‹ Œuvres complètes. Éd définitiveChapitre 84 sur 88 · EXEMPLE · texte numérisé non relu

EXEMPLE

Henry Monnier aurait certainement fait la caricature de ce gros monsieur, en mettant une tête au-dessus d'un tambour et dessous les baguettes en X. Cet inconnu semblait, en marchant, avoir peur d'écraser des œufs. Assurément, chez cet homme, le caractère spécial de la démarche était complètement aboli. Il ne marchait pas plus que les vieux canonniers n'entendent. Autrefois, il avait eu le sens de la locomotion, il avait sautillé peut-être; mais aujourd'hui le pauvre homme ne se comprenait plus marcher. 11 me fit Taumône de toute sa vie et d'un monde de réflexions. Qui avait amolli ses jambes? D'où provenaient sa goutte, son embonpoint? Étaient-ce les vices ou le travail qui l'avaient déformé? Triste réflexion! le travail qui édifie et le vice qui détruit produisent en l'homme les mêmes résultats. Obéissant à son ventre, ce pauvre riche semblait tordu. 11 ramenait péniblement ses jambes. Tune après l'autre, par un mouvement traînant et maladif, comme un

mourant qui résiste à la mort, et se laisse traîner de force par elle sur le bord de la fosse.

Par un singulier contraste, après lui venait un homme qui allait, les mains croisées derrière le dos, les épaules effacées, tendues, les omoplates rapprochées ; il était semblable à un perdreau servi sur une rôtie. Il paraissait n'avancer que par le cou , et l'impulsion était donnée à tout son corps par le thorax.

Puis une jeune demoiselle, suivie d'un laquais, vint, sautant sur elle-même à Pinstar des Anglaises. Elle ressemblait à une poule dont on a coupé les ailes, et qui essaye toujours de voler. Le prindpè de son mouvement semblait être à la chute de ses reins. En voyant son laquais armé d'un parapluie , vous eussiez dit qu'elle craignait d'en recevoir un coup dans la partie d'où partait son quasi-vol. C'était une fille de bonne maison, mais très-gauche, indécente le plus innocemment du monde.

Ensuite je vis un homme qui avait l'air d'être composé de deux compartiments. Il ne risquait sa jambe gauche , et tout ce qui en dépendait, qu'après avoir assuré la droite et tout son système. 11 appartenait à la faction des binaires. Évidemment son corps devait avoir été primitivement fendu en deux par une révolution quelconque, et il s'était miraculeusement mais imparfaitement ressoudé. Il avait deux axes, sans avoir plus d'un cerveau.

Bientôt ce fut un diplomate, personnage squelettique, marchant tout d'une pièce comme ces pantins dont Joly oublie de tirer les ficelles; vous l'eussiez cru serré comme une momie dans ses bandelettes. Il était pris dans sa cravate comme une pomme dans un ruisseau par un temps de gelée. S'il se retourne, il est clair qu'il est fixé sur un pivot et qu'un passant l'a heurté.

Cet inconnu m'a prouvé la nécessité de formuler cet axiome :

Le mouvement humain se décompose en temps bien distincts; si vous les confondez, vous arrive;: à la roideur de la mécanique.

Une jolie femme, se défiant de la proéminence de son buse, ou XX. 38

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gênée je ne sais par quoi, s'était transformée en Vénus Callipyge et allait comme une pintade, tendant le cou, rentrant son buse et bombant la partie opposée à celle sur laquelle appuyait le buse.

En effet, Tinteiligence doit briller dans les actes imperceptibles et successifs de notre mouvement, comme la lumière et les couleurs se jouent dans les losanges des changeants anneaux du serpent. Tout le secret des belles démarches est dans la décomposition du mouvement.

Puis venait une dame qui se creusait également comme la piicédente. Vraiment, s'il y en avait eu une troisième, et que vous les eussiez observées, vous n'auriez pas pu vous empêcher de rire des demi-lunes toutes faites par ces protubérances exorbitantes.

La saillie prodigieuse de ces choses, que je ne saurais nommer, et qui dominent singulièrement la question de la démarche féminine, surtout à Paris, m'a longtemps préoccupé. Je consultai des femmes d'esprit, des femmes de bon goût, des dévotes. Après plusieurs conférences où nous discutâmes le fort et le faible, ea conciliant les égards dus à la beauté, au malheur de certaines conformations diaboliquement rondes, nous rédigeâmes cet admirable aphorisme :

En marchant, les femmes peuvent tout montrer, mais ne rien laisser voir,

— Mais certainement! s'écria Tune des dames consultées, Ifâ robes n'ont été faites que pour cela.

