DE LA REUGION INOIBNINE DANS SES RAPPORTS AVEC LA POÉSIE ÉPIQUE
C'est une des conditions vitales de la société de découvrir les unes après les autres les richesses du passé, à mesure qu'elle a besoin de prendre un essor nouveau. I^ même siècle n'a pas vu reparaître à la fois toutes les splendeurs de l'antiquité. Ces flambeaux ne se sont rallumés que successivement, et les uns après les autres. Dès que le' moment arrive où le moyen âge doit sortir de sa nuit, Virgile commence à renaître avec le génie latin. Il devient l'instituteur de l'Italie moderne, et le conducteur de Dante rouvre les portes de l'avenir. Plus tard, quand cette force s'arrcte, que le siècle assoupi a besoin
* Harivatnça, Langlois, 1. 1, p. 269.
d'une seconde impulsion, c^est Homère qui, dans Constanlinople, sort de Toubli. Entouré du cortège des orateurs, des poètes grecs, il dissipe, à son souffle, le moyen âge, et crée la renaissance. Quelquefois ce sont des modernes qui , le lendemain de leur apparition , retombent dans Tobscurité, et sont comme s'ils n'avaient jamais été. Mais leur action, un moment suspendue, n'en est bientôt que plus puissante. Tel fut Shakspeare. S'il est oublié par le dix-septième^ siècle, il revit de nos jours, et cette résurrection a provoqué celle de TAllemagne : en sorte que ces hommes peuvent être regardés comme d'ardents messagers qui, de loin à loin, viennent marquer l'aurore des grandes journées du monde intellectuel. Aujourd'hui, l'Europe est lasse; elle l'avoue elle-même. Parcourez l'Angleterre, l'Allemagne, la France; partout, avec des visages divers, vous trouverez haletant et vivant d'une même ombre de vie, les hommes attachés, non au présent, mais à l'attente d'une chose qu'ils ne savent comment nommer. Virgile, Homère, Dante, Shakspeare, ne suffisent plus pour repaître ces esprits magnifiques. Il faudrait, disentils, de nouvelles sources d'eau vive pour nous assouvir dans notre désert moral. Et voilà qu'en effet soudainement jaillit du rocher un flot d'inspiration qu'auc*me génération n'a encore détourné à son profit; voilà que des noms jusqu'ici ignorés sont prononcés, des langues, des religions perdues sont découvertes, des dieux retrouvés. Une poésie inconnue, la poésie indienne, commence à se révéler. Par delà l'Homère grec, un Homère indien se montre à l'extrémité des temps, puisque les critiques les plus modérés placent sa naissance mille ans avant le Christ. Hâtons-nous donc de nou^ tourner de ce côté ; voyons ce que peuvent être une Odyssée, une Iliade au bord du Gange. Qu'avons-nous de commun avec ce génie
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que le temps et l'espace ont mis si loin de nous? Que faut-il en espérer pour l'avenir? Quel bon ou mauvais augure en tirer? Virgile et Homère ont prêté quelque chose de leur vie au siècle de Léon X et de Louis XIV. Quel siècle naîtra au souffle de cet Homère du golfe de Golconde?
L'Inde, comme la Grèce, a deux épopées principales. Sous les titres du Ramayana et du Mahabharata, elle a son Iliade et son Odyssée. Si l'étendue des œuvres faisait seule leur importance, cette littérature serait, sans contestation, la première de toutes, puisque le moindre de ces poèmes renferme au moins trente mille vers. Le tiers du Ramayana a été publié dès 1800 à Sérampore; mais, dans le trajet des Indes en Europe, le vaisseau qui portait une partie de cette cargaison fit naufrage. Le premier et le troisième volume parvinrent seuls en Angleterre. 11 y a quelques années, Wilhelm Schlegel, persuadé sans doute que la question littéraire de notre temps est celle de la renaissance orientale, a entrepris une édition complète des deux épopées. Cette publication n'est point terminée, en sorte que, dans l'état actuel de la critique, ces grandes masses de poésie sont encore eu partie inconnues. Colosses de Thèbes ensevelis jusqu'au front dans les sables, on n'aperçoit que leurs diadèmes. Cependant les fragments mis à découvert suffisent pour déterminer le genre et le caractère de l'ensemble, de même que, sur une partie d'un animal perdu, les naturalistes recomposent le tout vivant dont elle a été détachée.
La forme de ces compositions exclut l'idée d'une analyse littérale. S'il fallait ici marquer le caractère du poëme d'Arioste, vainement voudrait-on suivre un à un tous les pas de ce génie capricieux. A peine entré dans le labyrinthe enchanté, on perdrait le fil qui échappe sou-
vent au poëte lui-même. Or le sentier vagabond d'Arioste est une voie droite et classique auprès de celle du poëte indien. Pénétrerons-nous donc au hasard dans cette immense forêt vierge, et suivrons-nous tous les sentiers que nos yeux rencontreront? Bientôt nous serions égarés sans espoir, s'il est vrai que l'on ne peut mieux expliquer l'exubérance de ces poëmes qu'en la comparant à celle de cet arbre indien dont les branches, en retombant à terre, s'y attachent, s'y divisent, s'enracinent, poussent des rejetons qui deviennent eux-mêmes des arbres, lesquels se ramifient de nouveau, et, germant, se reproduisant, se multipliant ainsi en chaque endroit, forment une forêt qui n'est, pour ainsi dire, qu'une seule plante d'où s'exhalent toutes les harmonies d'un même continent, parfums vivants, murmures, bourdonnements de la nature des tropiques. Où est le germe, où sont les branches, où est le tronc de cet arbre infini? De même, dans ces épopées, chaque incident tend à devenir un poëme. Que ferons-nous, pour ne pas nous perdre dans cette immensité? nous imiterons les Européens quand ils veulent s'établir au sein des forêts vierges des grandes Indes. Ils se hâtent d'y tracer de longues voies droites qui aboutissent à des points déjà connus. J'établirai ainsi plusieurs divisions dans l'examen de ces épopées encore immaculées comme les savanes et les forêts où le condor et le boa ont seuls jusqu'à présent fait leur séjour. Je chercherai les rapports de cette poésie avec son auteur, avec la religion nationale, avec la nature asiatique, avec les institutions civiles et l'histoire des Indes en général.
D'abord, je veux savoir quelle a été la condition du poëte lui-même. Son nom est Valmiki, et notre siècle ne passera pas sans que ce nom soit inscrit à côté de ceux d'Homère, de Dante et de Shakspeare; car Valmiki est
de la famille de ceux qui résument toute une civilisation. Comment a-t-il vécu ? comment a-t-il composé son ouvrage? Ces questions sont résolues par le fait, dès le début du Ramayana. Cette épopée, comme celle de Dante, met d*abord en scène la personne du poète. Retiré sous les ombrages d'une forêt sacrée, dès les premiers vers il se prépare par une longue purification à recevoir Tinspi-
' ration divine. Tout annonce en lui un homme de la caste \ des prêtres, qui épure son esprit pour le rendre digne de produire le pocme national des Indes. Son sanctuaire est dans le fond des vallées. Il fait ses ablutions dans les eaux divines du Toraosa. Ses disciples lui apportent au bord du fleuve ses vêtements religieux, et, quand il sort des flots, son esprit sans tache est prêt à reproduire fidèlement les images impérissables que les dieux voudront y imprimer. Qui ne voit le sens profond caché dans ce début? Où est l'homme qui, avant d'accomplir sa tâche, n'a besoin d'une ablution intérieure? Où est celui qui ne s'est baigné dans le flot des douleurs humaines avant de recevoir, selon l'expression orientale, la seconde vie, c'est-àdire celle de l'inspiration? Où est le philosophe, l'artiste, qui n'a une fois au moins lavé la poussière de ses rêves au bord des lacs immaculés et rafraîchi son front dans
■î l'abîme insondable? Tout poète, avant de commencer son œuvre, ne se recueillc-t-il pas dans le secret des forêts, ou dans le secret de son cœur : Byron dans la mer des
; Cyclades, loin des bruits de l'Angleterre ; Chateaubriand ^
dans les forêts de l'Amérique du Nord ; avant eux, Ca- • moëns, dans la solitude de l'Océan ; Milton, dans la solitude des ténèbres ; Dante, dans la solitude plus aveugle de l'exil? Les peintres du moyen âge, plus poètes encore que peintres, s'agenouillaient avant de prendre leurs pin* ceaux, et ils commençaient par adorer en eux-mêmes
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rimage qu'ils allaient représenter. C'est-à-dire que nul n'entre dans le royaume de la poésie, de la philosophie, de la raison, sans passer par une épreuve quelconque, et cette idée est inscrite en traits ineffaçables au seuil de l'épopée indienne.
