GarJeifl'ed, — je vais à cette sentinelle, j'en apporte le cœur, je le fais €&ire et le mange?...

> — Cela val... dit l'autre; mais si tu ne réussis pas...?

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» — Eh bien, corpo di Baccho! — il jura un peu mieux que cela, mais il faut gazer le mot pour ces dames» — tu me couperas les deux oreilles...

» — Convenu I... dit l'autre.

» — Vous êtes témoins du pari? s*écria Bianchi d'un air triomphant, en se tournant vers nous...

» Et il partit.

» Nous n'avions plus envie de manger, nous autres. Gependaal, nous nous levâmes tous pour voir comment il s'y prendrait, nuis nous ne vîmes rien du tout. En effet, il tourna par un sentier, rampa comme un serpent; bref, nous n'entendîmes pas seulement le bruit que peut faire une feuille en tombant* Nos yeux ne qmltalent pas de vue la sentinelle. Tout à coup, un petit gémis»ment de rien, un Heu! profond et sourd nous fit tressaillir. Qoelqae chose tomba... PàounI Et nous ne vîmes plus la sacrée — excosetmoi, mesdames! — baïonnette. Cinq minutes après, ce farceur de Bianchi galopait dans le lointain comme un cheval, et revint tout pàle, tout haletant. Il tenait à la main le cœur de l'Espagnol, et le montrait en riant à son adversaire.

» Celui-ci lui dit d'un air sérieux :

» — Ce n'est pas tôutl...

» — Je le sais bien, répliqua Bianchi.

» Sans laver le sang de ses mains, il releva les perches, rajusU la marmite, attisa le feu, fît cuire le cœur et le mangea sans être incommodé... Il empocha les mille écus.

— Il avait donc bien besoin de cet argent!... demanda la maîtresse du logis.

— Il les avait promis à une petite vivandière parisienne dont il était amoureux... Oh! madame, reprit le général, après une petite pause, tous ces Italiens-là étaient de vrais cannibales, etdesdûenS fînis. Ce Bianchi venait de Thôpital de Como, où tous les eQfant5 trouvés reçoivent le même nom, ils sont tous des Bianchi : c'est une coutume italienne. L'empereur avait fait dépcHter à IllefElbe les mauvais sujets de l'Italie, les fils de famille incorrigibles, les malfaiteurs de la bonne société qu'il ne voulait pas tout à fût flétrir. Aussi, plus tard, il les enrégimenta, il en fit U Ugion Aatienne; puis il les incorpora dans ses armées et en ff<iwn>ift> le

t* de ligne, auquel il donna pour colonel un Corse, nommé Eugène. (Tétait un régiment de démons. Il fallait les voir à un assaut, ou dans une mêlée!... Comme ils étaient presque tous décorés pour des actions d'éclat, ce colonel leur criait naïvement, en les menant an plus fort du feu :

» — Avant», avanti, signori ladroni, cavalieri ladri!... (En avant, en avant, chevaliers voleurs, seigneurs brigands!...)

9 Pour un coup de main, il n'y avait pas de meilleures troupes daosrarmée; mais c'étaient des chenapans à voler le bon Dieu. On jour, ils buvaient l'eau-de-vie des pansements; un autre Jour, ils tiraient, sans scrupule, un coup de fusil à un payeur, et mettaient le vol sur le compte des Espagnols. Et cependant ils liaient de bons moments!... A je ne sais quelle bataille, un de ees hommes-là tua dans la mêlée un capitaine anglais qui, en mourant, lui recommanda sa femme et son enfant. La veuve et i'orpkelin se trouvaient dans un village voisin. L'Italien y alla surle<hamp, à travers la mêlée, et les prit avec lui. La jeune dame était, ma foi, fort jolie. Les mauvaises langues du régiment prétendirent qu'il consola la veuve; mais le fait est qu'il partagea sa solde avec l'enfant jusqu'en 18U. Dans la déroute de Moscou, Ton de ces garnements, ayant un camarade attaqué de la poitrine,

I eut pour lui des soins inimaginables depuis Moscou jusqu'à Wilna. n le mettait à cheval, l'en descendait, lui donnait à manger, le défendait contre les Cosaques, l'enveloppait de son mieux avec les

. kâllons qu'il pouvait trouver, le couchait comme une mère couche son enfant, et veillait à tous ses besoins. Un soir, le diable de malade alla, malgré la défense de son ami, se chauffer à un fea de Cosaques, et, lorsque celui-ci vint pour l'y reprendre, un cosaque, croyant qu'on voulait leur chercher chicane, tua le panyre Italien.

— Napoléon avait des idées bien philosophiques! s'écria une dame. Ne faut-il pas avoir réfléchi profondément sur la nature ànmaine, pour oser chercher ce qu'il peut y avoir de héros dans mie troupe de malfaiteurs ?. • .

— Je demande que l'on ne parle pas trop de Napoléon, dit un artiste gravement.

Ce mot avait assez d'à-propos à cause du retour des cendres de

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r empereur. Aussi chacun se mit à rire, moins la dame à qui 1 devait Inobservation.

— 11 faut des guerres civiles pour faire éclore des caractë semblables!... s'écria un avocat célèbre. Ces aventures où i^âmi déploie dans toute sa vigueur ne se rencontrent jamais dans la tranquille telle que la constitue notre civilisation actuelle, si pj si décrépite.

— Encore la civilisation I... répliqua Bianchon, l'un de nos m decins les plus distingués, votre mot est placé I... Depuis quelqi temps, poètes, écrivains, peintres, tout le monde est possédé d'oi singulière manie. Notre société, selon ces gens-là, nos mœur tout se décompose et rend le dernier soupir. Nous vivons mort! nous nous portons à merveille dans une agonie perpétuelle, ( sans nous apercevoir que nous sommes en putréfaction. Enfin, les entendre, nous n*avons ni lois, ni mœurs, ni physionomû parce que nous sommes sans croyance. Il me semble cependai que, d'abord, nous avons tous foi en Targent, et, depuis que h hommes se sont attroupés en nations, l'argent a été une religk) universelle, un culte étemel; ensuite, le monde actuel ne vap mal du tout. Pour quelques gens blasés qui regrettent de ne p avoir tué une femme ou deux, il se rencontre bon nombre de geo passionnés qui aiment sincèrement. Pour n'être pas scandalem Tamour se continue assez bien, et ne laisse guère chômer que k vieilles filles... encorel... Bref! les existences sont tout aussi dn matiques en temps de paix qu'en temps de troubles... Je m remercie de votre guerre civile. Moi, j'ai précisément assez i rentes sur le grand-livre pour aimer cette vie étroite, l'existent avec les soies, les cachemires, les tilbury s, les peintures sur ^em les porcelaines, et toutes ces petites merveilles qui annoncent : dégénérescence d'une civilisation...

— Le docteur a raison..., dit une dame. Il y a des situaUoi secrtîtos de la vie la plus vulgaire en apparence qui peuvent coi porter des aventures tout aussi intéressantes que celles de Tévaâo

— Certes, reprit le docteur. Et, si je vous racontais une c premières consultations que...

— Racontez!...

— Racontez!...

Ce fut un cri général dont le docteur fut très-flatté.

— Je n'ai pas la prétention de vous intéresser autant que monieur... ^

— Connu, dit un peintre.

— Assez... Dites! cria-t-on de toutes parts.

— Un soir, dit-il, après avoir laissé échapper un geste de modestie et un sourire, j'allais me coucher, fatigué de ces courses énormes que nous autres, pauvres médecins, faisons à pied, presque pour Tamour de Dieu, pendant les premiers jours de notre carrière, lorsque ma vieille servante vint me dire qu'une dame désirait me parler. Je répondis par un signe, et sur-le-champ Tineonnue entra dans mon cabinet. Je la fis asseoir au coin de ma cheminée, et restai vis-à-vis d'elle, à l'autre coin, en l'examinant nec cette curiosité physiologique particulière aux gens de notre profession, quand ils prennent la science en amour. Je n'ai pas ' souvenance d'avoir rencontré dans le cours de ma vie une femme foi m'ait aussi fortement impressionné que je le fus par cette dame. Elle était jeune, simplement mise, médiocrement belle cq)endant, mais admirablement bien faite. Elle avait une taille trtKambrée, un teint à éblouir et des cheveux noirs très-abondants. C'était line figure méridionale, tout empreinte de passion, dont les traits avaient peu de régularité, beaucoup de bizarrerie nième, et qui tirait son plus grand charme de la physionomie; néanmoins, ses yeux vifs avaient une expression de tristesse qui ^détruisait l'éclat.

