‹ Œuvres complètes. Éd définitiveChapitre 83 sur 88 · EXEMPLE · texte numérisé non relu

EXEMPLE

M. S... n'est pas seulement chimiste et capitaliste, il est profond observateur et grand philosophe.

M. 0... n'est pas seulement un spéculateur, il est homme d'État. Il tient et de l'oiseau de proie et du serpent; il emporte des trésors et sait charmer les gardiens.

Ces deux hommes aux prises ne doivent-ils pas offrir un admirable combat, en luttant ruse contre ruse, dires contre dires, mensonge à outrance, spéculation au poing, chiffre en téte?

Or, ils se sont rencontrés un soir, au coin d'une cheminée, sous le feu des bougies, le mensonge sur les lèvres, dans les dents, au front, dans l'œil, sur la main ; ils en étaient armés de pied en cap. Il s'agissait d'argent. Ce duel eut lieu sous l'Empire.

M. 0..., qui avait besoin de cinq cent mille francs pour le lendemain, se trouvait, à minuit, debout à côté de S...

Voyez-vous bien S..., homme de bronze, vrai Shylock qui, plus rusé que son devancier, prendrait la livre de chair avant le prêt ; le voyez-vous accosté par 0..., TAlcibiade de la banque, Thomme capable d'emprunter successivement trois royaumes sans les res* tituer, et capable de persuader à tout le monde qu'il les a enrichis? Suivez-les : M. 0... demande légèrement à M. S... cinq cent mille francs pour vingt-quatre heures, en lui promettant de les lui rendre en telles et telles valeurs.

— Monsieur, dit M. S... à la personne de qui je tiens cette précieuse anecdote, quand 0... me détailla les valeurs, le bout de son nez vint à blanchir, du côté gauche seulement, dans le léger cercle décrit par un méplat qui s'y trouve. J'avais déjà eu l'occasion de remarquer que mes cinq cent mille francs seraient compromis pendant un certain temps.. •

— Eh bien? lui demanda-t-on.

— Eh bien..., reprit-il.

Et il laissa échapper un soupir.

— Eh bien, ce serpent me tint pendant une demi-heure , je lui promis les cinq cent mille francs, et il les eut.

— Les a-t-il rendus?...

S... pouvait calomnier 0... Sa haine bien connue lui en donnait le droit, à une époque où l'on tue ses ennemis à coups de langue. Je dois dire, à la louange de cet homme bizarre, qu'il répondit : « Oui. » Mais ce fut piteusement. Il aurait voulu pouvoir accuser 90n ennemi d'une tromperie de plus.

Quelques personnes disent M. 0... encore plus fort en fait de dissimulation que ne l'est M. le prince de Bénévent. Je le crois vo-

ESSAIS ANALYTIQUES

lontiers. Lô diplomate ment pour le compte d* autrui, le banquier ment pour lui-même. Eh bien, ce moderne Bourvalais, qui a pns rhabitude d'une admirable immobilité de traits, d'une complète insignifiance dans le regard, d'une imperturbable éjalité dans U voix, d'une habile démarche, n'a pas su dompter le bout de 90fl nez. Chacun de nous a quelque méplat où triomphe l'àme, an at* tilage d'oreille qui rougit, un nerf qui tressaille, une manière trop significative de déplier les paupières, une ride qui se creuse intempestivement, une parlante pression de lèvres, un éloquent tremblement dans la voix, une respiration qui se gêne. Que vodeivous! le vice n'est pas parfait.

Donc, mon axiome subsiste. Il domine toute cette théorie; fl en prouve l'importance. La pensée est comme la vapeur. Quoi que vous fassiez, et quelque subtile qu'elle puisse être, il lui fait a place, elle la veut, elle la prend, elle reste même sur le visage d'un homme mort. Le premier squelette que j'ai vu était celui d'une jeune fille morte à vingt-deux ans.

— Elle avait la taille fine et devait être gracieuse, dis-je M médecin.

Il parut surpris. La disposition des côtes et je ne sais quelle bonne grâce de squelette trahissaient encore les habitudes de la démarche. 11 existe une anatomie comparée morale, comme une anatomit comparée physique. Pour Tâme, comme pour le corps, un détail mène logiquement à Tensemble. Il n'y a certes pas deux squelettes semblables; et, de môme que les poisons végétaui se retrouvent en nature, dans un temps voulu, chez Thorame empoisonné , de même les habitudes de la vie reparaissent aux yeux du chimiste moral, soit dans les sinus du crâne, soit dans les ailor chements des os de ceux qui ne sont plus.

Mais les hommes sont beaucoup plus naïfs qu'ils ne le croient, et ceux qui se flattent de dissimuler leur vie intime sont des faquins. Si vous voulez dérober la connaissance de vos pensées, imitez Tenfant ou le sauvage , ce sont vos maîtres.

En effet, pour pouvoir cacher sa pensée, il faut n'en avoir qu'une seule. Tout homme complexe se laisse facilement de\iner. Aussi tous les grands hommes sont-ils joués par un être qui leur est inférieur.

L'àme perd en force centripète ce qu'elle gagne en force centrifuge.

Or, le sauvage et Tenfant font converger tous les rayons de h. sphère dans laquelle ils vivent à une idée, à un désir; leur vie est monophile, et leur puissance gît dans la prodigieuse unité do leurs actions.

L'homme social est obligé d'aller continuellement du centre à tous les points de la circonférence; il a mille passions, mille idées, et il existe si peu de proportion entre sa base et l'étendue de ses opérations, qu*à chaque instant il est pris en flagrant délit de faiblesse.