La scène suivante achève de donner à ce début toute sa valeur. A peine le pocte indien s'est-il préparé par la prière et la macération, à peine est-il parvenu à l'état de sainteté, que le dieu suprême Brahma descend des hauteurs du ciel, et vient le visiter dans sa hutte de feuillage. Valmiki le reconnaît à travers ses traits mortels. Il se prosterne pour l'adorer ; puis, lui présentant un siège fait de bois de sandal, après lui avoir lavé les pieds, il l'invoque par le salut éternel. Le dieu lui ordonne alors de* chanter Rama, le héros de la caste guerrière : « Achève, lui dit-il, le poëme divin de Rama. Aussi longtemps que les monts s'appuieront sur leurs bases, et que les fleuves poursuivront leur cours, le Ramayana sera répété par la bouche des hommes, et tant que le Ramayana durera, mes mondes infinis te serviront d'asile. »
Que peut être une œuvre ainsi imposée par la religion, si ce n'est un acte du culte, une épopée sacerdotale? Tel sera, en effet, le caractère de cet ouvrage. Mélange du prophète et du guerrier, il tiendra du Coran et de l'Iliade. Ce»qui manque aux civilisations grecque, romaine, moderne, un poëme épique né de l'inspiration de la caste des prêtres, sera l'attribut particulier de la civilisation indienne. Dans l'Iliade, qui est voisine de cette antiquité, combien le principe de l'inspiration n'est-il pas différent! Homère est entièrement affranchi du génie du sacerdoce. C'est un vieillard qui Va librement de ville en ville, non un prêtre attaché à un sanctuaire. « Chante, déesse, la colère d'Achille, » voilà ses premiers mots. C'est lui qui
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commande et s'impose à son dieu ; c'est lui qui Taiguillonne. 11 règne dans son œuvre, et, par ce début, on sent déjà que l'art grec a conquis une pleine indépendance. Il dispose à sou gré des événements et des traditions ; il les change comme il lui plait. Les cieux mêmes lui sont soumis, car il les orne à sa fantaisie ; et, toujours orthodoxe, pourvu qu'elle soit belle, sa croyance renferme déjà un septicisme prématuré. Dans l'épopée indienne, au contraire, le poète est soumis en esclave au dieu qui le visite et lui prescrit son œuvre, comme un rituel liturgique. Il se prosterne la face contre terre au §puil de son poème; le caractère du génie oriental est ainsi représenté dans ce premier dialogue de Valmiki et de Brahma, du poète et du dieu ; ou plutôt il n'y a ici ni poète, ni artiste, ni poème, mais un dieu, un prêtre, un sanctuaire, une cérémonie^lennelle, l'offrande de la parole harmonieuse; car ces épopées sont placées au rang des livres sacrés : elles sont pour les Indiens ce que le Coran est pour les mahométans, l'Évangile pour les chrétiens. C'est sur ces livréai)uverts que se prêtent les serments dans les actes de la vie civile et politique; et ce caractère sacré peut-il être exprimé avec plus de force que dans les vers suivants : « Celui qui lira le récit des actions de Rama sera délivré de tous ses péchés ; il sera exempt de tout malheur dans la personne de son fils, de son petit-fils. Heureux qui, écoulant le Ramayana, l'a compris jusqu'à la fin I heureux qui seulement l'a lu jusqu'à la moitié I 11 donne la sagesse au prêtre, au noble une noblesse nouvelle, la richesse au commerçant, et si, par hasard, un esclave l'écoute, il est lui-même anobli K Après que Valmiki a reçu ainsi l'ordre du ciel, ne pen-
' On retrouve une promesse semblable dans le poème loul chrétien de Titurcl.
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sez pas qu'il se jette soudainement au milieu des événements de son poëme. Le génie de F Orient ne procède pas avec cette impatience. Avant que Faction commence, il faut encore assister à Tune des scènes qui peignent le mieux la nature contemplative de l'Homcre indien. Troublé par l'inspiration qui s'approche, accablé du fardeau de sa pensée, le poète s'assied au pied d'un arbre séculaire. Là il rêve aux vertus, à la noblesse, à la beauté de son héros, et cette méditation est le sujet de son premier chant. Vous voyez ainsi par avance le plan entier de son pocme se dérouler au fond de sa pensée. Il aperçoit, dit-il, dans son esprit tout le sujet de l'histoire de Rama, aussi distinctement que le fruit du dattier dans le creux delà main. Il mesure lentement dans son intelligence rétendue de ce poëme, océan merveilleux rempli de toutes les perles des Védas. Cette scène, qui suit de près celle de l'apparition du dieu, donne au début du Ramayana un caractère de contemplation et d'extase qui répond à tout ce que nous savons de la religion et des habitudes d'esprit du peuple indien. Le poète voit des yeux de sa pensée son œuvre plus parfaite assurément qu'il ne la fera jamais : n'est-ce pas là, en effet, le moment le plus beau de tout ouvrage humain ? Combien Homère est loin en- ^re de cette idée I II est aussi impatient que le génie de rOccident. Dès les premiers mots, il se précipite sur son sujet, comme un aigle de l'Olympe qui s'abat sur un troupeau, tandis que Valmiki plane d'abord dans la plus haute nue avant de descendre à la réalisation de son dessein. Longtemps il contemple l'idéal des événements et des choses qu'il décrira plus tard ; création intérieure de figures que personne ne verra, d'harmonies que nulle oreille mortelle n'entendra ; genèse des formes impalpables, beautés, sommets inaccessibles, parfums noii res- I. 9
pires, lumière, strophes, voix dont le poëme ne sera que l'écho ou l'ombre atténuée! Nous-mêmes nous admirons dans les œuvres des poètes et des sculpteurs les personnages et les figures qu'ils ont créés. Que serait-ce donc si nous pouvions entrevoir ces images, ces êtres moraux, non point tels qu'ils ont été imparfaitement réalisés par des instruments incomplets, le ciseau, le pinceau, les langues humaines, mais tels qu'ils ont apparu, dans leur nudité idéale, à l'esprit de leurs auteurs! Il n'est point d'artiste qui n'éprouve une douleur sincère en comparant à l'œuvre qu'il a rêvée celle qu'il a exécutée, et c'est la différence de ce modèle intérieur et du plan réalisé qui sert de préambule au Ramayana. Qui ne serait frappé de la grandeur de ces idées, rangées ainsi qu'une avenue de sphinx intelligents à l'entrée du monument?
Admis dans l'intimité du poëte du Gange, nous avons vu naître ses pensées, fantômes divins à peine revêtus de la parole. Reste à savoir comment, du fond de cette solitude, son œuvre, en ces temps reculés, a pu être répandue et conservée dans la mémoire des hommes. J'ai montré ailleurs* de quelle manière une question semblable a renouvelé de nos Jours la critique à l'égard d'Ho* mère» Qui croirait que la plus grande lumière sur cette question nous vienne des bords du Gange? C'est pourtant ce dont il est facile de se convaincre. Pour achever sa confession, Valmiki raconte en effet de quelle manière son ouvrage a été porté de bouche en bouché; et l'on est étonné d'apprendre, dans ce récit, que des institutions poétiques, parfaitement analogues à celles de la Grèce héroïque et de l'Europe féodale, se retrouvent dans la presqu'île en deçà et au delà du Gange : des rapsodes qui
' De V Histoire de ta poésie* Homère.
