I. Ici, l'élégance s'applique au costume. (Note de rAuteur.j
ESSAIS ANALYTIQUES
officiers bien vêtus N'était-il pas une preuve vivante de Tinfluence exercée par la mode? Mais, quand nous pensâmes que Brummei avait, en ce moment, une vie pleine d'amertume, et que Boulogne était son rocher de Sainte-Hélèàe, tous nos sentiments se confondirent dans un respectueux enthousiasme.
Nous le vîmes au moment de son lever. Sâ robe de chambre portait l'empreinte de son malheur; mais, tout en s'y conformant, elle s'harmonisait admirablement avec les accessoires de ^appa^t^ ment. Brummei, vieux et pauvre, était toujours Brummei : seulement, un embonpoint égal à celui de George IV avait rompu les heureuses dispositions de ce corps modèle, et l'ex-dieu du dandysme portait une perruque!... Effrayante leçon!... Brummei ainsi!... N'était-ce pas Sheridan ivre mort au sortir du parlement ou saisi par les recors ?
Brummei en perruque; Napoléon en jardinier; Kant en enfance; Louis XVI en bonnet rouge, et Charles X à Cherbourg!... Voilà les cinq plus grands spectacles de notre époque.
Le grand homme nous accueillit avec un ton parfait. Sa modestie acheva de nous séduire. Il parut flatté de l'apostolat que nous lui avions réservé; mais, tout en nous remerciant, il nous déclara qu'il ne se croyait pas assez de talent pour accomplir une mission aussi délicate.
— Heureusement, nous dit-il, j'ai pour compagnons à Boulogne quelques gentlemen d'élite, conduits en France par la manière trop large dont ils concevaient à Londres la vie élégante... Honneur au courage malheureux! ajouta-t-il en se découvrant et nous lançant un regard aussi gai gue railleur. Alors, reprit-il, nous pourrons former ici un comilé assez illustre, assez expérimenté, pour décider en dernier ressort des difficultés les plus sérieuses de celte vie, si frivole en apparence, et, lorsque vos amis de Paris auront admis ou rejeté nos maximes, espérons que votre entreprise présentera un caractère monumental !
Ayant dit, il nous proposa de prendre le thé avec luL Nous acceptâmes. Une mistrcss élégante encore, malgré son embonpoint,
1. Quand Georfço IV voyait un militain; mis avec soin, il manquait rarement de le distinguer et de l'avauc. r. Auisi i-ecovuii-il fort mal les gens sans élégance. (Note de l'Auteur,}
TRAITÉ DE LA VIE ÉLÉGANTE
itaot sortie de la chambre voisine pour faire les honneurs de la héière, nous nous aperçûmes que Brummel avait aussi sa mar- [uise de Conyngham. Alors, le nombre seul des couronnes pouvait e distinguer de son royal ami George IV. Hélas ! ils sont maintelant ambo pares, morts tous deux, ou à peu près.
Notre première conférence eut lieu pendant ce déjeuner, dont a recherche nous prouva que la ruine de Brummel serait une forune à Paris.
La question dont nous nous occupâmes était une question de vie m de mort pour notre entreprise.
En effet, si le sentiment de la vie élégante devait résulter d'une organisation plus ou moins heureuse, il s'ensuivait que les hommes le partageaient, pour nous, en deux classes : les poètes et les prolateurs, les élégants et le commun des martyrs; partant, plus de raité, les premiers sachant tout, les derniers ne pouvant rien ipprendre.
Mais, après la plus mémorable des discussions, nous vîmes sur- ^ cet axiome consolateur :
Quoique Télégance soit moins un art qu'un sentiment, elle prorient également d'un instinct et d'une habitude.
