‹ Œuvres complètesChapitre 15 sur 67 · G0MMEI9T U TRADITION ORIENTALE A ÉTÉ PERDUE · texte numérisé non relu

G0MMEI9T U TRADITION ORIENTALE A ÉTÉ PERDUE

des prêtres; mais uu séjour de près de dix ans lui sert à gagner Tamitié du plus savant d'entre eux. Le Parsis lui enseigne en secret la langue sacrée des Perses, lezend, qui, avec le sanscrit, est pour la haute Asie ce que sont pour notre Occident le grec et le latin, c'est-à-dire une langue qui n'appartient plus qu'au culte. Anquetil tient dans ses mains les livres sacrés que n'avait encore vus aucun Européen. Car le regard seul les souille, disent les Mobeds. Il en a recueilli plusieurs copies; il les lit, il les traduit. L'espérance de toute sa vie est remplie. Chose qui semble incroyable, il possède dans la langue morte les livres des Mages, compagnons de Darius, de Xerxès, de Cyrus, de Cambyse; de ses voyages il rapporte toute une bibliothèque composée de manuscrits; et comme Camoens, avec son poème échappe du naufrage (car on peut bien comparer le héros au poëte), il revient en Europe. Il publie les monuments de la religion persane, un peu avant qu'éclate la Révolution française. De ce moment, la science de la tradition orientale est fondée. La révolution est consommée dans les lettres comme dans la politique. D'autre part l'Angleterre, restée maîtresse des Indes, achevait d'en prendre possession par la science. Un Français a retrouvé la langue et la religion des peuples persans ou zends. Un Anglais, William Jones, a retrouvé la langue des anciens peuples hindous. Depuis que cette double civilisation est rentrée dans la tradition vivante, chaque société a été, en quelque sorte, rejetée sur un autre plan. Par delà les dieux de l'Ionie, on aperçoit dans les montagnes de l'Asie les dieux Indiens. L'Olympe recule jusqu'à l'Himalaya. Peu à peu l'Occident recueille les dépouilles et la sagesse de ce vieux monde, manuscrits apportés par les missionnaires et les voyageurs, hymnes, genèses, liturgies, rituels, épopées, codes de lois écrits

en vers, drames, philosophie, théologie, scolastique. Une partie de ces manuscrits, encore inédits, sont de notre temps ce qu^étaient l'Iliade et TOdyssée pour Pétrarque, qui dévorait inutilement des yeux le premier exemplaire d'Homère transporté de Constantinople à Venise. Ce que Lascaris et les réfugiés de Byzance firent pour la renais- ' sance des lettres grecques, William Jones, Ânquetil Duperron l'ont fait de nos jours pour la renaissance orientale. Dans la première ardeur des découvertes, les orientalistes publièrent qu'une antiquité plus profonde, plus philosophique, plus poétique tout ensemble que celle de la Grèce et de Rome, surgissait du fond de l'AsieJOrphée céderat-il à Vyasa, Sophocle à Calidasa, Platon à Sancara? Les dieux de TOlympe recommenceront-ils leurs luttes contre les anciens dieux orientaux^ ou, les uns et les autres, cessant de se disputer des cieux trop étroits, ne se réconcilieront-ils pas au sein de la tradition universelle? Tout ce que le passé renferme de religion, tous les éléments sacrés de la tradition se rapprochent subitement dans un chaos divin pour enfanter, il semble, une forme nouvelle de l'humanité. Car ce qui se passe dans la science éclate avec plus d'évidence encore dans la vie civile et politique. L'Occident s'informe de l'Orient, non-seulement dans le passé, mais dans le présent. L'Europe adhère désormais à l'Asie par les faits comme par les idées, par les intérêts comme par la tradition. Chaque peuple veut mettre le pied sur cette terre où le Sphinx jette de nouveau son énigme ; et ce n'est pas seulement l'Europe qui se rapproche de rOrient : celui-ci sort de son immutabilité, il apprend les disciplines modernes. L'Europe, pour gouverner l'Asie, n'a plus besoin, comme Alexandre, de revêtir la robe asiatique. Constantinople a quitté le turban. Quel ordre nouveau sortira de la fusion, des épousailles