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chantent les fragments du poème national, des ménestrels qui sont eux-mêmes récompensés par les auditeurs, comme ceux du moyen âge. Il faut citer ici textuellement cette partie du Ramayana, qui fournit des points de comparaison si évidents entre des sociétés que tout d'ailleurs semblait séparer.
c( Le poëme du Ramayana étant achevé, Yalmiki se demanda : Qui le fera connaître au monde? En ce moment^ deux disciples se jetèrent aux pieds du sage, tous deux illustres, à la voix mélodieuse, tous deux habitant un ermitage. Ayant regardé ces jeunes hommes ingénus, il leur dit, après avoir baisé leur front : — Apprenez le poëme révélé ; il donne la vertu et la richesse : plem de douceur lorsqu'il est adapté aux trois mesures du temps, plus doux s'il est marié au son des instruments, ou s'il est chanté sur les sept cordes de la voix. L'oreille ravie, il excite l'amour, le courage, l'angoisse, la terreur. — Après avoir ainsi parlé, le sage enseigna aux deux jeunes hommes tout le poëme de Rama. Dès qu'il l'eut confié à leur mémoire, il leur dit encore : — Que cette histoire soit chantée par vous dans l'assemblée des sages, au milieu du concours des princes et dans la réunion des bons. — Ces deux jeunes hommes, l'exacte ressemblance du héros, l'image réfléchie de ses perfections, éminents dans les livres sacrés, dans les mystères de la musique, chantèrent le poëme en présence des sages ; et les dieux descendus de l'empyrée, et les génies et les princes des serpents furent ravis d'étonnement et de joie. A des temps marqués, les deux princes bien-aimés recommençaient leurs chants ; et les sages se réunissaient par milliers pour les écouter, les yeux immobiles de plaisir et d'admiration. Et ils s ecriaient : le grand poëme! l'image fidèle de la vérité! D'anciens événements nous sont montrés comme s'ils se
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passaient sous nos yeux. Ceux qui chantent ce pocme dans cette langue de miel sont deux princes d'une origine divine. Ohl que ce chant est puri les mots justement réglés sont unis entre eux par un art inouï. Ainsi réjouis par leurs chants, un sage leur présenta un vase rempli d'eau consacrée, un autre des fruits de la forêt, un troisième de riches vêtements, ou un vase de sacrifice, ou un siège fait de bois de sandal. D'autres leur souhaitaient uiie prospérité sans mélange, ou appelaient sur eux une longue vie. »
Voilà donc, sur les bords du Gange, les rapsodes d'Ionie et les ménestrels du moyen âge. 11 faut ajouter que le caractère de la théocratie est encore empreint dans celte institution. Ces rapsodes indiens ne vont pas réjouir de lieu en lieu le festin de leurs hôtes, à la manière des Grecs. Ils seraient plutôt semblables à ceux du moyen âge, qui ne chantaient guère l'épopée carlovingienne que dans les châteaux de la féodalité. C'est dans une assemblée choisie que se répète le poëme de Valmiki. Composé par un prêtre,
' c'est surtout par des prêtres qu'il doit être entendu. Les classes inférieures, les soutiras, ne jouiront pas du bienfait de cette poésie. Ils sont exclus du monde idéal, comme ils le sont en quelque manière du monde politique et civil.
Le Mahabharata ne commence pas sur un ton moins pieux, car il s'ouvre par une conversation de religieux
/ dans un monastère consacré au dieu Brahma. Les solitaires prient un de leurs compagnons de raconter son histoire. Celui-ci cède à leurs instances; il répète toute une épopée dans les intervalles des sacrifices, et l'Iliade orientale est chantée dans une cellule d'ermite.
Au reste, le sujet de Tun et de l'autre de ces poèmes est une guerre religieuse. Dans l'un et dans l'autre, le
héros va secourir les ermites, les prêtres, les solitaires, dont les autels et les monastères sont menacés par une race ennemie. Souvenir des luttes de deux peuples, de deux religions, c'est de ce chaos social qu^est sortie l'organisation des castes de la haute Asie : en sorte que l'épopée est ici le commentaire de la législation, et que la tradition poétique tient la place de l'histoire. A ce fond du sujet se rattachent, comme autant de rameaux au tronc, plusieurs scènes qui peignent, sous ses aspects divers, la société asiatique, le roi dans son palais, le brahmane dans son ermitage, le héros sur sa litière embaumée, les cérémonies du culte, les bûchers des funérailles, les prêtres sur des chars doux comme la pensée, les armées précédées de troupeaux d'éléphants enivrés, lesbayadères, les forêts retentissantes de l'écho des hymnes et des prières liturgiques, les cités semblables à des lacs féconds en perles, les solitudes, les fleuves, les mers, tout le tableau de la nature des Grandes-Indes tel qu'il est encore malgré les révolutions des temps. 11 est surtout impossible de ne pas remarquer d'étranges ressemblances entre le principe de cette civilisation et celui de la civilisation catholique, un principe commun, l'ascétisme, une sorte de chevalerie, des chartreuses païennes, des anachorètes plongés dans la macération, des pèlerinages, et dans le dogme, une trinité divine. Ne semble-t-il pas que cette société soit l'image anticipée de la société féodale, représentée dans les poèmes de chevalerie d^ Arthur et de la Table ronde? L'analogie serait complète, si l'on oubliait cette unique différence : d'une part, en Orient, le panthéisme, le dieu confondu avec la création; de l'autre, en Occident, la personnalité de Dieu distincte de l'univers. Voilà par quel abîme ces deux mondes sont séparés. Cet abîme est plus profond que l'océan qui les divise.
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Après cet aperçu général, je cherche les rapports de répopée indienne avec la religion, et Je ne tarde pas à découvrir un fait si extraordinaire, qu'aucune autre littérature n'en présente de semblable. N*est-il pas étrange de penser que tous les héros de ces poëmes sont des dieux incarnés, qui ont consenti à revêtir les fornies et les douleurs de l'humanité? Rien pourtant n'est plus vrai. Eur core faut-il ajouter que ce ne sont point, conïme dans Homère, des dieux qui, n'empruntant de l'homme rien que sa beauté et sa sensualité, gardent au sein de ce changement la félicité inaliénable de l'Olympe. Non , k figure V humaine nV^t pas seulement un masque pour les divinités des Grandes-Indes, c'est une incarnation dans le sens le plus réel, et, pour tout dire, le plus chrétien. Pour relever l'univers de sa chute, le dieu fait homme souffre, gémit, pleure, combat, accepte toutes les conditions de la vie humaine, jusqu'à la mort même ; aussi Rama n'est-il ri«n que le dieu Vichnou, qui a consenti à devenir le fils d'un ancien roi, et à parcourir toutes les chances de la vie terrestre. Mais, ce qui est manifeste dans le héros principal du poëme ne laisse pas d'être vrai à l'égard des autres personnages. Si vous les pressez et les poussez à bout, vous finissez toujours par reconnaître en eux quelque divinité ou quelque verbe fait homme, au degré le plus élevé comme au plus absussé de l'échelle sociale. Chez ces rois^ qui régnent vingt mille ans, chez ces ascètes qui passent dans l'abstinence et la componction des siècles de siècles, il n'est pas difficile de soulever le masque et de retrouver l'Être suprême incarné dans le prêtre, le guerrier, le monarque. Mais, si vous voyez passer un mendiant porteur d'un parasol et d'une urne à demi brisée pour solliciter les aumônes des sôudras, malgré cet abaissement, ne vous fiez pas trop à l'apparence; sous la figure de ce mendiant
L'ÉPDPÉË INDIENNE. 147.
est caché le dieu Siva, qui vient expier aipsi je ne sais quelle faute commise à Torigine de l'éternité. Le dieu étant ainsi caché sous chaque personnage, cette épopée mériterait bien mieux que celle djB Dante le titre de Di* vine Comédie.
En même temps que les dieux sont cachés sous la figure des héros, ils ne laissent pas de se montrer dans les cieux. Ils se retirent dans leurs domaines particuliers, ou ils se rassemblent sur le sommet du mont Mérou. C'est sur cet Olympe indien que se retrouvent, image anticipée de la Grèce et de l'Egypte, les ancêtres des divinités occidentales : Maya, la reine de l'illusion, couverte du ^voilequi s'étendra plus tard sur i'Isis du Nil; Crichna, le dieu du soleil entraîné par les chevaux que doit régir Apollon ; Si va, qui brandit le trident qu'il doit léguer à Neptune; l'Aurore avec son char traîné par des perroquets ; la déesse Prithivi entourée des panthères qu'apprivoisera Cybèle; et au^lessus d'eux tousBrahma, qui, pour collier, porte à son cou la chaîne des êtres que recueillera Jupiter. Il y a loin de ce& émanations de l'Himalaya aux formes de l'art de Phidias.
