‹ Œuvres complètesChapitre 16 sur 67 · SUITE · texte numérisé non relu

SUITE

L'influence du génie oriental sur le génie allemand ne date pas d'hier; il est même impossible d'assigner le temps où elle a commencé, puisqu'elle se retrouve dans la constitution même de la langue, qui semble puisée immédiatement aux sources de la parole orientale, dans l'ancienne langue des Mèdes, dont elle a conservé plus qu'aucune autre l'empreinte et les aspirations ^ Suivre depuis la Perse jusqu'à la Scandinavie cette langue qui d'orientale devient peu à peu occidentale, changeant de couleur en même temps que de ciel, ce serait suivre pas à pas la migration des peuples germaniques. Dans ce changement de demeure» si les formes antiques ont disparu, le fond des instincts, le génie même de la race sont restés sur le Hhin ce qu'ils étaient sur la mer Noire. De nos jours même, au milieu du tumulte du monde, FAllemagiie n'a-t-elle pas étonné l'Occident par un génie de contemplation qui Ta fait regarder d'un grand nombre comme une sorte d'Orient chrétien, une Asie dans l'Europe?

Dans ses anciens poèmes, lorsque la race germanique

* Grimm, Deutsch. Gramm.t t. I, p. 177; E. Burnouf, Yaçna, cxlvii.

est encore païenne, elle est presque toute orientale par la pensée. Ses dieux nébuleux, pluvieux, sous les frênes du ?îord, appartiennent à la même famille que ceux qui sont nés du premier regard de Taurore sur les montagnes sacrées de la Bactriane. Cet Odin, dont le crâne est la voûte des cieux, dont Tœil est le soleil, dont les cheveux épars* sont les rameaux chevelus des forêts, dont les ossements sont les rochers du globe, n'est-il pas allié de près aux divinités indiennes? Le panthéisme, que le Christianisme n'a vaincu qu'à demi, se réveille presque toujours avec le génie germanique. Après avoir reparu timidement au moyen âge, sous la naïveté virginale * des poètes de la chevalerie, il a été encore de nos temps le principe vital de l'esprit allemand dans la poésie comme dans la philosophie.

Ces observations suffisent pour expliquer le caractère particulier que la renaissance orientale a reçu de l'Allemagne. Celle-ci n'a point eu de Camoens dans le golfe de Malabar. Ses vaisseaux ne l'ont point transportée sous des cieux éloignés. La plupart de ses poètes, de ses écrivains, sont restés immobiles à ses foyers, et, malgré cette apparente inertie, il n'est aucun peuple qui reproduise avec plus de vérité, plus d'intimité, l'impression du Levant; phénomène singulier, dont on a vu la cause principale dans ce qui précède. D'une part, TAllemagne, sans sortir de ses frontières, trouve dans son propre passé l'écho de ce génie asiatique. Elle sent, elle pense, elle imagine naturellement à la manière des Orientaux. D'aiitre part, le caractère national n'est pas assez fixe pour imprimer sa forme aux objets étrangers. Génie nomade, qui transporte facilement sa tente de siècles en siècles,

* Rig-Veda, comam Icitïb, p. 134.

* Voyez le Tristan de Golfried de Strasbourg.

de régions en régions, il affecte de se dépouiller pour mieux revêtir un autre temps, un autre climat. Son originalité la plus vive est de disparaître, quand il lui plaît, sous l'objet qu'il imite.

Joignez à' cela que la langue de T Allemagne moderne s' étant formée en partie sur la traduction des Écritures, l'Orient biblique a exercé sur son esprit une action de chaque jour* Pendant le moyen âge, le Nouveau Testament avait, pour ainsi dire, fait oublier l'Ancien. Les Pères de l'Eglise éclipsaient les prophètes. Le Christ se détachait peu à peu de Jéhovah ; c'est-à-dire que le Dieu de l'Occident tendait à se séparer du Dieu de l'Orient. Un des résultats de la réformation fut de rétablir le lien entre l'un et L'autre. Réunir dans la même langue vulgaire l'Ancien Testament et le Nouveau, la lettre de Moïse et de saint Paul, n'était-ce pas montrer à tous les yeux que l'Asie et l'Europe n'ont qu'une seule parole, une seule vie scellée dans un seul livre? L*alliance renouvelée de Jéhovah et du Christ marqua ainsi celle de l'Orient et de l'Occident.

De plus, le fondement de la réforme reposant en partie sur l'examen des Écritures, les textes de l'Ancien Testament attirant en quelque sorte tous les yeux, il était naturel que l'Allemagne abordât l'Asie par la Judée, comme le Portugal y était entré par la presqu'île des Indes. Après avoir interprété Moïse et David avec la même liberté qu'Homère et Sophocle, le moment était venu de faire servir les monuments, les livres sacrés de Bénarès et de Persépolis à commenter ceux de Jérusalem. Tous les rayons du soleil d Asie se concentraient peu h peu pour éclairer les mystères de la Bible. Cet esprit nouveau de la critique des Écritures parut surtout dans le livre de Herder sur le Génie de la poésie hébraïque. Jà-

mais, assurément, théologien n'avait encore si bien dépouillé l'esprit et la religion de TOccident. On dirait qu'il est né sur celte terre de lumière, et que son intelligence est baignée des rayons du Sinaï. Comme Joseph à la cour de Pharaon, il explique à l'Occident, avec la sagesse patriarcale, les songes du vieil Orient. La science, la philologie, relèveront quelques erreurs de détail ; mais ce que nul ne niera, c'est que la poésie hébraïque est interprétée, dévoilée, exaltée dans ce livre, avec un esprit véritablement hébraïque. Herder redevient un compagnon de Job, d'Isaïe, de Moïse, et personne ne mérite mieux que lui le nom de prophète du passé. Il ne commente pas la Bible du fond d'une bibliothèque, mais avec cette imagination que les Gésénius, les Ewald, ces maîtres de la science, ont presque toujours confirmée; il se transporte sur THoreb, dans le désert, sous un palmier près de Jérusalem, Là, il ouvre sa Bible, il évoque les objets qui Tenvironnent; les palmiers, les lions, les vents qui portent les nuées, rendent témoignage de la poésie des prophètes ; il feuillette, pour ainsi dire, tout ensemble la nature et la Bible, comme un érudit qui compare deux copies d'un même original ; et l'univers entier devient le commentaire des Ecritures. Depuis l'apparition de cet ouvrage, la science des langues, de l'histoire, a tout changé, excepté cette première vue, qui, de plus en plus conlîrmée, a été étendue au reste des livres sacrés de rOricnt. Une sorte de divhiation lui tenant lieu de science, Herder fut pour le génie asiatique ce que l'auteur de Télémaque a été au dix-septième siècle pour la critique et le sentiment de l'antiquité grecquef

Ce que Herder tentait de faire par la critique, Goethe le réalisait par des poèmes dont il cherchait le sujet dans le fond de l'Asie. Quelquefois il prenait pour thème une

légende indienne, qui devenait l'ode du Dieu et de la Bayadère; perle du golfe de Golcoade ciselée par un lapidaire de Weimar; d'autres fois il s'inspirait de Tlslamisme. Sous le titre de Divan, il composait un recueil de poésies asiatiques qui semblent détachées des voûtes de la mosquée de la Mecque. La pensée, l'âme, la couleur même de ses paroles, appartiennent si bien à l'Asie, le Christianisme surtout y a si peu de part, que le poëte d'Occident se trahit seulement par les détails de la forme et du rhythme, jamais par le sentiment ni par les croyances. Où est ce contraste rendu si pathétique dans les écrivains anglais, entre le repos des formes orientales et le tumulte des pensées de l'Occident? On n'en retrouve pas la moindre trace dans l'esprit de TÂUemand. Vous diriez que la société à laquelle il appartient est aussi tranquille, aussi immuable que la société asiatique. Souvent même cet équilibre vous déconcerte comme un déguisement. Vous voudriez qu'un mouvement, une plainte, un sourire, vous fît découvrir un de vos frères sous le turban musulman. D'ailleurs, ces poésies sont toutes lyriques; aucune d'elles ne vous montre un personnage vivant à la manière de Lara, du Giaour; voix embaumée, privée de corps et de figure, vous ne savez même où est la main qui ébranle cette harpe éolienne dans ce jardin d'Asie.

Ne retrouverons-nous donc dans la littérature allemande aucune de ces personnifications saisissantes, où respire, sous la langue du Nord, le génie du Midi? Il en est une seule qui semble le type de toutes les autres, et appartient encore à Goethe. Je parle de cette jeune Bohémienne qui, enlevée d'une contrée incon Ae , a été amenée en Allemagne par une troupe de bateleurs. Sa langue, mêlée d'italien, d'illyrien, et qui est la langue franke, parlée sur tout le littoral de la Méditerranée; ses cheveux et ses yeux

70 DE LA TRABÏTION.

noirs, son salut oriental, les bras croisés sur la poitrine; son habitude de dormir sur la terre nue, tout annonce que son pays est la terre du Levant : ce qui achève de le montrer, c'est ce mal du pays pour une patrie perdue, et qu'à peine elle se rappelle; c'est ce regret vague et brûlant pour le pays des citronniers et des orangers d'or. Puis, lorsque, sous le ciel allemand, elle s'écrie : Tai froid ici! et que ses larmes coulent par torrents, et qu'elle meurt $ans ouvrir les lèvres, n'est-ce pas l'âme du f^evant transportée, égarée dans une autre 4ïontrée, ou plutôt, la poésie de l'Asie elle-même, qui, au moment de fleurir, déracinée de son sol, soustraite à son soleil, vient mourir sur le cœur du poëte?

