‹ Œuvres complètes. Éd définitiveChapitre 56 sur 88 · PAR LES GANTS · texte numérisé non relu

PAR LES GANTS

(historique)

lendemain du bal donné par la marquise de C..., nous nous 'ions réunis en petit comité dans le salon de la spirituelle -^se de S... Plusieurs jeunes gens et quelques jeunes femmes 'Ht venus s'informer de la santé de la comtesse, qui n*avait

paru à cette brillante soirée, ^entretien était peu animé; on se sentait encore des fatigues la nuit. Une phrase banale, jetée au hasard pour interrompre ^ence monotone, amena la piquante conversation que je vais

rapporter.

^La baronne, de Sp... est arrivée dô Suéde, dit une dame; ^ m'a rapporté une paire de gants qui sont bien ce quUl y a de s frais et de plus commode tout à la fois.

propos de gants, dit une autre dame, n'est-il pas étonnant par un temps aussi maussade, par un hiver si rigoureux, les nés gens ne portent que des couleurs claires? Cest une rerque que j'ai faite depuis quelques jours. — Eh quoi! ma chère Émilie, dit la maltresse de la maison, is n'en devinez pas le motif? demandez-le à notre jeune lieute-

ESSAIS ANALYTIQUES

nant; il vous dira : « C'est qu^ïh veut mettre à profit les gants qui ont servi aux soirées de la veille. »

— Madame a raison I s'écrièrent tous les hommes. La comtesse continua. '

— On nous a donné les mœurs et le caractère des individus par les traits de la figure ou la manière de mettre sa cravate; ce serait une étu(fe curieuse que celle du caractère et des actions par l'inspection des gants, le lendemain d'un bal où d'un routî

Aussitôt, de vives instances furent adressées à la belle comtesse. Elle fut priée d'essayer elle-même cette étude. Nous assurâmes tous que nous avions, ^en effet, les gants dont nous nous étions servis la veille.

— Eh bien, reprit la comtesse, je ne vous promets pas des nuances aussi variées, des portraits aussi délicats que ceux de Lavater; mais...

— Ils seront du moins plus indulgents.

— Ne vous y fiez pas, colonel; je serai sévère, je vous le promets. Et tenez, commençons par vous. Voyons vos gants.

— Les voici, dit le colonel en avançant les mains.

— Le colonel les^ beaucoup ménagés, dit une jeune personne, ils ne sont nullement salis.

— Est-ce un reproche de ne pas vous avoir fait danser, ma jolie cousine? A mon âge, à trente-cinq ans, on ne danse plus.

— Soit, interrompit la comtesse, mais on joue.

— Comment, vous pourriez croire que j'ai préféré...?

— Colonel, ne vous défendez pas, ce n'est pas moi qui accuse, ce sont vos gants froissés, chiffonnés tous les deux, quand l'adversaire de votre teneur tournait le roi ou faisait la vole. Vous avez beaucoup perdu, colonel. Voyez, un morceau a été emporté àvotre gant gauche.

— Mais, comtesse, ils étaient trop étroits.

— L'excuse serait bonne si vous n'aviez pas la main droite plus forte.

— Je suis battu, dit le colonel.

— Pour moi, madame, dit le jeune Charles de M..., fils d'un pair de France, élève en droit, et élève de première année, je ne crains pas vos reproches...

ÉTUDE DE MÛBURS PAR LES GANTS. 439 Il présentait ses mains.

l^s gants, en dessus, ne portaient que l'empreinte de la tigue, mais l'intérieur était taché de sueur en plusieurs enoits; quelques-uns des doigts étaient gfrhgh, comme disaient les .mes.

— Vous avez beaucoup dansé, dit la comtesse, c'est très-bien!... lis trop souvent avec la même personne.

Madame..., dit Charles, rougissant et balbutiant, qui vous le

t croire?

Cette couleur tourterelle qui se mêle aux doigts de la main

:>ite, et ne reparaît plus sur le gant gauche... Charles de M... rougit davantage encore; la rougeur se commu- I lia à la jolie cousine du colonel, qui se hâta de cacher ses 3ô.ns sous les plis de son écharpe.

EIn ce moment, le comte de S... entra dans le salon avec deV..., jeune poëte de la nouvelle école. Le comte de S... a belle figure et de l'esprit. Il aime beaucoup sa femme..., mais est d'un caractère très-léger.

On instruisit les nouveaux venus du sujet de la conversation. L.e comte de S... s'approcha aussitôt.

— Ne me direz-vous pas aussi mes péchés, habile prophétesse? La comtesse prit ses mains, les examina longtemps attentivement, et peu à peu le sourire disparut de ses lèvres.

— Vous n'avez pas joué, dit-elle.

— Cela est vrai.

— Vous n'avez pas dansé.

— Cela est vrai.

— Vous avez cau3é... longtemps.

— Cela est vrai...

— Avec une femme.

— Cela est... Mais, belle sorcière, ceci est une véritable conéssion.

— Une confession, comte? non certes, car vous n'avouez plus, t, moi, j'accuse.

— Alors, c'est à vous de prouver.

— La preuve n'est que trop facile. Voyez ce cercle noir qui en- >ure le doigt de votre gant gauche... Vous avez joué avec la cas-

ESSAIS ANALYTIQUES

solette de la duchesse... Je pourrais la nommer; mais je dois vcm taire. Tandis que votre main droite pressait la sienne...

— Mais mon gant droit?

— Votre gant droit a été foulé aux pieds, sans doute penda^ que vous pressiez cette main qu^on vous abandonnait. Voyez , dessus en a conservé les marques.

— Pourquoi l'accuser? dit M. de V... Il aura sali son gant « reconduisant sa sœur à sa voiture.

— Ohl ce n'était pas lui, dit le jeune lieutenant. Ce mot échappé, il eût voulu le retenir.

Ici, il y eut un silence de quelques instants, qui devenait emt»^ rassant pour tout le monde. Enfin le comte le rompit.

— J'avoue mes torts, dit-il, mais je jure...

— Ne jure pas, mon ami, reprit la comtesse avec un soiirrj charmant; je connais ton amour, et... faisons la paix. — Quant vous, monsieur, continua-t-eile en se tournant vers le jeune offi cier, je n'ai pas besoin de voir vos gants. Il parait que le camp de Lunéville et les bals du duc de Chartres ne vous ont pas faif oublier une passion qui n'est point partagée!

Le lieutenant allait répondre..., mais il se contint par respect pour le frère de celle qu'il aimait. Toutefois, un sourire d'incrédulité effleura ses lèvres.

— A vous, monsieur de V...

C'était le jeune poëte romantique.

— Oh! M. de V... ne danse pas, dit une dame. Il est attaqué d'une gastrite.

— Vous verrez qu'il y aura encore quelque causerie sentimentale.

— Bon Dieu! s'écrie la comtesse en regardant les gants du poëte : la gastrite exige-t-elle qu'on mange tant de bonbons, qu'on prenne tant de glaces, de punch...?

— Mais, madame...

— Mais, monsieur, voyez les doigts de votre gant droit. Croironsnous que ce sont les gants de ces dames qui ont sali ce corps jaune qui couvrait votre main, imprégné cette peau d'une liqueur jaune, et laissé ces taches vertes, ces taches jaunes, qui sentent la vanille et la pistache?

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