« Du feu du sacrifice surgit un être surnaturel, d'une splendeur incomparable, puissant, héroïque, marqué du signe des augures, couvert d'ornements divine, égal eu hauteur au sommet des montagnes, redoutable comme le tigre, aux épaules et aux flancs de lion, étidcelant comme la flamme du soleil, les mains couvertes d'anneaux, le cou entouré d'un collier de vingt-sept perles, les dents semblables au roi des astres ; il tenait embrassé comme une épouse bien-aimée un large vase d'or, incrusté d'argent, et rempli de la boisson ambroisienne des dieux. 11 dit : — Je suis une émanation de Brahma descendu sur la terre. Puis il devint invisible. En ce moment, les appartements
des femmes rayonnèrent de joie, comme lorsque l'air brille des rayons de la lune automnale. »
Ce qui résulte des réflexions précédentes, c'est que le dieu, étant partout et immédiatement présent, s'incarne à la fois dans plusieurs héros, dans une famille, dans toute une race d'hommes. Il converse avec lui-même, il se cherche, se poursuit, s'interroge, se répond, sans laisser presque aucune place à l'humanité pour agir et se développer. Les dieux se font hommes ; les saints, les ascètes, les héros, de vertu en vertu deviennent dieux. Nul ne reste dans une condition, une forme précise. Tout s'agite au sein d'une même personne infinie, de l'Être éternel, qui éternellement se transforme dans chaque créature, dans le brin d'herbe, la vague du fleuve, le prince des serpents, le roi des hommes ; de telle sorte que le héros de l'épopée n*est que le héros du panthéisme. Dans la poésie homérique, les dieux et les hommes se partagent l'action; leurs fortunes sont distinctes ; vous ne risquez pas de les confondre. Le ciel et la terre se font, pour ainsi dire, équilibre, et c'est une des causes d'où natt la sérénité de la poésie grecque. A l'autre extrémité de l'antiquité, chez les Romains, les dieux ont presque disparu, du moins ils n ont conservé que le masque. Dans Virgile, des combinaisons purement humaines ont pris la place de la foi et de la religion ; c'est le défaut opposé à la poésie indienne, qui, pour ainsi dire, enivrée d'elle-même, est un acte de foi plutôt qu'une œuvre d'art. L'Inde est la poésie ; la Grèce est le poëte.
D'ailleurs, ces monuments ne retracent pas seulement l'histoire des croyances, ils peignent aussi au vif la nature physique et le climat de la haute Asie. A mesure que le héros voyage dans les forêts primitives, il interroge son guide sur l'histoire et la naissance des montagnes, des
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fleuves; les images du berceau des choses occupent autant de place que le rccH des actions. C'est là qu'il faut chercher ces images colossales et naïves qui tiennent tout ensemble de Tenfant et du géant, et qui furent la première géologie de riiumanité : les quatre éléphants monstrueux qui supportent le monde aux quatre points cardinaux; Tile de Ceylan appuyée au fond de la mer sur la carapace d'une tortue immobile; le serpent qui, s' enlaçant autour des flancs des montagnes, les arrache de leurs fondements. Chaque forêt, pour mieux dire, chaque fleur a son histoire. A la généalogie des tribus et des peuples s'ajoute celle des diamants, des perles, des lis. Car la création n'est point dépeinte comme achevée; elle continue de vers en vers, et ses époques successives font elles-mêmes une partie des scènes du Ramayana. De nouvelles organisations terrestres fournissent, en surgissant, de nouveaux épisodes; le monde physique semble éclore incessamment au souffle du poëte, et jusqu'au dénoûment il grandit comme un héros, en même temps que le monde idéal. C'est ainsi que la naissance du Gange sert de sujet à l'un des fragments les plus fameux de l'œuvre de Valmiki :
« En ce temps-là, la terre était parée de tourterelles et d'oiseaux célestes ; les sages virent la chute du Gange de la hauteur *de l Éther jusque dans le fond des vallées. Pleins de surprise, les dieux eux-mêmes vinrent sur des chars traînés par des ebcvaux et des éléphants, pour assister à l'arrivée merveilleuse du Gange*. Illuminé par leur présence et par la splendeur de leurs ornements, l'air brilla de l'éclat de cent soleils, pendant que les écailles des serpents d'eau et des crocodiles étincelaient au jour. A travers la blanche vapeur des eaux brisées dans mille
* Dans rorigin«], le Gange est léminin,
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chocs, la lumière parut voilée sous des brumes autom* nales, comme sous les ailes d'un troupeau de cygnes tournoyant dans Tabîme; ici Teau se précipitait par torrents, là elle s'assoupissait majestueusement dans son lit, plus loin elle débordait de toutes parts, ou elle s'engouffrait dans les cavernes, et recommençait à jaillir en mugissant. Tombée d'abord sur le front du dieu, «t de sa chevelure de neige ruisselant sur la terre, cette onde se prodiguait sans s'épuiser. Et les sages qui habitaient ses bords, pensant en eux-mêmes : C'est la rosée du front du dieu, s'y plongèrent aussitôt; et toutes les créatures virent avec joie l'approche de Teau céleste, et foutes furent purifiées dans l'eau du Gange.
a Et le roi des hommes, montrant le chemin aux flots, s'élança sur son char resplendissant, pendant que le Gange se précipitait sur ses pas; les dieux, les sages, les génies, avec le prince des serpents, avec le roi des aigles et celui des vautours, suivant les roues de son char, atteignirent le Gange, le souverain des fleuves, le purificateur de toute souillure. »
Ici le génie oriental déborde aussi bien que le fleuve. Ce roi qui, sur son char d'or, montre le chemin aux flots sacrés; ces créatures qui l'entourent et représentent l'unie vers appelé à ce spectacle ; cette assemblée de serpents, de crocodiles, cette multitude de dieux traînés par des éléphants, voilà l'Homère indien dans sa pompe accoutumée. Je remarque, à cet égard, que dans la poésie grecque, lorsqu'une puissance de la nature se mêle à l'action, c'est prasque toujours sous des traits humains et sous une forme d'art. Au lieu du fleuve, vous eussiez vu ici un vieillard pencher son urne d'or, d'où se seraient écoulés des flots intarissables. Chez les Indiens, l'homme n'a point encore imposé sa figure à tous les objets qu'il divi-
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nise. Le Gange, pour être fils des montagnes, ne laisse pas de conserver sa forme naturelle ; il a déjà une pensée, une volonté ; il a une âme, et n*a point encore de visage.
Enfin, les rapports des héros avec tout le régime animal sont un des traits les plus originaux de Tépopée indienne. Non-seulement les chevaux de Rama pleurent comme les chevaux d'Achille, mais l'homme en général fait alliance intime avec la société des animaux. Le sage roi des vautours, le hardi chef des singes, le prudent roi des serpents, se lient par des traités avec le roi des hommes; l'humanité ne semble point encore commander d'une manière absolue à la nature asservie. C'est le moment qui est indiqué par la Bible, alors que les hommes conversaient familièrement avec les animaux. Deux personnages surtout, Sigravo et Hanumann, les princes des hommes des bois, les rois de la création animale, à la voix de tonnerre, égaux en hauteur à la plus haute montagne, se liguent avec le héros Rama. Ils stipulent une sorte de contrat au nom de toutes les créatures inférieures : « Us s*approchèrent, dit le poëte, du bord des flots, et creusèrent l'Océan de la pointe de leurs javelots, montrant par là que l'Océan tout entier est esclave de Rama. » Acte de vassalité de l'univers physique, premier hommage lige de la nature muette envers l'humanité, sa suzeraine.