Cette femme a dit une grande vérité. Toute notre société est dans la jupe. Otez la jupe à la femme, adieu la coquetterie; plus de passions. Dans la robe est toute sa puissance : là où il y a des pagnes, il n'y a pas d'amour. Aussi bon nombre de commentateurs, les Massorets surtout, prétendent que la feuille de ûguier de notre mère Eve était une robe de cachemire. Je le pense.

Je ne quitterai pas cette question secondaire sans dire deui mots sur une dissertation vraiment neuve qui eut lieu pendant ces conférences :

Une femme doit-elle retrousser sa robe en marchant?

Immense problème, si vous vous rappelez combien de femmes empoignent sans grâce, au bas du dos, un paquet d'étoffe, et vont en faisant décrire, par en bas, un immense hiatus à leurs robes; combien de pauvres filles marchent innocemment en tenant leurs robes transversalement relevées, de manière à tracer un angle dont le sommet est au pied droit, dont l'ouverture arrive au-dessus du mollet gauche, et qui laissent voir ainsi leurs bas bien blancs» bien tendus, le système de leurs cothurnes et quelques autres choses. A voir les jupes de femme ainsi retroussées, il semble que Ton ait relevé par un coin le rideau d'un théâtre, et qu'on aperçoive les pieds des danseuses.

Et d*abord il passa en force de chose jugée que les femmes de bon goût ne sortaient jamais à pied par un temps de pluie ou quand les rues étaient crottées; puis il fut décidé souverainement qu'une femme ne devait jamais toucher à sa jupe en public et ne devait jamais la retrousser sous aucun prétexte.

— Cependant, dis-je, s'il y avait un ruisseau à passer?

— Eh bien, monsieur, une femme comme il faut pince légèrement sa robe du côté gauche , la soulève, se hausse par un petit mouvement, et lâche aussitôt la robe. Ecco.

Alors je me souvins de la magnificence des plis de certaines robes; alors je me rappelai les admirables ondulations de certaines personnes, la grâce des sinuosités, des flexuosités mouvantes de leurs cottes, et je n'ai pu résister à consigner ici ma pensée.

11 y a des mouvements dé jupe qui valent un prix Montyon.

Il demeure prouvé que les femmes ne doivent lever leurs robes que très-secrètement. Ce principe passera pour incontestable en France.

Et, pour en finir sur l'importance de la démarche en ce qui con-

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cerne les diagnostics, je vous prie de me pardonner une citation diplomatique.

La princesse de Hesse-Darmstadt amena ses trois filles à l'impératrice, afin qu'elle choisît entre elles une femme pour le grand- •duc, dit un ambassadeur du dernier siècle, M. Mercy d'Argenteau. Sans leur avoir parlé, l'impératrice se décida pour la seconde. La princesse, étonnée, lui demanda la raison de ce bref jugement.

— Je les ai regardées toutes trois de ma fenêtre pendant qu elles descendaient de carrosse, répondit l'impératrice. L'ainée a fait un faux pas; la seconde est descendue naturellement; la troisième a franchi le marchepied. L'aînée doit être gauche; la plus jeune étourdie.

C'était vrai.

Si le mouvement trahit le caractère, les habitudes de la vie, les mœurs les plus secrètes, que direz-vous de la marche de ces fenynes bien corsées, qui, ayant des hanches un peu fortes, les font monter, descendre alternativement, en temps bien égaux, comme les leviers d'une machine à vapeur, et qui mettent une sorte de prétention à ce mouvement systématique? Ne doivent-elles pas scander l'amour avec une admirable précision?

Pour mon bonheur, un agent de change ne manqua pas à passer sur ce boulevard, où trône la Spéculation. C'était un gros homme enchanté de lui-même, et tâchant de se donner de l'aisance et de la grâce. 11 imprimait à son corps un mouvement de rotation qui faisait périodiquement rouler et dérouler sur ses cuisses les pans de sa redingote, comme la voluptueuse jaquette de la Taglioni quand, après avoir achevé sa pirouette, elle se retourne pour recevoir les bravos du parterre. C'était un mouvement de circulation en rapport avec ses habitudes. Il roulait comme son argent.

11 était suivi par une grande demoiselle qui, les pieds serrés, la bouche pincée, tout pincé, décrivait une légère courbe, et allait par petites secousses, comme si, mécanique imparfaite, ses ressorts étaient gênés, ses apophyses déjà soudées. Ses mouvements avaient de la roideur, elle faillait à mon huitième axiome.

