‹ Œuvres complètes. Éd définitiveChapitre 57 sur 88 · EXORDE · texte numérisé non relu

EXORDE

— - Si j'étais peintre, disait un personnage politique, et qu'un Oateur d*aiiégories vînt me demander de lui pourtraire (vieux yle) la France, je lui ferais une belle vieille femme, in articula ortii. La moribonde serait entre un vieil oncle, figure de minisqui lui soutiendrait mal la tête, attendu qu'il n'en aurait pas habitude, et un neveu, Timage de ces hommes qui sont, pendant ^te leur vie, des jeunes gens qui promettent. Ce dernier serait ^ debout, grave, bien grave, vêtu de noir, ayant des gants jaunes ^ Une figure allongée. Ce doctrinaire serait censé prononcer len- ^nt des phrases opiacées, il discuterait admirablement bien ir la nature du mal, sans vouloir administrer un élixir que lui 'Qdrait quelque jeune chirurgien. Une femme bien sèche, bien ^he, bien dure, essayerait de divertir la malade en l'entretenant Q la vie étemelle. Dans un coin, une petite fille s'ennuierait à la et, dans un autre, un vieil officier se mordrait les pouces, "^is on verrait un usurier apportant son compte, et un artiste '^Dant demander le prix d'une tête de saint Louis, peinte à l'huile, •a mourante aurait sur le pied de son lit toutes les dents qu'on ni aurait arrachées, toutes ses nippes déchirées. Ce serait un

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cadavre invoquant la vie, une Anglaise expirant de consompt 3 dorsale.

Mais mériterions-nous donc cette plaisanterie humoristi(|i^^; Examinons. Les morts de la République, les mourants de TEmpii^, les squelettes de la Restauration voltigent parmi oous, les mus comme des épouvantails politiques, les autres comme des drapeaux mutilés qu'on suspend dans les temples, et les derniers restent sous verre, comme des curiosités d'histoire naturelle.

C'est autour de ces fantômes vivants que s'agite une population née d'hier, et, semblable à Tessaim d'Aristée, mise au monde par one mourante, la Liberté de la Charte. La jeunesse représente en ce moment tout ce qui sera devant tout ce qui fut. En attendant raveoir, nous vivons pressés par un conflit de modes, de mœurs, d'idées; et, malgré les différences qui les distinguent, ces traits ne nous donnent aucune physionomie. La France porte un habit d'arlequin, où chacun, ne regardant que sa couleur, la croit dominante. De l'étrange amalgame formé par les superstitions de 1789, par les habitudes républicaines, par la fanfaropnade impériale et par le stabilisme constitutionnel, il résulte une société où la vie et la mort, les intérêts nouveaux et les intérêts anciens s'embrassent à toute heures luttent sans cesse; où, chaque matin, une dernière idée du dernier siècle scintille et périt emportée par le flot de je ne sais quelle philosophie, prétendue nouvelle, mais certainement la plus triste (lu monde. Avec une douairière meurt la grâce affectueuse des anciennes conversations; avec un vieil émigré s'enterre la galanterie musquée du régne de Louis \V; avec un républicain succombe le désintéressement de ce temps devenu si vite l'antiquité pour nous; avec un colonel d'Austerlitz disparaissent la fatuité soldatesque et l'accent traditionnel qui donnaient tant de puissance à ce mot : Pékin! Avons-nous, par une sorte d'expérience nationale, mis à profit les enseignements de ces diverses éducations?... Je ne le crois pas. Nous avons prodigieusement perdu comme physionomie. Rien n'est moins vivant que la jeunesse actuelle : elle ressemble à un malade qui sort des mains du docteur Broussais. Le siècle est comme une femme enceinte qui n'accoucherait jamais. Plus instruites qu'autrefois, les Françaises sont moins aimables. Dans quel salon rencontrer une de ces conversations qui, jadb,

rent nommer Paris la capitale de la parole? La politesse existe à sine : elle ressemble à œs traités de Cicéron dont il ne reste que ! titre; et, dans plus d'un salon d'aujourd'hui, l'homme médiocre ni n'ose paraître à la tribune, essaye de se faire une tribune d'un lion : il y domine par le bruit et prend le silence de la fatigue )UT une marque de succès.

