DE LA RÉVÉUTION PAR LA LUMIÈRE
changement de lieu ait pu seul produire ces changements dans les instincts, f^es pasteurs, les Armaillis indiens descendent des hauts plateaux dans les basses vallées. A Indra va succéder Bralima. Le premier, toujours luttant, agissant ^, était celui de bergers nomades qui respiraient la vie puissante des montagnes. Le second est celui d'un peuple assis au fond des vallées, et que nourrissent de voluptés les tièdes parfums des nénufars éclos dans les golfes de Golconde et du Bengale.
De tout ce qui précède, il résulte que la première révélation deTOrient, terre du soleil, se résume dans l'idée de lumière*. Le premier rayon qui a déchiré la nue a réchauflé le genre humain, limon nouvellement pétri dans le chaos du monde civil. Cette lueur éclaire, consacre, couronne en un moment tous les hauts lieux. Quand le fond des vallées est encore dans l'ombre, elle révèle la terre par les cimes, la société par les dieux, Tlnde par l'Himalaya, la Judée par le Sinaï, la Perse par le Taurus, rionie par l'Ida, la Grèce par l'Olympe. La môme Aurore, frappant à la fois, comme un Memnon sonore, tous les peuples naissants, jaillit à la fois dans le sein enflammé d'Ormuzd, d'Osiris, d'Apollon ; partout la terre amoureuse répond au premier regard du ciel, en semant la rosée des hymnes. Aux cantiques des tribus d'Abraham, sous l'azur de Chaldée, s^unissent les prières des Indiens, des Persans; et au loin, dans l'Occident, avec le premier murmure des forêts, le tremblement des flûtes^ de la
* Multa agenti. [Rig-Veda, p. 2H.)
* Mg-Veda. Lumine révélât, p. i37. Sol omnia revelans, 135. — Herder, vm Geist der ebraischen PoeMe^ t. I, p. 62; t. H, p. 81. JElteste Urkunde des Menschengeschlechts, t. I, p. 28, 78. — Les symboles du temple de Jérusalem appartenaient en grande partie au culte de la lumière. — Vatke, Die Religion des Alt. Testaments^ p. 524, 624.
^ Homeri hymni. In matrem deorum.
Grèce répond dans les hymnes d'Homère aux hurlements des loups, aux rugissements des lions. Une même révélation s'exhale pour tous du sein des Aurores immuables dans le ciel immuable de l'Asie. Le soleil est l'œil de Mithra dans les Védas, l'œil d'Ormuzd dans le Zend- Avesta*, l'œil de Jupiter dans les Orphiques et dans Sophocle ; chez tous c'est le héros, l'Archer qui lance ses traits au but*. Les dieux fraternisent dans le berceau, ou plutôt le même dieu se manifeste à tous sur les hauts lieux dans le buisson ardent. Les Elohim des Hébreux, les princes du ciel de Chaldée, les chérubins à l'épée de flamme qui gardent le seuil de l'azur éternel, les anges étincelants des Persans se distinguent h peine de la famille des Aubes indiennes, des rois de l'air', qui apportent avec l'hymne matinal les contemplations pures. Par delà toute immensité, Indra, Jehovah, habitent le même séjour; la lumière est leur vêtement, leur envoyé, ^ leur demeure, leur parole, leur être même ; en sorte que l'un et l'autre, aux confins de l'éther, au-dessus de la foule des patriarches éblouis et prosternés, se confondent, au sein d'une même unité, dans le même torrent incréé de splendeur et de vie.
Parfum du monde naissant! Rosée encore inviolée!; Prémices des jours nouveaux ! Montagne sainte d'où dé*coulaient les saints hymnes, où êtes-vous? Quel chemin ramène à vous? Blancheur incorruptible! aube sacrée! lumière des lumières, je t'appelle comm« t'appelaient nos pères. Ils t'ont vue dans ton éclat, «t moi ne verrai-je que ton ombre? Lève-toi dans mon cœur. Aurore divine!