Quelques hommes passèrent, marchant d'un air agréable. Véritables modèles d'une reconnaissance de théâtre, ils semblaient

tous retrouver un camarade de collège dans le citoyen paisible et insouciant qui venait à eux. . *

Je ne dirai rien de ces paillasses involontaires qui jouent des drames dans la rue; mais je les prie de réfléchir à ce mémorable axiome :

Quand le corps est en mouvement, le visage doit être immobile.

Aussi vous peindrais-je difficilement mon mépris pour Thomme affairé, allant vite, filant comme une anguille dans sa vase, à travers les rangs serrés des flâneurs. Il se livre à la marche comme un soldat qui fait son étape. Généralement, il est causeur, il parle haut, s'absorbe dans ses discours, s'indigne, apostrophe un adversaire absent, lui pousse des arguments sans réplique, gesticule, s'attriste, s' égayé. Adieu, délicieux mime, orateur distingué !

Qu'auriez-vous dit d'un inconnu qui communiquait transversalement à son épaule gauche le mouvement de la jambe droite, et réciproquement celui de la jambe gauche à Tépaule droite, par un mouvement de flux et de reflux si régulier, qu'à le voir marcher vous l'eussiez comparé à deux grands bâtons croisés qui auraient supporté un habit? C'était nécessairement un ouvrier enrichi.

Les hommes condamnés à répéter le même mouvement par le travail auquel ils sont assujettis ont tous dans la démarche le principe locomotif fortement déterminé; et il se trouve soit dans le thorax, soit dans les hanches, soit dans les épaules. Souvent le corps se porte tout entier d'un seul côté. Habituellement, les hommes d'étude inclinent la tête. Quiconque a lu la Physiologie du goût doit se souvenir de cette expression : le nez à l' ouest , comme M. Villemain. En effet, ce célèbre professeur porte sa tête avec une très-spirituelle originalité, de droite à gauche.

Relativement au port de la tête, il y a des observations curieuses. Le menton en l'air à la Mirabeau est une attitude de fierté qui , selon moi, messied généralement. Cette pose n'est permise qu'aux

hommes qui ont un duel avec leur siècle. Peu de personnes savent 'que Mirabeau prit cette audace théâtrale à son grand et immortel adversaire, Beaumarchais. C'étaient deux hommes également attaqués; et, au moral comme au physique, la persécution grandit uo homme de génie. N'espérez rien du malheureux qui baisse la tête, ni du riche qui la lève; Tun sera toujours esclave, Tautre Ta été; celui-ci est un fripon, celui-là le sera.

Il est certain que les hommes les plus imposants ont tous légèrement penché leur tête à gauche. Alexandre, César, Louis XIV, Newton, Charles XII, Voltaire, Frédéric II et Byron affectaient cette attitude. Napoléon tenait sa tête droite et envisageait tout rectangnlairement. Il y avait habitude en lui de voir les hommes, les champs de bataille et le monde moral en face. Robespierre, homme qui n'est pas encore jugé, regardait aussi son assemblée en face. Danton continua l'attitude de Mirabeau. M. de Chateaubriand incline la tête à gauche.

Après un mûr examen, je me déclare pour cette attitude. Je l'ai trouvée à l'état normal chez toutes les femmes gracieuses. La grâce (et le génie comporte la grâce) a horreur de la ligne droite. Cette observation corrobore notre sixième axiome.

Il existe deux natures d'hommes dont la démarche est incommutablement viciée : ce sont les marins et les militaires.

Les marins ont les jambes séparées, toujours près de fléchir, de se contracter. Obligés de se dandiner sur les tillacs pour suivxe rimpulsion de la mer, à terre il leur est impossible de marcher droit. Ils louvoient toujours : aussi commence-t-on à en faire des diplomates.

Les militaires ont une démarche parfaitement reconnaissable. Presque tous sont campés sur leurs reins comme un buste sur son piédestal; leurs jambes s'agitent sous l'abdomen, comme si elles étaient muas par une âme subalterne chargée de veiller au parfait gouvernement des choses d'en bas. Le haut du corps ne parait point avoir conscience des mouvements inférieurs. A les voir marcher, vous diriez le torse de l'Hercule Farnèse posé sur des roulettes, et qu'on amène au milieu d'un atelier. Voici pourquoi : le militaire est constamment forcé de porter la somme totale de sa force dans le thorax ; il le présente sans cesse et se tient toujours

droit. Or, pour emprunter à Amyot Tune de ses plus belles expressions, tout homme qui se dresse en pied pèse vigoureusement sur la terre, afin de s'en faire un point d'appui, et il y a nécessairement dans le haut du corps un contre-coup de la force qu'il puise ain^ dans le sein de la mère commune. Alors Tappareil locomotif se scinde nécessairement chez lui. Le foyer du courage est dans sa poitrine. Les jambes ne sont plus qu'un appendice de son organisation.