Si l'influence asiatique est visible dans les ouvrages dé Goethe, elte devient une sorte de servitude dans quelques autres. Il est évident que Goerres, dans son Tableau d«s Religions*, s'est forme sur le modèle des philosophes du iiange, bien plus que sur les écoles grecques ou romaines. Son ouvrage est une sorte de Pourana occidental. Tel autre écrivain, Ruckert, ne se contente pas d'imiter la pensée <le l'Orient ; il la fait revivre dans le rhythme asiatique, de même qu'au seizième siècle on imitait dans notre langue les mètres d'Horace ou de Pindare. Comment reproduire l'impression de ces dialogues des perles et des pierreries au bord de l'Océan, au du soleil et de la- rose, ou du murmure des fleurs cueillies dans Ispahan? Il sufiit •de dire que cette poésie persane*, devenue populaire au bord du Rhin, émeut le cœur de l'Allemand, comme par le souvenir d'une seconde patrie.

Parenté naturelle entre l^rient et l'Allemagne, l'art, pour les associer, n'a besoin que de les rapprocher. Ces

* MythengeschiâUe der adastisùhen WelL tôlO.

deux génies s'appellent aux deux extrémités du temps. L^Himalaya a son écho dans les Alpes; et, si la civilisation gallo-romaine semblait se retrouver au seizième siècle dans les monuments de l'antiquité classique, de même le génie germanique semble aujourd'hui se compléter, se confirmer par ceux de la Perse et de l'Inde. Cette alliance naturelle exprime même une des plus grandes énigmes de notre temps. Car, si l'on demande pourquoi TÂllemagne de nos jours a seule évité ce que l'on a appelé la littérature du désespoir; pourquoi elle n'a pas répété à son tour la plainte que l'Occident a fait entendre par la bouche de Byron; pourquoi des figures aussi calmes que celles de Herder, de Goethe, ont paru chez elle au milieu de la tourmente du siècle, dira-t-on qu'elle seule est sur les roses et que le reste de FEuropé est sur les charbons ardents? Croit-on qu'elle n'aurait pas aussi d'étonnantes plaintes à faire entendre si elle ouvrait la bouche? Ne se sent-elle pas désabusée, menacée, ébranlée comme les autres? Assurément. La vçaie différence à cet égard vient de ce que le scepticisme allemand a un tout autre caractère que celui du reste de l'Occident. L'Allemagne, en effet, ne s'est pas arrêtée dans le pyrrhonisme de la société grecque et romaine, tel qu'il a été résumé par Lucien, par Lucrèce et par Voltaire. Elle a douté de tout, excepté de la pensée. Son doute, moins tranchant, n'a pas été jusqu'à nier la vie en soi, l'être lui-même. Le panthéisme l'a préservée de l'athéisme. Quand elle a le mieux ébranlé la tradition, elle l'a plutôt transformée que détruite ; car le Christianisme, étant entré presque tout entier dans les théories de ses métaphysiciefts, n'a jamais été aboli, même un seul jour, dans les esprits ; en sorte qu'elle a passé, de la religion à la philosophie, sans secousse, sans violence, sans traverser par delà les limites de la science et de la

I foi, ces régions du vide absolu, habitacle des morts, qui brûle la plante des pieds et dessèche jusqu'au cœur des vivants. Jamais elle ne s'est trouvée un seul moment en ' face du néant, et ce souvenir n'empoisonne pas le présent ' pour elle. Lorsqu'elle s'est égarée, c'est qu'elle a voulu étreindre l'incommensurable, aspirer à l'inaccessible. Or, cette douleur de l'orgueil vaincu dans la lutte avec l'infini est celle de Jacob terrassé sous les genoux de l'archange; ce n'est pas celle de l'âme qui vient de se démettre devant le ver de terre ou l'atome des épicuriens. Comment donc s'étonner qu'étant restée orientale dans son scepticisme, l'Allemagne n'ait pas senti, autant que les autres, la douf leur attachée au scepticisme de l'Occident? Elle n'avait pas connu le rire de Tesprit de ruine ; devait-elle connaître le désespoir, compagnon de cette joie? Rassasiée du dieu des Brahmes, des Alexandrins, de Spinosa, où est la merveille, qu'elle n'ait pas jeté ce cri d'un peuple entier, qui, mené dans le désert, hors de l'enceinte de toutes les traditions, a perdu dans le sable la trace et les pas du genre humain?

Dans le vrai, son scepticisme est personniOé par Faust, lequel n'a rien de commun avec la philosophie de Lucien, de Montaigne ou de Voltaire. Étrange sceptique, que dé- \ vore la soif de tout savoir 1 Le breuvage du spiritualisme ' l'a enivré. Il aspire avec une ardeur désespérée au principe de vie, de vérité. Il le convoite, le poursuit, il prétend le posséder dans chaque objet. Il le demande à la nature, à la science, aux passions humaines, au monde, à la solitude. De cieux en cieux, son esprit effréné poursuit la lumière des lumières.^ De ce faîte souverain, il est précipité. Il succombe sous une doctrine qui ressemble plus à celles de l'Antiquité orientale qu'à celles du dixhuitième siècle ; car Faust ne s'est pas découronné de ses

mains dans une obscure rivalité avec le grain de sable ; il a au contraire lutté contre l'Éternel, dont il voulait usur- . per l'auréole. Deviendra-t-il tel que les dieux? Voilà toute/ la question. Est-ce la maladie des encyclopédistes? N'est-ce pas plutôt l'orgueil du premier homme sous l'arbre de la science du bien et du mal?

Voulez-vous, en effet, mesurer les degrés différents de cette échelle du doute? avancez encore de quelques pas. . Vous êtes descendus de cercles en cercles dans la nuit orageuse de Faust. Croyez-vous que nulle part il n'y ait par delà cet abîme un abîme plus profond? Descendez encore. Sous cet enfer, il y a l'enfer de Mépliistophélès. Là est vraiment la borne du néant. 11 n'est permis à personne d'entrer plus avant dans la demeure du vide. La logique, la dialectique occidentale, ont tout détruit, jusqu'à la place de l'espérance. Arrêtez-vous et saluez le dieu des éternelles ténèbres. Le scepticisme de TOrient et celui de l'Occident sont aux prises dans 1^ double blasphème de Faust et de Méphistophélès. Chez l'un se mêlent encore à l'impiété l'enthousiasme, l'ardeur de l'âme, Thymne né de l'aurore, et je ne sais quel éclair de désir qui, par intervalle, s'allume dans le chaos. Chez l'autre, tout est subtilité byzantine, ironie, nuit sans chaleur et sans orage, dégoût incurable, poison, sophisme, ennui d'une société vieillie. Deux génies, deux philosophies, deux mondes, s'entre-choquent dans ce dialogue maudit. L'Europe a heurté l'Asie. L'air a retenti encore une fois du chocd'Ormuzd et d'Ahriman.

C'est, en effet, dans le principe même de la philosophie, dans l'habitude générale de la pensée, que semblent surtout revivre aujourd'hui l'esprit et la tradition de l'Orient. Comparez à cet égard les systèmes actuels de la métaphysique allemande avec ceux de l'Inde, vous trouverez entre

eux de telles ressemblances, que ce sera souvent un effort de découvrir en quoi ils diffèrent. Ces analogies, ces traits de ressemblance, peuvent tous se résumer sous le nom de panthéisme, qui lui-même résume tout le génie de l'Asie. Ne croyez pas expliquer le renouvellement de ce système seulement par un concours fortuit de circonstances, ni par le génie particulier de telle institution civile. En même temps que TAsie pénètre dans la poésie, dans la politique de TOccideat, elle s'insinue aussi dans ses doc-^ trines; la métaphysique scelle à son tour Talliance de deux mondes. Voilà la grande affaire qui se passe aujourd'hui dans la philosophie. Le panthéisme de l'Orient, transformé par l'Allemagne, correspond à la renaissance orientale, de même que l'idéalisme de Platon, corrigé par Descartes, a couronné, au dix-septième siècle, la renaissance grecque et latine.

COMMENT ON A ENVISAGÉ LES RELIGIONS DE l' ANTIQUITÉ.

La progression, qui est la vie de toute histoire, semble d'abord manquer essentiellement à celle des religions, puisque la plupart des cultes, au lieu de se confirmer, de se continuer l'un l'autre, paraissent faits pour se détruire; d*où il arrive que souvent les dieux d'une époque sont les démons de celle qui la remplace. Les divinités suprêmes de l'Inde deviennent les génies impurs de la Perse*; à PAstarté de Phénicie succède, sans changer de nom,

* E. Burnouf, Commentaire sur le Yaçnùf p. 8, 42, 79, 80.

l'Astaroth des Hébreux. Sous mille formes hideuses, les Olympiens d'Homère assiègent Fimagipation de la Grèce repentie. Toute TÉgypte hurle par la voix de ses Anubis autour de saint Paul du désert, et TOccident peuple son enfer des dieux de l'Orient.

11 est certain, en effet, que la piété comme Tincrédulité ont également méconnu la tradition profane. Les premiers Chrétiens, rencontrant uapaganisme suranné, jugèrent de tout son passé par cette ruine. Si une idée, un dogme s'offrait encore au milieu de tant d'emblèmes contradictoires, c'était, selon eux S une invention tardive pour colorer d'une ombre de philosophie une ombre vide et infernale. Le Christianisme jeta avec raison Tanathème sur ces restes menteurs, véritables spectres de l'antiquité. Ce fantôme voulait contrefaire la vie. Il priait du bout des lèvres; il feignait la jeunesse et les croyances d'Orphée; il restaurait, balbutiait les /hymnes du monde naissant dans une société morte. Ce sépulcre blanchi fit horreur à des hommes qui apportaient dans le monde la foi jaillissant des sources du Golgotha.