Lf'Europe prétend que les Russes sont nos héritiers en fait de ilitesse... Serions-nous donc morts? Je ne sais, mais nous sommes us vêtus de noir comme des gens qui portent le deuil de quelque lose... Nous réfléchissons beaucoup. On rencontre une foule de itionalistes, de kantistes, de méthodistes, de doctrinaires, qui font » folies gravement et dont la sagesse est folle. Ils tâchent de dbàtir, avec force mots nouveaux, des systèmes anciens. Us sèment es graines sans germes, des expressions qui ne répondent à rien, aucune idée. Ils n'ont pas même le courage de laisser ces vieilles laisanteries métaphysiques, et de créer, en philosophie, une anajae basée sur des faits. Us ont, depuis Cabanis et Bichat, fait lobir à la connaissance de Thomme une restauration rétrograde. Ib essayent même de pervertir notre caractère national en nous fatiguant à penser à vide. Si vous mettez un grain de sel dans le dnoours, ils disent que la gabelle est supprimée, qu'on ne doit fins rire de certaines choses, et que vous êtes immoral. Ce sont les Tbomas Diafoirus de la constitutionnalité, espèces de sots qui se bot graves, faute de mieux, et qui entendent la profondeur comme ce marquis occupé à cracher dans un puits pour y étudier ses ionds. Du reste, gens instruits, croyant savoir leur langue, parce V^'ils font des fautes de français ; maîtres en fait de poésie, parce qu'ils ont le pouvoir de briser des césures et d'enjamber par-dessus ie naturel, comme ils enjambent d'un vers à l'autre. Si vous leur fViez de la France,... ils vous diront qu'il s'agit du sort de tout h globe. Aussi, la Seine déborde-t-elle, ils vous entretiennent de rOhio ou du Susquehannah. Que le pain soit cher à Paris, ils vous notent les récoltes que le maïs nous donnera en 1840. Ils s'élèmi A haut, qu'ils ne voient plus rien, et, perchés sur les hausurs de leur métaphysique, il leur arrive souvent de trouver Thofzon à dix pas d'eux. En politique, leur innocent charlatanisme josiste à prévoir le présent, comme si c'était l'avenir. Puis, gour-

mes dans leurs idées, ils prétendent influer sur le siècle, parce qu'ils possèdent un troupeau de niais qui, depuis dix ans, se cotise pour les comprendre, comme autrefois les financiers se réunissaient pour deviner les logogriphes du Mercure. Encore un peu, ib feraient de la France entière un collège où l'on s'endoctrinerait la | uns les autres quotidiennement jusqu'à <;e que sommeil s'ensoiiit! ] Serait-ce donc là, bone Deus, notre vie et notre avenir?...

A la France il appartenait d'élever une postérité à ces homnies qui ne dédaignaient pas de mettre des livres dans un bon mot, tandis qu'aujourd'hui c'est à peine si l'on trouve un bon mot àm un livre; à ces hommes qui n'étaient occupés qu'à cacher la profondeur sous une légèreté gracieuse. Molière, la Bruyère, Raklais. Voltaire, Diderot, Montesquieu ont pensé parfois; oat4b jamais trahi le caractère national?

Si la conséquence de l'espèce de protestantisme mcH^l et politique dont la jeunesse s'engoue est la conquête de nos libertés» elle nous coûtera trop cher ; car nous pouvons perdre notre e^rit. notre goût, le sentiment des arts, et faire de la France un temple nu, sans musique et sans tableaux. Ne saurionsrnous donc 000battre en riant comme jadis? Nos pères, qui périrent sur l'écte- \ faud pour nous, y allèrent en plaisantant. Il se dépensait aloR plus de courage en deux minutes quïl ne s'en consomme aujourd'hui en deux sessions; alors, on signait une pensée de tout le sang que contiennent les veines de l'homme, et, aujourd'hui, les écrivains s'effarouchent de signer leur nom au bas d'un article — Incertains de leur avenir, les prisonniers du 8 thermidor chantaient et la génération actuelle, à peu près certaine de mourir au lit,esL Dieu me pardonne! hypocondriaque.