* Rig-Veda, p. 240. — Yaçm, p. 349.
^ Psaume ix, 6. Ewald, p. 105. Dans Job, l'auroFC apparaît comme un héros qui disperse les malfaiteurs.
5 Aeris regibus. (Big-Veda, p. 225.)
hâte-toi ! les heures se passent, la mort s'approche, Fimmense nuit m'environne.
DE LA GENÈSE INDIENNE. DE LA PiÉVÉLATlOiX DE l'iNFTNï PAU
l'océan.
Des siècles sans noms se sont écoulés; le dieu naissant est déjà suranné ; le premier culte s'efface. Appelé cha* que jour par l'ancien hymne, le soleil, Hiérophante lidéle, a conduit, sans tarder, les processions des astres nomades Jans les chemins de l'Éther, et cependant tout a changé de face. La vie patriarcale disparaît; les peuples, las d'errer, s'arrêtent dans la demeure qu'ils ont choisie. Plus de pasteurs sans domicile, à travers de vagues pâturages, mais des royaumes^ formés par l'unité de croyance, des rois consacrés dans ces États fixes, des Nemrods indiens, qui conquièrent la terre pour la donner aux prêtres*; dans les forêts encore émues du hruit du. char des vents, çà et là (qui le croirait), des solitaires, des ascètes', qui, las de la figure de ce mondo^ à peine entrevu, se retirent au fond deThébaïdes primitives; des anachorètes, fils du chaos, qui en contemplent le dernier travail; à la place du sacrifice tout pastoral du lait, du beurre, du miel, le sacrifice du cheval des races guerrières; puis bientôt, presque sans nulle transition, le sacrifice mystique* de l'homme intérieur par le sacerdoce ;
* Colebrooke, On the Vedas, p. 38.
* Yudjour-Veda, Colebrooke, p. 75.
^ Rig-Veda, Colebrooke, p. 28.
* Sama-Veda, Colebrooke, p. 88.
iU DES RELIGIONS INDIENNES.
le dieu des pasteurs éclipsé, absorbé, remplacé par le dieu des prêtres, lui-même sacrificateur et victime* tout ensemble : telle est la révolution qui vient de se consommer. Par quels changements a-t-elle été préparée? Autant les monuments en sont authentiques, autant les origines en sont cachées, puisque c'est le génie de l'Orient d'attribuer à toutes les variations religieuses la même antiquité ; soit désir de les couvrir du même prestige, soit impuissance réelle de distinguer les temps dans un passé trop uniforme. Les Védas renferment sous le même titre l'époque des patriarches et celle des théologiens, comme la Bible confond, dans le Pentateuque, les traditions de Moïse avec celles des Lévites.
Apres le ravissement causé par la création, devait naître le besoin de l'expliquer. L'hymne fait place au système, la prière au précepte; le culte du berger est relevé, interprété, transfiguré par le prêtre. Ce qui était instinct, poésie chez l'un, devient, chezl'autre, réflexion, doctrine. L'homme, ce sophiste suprême, s'est déjà dégoûté de la naïveté de ses pères : des croyances si simples ne suffisent plus à l'ambition de ce nouveau-né ; ce passé d'un jour commence à l'ennuyer ; s'il ne peut le renier, il faut qu'il le transforme. Il se met à raffiner sur le nom du dieu* des patriarches; la faim, la soif, qui tourmentaient le pâtre, sont aujourd'hui la soif de l'esprit *, la faim de l'intelligence ; cette pâture grossière, dont il était si avide, est maintenant le fruit des œuvres. Pour conci-r lier ses croyances d'hier avec sa science nouvelle, il étend incessamment le sens naturel au moyen du sens mystique; il ne sent plus, il médite. Grâce au don de subtilité
* Rtg^Vedaj Colebrooke, p. 55.
* Colebrooke, p. 50.
' AUareyaj Colebrooke, p. 53.