Par une raison opposée, les encyclopédistes du dix-huitième siècle ont confirmé cette condanmation. Les uns, pour mieux faire triompher la philosophie, poursuivaient une ébauche de Christianisme jusque dans le cœur ménie du paganisme : c'est l'école de Voltaire. Les autres, prêtres d'un culte abstrait, toujours cherchant la chimère de la religion naturelle, sans s'apercevoir que leur idéal notait rien que Tesprit de l'Évangile, étaient ramenés, ensuivant un autre principe, au même mépris de toutes les religions positives : c'est l'école de Rousseau. Unité,

* Eusèbe, Prxp.evang., lib. II, p. 3; Uh. IIL p. 124; Saint Clément d'Aleiandrie, Sttvm., lib. I, p. 278.

spiritualité, personnalité du dieu du vicaire savoyard, ne sont-ce pas les dogmes chrétiens sous une forme métaphysique? Et la liberté morale tant de fois invoquée par lui, qu'est-ce, en réalité, sinon le principe de TEvangile substitué à la fatalité païenne?

On connaît le livre qui, au dernier moment du dix-huitième siècle , a résumé le mieux ce double scepticisme. Ce sont les Ruines de Volney. Pour augmenter la nudité de ses doctrines, l'auteur a placé le désert de Syrie partout à l'horizon, et l'esprit cherche en vain une oasis dans ce monde de sables. Le ton souvent exagéré n'empêche pas de sentir le souffle vrai de la révolution française qui semble entraîner, balayer toutes les traditions, au miUeu des palais écroulés d'une ville d'Orient. Volney venait d'assister à la première réunion des états généraux, qui explique pourquoi son livre est le tableau d'une assemblée constituante du genre humain. A travers les décombres des temples de Palmyre, que Tesprit niveleur agite encore, toutes les nations arrivent l'une après l'autre à la grande tribune, d'où elles parlent au monde. Cette foule est présidée par le fantôme ou le génie des ruines. Chaque culte y a son représentant. On voit paraître tour à tour les législateurs, les prophètes, les rois, le peuple, la classe distinguée^ les hommes simples, les prêtres, souvent l'auteur lui-même. Païens, juifs, chrétiens, indiens, guèbres, mahométans, viennent successivement exalter leur croyance. De tumultueux dialogues s'engagent entre les classes, les conditions, les nations accumulées dans cette Josaphat de la philosophie. Le résultat de cette discussion solennelle à la face des éternelles solitudes , au pied des colonnes prosternées , à la lumière de la lune ensevelie dans les nuées, est qu'ils ont tous été la proie ou l'instrument de la fraude; que les cultes m sont que

mensonges; que les siècles réunis, les cieux amoncelés, n'ont enfanté que tyrannie, détresse, aveuglement; que l'humanité, depuis sa naissance, est la dupe de quelques hommes; que, dans cet immense concours de ce que la terre a produit de peuples, d'empires, de créatures intel- * ligentes, tous ont été ou trompeurs ou trompés, hormis deux personnages, le fantôme et l'auteur. Après cette déclaration, qui ne laisse debout que l'esprit des ruines, que faire, que penser, que résoudre? Le désespoir serait, il est \rai, sans remède, s'il n'était corrigé par la ferveur des premiers temps de la Révolution française. Mais cette persuasion où étaient nos pères, qu'eux seuls possédaient la vraie doctrine, ce fanatisme philosophique respire dans chaque ligne de Volney. Il déclare la guerre à tout enthousiasme, quand lui-même est sur le trépied. 11 ôte la mitre à tous les sacerdoces, et il est plus tranchant, plus dogmatique qu aucun autre. De son autorité privée, il s'érige, dans cette assemblée du genre humain, en grand prêtre de la Révolution française.

Aux encyclopédistes français a succédé l'école allemande, qui, relevant les doctrines d'Alexandrie, a réha- ' bilité le Paganisme avec assez d'éclat pour donner quelque ombrage tant aux sceptiques qu'aux croyants de nos jours. Le panthéisme de Schelling marqua le commencement de cette restauration; et la nouvelle Alexandrie eut de l'autre côté du Rhin ses Jamblique et ses Julien. Mêler indifféremment, sans presque nulle acception d'époques, les doctrines qui se sont suivies souvent à de longs intervalles dans le développement des cultes, c'est le caractère de cette école nouvelle, qui a dépensé à refaire les dieux tout le génie que d'autres ont mis à les détruire. La chronologie étant supprimée, les siècles confondus, nivelés par cette hardie synthèse, le spectacle de la durée n'existe

plus; bistoîre sans progrès, sans déclin, parce qu'elle est sans succession. ^ On ne sent plus les croyances naître, grandir, vieillir. Vous ne voyez pas sortir, par une trans* formation continue, de la religion la poésie^ de la poésie la science, de la science le doute. Plus de nuances, plus de variations, plus de révolutions dans le travail du monde intérieur, mais une foi immobile sous un ciel immobile. L'individualité des peuples, celle des dieux, la figure des temps s'efface par degrés, sous une impression d^égalité, d'identité absolue, qui ramène insensiblement toutes les différences à un même culte, un même dogme, un même livre, un même dieu. L'ouvrage de Goerres représente l'esprit de cette école, au même titre que celui de Volney représente l'école des encyclopédistes. On dirait qu'il s'est proposé de recueillir dans un moment abstrait tous les moments, ou plutôt d'effacer de l'histoire la notion du temps; en sorte que si l'homme pouvait juger l'humanité au point de vue de l'Éternel, je ne doute pas que ce ne fût, en effet, par quelque méthode de ce genre. Dans cette histoire artificielle, où les sociétés naissantes reçoivent un reflet des sociétés surannées, où tous les points de la durée se rapprochent jusqu'à se confondre, où l'enfance s'explique par la vieillesse, Éden par Alexandrie, chaque époque est industrieusement composée, mélangée, formée de toutes les autres; delà ces peuples primitifs, auxquels l'Allemagne attribue, au sortir du chaos, la science accumulée dans les écoles de philosophie. Ils rappellent ces enfants-géants de Michel- Ange, qui portent sur leur front, avec la sagesse des vieillards, le sceau 'des années éternelles. Nés d'hier, ils enseignent les docteurs. Ils montrent du doigt aux patriarxîhes, aux prophètes chauves et courbés, le mot de l'avenir sur la marge du livre dont ils tournent la page.

Ce ne sont pas des mensonges de l'esprit, puisque le mensonge tout seul ne fait pas la beauté; mais qui oserait dire qu*ils ont jamais vécu?

Telles sont, en général, les doctrines qui ont été répandues sur les religions de l'antiquité, lorsqu'on les a considérées dans un esprit sérieux; car, sous le nom dé mythologie, elles ont été plus souvent livrées à F amusement des enfants, ou tournées par les écrivains en ornements de style. Les dieux sont devenus des métaphores; c'est-àdire qu'avec la prétention de remonter à l'antiquité, on commençait par en étouffer l'âme. Que dirait-on d'un historien qui, voulant expliquer les dix-huit derniers siècles du monde civil et politique, supprimerait par la pensée le Christianisme tout entier^ ou ne l'envisagerait que comme une parure des lettres? 11 ne ferait qu'imiter ceux qui, méconnaissant le génie du Paganisme, nont saisi dans l'antiquité qu'une humanité oratoire et fictive. Entassez tous les faits qui ont marqué la destinée d'un peuple; ne négligez aucun nom, aucun fût de colonne. Qu'est-ce que tout cela , si vous ne me parlez de ses croyances? Vous m'avez montré son corps; c'est son âme que je voulais connaître.

Il est vrai que le moyen de trancher toute question sur le Paganisme est d'en détourner les yeux avec horreur. Pour en montrer les vices il suffit d'y opposer TÉvangile, à l'exemple des premiers panégyristes, les saint Clément, les Eusèbe, qui instituaient une sorte de procès entre le Christianisme et le Paganisme, sommant la raison humaine de condamner l'un ou l'autre; dans cette alternative, il ne restait que l'anathcme. Aujourd'hui, le procès achevé, il est permis sans danger de rendre justice aux religions tombées, d'en relever l'esprit, de les considérer comme l'Ancien Testament du monde profane, véritables

préparations* pour se rapprocher de la loi nouvelle. Toute prophétie n'est pas renfermée dans Jérusalem. Le même esprit qui éclate dans les visions du Mosaïsme s'agite, s'efforce, balbutie sous les visions des Gentils. Les lions couronnés de Persépolis, les sphinx d'Egypte, prophétisent comme des dragons d'isaïe; et le monde ancien est la figure du nouveau, non-seulement chez les Hébreux, mais aussi chez les peuples profanes. Dans le polythéisme, l'homme avide de Dieu, après l'avoir divisé, croit le ressaisir tout entier dans les veines des métaux, dans le sillon des flots, dans l'éclair de la flamme, dans l'horreur des forêts. Tout lui est autel, offrande, sanctuaire. Chaque sommet lui est un Sinaï et la nature est sa Bible. Peu à peu il regarde avec curiosité l'univers, et, n'y trouvant que des membres épars, son délire s'accroît. Une sorte de fureur l'attache à sa proie invisible; il ébranle, il renverse le temple pour atteindre le dieu. Plus tard, il fouillera dans son intelligence. Il amoncellera autour de lui ses propres ruines, mettant sa dernière espérance à chercher sous ses cendres cette unité perdue, ce grand tout sans partage, dont il a rompu l'alliance. Telle est la progression cachée sous le vertige apparent des religions antiques.