Mais un peuple aurait la jaunisse à bien moins. Ces gens grave: — = et si hauts sur cravate, pour nous servir d'une expression créé^* par un jeune poëte de la plus haute espérance, ont bien pensé tant d'étude n'allait pas sans un peu de récréation. Alors, ils 01»^ ' entrepris de réjouir le siècle à leur manière. Chaque matin, préparateur de médecines littéraires arrive, et, présentant qu#^ lourde horreur, s'écrie :

— Lisez, lisez; le livre est bénin, bénin. i

Semblables aux Chinois, qui, partis du beau idéal peut-éut?- I

sont parvenus aux magots et aux chimères, nos hommes d'esprit ae sont mis à considérer le crapaud dans toutes ses formes et sous tous ses aspects. Entre le vrai classique et le vrai romantique, il semble qu'il n'y ait pas de milieu. Ce sont ou les paillettes du .vieux Zéphyre de TOpéra, ou la boue de Paris. Mais la liberté absolue de l'imagination en produit le marasme. Shakspeare, au m* siècle, aurait tracé des règles; il aurait béni le ciel, en trouvant certains principes tout établis. Molière lui eût appris la difTéreace qui existe entre le grotesque et le comique : Fun est une * impuissance, et Tautre est la marque distinctive du génie; car il . y a cent mille fois plus de talent dans un conte à rire que dans toales les méditations, les odes et les trilogies cadavéreuses avec Jcsqnriles on pritend régaler nos esprits. Aussi faut-il louer sans «Mrietkm la Camargo de M. de Musset et Clara Gazul d^ M. Méri- Biée, parce que ces deux écrivains ont du nalwel, et qu'ils accusent un fait sans emphase. Le laurier appartiendra toujours aux poëtes dont la lyre aura plusieurs cordes. Nous déclarons ici que nous entendons faire le procès à personne. Le romantisme (puisque ce mot absurde est destiné à exprimer la révolution littéraire) M un excellent système, car il consacre la liberté; mais nous déclarons aus^ quUl se prépare une réaction, parce que les compositions où, grâce à la terreur, on obtient si facilement de la poé- ^ et de rintérêt, n'amusent personne; parce que le rire est besoin en France, et que le public demande à sortir des catacombes où le mènent, de cadavre en cadavre, peintres, poëtes et PïX^teurs.

théorie du laid, du grotesque et de Thorrible, le méthodisme de nos prophètes à froid, la gravité de ces littérateurs qui se croient talent, parce qu'ils ont réimprimé des chroniques dont les ''^^ sont séparées par des noms d'hommes, doivent nécessaire- ™^*^t nous conduire à l'hypocrisie anglaise, à chercher l'originalité daii^ le silence, à nous habiller chez le même tailleur, à nous '^^^ un devoir de la plus simple niaiserie, à prendre TafTectation P®**ï* le bon goût, à ne danser avec une femme qu'après lui avoir ^ Présenté, à mettre enfin le plaisir au cercueil.

R^ence et le règne de la du Barry ne sont certes pas regret- ^les; mais encore quelques années de jésuitisme constitutionnel

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et de conspiration en faveur de la tartuferie, et nous y arriverions malgré nous. M. Scribe n'est déjà que Crébillon fils dramatisé.

C'est un phénomène bien curieux à observer que la marçfae de nos mœurs.