En général, lorsque, dans ces poëmés, on voit surgir devant soi ces formes colossales de la création animale j il semble que tout ce monde perdu ait quelque analogie avec le monde retrouvé de nos jours par Cuvier, et que la scène se passe au milieu des mammouths, des paléothériums, des mégathériums et des autres créatures gigantesques dont la science rassemble de nouveau les ossements. En même temps que les empreintes de la végétation
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du monde naissant ont été conservées dans les feuilles des schistes, ainsi que dans un livre clos p^ir le Créateur luimême, on dirait qu'elles ont été éternisées sous une autre forme dans les images et les peintures de ces compositions épiques, en sorte que llelTet de cette poésie est de rejeter votre imagination par delà tous les temps connus, dans les époques dont la géologie peut seule refaire l'histoire; tant il est vrai que la plus haute poésie et la plus haute science, loin de s'exclure, se recherchent, s'explipliquent, s'alimentent et se confirment Tune l'autre. ) De l'examen de la religion et de la nature, si l'on veut passer au tableau de la vie civile et domestique, il faut entrer dans la cité par excellence, Uyodhya^ fondée par Munoo, le roi des hommes. Une description que j'abrège ici ouvre le seuil de cette ville antédiluvienne, où semblent entassées l'une sur l'autre Ninive, Gomorrhe et Babylone :
a Sur les bords du fleuve était l'illustre cité bâtie par le roi des hommes, une vaste cité, dont le circuit est de douze journées de voyage ; ses maisons s'élevaient jusqu'aux nues. Arrosée d'eaux jaillissantes, ornée de bosquets et de jardins, elle était entourée d'une muraille infranchissable; les accords des instruments de musique et le frémissement des armes s'y faisaient entendre tour à tour; elle était remplie de bayadcres, parcourue dans tous les sens par des éléphants et des chevaux, visitée par des marchands et des messagers de toutes les contrées, et sans cesse retentissante du bruit du char des dieux. Pareils à une mine de diamants, ses murs d'enceinte, formés de diverj>es sortes de pierreries, l'entouraient comme un collier, et les toits résonnaient des sons du sistre, de la flûte et de la harpe. Personne dans cette cité ne vivait moins de mille ans. Aux échos répétés des prières sa-
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crées, elle était remplie de banquets et d'assemblées d'hommes heureux. Parfumée d'encens, de guirlandes, de fleurs et d'objets de sacrifice, dont le cœur s'enivrait, elle était gardée par des héros égaux en force aux éléphants qui portent l'univers comme une tour, par des guerriers qui la protègent, comme les serpents à trois tètes protègent les sources du Gange. Le feu des sacrifices y était entretenu par un peuple de prêtres qui tenaient éternellement leurs esprits et leurs désirs sous un joug volontaire. »
Telle est la Troie indienne. Le chant pieux des Védas couvre le retentissement des armes. Mélange de volupté et d'ascétisme, c'est un temple pour les dieux, plutôt qu'une cité pour les hommes; et par là elle est conforme au génie de l'épopée qui se meut autour de ses murailles. J'ai vu Mycènes, Argos, Tyrinthe, la ville d'Hercule; je puis affirmer que ces cités divines ne furent jamais que de.s bourgades en comparaison de la demeure réelle ou imaginaire de l'Hercule indien.
Dans ce séjour d'ascétisme se succèdent lentement d'étranges dynasties de rois, dont chacun vit des siècles de siècles; ils remplissent par des austérités inexorables cette vide éternité. A genoux, immobiles, les mains tendues vers le ciel, on dirait qu'ils figurent des siècles de prières et de contemplations, règnes d'extase qui passent comme un songe. Chaque peuple résume ainsi ses souvenirs dans la personne de chefs imaginaires faits à sa propre image. Chez les Hébreux, les patriarches sont des émirs doués d'une sorte d'immortalité terrestre. En Italie, l'histoire de Rome est ouverte comme un large sillon par Évandre, laboureur et pasteur; dans l'Inde, les premiers rois sont des figures ascétiques qui, après avoir évoque, du fond des forêts, par une contemplation muette, les
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premières formes de la société civile, conservent leurs empires par la puissance seule de la méditation; et c'est une des grandeurs de cette poésie de faire dépendre ainsi du recueillement d^un esprit les révolutions du monde. Cependant, après ces extases séculaires, ne vous étonnez pas s41 reste peu de place pour Faction, et n'allez pas chercher la fougue de l'Iliade dans ces épopées de la solitude.
Au-dessus du roi est le prêtre. 11 vit retiré, tantôt comme un anachorète dans un ermitage au fond d'un bois sacré, tantôt dans la cellule d'un monastère semblable à ceux du catholicisme; à chaque occasion importante, le roi va le visiter, se prosterne à ses pieds et lui demande conseil. Au souffle de ses lèvres, les mers sont agitées, les vents s'arrêtent, les extrémités de l'univers tombent dans la confusion; le soleil est éclipsé par la splendeur de son esprit. La nature tout entière s'effraye de ses austérités. Les dieux eux-mêmes ont peur du prêtre qui s'élève au-dessus d'eux par la vertu. Les créatures s'écrient : — Brahma I si ce sage continue ses macérations, rien ne peut empêcher que l'humanité ne devienne athée. Jamais, dans ses légendes les plus hardies, le Christianisme n'a attribué tant de puissance à ses ermites que l'Inde à ses brahmanes. Ils traversent le monde en achevant leur prière. Le feu de leur colère ressemble à celui des sacrifices, et ils régnent en souverains dans le poëme aussi bien que dans la nature et la cité.
Le héros surtout leur est aveuglément soumis. Instruit païf le prêtre dans les livres sacrés , il est son élève , son instrument. Il rappelle le pieux Énée, non pas l'Achille grec, car il tient moins de la caste guerrière que de la caste sacerdotale. Il a les épaules du lion, les yeux couleur de la fleur du lotus. Par sa pâleur, il ressemble au lis des
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eaux, et son haleine est embaumée comme Thaleinedu nymphsea. Avant de commencer le combat, il accomplit .ses dévotions matinales, il se prépare aux batailles par l'abstinence, et, revenu de la mêlée, il rafraîchit encore son âme par la puissance des saintes austérités. Souvent il se couvre du eilice des religieux. Douceur, componctian, obéissance, scrupnle, ce sont là les vertus de ce héros sacerdotal. Au milieu des guerriers, il ressemble à un feu de sacrifice entouré par les prêtres. Tous ses devoirs sont résumés dans ces paroles que Rama reçoit de son père au moment ou il va le quitter pour la première fois :
« mon fils! sois humble et courtois. Obéis aux brahmanes dévoués à l'étude des Védas ; reçois leur instruction comme le breuvage de l'immortalité. Les brahmanes sont grands; ils possèdent la source de la prospérité et du bonheur. Pour assurer l'existence du monde, ils ont été envoyés parmi les hommes comme des dieux terrestres. Ils sont les gardiens des Védas et des lois immuables de la vertu; ils possèdent aussi la science des archers. Sois constamment a cheval, ou sur un char, ou sur un éléphant. Instruis-toi dans les arts policés; envoie-moi de sages messagers. Ayant parlé ainsi, le roi des hommes dit encore : — Va, mon fils. Et ses yeux se remplirent de larmes, et sa parole fut brisée par ses sanglots. »
Cherchez un idéal semblable dans le héros, où le trouverez-vous? Ce n'est pas sous la tente d'Achille ni d'Ajax. Il faut traverser toute l'antiquité, classique et pénétrer au cœur du Christianisme. Les relations du guerrier et du prêtre indien sont précisément celles du preux chevalier et de Termite dans les romans de la Table ronde. Pareeval le Gallois, Lancelot du Lac, Tristan, ont le même genre de vie que Rama, Rharata, et les autres héros de
race indienne. Comme ces derniers, ils poursuivent un idéal de perfection morale sous le symbole du Saint-Graal. Une éternelle macération est i|ifligée aux uns comme aux atitres. Seulement le chevalier errant dans la triste forêt des Ardennes s'arme contre les séductions de son cœur plutôt que contre les enchantements de la nature extérieure. Qui eût pensé que l'épopée de la féodalité chré- " tienne avait son analogue dans la vallée du Gange, et qui eût cherché dans le golfe du Bengale la chevalerie rêveuse de la Bretagne enchantée par Merlin? Cette ressemblance entre les personnages se retrouvcdans l'action du poème. Un même genre de vie devait produire des épopées analogues.
Dès le commencement, le roi, dans sa ville gigantesque, supplie les dieux de lui accorder une postérité. La Divinité suprême descend sur la terre et s'incarne dans la personne de quatre fils du monarque. Ces héros-dieux grandissent avant la fin du premier livre. Bientôt instruits dans les Védas, le chef des prêtres vient demander leur secours contre le roi des infidèles. Le père hésite d'abord à livrer ses fils aux dangers de la guerre ; il veut partir à leur place. Cependant, dominé par l'autorité du sacerdoce, il exécute ses ordres. Rama et son frère reçoivent des armes enchantées; parmi ces armes se trouve un arc que les rois et les dieux sont incapables de bander. On l'apporte en présence des jeunes princes et d'une grande assemblée de peuple. 11 est important de voir comment cette situation tout homérique a été traitée par le poëte indien.