DE LÀ GENÈSE INDIENNE. i9Bi
native, la vie humaine commence à s'enchatner, la contradiction à disparaître ; Tesprit se substitue à la lettre. C'est Torigine de la doctrine incommunicable de tous les sacerdoces.
En voyant, dans les religions, le dogme de l'ascétisme succéder sitôt aux dieux affamés^ de l'époque précédente, et la terre partagée entre des ermites, des ascètes, des cénobites", qui cherchent des retraites inaccessibles, afin de mieux se dérober à la nature même, il semble que l'homme, en entrant dans le monde, effrayé du don de la vie, la repousse, se hâte de fuir par delà le chaos, pour se recueillir et se rejeter dans l'esprit incréé ; il ouvre, à peine né, un gouffre d'abstraction ; il s'y plonge, Achille enfant, dans les eaux d'un Styx spirituel ; et cette métaphysique, cette subtilité dès le berceau, sont telles, qu'on refuserait obstinément d'y ajouter foi, si, d'une part, les monuments écrits n'excluaient pas le doute; si, de l'aittre, la plupart des sociétés ne présentaient, dès l'origine, un caractère semblable. Quelles sont, en effet, les premières questions que le genre humain s'est posées? Précisément les plus grandes, les plus difficiles, celles qui, aujourd'hui encore, couvrent tous les bruits de la terre. D'où est sorti cet univers qui Ta précédé d'un jour? Pourquoi la création a-t-elle commencé? D'où vient-elle ? où va-t-elle? Qui a fait la lumière? qui a fait la nuit? Stupeur, étonnement, inextinguible curiosité, qui se retrouvent, presque dans les mêmes termes, au début des Védas de l'Inde, du Zend-Avesta des Mèdes, des Eddas des Scandinaves. L'homme tiré du néant se retourne, il regarde
' La faim et la soif s'adressent à l'esprit. {AitareychUparUsdutd. Golebrooke, p. 49.) Ullam qualitatem non habebat nisi famem. [Oupnekhat, Ânquetil-Duperron, t. I, p. 101.)
' MouMhkOrOupanichat. Extrait de YAtharva-Veday p. Poley, p. 6, v. 11.
126 m^ RELIGIONS JNPIENNES.
en arrière; il voit sur la face de la nature déserte la trace d*uD dieu disparu. A cette vue, il se trouble, il s'agite, il se met à la recherche de l'invisible; le voilà sans retour égaré dans l'infini.
D'ailleurs, si les deux époques de ces premiers cultes se distinguent aussi clairement que l'instinct et la réflexion, elles sont encore marquées dans l'Inde par des traits particuliers : les lieux mêmes diffèrent; une scène nouvelle s'ouvre pour un dieu nouveau. Ce ne sont plus les steppes, les lieux élevés, où l'eau trop rare manquait sans cesse aux troupeaux, où la découverte d'une source, la possession * d'une ci4;erne, étaient un événement celé-, bré dans les hymnes, où nne soif brûlante tourmentait le berger et le dieu. Au contraire, l'image contmuelle des flots annonce un changement de demeure : le peuple des patriarches est évidemment descendu des monts. L'immense mer s'étend, pour la première fois, sous le regard de l'homme; il boit avidement des yeux l'espace sans bornes ; et à la révélation par la lumière sur les hauts lieux s'ajoute, près des golfes, la révélation de l'infini par l'Océan. La mer primitive, non encore profanée par la rame; un désert vivant, qui rejette lui-même toute souillure, que jamais nul voyageur n'a parcouru; un ciel terrestre qui se confond par delà tout l'horizon avec l'incor*ruptible éther; un Être incommensurable, à l'haleine de géant, qui tour à tour gronde, murmure, se tait, se meut, s'inquiète, s'apaise, s'endort, et semble créer en rêvant. Quel mystère nouveau I quel étrange envoyé du Créateur I quelle source intarissable de formes, de signes, d'emblèmes divins ! Comment cette immensité paresseuse, ciel et terre tout ensemble, moitié dormante, moitié veillante,
* Rig-Vedaf Rosen, p. 245. î.es Marutcs font entreries vaches dans l'eau usqu'au genou. (P. 72.)