Les marins et les militaires appliquent donc les lois du mouvement dans le but de toujours obtenir un même résultat, une émission de force par le plexus solaire et par les mains, deux organes que je nommerais volontiers les seconds cerveaux de Thomme, tant ils sont intellectuellement sensibles et fluidement agissants. Or la direction constante de leur volonté dans ces deux agents doit déterminer une spéciale atrophie de mouvement, d'où procède la physionomie de leur corps.

Les militaires de terre et de mer sont les vivantes preuves des problèmes physiologiques qui ont inspiré cette théorie. La projection fluide de la volonté, son appareil intérieur, la pariété de sa substance avec ceWe de nos idées, sa mobilité flagrante, ressortent évidemment de ces dernières observations. Mais l'apparente futilité de notre ouvrage ne nous permet pas d'y bâtir le plus léger système. Ici, notre but est de poursuivre le cours des démonstrations physiques de la pensée, de prouver que l'on peut juger un homme sur son habit pendu à une tringle, aussi bien que sur l'aspect de son mobilier, de sa voiture, de ses chevaux, de ses gens , et de donner de sages préceptes aux gens assez riches pour se dépenser eux-mêmes dans la vie extérieure. L'amour, le bavardage, les dîners en ville, le bal, l'élégance de la mise, l'existence mondaine, la frivolité, comportent plus de grandeur que les hommes ne le pensent. De là cet axiome :

Tout mouvement exorbitant est une prodigalité sublime. Fontenelle a touché barre d'un siècle à l'autre par la stricte

économie qu'il apportait dans la distribution de son mouvement vital. Il aimait mieux écouter que de parler; aussi passait-il pour infiniment aimable. Chacun croyait avoir l'usufruit du spirituel académicien. Il disait des mots qui résumaient la conversation, et ne conversait jamais. Il connaissait bien la prodigieuse déperdition de fluide que nécessite le mouvement vocal. Il n'avait jamais haussé la voix dans aucune occasion de sa vie; il ne parlait pas en carrosse, pour ne pas être obligé d'élever le ton. Il ne se passionnait point. Il n'aimait personne; on lui plaisait. Quand Voltaire se plaignit de ses critiques chez Fontenelle, le bonhomme ouvrit une grande malle pleine de pamphlets non coupés :

— Voici, dit-il au jeune Arouet, tout ce qui a été écrit contre moi. La première épigramme est de M. Racine le père.

Il referma la boîte.

Fontenelle a peu marché, il s'est fait porter pendant toute sa vie. Le président Rose lisait pour lui les éloges à l'Académie ; il avait ainsi trouvé moyen d'emprunter quelque chose à ce célèbre avare. Quand son neveu, M. d'Aube, dont Rulhière a illustré la colère et la manie de disputer, se mettait à parler, Fontenelle fermait les yeux, s'enfonçait dans son fauteuil,, et restait calme. Devant tout obstacle, il s'arrêtait. Lorsqu'il avait la goutte, il posait son pied sur un tabouret et restait coi. 11 n'avait ni vertus ni vices ; il avait de Tesprit. Il fit la secte des philosophes et n'en fui pas. Il n'avait jamais pleuré, jamais couru, jamais ri. Madame du Deffand lui dit un jour :

— Pourquoi ne vous ai-je jamais vu rire ?

— Je n'ai jamais fait ah! ah! ah! comme vous autres, répondit-il, mais j'ai ri tout doucement, en dedans.

Cette petite machine délicate, tout d'abord condamnée à mourir, vécut ainsi plus de cent ans.

Voltaire dut sa longue vie aux conseils de Fontenelle.

— Monsieur, lui dit-il, faites peu d'enfantillages, c'est des sottises.

Voltaire n'oublia ni le mot, ni Thomme, ni le principe, ni le résultat. A quatre-vingts ans, il prétendait n'avoir pas fait plus de quatre-vingts sottises. Aussi madame du Châtelet remplaça-t-elle le portrait du sire de Femey par celui de Saint-Lambert.

Avis aux hommes qui virvouchent, qui parlent, qui courent, et qui, en amour, pindarisent, sans savoir de quoi il s'en va.