de ces deux mondes, de ces traditions qui se raTivent, de ces langues mortes qui se délient dans leur sépulcre embaumé? En même temps que l'Ancien Testament du genre humain s'augmente des pages retrouvées dans les Bibles de l'Inde et de la Perse, ne faut-il pas que le Nouveau se développe, qu'il dévoile, qu'il élale de plus en plus l'esprit enseveli dans la lettre? et si, au seizième siècle, la renais- * sance grecque et romaine, achevant de clore le moyen âge, a donné au monde une forme, une parole nouvelle, si elle a éclaté en même temps que la réformation religieuse, ne voyons-nous pas de nos jours te renaissance orientale correspondre déjà à une réformation nouvelle du monde religieux et civil? Tant il est vrai que le passé en se creusant a toujours fertilisé l'avenir, et que le premier . n'a cessé d'être la prophétie que le second vient consommer.

Le génie de l'industrie, les découvertes, les voyages, n'ont pas seuls préparé le rétablissement de la tradition de la haute Asie. L'imagination, en même temps que la science, se tournait peu à peu de ce côté. Elle visitait, sur les vaisseaux marchands, les* rivages nouvellement retrouvés ; elle les rattachait à ceux de l'Occident par d'impalpables anneaux. Les brises de l'Europe, celles de l'Asie, unissaient leurs parfums dans de rapides hyménées. De ces épousailles des vents allaient naître, sur la surface d'un océan inviolé, des formes, des images, des fantômes nouveaux qui devaient flotter bientôt dans le ciel agrandi

des poètes. Même sous une apparence sceptique, la poésie (les modernes redevenait religieuse, en consacrant le lien de deux mondes rendus Tun à Fautre; et les marques d'une renaissance orientale éclataient à Torigine même de la renaissance grecque et romaine.

En effet, les Portugais, qui, par la découverte du cap de Bonne-Espérance, ont rendu TAsie à l'Europe, sont aussi les premiers qui aient couronné par l'imagination l'alliance que l'industrie venait de renouveler. Ce peuple ne parait qu'un moment dans Fhistoire, et c'est pour accomplir ce niiracle. L'œuvre achevée, il retombe dans le silence. Comme il n'a eu qu'un moment de splendeur, il n'a aussi qu'un poëte, tin livre. Mais ce poëte est Camoens, qui rouvre à l'imagination les portes de l'Orient; ce livre est celui des Lusiades, qui rassemble, avec tous les parfums du Portugal, l'or, la myrrhe, l'encens du Levant, trempés souvent des larmes de l'Occident. Pour la première fois, le génie poétique de l'Europe quitte le bassin de la Méditerranée; il rentre dans les océans de l'ancienne Asie. Sans doute, les souvenirs de la Grèce et du monde chrétien accompagnent le poëte aventureux au milieu des flots qu'aucune yame n'avait encore effleurés. On peut même dire que, sous ces cieux brûlants, on retrouve dans ses stances brûlantes une angoisse qui ressemble au mal du pays. Les images, les regrets, les espérances, les fantômes divinisés, les sirènes de l'Occident, surgissent du fond des eaux. Ils se balancent autour du navire, et c'est pourquoi le poëme de Camoens est véritablement le poëme de l'alliance de l'Occident et de l'Orient. Vous retrouvez tout ensemble les souvenirs de l'Europe et les tièdes senteurs de l'Asie, dans ce génie qui est l'accord de la renaissance grecque et de la renaissance orientale. En même temps que vous entendez encore le murmure des