UË LA GENËSIS INIHENNË. 127
bercée sur elle-même, toujours ancienne, toujours changeante, dont la forme n'est qu'illusion, vagues, ondes^ écume, bulles d'eau, comment cette immensité ne révélerait-elle pas Mîie figure nouvelle de Tinfini? En efl'et, le dieu nouveau naît de son sein, et toutes les harmonies de Brahma sont avec l'Océan; lui-même s'appelle le premier-né des eaux ^ il flotte depuis l'éternité dans le calice humide d'un lotus ; ses yeux sont tels que le nymphœa. Ame, parfum de l'Océan, sa parole, exhalée du milieu de la mer sans rives, passe comme la brise ^; elle est recueillie d'abord par trois solitaires^, enfants des eaux. Sa pensée^, illusion flottante, sirène éternelle, se balance sur les ondes éternellement pacifiques, et l'œuf du monde surnage comme la couvée d'un invisible alcyon. Ces harmonies sont plus frappantes encore si on les compare à celles du culte précédent; car, dans la première révélation, l'infini jaillissait, éclatait plus prompt que le rayon de l'aurore; actif, diligent, instantané, comme l'esprit de la lumière : dans la seconde, le dieu enclore humide des flots a, pour ainsi parler, le naturel indolent de l'océan de Golconde : loin d'être dévoré de la soif d'Indra, il se suffit à lui-même, toujours comblé, toujous rassasié,
* Naratana. ~ Mon origine est au milieu de l'Océan. (Golebrooke, p. 33, 48, 75.) — Son cœur est au milieu des eaux, p. 139. Munduni ejus, mundum aquae. [Oupnekhat, t. U, p. 400.) — Quidquid existit aqua est. (Id.) Tout ce qui existe est semblable à une bulle d'eau, p. 354, et ailleurs, t. I, p. i5, 100; t. n, p. 14, 251, 253. ■ — Ses yeux sont comme le nym-
vpbaea, ejt son nom est Orient. [Sancara. Windischmann, p. 157.) — Gomme Feau ne touche pas les feuilles du nymphœa, ainsi le péché n'effleure pas le saint, p. 16, -> Gomme les Neuves qui se précipitent dans rOcéan y perdent leur nom et leur forme, ainsi le sage, délivré de son nom et de sa forme, va s'engloutir dans l'être souverain, p. 118. Goerrcs, p. 78. — Creuzer, Religions^ trad. par M. Guigniaut, p. 129, 223.
2 Golebrooke, Hymne à la parole^ p. 33.
' Golebrooke, p. 28.
♦ Oupnekhat, t. II, p. 249.
principe de tout, mâé à tout, comme le sel à l'eau marine \
Ce caractère originel achève de se montrer dans le tableau de la création, qui naît d'une rêverie de l'infini au murmure des ondes étemelles; les pensées de cette grande âme * de Tocéan intelligible se soulèvent, se déroulent, s'affaissent l'une dans l'autre; sans activité, sans volonté, accablé d'une langueur infinie, l'esprit des eaux se réveille à demi; ses doux yeux de lotus s'ouvrent à la lumière, et dans ce premier regard ' jeté sur lui-même, il produit tous les types de l'univers visible; puis il s'assoupit de nouveau, il défaille, et Tunivers retombe dans le néant. C'est ainsi, par une contemplation intime, à la manière d'un prêtre dans son ermitage, et au milieu des ablutions, que le grand cénobite, Tancêtre des esprits, produit du dedans au dehors le monde des corps sur le moule de l'âme. Qu'il y a loin de là au Dieu de la Bible, appelant la création du néant comme un émir dans le désert appelle son serviteur à l'entrée de sa tente ! Il n'y a point de fiât liix dans la Genèse indienne; et Jéhovah, qui a tant de ressemblance avec Indra, le dieu spontané de la lumière, n'en a plus aucune avec Brahma. Car le génie hindou excelle surtout à montrer la méditation du Solitaire * des mondes avant qu'il ait produit soiv œuvre. Cette conversation de l'infini avec lui-même, monologue de l'esprit dans l'abîme incréé, parole de l'intelligence pure au milieu du silence du non-être, ouvre cette Genèse de Cénobites qui anticipe d'un jour sur la Genèse de Moïse; vous assistez aux délibérations de l'auteur des
* Saiicara, Windischmann, p. 185.