Ce qui nous use le plus, ce sont nos convictions. Ayez des opinions, ne les défendez pas, gardez-les; mais des convictions, grand Dieul quelle effroyable débauche! Une conviction politique ou littéraire est une maîtresse qui finit par vous tuer avec Tépée ou avec la langue. Voyez le visage d'un homme inspiré par une conviction forte : il doit rayonner. Si jusqu'ici les effluves d'une tête embrasée n'ont pas été visibles à l'œil nu, n'est-ce pas un fait admis en poésie, en peinture? Et s'il n'est pas encore prouvé physiologiquement, certes il est probable. Je vais plus loin et crois que les mouvements de l'homme font dégager un fluide animique. Sa transpiration est la fumée d'une flamme inconnue. De là vient la prodigieuse éloquence de la démarche, prise comme ensemble des mouvements humains.

Voyez.

11 y a des hommes qui vont la tête baissée, comme celle des chevaux de fiacre.' Jamais un riche ne marche ainsi, à moins qu'il ne soit misérable ; alors il a de For, mais il a perdu ses fortunes de cœur.

Quelques hommes marchent en donnant à leur tête une pose académique. Ils se mettent toujours de trois quarts, comme M. le comte Molé, l'ancien ministre des affaires étrangères; ils tiennent leur buste immobile et leur cou tendu. On croirait voir des plâtres de Cicéron, de Démosthènes, de Cujas, allant par les rues. Or, si le fameux Marcel prétendait justement que la mauvaise grâce consiste à mettre de l'effort dans les mouvements, que pensez-vous de ceux qui prennent l'effort comme type de leur attitude?

D'autres paraissent n'avancer qu'à force de bras; leurs mains sont des rames dont ils s'aident pour naviguer : ce sont les galériens de la démarche.

11 y a des niais qui écartent trop leurs jambes, et sont tout surpris de voir passer sous eux les chiens courant après leurs maîtres. Selon Pluvinel, les gens ainsi conformés font d'excellents cavaliers.

Quelques personnes marchent en faisant rouler, à la manière d'Arlequin, leur tête, comme si elle ne tenait pas. Puis il y a des hommes qui fondent comme des tourbillons; ils font du vent, ils

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paraphrasent la Bible; il semble que l'esprit du Seigneur vous ait passé devant la face si vous rencontrez ces sortes de gens. Ils vont comme tombe le couteau de l'exécuteur. Certains marcheurs lèvent une jambe précipitamment et l'autre avec calme : rien n'est plus original. D'élégants promeneurs font une parenthèse en appuyant le poing sur la hanche, et accrochent tout avec leur coude. Enfin, les uns sont courbés, les autres sont déjetés; ceux-ci donnent de la tête de côté et d'autre, comme des cerfs-volants indécis; ceux-là portent le corps en arrière ou en avant. Presque tous se retournent gauchement.

Arrêtons-nous.

Autant d'hommes, autant de démarches! Tenter de les décrire complètement, ce serait vouloir rechercher toutes les désinences du vice, tous les ridicules de la société, parcourir le monde dans ses sphères basses, moyennes, élevées. J'y renonce.

Sur deux cent cinquante-quatre personnes et demie (car je compte un monsieur sans jambes pour une fraction) dont j'analysai la démarche, je ne trouvai pas une personne qui eût des mouvements gracieux et naturels.

Je revins chez moi désespéré.

— La civilisation corrompt tout! elle adultère tout, même le mouvement! Irai-je faire un voyage autour du monde pour examiner la démarche des sauvages?

Au moment où je me disais ces tristes et amères paroles, j'étais à ma fenêtre, regardant l'arc de triomphe de l'Étoile, que les grands ministres à petites idées qui se sont succédé, depuis M. Montalivet le père jusqu'à M. Montalivet le fils, n'ont encore su comment couronner, tandis qu'il serait si simple d'y placer l'aigle de Napoléon, magnifique symbole de l'Empire, un aigle colossal aux ailes étendues, le bec tourné vers son maître. Certain de ne jamais voir faire cette sublime économie, j'abaissai les yeux sur mon modeste jardin, comme un homme qui perd une espérance. Sterne a, le premier, observé ce mouvement funèbre chez les hommes obligés d'ensevelir leurs illusions. Je pensais à la magnificence avec laquelle les aigles déploient leurs ailes, démarche pleine d'audace, lorsque je vis une chèvre jouant en compagnie d'un jeune chat sur le gazon. En dehors du jardin se trouvait un chien

qui, désespéré de ne pas faire sa partie, allait, venait, jappait, sautait. De temps à autre, la chèvre et le chat s'arrêtaient pour le regarder par un mouvement plein de commisération. Je pense vraiment que plusieurs bêtes sont chrétiennes pour compenser le nombre des chrétiens qui sont bêtes.

