L'AMOUR
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L'amour, dans an pays d'athées, ferait adorer la DÎTinité.
ROCHISTIR.
L'amoori c'est des bêtises I...
DieUm de la rue Vivienne,
Amoar, amoar, quand tu nous tiens.
On peut bien di|^ : « Adieu prudence ! • La Fomtaimi.
... Qu'est-ce que l'amour? — Je n'en sais rien. — Mais qu'entend-on ordinairement par amour? — Âhl c'est autre chose. L'amour, c'est cette suave émotion qui causa le sac, le pillage, rincendie, l'anéantissement de Troyes. (Troyes l'antique et non en Champagne.) C'est cette jolie passion qui porte à toute sorte de gentillesses et de belles actions, entre autres à se brûler la cervelle.. Cest ce sentiment éclectique qui fait tout sacrifier à une créature parce qu'on l'aime, fût-elle laide comme ma première maîtresse. C'est cet instinct jovial qui vous égayé à la vue de toute femme jolie. Et puis c'est encore, pour certaines constitutions, cette extase polie qu'on éprouve en présence d'un être adoré ou seulement devant sa miniature, qui sera charmante si elle est de Maricot, rue Taitbout, n^' 23. C'est cette passion platonique et contemplative qui dure cinq et dix ans sans augmentation ni diminution du degré calorifique; voire môme ce caprice pour un
ESSAIS ANALYTIQUES
piquant minois, qu'on se passe si l'on peut, qu'on oublie quand il est passé.
Voilà l'amour.
Ensuite, ces significations analytiques se multiplient, s'augmentent et se subdivisent en autant d'autres encore qu'il y a de cervelets concevant Tamour, sujet passablement élastique, comme oo sait. Après, viennent encore l'amour théorique et l'amour pratique, le tout par principes, et puis c'est fini.
Maintenant, que celui qui voudra déraisonner, c'est-à-dire tirer des conséquences et des inductions sur l'amour, débrouille ce chaos pour en extraire une signification analogue à ses goûts, à sa façon de sentir, il est certain d'avance de. se trouver en opposition avec les trois quarts des êtres pensants, ce qui n'est nullement engageant pour argumenter- en faveur d'une préférence quelconque. Par exemple, on peut, sans redouter le mérite de la nouveauté, avancer avec une assurance toute culinaire que ce qu'on entend communément par amour, est tout simplement l'appétit d'un second estomac, aussi impérieux que l'organe gastronomique, appétit naturel à l'espèce humaine comme aux autres. Seulement, les formes, le charme, l'assaisonnement enfin qu'on s'est plu à y ajouter, sont le résultat des difiîcultés dont nos institutions sociales l'accommodent; et cette opiniâtreté d'appétit, ce penchant général vers la consommation dérivent de ces mêmes difficultés qui, d'après l'ordre des dispositions primitives, ne devraient point subsister.
Je pense bien qu'à un pareil langage, tous les langoureux, professeurs, amateurs et élèves de sensiblerie vont crier au blasphème; qu'ils vont nje traiter de matérialiste; m' accuser de faire ici de Tanimalisation au lieu de caricature, de rabaisser l'espèce humaine au rang des bêtes à deux, quatre et six pattes, depuis le crocodile et l'oiseau-mouche jusqu'au caniche inclusivement. Mais, mon Dieu, quel mal y aurait-il donc après tout? On peut, en pareille matière, placer l'homme entre le caniche et le crocodile, et, pour justifier une pareille camaraderie aux yeux des scandalisés, il suffira de leur poser une seule question. — Comme vous, comme Mahieux, comme tous les enfants de la civilisation de ce xix** siècle, où les rôles sont tracés à l'avance par la routine des temps,
L'ÂMOUR.
ils dépensent auprès d'une jolie femme cinq ou six mois, plus ou moins, à suivre un cours d'harmonie poussive et aspirante, un cours de galanterie soumise et attentionneuse, et puis ils appellent cela de Tamour. — Eh bien, maintenant, je leur demanderai, dans le cas où, comme un honnête caniche bien peigné, aux soies ondoyantes, point bossu, caniche fashionable enfin, ils pourraient satisfaire leur appétit d'après cet axiome gastronomique : Au plxis fort la sauce, je leur demanderai s'ils se condamneraient ainsi bénévolement au triste rôle du Gastronome sans argent, avec le moyen de remplir celui plus profitable du Gourmand de Corcelet.