» Elle me regardait avec une sorte d'inquiétude, et je fus extrô- Diement intéressé par l'hésitation que trahirent ses premières Pwoles et ses manières. Elle allait faire violence à sa pudeur, et f étendais une de ces confidences vulgaires, auxquelles nous sommes habitués, mais qui n'en sont pas moins honteuses pour . ^ malades, lorsque, se levant avec brusquerie, elle me dit :

» — Monsieur, il est fort inutile que je vous instruise du hasard âoquel j'ai dû de connaître votre nom, votre caractère et votre talent.

» A son accent, je reconnus une Marseillaise.

» — Je suis, reprit-elle, mariée depuis trois mois à M. de..., chef d'escadron dans les grenadiers de la garde; c'est un homme violent et d'une jalousie de tigre. Depuis six mois, je suis grosse... XX.' , îO

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)) En prononçant cette phrase à voix basse, elle eut peine à dis simuler une contraction nerveuse qui crispa son larynx.

» — J'appartiens, reprit-elle en continuant, à l'une des pre miëres familles de Marseille; ma mère est madame de...

)> Vous comprenez, dit le docteur en s'inferrompant et nou regardant à la ronde, que je ne puis pas vous dire les noms...

)) — J'ai dix-huit ans, monsieur, dit -elle; j'étais promise depuî deux ans à Tun de mes cousins, jeune homme riche et fort aims ble, mais appartenant à une famille exclusivement commerçant! la famille de ma mère. Nous nous aimions beaucoup... Il y ahu mois, M. de..., mon mari, vint à Marseille; il est neveu de l'ai cienne duchesse de et, favori de l'empereur, il est promis quelque haute fortune militaire : tout cela séduisit mon pén Malgré mon inclination connue, mon mariage avec le comte de. ' fut décidé. Ce manque de foi brouilla les deux familles. Mon pèn redoutant la violence du caractère marseillais, craignit quelqu malheur; il voulut conclure cette affaire à Paris, où se trouvait L famille de M. de*«* Nous partîmes. Â la seconde couchée, au miliei de la nuit, je fus réveillée par la voix de mon cousin, et je vis sa tête prés de la mienne... Le lit où couchaient mon père et ma mère était à trois pas du mien; rien ne Tavait arrêté* Si mon père s'élait réveillé, il lui aurait brûlé la cervelle. Je l'aimais.*. C'est tout vous dire.

» Elle baissa les yeux et soupira. J'ai souvent entendu les sons creux qui sortent de la poitrine des agonisants; mais j'avoue que ce soupir de femme, ce repentir poignant, mêlé de résignation, celte terreur produite par un moment de plaisir dont le souvenir semblait briller dans les yeux de la jeune Marseillaise, m'ont pouf ainsi dire aguerri tout à coup aux expressions les plus vives de la. souffrance. Il y a des jours où j'entends encore ce soupir, et il me donne toujours une sensation de froid intérieur, lorsque ma mémoire est fidèle.

)) — Dans trois jours, reprit-elle en levant les yeux sur moi, moa mari revient d'Allemagne. Il me sera impossible de lui cacher l'état dans lequel je suis, et il me tuera, monsieur; il n hésitera même pas. Mon cousin se brûlera la cervelle ou provoquera mon mari. Je suis dans l'enfer...

» Elle dit cette phrase avec un calme effrayant.

» — Adolpiie est tenu fort sévèrement; son père et sa mère lui donnent peu d'argent pour son entretien ; ma mère n'a pas la disposition de sa fortune; de mon côté, moi, je ne possède rien;, cepeadant, entre nous trois, nous avons trouvé quatre mille francs. Les voici, dit-elle en tirant de son corset des billets de banque et me les présentant.

> — Eh bien, madame?... lui demandai-je.

» — Eh bien, monsieur, reprit-çUe en paraissant étonnée de ma question, je viens vous supplier de sauver l'honneur des deux familles, la vie de trois personnes et celle de ma mère, aux dépens <le mon malheureux enfant...

» — N'achevez pas, lui dis-je avec sang-froid.

» J'allai prendre le Code.

» — Voyez, madame, repris-je en montrant une page qu^elle û^avait sans doute pas lue, vous m'enverriez à l'échafaud. Voua Ole proposez un crime que la loi punit de mort, et vous seriez ^us<«même condamnée à une peine plus terrible peut-être que ^^^i la mienne... Mais la justice ne serait pas si sévère, que je ^ pratiquerais pas une q)ération de ce genre ; elle est presque jours un double assassinat, car il est rare que la mère ne périsse pas aussi. Vous pouvez prendre un meilleur parti... Pourquoi ne fuyez-vous pas?... Allez en pays étranger. — Je serais déshonorée...

^ Elle fit encore quelques instanced, mais doucement et avec ^ sourd accent de désespoir. Je la renvoyai...

Le surlendemain^ vers huit heures du matin, elle revint. En ^ voyant entrer daiis mon cabinet, je lui fis un signe de dénégation ^'■^^s^étemptoire; mais elle se jeta si vivement à mes genoux, que Ile pus Ten empêcher.

*> — Tenez, s'écria-t-elle, voici dix mille francs !

^ — Eh ! madame, répondis^jc, cent mille, un million même, ^ me convertiraient pas au crime... Si je vous promettais mon ^^Cours dans un momeiit de faiblesse, plus tard, au moment ^^agir, la raison me reviendrait, et je manquerais à ma parole; ^ii^ retirez-vous.

> Elle se releva,- s'assit^ et fondit en larmes;

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» — Je suis morte I... s'écria-t-elle. Mon mari revient demain» ,

)) Elle tomba dans une espèce d'engourdissemeat; fi puis, apr é sept ou huit minutes de silence, elle me jeta un regard suppUaoït je détournai les yeux; elle me dit :

» — Adieu, monsieur!...

» Et elle disparut.

)) Cet horrible poëme de mélancolie m'oppressa pendant toute la journée... J'avais toujours devant moi cette femme pâle, et je lisais toujours les pensées écrites dans son dernier regard. Le soir, au moment où j'allais me coucher, une vieille femme en haillons, et qui sentait la boue des rues, me remit une lettre écrite sur une feuille de papier gras et jaune ; les caractères, mal tracés, se lisaient à peine, et il y avait de l'horreur et dans ce message et dans la messagère.

(( J'ai été massacrée par le chirurgien malhabile d'une maison » suspecte, car je n'ai trouvé de pitié que là; mais je suis perdue. » Une hémorrhagie affreuse a été la suite de cet acte de désespoir* » Je suis, sous le nom de madame Lebrun, à l'hôtel de Picoftte, » rue de Seine. Le mal est fait. Âurez-voils maintenant le courage » de venir me visiter, et de voir s'il y a pour moi quelque chance » de conserver la vie?... Écouterez-vOus mieux une mourante?... ^

)) Un frisson de fièvre me passa sur la colonne vertébrale, jetai la lettre au feu, puis me couchai; mais je ne dormis pas; répétai vingt fois et presque mécaniquement :

)) — Ah! la malheureuse I...

» Le lendemain, après avoir fait toutes mes visites, j'allai, cor*-' duit par une sorte de fascination, jusqu'à l'hôtel que la jeun^ femme m'avait indiqué. Sous prétexte de chercher quelqu'un don^ je ne savais pas exactement l'adresse, je pris avec prudence des informations, et le portier me dit :

» — Non, monsieur, nous n'avons personne de ce nom-là. Hier, il est bien venu une jeune femme ; mais elle ne restera pas longtemps ici... Elle est morte ce matin, à midi...