Vous me croyez sorti de la Théorie de la Démarche. Laissez-moi faire.

Ces trois animaux étaient si gracieux, qu'il faudrait pour les peindre tout le talent dont Charles Nodier a fait preuve dans la mise en scène de son lézard, son joli Kardououn, allant, venant au soleil, traînant à son trou les pièces d'or qu'il prend pour des tranches de carottes séchées. Aussi, certes, y renoncerai-je ! Je fus stupéfait en admirant le feu des mouvements de cette chèvre, la finesse alerte du chat, la délicatesse des contours que le chien imprimait à sa tête et à son corps. 11 n'y a pas d'animal qui n'intéresse plus qu'un homme quand on l'examine un peu philosophiquement. Chez lui, rien n'est faux! Alors je fis un retour sur moimême; et les observations relatives à la démarche que j'entassais depuis plusieurs jours furent illuminées par une lueur bien triste. Un démon moqueur me jeta cette horrible phrase de Rousseau : l'homme qui pense est un animal dépravé I

Alors, en songeant derechef au port constamment audacieux de l'aigle, à la physionomie de la démarche en chaque animal, je résolus de puiser les vrais préceptes de ma théorie dans un examen approfondi de actu animalium. J'étais descendu jusqu'aux grimaces de l'homme, je remontai vers la franchise de la nature.

Et voici le résultat de mes recherches anatomiques sur le mouvement :

Tout mouvement a une expression qui lui est propre et qui vient de l'âme. Les mouvements faux tiennent essentiellement à la nature du caractère; les mouvements gauches viennent des habitudes. La grâce a été définie par Montesquieu, qui, ne croyant parler que de l'adresse, a dit en riant : « C'est la bonne disposition des forces que l'on a. »

Les animaux sont gracieux dans leurs mouvements, en ne dépensant jamais que la somme de force nécessaire pour atteindre à leur but. Ils ne sont jamais ni faux ni gauches » en exprimant

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avec naïveté leur idée. Vous ne vous tromperez jamais en interprétant les gestes d'un chat : vous voyez s'il veut jouer, fuir ou sauter.

Donc, pour bien marcher, l'homme doit être droit sans roideur, s'étudier à diriger ses deux jambes sur une même ligne, ne se porter sensiblement ni à droite ni à gauche de son axe, faire participer imperceptiblement tout son corps au mouvement général, introduire dans sa démarche un léger balancement qui détruise par son oscillation régulière la secrète pensée de la vie, incliner la tête, ne jamais donner la même attitude à ses bras quand il s'arrête. Ainsi marchait Louis XIV. Ces principes découlent des remarques faites sur ce grand type de la royauté par les écrivains qui, heureusement pour moi, n'ont vu en lui que son extérieur.

Dans la jeunesse, l'expression des gestes, l'accent de la voix, les efforts de la physionomie, sont inutiles. Alors vous n'êtes jamais aimables, spirituels, amusants incognito. Mais, dans la vieillesse, il faut déployer plus attentivement les ressources du mouvement ; vous n'appartenez au monde que par l'utilité dont vous êtes au monde. Jeunes, on nous voit; vieux, il faut nous faire vohr : cela est dur, niais cela est vrai.

Le mouvement doux est à la démarche ce que le simple est au vêtement. L'animal se meut toujours avec douceur à l'état normal. Aussi rien n'est-il plus ridicule que les grands gestes, les secousses, les voix hautes et flûtées, les révérences pressées. Vous regardez pendant un moment les cascades ; mais vous restez des heures entières au bord d'une profonde rivière ou devant un lac. Aussi un homme qui fait beaucoup de mouvements est-il comme un grand parleur : on le fuit. La mobilité extérieure ne sied à personne ; il n'y a que les mères qui puissent supporter l'agitation de leurs enfants.

Le mouvement humain est comme le st\le du corps : il faut le corriger beaucoup pour l'amener à être simple. Dans ses actions comme dans ses idées, Thomme va toujours du composé au simple. La bonne éducation consiste à laisser aux enfants leur naturel, et à les empêcher d'imiter Texagération des grandes personnes.

Il y a dans les mouvements une harmonie dont les lois sont précises et invariables. En racontant une histoire, si vou^ élevez la voix subitement, n'est-ce pas un coup d'archet qui affecte désagréablement les auditeurs? Si vous faites un geste brusque, vous les inquiétez. En fait de maintien, comme en littérature, le secret du beau est dans les transitions.