Le moyen, en effet, d'admettre que des sociétés aient vécu brillantes pendant des milliers d'années, et qu'elles n'aient été fondées que sur la recherche du vide I Quoi I ces empires qui ont fatigué la terre de leur longue existence, si solidement assis, que l'on ne découvre presque aucun changement dans la lente succession des siècles qu'ils

' C'est même à celte conclusion qu'aboutit l'opinion de saint Clément, que la plûlosophie a été pour les païens un moyen de préparation, comme in loi pour les Hébreux, «5 b vôiioç roTç *EQpx(ou. [Stromat., lib. II, p. 282.)

ont parcourus, ces Etats immenses par la durée comme par rétendue ne renfermeraient que le néant dans leur sein! Et le dogme social qui les a fait vivre, qui leur a donné une éternité terrestre, ce dogme ne contiendrait pas une parcelle de la vérité suprême qui seule communique la vie, la grandeur et la durée I Au cœur de ces civilisations composées d'hommes semblables à nous, il n'y aurait eu que l'éternel ver rongeur, le serpent impur, retiré dans le fond des temples pour dévorer la substance de l'État! Et le principe éternel du bien ne surgirait nulle part I Non ! cela n'est pas ; cela n'a pas pu être. Un rayon de l'éternelle vérité a jailli à travers le soupirail de ces temples monstrueux ; et ce rayon, tout faible, tout brisé qu'il était, a suffi pour donner à ces cités éparses, à ces sociétés formées de races ennemies, la consistance du granit pendant près de vingt siècles. Quand je n^aurais d'autre gage de la vérité de ce qui précède que la grandeur de ces empires, je me dirais que le régime du faux absolu n'a pu prévaloir si longtemps sur la terre. Je chercherais si le fondement de ces sociétés n*est pas, au contraire, quelques débris de vérités primitives, de dogme universel. Je m'attacherais à ces éclatants débris comme au signe inaliénable de la fraternité, de l'unité originelle des traditions et des générations humaines. Plus s'accroîtrait pour moi le nombre de ces dogmes primitifs, plus aussi s'agrandirait, à mes yeux, la famille des peuples assis autour du même foyer; surtout, je me garderais de répéter que les institutions religieuses ne sont rien qu'imposture, puisque j'aurais admis d'avance que les premiers instituteurs des peuples, pour entraîner le monde, ont eu d'abord foi en eux-mêmes. Le mensonge tout seul, que produit-il? ne le savons-nous pas? Qui doute encore qu'il n'est de masque si pesant que ne soulève la postérité

curieuse? Avec un peu de fraude, on prend pour un moment la place d'un autre au soleil. Mais on ne soulève pas les monts. On ne bâtit pas les temples dTgypte, les cathédrales du moyen âge, ni on n'établit le dogme qui soutient non-seulement les édifices de pierre, mais tout l'édifice social du genre humain.

DES RÉVOLUTIONS RELIGIEUSES DANS LEURS RAPPORTS AVEC LES RÉVOLUTIONS SOCIALES.

Un premier regard jeté sur le Paganisme en général ne laisse voir qu'un inextricable chaos de fables, de croyances dans lesquelles il semble impossible de démêler ni progrès ni déclin, malgré la succession des temps. Images d'une éternité morte, des simulacres immuables font croire à l'immutabilité des doctrines ; voilà pourquoi on a presque toujours tenté de ramener les religions, antiques à un même ordre d'interprétations et d'idées, sans s'apercevoir que le système varie d'âge en âge, que This-r toire des cieux a ses époques comme l'histoire du globe ; que le changement des dynasties divines implique nécessairement une révolution dans les idées humaines ; que souvent même les dieux, sans changer de visage, changent d'esprit et de nature ; qu'en un mot, malgré la permanence des noms, rien ne ressemble moins au dogme d'une société vieillie que le dogme d'une société naisnante. Retrouver les variations du Paganisme, ce serait découvrir la cause suprême des variations de la vie sociale dans toute l'antiquité.

y DES RÉVOLUTIONS RELIGIEUSES. • 83

Maigre les différences des rites, je ne puis voir dans les cultes principaux d'Orient qu'une seule et même religion partagée en autant de sectes que d'empires; le même dogme leur communique à tous le même génie. Le miracle permanent de la nature vivante, représenté sous des emblèmes sacrés; la vie de l'univers circulant dans les veines des dieux ; la fête de la création reproduite dans la liturgie du genre humain ; la naissance, la mort, le renouvellement des choses; cette trinité visible devenant Tun des mystères du sacerdoce, surtout l'incarnation des immortels sous la figure du monde, telle est la constitution originaire du Paganisme./ Considérez tour à tour la Perse, Tlnde, la Chaldée, la Phénicie, l'Egypte, vous serez étonné de n'avoir pas changé de dogme. Échos les uns des autres, les Védas du Gange, les cantiques de la Médie, les hymnes de Thèbes, forment un même chœur dans le temple de l'Asie. Tous les empires s'agenouillent devant le même univers. Sous des noms différents, Mithra^ Indra, Osiris, le même soleil, œil du monde, les éblouit de son regard, et partout les étoiles du même ciel répandent ensemble leurs rayons dans les mêmes symboles. Conformité dans le dogme, qui se retrouve dans les constitutions politiques, puisque le panthéisme est entré partout en Asie, dans le gouvernement par l'établissement de la royauté théocratique, dans les lois civiles par la confusion du droit privé avec le droit divin. Le dieu étant tout, il faut qu'il possède tout. Le roi, son représentant, est seul propriétaire* de la contrée; l'humanité n'a que l'usufruit de la terre dont le dieu a la souveraineté inaliénable. (]'e8t la première forme du droit dérivée de la première institution des cultes.

* Genèse, c xr.vm, v. 2*2. Niebiihr, Hist. rom., t. lU, p. 481.

84 DE lA TRADITJOW.

Si la Grèce a porté le schisme dans la tradition, ce n'est pas que ses dieux n'aient été originairement de la même nature que ceux d'Orient. La grande âme du monde vivait dans le sein azuré de son Jupiter; il tenait dans sa main la chaîne des êtres, comme le Brahma de l'Inde. De la flûte de Pan s'exhalait Tharmonie universelle; elle avait sept tuyaux pour marquer l'accord des sept planètes. Les immortels jouaient en naissant avec des astres d'or. Sur le mont OEta, les danses circulaires des prêtres figuraient l'orbe invisible des étoiles ; et l'orgie de Bacchus marchait vêtue de la robe traînante d'Asie. Cependant, malgré tant de conformités extérieures, on appliquait peu à peu un sens tout nouveau à d'antiques symboles. Jusquelà, l'homme n'avait adoré que la nature : il va commencer à s'adorer lui-même. C'est le nte de la Grèce, qui se personnifie de mille manières sous la figure des Olympiens. En leur attribuant ses propres actions, elle les fait complices de son passé. Époques à demi oubliées, génie particulier des races et des tribus, origines, guerres, alliances, tout ce qu'a renferme la vie sociale dans des temps privés de mémoire est résumé dans les vies olympiennes, qui se grossissent de chacun des nuages de la tradition. En même temps que les travaux d'Hercule représentent ceux du soleil dans les douze demeures de l'année, ils figurent les travaux de la race des Doriens dans leurs demeures changeantes, depuis la Thrace jusqu'au Péloponèse. Au lieu des pensées immuables de la nature, les pensées capricieuses des peuples remplissent, assiègent, informent peu à peu l'âme des Olympiens. Le dieu vit du souffle de l'homme ; c'est-à-dire que le principe de la religion a changé; l'orgueil humain s'est relevé, le dogme de l'incarnation, sur lequel reposait tout l'Orient, a disparu. Ce n'est plus la Divinité qui descend sur la

terre et qui prend par pitié le visage de l'homme ; c'est l'homme que Fessor de sa pensée élève jusqu*à la région suprême. Du milieu du vil troupeau des êtres, le pasteur Ganymède est emporté au sein de l'infini par l'aigle souverain ; le genre humain boit le nectar ; il s'enivre ; sa volonté devient sa loi, l'héroïsme son dogme. Et comment cette révolution dans les croyances n'aurait-elle pas produit une ère nouvelle dans la société civile ? Le peuple^ après s'être couronné sur l'Olympe, pouvait-il chercher ailleurs qu'en lui-même la source légitime de la puissance, de Tautorité, du droit? Il ne dépend plus, il ne relève plus que de lui-même ; par où l'on voit le rapport de ces religions nouvelles avec la forme politique du monde grec et romain. Appliqué à la vie sociale, le système d'apothéose des races ou de l'humanité tout entière avait pour conséquence évidente le gouvernement de l'humanité par elle-même ou par les races consacrées, ce qui n'est rien autre chose que le système de la démocratie ou de l'aristocratie, tant de la Grèce que de l'Italie. La théocratie est remplacée par la république. Athènes et Rome jaillissent tout armées, comme Minerve, du front du genre humain déifié.

Cependant, il reste au Paganisme une troisième révolution à subir : elle arrive du temps d'Alexandre; Évhémère y attache son nom. Le sens primitif des dogmes achevant de se perdre de plus en plus, on vit paraître cette doctrine toute nouvelle : que les dieux ne représentaient ni la nature ni l'humanité ; qu'ils avaient été jadis des rois, des tyrans, qui plus tard avaient été exaltés par la servitude des peuples. Cela admis, que restait-il de l'institution primitive du Paganisme? Rien, évidemment. L'homme avait bien pu s'incliner devant remblèmedu dieu-univers; mais, au lieu d'un Brahma, distributeur de

Texistence, d'un Jupiter, artisan des mondes, d'une Isis, re\êlue de l'azur des cieux étoiles, lorsqu'il ne vit plus que des rois de Crète ou de Libye, tout fut fini. Le culte, devenu mercenaire, disparut des esprits ; la facilité avec laquelle se répandit la doctrine nouvelle montre assez combien étaient éteintes les croyances passées ; trois siècles avant l'avènement du Christianisme, le Paganisme avait cessé de vivre.