)) Je sortis avec précipitation, et j'emportai dans mon cœur on souvenir éternel de tristesse et de terreur. Je vois passer peu

de corbillards seuls et sans parents à travers Paris sans penser à cette aventure, et, chaque fois, j'y découvre de nouvelles sources (fintérét. C'est un drame à cinq personnages, dont, pour moi, les destinées inconnues se dénouent de mille manières, et qui m'occupent souvent pendant des heures entières...

Nous restâmes silencieux. Le docteur avait conté cette histoire avec un accent si pénétrant, ses gestes furent si pittoresques et sa diction si vive, que nous vîmes successivement et l'héroïne et Je char des pauvres conduit par les croque-morts, allant au trot vers le cimetière.

— Toutes vos histoires sont épouvantables!... dit la maltresse logis, et vous me causerez cette nuit des cauchemars affreux. — Vous devriez bien dissiper les impressions qu'elles nous laissent en nous racontant quelque histoire gaie, ajouta-t-elle en se tournant ^ers un homme gros et gras, homme de beaucoup d'esprit et qui devait partir pour l'Italie, où l'appelaient des fonctions diploma-

Volontiers..., répondit-il. — Madame de... reprit-il en sou- ^^t^ la femme d'un ancien ministre de la marine sous Louis XVI, * trouvait au château de..., où j'avais été passer les vacances de l*aDii^^ 180... Elle était encore belle, malgré trente-huit ans avoués, ît ecà dépit des malheurs qu'elle avait essuyés pendant la Révo- Qtioo, Appartenant à l'une des meilleures maisons de France, die ^vait été élevée dans un couvent. Ses manières, pleines de noblesse et d'affabilité, étaient empreintes d'une grâce indéfinis- Mb^^- Je n'ai connu qu'à elle une certaine manière de marcher (pi ixiiprimait autant de respect qu'elle inspirait de désirs. Elle é\»t grande, bien faite et pieuse. II est facile d'imaginer l'effet qtf^Ue devait produire sur un petit garçon de treize ans : c'était aioîB mon âge. Sans avoir précisément peur d'elle, je la regardais avec une inquiétude désireuse et avec de vagues émotions qui T^mblaient aux tressaillements de la crainte.

» Un soir, par un de ces hasards dont il est difficile de se rendre CMDpte, sept ou huit dames qui habitaient le château se trouvèrent seules, sur les onze heures du soir, devant un de ces feux qui ne mi ni pétillants ni éteints, mais dont la chaleur moite dispose peut-être à une causerie plus intime, en communiquant

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aux fibres une sorte d'épanouissement qui les béatifie. Madan de... jeta un regard d'espion sur les hauts lambris et les vieill tapisseries de l'immense salon. Ses grands yeux noirs tombère: sur un coin passablement obscur où j'étais tapi derrière oi duchesse aux pieds contournés : ce fut comme un regard de fei mais elle, ne me vit pas. J'étais resté coi en entendant ces dami raconter, solto voce, des histoires auxquelles je ne comprenais rier mais les rires de bon aloi qui terminaient chaque narration ayaiei piqué ma curiosité d'enfant.

» — A votre tour, avaient dit en chœur les châtelaines à madas de... Allons, contez-nous comment...

» Elle conservait peut-être une vague inquiétude de m' avoir i jouant auprès d'elle; elle se leva, comme pour faire le tour g meuble énorme derrière lequel j'étais tapi; mais une vieille dam* plus impatiente que les autres, lui prit la main en lui disant :

» — Le petit est couché, ma chère; d'ailleurs, voudriez-voi paraître plus prude que nous?...

» Alors, la belle dame de... toussa, ses yeux se baissèrent soi v6nt, et elle commença ainsi :

» — J'étais au couvent de... et je devais en sortir au bout detro jours pour épouser M. le comte de M..., mon mari. Mon bonhei futur, envié par quelques-unes de mes compagnes, donnait li( pour la vingtième fois à des conjectures que je vous épargn puisque, d'après vos récits, vous vous en êtes toutes occupées i temps et lieu. Trois jeunes personnes de mon âge et moi, qui i pouvions pas faire ensemble soixante et dix ans, étions groupé devant la fenêtre d'un corridor, d'où l'on voyait ce qui se pas» dans la cour du couvent. Depuis une heure environ, nos jeun imaginations avaient cultivé le champ des suppositions d'une m nière si folle et si innocente, je vous jure, qu'il nous était impc sible de déterminer en quoi consistait le mariage; mes idé étaient même devenues si vagues, que je ne savais plus sur les fixer. Une sœur de trente à quarante ans, qui nous avait prii en amitié, vint à passer. C'était, autant que je me le rappelle, fille d'un campagnard fort riche : elle avait été mise au cou? dès sa jeunesse, soit pour avantager son frère, soit à cause d'i aventure qu'elle ne racontait qu'à son honneur et gloire. Ma

moiselle de Lansac, qui était plus libre qu'aucune de nous avec elle» Tarrêta et lui exposa assez malicieusement 'le danger qu'il . pouvait y avoir pour moi d'ignorer les conditions de la nature humaine. La religieuse avisa dans la cour un maudit animal qui roYenait du marché, et qui dans le moment, par la fierté de son •Hure, la puissance de développement de tout son être, formait la plus brillante définition du mariage que l'on pût donner.

» Là, le groupe féminin se rapprocha, madame de... parla à voix basse, les dames chuchotèrent et tous les yeux brillèrent comme des étoiles; mais je ne pus entendre, de la réponse de la religieuse, que deux mots latins employés par la belle dame, et qui étaient, je crois : Ecce homo !...

» — A cet aspect, reprit madame de..., dont la voix remonta insensiblement au diapason doux et clair qui avait donné le ton aux juvéniles confidences de ces dames, Je manquai de me trouver mai. Je pâlis en regardant mademoiselle de Cadignan, que j'aimais ï>eaucoup, et la terreur que j'ai ressentie depuis en pensant au jour où je devais monter sur l'échafaud n'est pas comparable à celle dont je fus la proie en songeant à la première nuit de mes noces, ie croyais être faite autrement que toutes les femmes. Je n'osais parler à ma mère; je regardais le comte avec un curieux effroi, 5^ en être plus instruite. Je ne vous dirai pas toutes les pensées martyrisantes dont je fus assaillie ; l'idée d'un pareil supplice a été jusqu'à me faire rester, la veille de mon mariage, à tenir pendant environ une heure le bouton doré qui servait à ouvrir la porte de la chambre où dormait ma mère, sans pouvoir me décider à entrer, à la réveiller et à lui faire part de l'impossibilité où me tûettait la nature d'être femme un jour. Bref! je fus menée plus iDOUe que vive dans la chambre nuptiale...

* Ici, madame de... ne pût s'empêcher de sourire, et elle ajouta, non sans quelque mine de sainte nitouche :

» — Mais j'ai vu que tout ce que Dieu a fait est bien fait, et que la pauvre bécasse de religieuse avait essayé, comme Garo, de mettre des citrouilles à un chêne.

— Monsieur, dit une jeune dame, si vos histoires gaies comjDeqcent ainsi, comment finiront-elles?...

— Ohl monsieur n'a jamais pu rien conter sans y mettre un

trait un peu trop vif, et vraiment je le redoute. J'espère toujours qu'il s'est corrigé.,.

— Mais où est le mal?... demanda naïvement le narrateur. Aujourd'hui, vous voulez rire, et vous nous interdisez toutes les sources de la gaieté franche qui faisait les délices de nos ancêtres. ^ Otez les tromperies de femmes, les ruses de moines, les aventure^ uïi peu breneuses de Verville et de Rabelais, où sera le rire?..-^ Vous avez remplacé cette poétique par celle des calembours d'Odryl... Est-ce un progrès?... Aujourd'hui, nous n'osons plu- rien !... A peine une honnêtô femme permettrait-elle à son amao^ de lui raconter la bonne histoire du cocher de fiacre disant à un " dame : Voulez-vous trinquer?.,. Il n'y a rien de possible avec de^ mœurs si tacitement libertines; car je trouve vos pièces de théàtr — et vos romans plus gravement indécents que la crudité de BraoM tôme, chez lequel il n'y a ni arrière-pensée ni préméditation. L — jour où nous avons donné de la chasteté au langage, les mœui — avaient pérdu la leur.