Méditez ces principes, appliquez-les, vous plairez. Pourquoi? Personne ne le sait* En toute chose, le beau se sent et ne se définit pas.

Une belle démarche, des manières douces, un parler gracieux, séduisent toujours et donnent à un homme médiocre d'immenses avantages sur un homme supérieur. Le bonheur est un grand sot, peut-être I Le talent comporte en toute chose d'excessifs mouvements qui déplaisent, et un prodigieux abus d'intelligence qui détermine une vie d'exception. L'abus soit du corps, soit de la tête, éternelles plaies des sociétés, cause ces originalités physiques, ces déviations, dont nous allons nous moquant sans cesse. La paresse du Turc, assis sur le Bosphore et fumant sa pipe, est sans doute une grande sagesse. Fontenelle, ce beau génie de la vitalité, qui devina les petits dosages du mouvement, l'homoeopathie de la démarche, était essentiellement Asiatique.

— Pour être heureux, a-t-il dit, il faut tenir peu d'espace, et . peu changer de place.

Donc, la pensée est la puissance qui corrompt notre mouvement, qui nous tord le corps, qui le fait éclater sous ses despotiques efforts. Elle est le grand dissolvant de l'espèce humaine.

Rousseau l'a dit, Goethe l'a dramatisé dans Faust, Byron l'a poétisé dans Manfred. Avant eux, l'Esprit-Saint s'est prophétiquement écrié sur ceux qui vont sans cesse : « Qu'ils soient comme des roues! »

Je vous ai promis un véritable non-sens au fond de cette théorie, j'y arrive.

Depuis un temps immémorial , trois faits ont été parfaitement constatés, et les conséquences qui résultent de leur rapprochement ont été principalement pressenties par Van Helmont, et avant lui par Paracelse, qu'on a traité de charlatan. Encore cent ans, et Paracelse deviendra peut-être un grand homme 1

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La grandeur, l'agilité, la concrétion, la portée de la pensée humaine, le génie, en un mot, est incompatible : Avec le mouvement digestif, Avec le mouvement corporel.

Avec le mouvement vocal ;

Ce que prouvent en résultat les grands mangeurs, les danseurs et les bavards; ce que prouvent en principe le silence ordonné par Pythagore , l'immobilité presque constante des plus illustres géomètres, des extatiques, des penseurs, et la sobriété nécessaire aux hommes d'énergie intellectuelle.

Le génie d'Alexandre s'est historiquement noyé dans la débauche. Le citoyen qui vint annoncer la victoire de Marathon a laissé sa vie sur la place publique. Le laconisme constant de ceux qui méditent ne saurait être contesté.

Cela dit, écoutez une autre thèse.

J'ouvre les livres où sont consignés les grands travaux anatomiques, les preuves de la patience médicale, les titres de gloire de l'école de Paris. Je commence par les rois.

Il est prouvé, par les différentes autopsies des personnes royales, que l'habitude de la représentation vicie le corps des princes; leur bassin se féminise. De là le dandinement connu des Bourbons; de là, disent les observateurs, l'abâtardissement des races. Le défaut de mouvement, ou la viciation du mouvement, entraine des lésions qui procèdent par irradiation. Or, de même que toute paralysie vient du cerveau, toute atrophie de mouvement y aboutit peut-être. Les grands rois ont tous essentiellement été hommes de mouvement. Jules César, Charlemagne, saint Louis, Henri lY, Napoléon, en sont des preuves éclatantes.

Les magistrats, obligés de passer leur vie à siéger, se reconnaissent à je ne sais quoi de gêné, à un mouvement d'épaules, à des diagnostics dont je vous fais grâce, parce qu'ils n'ont rien de pittoresque, et, partant, seraient ennuyeux; si vous voulez savoir pourquoi, observez-les! Le genre magistrat est, socialement parlant, celui où l'esprit devient le plus promptement obtus. N'est-ce pas la zone humaine où l'éducation devrait porter ses meilleurs fruits? Or, depuis cinq cents ans, elle n'a pas donné deux grands hommes. Montesquieu, le président de Brosses, n'appartiennent à l'ordre

judiciaire que nomiDativemeut : l'un siégeait peu, l'autre est un homme purement spirituel. L'Hôpital et d'Aguesseau étaient des hommes supérieurs, et non des hommes de génie. Parmi les intelligences, celles du magistrat et du bureaucrate, deux natures d'hommes privées d'action, deviennent machines avant toutes les autres. En descendant plus dans l'ordre social , vous trouvez les portiers, les gens de sacristie et les ouvriers assis comme le sont les tailleurs, croupissant tous dans un état voisin de l'imbécillité, par privation du mouvement. Le genre de vie que mènent les magistrats, et les habitudes que prend leur pensée, démontrent Tezcellence de nos principes.