— Ah! non, ma foi! diront-ils tous, c'est très-vrai, mais c'est désolant, c'est révoltant même, pour la dignité à deux pieds.
Ceci est possible. Mais c'est vrai, et, pourvu qu'Alfred Coudreux ^ ait raison, peu lui importe le reste.
Cela posé, il est constant que l'amour avec toutes ses illusions charmeresses et ses inconvénients désillusoires est le résultat de la civilisation en grand costume et non de sa nature primitive; que le blasement qui vient à sa suite est encore inné dans le cœur humain, et que notre contrat social contrarie terriblement ces deux dispositions naturelles, de même que l'appétit des consommateurs. Dès lors, il est prouvé que, quand deux êtres s'adorent parce qu'ils se trouvent gentils à croquer, ce sentiment doit avoir un terme, et que plus il augmente, plus il approche de sa fin. Ainsi, quand deux gastronomes affamés, par une belle matinée de printemps, jurent légalement de se goûter toujours, ils prononcent là un serment contre nature, un serment qui outrage horriblement cette respectable nature. Et, à quelque temps de là, lorsqu'à leur dévorant appétit aura succédé le rassasiement, conséquence de tout copieux festin, et qu'ils voudront quitter la table conjugale pour aller essayer un peu des mets étalés sur d'autres, ces martyrs de la légalité se trouveront enchaînés malgré eux, — comme cette illustre victime condamnée à ne manger que des perdrix et toujours des perdrix ! — non point qu'ils soient contraints à ce régime par
1. Un des pseudonjrmes dont Balzac signait ses articles dans la Cari- ' cature.
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le créateur du bipède des passions et du légume, mais comme qui dirait par un des capricieux articles du Cuisinier royal. Mariez-vous donc !
Maintenant, lequel des deux genres d'amour, celui du monsieur aux soies ondoyantes ou celui du monsieur en cheveux, est préférable par ses résultats? Décide qui veut aimer encore. Celui d'un caniche, quelque vénérable que puisse être Tindividu, doit être trop simple, trop brut, trop imparfait pour charmer l'homme à deux pieds, certainement. Mais aussi, il est tout naturel, et partant tout paisible, tandis que, somme toute, Tamour perfectionné est assez souvent un motif de destruction, de cervelles brûlées avant terme, et qu'il ne porte qu'à des violences, à des folies, ou tout au moins à des sottises.
Qu'on ne m'accuse point id de vouloir renverser le système établi, ce beau fruit de peut-être vingt mille années d'expérience. Arrière cette pensée, parce qu'avec la meilleure volonté du monde je ne renverserai rien du tout. Arrivés bien après les autres, nous devons nous conformer aux principes suivis par nos aïeux. Ceci n'est pas très-sensé, mais c'est classique. Il n'est pas toujours agréable, mais il est parfois utile de réduire chaque chose à sa plus simple expression. Ainsi décomposé, l'amour ne paraît que ce qu'il est vraiment, un puissant appétit! Il faut bien s'accommoder de l'organisation que nous avons trouvée ici-bas; seulement, comme elle impose une trop sévère abstinence, il faut, en tacticien habile, tâcher de jeûner le moins possible, sans enfreindre les règles ni risquer les chances de l'indigestion. Enfin, il faut, entre autres conventions, faire l'amour comme les lois sociales l'exigent, le code en main et suivant l'étiquette; s'en acquitter, par exemple, comme de la danse, de l'escrime et du chant...
Après tout, le mode en usage peut bien ne pas être le moins agréable. Est-il, en effet, dans la plus heureuse destinée, des jours suaves comme ceux passés avec Caroline, Caroline aux noirs cheveux, au cœur de vierge, à l'amour de femme! Je ne sais qu'elle de belle au milieu des beautés qui l'entourent. Elle est si bien ! Quel bonheur de l'entourer de mes soins, de lui consacrer toutes mes pensées, toutes mes actions, toute ma vie d'agitation et de tourmente!... Et je me plaindrais de ce bonheur, de ces délicieuses absences de