— - La philanthropie a ruiné le conte, reprit un vieillard.

— Comment? dit la femme d'un peintre. %

— Pour qu'un conte soit bon, il faut toujours qu'il vous fass^idi rire d'un malheur, répondit-il.

— Paradoxe!.., s'écria un journaliste.

— Aujourd'hui, reprit le vieillard en souriant, les sots se ser:jm vent trop souvent de ce mot-là quand ils ne peuvent pas répondr^= pour qu'un homme d'esprit l'emploie.

Il y eut un moment de silence.

— Autrefois, dit le vieillard, les gens riches se faisaient exïterrer dans les églises. Alors, il y avait un intervalle entre l'enterrement réel et le convoi, parce que la tombe n'était pas toujours prête à recevoir le mort. Cet inconvénient avait obligé les curés de Paris à faire garder pendant un certain laps de temps les cercueils dans une chapelle où se trouvait un sépulcre postiche. C'était eo quelque sorte un vestibule où les morts attendaient. Il y avait un prêtre de garde près de la chapelle mortuaire, et les familles payaient les prières de surérogation qui se disaient pendant la nuit ou pendant le jour qui s'écoulait entre l'enterrement factice et rinhumation définitive. Excusez-moi de vous donner ces détails;

mais, aujourd'hui, pour beaucoup de personnes, ils sont de This* toire. Un pauvre prêtre, nouveau venu à Saint-Sulpice, débuta dans l'emploi de garder les morts... Un vieux maître des requêtes de rhôtel avait été enterré le matin. Au commencement de la nuit, le prêtre de province fut installé dans la chapelle, et chargé de dire les prières à la lueur des cierges. Le voilà seul, au coin d'un pilier de cette grande église. Il dit un psaume, et, quand le psaume est fini :

» — Pan! pan! pan!

» 11 entend trois petits coups frappés faiblement. Les oreilles loi tintent; il regarde la voûte, les dalles, les piliers... et finit par croire que ses confrères veulent lui jouer quelque tour, comme cela, se fait dans les couvents pour les novices. Il se remet alors à dépêcher un autre psaume; et, de verset en verset : » —Pan! pan! pan!

» Le prêtre répondit :

» Oui, oui, frappe!... Je t'en casse!...

» Enûn les coups diminuèrent, et ne se firent plus entendre que de loin en loin. Vers le matin, un vieux prêtre vint relever de faction le i^lutant. Celui-ci lui donne le livre, la chaise, et s'en va. » — Pan! pan! pan!

»^ — Qu'est-ce que c'est que ça?... demanda le vieux prêtre. « ^ — Oh! ce n'est rien, répondit le nouveau; c'est le mort qui a

— Je croirais volontiers que ce mot est vrai, dit un professeur i'^istoire. Il est saturé de cet esprit rustique si précieux chez les vieux auteurs, et qui se retrouve souvent peut-être chez le paysan. Ce prêtre venait d'en deçà de la Loire... Le villageois est une nature admirable. Quand il est bête, il va de pair avec l'animal; Biais, quand il a des qualités, elles sont exquises; malheureusenient, personne ne l'observe. Il a fallu je ne sais quel hasard pour qne Goldsmith ait fait le Vicaire de Wakefield. Aussi la vie campa^ gnarde et paysanne attend-elle un historien.

— Votre observation me rappelle, dit un ancien fonctionnaire /mpérial, un trait qui peut servir de preuve à votre opinion. Il donne tout à fait l'idée d'un homme trempé comme devait l'être le paysan du Danube. — En 1813, lors des dernières levées d'hommes

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dont Napoléon eut besoin, et que les préfets firent avec une rigueur qui* contribua peut-être à la première chute de l'Empire, le fils d'un pauvre métayer des environs d'une ville que je ne voos nommerai pas, car ce serait vous désigner le préfet, refusa de partir, et disparut. Les premières sommations exécutées. Ton en vint aux mesures de rigueur contre le père et la mère. Enfin, un matin, le préfet, ennuyé de voir cette affaire traîner en longueur, manda le père devant lui. Le paysan vint à la préfecture, et, là, le secrétaire général d'abord, puis le préfet lui-même, essayèrent par des paroles de persuasion de convertir à l'Évangile impérial I» père du réfractaire , et de lui arracher le secret de la retraite son fils était caché. Ils échouèrent contre le système de dén^tioi dans lequel les paysans se renferment avec l'instinct de l'holtre qui défie ses agresseurs à l'abri de sa rude écaille. Des douceurs ^^5, le préfet et son secrétaire passèrent aux menaces, et ils se miren grut très -sérieusement en colère, et rudoyèrent le pauvre homme, qu^L-«ii les regardait avec un grand flegme, en tortillant son chapeau i à bords rabattus.

)) — Nous saurons bien te faire retrouver ton fils, disait le secrgT^é taire.

» — Je le voudrais bien, monseigneur, répondit le paysan. )) — Il me le faut mort ou vif! s'écria le préfet, en forme d conclusion.

)) Là-dessus, le père s en revint désolé chez lui; car il n * savait réellement pas où était son fils et se doutait bien de ce qi^ allait arriver. En effet, le lendemain, il vit le matin, en allant au:^ champs, le chapeau bordé d'un gendarme qui galopait le long de^ haies, et que le préfet envoyait loger chez lui, jusqu'à ce que le réfractaire se fût retrouvé. Il fallut donc chauffer, blanchir, éclairer le garnisaire et le nourrir, son cheval et lui. Le paysan y mangea ses économies, vendit la croix d'or, les boucles d'oreilles, les boucles de souliers, 'les agrafes d'argent et les hardes de sa femme; puis un champ qu'il avait, et enfin sa maison. Avant cette vente de la maison et du morceau de terre dont elle était environnée, il y eut une horrible dispute entre la femme et le mari : celui-d prétendait qu'elle savait où était son fils... Le gendarme fut obligé de mettre le holà au moment où le paysan s'emporta, car il avait

>ris son sabot pour le jeter à la tête de sa femme. Depuis cette »irée, le garnisaire, ayant pitié de ces deux malheureux, menait son cheval paître le long des chemins et dans les prés communaux. Quelques voisins se cotisèrent pour lui fournir de Tavoine et de la paille; la plupart du temps le gendarme achetait de la viande, et Ton s'entendait pour soutenir le pauvre ménage. Le paysan avait parlé de se pendre.

» Enfin, un jour qu'il fallait du bois pour cuire le dîner du gendarme, le père du réfractaire était allé dès le matin dans une fofôt voisine pour ramasser des branches mortes et faire provision le l>ois. A la nuit, il aperçut dans un fourré, près des habitations, me masse blanche, et, ayant été voir ce que cela pouvait être, il îconnut son fils. 11 était mort de faim, et avait encore entre les ^ïïxxs Therbe qu'il avait essayé de manger. Le paysan chargea son ^3Jit sur ses épaules, et, sans le montrer à personne, sans rien

, il le porta pendant trois lieues; il arriva à la préfecture, ^nquit où était le préfet, et, apprenant qu'il était au bal, il Tat- '^ciit; et, quand celui-ci rentra, sur les deux heures du matin, il- ^^va le paysan à sa porte, qui lui dit : *^ — Vous avez voulu mon fils, monsieur le préfet, le voilà!