^ Mahan atma, magna anima.
^ Lois de Manou, liv. I, si. 52.
♦ Mouni, Colebrooke, p. 34. — Creuzer, Migians. p. 225.
choses; je crois entendre le dernier retentissement de l'éternité sur les rives du temps, écho de la voix qui a précédé le monde.
« * Au commencement, il n*y avait ni être, ni non-être; « ni ciel, ni terre; nul n'était enveloppé dans la félicité « d'un autre ; il n'y avait ni eau profonde ni abîme ; la a mort n'était pas, ni l'immortalité. Mais Lui * vivait sans « respirer, seul avec lui-même. »
Cette solitude infinie est suivie d'une tristesse infinie, et, en quelque manière, de la première passion de l'Éternel ; il interroge, il demande : Qui suis-je * ? Mais nul ne répond, et une sublime horreur le saisit, égaré seul, sans compagnon, par delà les bornes de toute vie, dans l'abîme de l'éther.
« Regardant * autour de lui, l'esprit ne vit rien que « lui-même, et il eut peur ; c'est pourquoi aujourd'hui « l'homme a peur quand il est seul. Cependant il pensa : a II n'est rien hors de moi; qui craindrais-je?... et cette « terreur s'éloigna de lui ; mais il ne sentit aucune joie, « et c'est pourquoi l'homme est triste quand il est seul. »
A la terreur succède le désir. Le grand Solitaire, l'ascète par excellence, souhaite l'existence d'un autre que lui-même; et ce désir, à peine né, devient le germe des choses. Le dieu se fait homme * sous la figure du monde; le soleil est son regard, les vents son souffle, les rayons sa chevelure, la terre ses pieds, les saints livres ouverts® sa parole. Première incarnation.
^ Big-Veday Golebrooke, p. 33.
* Littéralement, cela respirait sans haleine, seul airec elle (sa pensée). ' AUareya, Golebrooke, p. 50.
* Yadjour-Veda, Golebrooke, p. 64.
5 Yadjour-VedOt Golebrooke, p. 64. Oupanû^at, extrait de VAiharva- Veda, p. Poley, p. 8.
^ Vox aperti Vcdœ; vcntus ejus spiritus est, cor uniTcrsum, a pedibus
i30 DES RELIGIONS INDIENNES.
Il remplit ainsi de lui-mcme le non-être. Pour combler sa propre solitude, il parcourt tous les degrés de l'eiistence, depuis Tinfiniment grand jusqu'à l'infiniment petit. Toujours se poursuivant, toujours se dérobant à ses propres étreintes, il forme de sa propre substance chaque couple de créature, depuis Téléphant jusqu'aux fourmis et aux plus petits insectes^, tombant toujours plus bas, plus il s'efforce de s'atteindre, de se retrouver, de se ressaisir lui-même tout entier, dans l'unité de l'esprit incréé; première idée de la chute originelle.