Rome surtout adopta sans réserve le dogme d'Évhémère, et c'est chez elle que ce nouveau paganisme a fait une société nouvelle. Dans le vrai, Rome n'a jamais adoré que Rome, emprisonnant, enchaînant dans le Capitole, comme autant d'otages sacrés, tous les dieux de l'univers. Séparés de leurs peuples, de leurs pays, des cieux qui les avaient fait naître, véritables spectres auxquels personne n'attachait plus aucune idée, ils ne servaient qu'à consacrer le triomphe de la ville éternelle. Ce fut bien pis sous les empereurs : alors on vit la doctrine d'Évhémère passer dans les lois, dans les mœurs, c'està-dire, le despotisme dans le ciel sanctionner le despotisme sur la terre. Une suite d'hommes placés au faîte du monde civil, les Césars, grands prêtres de la théologie nouvelle, se proclament dieux de la descendance légitime des Osiris ou des Jupiter; et, en faisant leur apothéose, ils n'étaient rien que des logiciens qui s'appliquaient les doctrines de leur temps en matière de religion, puisque le peuple les plaçait dans le ciel quand ils omettaient de s'y ranger eux-mêmes. N'est-ce pas la conclusion de la plupart des vies des Césars dans Suétone? Il fut mis au rang des dieux, « non pas de bouche seulement, mais par la persuasion du peuple, » non ore modo, sed et persua- i sione vulgi ^ Le Paganisme est-il assez dénaturé? De chute

* Suétone, lib. I, p. 158.

DES RÉVOLUTIONS REUGIEUSES. 87

en chute, le dieu est devenu empereur. Comment s'appelle-t-il ? Il s'appelle César ; puis, tombant toujours plus bas, il s'appelle Caligula, Claude, Néron.

Cependant, au milieu de cette décadence de l'institution religieuse, l'homme, à plusieurs égards, s'enrichit des dépouilles du dieu ; la part de l'autel devient de plus en plus petite. La terre, le domaine sacré, est de plus en plus partogée, sécularisée. Au droit divin a succédé le droit privé ; au prêtre le jurisconsulte. Le propriétaire, qui, en Orient, était Brahma ou Osiris, est maintenant le père de famille, Findividu. L'homme, s' étant délivré de ses dieux et se trouvant par hasard seul et sans contrôle dans l'univers, en profile pour s'arroger par le stoïcisme l'indépendance absolue dans le monde moral, par la loi civile la souveraineté plénière sur les choses. C'est là l'esprit du droit romain.

Le premier effet du Christianisme, en ramenant Dieu dans le monde, sera de rétablir, par les biens de l'Église, un domaine sacré. Dieu reprendra possession du globe; l'homme rentrera sous son vasselage; il lui fera derechef hommage-lige de sa personne. La terre redevenue sainte, le Roi des rois, le Seigneur des seigneurs la donnera au prince ; le prince la transmettra au vassal ; et ce sentiment de hiérarchie, de dépendance de Tinfini, se mêlant à toutes les relations de la nouvelle société, servira de sanction au système des fiefs, que l'on ne parviendra jamais à expliquer entièrement, si l'on ne commence par rattacher ainsi les révolutions du droit de propriété aux révolutions mêmes de la loi religieuse.

Veut-on savoir quelle fut, à la nouvelle du Christianisme, la dernière tentative des religions païennes? Si ces cultes eussent pu conserver l'administration du monde, je suis persuadé que c'eût été par le moyen qu'ils essayè-

rent. Au bruit de la doctrine qui ravivait les morts, le Taganisme lui-même se raDÎma comme un affreux Lazare. H jeta encore dans son agonie une lueur extraordinaire; voyant de quel côté penchait le monde, il consuma sa dernière heure à se transfigurer. Chose incroyable! ce corps délabré essaya de lutter de jeunesse, de spirituahté, d'idéalité, de pureté, avec la parole nouvelle. Cet effort fut soutenu dans Alexandrie par les plus nobles intelligences, les Porphyre, les Proclus, les Plotin, les Julien; car la philosophie sentait qu*elle avait frappé trop fort la foi antique : pour sauver la religion, elle lui prêtait ses doctrines; de là ces dieux des corps qui soudain se convertissent en dieux de l'esprit, emblèmes de la métaphysique la plus subtile. Le Paganisme ainsi réparé, exalté, \ rentre dans Pécole de Platon en même temps que les saints Pères. Par cette conversion, il trompe un moment le monde, d'autant plus qu'à cette heure suprême il ne se confiait pas aux dieux exténués de la Grèce et de Rome. Mais il appelait du fond de l'Orient des divinités moins connues, qui tenaient de Péloignement un reste de prestige. C'est pour cela que le Mithra des Persans, le dieu de la lumière, purificateur, rédempteur, médiateur (car il portait tous les titres de la foi nouvelle), fut partout opposé daîis l'Occident au dieu de l'Évangile. Vêtu de la robe des Mèdes, armé du poignard sacré, ce Milhra fut véritablement le dernier lutteur qui combattit pour le monde profane. Les empereurs, au nom de la vieille société, propagèrent son culte avec une ardeur désespérée; sous un masque mystique, il se répandit dans les Gaules et dans l'Allemagne, partout affectant les formules du Chrisjtianisme ; mais il était trop tard : il rencontra partout l'image des douze messagers de la Judée qui l'avaient devancé. En ce moment, ce dieu nourri de la lumière du

DES BÉVOLUTIONS RELIGIEUSES. 89

soleil persan disparut devant la lumière invisible du Christ : ce fut le dernier jour du Paganisme. Ces religions en mourant s'étaient contredites elles-méme. Elles avaient voulu transformer leurs idées corporelles en une idéalité mystique : dans cette révolution, elles s'évanouirent, ''belles sont en abrégé les principales variations des religions antiques, ensuivant l'ordre des temps. Premièrement, apothéose delà nature, c'est le paganisme d'Orient; secondement, apothéose de l'humanité, c'est le paganisme de la Grèce ; troisièmement, apothéose de la cité, c'est le paganisme de Rome ; quatrièmement, apothéose de la philosophie, c'est le paganisme d'Alexandrie. /

11 était temps que le Christianisme arrivât; (outes les voies avaient été essayées dans la philosophie, la poésie, la science. Les intelligences étaient à bout, les épreuves finies, les mystères comblés. Après tantd'eiïorts, on avait embrassé une abstraction; on touchait au désespoir; il fallait ou mourir ou se renouveler dans le sein de rÉternel. Le genre humain, haletant, épuisé, dégoûté de lui-même, fit comme le disciple bien-aimé : il pencha la tête, et se reposa dans l'ample sein du Christ.

DES BÉVOLUTIOISS RELIGIEUSES DANS LEURS RAPPORTS AVEC l'hISTOIUE DE l'art.

Après avoir déduit de la société religieuse les formes de la société politique, il reste à confirmer le même principe en l'étendant aux arts, dont le lien avec les cultes est plus apparent encore. -

90 DE LA TlUDiTION.

Quel est, en effet, le but de Tart? Je réponds : La beauté; solution trop élémentaire, dites-vous, et surtout trop antique. Essayons cependant de nous y attacher; elle peut nous mener plus loin qu'il ne paraît. Car la beauté, où est-elle? Dans une fleur, reprenez-vous, dans un rayon de soleil, dans le sourire d'une créature mortelle. Oui, sans doute, elle est dans toutes ces choses. Mais qu'elle y est incomplète, puisqu'elle y est périssable! Au lieu de ces objets qui ne vivent qu'un jour, au lieu de cette lueur [qui n'a qu'une splendeur empruntée, que serait-ce, si tl'on rencontrait quelque part la fleur qui ne se fane jamais, le parfum qui ne se dissipe jamais, le sourire qui jamais ne se convertit en pleurs? Alors seulement, ne le pensez- vous pas ? nous toucherions à la beauté, principe et fin de toutes les autres. Or, cette beauté, qui se communique sans s'épuiser, cette splendeur souveraine, sans lever et sans coucher, sans jeunesse et sans vieillesse, quelle peut-elle être, si ce n'est Fimage même que vous vous faites de la perfection, que rien ne petit ni outrepasser ni altérer, c'est-à-dire l'idée par laquelle vous vous représentez Dieu lui-même? Oui, n'allons pas plus loin ; le Dieu-Esprit, voilà l'éternel modèle qui, sous une forme ou sous une autre, pose éternellement devant la pensée de tout artiste qui mérite ce nom. Ce qui revient à dire que l'art a pour but de représenter par des formes la beauté infinie, de saisir l'immuable dans l'éphémère, d'embrasser l'éternité dans le temps, de peindre l'invisible par le visible. Arrêtons-nous à cette idéel et voyez combien de conséquences en jaillissent comme d'un foyer ardent.

Premièrement, pour exister, Fart n'a pas besoin de l'homme. Avant l'apparition du genre humain sur la terre, l'univers était un grand ouvrage d'art qui publiait la

gloire de son aliteur. La beauté avait été réalisée et comme incarnée dans la nature naissante. Non, non, ne croyez pas que les premiers poëmes aient été ceux d'Homère ou de Moïse ; ne croyez pas davantage que les premières sculptures aient été faites par une main mortelle. Le plus ancien constructeur de temple est celui qui a bâti le monde. De même, voulez-vous savoir quels ont été le premier poème et la première peinture? II est facile de le dire. Ce furent le premier lever du soleil au sortir du chaos, le premier murmure de la mer en s'informant de ses rivages, le premier frémissement des forêts au toucher de la lumière immaculée; ce fut aussi l'écho de la parole encore vibrante de la création. Voilà la première poésie, le premier tableau dans lesquels a été peint rÉternel. Nul peuple n'était encore dans le monde, l'idée d'art était déjà complète. L'ouvrage et l'ouvrier étaient en présence l'un de l'autre ; et, si ces sortes de rapprochements n'étaient trop souvent arbitraires, on pourrait ajouter qu'il existait déjà une sorte d'image anticipée de la division des arts ; que, dans ce sens, les chaînes des montagnes étaient l'architecture de la nature ; les sommets et les pics sculptés par la foudre, sa statuaire ; les ombres et la lumière, le jour et la nuit, sa peinture ; le bruit de la création entière, son harmonie, et l'ensemble de tout cela, sa poésie.