— Oui! s'écria sir William Crad...k, le compagnon fidèle de brummel, rassurez la population craintive des country gentlemen [petits propriétaires), des marchands et des banquiers... Tous les mfants de l'aristocratie ne naissent pas avec le sentiment de 'élégance, avec le goût qui sert à donner à la vie une poétique empreinte ; et cependant l'aristocratie de chaque pays s'y distingue >ar ses manières et par une remarquable entente de l'existence ! — Quel est donc ce privilège? — L'éducation, l'habitude. Frappés iès le berceau de la grâce harmonieuse qui règne autour d'eux, «levés par des mères élégantes dont le langage et les mœurs garleat toutes les bonnes traditions, les enfants des grands seigneurs ^ familiarisent avec les rudiments de notre science, et il faut un
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naturel bien revôche pour résister à un constant aspect de choses véritablement bélles. Aussi le spectacle le plus hideux pour un peuple est-il un grand tombé au-dessous d'un boui*geois. Si toutes les intelligences ne sont pas égales, il est rare que nos sens ne soient pas égaux : car l'intelligence résulte d'une perfection intérieure; or, plus nous élargissons la form.*, plus nous obtenons d'égalité : ainsi les jambes humaines se ressemblent bien mieux que les visages, grâce à la configuration de ces membres, qui offrent des lignes étendues. Or, l'élégance, n'étant que la perfection des objets sensibles, doit être accessible à tous par l'habitude. L'étude peut conduire un homme riche à porter des bottes et un paiitalon aussi bien que nous les portons nous-mêmes, et lui apprendre à savoir dépenser sa fortune avec grâce... Ainsi du reste.
Br^mmel fronça légèrement le sourcil. Nous devinâmes qu'il allait faire entendre cette voix prophétique à laquelle obéissait naguère un peuple de riches.
— L'axiome est vrai, dit-il, et j'approuve une partie des raisonnements dus à l'honorable préopinant; mais j'improuve fortement de lever ainsi la barrière qui sépare la vie élégante de la vie vulgaire, et d'ouvrir les portes du temple au peuple entier. Non ! s'écria Brummel en frappant du poing sur la table, non, toutes les jambes ne sont point appelées à porter de même une botte ou u3 pantalon... Non, milords. N'y a-t-il pas des boiteux, des gens contrefaits ou ignobles à toujours? Et n'est-<;e pas un axiome que cetl^ sentence mille fois prononcée par nous dans le cours de notre vie -
Rien ne ressemble moins à l'homme qu'un homme!
Donc, reprit-il, après avoir consacré le principe favorable qui laisse aux catéchumènes de la vie élégante l'espoir de parvenir» la grâce par l'habitude, reconnaissons aussi les exceptions, et cherchons-en de bonne foi les formules.
Après bien des efforts, après de nombreuses observations savamment débattues, nous rédigeâmes les axiomes suivants :
TRAITÉ DE LA VIE ÉLÉGANTE
11 faut avoir été au moins jusqu'en rhétorique pour mener une e élégante.
Sont en dehors de la vie élégante les détaillants, les gens d*af- Lres et les professeurs d'humanités.
L^avare est une négation.
Un banquier arrivé à quarante ans sans avoir déposé son bilan, qui a plus de trente-six pouces de tour, est le damné de la vie tgante : il en verra le paradis sans jamais y entrer.
L.'étre qui ne vient pas souvent à Paris ne sera jamais compléte- :Cit élégant.
l^'^bomme impoli est le lépreux du monde fashionable ^.
— - Assez I dit Brummel. Si nous ajoutions un seul aphorisme, ce ^t rentrer dans renseignement des principes généraux qui v-ent être l'objet de la seconde partie du traité.
• La connaissance des lois les plus vulgaires de la politesse étant un des élé- ^'Is de notre science « nous saisissons cette occasion de rendre un hommage »lic à M. Tabbé Gaultier, donf Touvrage sur la politesse doit être considéré ^me Tœuvre la plus complète en cette matière et comme un admirable traité mortle. (Note d» V Auteur,)
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Alors, il daigna poser lui-même les limites de la science en divisant ainsi notre ouvrage :
— Si vous examinez avec soin, dit-il, toutes les traductions matérielles de la pensée dont se compose la vie élégante, vous serez sans doute frappés, comme moi, du rapprochement plus ou moins intime qui existe entre certaines choses et notre personne. Ainsi la parole, la démarche, les manières, sont des actes qui procèdent immédiatement de Thomme, et qui sont entièrement soumis aux lois de l'élégance. La table, les gens, les chevaux, les voitures, les meubles, la tenue des maisons, ne dérivent, pour ainsi dire, que médiatement de l'individu. Quoique ces accessoires de Texistence portent également le cachet de l'élégance que nous imprimons à tout ce qui procède de nous, ils semblent en quelque sorte éloignés dix siège de la pensée, et ne doivent occuper que le second rang dans cette vaste théorie de l'élégance. N'est-il pas naturel de refléter la grande pensée qui meut notre siècle dans une œuvre destinée peut-être à réagir sur les mœurs des ignorantins de la fashion? Convenons donc ici que tous les principes qui se rattacheront immédiatement à Tintelligence auront la première place dans les distributions de cette encyclopédie aristocratique. Cependant, messieurs, ajouta Brummel, il est un fait qui domine tous les autres. L'homme s'habille avant d'agir, de parler, de marcher, de manger; les actions qui appartiennent à la mode, le maintien, la conversation, etc., ne sont jamais que les conséquences de notre toilette. Sterne, cet admirable observateur, a proclamé de la manière la plus spirituelle que les idées de l'homme barbifié n'étaient pas celle de l'homme barbu. Nous subissons tous l'influence dii costume. L'artiste en toilette ne travaille plus. Vêtue d'un peignoir ou parée pour le bal, une femme est bien autre : vous diriez deux femmes I Ici Brummel soupira.