11 mit le cadavre contre le mur et s'enfuit. ^> Maintenant, lui et sa femme mendient leur pain. »

Ceci est tout bonnement sublime , reprit le médecin ; mais - crois que, si les actions des paysans sont si complètes, si sim- Arment belles, c'est que chez eux tout est naturel et sans art ;

obéissent toujours au cri de la nature; leur ruse même, leur ^uce, si célèbres et si formidables, sont un développement de ^Hnstinct humain. Ils sont cauteleux dans les affaires, et dissimulés, comme tous les gens faibles, en présence d'un ennemi puissant; et, ne faisant pas abus de \s pensée, ils la trouvent comme la foi, trés-robuste dans leur âme, au moment où ils en font usage. La foi du charbonnier est un proverbe. Ce qui m'étonne le plus en eux, ajouta-t-il, c'est leur détachement de la vie, et je ne comprends pas qu'en estimant si peu une existence si chargée de peines et de travail, ils soient si peu vindicatifs, et ne la risquent pas plus souvent, par calcul. Ils n'ont pas le temps peut-être de réfléchir ou de combiner de grandes choses.

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— Cest ce qui sauve la civilisation de leurs entreprises, di quelqu'un.

— Encore la civilisation!... répéta le médecin d'un air conûco tragique.

— Mais, docteur, lui dis-je, je vous assure que je connais u petit pays de Touraine où les gens de la campagne font mentir vc observations. Du côté de Chinon, les naturels de notre pays soi possédés d'une fureur courte et vive qui leur donne l'énergie de s livrer à leurs passions, puis ils rentrent soudain dans cette douceu spirituelle et railleuse qui distingue le caractère toarangeaii Serait-ce que Caïn aurait peuplé les environs de Chinon, dont le habitants sont nommés Caïnones dans les cartulaires? ou fautn attribuer ce sentiment de vengeance immédiate à la vie sauvag que mènent les habitants des campagnes? Le docteur Gall aurai dû venir visiter le Chinonnais, où, du reste, il y a de fort honnête gens. Un des avocats les plus distingués de ce pays me disait ei riant que cet arrondissement devrait lui constituer une rente parce que la plupart des procès civils et criminels étaient issu de ce pays si célébré par Rabelais.

Quant à moi, j'ai vu de mes yeux un exemple frappant de cetu observation, dont je ne voudrais pas cependant garantir la vérit< psychologique.

Voici le fait.

)) Je revenais, en 1820, d'Azay à Tours par la voiture de Cht non. En prenant ma place, je vis, sur la banquette de derrièr» deux gendarmes, entre lesquels était un gars d'environ vingt-deu ans.

)) — Qu'a-t-il donc fait, celui-là?... dis-je au brigadier, croyac qu'il s'agissait de quelque délit forestier ou autre.

» — Presque rien..., répondit le gendarme; il s'est permis di rompre avec une barre de fer l'échiné de son maître, et il Ta tue pas plus tard qu'hier.

» Là-dessus, grand silence. Je voyageais en compagnie d'ui assassin. Celui-ci se tenait coi dans la carriole, regardant ave( assez d'insouciance les arbres du chemin, qui fuyaient avec autan de rapidité que sa vie promise à l'échafaud. Il avait une flgur douce, quoique brune et fortement colorée.

» — Pourquoi donc a-t-il assommé son maître?,., dis-je au brigadier.

» — - Pour une misère! répondit le gendarme. En allant à la foire de Tours, son bourgeois, qui était un fort métayer, avait promis de rapporter les cadeaux d'usage à la fille de basse-cour et à ce gars-là. Pour lors, il s'agissait d'un tablier pour elle, et d^un gilet rouge pour lui. Au retour, il paraît que le fermier eut quelque motif de mécontentement contre lui. 11 donna bien le tablier à la fille, mais il garda le gilet. Assoupi par la chaleur, et fatigué, vu qu'il avait fait la route sans arrêt et à cheval, il s'endormit sur le coin de sa table, dans la salle. Alors, le gars prit la barre de fer, ef lui en assena un grand coup sur la nuque; le métayer a encore eu la force de se relever et de lui dire : « Malheureux!... » Et il lui a donné un second coup, qui finalement Ta tué niide, puis il a été se cacher dans Técurie avec le gilet; mais il n'a pas seulement pris un liard de l'argent que son maître rapportait de Tours, et il s'est laissé empoigner sans résistance.

» — Gommient, dis-je en me tournant vers le paysan, as-tu pu ^uer un homme pour un gilet?...

»> — Damel... j'avais compté là-dessus pour aller à la danse. A Ce fut tout ce que je tirai de ce garçon..., qui ne paraissait point méchant du tout. Les gendarmes ne lui avaient seulement lié les mains. La voiture vint à verser au-dessus de Ballan... Msua non, elle ne versa pas. L'un des brancards s'était cassé. Nous ®Q sortîmes tous; les gendarmes se mirent de chaque côté de ce ''malheureux en le laissant libre; néanmoins, ils avaient l'œil sur Ce gaillard-là, voyant le conducteur s'y prendre assez mal pour relever la patache, l'aida, lia lui-môme une perche pour ï^mplacer le brancard; et, quand tout fut fini : » — Ahl ça ira maintenant! dit-il en achevant de serrer le derl îûer nœud d'une corde.

1 1) Et il remonta dans cette voiture qui le menait pour ainsi dire 1 supplice. *- Il fut exécuté à Tours. »

J ^Bahl ce sang-froid n'a rien de bien extraordinaire, dit un ^ jenne homme qui était venu du salon de jeu, au milieu de ma narration, et n'avait pas assisté aux prémisses de mon argumentatation. 11 existe une foule d'anecdotes sur les derniers moments

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des criminels; et, si je vous cite à ce propos un fait de ce genre, bien autrement curieux, c'est parce que je le crois peu connu; je l'ai entendu raconter par Charles Nodier.

» Le syndic du tribunal de Brest se nommait Vignes, et le président Vigneron. Ils furent condamnés à mort. En se trouvant sur réchafaud, l'un d'eux, M. Vignes, dit à l'autre en lui montrant la foule :

B — Hein! ils vont se trouver bien embarrassés sans vignes ni vigneron.

)) M. Vignes passa le premier; mais, au moment où le couteaa lui tranchait la tôte, les deux montants de la guillotine se désaoirent; enûn il se dérangea quelque chose dans l'instrument du supplice, et, comme il était fort tard, l'exécuteur des hautes œovres républicaines dit au président :

)) — Ma foi, citoyen, te voilà sauvé; car c'est quelque cho» que vingt-quatre heures par ce temps-ci.

» — Il faut que tu sois un grand lâche, répondit Vigneron. Comment! parce que tes planches ont un peu joué, tu. vas me faire attendre! Le jugement ne m'a pas condamné à vingt-quatre heures de plus...

)) Il prit lui-même le marteau, les clous, et raccommoda la guillotine; puis, quand elle fut jugée solide, il se coucha sur la planche, et fut exécuté. Ceci est autre chose que de mettre une perche à un brancard, et c'est du sang-froid argent comptant...

— Docteur 4 dit une dame, vous qui devez voir beaucoup de mourants, avez*vous rencontré souvent des exemples de cette singulière tranquillité?;.,

— Madame, dit-iU les criminels sont ordinairement des geitf doués d*une organisation trùs-puissante, en sorte qu'ils ont plo^ de chances pour dire de jolies choses que les malades affaiblis par de longues agonies. On les tue vivants, tandis que les malade* meurent tués. Puis, chez certains hommes, l'âme est fortement excitée par Tattente du supplice, et ils rassemblent toutes leur* forces pour soutenir cet assaut. Il y a exaltation. Cependant, fai vu de belles morts particulières. Maintenant, si vous vouleide Thorrible, je vous prie de croire, madame, que j'en ai ma provision tout comme un autre.

— Eh bien, s'écria la maîtresse de la maison, racontez-nous un a quelque chose d'affreux. Je voudrais voir la couleur de votre gique, quand ce ne serait que pour le comparer à celui qui a Jsentement cours à la bourse littéraire.

— Malheureusement, madame, je ne parle que de ce que j'ai vu»

— Eh bien?