De ce qui précède il résulte que ni la nature ni l'art ne sont copiés l'un sur l'autre, puisque l'un et l'autre dérivent d'un même original, qui est Dieu. Quel que soit l'objet qu'il veuille représenter, l'art le crée, pour ainsi dire, une seconde fois. Ni l'architecture, ni la sculpture, ni la peinture, ne copient servilement une partie du monde extérieur. Us ne reproduisent pas davantage l'image d'un homme en particulier. Quel est donc le modèle de

92 DE LA TUADITJON.

leur imitation? Je Tai déjà dit, le beau en soi, le vrai par excellence. Continuons, si Ton veut, de les appeler arts d'imitation, mais ajoutons qu'ils imitent TÉtemel. Par où l'on voit qu'il faut ranger les artistes en deux familles distinctes : les uns faits pour l'esclavage, qui copient les formes de l'univers, sans y rien ajouter, sans y rien retrancher; les autres (ils sont libres et souverains), qui imitent, non pas seulement le visage et le corps de la nature, mais ses procédés de formation et sou intelligence, pour mieux rivaliser avec elle. On demandait à Raphaël où il trouvait le modèle de ses vierges : c< Dans une certaine idée, » répondait-il; et cette idée était le divin, qu'il entrevoyait à travers les traits mortels des femmes de Perouge et de Foligno.

De ce principe conclurons-nous que l'art se confond avec la philosophie? Nullement. Celle-ci peut oublier les formes des objets pour ne s'occuper que des idées. L'artiste, au contraire, a deux mondes à régir, le réel et l'idéal; il ne peut ni les détruire l'un par l'autre ni les résoudre l'un dans l'autre. Il faut qu'il les laisse également subsister, et qu'il fasse sortir l'harmonie de leurs apparentes contradictions. Voilà le miracle qu'il doit constamment accomplir; la gloire est à ce prix. Il aspire à rinlîni; mais d'abord il faut qu'il s'enferme en des bornes précises, et la première chose qu'il apprend est que sa force ne s'accroît qu'à la condition de se limiter ellemême. Tu niras pas plus loin y c'est la première leçon donnée par le Créateur à sa créature. Frappé de cette nécessité de se circonscrire, si l'artiste s'attache exclusivement au sentiment du fini, il ne garde plus que la forme et le masque; sous le masque est le néant. Si, au contraire, il abandonne le réel pour se livrer sans réserve à 'idéal, il tombe dans le vide. Entre ces deux extrémités

DES RÉVOLUTIONS RELIGIKUSES. 93

se trouvent une foule de nuances qui constituent les différents degrés du vrai, du faux, du mauvais et du pire. Toute œuvre belle est véritablement morale, parce qu'elle exprime l'harmonie du monde et de son auteur. Elle est dans l'équilibre des choses, dans le plan de la Providence, dans les conditions de la justice éternelle, ou plutôt elle est un abrégé de l'ordre général.

Il suit encore de là que les arts ne sont point, comme on le répète souvent, des objets de caprice et de fantaisie; qu'ils ont, au contraire, plus de réalité qu'aucune des occupations du monde. En effet, je tiens pour réel tout ce qui est vrai, pour chimérique tout ce qui est faux. Le positif est probablement, dans votre opinion, ce qui ne défaille point, ce qui ne périt pas; et, à ce titre, je ne connais rien de plus positif que l'éternel. Mais l'immortel, ce grand mot, est-il fait pour cette créature que l'on appelle l'homme? Oui, il est fait pour lui, et c'est à cela que je voulais arriver. N'avez-vous jamais été frappé de penser que cet être fragile produit de ses mains fragiles des choses qui ne passent pas; qu'il va mourir demain, et qu'il laissera après lui un livre écrit sur l'écorce d'un arbre, une statue, moins que cela, une toile éphémère, et ni les années ni les siècles n'effaceront les lignes de ce livre; et les empires passeront auprès de ce piédestal, et cette statue restera inébranlable, ou si elle est renversée, ceux qui viendront bientôt la redresseront, et cette toile que peut déchirer un souffle survivra elle-même à plus d'une race d'hommes? Pourquoi cette immutabilité, si ce n'est parce que, 'entre toutes les pensées éphémères de son temps, l'artiste s'est attaché à une idée impérissable, souverainement positive, c'est-à-dire à quelque chose de divinj qui, comme un piédestal indestructible, soutient son œuvre et l'élève au-dessus des atteintes de la durée.

Tout s'altère, tout succombe, tout meurt, excepté elle, qui, même ensevelie, reste belle d'une beauté incorruptible, comme les mathématiques restent vraies d'une vérité éternellement immuable, qui peut être enfouie ou voilée, mais non vieillir pi changer. Le spectateur mobile disparaît; Tart, fondé sur Télernel, subsiste. En faut-il des exemples? Ils sont partout. La Grèce antique est brisée en pièces, et la statue de sa Niobé est encore à cette heure debout comme une veuve sur un sépulcre. L'empire romain, où est-il? Dans la poussière de la campagne de Rome; et la statue du Gladiateur mourant lui survit, qui, de ses lèvres de marbre, sourit à cette disparition de tou» les spectateurs du cirque.

Si l'art a pour but la beauté souveraine, il faut encore admettre que, malgré la contrariété des temps, des civilisations, des religions, le même idéal plane sur toute l'humanité. Voilà, en effet, ce qui explique comment le Paganisme nous révolte par ses doctrines, et tout ensemble nous subjugue par ses œuvres. Les divinités du passé nous font pitié, leurs temples nous ravissent; contradiction qui devient bien plus choquante, si l'on ajoute que les artistes du moyen âge, c'est-à-dire les hommes les plu» pieux, les plus crédules, les plus enivrés de la foi chrétienne, loin d'éprouver aucune répugnance pour les statues et les images païennes, en ont fait l'objet d'une étude assidue. Quoi ! des chrétiens du quatorzième siècle étudier, palper, imiter des idoles retrouvées dans Florence ou dans Pise ! les vénérer comme des œuvres sacrées! les inaugurer au fond des temples de l'Invisible I Oui, sans doute ; car ils retrouvaient dans ces formes exquises de l'antiquité les rayons égarés de l'éternelle beauté qu'ils poursuivaient eux-mêmes à la lueur de la révélation. Dans le vrai, les écoles grecques et celles du moyen âge n'ont

DES RÉVOLUTIONS REUGIEUSES. 95

été en guerre que dans Fesprit des théoriciens de nos jours; voyez, au contraire, par quels sentiments elles s'alliaient^ et combien elles étaient d'intelligence. Les artistes grecs s'étaient élevés au-dessus de leur culte; des hauteurs du Paganisme, ils avaient entrevu la lueur du Christianisme; au milieu même de la sensualité païenne, ils avaient annoncé par avance le miracle de la beauté spirituelle. Ainsi ils tendaient les bras à l'avenir, et ces prophètes de civilisation ont été les médiateurs naturels des peuples et des cultes. N'est-il pas vrai que Virgile, à peine païen, donne la main à Dante, que Sophocle mène à Racine? N'est-il pas vrai que Phidias et Platon se retrouvent, sous d'autres noms, dans l'œuvre de Raphaël et de Michel-Ange? Et, malgré la différence des temps et des lieuic, malgré la contrariété des religions, qui semble devoir tout rompre, d'où vient que, loin de s'exclure, de se repousser, de se renier, ces hommes s'attirent, s'appellent, s'embrassent à travers l'étendue des siècles? Vous en savez la raison : c'est que tous puisaient leur éclat dans une même source de lumière, leurs beautés particulières dans une même beauté suprême, leurs poëmes dans une même source de poésie; que, séparés et ennemis par tout le reste, ils étaient entrés dans le même règne de l'immuable, où ils se sentaient tous fils du même père, je veux dire du même dieu de l'art, de la beauté et de rharmonie.

Parvenus à ces termes, nous pouvons déjà, en nous y arrêtant, répondre à cette étonnante question, souvent élevée de nos jours : « L'art est-il mort? la poésie est-elle morte? » Je sais assez que beaucoup de gens écrivent, publient que c'est fait également de l'un et de l'autre ; à quoi j'ajoute qu'après avoir passé ma vie à examiner les peuples étrangers, je n'ai trouvé que parmi nous l'expres-