« Le vertueux brahmane, s' adressant alors avec joie à Rama, lui dit : — toi dont le bras est puissant, prends cet arc divin, incomparable, essaye ta force naissante, A ces paroles du sage, Rama répondit : — Je banderai cet
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arc céleste, et, lançant la fiëche au but, je montrerai ma force. — C'est bien, reprirent le roi et le prêtre. Alors ftama banda rapidement Tare d'une seule main. Cepen-* dant la multitude assemblée le regardait; puis, en souriant, il se prépara à décoclier un trait. Mais, par la force de Rama, Tare bandé se brisa au milieu. Le son sourd ressembla à l'écroulement d'une montagne ou au rugissement du boa sur les sommets des monts de Sukra. Ebranlés par le bruit, tous furent renversés contre terre, hormis le prêtre, le roi et les deux descendants de la race des Rughous. »
Il est impossible de ne pas penser ici à Tare d'Ulysse. Sauf l'hyperbole de la fin, on dirait une page d Homère tombée sur l'Indus de la cassette embaumée d'Alexandre.
Après une suite de combats, dans lesquels le sacerdoce intervient toujours, le glorieux Rama est exilé dans le fond d'une forêt par ordre de son père, qu'ont abusé de faux soupçons;' ce vieux roi ne tarde pas à se repentir de son injustice, et c'est une des parties les plus belles de ce poëme, que l'épisode où le monarque, à la barbe séculaire, se livre à une douleur sans bornes. Cette figure, jusque-là impassible et muette, s'éveille ainsi au sentiment de la vie réelle par celui du désespoir. Ce roi, qui devait se croire immortel , se sent faillir à la première atteinte de la douleur. Cette scène est trop grande pour que je n'en cite pas quelques traits. Le poëte montre d'abord le changement survenu dans cette même ville qu'il avait dépeinte comme le séjour de la félicité permanente. Depuis qu'elle est privée de son héros, elle est semblable à la mer, qui retombe dans le silence quand les vents ont c^sé de souffler, ou à un autel dépouillé quand le sacrifice est achevé; puis il porte la scène dans l'intérieur du palais :
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c< Obligé d'entendfe la plainte de la mère de Rama, le roi fut rempli d^angoisse. A la 6n, transpercé par l'aiguillon des regrets et fermant ses yeux, il s'évanouit sur sa couche. Après quelque temps, ayant recouvré ses sens, puis voyant la reine près de lui, il lui adressa ces paroles : - — reine! je demande l'oubli à mains jointes; par l'amour de ton fils, n'ajoute pas le poison à mes blessuresbrûlantes. Mon cœur est ulcéré, et tes paroles sont pour moi aussi terribles que les éclats du tonnerre. Tu connais les passions de l'homme; je te conjure dans mon agonie; ne m'achève pas, moi qui suis déjà blessé et terrassé par les dieux. En entendant ces paroles gémissantes, la reine fit taire sa douleur, et, les mains jointes, la tête prosternée aux pieds du roi, elle répondit : — roi des hommes I pardonne-moi : privée de réflexion dans l'excès de moni malheur, j'ai dit ce qui ne devait point être prononcé. Celle qui est suppliée, les mains jointes, par son époux semblable aux dieux, est perdue dans cette vie et dans l'autre, si elle repousse ses prières. Qu'ai-je dit dans ma détresse? La souffrance détruit l'intelligence ; la douleur détruit la mémoire, la douleur détruit la patience; il n'est point d'ennemi' plus destructeur que la douleur. La blessure causée par un tison ardent ou par une arme meurtrière peut être guérie; mais, ô roi ! la détresse qui vient de l'âme est sans remède. Les sages mêmes, ceux qui étaient doux, patients, instruits dans les habitudes de la vertu, sont tombés au-dessous du ver de terre, quand ils ont été atteints dans leur cœur par le désespoir. Ces joursécoulés depuis le départ de mon fils sont pour moi comme des siècles; ma douleur s'est accrue comme les eaux du Gange, quand la froide saison est passée. — Pendant que la reine achevait ces paroles, le jour déclina et le soleil se coucha.
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« Mais le roi, épuisé de douleur, répondit : — Heureiri ceux qui reverront le visage de Rama semblable à la pâle lune d'automne ou au nénuphar épanouî ! Heureux ceux qui le verront revenir des forêts, lui, semblable à l'étoile dans sa course céleste ! Mais pour moi, ô reine ! mon cœur se brise; la douleur a consumé mon souffle, et ma vie est semblable au rivage emporté par les ondes d*un fleuve.»
Yoilà enfin que cette poésie fait éclater des douleurs humaines. Les systèmes, les abstractions du culte sont oubliés ; à travers la différence des temps et des lieux, nous retrouvons l'homme semblable à nous. Cette plainte se joint aux plaintes immortelles de la poésie occidentale, et ce vieux roi, sorti de l'oubli, va grossir le chœur lamentable des vieillards consacrés par le deuil, Priam, Ossian, le père du Cid, le roi Lear. Le monarque indien manquait à cette assemblée funèbre.
Après la mort du roi, Bharata rassemble une armée pour aller à la recherche de son frère et lui offrir Tempire. Cette armée est composée d'un million d'hommes de pied, de cent mille cayaliers, de neuf mille éléphants caparaçonnes. II entre avec cette multitude dans le fond des forêts. Il traverse le Gange, et demande conseil à un brahmane retiré dans la solitude. Ce brahmane, dans sa hutte de feuilles, abrite et nourrit par miracle cette immense réunion d'hommes. A sa parole, des palais s'élèvent dans le désert. Cette incantation de l'univers parla prière du prêtre est pleine de solennité. Pendant qu'il reste plongé dans la méditation, tous les êtres célestes descendent des hauts lieux. Un concert s'élève d'instruments invisibles. Les arbres de toute espèce se changent en nains, en bayadères; ils viennent eux-mêmes présenter leurs fruits. Des fleuves d'ambroisie coulent dans 1^ vallée; les rivages sont faits de sables d'émeraude et de sa*
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pbir. Toute l'armée s'écrie : — C'est ici qu'est le ciel. Mais à un signe du brahmane ces merveilles disparaissent comme un rêve.. Cette féerie, où se déploie dans toute sa liberté l'imagination orientale, semble être le modèle des incantations de Merlin. La nature et l'humanité sent là comme enivrées l'une par l'autre.
Cependant que faisait Rama, le héros du poëme? Plongé dans la contemplation des forêts, des montagnes, des fleuves, ses jours se passaient dans un vague enchante^ ment. On ne voit pas dans les poèmes d^Homère les hommes s'arrêter pour remarquer les beautés de l'univers, Ils sont, pour cela, trop avides d'action, de mouvement; ils sont trop remplis d'émotions guerrières. Personne ne conteste aujourd'hui que cet attendrissement qui saisit l'homme en présence de la nature ne soit un sentiment tout moderne, et plusieurs croient en trouver les premières traces, en France, dans les œuvres de J. J. Rousseau et de Bernardin de Saint-Pierre. Or, voici dans un poëme de la haute Asie^ vieux de trois mille ans peut-être, un héros dont les impressions, les rêveries, le langage même, sont tout semblables ^ ceux de Saint-Preux sur les rochers de Meilleraie, de Rousseau dans l'île de Bienne, de Werther dans les forêts de l'Allemagne, de Paul et Virginie dans l'île de France. Je ne sais même si, dans les écrivains que je Tiens de nommer, l'intimité de Thomme et de la nature a jamais été exprimée par des traits aussi vifs que dans le passage suivant du Ramayana :
c( Après avoir longtemps habité les forêts, Dusha-Rutha, semblable aux dieux, séduit par la grâce de ces collines, montrait en ce moment à son épouse bien-aimée les sommets lointains, et il lui parlait ainsi : — ma bien-aiméel ni la perte de mon royaume ni l'absence de mes amis ne m'affligent, quand je contemple le front sublime de ces
montagnes. Vois ce sommet que visitent les oiseaux et où les métaux abondent ; ses pics s'élèvent jusqu'aux cieux. Les flancs de ce rot des montagnes ressemblent a des veines d'argent; d'autres fois ils paraissent resplendissants de Téclat des diamants, ou couverts des tleurs^de Fasclépias gigantesque; et ceux-ci, enlacés des nœuds des^ scolopendres, sont taillés en cristaux. Le bananier, le baobab, le dattier, y répandent leur ombre. Des couples d'oiseaux se poursuivent sur le bord des rochers. Vois ces retraites embaumées où s'abritent les petits de la tourterelle. La montagne avec ses cascades, ses fontaines jaillissantes, ses murmures, ses tressaillements, ressemble à un éléphant enivré de fruits sauvages \ Où est celui qui resterait insensible à ces tiodes haleines qui s'élèvent par bouffées du fond des vallons tout chargés de parfums? Dussé-je passer ici avec toi ma vie entière, le regret ne m^atteindrait pas. Au milieu de ces fleurs et de ces fruits, 'je sens se réveiller en moi tous mes rêves. Les sages qui m'ont précédé ont avoué que la solitude, dans le fond des forêts, est, pour les rois, aussi douce que l'ambroisie. Vois les plantes fleuries de la reine des vallées bjiller dans la nuit comme la flamme d'une offrande. Vois çà et là ces berceaux de délices formés par les tiges du lotus et recouverts des feuilles du blanc nénuphar I . . . Ayant parlé ainsi, Rama descendit du haut des rochers, puis il montra à son épouse Sita le doux fleuve du Gange; et le prince aux yeux de lotus, s' adressant de nouveau à la fille du roi, qui ressemblait à la lune émergée de l'ombre des forêts, lui dit : — Vois ce fleuve amoureux avec ses îles que fréquentent les cygnes ; ses bords ombragés ressemblent à la
* On se souvient des ours enivrés de raisins, que la critique a tant blumes dans Âtala. Valmiki confirme ici avec éclat M. de Chateaubriand, qui, en 1796, ne pouvait connaître le Mmayana.