— Mais je dois avoir le dessous avec les gens qui ont sur moi is les avantages que donne l'imagination. Je ne puis pas vous 3ttre en scène deux frères nageant en pleine mer et se disputant :e planche... Je ne puis être que vrai.

— Eh bien, nous nous contenterons de la vérité.

— Je ne veux pas me faire prier, dit-il. £t il se moucha.

— Le hasard, reprit-il, me mit autrefois en relation avec un mme qui avait roulé dans les armées de Napoléon, et dont alors position était assez peu brillante pour un militaire de son grade, était lieutenant- colonel et occupait dans Tadministration d'un irnal une place qui lui valait quinze cents francs; en outre, il ssédait quelque fortune. Où l'avait'^il. prise? je ne sais. Il était basse extraction, et, pour n'avoir pas d'avancement sous l'Em- B4 il fallait être un traînard, un niais, un ignorant ou un lâche, rendant, il y a aussi des gens malheureux. Mon homme n'était a de tout cela; c'était le type des mauvais soudards, débauché, ''eur, fumeur, vantard, plein d'amoui*-propre* voulant primer tout, ne trouvant d'inférieurs, que dans la mauvaise compagnie

plaisant, racontant ses exploits à tous ceux qui ne savaient si une demi-lune est quelquefois entière, enfin un vrai chena- » comme il s'en est tant rencontré dans les armées, ne croyant Dieu ni au diable; bref, pour achever de vous le peindre, il ^i^a de vous dire ce qui m' arriva un jour que je Tavais ren- ^iré du côté de la Bastille. Nous allions l'un et l'autre auTalais- Nous cheminâmes par les boulevards. Au premier estaminet 8e trouva :

► — Permettez-moi, dit-il, d'entrer là un petit moment; j'ai un tant de tabac à y prendre et un verre d'eau-de-vie. ^ Il avala le petit verre d'eau-de-vie, et reprit en effet une pipe iargée et un peu de tabac à lui. Au second estaminet, comme il

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avait achevé de fumer son réstant de tabac, il recommença so antienne. Ce diable d'homme avait des restants de tabac dans tou les estaminets, qui lui servaient de relais pour ses pipes et pou son gosier. Il avait établi dans Paris ses lignes de communicatioi! Quand je lui ûs des représentations à ce sujet, il me répondit :

» — Depuis la mort de C autre, je passe ma vie à faire du gn^ sans eau.

» Je ne vous parlerai pas de ses moustaches grises, de ses vête ments caractéristiques, de son idiome et de ses tics, ce serait voc en entretenir jusqu'à demain. Je crois qu'il ne s'était jamais pdgn les cheveux qu'avec les cinq doigts de la main. J'ai toujours vu son col de chemise la môme teinte blonde. Eh bien, cet homnif là, ce chenapan, avait une assez belle figure, figure militaire, d grands traits, une expression de calme; mais j'ai toujours cru lir au fond de ses yeux verts de mer et tachetés de points orangé quelques-unes de ces aventures où il y a de la fange et du san;. Ses mains ressemblaient à des éclanches. Il était d'une taille médiocre, mais large des épaules et de la poitrine, un vrai corsaire. Par-dessus tout cela, il se disait un des vainqueurs de la fiastiUe.

» Cet homme rencontra une jeune fille assez folle pour s'amooracher de lui. C'était une grisette, mais un amour de feu. Blé avait nom Clarisse, et travaillait chez une fleuriste. Elle avait toat joli, la taille, les pieds, les cheveux, les mains, les formes, les manières. Sont teint était blanc, sa peau satinée. Ce n'est vraiment qu'à Paris que se trouvent ces espèces de produits et ces sortes de passions. Jamais je n'ai vu de contraste aussi tranché que l'opposition présentée par ce singulier couple. Clarisse était toujoars mignonne, propre et bien mise. Par amour-propre, le lieutenantcolonel lui donnait tout ce qu'elle lui demandait, et la pautre enfant lui demandait peu de choses : c'était la partie de spectacle, quelques robes, des bijoux. Jamais elle ne voulut être épousée, et, s'il la logea, s'il meubla son appartement, ce fut par vanité. Cette jeune fille était le dévouement môme. J'ai souvent pensé que ces pauvres créatures obéissent àje ne sais .quelle charitable misàOD en se donnant à ces hommes si rebutants, si rebutés, aux mauvû sujets. Il y a dans ces actes du cœur un phénomène qu'il sera intéressant d'analyser. Clarisse tomba malade, elle eut une fièvi

putride, à laquelle se mêlèrent de graves accidents, et le cerveau fut entrepris. Le lieutenant-colonel vint me chercher ; je trouvai Clarisse en danger de mort, et, prenant son protecteur à part, je lui Gs part de mes craintes.

» — H faut, lui dis-je, avoir une bonne garde-màlade au plus tôt; car cette nuit sera très-critique.

» En efifet, j'avais ordonné de mettre, à une certaine heure, des snapismes aux pieds, puis d'appliquer, une demi-heure après Vcffet du topique, de la glace sur la tête, et, lorsqu'elle serait fondue, de placer un cataplasme sur Testomac... Il y avait d'autres prescriptions dont je ne me souviens plus, i — Ohl me répondit-il, je ne me fierais point à une garde; elles dorment, elles font les cent coups, tourmentent les malades. Je veillerai moi-môme, et j'exécuterai vos ordonnances comme sic'était une consigne.

«A huit heures du matin, je revins, fort inquiet de Clarisse; nuds, en ouvrant la porte, je fus suffoqué par les nuages de fumée de tabac qui s'exhalèrent, et, au milieu de cette atmosphère bruineuse, je vis à peine, à la lueur de deux chandelles, mon homme fttmant sa pipe et achevant un énorme bol de punch. Non, je Q^oublierai jamais ce spectacle. Auprès de lui Clarisse râlait et se U)rdait; il la. regardait tranquillement. Il avait consciencieusement cliqué ses ^inapismes, la glace, les cataplasmes, mais aussi le iDisérable', en faisant son office de garde-malade, trouvant Clarisse admirablement belle dans l'agonie, avait sans doute voulu lui dire adieu; du moins le désordre du lit me fit comprendre les événements de la nuit... Je m'enfuis, saisi d'horreur : Clarisse BHHirait.

L'horrible vrai est toujours plus horrible encore!... dit le *olpteur.

11 y a de quoi frémir quand on songe aux malheurs, aux crimes ^ sont commis à l'armée, à la suite des batailles, quand la méchanceté de tant de caractères méchants peut se déployer imfonémentl... reprit une dame.

— Ohl dit un officier qui n'avait pas encore parlé de la soirée, ks scènes de la vie militaire pourraient fournir des milliers de dlrames. Pour ma part, je connais cent aventures plus curieuses

322 CONTES ET NOUVELLES

les unes que les autres; mais, en m'en tenant à ce qui m'est j sonnel, voici ce qui m'est arrivé...

Il se leva, se mit devant nous, au milieu de la cheminée, commença ainsi :

— C'était vers la fin d'octobre; mais non, ma foi, c'était 1 dans les premiers jours de novembre 1809; je fus détaché d corps d'armée qui revenait en France, pour aller dans les gor du Tyrol bavarois. En ce moment, nous avions à soumettre, pi le compte du roi de Bavière, notre allié, cette partie de ses Ét que l'Autriche avait réussi à révolutionner. Le générai Chaste s'avançait môme avec un ou deux régiments allemands, dans dessein d'appuyer les insurgés, qui étaient tous gens de la ca pagne. Cette petite expédition avait été confiée par Tempereu] un certain général d'infanterie nommé Rusca, qui se trouvait al« à Clagenfurth, à la tête d'une avant-garde d'environ quatre m hommes. Comme Rusca était sans artillerie, le maréchal Mamn avait donné l'ordre de lui envoyer une batterie, et je fus désig pour la commander. C'était pour la première fois, depuis ma pi motion au grade de lieutenant, que je me voyais, au milieu d'u brigade, le seul officier de mon corps, ayant à conduire d hommes qui n'obéissaient qu'à moi, et obligé de m'entendi comme chef d'une arme, avec un officier général.