rivages européens, l'écho du monde grec, romain, chrétien, vous entendez aussi retentir à l'extrémité opposée ce grand cri de : Terre ! qui fit tressaillir le quinzième siècle au moment des découvertes des Indes et des Amériques; vous sentez à chaque vers que le vaisseau de l'humanité aborde des rivages depuis longtemps attendus; vous respirez des brises nouvelles qui enflent la voile de la pensée humaine, et les cieux des tropiques se mirent dans le flot le plus pur du Tage. Si les dieux de l'ancienne civilisation, transportés sous un autre ciel, semblent s'y réparer, s'y rajeunir, d'autre part, que de formes, que de créations inspirées, immédiatement par cette nature renouvelée dans la solitude I Le fleuve du Gange, depuis si longtemps perdu, est personnifié comme dans Tépopée indienne du Ramayana. Le Titan grec qui veut fermer le passage au vaisseau de Gama qui porte l'avenir sort tout ruisselant des mers équinoxiales, agrandi de toute la différence de la mer des Indes à la mer des Cyclades. Il n'est pas jusqu'à cette langue portugaise, si guerrière et si molle, si retentissante et si naïve, si riche en voyelles éclatantes, qui ne paraisse un interprète, un truchement naturel entre le génie de l'Occident et le génie de l'Asie orientale. Mais ce qui fait le lien de tout cela, est-il besoin de le dire? c'est le cœur du poëte; c'est ce cœur magnanime qui embrasse les deux mondes et les unit dans une même étreinte de poésie, dans une même humanité, un même christianisme. Vous retrouvez partout une âme aussi profonde que l'Océan, et, comme l'Océan, elle unit les deux rivages opposés.

Je ne puis me décider sitôt à quitter Camoens; et pourquoi ne laisserais-je pas paraître ma piété pour ce grand homme? Tout me plaît de lui ; sa vie d'abord, sa poésie, son caractère, son grand cœur. Seulement je m'étonne

que son nom n'ait pas clé plus souvent prononcé de nos jours; car je ne connais aucun poëte qui réponde mieux, qui s'associe mieux à une grande partie des idées et des sentiments répandus dans ce siècle, puisque cette épopée sans batailles, sans siégea, toute pacifique (chose presque inouïe), n'offre que l'éternel combat de l'homme et de la nature, c'est-à-dire la lutte dont les écrivains de notre temps nous ont si souvent entretenus. Il y a des dialogues formidables entre le pilote et l'Océan ; d'une part, l'humanité triomphante sur son vaisseau pavoisé; de l'autre, les caps, les promontoires, les tempêtes, les éléments vaincus par l'industrie. N'est-ce pas là tout l'esprit de nos temps? L'épopée qui les représente le mieux n'est pas celle du Tasse ; elle est trop romanesque. Ce n'est pas celle d'Arioste; où sont parmi nous aujourd'hui la grâce, la sérénité, le sourire de ce dernier des trouvères ? Ce n'est pas davantage celle de Dante. Le moyen âge est déjà si loin de nous I Mais le poème qui ouvre avec le seizième siècle l'ère des temps modernes est celui qui, en scellant l'alliance de l'Orient et de l'Occident, célèbre l'âge héroïque de l'industrie, poëme non plus du pèlerin, mais du voyageur, surtout du commerçant, véritable Odyssée au milieu des factoreries, des comptoirs naissants des Grandes-Indes et du berceau du commerce moderne, de même que l'Odyssée d'Homère est un voyage à travers les- berceaux des petites sociétés militaires et artistes^ de la Grèce.

Si du Portugal on passe en France, on voit d'abord que la correction du siècle de Louis XIV pouvait dilïicilement s'accommoder de l'inspiration de l'Asie. La poésie

' Ceux du royaume de Mexico étoient aucunement civilisés et plus artistes que n'étoient les autres nations de là. (Montaigne.)