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grotte du dieu des richesses. C'est ici que les solitaires^ se laissant glisser sur les lianes, se baignent dans la saison sacrée; et, les mains levées, ils font retentir des hymne* au soleil. Alors les arbres et leurs rameaux agités par les vents secouent leurs fleurs et leurs feuilles de chaque côté du fleuve, et la montagne semble frémir et tressaillir jusqu'en ses fondements. Vois, ô ma bien-aimée I les têtes des fleurs s'iircliner sous la brise ; écoute les notes cadencées du rossignol caché dans l'ombre, et répète ses accents prolongés. Oui, j'aime mieux contempler avec toi ces sommets bleuâtres que résider en un palais... C'est ainsi que Rama, le chef de la race des Rughous, conversait avec son épouse au bord du fleuve ; et, traversant la montagne, il apparaissait à ses yeux comme s'il eût été embelli par un enchantement. »
On pourrait comparer ce passage au tableau des amours d'Adam et d'Eve dans le Paradis perdu, ou encore aux rêveries de Tristan et d'Yseult dans les vieux poètes féodaux, surtout dans la rédaction allemande de Gottfried de Strasbourg. Il y a même des expressions qui semblent empruntées toutes vives de Werther, à^Atala et du Génie du Christianisme, Une seule chose distingue cette antique poésie asiatique de la poésie moderne de l'Occident, c'est que l'amour humain y est comme enseveli dans l'amour de la nature. Au sein de la solitude, Si(a, la compagne du héros, n'est qu'un des ornements du spectacle de la création. Ce n'est pas elle qui y donne seule l'âme et la vie; car elle n'est pas, comme Julie, Atala, Virginie, la penséev le parfum caché en toutes choses ; elle n'est qu'une fleur de plus dans la foret sacrée. D'ailleurs, au moment même où le héros se livre à l'impression de la nature, il la combat par ses austérités; le Werther indien vit sous le cilice. Mais c'est précisément cette volupté mêlée d'ascétisme^
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SOUS le ciel des tropiques, qui fait de Rama le représen^ tant fidèle du génie des races hindoues. Rama, vôtu de l'habit de pèlerin, refuse Fempire. Il se retire en quelque sorte du poëme, pour vivre de la contemplation des flots, des bois, des monts. De la même manière le peuple indien s'est retiré de l'histoire et du monde réel, afin de vivre plongé dans le ravissement de la nature. Lui aussi a refusé l'empire de l'Asie, qui lui offrait son diadèiHe. Au lieu de s'abandonner au génie de l'action et des conquêtes, ainsi que tous les peuples voisins, il a mieux aimé, au fond de ses forêts immaculées, s'enivrer d'extases, de parfums, de silence. Plus d'une fois, et toujours vainement, l'histoire Ta provoqué à sortir de sa vallée. Il a continué de vivre avec Tenchanteresse, sans vouloir quitter ses ombrages pacifiques; le monde entier a passé devant lui, et toutes les races humaines l'ont visité à leur tour, sans que rien ait jamais pu l'arracher à son extase.
L'ascétisme a été le principe de la poésie de l'Inde et de l'Occident au moyen âge, parce qu'il a été dans ces deux sociétés un principe de civilisation. L'humanité, à sa naissance, enlacée de toutes parts dans les liens de la nature extérieure, ne peut lui échapper qu'en la niant. C'est là un effort nécessaire de la liberté morale pour résister à la tyrannie de l'univers tout entier. Aussi les héros de la haute Asie, au milieu de leurs vallées enchantées et de toutes les amorces des sens, sont des ascètes qui combattent intérieurement contre le despotisme des choses extérieures. C'est dans leur âme que l'épopée place avec raison ses plus merveilleuses batailles. Ce sont eux qui fondent réellement, avec le règne intime de l'âme et delà liberté morale, celui du genre humain. Comme les pères de laThébaïde, au temps des séductions de l'empire romain, ils ferment leurs yeux et leurs oreilles à tout l'é-
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clat, à tous les bruits du monde sensible; iis entretiennent, conservent, alimentent en eux-mêmes la conscience de rhumanité, menacée d'être étouffée, en naissant, sous les ravissements d'une sensualité exubérante. Les macérations prodigieuses de ce peuple de prêtres dans le jardin de l'Asie, qu'est-ce autre chose qu'une protestation de la pensée pour rétablir l'équilibre entre la matière et l'esprit? C'est le premier combat duquel dépendront tous les autres. L'homme sera-t-il le maître ou l'esclave de la nature? Telle est la question posée à l'origine de toute société; et plus la nature est puissante, plus la réaction des hommes doit l'être; ce qui explique l'ascétisme des brahmanes dans leur contrée enchantée, des pythagoriciens dans la Grande-Grèce, de l'Italie et de l'Espagne au moyen âge. Les saints qui, à l'origine de la civilisation chrétienne, combattirent, comme l'hydre ou le Python renaissants, ks instincts de la nature païenne, voilà les Hercules et les Thésées de l'humanité moderne.
De nos jours, tout est changé. L'ascétisme a cessé d'être un principe dominant de civilisation et de poésie. Pourquoi cela? Parce que l'humanité a trouvé des forces dans la lutte, que son indépendance est désormais conquise sur l'univers; que, loin d'avoir à redouter la tyrannie du monde extérieur, chaque jour elle le dompte et le plie à ses nombreux caprices; que la pensée détourne les fleuves, comble les vallées; que la matière s'enfuit et disparaît devant le joug de l'esprit, que l'homme n'est plus enseigné parla sagesse du serpent ni par l'oiseau des aruspices, qu'enfin il ne craint plus d'être vaincu et retenu captif par la nature; ce grand duel s'est terminé à son honneur. Qu'a-t-il besoin de la nier? il l'enchaîne à son char.