» — C'est bon, me dis-je en moi-môme, il y a un commeQ< ment à tout, et c'est comme cela qu'on devient général.

M — Vous allez avec Rusca?... me dit mon capitaine. Prei garde à vous, c'est un malin singe, un vaurien fini. Son p grand plaisir est de mettre dedans tous ceux qui ont affaire à I Pour vous apprendre ce que c'est que ce chrétien-là, il suO peut-être de vous dire qu'il s'est amusé dernièrement à bapti du vin blanc avec de l'eau-de-vie, afin de renvoyer à l'emperc un aide de camp soûl comme une grive... Si vous vous compor de manière à éviter ses algarades, vous vous en ferez un enne mortel... Voilà le pèlerin... Ainsi attention!

)) — Eh bien, répliquai-je à mon capitaine, nous nous amu! rons; car il ne sera pas dit qu'un pousse-cailloux embêtera un o cier d'artillerie. Dans ce temps-là, voyez-vous, l'artillerie é1 quelque chose, parce que le corps avait fourni l'empereur., .

voilà donc parti, moi et mes canonniers, et nous gagnons Clagenfurth. J'arrive le soir; et, aussitôt que mes hommes sont gîtés, je me mets en grande. tenue et je me rends chez Rusca. Point de Rusca.

» — Où est le général? demandai-je à une manière d'aide de camp qui baragouinait un français mêlé d'italien.

» ~ Le zénéral est à la zouziété, dans un chercle, au café, à boire de la bière sour la piazza.

» Je regarde mon homme en face, et je m'aperçois qu'il n'est pas ivre comme ses incohérences me le faisaient supposer.

» — Vous êtes étonné?... reprit l'aide de camp. Ma, s'il est là de s bonne houre, c'est pour oune petite difficoulté qi^é Tzénéral il a oue avec les habitanli. Perché i son di oumor pauco contrariente les Tedesques. Ces chiens-là né se sont-ils pas avisés dé né piou andare boire de la bière ail chercle perché Tzénéral y était...

» En ce moment, nous fûmes interrompus par un roulement de tambour; après quoi, le crieur de la ville lut en fran^iais d'abord, pois en allemand et en italien, une proclamation de Rusca, en vertu de laquelle il était enjoint à tous les négociants et notables habitants de Clagenfurth d'aller comme par le passé, au cercle, pendant toutes 4es soirées, sous peine d'être taxés à une contribution extraordinaire.

» — Et comment la payeront-ils donc?... dit le colonel du 20", î^i se trouvait auprès de moi, car je m'étais avancé pour écouter; ^ serait la quatrième qu'il lèverait sur ces pauvres diables. Ce ^Oîpère-là est capable de les faire révolter, pour se donner le P^^r de mitrailler une sédition populaire.*.

Pourquoi n'allaient-ils plus au café , mon colonel ? lui demandai-je.

* Le colonel me regarda»

^ — Vous arrivez..»,. à ce que je vois, me répondit-il. Eh bien, le fait. Ce diable de Rusca ne s'amusait-il pas, le soir, à ^llutner sa pipe* au cercle, devant ces pauvres gens, avec les billets de florins qu'il leur arrachait le matin I... Il faut que ce encore un bien bon peuple, ces Allemands, pour qu'aucun ^^ux ne lui ait tiré un coup de pistolet... Heureusement, nous (sortirons demain; nous n'attendions que vous...

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)) — Il paraît, lui dis-je, que votre général n'est pas commode?...

)) — C'est un excellent militaire, répliqua-t-il, et il entend i>b^ ticulièrement la guerre que nous allons faire. Il a été médeà dans la partie de l'Italie qui avoisine les montagnes duTyroletO en connaît les routes, les sentiers, les habitants. Il est d'une bnvoure exemplaire ; mais c'est bien le plus malicieux animal qoe j'aie jamais connu. S'il ne brûle pas les paysans dans leurs villages, j il faudra qu'il soit dans ses bons jours. ]

)) Le colonel s'éloigna en voyant un officier venir à nons. Je fa assez embarrassé de ma personne en me trouvant seul. Je peiM qu'il n'était pas convenable que j'allasse voir Rusca au cerde;el, alors, je revins à l'aide de camp, qui était toujours resté immobile sur le seuil de la porte , occupé à fumer son cigare, ratais toujours rencontré son regard, quand je jetais par hasard lesyeiff sur lui en causant avec le colonel; et, quoique ce regard me parôt aussi railleur que perfide, je le priai d'annoncer à son général ma visite pour la fin de la soirée, objectant la nécessité dans laquelle j'étais de prendre quelque chose; car je n'avais rien mangé depœs le matin... mais un officier n'est pas aussi heureux que la muleio pape; en campagne, il n'a pas d'heures pour ses repas; il se nourrit comme il peut, et quelquefois pas du tout. Au moment oô j'allais retourner à mon logement, j'entendis une grande rumeur dans le faubourg par lequel j'étais entré. Je demandai à un soldai qui me parut en venir, la raison de ce tumulte, et il me dit que l'un de mes canonniers en était cause ; alors, je fus forcé de me rendre sur les lieux pour savoir ce qui se passait. Il y avait des attroupements composés de femmes principalement, qui paraissaient en colère, criaient et parlaient toutes ensemble; c'était comme dans une basse-cour, quand les poules se mettent à piailler. Au milieu du faubourg, je vis une grande et belle fille autour de laquelle on s'attroupait; quand elle m'aperçut, elle fendit la presse et vint à moi. Elle était furieuse, elle parlait avec une volubilité convulsive; elle avait des couleurs, les' bras nus, la gorge haletante, les cheveux en désordre, les yeux enflammés, la peau mate; elle gesticulait avec feu, elle était superbe; c'est uns des plus belles colères que j'aie vues dans ma vie. Là, je sus la cause de

Ue émeute. Mon fourrier était logé chez le pére de cette fille; et parait que, la trouvant à son goût, il avait voulu la cajoler, aïs qu'elle s'était brutalement défendue ; alors, mon diable de inonnier, un. Provençal, il se nommait Lobbé, c'était un petit Dmme, à cheveux noirs, bien frisés, qu'on avait appelé dans la wnpagnie la Perruque...; la Perruque donc, par vengeance, se lisait servir par le père et la mère de cette fille; et, comme il tait assis sur un fauteuil très-élevé, il avait mis chacun de ses •eds sur un escabeau de chaque côté de la table, et, pendant son q[Kis, il avait forcé la mère et* le père, qui était un homme à teveax blancs, de tourner les étoiles de ses éperons. Il dînait grarement, ayant à ses pieds les deux vieillards agenouillés, occupés i faire aller ses molettes. Cette fille, ne pouvant pas digérer cet ailroDt, essayait d'ameuter le quartier contre les Français. Lorsque ïm compris le sujet de ses plaintes, je vis en effet le fourrier assis comme un pacha, regardant les deux vieillards, bons Allemands, faisaient consciencieusement aller les éperons. Je n'oublierai pmais le geste de la fille quand, en entrant avec moi, elle me DMAtra ses parents. Elle avait les larmes aux yeux, et me dit d'un Mo de voix guttural en allemand :

/ (Voyez!...)

» — Allons donc, Lobbé, finissez I dis-je à mon canonnier. Que iâble, vous mériteriez d'être puni. Cela ne se fait pas... ■ Les deux vieillards continuaient toujours. » — Mais, mon lieutenant, me dit la Perruque, tenez, regardez- Ça ne les contrarie pas..., ça les amuse.

• ie faillis rire.

* En ce moment, un gros homme bourgeonné, la face rouge 1^ nez bulbeux, entra. A l'uniforme, je reconnus le générai »a.

» — Bien, bien, canonnier I... s'écria-t-il. Voilà dix florins t'encourager à établir la domination française sur ces nens-ià...

» Et il lui jeta des florins.