De plus, pour se produire dans le monde visible, il a dû se diviser, se limiter*. Cet océan sans bords s'est donné un rivage; ce coursier céleste' s'est imposé un frein; cette âme sans parties s'est partagée entre les diverses formes de créatures, comme les membres de la vache consacrée sur l'autel des pasteurs; d'où l'idée que le monde est un sacrifice permanent de TÉternel*. L'infini souffre dans les bornes du fini; l'Esprit a sa passion dans les liens du corps. L'Ancien des êtres s'c^re à lui-même chaque jour en oblation. Première forme du sacrifice mystique dans lequel le dieu * est à la fois le sacrificateur et la victime.
Enfin, si cet Esprit, principe de tout, explique la vie de l'univers, reste à expliquer la mort. De là, en face du dieu créateur, il en est un autre qui détruit tout ce que fait le premier. Du culte des patriarches et des guerriers,
ejus terra. Is enim intcrnus omnium crealararum animus est. [Sancara, Windischmann, p. 144.)
* Colebrooke, p. 64.
* Riff-Veda, Colebrooke, p. 33. — Sancara^ WindischmaDn, p. 145. Tolum universum cura eqiio divino comparatur.
5 Aswamed'ha, Colebrooke, p. 61.
* Colebrooke, p. 35.
* « Quel fut le séjour de cette victime divine que les dieux sacrifièrent? quelle était sa forme? quelle fut l'oblation? quelle la prière? » {Rig-Vedaf Colebrooke, p. 35.)
il a gardé le sentiment de la faim et de la soif; il dévore ce qu'il produit; armé de dents dévorantes, ce Satupne indien se repaît de lui-même. Par lui, les feuilles se desrsèchent, la jeunesse devient vieillesse, le fleuve s'engloutit dans la mer, l'année épuisée achève sa carrière dans l'automne. S'il était livré à lui-même, le monde serait bientôt anéanti; mais une troisième personne du même infmi est le dieu réparateur, médiateur, qui se transforme inces* samment pour tout réparer, à mesure que le dieu de mort se transforme pour tout anéantir. Ainsi, création, destruction, renaissance*, trois formes de l'existence universelle, représentées dans l'Inde par les trois personnes du même être : Brahma, Siva, Vichnou; dans l'Egypte, par Osiris, Typhon, Orus; en Perse, par Ormuzd, Ahriman, Mithra; en Occident, par Uranus, Saturne, Jupiter; partout les trois dynasties souveraines, emblèmes de la même nature, éternellement ancienne, éternellement mourante, éternellement renaissante. Première forme de la Trinité : c'est le trépied sur lequel sont assises tentes les jeligions de l'antiquité. Cette division se répète chez les modernes : Jéhovah crée le monde des sens, le Christ l'abolit, l'Esprit le répare en l'expliquant. (
Incarnation, chute, sacrifice du dieu, trinité, ce sont là les vestiges de ce christianisme primitif, qui, conservés en traits frappants dans l'ancien culte de l'Inde, se retrouvent partout de même au cœur de l'Asie. Par où se confirme ce qui a été précédemment avancé, que l'Évangile n'est pas seulement prophétisé par la Bible, mais qu'il est déjà annoncé, préparé, figuré par l'Ancien Testament, non-seulement des Hébreux, mais du genre humain tout entier; qu'ainsi l'arbre spirituel qui ombrage aujourd'hui
* « n p'y a que trois dieux, » Tisra eva devatah. Colebrooke, p. 269, p. 57, p. m. — E. Burnouf. Préface au Bhagavata-Piirartaj p. 30.
le monde est déjà enveloppé du premier germe semé dans le sillon du chaos. Je vois la vie religieuse, comme la vie organique, se dilater en une succession indéfinie de formes qui se contiennent, s'engendrent, s'annoncent les unes les autres, ^u delà du sacrifice de l'Évangile, j'aperçois un autre sacrifice; par delà le calvaire de Judée, un calvaire plus lointain; par delà les prophètes de l'ancienne Alliance, d'autres prophètes plus anciens; puis, aux derniers confins de la tradition, les patriarches déjà remplis de jours, qui reçoivent sur le premier Thabor le premier Testament de rÉternel.