90 DE LA TBADITION.

sion de ce sentiment de défaillance. Partout ailleurs ces théories de mort passeraient pour insensées. Quoi? la poésie est morte, Tart est mort I Certes, voilà une grande nouvelle, et qui vaut bien celle de la mort d'un prince ou d'un roi de la terre, si, comme je l'imagine, l'art est d'aussi bonne lignée qu'aucun d'entre eux. Eh! qui donc a vu, qui donc a fait ses funérailles? Ëtaienl-ce Goethe et Schiller, Chateaubriand et Byron, qui hier menaient le deuil? J'ai peine à croire que ceux qui portent ce message en connaissent toute la grandeur; car enfin savez-vous les conditions qu'il faudrait rassembler pour qu'il fût vrai? La première serait que ce pays lui-même fût près de sa ruine et qu'il portât toutes les marques d'une décrépitude prématurée. Est-ce là ce que vous pensez de ce pays? Encore cette mort de l'Etat ne nous suffirait pas ; il n'est pas j si facile qu'on le croit de corriger le monde de son antique ^passion pour la beauté. 11 faudrait de plus que Dieu eût disparu de la nature et de la conscience des hommes, comme un prêtre se retire du temple quand le culte est achevé. Est-ce là ce que vous pensez de Dieu? Oh! si tout cola est vrai, si tous les cœurs sont vides, même de regrets et de désirs, s'il n'y a plus de culte intérieur, plus de patrie, plus de cité, plus de foyers, plus de famille, plus de France, alors, oui, ils ont raison : l'art et la poésie sont dans le même sépulcre que l'Etat! Le beau moral n'est plus qu'un leurre, et vous tous qui tentez encore d'en retrouver les vestiges, ou par le pinceau, ou parle ciseau, ou par la prose, ou par les vers, écrivains, artistes, sculpteurs, peintres, vous êtes les plus insensés des hommes; égarés pour toujours, sans espoir de retrouver votre chemin, il ne vous reste qu'à vous asseoir à côté les uns des autres, sans plus rien imaginer, sans plus rien oser; car il n'est point de peinture du vide, point d'architecture du

néant, point de poésie de ce qui n'est pas, et la mort toute seule est incapable d'enfanter même un rêve dans le tombeau. Mais, au contraire, s'il n'est pas vrai que cette société soit morte, s'il n'est pas vrai que Dieu ait déserté le monde, tout est sauvé ; l'infini nous reste; que nous faut-il de plus? Au lieu d'être des insensés, ceux dont je parlais tout à l'heure, et qui tentent d'entretenir parmi nous la religion de la beauté, ceux-là ont pour eux l'éternelle raison. Ne nous hâtons donc pas de désespérer de l'avenir. Si la vie nous échap'pe, gardons-nous d'en médire. Surtout ne frustrons pas d'avance les nouveaux-nés dans leurs berceaux. Qu'ils grandissent! ils feront ce que nous n'avons pas su faire.

Je reviens. Si tous les artistes de l'humanité tendent au même but, cette alliance est surtout évidente dans ceux qui appartiennent au même ordre de civilisation. Quelle que soit la différence des procédés, des instruments, des moyens d'exécution, tous s'attachent dans le même temps à l'imitation du même modèle. Ne me demandez pas ici la définition du beau abstraite! souverain; j'attendrais, pour répondre, que l'on m'eût donné celle de l'infini, de l'absolu, du vrai suprême. Ce qu'il y a de sûr, c'est que l'idéal des artistes n'est point une abstraction née dans les écoles de philosophie : c'est un dogme vivant, un rayon de la révélation universelle, un objet de foi, une tradition léguée par les ancêtres, et que. la liberté de l'art corrige, embellit, ou dénature. En un mot, le culte, la religion nationale, voilà la forme visible de ce modèle invisible. Pour rendre celte vérité plus palpable, je chercherai un exemple, non pas dans l'antiquité, mais dans les monuments qui nous entourent. Élevons devant nous, par la pensée, une cathédrale. Un nombre prodigieux d'artistes ont concouru à l'achever. Tous, sans se connaître, ont exprimé,

98 DE LA TRADITIOÎÎ.

par des moyens différents, une même idée. Le premier art, celui qui soutient tous les autres, est rarchitecture. Quel en est le caractère? Cette vaste nef, avec ses deux chapelles latérales en forme de croix, et qui figure le corps du Christ dans le sépulcre, ce mystère, ces demi-ténèbres, cette tour principale, qui, image du pouvoir spirituel, monte dans la nue, n'est-ce pas là l'édifice, non de la chair, mais de Tesprit? Approchons. L'architecte n'ai pas tout hit. Des statues habitent dans ces niches, peuple de pierre né pour ce monument. La pensée écrite dans les voûtes et les piliers reparaît plus visible dans les traits, l'attitude, même dans les plis des vêtements de ces personnages. Rois, évêques, empereurs, qui lisent éternellement sur leurs livres de pierre, dans tous le même esprit rayonne. Quelle macération! quelle humilité I quel ascétisme î Une seule âme respire dans les formes de la sculpture et dans celles de l'architecture. Ce n'est pas assez. La maison de l'Invisible n'est pas seulement une œuvre d'architectes et de statuaires ; les peintres y ont aussi mis la main. Elle est revêtue intérieurement des fresques du treizième et du quatorzième siècle. Ce seront ou les vitraux du Nord, ou les mosaïques des Byzantins, ou plutôt les peintures de Giotto, de Buffalmacco, d'Orcagna, de Fiesole, dans les églises de Toscane. Là encore quelque culte de la passion duGolgotha! quel règne de l'esprit! quel dépouillement àe la matière et, du corps! On ne saurait, il semble, s'insinuer plus avant dans l'empire des âmes, et cependant je n'ai point achevé. La merveille est loin d'être accomplie. La cathédrale est muette, elle va parler; la musique va couronner les autres arts. Des chants s'élèveront du milieu du silence des voûtes. Quels seront-ils? Le chant grégorien, le Dies irx^ le Te Deum; et l'expression de ces mélodies liturgiques est tellement

DKS RÉVOLUTIONS RELIGIEUSES. 99

conforme à celle du monument, que vous diriez que ces chants s'exhalent des lèvres des statues et des iigtires rayonnantes sur les vitraux et les fresques, comme un grand chœur d'êtres surnaturels. Tant il est vrai que le même modèle invisible est apparu à tous les artistes qui ont donné la vie à cet ensemble, architectes, statuaires, peintres, musiciens, et ce modèle est le Christ luimême.

Qu'ai-je voulu dire par là? N'ai-je voulu qu'amuser un moment votre imagination? Loin de là, j'ai voulu établir que l'idéal qui règne sur toute une civilisation est la religion; que c'est elle qui donne à tous les arts d'une même société le môme air de famille etd*alliance, en sorte qu'un seul d'entre eux étant connu, on pourrait, en quelque manière, retrouver tous les autres. D'où résulte cette loi générale, que les révolutions dans les arts sont déterminées par les révolutions dans les religions. Voulez-vous donc savoir en combien d'époques se partage l'histoire des arts? commencez par chercher combien il y a eu d'époques dans l'histoire des cultes, et vous aurez vous-même répondu. Autant de fois a changé la figure sous laquelle l'homme s'est représenté la pensée de Dieu, autant de fois a changé son idéal dans les œuvres d'imitation. Sur ce principe, les mêmes variations que nous avons reconnues plus haut dans les religions nous serviront non-seulement à marquer les phases des révolutions dans les arts, mais à déterminer la nature de chacun d'eux.

Remarquez, avant tout, la différence de la foi et de la poésie, du culte et de l'art. Ce dernier, en réalisant par des formes palpables l'idée de Dieu, telle qu'elle est conçue par les peuples ou imposée par la tradition, l'altère et la transforme inévitablement. D'abord il se contente de copier les types consacrés par le sacerdoce. Il fait en quelque

manière partie de la liturgie. Nulle liberté, nulle invention dans \e choix ni dans la forme des objets représentés; plus la foi est profonde, plus l'artiste est asservi. Cependant peu à peu Timagination se substitue à la coutume. Les formes se perfectionnent en acquérant plus de liberté. Le génie individuel se crée dans le sanctuaire même une croyance particulière; il change, il innove à son gré; il suit, au lieu de la voie des ancêtres, celle qu'il se fraye lui-même ; du sein des religions positives, il aspire à la religion absolue; en sorte que l'on peut établir que l'art ne grandit qu'aux dépens de la tradition, et que, né du culte, mais inclinant à Thérésie, il tend lui-même à détruire son berceau.

Cela posé, la première époque des religions commence en Orient avec l'histoire civile des peuples de la haute Asie : panthéisme visible, infini matériel, culte de la nature, du Dieu-univers, de la création qui n'a point encore éprouvé la souveraineté de l'homme. Par quelle sorte d'art visible cette forme de religion pourra-t-elle être représentée? Il faudrait découvrir un art qui pût s'élever à une certaine perfection sans que la figure de l'homme y laissât son empreinte. En est-il de semblable? Un seul, l'architecture. En effet, ni les colonnes, ni les frontons, ni les portiques, ne sont formés sur le modèle de la figure humaine. Les chapiteaux rappelleront peut-être l'épanouissement des palmiers et des acanthes; les obélisques, les pics de granit de la vallée d'Egypte. Mais, dans toutes ces choses, c'est la nature toute seule, géologique ou végétale, qui pose devant l'artiste; ce n'est pas l'humanité, absente encore de ses œuvres. Joignez à cela que, de tous les arts, l'architecture est celui qui est le mieux approprié au génie d'une société formée en castes. Le plus souvent, il est l'œuvre de générations continues, non celle d'un individu.

DES RÉVOLUTIONS RELIGIEUSES. iOl

Tout un peuple met la main aux pyramides; personne n'y laisse son nom; et par cette double raison, tirée de la conMitution religieuse et civile, le génie de TOrient sera représenté par l'architecture. C'est en Orient que cet art atteindra d'abord, avant tous les autres, un genre de sublimité qui hier encore faisait battre des mains l'armée française dans les ruines de Thèbes.

La seconde révolution dans l'histoire des religions a éclaté en Grèce. C'est alors que l'humanité, pour la première fois, s'est adorée elle-même. Quel art reproduira cette phase nouvelle dans l'idée de Dieu? Quel est celui qui saura faire l'apothéose de la créature et mettre l'humanité sur le piédestal? Ai-je besoin de m'expliquer davantage? Ce sera la statuaire. Voilà quel sera l'art de la Grèce, celui qui n'appartiendra véritablement qu'à elle; mais de cette origine même naîtront les lois principales qui devront le régir. Si la statuaire est dans son principe l'apothéose de l'homme, si elle représente le genre humain qui a pris l'Olympe pour piédestal, n'est-ce pas une conséquence nécessaire de diviniser son modèle, de le dé- " pouiller de tout ce qu'il a de changeant, d'éphémèrC;, de mortel? Assurément. Il faut qu'il soit soustrait à toutes les circonstances variables du temps et du lieu, c'est dire en d'autres termes que la statuaire riîprésentera l'humanité nue et abstraite. Elle la revêtira du divin comme d'un manteau. Elle s'attachera à exprimer l'esprit de toute une vie, plutôt qu'un accident particulier. L'objet de son imitation sera l'homme immortalisé et qui, dans son orteil, a bu déjà le breuvage olympien. Elle voudra pour ses personnages au moins des demi-dieux, quand ce ne seront pas des dieux. En un mot, toute statuaire est uoe apothéose. Art païen, c'est par le Paganisme qu'il atteindra toute sa hauteur.