Depuis le régne de Louis XVI, nous n'avons pas pu créer ea France une société qui offrît, en quelque sorte, le type de ce que devrait être un peuple élégant et poli. Tantôt la populace domine, elle apporte des mœurs grossières, mais elle nous dote de ses vertus : Ténergie, 1& désintéressément, la franchise, la sobriété, Tesprit de famille; tantôt, jetés sous Pinfluence militaire, enfants du sabre et façonnés à la mort, nous ne pensons qu'à l'iftstabilité de la vie; alors, hommes et femmes, nous allons bnisrqueraent au fait. C'est la Régence sans Tesprit. La Restauration arrive, et cette jeune femme est vieille; cette chaste Suzanne » quatre cents ans. Alors, l'égolsme triomphe, comme autour du lit. d'un malade riche, et chacun pense à soi. La conscience politique disparaît. H est tel discours sublime qui n'a pas remué un seal de ces cœurs métalliques qui ont siégé sur les banquettes du palais Bourbon. Les lois, les écrits, les mœurs puent l'argeoU Voulez-vous être receveur des domaines? — de Targent. Vouletvous faire un journal? — de Targent. Êtes-vous le'.Mirabeau futur de la liberté légale? — de Targent. La puissance argent nous mène à la plus triste des aristocraties, celle du coffre-fort. Pourquoi n'} a-t-il pas une place marquée pour un écu de cent sous à la chambre héréditaire, de môme qu'à Londres certain ballot delaiflc sert de fauteuil au président du parlement?

— Ah! ah! n'est pas Matthéo qui veut!... enteodionsnaous dire en riant dans un salon.

Mais ce rire était un passe-port pour la pensée.

Il serait cependant bien temps qu'un poète comique vint les choses en place, et coordonner le langage de la tour de Babel que nous parlons depuis quinze ans. Les hommes qui s'intéressent à la patrie et à la figure qu'elle fait au dehors, devraient se réunir et soutenir le petit nombre de ceux qui essayent de restaurer récole du rire, de réchauffer la gaieté française, de ceux qui ont le courage de plaider pour cette vivacité gauloise qui n'a empêché ni les Pensées de Pascal, ni VEsprit des lois, ni VÉmiU^ ni la Révolo-

1 d^apparaître. Or« notre grand défaut aujourd'hui est de n'être imi à fait Anglais, ni tout à*fait Allemands, ni tout à fait Itais, ni tout à fait Russes, et de n'être plus Français. Nous n'avons i de mœurs, si, par ce mot, il faut entendre des habitudes parilières à un peuple, une physionomie de nation. Nous tenons ( habits de la Révolution, nos bottes de TEmpire, nos voitures TAngleterre, notre cuisine de la Restauration. Tout est fait et t reste à faire. Notre révolution physique, morale, intellectuelle, ^ntifique, a traversé l'Océan et ne nous est pas revenue. Semblés à des enfants qu'on a mis dans un magasin de jouets, nous ins tout pris, tout essayé, tout laissé : acquérant tout, pour tout dre.

ivm vivons-nous comme au milieu des débris d'un tremblent de terre. Il y a de vieux meubles qui surnagent et qu'on pecte; on rencontre çà et là de vieilles étiquettes et des tiroirs es. La mode est indécise. Les galbes donnés par l'école de ni sont brisés par les formes gothiques qui surgissent de toutes ns. Est-ce le lever ou le coucher du soleil? Sont-ce les linceuls m mort ou les langes d'un nouveau-né? L'an 1830 est-il un vieil- 4 ou un adolescent? Irons-nous mieux avec deux peintures, deux tiratures, deux politiques?... Ohl que M. Cousin a raison avec n dualisme! car, depuis les bœufs de la charrue jusqu'aux deux tambres, tout va par deux. Le corps social est peut-être comme corps humain, qui a deux pieds, deux mains, deux oreilles et «a yeux?...

Mais où allons-nous?... Cette question, le faubourg Saint-Ger- ÛD se la fait, et il sait où il veut aller ; le Marais la répète, et ne sait pas où il va; le quartier d'Antin, le Palais-Royal et la inque demandent : a Où allons-nous? » parce qu'ils voudraient 08 mener.