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biblique nVut même sur les imaginations de ce siècle qu'un empire contesté, et Sophocle y balança toujours David. C*est seulement vers la fin de sa vie que Racine tenta, dans Athalie, Taccord des formes grecques et hébraïques, en même temps que Richard Simon fondait la science de l'interprétation de l'Ancien Testament. Plus tard, que pouvait-il y avoir de commun entre le génie railleur du dix-huitième siècle et le génie solennel de rOrient? Ce fut surtout pour déguiser leurs opinions les plus hardies, que les écrivains de cette époque se couvrirent quelquefois du manteau de l'Asie. Cependant, le nom est prononcé : les esprits se dirigent de ce côté. Bientôt on abordera cette terre; les esprits railleurs, précurseurs, vont pousser devant eux une autre génération qui prendra véritablement possession de ce sol par la science et» par la pensée.

Quelques années après Anquetil Duperron, et comme pour servir de commentaire à cette science naissante, un second voyageur, qui devait produire dans les lettres une révolution analogue, Bernardin de Saint-Pierre, errait presque sur les mêmes rivages. C'est avec lui que l'imagination, la poésie française, va, pour la première fois, recevoir un baptême nouveau parmi les flots du grand Océan. Avec lui, une âme nouvelle s'insinue dans le dixhuitième siècle. De son voyage dans les mers de Camoens, il ramène deux personnages nés sous ce ciel étranger, Paul et Virginie. Tout vous dit d'abord qu'ils ont, dès leur première heure, respiré un autre air, vu d'autres étoiles que nous. Leurs douces pensées, plus savoureuses que le fruit du dattier, ne se sont pas épanouies au milieu de nos villes. Us ont reçu leur éducation loin des passions, des souvenirs de notre continent. Leur langue même, d'une suavité inconnue» est semblable à la langue des

fleurs dans une île nouvellement émergée du fond des mers inviolées. Rappelez-vous, dans leurs dialogues, cette morale qui semble naître du spectacle des objets qu'ils ont chaque jour sous les yeux, et éclore avec les fleurs qu'ils ont semées. Ils ont appris à épeler, non dans les livres de notre Occident, mais dans celui dont les pages sont les montagnes non encore parcourues, les cieux non encore explorés, les étoiles non encore interrogées, les forêts vierges qui se mirent dans une mer vierge. On pourrait comparer Virginie à quelques figures de la poésie sacrée des Hindous, Sacontala, Damajanti ; et Ton serait étonné de voir comment le même sol, les mêmes harmonies, ont produit les mêmes êtres poétiques dans Fesprit des Orientaux et dans celui d'un homme de l'Occident. • Virginie est, dans le vrai, de la même famille que les jeunes filles et les Apsaras des poëmes indiens. Même douceur, mêmes instincts, même piété pour les plantes, même tendresse pour toute la nature vivante ; seulement tout cela rendu plus touchant par le Christianisme. S'il fallait parler des Études de la nature, qui ne sent qu'elles ont été faites dans le voisinage des Grandes-Indes? Ne retrouve-t-on pas la douceur d'un créole dans cet amour pour les fleurs, pour les eaux, pour les plus petits insectes? Si l'Indien épargne, dans sa mansuétude universelle, les rameaux des forêts et jusqu'à la rosée des nuits. Bernardin de Saint-Pierre ne fait-il pas éprouver un sentiment tout semblable, recueilli, il semble, à la même source? et de tout cela ne résulte-t-il pas l'impression d'un Brahmane chrétien ?

Je n'ai encore rien dit du poëte souverain qui a, mieux que tous les autres, cimenté l'union de l'Europe et de l'Asie. Il fut un des admirateurs les plus naïfs de Bernardin de Saint-Pierre, qu'il venait complimenter sur Paul