De là le grand mot de William Pitt : a Si j'ai fait tant de choses, cTest que je n'en ai jamais voulu qu'une seule à la fois. »

De l'inobservation de ce précepte ministériel procède le naïf langage de la démarche. Qui de nous pense à marcher en marchant? personne. Bien plus, chacun se fait gloire de marcher en pensant.

Mais lisez les relations écrites par les voyageurs qui ont le mieux observé les peuplades improprement nommées sauvages; lisez le baron de la Hontan , qui a fait les Mohicans avant que Cooper y songeât, et vous verrez , à la honte des gens civilisés, quelle importance les sauvages attachent à la démarche. Le sauvage, en présence de ses semblables, n'a que des mouvements lents et graves; il sait par expérience que plus les manifestations .extérieures se rapprochent du repos, plus impénétrable est la pensée. De là cet axiome :

Le repos est le silence du corps.

Le mouvement lent est essentiellement majestueux.

Croyez- vous que Thomme dont parle Virgile, et dont l'apparition

ESSAIS ANALYTIQUES

calmait le peuple en fureur, arrivait devant la sédition eo » tillant?

Ainsi nous pouvons établir en principe que i^économie da m» vement est un moyen de rendre la démarche et noble et gradeose. Un homme qui marche vite ne dit-il pas déjà la moitié de sas secret? 11 est pressé. Le docteur Gall a observé que la pesanteor de la cervelle, le nombre de ses circonvolutions, étaient, chez tins les êtres organisés, en rapport avec la lenteur de leur monvemeoK vital. Les oiseaux ont peu d'idées. Les hommes qui vont babitoellement vite doivent avoir généralement la tête pointue et le front déprimé. D'ailleurs, logiquement, Thomme qui marche beaucoup arrive nécessairement à l'état intellectuel du danseur de rOpén.

Suivons.

Si la lenteur bien entendue de la démarche annonce un homme qui a du temps à lui, du loisir, conséquemment un riche, oa noble, un penseur, un sage, les détails doivent nécessairement s* accorder avec le principe ; alors, les gestes seront peu firéquents et lents. De là cet autre aphorisme :

Tout mouvement saccadé trahit un vice, ou une mauvaise éducation.

N'avez-vous pas souvent ri des gens qui virvouchentf

Virvoucher est un admirable mot du vieux français , remis en lumière par Lautour-Mézeray. Virvoucher exprime l'action d'aller et de venir, de tourner autour de quelqu'un, de loucher à tout, de se lever, de se rasseoir, de bourdonner, de tatillonner; virvoucher, c*esi faire une certaine quantité de mouvements qui n'ont pas de but ; c'est imiter les mouches. Il faut toujours donner la clef des champs aux vii^oucheurs ; ils vous cassent la tête ou quelque meuble précieux.

N'avez-vous pas ri d'une femme dont tous les mouvements de bras, de tête, de pied ou de corps, produisent des angles aigus?

Des femmes qui vous tendent la main comme si quelque ressort faisait partir leur coude?

Qui s'asseyent tout d'une pièce, ou qui se lèvent comme le soldat d*un joujou à surprise?

Ces sortes de femmes sont très-souvent vertueuses. La vertu des femmes est intimement liée à l'angle droit. Toutes les femmes qui ont fait ce que Ton nomme des fautes sont remarquables par la rondeur exquise de leurs mouvements. Si j'étais mère de famille, ces mots sacramentels du maître à danser : Arrondissez les coudes, me feraient trembler pour mes filles. De là cet axiome :

La grâce veut des formes rondes.

Voyez la joie d'une femme qui peut dire de sa rivale : « Elle est bien anguleuse! »

Mais, en observant les différentes démarches, il s'éleva dans mon âme un doute cruel, et qui me prouva qu'en toute espèce de science, même dans la plus frivole, Phomme est arrêté par d'inextricables difficultés; il lui est aussi impossible de connaître la cause et la fin de ses mouvements que de savoir celles des pois chiches.

Ainsi, tout d'abord, je me demandai d'où devait procéder lé mouvement. Eh bien, il est aussi difficile de déterminer où il commence et où il finit en nous, que de dire où commence et où finit le grand sympathique, cet organe intérieur qui, jusqu'à présent, a lassé la patience de tant d'observateurs. Borelli lui-même, le grand Borelli, n'a pas abordé cette immense question. N'est-il pas effrayant de trouver tant de problèmes insolubles dans un acte vulgaire, dans un mouvement que huit cent mille Parisiens font tous les jours?

Il est résulté de mes profondes réflexions sur cette difficulté l'aphorisme suivant, que je vous prie de méditer :

vu

Tout en nous participe du mouvement, mais il ne doit prédominer nulle part.

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En effet, la nature a construit Tappareil de notre mobilité d'une façon si ingénieuse et si simple, qu*il en résulte, comme en toutes ses créations, une admirable harmonie; et, si vous la dérangez par une habitude quelconque, il y a laideur et ridicule, parce que nous ne nous moquons jamais que des laideurs dont Fbomme est coupable : nous sommes impitoyables pour des gestes faux, comme nous le sommes pour l'ignorance ou pour la sottise.

Ainsi, de ceux qui passèrent devant moi et m'apprirent les premiers principes de cet art jusqu'à présent dédaigné, le premier de tous fut un gros monsieur.

Ici, je ferai observer qu'un écrivain éminemment spirituel a favorisé plusieurs erreurs, en les soutenant par son suffrage. Brillât- Savarin a dit qu'il était possible à un homme gros de contenir sm ventre au majestueux. Non. Si la majesté ne va pas sans une ce^ taine amplitude de chair, il est impossible de prétendre à une démarche dès que le ventre a rompu Téquilibre entre les parties du corps. La démarche cesse à Tobésité. Un obèse est nécessairement forcé de s'abandonner au faux mouvement introduit dans soq économie par son ventre qui la domine.

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