Les recherches des médecins qui se sont occupés de la folie, de l'imbécillité, prouvent que la pensée humaine, expression la plus haute des forces de l'homme, s'abolit complètement par l'abus du * sommeil, qui est un repos.

Des observations sagaces établissent également que l'inactivité amène des lésions dans l'organisme moral. Ce sont des faits généraux d'un ordre vulgaire. L'inertie des facultés physiques entraîne, relativement au cerveau, les conséquences du sommeil trop prolongé. Vous allez même m'accuser de dire des lieux communs. Tout organe périt soit par l'abus, soit par défaut d'emploi. Chacun sait cela.

Si l'intelligence, expression si vive de l'âmé' que bien des gens la confondent avec l'âme, si le vis humana ne peut pas être à la fois dans la tête, dans les poumons, dans le cœur, dans le ventre, dans les jambes;

Si la prédominance du mouvement dans une portion quelconque de notre machine exclut le mouvement dans les autres;

Si la pensée, ce je ne sais quoi humain, si fluide, si expansible, si contractile, dont Gall a numéroté les réservoirs, dont Lavater a savamment accusé les affluents, continuant ainsi Van Helmont, Boërhaave, Bordeu et Paracelse, qui, avant eux, avaient dit : Il y a trois circulations en Thomme {très in homine fluxus) : les humeurs, le sang et la substance nerveuse, que Cardan nommait notre sève; si donc la pensée affectionne un tuyau de notre machine au détriment des autres, et y afflue si visiblement, qu'en suivant le cours de la vie vulgaire vous la trouvez dans les jambes chez l'enfant;

ESSAIS ANALYTIQUES

puis, pendant l'adolescence, vous la voyez s'élever et gagner le cœur; de vingt-cinq à quarante ans, monter dans la tête de Thomme, et, plus tard, tomber dans le ventre;

Eh bien, si le défaut de mouvement affaiblit la force intellectuelle, si tout repos la tue, pourquoi l'homme qui veut de l'énergie va-t-il la demander au repos, au silence et à la solitude? Si Jésus lui-même, THomme-Dieu, s'est retiré pendant quarante jours dans le désert pour y puiser du courage, afin de supporter sa passion, pourquoi la race royale, le magistrat, le chef de bureau, le portier, deviennent-ils stupides ? Comment la bêtise du danseur, du gastronome et du bavard a-t-elle pour cause le mouvement, qui donnerait de l'esprit au tailleur, et qui aurait sauvé les Garlovingiens de leur abâtardissement? Comment concilier deux thèses inconciliables ?

N'y a-t-il pas lieu de réfléchir aux conditions encore inconnues de notre nature intérieure? Ne pourrait-on pas rechercher avec ardeur les lois précises qui régissent, et notre appareil intellectuel, et notre appareil moteur, afin de connaître le point précis auquel le mouvement est bienfaisant, et celui où il est fatal ?

Discours de bourgeois, de niais, qui croit avoir tout dit quand il a cité Est modus in rebm. Pourriez-vous me trouver un grand résultat humain obtenu sans un mouvement excessif, matériel ou moral ? Parmi les grands hommes, Charlemagne et Voltaire sont deux immenses exceptions. Eux seuls ont vécu longtemps en conduisant leur siècle. En creusant toutes les choses humaines, vous y trouverez Teffroyable antagonisme de deux forces qui produit la vie, mais qui ne laisse à la science qu'une négation pour toute formule. Rien sera la perpétuelle épigraphe de nos tentatives scientifiques.

Voici bien du chemin fait; nous en sommes encore comme le fou dans sa loge, examinant l'ouverture ou la fermeture de la porte : la vie ou la mort, à mon sens. Salomon et Rabelais sont deux admirables génies. L'un a dit : Omnia vanitas (tout est creux) ! Il a pris trois cents femmes, et n'en a pas eu d'enfant. L'autre a fait le tour de toutes les institutions sociales, et il nous a mis, pour conclusion, en présence d'une bouteille, en nous disant : « Bois et ris! w il n'a pas dit : « Marche ! »

Celui qui a dit : a Le premier pas que fait rhomme dans la vie est aussi le premier vers la tombe, » obtient de moi Tadiniralion profonde que j'accorde à cette délicieuse ganacbe que Henry Monnier a peinte, disant cette grande vérité : « Otez l'homme de la société, vous l'isolez. »

Octobre 1833.

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