» — Il me semble, mon général, lui dis-je avec fermeté, quand (His sortîmes, que, si vous jn'avez entendu, la discipline militaire it compromise. Il m'est fort indifférent, si cela vous plaît, quQ'

316 CONTES ET NOUVELLES

mon fourrier fasse tourner ses molettes; mais, puisque ]e lui avaisj ordonné de cesser, et qu'il est sous mes ordres...

» — Ah! dit-il en m'interrompant , tu es sorti de cette école oi3 Ton raisonne?... Je vais Rapprendre à clocher avec les boiteux...

» — Quels sont vos ordres? lui demandai-je.

» — Viôns les prendre ce soir à huit heuresT...

» Et nous nous quittâmes.

» Ce commencement de relations ne promettait rien de bcrr: A huit heures, après avoir dîné, je me présentai chez le généc*-^ que je trouvai buvant et fumant en compagnie de son aide camp, du colonel et d'un Allemand qui paraissait être un personnage de Clagenfurth. Rusca me reçut civilement, mais il y avaf/ toujours une teinte d'ironie dans son discours. 11 m'invita fort courtoisement â boire et à fumer; je ne bus guère que deux vorres de punch et fumai trois cigares.

» — - Demain, nous partirons à sept heures, et devrons être en vue de Brixen dans la journée, il faut entamer ces gens-là vivement.

» Je me retirai.

)) Le lendemain, je crus m' éveiller à six heures, il était neuf heures passées. Rusca m'avait sans doute mis quelque drogue dans mon verre, et je fus au désespoir en apprenant qu'il s'était mis en bataille à six heures du matin, et qu'il avait trois heures 4c marche en avance. Mon hôte, comprenant que j'en voulais ^ Rusca, me proposa de me donner les moyens d'arriver à Brixei* avant lui. La tentativQ était audacieuse, car il fallait m'embarquef dans des chemins de traverse oii je pouvais rester; mais, jeune et. dépité comme je l'étais, je fis mon va-tout. Cependant, je ne voulut rien négliger : je communiquai mon entreprise à mes sous-ofr" ciers, qui crurent leur honneur aussi bien engagé que le miec^nous mêlâmes du vin à l'avoine de nos chevaux, et les bonsAll^" mands, apprenant que nous voulions jouer un tour au Rusca, noi^^ fournirent quatre guides chargés de nous préserver de tout m heur. Effectivement, Rusca nous trouva reposés et en bataille©*' avant de Brixen, l'attendant avec insouciance.

» — Comment, messieurs les b , vous êtes partis ava^^

nous?... dit le général. — Vous me payerez cela, lieutenaût--» ajouta-t-il en me regardant.

» — Mon général, lui dis-je, vous ne m'avez pas ordonné de TOUS accompagner; si vous vous en souvenez, votre ordre a été de regarder Brixen comme le point de notre ralliement.

» Il ne souffla pas mot ; mais je vis qu'il faudrait jouer serré avec ce vieux singe-là.

» Nous entrâmes en campagne au delà de Brixen; j'avoue que je n'avais jamais vu faire la guerre ainsi. Nous battions la campagne en visitant tous les villages, les chemins, les champs. Vous eussiez dit une chasse, les soldats rabattaient les paysans comme du gibier sur la principale route suivie par le général, et, quand il s'en trouvait en quantité suffisante, Rusca passait tous ces malheureux en revue, en leur ordonnant de tendre leur main gauche ; puis, au 98ul aspect de la paume de cette main, il faisait signe, remuant la tête, d'en séparer certains des autres, et il laissait le reste libre de retourner à leurs affaires; puis aussitôt, sans autre forme de procès, il fusillait ceux qu'il avait ainsi triés. La première fois que j'assistai à cette singulière enquête, je priai Rusca de m'expliquer ce mode de procéder. Alors, à quelques pas de l'endroit où nous étions, il aperçut dans un buisson je ne sais quels vestiges, et il le fit cerner. Le buisson fouillé, les soldats trouvèrent dans une espèce de trou deux hommes armés de carabines^ qui attendaient sans doute que nous fussions passés afm de tuer nos traînards. Avant de les faire fusiller, Rusca me montra leur main gauche. i>aQs ce pays, les chasseurs ont l'habitude de verser la poudre nécessaire pour la charge de leur carabine dans le creux de leur inain, et la poudre y laisse une empreinte assez difficile à distinguer, mais que l'œil de Rusca savait y voir avec une grande dextérité. Dès l'enfance, il avait observé ce singulier diagnostic et il loi

suffisait de voir les mains des paysans pour deviner s'ils avaient i^cemment fait le coup de fusil. Le second jour, nous rencontrâmes ^ vieillard, septuagénaire au moins, perché sur un arbre et occupé ^ l*émonder. Rusca le fit descendre et lui examina la main gauche;

malheur, il crut y apercevoir le signe fatal, et, quoique le pauvre homme parût bien innocent, il ordonna de l'attacher à l'af-

d'un canon. Ce malheureux fut obligé de suivre, et nous allions

petit trot. De temps en temps, il gémissait; les cordes lui ^^flaient les mains; il se trouva bientôt dans un état pitoyable; ses

CONTES ET NOUVELLES

pieds saignaient; il avait perdu ses sabots, et j^ai vu tomber de grosses larmes de sang de ses yeux. Nos çanonniers, qui avaiot commencé par rire, en eurent compassion, et vraiment il y mit de quoi, à voir ce vieillard en cheveux blancs, tratné pendant ks dernières lieues comme un cheval mort. On finit par le jeter sar le canon, et, comme il ne pouvait pas parler, il remercia les soldais par un regard à tirer les larmes. Le soir, lorsque nous bivaquàmes, je demandai à Rusca ses ordres relativement à ce vieillard. » — Fusillez-le! me dit-il.

)) — Mon général, répondis-je, vous êtes le maître de sa vie; mais, si je commande à mes çanonniers de tuer cet homme, ilsiM diront que ce n'est pas leur métier...

)) — C'est bon I répliqua-t-il en m'interrompant. Gardez-le juiqu'à demain matin, et nous verrons...

» — Je ne me refuserai pas à le garder, dis-je ; mais je ne vem pas en répondre.

)) Et je sortis de la maison où était Rusca, sans entendre sa réplique ; mais je sus plus tard qu'il m'avait cruellement menacé...

En ce moment, je partis, malgré tout l'intérêt que promettait ce début. La pendule marquait minuit et demi. J'étais près de Saint-Germain des Prés et je demeure à l'Observatoire. Un jour, j'aurai la suite de Rusca. Le nom me fait pressentir quelque drame; car je partage, relativement aux noms, la superstition de M. Gautier Shandy. Je n'aimerais certes pas une demoiselle q'i s'appellerait Pétronille ou Sacountala, fût-elle jolie...

— Ma femme se nomme Rose-Vertu, me dit rollicier de l'IlD*' versité, qui faisait route avec moi.

— Je le crois bien!... répliquai-je : mademoiselle Marsanoiû Ilippolyte... Et vous, monsieur? lui demandai-je.

— Moi?... Sébastien.

C'est un martyr... Et vous êtes sans doute très-heureux^^ ménage ?

— Mais oui.

Nous étions arrivés.

Ce fragment de conversation est sincère et véritable. Je puis affirmer que, sauf de légères inexactitudes, bien pardonnables, et qui n'ont adultéré ni le sens ni la pensée, tout ceci a été dit par

ÉCHANTILLON DE CAUSERIE FRANÇAISE. m

3S hommes d*un haut mérite. N'est-ce pas un problème inté- »saDt à résoudre pour Tart en lui-môme, que de savoir si la ature, textuellement copiée, est belle en elle-même? Nous avons ms été fortement émus, un lecteur le sera-t-il? Nous allons >îr, à l'Exposition, les décors des peintres, et nous ne faisons Inattention à des créatures qui fourmillent dans les rues de iris, bien autrement poétiques, belles de misère, belles d'expres- OD, sublimes créations, mais en guenilles... Aujourd'hui, nous Ssitons entre rid'éalisation et la traduction littérale des faits, des >mmes, des événements.

Choisissez.

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