Ce malaise, faute d'amusement, cette maladie de rate comifinée a cértainement une cause. Nos théâtres sont tristes, parce 'ils sont esclaves de la censure, et nos livres sont tristes, bien ils en soient affranchis. Un philosophe serait fort embarrassé tre ces deux résultats; mais, nous qui n'avons pas assez de mi pour être graves, et qui, nourris de principes pantagruéli- 96, n&regardons pas trop d'où vient le sel, pourvu que le jambon XX. 29

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soit salé et le vin frais, nous nous hasarderons a écrire la célèbre inscription romaine sous ce bon Panurge qui dort, et que jusqu'à présent Molière, Lesage, Beaumarçhais, Courier, avaient entreleatm. gai, vivant, bien portant, et que le kantisme cherche à tuer. 11 s'agit de livrer bataille à toutes les sottises qui débordent. Lescoin.pagnons du gai savoir aidant, qui sait si la dive bouteille ne trioDcmphera pas du cercueil?

Le combat durera longtemps, car les ennemis sont nombreu:»^. Ils ont de terribles alliés. En effet, à toutes les époques, il a existé de par le monde une masse de sots qui se sont mis autour d'un < idée, comme des passants qu'un homme d'esprit attroupe au poiml Neuf en feignant de voir quelque chose dans la rivière. C'est aiasâ que la bulle Unigenitus, les économistes et la dispute musicale ors.t été des centres d'attraction du temps de Louis XIV, de Louis et de Louis XVI; c'est ainsi qu'en 1590 le grand mot de ralliemeot de toutes les intelligences secondaires, pour exprimer les causes premières, était : u C'est la religion; » en 1690, les sots disaient. : « C'est la philosophie; » en 1816, on résolvait tout par : « la Révolution; » aujourd'hui, le pivbt autour duquel tournent )«?^ niais, c'est la Doctrine. Ils passent leur vie à définir, c'est-à-dir^ ^ expliquer ce qui est, ridicule que le très-spirituel Henry Monm^^ a si bien saisi dans sa caricature des gobe-mouches.

— Otez l'homme de la société, vous l'isolez! dit l'un d'eux.

— C'est juste, répondent les autres.

Cette caricature est l'expression de quelques journalistes, leurs abonnés et de tous ces hommes moraux et funèbres q«-*^ bientôt retrancheront du discours les syllabes déshonnétes, comn^^ ils ont amené ce vicomte qui porte un grand nom "à rallonger l robes des danseuses. I

M'est avis que nous devrions cependant les écouter de temps eo 1 temps pour ne pas les décourager; car il faut les laisser au miliei/ J.^ de Paris, comme une excellente matière à rire. En effet, de quoi | , ririons-nous?... Sous Louis XIV, on a ri des médecins et des marquis; sous la Régence, on a ri de la morale; sous Louis XV, on a ri de la religion; la Révolution s'est moquée des rois; la Restau- I' ration commence à se moquer des guerriers,.. Il ne nous resté 1^ vraiment que le peuple et ses faux tribuns, ces marchands d'idées l'^

creuses, ces accapareurs d'outrés philosophiques pleines de vent^ ' ces frères Gain de la liberté, qui veulent importer les mœurs de FAngleterre à Paris. Voilà quinze ans qu'il nous parlent de la gravité du moment, de la gravité des circonstances, de la gravité publique, de la gravité particulière, et ils ne bougent pas; mais on peut devenir libre sans faire toutes ces singeries-là!... Et, après tout, des faces de carême inspireraient du courage à un ministère ultrà.

