‹ Œuvres complètes. Éd définitiveChapitre 63 sur 88 · LE MANGECIR RT LE GLOUTON · texte numérisé non relu

LE MANGECIR RT LE GLOUTON

L-.CS dispositions gastronomiques sont subordonnées aux qualités phx siques et morales des hommes : toujours aussi, riuflucnce combiciée de ces deux principes qui, selon les cas, se modifient mutuel lement ou s'imprimjnt une plus grande activité, détermine la caL^Tîgorie dans laquelle on doit placer le sujet. S'il y a quelques êtres mixtes, espèces d'eunuques ou d'hermaphrodites eu gastronomie, qui appartiennent à toutes les catégories sans appartenir à ai^oune; c'est la médioc/ité du genre. Nous ne nous occuperons pas de cet être si commun, mais si méprisable. Le plus bel apanage de I* homme est d'être lui, d'avoir un caractère distinctif.

sujet sans contredit le moins estimable de la gastronomie, cfesL le glouton; il mange..., il mange encore..., il mange toujours..., mais sans méthode, sans intelligence, sans esprit; il • man^e, pai'cc qu'il a faim, toujours parce qu'il a faim. C'est une disf><)sition physique, indépendante de son inieliièence; c'est un app<^tit vorace; c'est un besoin impérieux des sens.

L.^ glouton ignore le prin:ipj élémentaire de la gastronomie, l'art s.iblime de broyer! il avale les morceaux entiers; ils passant dar^^ sa bouche sans . hatouiller son palais, sans éveiller la plus P®^it-e idée; ils vont droit se perdre dans un estomac d'une capaeffrayante.

L-« glouton est beaucoup plus qu'un animal; il est beaucoup '^^ï ns qu'un homme.

^ wuphitryons dont la table est toujours bien servie, défiez-vous destructeur; il dévorera votre repas sans vous ea savoir gré, le trouver ni bon ni mauvais : injure sanglante! €st donc un véritable service à la société que de donner le ^^8^^ élément détaillé d'un éire si dangereux. L-e^ glouton est généralement de la taille aujourd'hui exigée pour ççrenadier de la garde nationale de Paris : cinq pie.ls quatre P^^'^ctes; ses épaules sont larges, arrondies et bombées; son gros

474 ESSAIS ANALYTIQUES. 1

ventre avance en pointe ; le poids de son corps a fait dévier en \ dedans ses jambes courtes et épaisses ; ses pieds sont aplatis. Il ^ les mains larges et courtes, les doigts inégaux et défiguré» psi^^ d'énormes nodus, les ongles épais, rudes et jaunes, la tète irrBmense, les cheveux épais, le front bas, les oreilles ronges comnc:»-'^ récarlate, le nez gros, les narines ouvertes', les yeux petits, tem^ ^»

gonflés et remplis d'eau; la bouche fendue jusqu'aux oreilles

c'est le signe caractéristique ; — les lèvres épaisses et bleuâtres, l^^s dents larges, courtes, neuves et jaunes, le menton rond et triplas», les joues rubicondes.

Sa démarche est lente, très-lente, après un copieux dîner : ava^rtat cette précieuse opération, elle est assez vive; mais, lorsque IM^e glouton se rend à une invitation, il va comme le vent.

A table, jamais il ne lève les yeux, il dévore de l'œil comme c^e la bouche; il ne desserre les dents que pour manger; jamais um n propos facétieux, ce sel de tous les bons dîners, môme des ma^^ïvais; rien ne sort de sa bouche, tout y entre! jamais un coup d'oE^il à sa jolie voisine; jamais la plus légère attention, la moindre pr^t^ venance; il la coudoie parfois, paj^ce qu'il lui faut ses aises, et q«je fort souvent Ton est l'un sur l'autre à table.

Enfin, il est tout à son assiette, qu'il voudrait voir de lacapaci'^^ du plus énorme plat.

Parlerai-je de rintelligence„ de l'esprit d'un pareil sujet? Néant: il dort, il ronfle, il geint après dîner.

Néanmoins, j'aimerais mieux mille fois être le plus glouton gloutons que de n'avoir en gastronomie aucun caractère distincii ^rien n'est plus poignant que d'être ce qu'est tout le monde. IS n écrivain absurde, mats copieusement absurde, a plus de méri t-^ à mes yeux qu'un écrivain médiocre, qu'un auteur comme tout monde peut l'être. L'absurdité est le génie de la bêtise. En gastrc^ nomie, il en est de même de la gloutonnerie.

Le mangeur, quoique placé dans un rang gastronomique u*è" inférieur, occupe pourtant une place plus honorable que •*^* glouton; il a moins de (hifauts, mais il est doué de bien faibi «'^qualités.

Il ne mange pns pour vivre, mais il ne vit pas nonpl^*-* pour maniçer : chcTT lui, ces deux influences se combinent: c»^^**

PHYSIOLOGIE GASTRONOMIQUE

îux affections le travaillent tour à tour, et quelquefois en même mps.

mangeur cède à Tappétit des sens, il cède aussi à Tappétit l'imagination. Un morceau, en passant dans sa bouche, y im- .me une sensation, bien légère, il est vrai, mais enfin elle éveille

0 idée; c'est un éclair qui peut produire la lumière; c'est un nne qui, habilement fécondé par l'art, peut faire du sujet un jarmand de mince mérite. La nature est plus souvent avare que :xiigue.

mangeur est difficile à reconnaître à la seule inspection de sa ysionomie; pour porter un jugement infaillible, il faudrait le ,w opérer. Cependant, il est quelques signes caractéristiques qui ■ja. vent mettre le novice observateur sur la voie. 3^uvent il est maigre et grand; il mange vite, beaucoup; raretnt il est difficile; cependant, il n'admet point tous les mets. Il ^ tfère généralement les morceaux solides, fait peu de cas des L«mets, du dessert. Un gigot braisé, une côte de bœuf, un fri- ^^eau, le rôti sont assez de son goût, mais il refuse parfois d'y K^her, dans la crainte de montrer quelque analogie avec le * ^ton.

signe distinctif du mangeur, c'est d'opérer lentement, et, f^^s avoir passablement broyé, il parle assez souvent; quelquefois - «ne il est enjoué, mais cette précieuse qualité ne se révèle chez <iu'à la fin du second service.

1 ornais le mangeur ne fait usage de pain tendre.

Août-octobre 1830.

Page 1