— Nos manières du matin ne sont plus celles du soir, reprit-il. Enfin, George IV, dont l'amitié m'a si fort honoré, s'est bien certainement cru plus grand le jour de son couronnement que le lendemain. La toilette est donc la plus immense modification éprouvée par l'homme social, elle pèse sur toute l'existence. Or, je ne crois pas violer la logique en vous proposant d'ordonner ainsi
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votre ouvrage : Après avoir dicté, dans votre seconde partie, les lois générales de la vie élégante, reprit-il, vous devriez consacrer la troisième aux choses qui procèdent immédiatement de l'individu, et mettre la toilette en tête. Enfin, selon moi, la quatrième partie serait destinée aux choses qui procèdent immédiatement de la personne, et que je regarde comme des accessoires.
Nous excusâmes la prédilection de Brummel pour la toilette : elle avait fait sa gloire. C'est peut-être l'erreur d'un grand homme, mais nous n'osâmes pas la combattre, au risque de voir cette heureuse classification rejetée par les élégantologistes de tous les pays. Nous résolûmes de nous tromper avec Brummel.
Alors, les matières à traiter dans la seconde partie furent adaptées à Tunanimité par cet illustre parlement de modiphiles, sous le titre de Principes généraux de la vie élégante.
La troisième partie, concernant les choses qui procèdent immédiainiENT DE LA PERSONNE, fut diviséo OU plusiours chapitres.
La première comprendra la toilette dans toutes ses parties. Un premier paragraphe sera consacré à la toilette des hommes, un second à la toilette des femmes; un troisième offrira un essai sur les parfums, sur les bains, sur la coiffure.
Un autre chapitre donnera une théorie complète de la démarche et du maintien.
Un de nos meilleurs amis, M. Eugène Sue, aussi remarquable par l'élégance de son style et l'originalité de ses aperçus que par un goût exquis des choses, par une merveilleuse entente de la vie, nous a promis la communication de ses remarques pour un chapitre intitulé : De l'impertinence considérée dans ses rapports avec la morale, la religion, la politique, les arts et la littérature.
La discussion s'échauffa sur les deux dernières divisions. 11 s'agissait de savoir si le chapitre des Manières devait passer avant celui de la Conversation.
Brummel mit fin au débat par une improvisation que nous avons le regret de ne pouvoir communiquer en entier. Il termina ainsi :
— Messieurs, si nous étions en Angleteire, les actions passeraient nécessairement avant la parole, car mes compatriotes sont assez généralement taciturnes; mais j'ai eu l'occasion de remarquer qu'en France vous parliez toujours beaucoup avant d'agir.
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La quatrième partie, consacrée aux accessoires, comprendra les principes qui doivent régir les appartements, les meubles, la table, les chevaux, les gens, les voitures, et nous terminerons par un traité sur Vart de recevoir, soit à la ville, soU à la campagne, et sur Vart de se conduire chez les autr,es.
Ainsi nous aurons embrassé l'universalité de la plus vaste de toutes les sciences : celle qui occupe tous les moments de notre vie, qui gouverne tous les actçs de notre veille et les instruments de notre sommeil ; car elle règne encore même pendant le silence des nuits.