Chez les Uomains, la religion étant, à quelques égards, la même que chez les Grecs, l'art y fut aussi le même en apparence. Seulement il a fléchi, parce que Tidéal avait fléchi avant lui. A Tadoration de l'humanité sur l'Olympe ils avaient substitué le culte de la cité politique. Aussi, les arts dans lesquels ils ont été véritablement inventeurs sont ceux qui ont servi à décorer la ville, non pas de statues et de temples, mais de portes, de voies, de colonnes triomphales, monuments qui marquaient l'apothéose de la cité, et qui faisaient de Rome la ville éternelle ou la demeure des dieux terrestres.

Avec le Christianisme, une nouvelle révolution religieuse est consommée; cette révolution en fait éclater une autre dans les arts; elle produit même, en quelque manière, un art nouveau. L'humanité, jusque-là divinisée par les Grecs, abdique devant le Créateur; elle ne règne plus sous les traits de Jupiter. La sensualité païenne est condamnée; le cruciûx est Terablème de ce nouvel idéal, et un art moins sensuel, puisqu'il ne relève que du sens de la vue, devient* par excellence, celui des temps chrétiens : c'est la peinture. Que reste-t-il de Tapothéose de r homme? Les personnages n'apparaissent plus exhaussés sur un piédestal supérieur à tout l'univers visible. Ils ne vivent pas dans une éternelle immobilité, ni dans le repos c^éleste de Tempirée. Au contraire, ils sont en proie à tou- \ tes les agitations de la vie terrestre, environnés de tous les détails qui déterminent le mieux l'impression du temps et du lieu; l'homme n'est plus considéré abstraitement; c'est un certain homme dans un moment particulier. De là vient que tout ce qui sert à fixer le caractère individuel est du domaine de cet art, le costume, la couleur, le ton des objets ; et la personne divine et humaine, après avoir été consacrée par le Christianisme,

. DES RÉVOLUTIONS RELIGIEUSES. i05

a fondé ainsi chez les modernes le règne de la peinture.

De plus, le Christianisme a sinon créé, au moins révélé le génie de la musique, le plus spirituel des arts, puis- r qu'on dirait qu'il arrive jusqu'à l'âme, comme la voix du ; Dieu-Esprit, sans l'intermédiaire des sens. Le Protestantisme, qui, dès l'origine, a exclu du temple les autres arts, a conservé et développé ce dernier. C'est, au reste, celui qui de tous peut le mieux se passer d'une croyance formelle et d'un symbole fixé par la tradition. Son époque de perfection n'est pas celle de la foi; c'est l'époque de la philosophie. Mozart et Beethoven sont les contemporains de Kant et de Hegel.

Enfin, au faite des arts s'élève la poésie, qui jusqu'à un certain point les embrasse tous. Elle est architecture, car elle construit et édîGe; sculpture et peinture, car elle met en relief et montre aux yeux de la pensée le monde intelligible; surtout elle est musique et harmonie, et c'est là son essence. Avec elle s'achève l'échelle de la beauté visible. Si l'on veut monter plus haut, on demande à l'art ce que la morale et la religion peuvent seules donner. Dans cette confusion se trouve l'abîme, avec lui le vertige. Toute poésie qui veut dépasser ses limites naturelles défaille dans le vide; franchissant le dogme, elle tombe dans le rêve. Après le développement régulier de la poésie grecque dans Athènes, la ville de la beauté, vient le développement extrême et anomal dans Alexandrie, la ville du mysticisme.

•Non-seulement la poésie a des rapports généraux avec tous les autres arts : elle se divise en plusieurs genres, qui ont chacun une analogie particulière avec l'architecture, la sculpture et la peinture. Premièrement, sous la forme la plus instinctive, elle est lyrique. C'est le premier cri de l'humanité éveillée dans TinGni. Elle chante l'Ë-

iernel à l'exclusion du temps, le Dieu sans la créature, Fêtre en soi plutôt que les êtres en particulier. C'est par là que toute la civilisation commence; poésie du temple et de la cathédrale, la seule que voulût admettre Platon dans sa république, elle s'assortit à Tarchiteclure religieuse. Ses stances s'élèvent comme des colonnes sacrées. Elle est faite pour retentir dans le sanctuaire^ c'est là qu'elle est à sa place et qu'elle a toute sa valeur. Ce poëme est celui de Tordre sacerdotal; là où la théocratie a manqué, comme dans Rome, cette poésie de l'hymne a été artificielle, ou n'a pas même essayé de paraître.

En second lieu, la poésie est épique. Elle érige l'homme sur le piédestal; elle l'adore à demi. Qu'est-ce à dire, si ce n'est qu'elle considère ses personnages au même point de vue que la statuaire? Elle les grandit et les exhausse, elle leur donne douze coudées. Aussi la plupart des lois de Tune s'appliquent à l'autre. Il ne suffît pas à l'épopée que ses personnages soient grands; aidée du merveilleux, elle en fait des demi-dieux. Comme, au reste, ce genre de . poésie vit surtout de souvenirs , il naît principalement dans les époques fécondes en traditions de famille. Or, quel genre d'esprit perpétue le mieux ces traditions? N'est-ce pas l'esprit aristocratique? Aussi, examinez l'un après l'autre tous les héros de l'épopée héroïque, vous n'en trouverez pas un seul qui n'appartienne à la caste militaire ou noble. Achille, Ênée» le Cid, Arthus, Charlemagne, aucun d'eux n'est sorti de la classe inférieure du peuple. L'épopée héroïque a été le chant de la classe militaire des Indiens, des Grecs, de la féodalité chrétienne. C'est le poëme naturel de toute aristocratie.

Au contraire, le poëme dramatique est l'œuvre de la démocratie. Partout le drame a grandi avec elle. Le théâtre se développe en Grèce dans la démocratie des Ioniens

plutôt que dans raristocratie des Dorieiis. Chez les mo-^ dernes, il éclate, non pas au sein de la race féodale, mais dans la suprême égalité de l'Église. Les mystères se jouent d'abord dans les cathédrales. Composée pour les barons, l'épopée du moyen âge a surtout été chantée et psalmodiée dans les châteaux forts. Le drame a toujours été fait pour le peuple. En Orient, chez les Hindous, on l'excluait du rang des livres sacrés. En Occident, il n'y a point de drame véritable tant que durent les institutions du moyen âge. Ce pocme n'est arrivé à sa perfection que depuis deux siècles , c'est-à-dire depuis l'émancipation de la démocratie. Au reste, si le drame a quelque analogie avec l'un des arts dont j'ai parlé plus haut, évidemment son alliance est avec la peinture; ni la comédie ni la tragédie ne changent leurs personnages en demi-dieux, à l'imitation de la statuaire et de l'épopée. Elles leur laissent leur génie personnel, souvent même leur laideur ou physique ou morale; en sort,e que la peinture est un drame muet, comme le poëme dramalique est une peinture vivante.

Architecture, sculpture, peinture, musique, poésie, tels sont les degrés par lesquels il est donné à l'imagination humaine de tendre jusqu'à l'immortelle beauté. C'est là l'échelle de Jacob sur laquelle s'élèvent constamment les rêves de l'esprit de l'homme. D'un côté, elle s'appuie sur la lerre; de l'autre, elle touche au ciel. Mais sont-ce là, en effet, tous les arts par lesquels on peut gravir vers la beauté? Je crains bien d'avoir omis le premier et le plus important de tous. Les modernes n'y pensent guère dans leurs théories : les anciens n'avaient garde de l'oublier jamais. Et cet art souverain, quel peut-il être, si ce n'est celui de la sagesse, de la justice, de la vertu, ou, pour tout comprendre à la fois, l'art de la vie? En effet, toute vie humaine n'est-elle pas en soi une œuvre d'art? 1. 7

106 DE lA TRADITION.

Chaque homme en naissant n'apporte-t-il pas dans son cœur un certain idéal de beauté morale qu'il doit peu à peu révéler, exprimer, réaliser par ses œuvres? Je ne cacherai pas la moitié de ma pensée; oui, il y a du Phidias dans chacun de nous, parce qu'il y a du Phidias dans toute créature morale. Oui, chaque homme est un sculpteur qui doit corriger son marbre ou son limon jusqu'à ce qu'il ait fait sortir de la masse confuse de ses instincts grossiers une personne intelligente et libre. Le juste, c'est-à-dire celui qui règle ses actions sur un modèle divin, celui qui sait, quand il le faut, dépouiller la vie mortelle , comme le sculpteur dépouille le marbre, pour atteindre la statue intérieure, Socrate. buvant la ciguë, saint Louis sur le lit de cendre, Jeanne d'Arc dans la mêlée; qui nommerai-je encore? Napoléon, dites-vous? non pas Napoléon empereur, mais Napoléon sur le pont d'Arcole *; en un mot, quelque nom que vous leur donniez, le héros «t le saint, voilà le dernier terme et le comble de la beauté fiur terre. Voilà le poëme, le tableau, l'harmonie par excellence; car c'est une harmonie vivante, un poème vivant. L'œuvre et l'ouvrier sont intimement unis et confondus; il n'y a rien au delà, si ce n'est Dieu lui-même.

* Qa'il me soit permis de répéter ici ces mots de Bossuet : a Ah I je ne veux plus tant admirer ces braves et ces conquérants. » (Oraison funèbre ■de Henriette d'Angleterre.)

Page 1