Les trafiquants de morale et les gouvernements à bon marché taent les arts et assombrissent les mœurs. Or, comme le système démocratique le plus parfait ne donnera jamais mille écus à trente millions d'hommes, parce qu'on trouvera fort difficilement quatrevingt-dix milliards de rente sur le sol, même avec Yindustrie attir€Myante et combinée, distribuée en séties passionnées, de M. Charles Fourier, une nation doit, comme un homme, tâcher de donner à sa tie du ton et de la couleur, de la durée et des sensations, c'est-à- -dire avoir des mœurs agréables, des fêtes, des plaisirs qui lui soient propres, et surtout elle ne doit jamais abdiquer le sentilaeiit des arts. Sont-ce des banquiers comme les nôtres qui dépen- •BTont quatre millions pour faire bâtir l'église de Possagnano, ou qui voudront placer leurs capitaux en fresques, en sculptures?... Us croient les arts florissants parce qu^ils achètent des tableaux de genre. Aussi, par une admirable métamorphose, le génie devient Oudin» Eugène Devérîa, Charlet... Nous aurons des chefs-d'œuvre d© deux pieds sur quatre ou de quatre pieds sur deux, la sculpture ï&rira une seconde fois, Poussin mendiera encore, et Reicha mourra sans être entendu... Soit, mais au moins restons spirituels, et, si nous devons tant perdre, conservons ce qui nous a jusqu'à présent distingués en Edrope. Ne devenons pas aussi ennuyeux et ennuyés que des Anglais combinant un suicide. Paris serait asphyxié par des mœurs au charbon de terre.

Mais, sans vouloir faire de la France le cabaret de l'Europe, une 90clave ou une prostituée, on peut lui demander de tâcher de reprendre le sceptre avec lequel elle a si longtemps donné dés lois aux arts, aux littératures, à la vie élégante, aux nKodes, à la eonversation, à la politesse et au goût. Dans ce momîent-ci^ tous nos jours ressemblent à des dimanches anglais amféricains. Une

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femme exciterait du scandale si, au bal, elle ne marchait pas comme une ombre échappée des limbes; si elle se livrait à la gaieté de la danse, ou si elle exprimait un sentiment quelconque par un simple jeté battu.

— Est-elle folle? dirait-on. Que lui passe-t-il par la tête? Màs elle est, ma chère, de la dernière indécence I ^

L'hypocrisie est, chez une nation, le dernier degré du \ice. C'est donc faire acte de citoyen que de s'opposer à cette tartuferie sous laquelle on couvre des débordements; car il est difficile de faire croire, même à un homme grave, que personne ne perd au jeu , et que ce sont les doctrinaires qui payent le cabriolet d^Herbault et de Delisle. 11 règne donc bien certainement une maladie morale.

Aussi , nous nous proposons de rechercher si la triste situation de nos mœurs présentes, si l'absence de toute vérité, de toute passion, de toute franchise, vient de la cour, de notre mode de gouvernement, de l'esprit de famille, et de la bourgeoisie, et où seraient alors les moyens de remédier à l'ennui public.

Si cette société funéraire, si ces mœurs de catafalque sont produites par l'incertitude de nos usages, de nos modes et de nos opinions.

Si les restes de tant de révolutions, si le fumier humain qui pèse sur nos salons serait un obstacle à la renaissance de la gaieté. Ou si les systèmes de littérature, de peinture, de philosophie, et si les craintes ridicules du pouvoir, en fait de théâtre et de drame, n'influeraient pas sur nos plaisirs.

Nous serons conduit ainsi à analyser et à observer la politesse et la conversation actuelles, les modes, les habillements, les usages, et à rechercher si véritablement notre esprit nationa/, notre beau caractère gaulois, est contraire aux formes nouvelles de notre gouvernement.

Dire la vérité à tous et ne flatter personne est le plus triste 4^ tous les apostolats; car la satire n'est victorieuse que quand ell^ fait rire la victime elle-même : or, qui a jamais consenti à se re^ , connaître ridicule et à se corriger? i

Malgré les dangers de cette mission volontaire, et au risque de j voir la gaieté baptisée du nom de méchanceté, nous essayerons

dé passer en revue, dans un second articles tous les niais du temps présent. Cette histoire naturelle toute neuve, cette nomenclature de statistique servira de point de départ aux observations que nous annonçons; et, après avoir, en quelque sorte, classé les figures, le lecteur les reconnaîtra plus facilement, quand, dans nos recherches morales, nous les mettrons en scène.

Février 1830.

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