et Virginie, au retour des batailles. Il a marqué ralliance de rOccident et de l'Orient, non-seulement par la parole, mais par les faits, par la grandeur des projets, par la vie politique et militaire. N'avait-il pas tracé dans son esprit la route de la France depuis le Nil jusqu'au Gange, à travers la Perse? Le nouvel Alexandre ne voulait-il pas recommencer le travail de l'ancien ? 11 a écrit le poëme de l'alliance en traits de sang, depuis les Pyramides jusqu'aux frontières de cet autre Orient qui commence au Kremlin. Le connaissez-vous, ce poëte qui étouffait en Europe? Il s'appelait Napoléon. Il a fait passer plus qu'aucun autre, dans le cœur de la France, l'esprit et l'âme de l'Asie. Ses poëmes écrits sont ses proclamations. Il a changé non-seulement l'esprit et les institutions, mais aussi la langue de son pays. Lorsqu^il disait : a Vous êtes descendus des Alpes comme un torrent, w ou encore : (( Je suis le dieu des armées, » était-ce la langue diplomatique du siècle de Louis XIV? N'était-ce pas plutôt la parole d'un Mahomet occidental? Et comment s'en étonner, puisque son éducation s'est faite à Aboukir, au Caire, au mont Thabor?

D'autre part, l'Angleterre concourait à cette même renaissance orientale. Aux travaux purement scientifiques des William Jones, des Wilson, des Cçlebrooke, répondaient, dans un esprit semblable, les œuvres d'art et d'imagination ; chaque écrivain débutait par un poème asiatique. Dans les poètes de l'école des lacs, dans le panthéiste Schelley, dont les drames semblent calqués sur les drames indiens, il serait si facile de trouver l'influence orientale, qu'il suffirait, pour la montrer, de rappeler le titre et le sujet de la plupart de leurs œuvres ; mais, sans entrer en trop de détails superflus, je m'arrête au poëte qui les résume tous. Dès .1809, lord Byron

avait projeté une excursion en Perse. Ce voyage fut changé en un séjour de près de deux ans en Morée et à Constantinople. Voilà un nouveau lien d'or et de diamant qui unira l'Europe et l'Asie. Combien de fois le poète ne rappellera-t-il pas qu'il a touché de ses mains, foulé de ses pieds cette terre où croissent l'olivier et le cyprès, où les femmes sont plus douces que les roses, où la rose est la sultane du rossignol, où tout est divin, excepté la pensée de l'homme ! Le voyage de Childe-Harold, ce pèlerinage du désespoir, qui commence et finit dans les mers et sur les rivages du Levant, montre assez où est la patrie adoptive de son imagination. 11 visite la nature immobile, les horizons harmonieux de l'Orient, nobles

! sépulcres du passé, où tout est redevenu silence, repos, douceur, enchantement. Et d'où vient la beauté de ce poëme, qui, dès les premiers mots, a ravi le monde, si ce n'est du contraste de cette paix, de ce repos de la nature

l orientale, avec les pensées troublées, les tortures morales qu'un homme de l'Occident, sorti du milieu de nous, vient y apporter? Athènes, Troie, Corinthe, dormaient sous les roses et les oliviers. Soudain, elles retentissent d'un cri aigu, d'une plainte lamentable. Au loin, la mer était calme; le soleil s'assoupissait sur les flancs parfumés des montagnes. Une molle langueur était répandue dans tout l'horizon, et voilà que soudain ce bleu cristal des mers du Levant réfléchit l'image, la tourmente spirituelle des peuples d'Europe. La voix de l'Occident, le cri discordant de nos sociétés, s'est échappé d'un cœur brisé, au milieu même des harmonies du climat de l'Asie; c'est là tout le voyage de Childe-Harold. lia rempK des cris de détresse de nos sociétés défaillantes les paysages si calmes, si éternellement sereins de TAttique, des Cyclades, de l'Asie Mineure; ces cris ont retenti jusqu'à

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nous, et plus d'un homme de l'Occident a reconnu l'écho de son cœur dans cet écho parti du Bosphore.