Au reste, le trait dominant et presque exclusif de cette première philosophie religieuse, c'est le sentiment de FÉtre, un, souverain, inaliénable, duquel tout émane, et dans lequel rentrent ces personnes divines, réunies aussitôt que séparées. Immense affirmation de la vie universelle, qui n'a été proclamée avec autant de solennité par aucun autre peuple. Cette conscience profonde de l'Etre en soi, de l'absolu, de Tinfini , est la première pierre de fondation * de la société civile, et la question de savoir par où doit commencer l'histoire des religions est ici résolue pour la seconde fois. A Torigine des révolutions humaines, rinde a fait plus haut que personne ce que l'on peut appeler la déclaration des droits de l'Être; c'est là véritablement ce qui marque sa fonction dans l'histoire, tous les dogmes n'étant qu'une conséquence de ce premier credo de l'humanité en la vie infinie. Je ne sache pas dans l'antiquité un culte qui ne soit implicitement contenu dans cette profession de foi du dieu en lui-même :
« Rien n'est plus grand que moi. Comme les perles
* « Le sage voit cet être mystérieux dans lequel l'univers existe perpétuellement, reposant sur cet unique appui. 9 [Yadjour-Veda, Colebrooke, p. 57.)
DE LA GENÈSE INDIENNE. m
sont suspendues aux colliers , tous les êtres dépendent de moi; je suis la lumière dans le soleil, la prière dans les livres sacrés, le parfum dans les fleurs, Féclat dans la lumière, la vie en toutes choses, et l'éternelle semence de l'univers. Je suis l'esprit de la création, son commencement, son milieu et sa fin. Dans chaque espèce je suis la plus noble : entre les astres je suis le soleil; entre les éléments, le feu; entre les monts, l'Himalaya ; entre les eaux, rOcéan; entre les fleuves, le Gange; entre les serpents, l'éternel serpent qui se noue autour du monde; parmi les chevaux, je suis celui qui est né de Técume de la mer; parmi les conducteurs des chars, je suis le conducteur des chœurs célestes; et parmi les paroles, je suis la parole divine *. »
Ce Moi divin, cette société de l'infini avec lui-même, voilà évidemment le fondement, la racine de toute vie, de toute histoire, de toute religion, de toute société particulière, puisque cette conscience de l'Éternel n'est rien que la plénitude de la durée, et qu'il est impossible de creuser plus avant sans tomber dans le vide. Cette unité suprême absorbant tout, la pluralité des dieux n'existe pas encore; ils dorment mêlés et confondus dans le sein mystérieux de la grande âme. L'homme, penché sur l'Océan de l'Être, n'a point vu encore le peuple des fantômes. Sirènes, Avatars, sortir du fond des ondes. La Vénus indienne ellemême ne s'est point soulevée de Técume des flots du Bengale. L'Esprit seul en a ridé la surface. Comment cet abîme d'idéalité va-t*il se peupler des formes de la mythologie? Comment de l'unité naîtra le polythéisme? Comment rélernel Solitaire aura-t-il pour cortège la tourbe bruyante des divinités corporelles qui rempliront
* Bhagavad-^ita.
134 DES REf-ÏGIONS INDIENNES.
bientôt l'imagination de l'Inde? Que feront ces dieux eufents, qui, nés de vierges \ ornés de turbans et de pierreries, vont s'éveiller sous l'aile des oiseaux frissonnants au premier souffle du, malin? C'est là une nouvelle époque dans la Genèse des religions. Le grand lis de$ eaux qui renfermait dans son calice la première âme des choses, s'est épanoui au aoleil des patriarches, et ses semences, dispersées par les vents, ont fait partout germer les dieux. Le flot de l'Etre se précipite de sa source, la vie se divise, l'abstraction se personnifie; le passé commence à s'accumuler, et peut déjà se raconter. 11 est temps de quitter l'hymne pour le récit, les Védas pour les épopées, l'Orphée de l'Inde pour son Homère.