Au reste, Byron ne s-est pas contenté d'exprimer ce mélange, ces noces spirituelles de l'Asie et de l'Europe par des pensées, des réflexions, des considérations. Il a rattaché son île d'Albion au continent asiatique par des chaînes vivantes, c'est-à-dire par des personnages, des êtres qu'il a animés de son propre souffle, le Corsaire, Lara, le Giaour, Mazeppa, 1^ Fiancée d'Abydos, créatures demi-anglaises, demi-asiatiques, qui se soulèvent comme un grand chœur de voix, et s'appellent, se répondent autour du bassin de la Méditerranée. Le génie anglais est trop insulaire pour se dépouiller, s'oublier jamais au sein d'un autre climat; c'est même tette permanence du type national qui donne aux compositions orientales de Byron un sens aussi profond. Lara, qui personnifie toute sa poésie, ce grand seigneur féodal a erré longtemps loin de l'Occident. Son teint s'est bruni sous un ciel brûlant. Il sait les langues >,du désert. Sous l'aspect glacial des hommes de son pays, il cache l'ardeur de l'Arabie. Ses habitudes sont asiatiques. Bien plus, nat-il pas été pirate dans une île africaine? N'est-il pas descendu à Coron dans le palais du pacha? N'a-t-il pas été délivré par Gulnare, qui maintenant, sous la figure du jeune page Kaled, veille sur lui à §on retour dans son manoir féodal d'Angleterre? Faut-il un autre exemple de ce même mélange de l'Asie et de l'Europe? Manfred, cet orgueilleux châtelain, au milieu des glaciers de la Suisse, converse avec les esprits des montagnes. Mais quels sont les génies qu'il invoque? Ceux qui ne hantent que les contrées d'Orient, Ahriman, Ormuzd. Les dieux du culte persan viennent h sa voix effleurer de leurs pieds de feu les neiges des Alpes. Étrange préoccupation de l'Asie jus-

que SOUS les brumes d'hiver de la Suisse allemande. Telles sont, dans cette poésie, les figures de TOccident, un mélange du chevalier et du pacha, la féodalité anglo-normande jointe au fatalisme musulman, TÉcosse d'Ossian mariée à l'Asie de Mahomet. A l'égard des Orientaux, je ne nommerai que le Giaour, demi-chrétien, demi-mahométan, ou plutôt un renégat du Christianisme et de l'Islamisme, le scepticisme réuni de deux religions, de deux mondes, le double blasphème de l'Europe et de l'Asie. Il s'écrie en mourant dans le monastère du mont Athos : a Je n'ai pas besoin de paradis, mais de repos; » car il n'a que l'apparence du flegme oriental. Le calme est sur son front ; la tempête est dans son cœur. Il n'est point assis, demi-enivré d'opium comme ses frères, sur un rivage embaumé. Son cheval fougueux l'emporte; luimême est aiguillonné, flagellé par toutes les passions de notre civilisation haletante. Comme des métaux brûlants et de nature différente, qui se fondent et se tordent dans la fournaise, passions, souvenirs, angoisses, préjugés de notre société chrétienne et de la société musulmane, toutes les douleurs s'unissent dans cette âme à la fois d'or et de bronze. Enfin, s'il faut parler des femmes qui donnent la vie à ces compositions, Gulnare, Medora, Kaled, Zuleika, Leila, d'où viennent-elles? où sont-elles nées? ne sontelles pas toutes filles de l'Asie? Gardez-vous cependant de les chercher en Orient ; vous poursuivriez des songes. Si elles portent l'empreinte de l'Orient, elles ont aussi reçu celle de l'Europe. Sous ces fronts impassibles, sous le calme de ces créatures de marbre, couvent les colères, les anxiétés, les tempêtes morales de notre société d'Occident. Où est la résignation, où est l'apathie dans ces cœurs en révolte? Par l'âme, ce sont nos sœurs. La plus calme de toutes, la plus Orientale en apparence, Médora,

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sur le haut de son rocher, est trop rêveuse, trop pensive, trop promptement brisée, pour être une véritable Algérienne. La mélancolie des lacs d'Ecosse est voilée à travers ces paupières sous lesquelles se reflète Tazur de la mer de TÂtlas, et le Christianisme bat dans ces cœurs musulmans.

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