Il semble, au reste, que la société indienne n'ait jamais
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SU être jeune, tant il entre de réflexions, de combinaisofis, de calculs philosophiques, dans son premier poëme, où se mêlent d'ailleurs des sentiments.qui ont du naître à des époques très-éloignèes les unes des autres. L'Iliade et rOdyssée, avec tous les caractères d'un peuple naissant, simplicité, naïveté, ignorance des choses métaphysiques, ont dû jaillir Tune et Tautre, presque spontanément et tout armées, du front de la société grecque, tandis que l'épopée de Yalmiki résume déjà le génie d'un peuple qui a traversé toutes les phases, épuisé toutes les doctrines de la vie sociale : cosmogonie, genèse, traditions de l'en^ fance du monde qui attestent surtout l'enfance de Tintelligence humaine; souvenirs d'une lutte de deux races primitives, monuments de la formation du peuple indien, sentiments de mélancolie, d'attendrissement, rêveries d'une société déjà rassasiée d'elle-même, écoles de philosophie, scepticisme, ironie^ sectes métaphysiques, royauté des logiciens, marques d'une religion et d'une civilisation au déclin; tout cela rassemblé, mêlé, ordonné dans une même oeuvre, comme les productions des diverses époques de la nature sont superposées dans les flancs d'une même montagne, depuis la roche primitive et la végétation antédiluvienne, conservée loin du jour dans les feuilles de l'ardoise, jusqu'à la fleur nouvelle que vieni de ronger dans la rosée l'insecte né du matin. Aussi, appliquant à ces poëmes la théorie que j'ai réfutée pour Homère, croi* rais-je volontiers qu'ils sont l'ouvrage, non d'un homme, mais de diverses générations qui ont accumulé leurs pensées les unes sur les autres. Vous passez brusquement de l'époque du chaos à celle de la métaphysique, des hommes des bois à l'école des sophistes. Dans le berceau de ce peuple est le livre de sa vieillesse, et vous diriez que sans enfance il est né dans l'éternité.
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Veut-on savoir ce que peut être le scepticisme antédiluvien dont je viens de parler? On sera étonné de voir combien il ressemble à celui de notre temps :
« Le roi des logiciens s'adressa ainsi à Rama pour l'éprouver : — Rama I que rinteUigence d'un ascète tel que toi ne descende pas au niveau des imaginations vulgaires! les livres sacrés ont été composés par des hommes adroits afin de tromper les autres et de les induire à fairedes donations. Toute leur doctrine, la voici : offrez des sacrifices, consumez-vous dans les austérités religieuses, le jeûne, la macération. Faites des dons au sacerdoce... roil ne seras-tu donc jamais sage? Ce qui se laisse toucher et goûter par les sens est seul digne de tes désirs. Tous les rois tes prédécesseurs sont tombés sous la main, d'airain de la mort. Nul ne sait ce qu'ils sont devenus ni ou ils sont allés; on croit les voir partout où l'on désirequ'ils soient; cependant l'univers est plongé dans l'incertitude. Il n'y a dans ce monde rien d'assuré, et ce monde même, où est-il?
c( En entendant ces sentiments athées, Rama, semblable à un éléphant furieux, répondit : — Je ne me soustrairai pas plus aux commandements de mon père qu'un cheval) dompté n'abandonne le char, ou qu'une épouse obéissante ne délaisse son époux. Je ne serai pas plus ébranlé par tes paroles qu'une montagne ne peut l'être par le choc de l'ouragan. »
Sous les lianes des tropiques, le scepticisme ne parle-t-il pas ici la langue de Voltaire? L'étonnement, la colère de ce jeune éléphant furieux, blessé par réternel serpent, c'est le seul trait qui nous rejette dans une société antique. La société indienne n'est point encore familiarisée avec le doute. Elle regimbe violemment contre l'aiguillon. Mais,, quoi qu'elle fasse, le yenin est entré au cœur de sa poésie;
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il n'en sortira plus. Étrange début pour un peuple, que le blasphème mêlé à Thymne encore yibrant de la création et le scepticisme au sortir du chaos I Cet épisode est le livre de Job de la Bible indienne.
S'il est vrai cependant que la force virile consiste à se contenir, se limiter, se maîtriser soi-même, une secrète faiblesse est cachée sous la puissance monstrueuse de» poètes du Gange, et c'est là pour eux le signe de Tenfauce. Comme ces jeunes éléphants enivrés dont l'image leur est si familière, ils traversent en se jouant, dans^ leurs sujets, les forêts impénétrables, la création tout entière, et souvent une liane sufBt pour les embarrasser et les arrêter. Ils sont possédés de leur sujet bien plus qu'if» ne le possèdent; errant à travers l'immensité, toujours un épisode peut s'ajouter à l'épisode qui précède; il n'est aucune raison tirée de la nature des choses pour poser un terme à leurs compositions. Le dénoument n'en est vraiment possible que dans l'éternité. A l'égard de leur style, il est ce que Faction est elle-même, aussi riche en rubis, en topazes, en pierreries, aussi plantureux que les flancs sacrés de l'Himalaya ; par où ils diffèrent surtout de nos poèmes du moyen âge, dans lesquels l'expression indigente ne suit l'action qu'à grand'peine, ainsi qu'un serf suivait à pied son seigneur emporté par un cheval caparaçonné. Accoutumés au demi-jour de no& contrées, nous sommes facilement éblouis de ces trésors prodigués de la parole orientale. S'il était vrai pourtant que l'art dût être seulement une imitation de la nature, ce style remplirait toutes les conditions de la perfection, puisqu'il est évidemment le reflet du luxe de la création sous le ciel de la haute Asie. Que p^t-il donc y manquer? Un choix fait par l'homme eatre les objets qu'il rencontre. Il n'est pas rare de trouver dans ces poèmes,,
168 DES RBLI&IOKS INDiENNËS.
pour un seul objet, jusqu'à cinquante comparaisons accumulées qui écrasent la vie sous le fardeau de l'image. L'homme est comme détrôné par la nature, et sa pensée tarie ou éclipsée par les rayons de ce soleil trop puissant, <Bil de Brahma, qui dévore ce qu'il contemple. L'expression, cependant, est quelquefois simple, nue, soudaine. Ce contraste vous saisit; vous erriez depuis plusieurs jours au hasard dans une forêt inhabitée; ses profondeurs ne résonnaient que des murmures de la nature vivante; des fantômes sans voix, des reptiles ailés, se dressaient confusément à travers les rameaux frissonnants; l'horreur croissait. Soudain vous découvrez des pas dans cette solitude; un cri s'élève près de là, le cri d'un homme semblable à vous!
Ici se retrouve la question posée en commençant : Quelle place occupera la poésie indienne dans l'histoire de l'art? Eclipsfera-t-elle dans les esprits la poésie homérique? la remplacera-t-elle jamais ? Nul monument, nul brin d'herbe pensant ne peut tenir lieu d'un autre, et ce serait une critique bien futile de se hâter de déprécier la Grèce par l'Asie, ou l'Asie par la Grèce; Il y a place, Dieu merci, dans la nature et dans l'intelligence de l'homme, pour tous les poèmes du passé comme pour tous ceux de l'avenir. Seulement la perspective dans l'histoire est changée. Le génie hellénique se rapproche de nous à mesure que dans l'éloignement nous apercevons le génie indien se lever au bout de l'horizon. Loin de détrôner le vieil Homère, ces monuments nouvellement révélés feront éclater encore par leur richesse même son art, sa simplicité, son habileté instinctive. L'Inde fera ressortir la Grèce ; l'Himalaya encadrera l'Olympe. Dans l'opinion du dernier siècle, l'auteur de l'Iliade passait pour un disciple aveugle de la nature seule. Peu s'en
L'ÉPOPÉE INDIEjSME, 109
fallait qu^on ne le tînt pour oriental. Depnis qu'on peut le comparer à son frère du Gange, la précision de son dessin, la fermeté de ses formes, deviendront plus manifestes pour tous. Il rentrera plus étroitement dans la famille des génies de FOccident, ou du moins il apparaîtra comme le médiateur souverain entre TOccident et TOrient : colosse de Rhodes qui s'appuie sur les deux rives. .
Si Ton demande, en outre, quelle sera Finfluence directe de cette renaissance orientale, il est évident qu'elle entrera pour quelque chose dans les conceptions de l'avenir, puisqu'une société tout entière ne sort pas du tombeau sans agir d'une manière quelconque sur les imaginations humaines. Il est vrai que le génie indien ne sera dans aucun cas pris pour modèle, son caractère étant de n'avoir ni règle fixe ni loi irrévocable. Mais, sans devenir un code littéraire, il grossit la tradition universelle. Toutes les fois que les modernes s'emparent d'une donnée grecque pour la traiter à leur tour, ils ont à lutter contre une œuvre parfaite, laquelle ne laisse presque rien à ajouter ni à retrancher. Oii est la main qui peut refaire le marbre sculpté dans Athènes? Tout au contraire, la poésie de l'Inde est une mine de Golconde, où l'or, les métaux précieux, les pierreries, sont souvent mêlés avec des éléments encore bruts. De ces masses confuses l'Occident pourra dégager (et il l'a fait déjà), non des formes, mais des couleurs, des traditions, des images qu'il ani^ mera de sa vie, un métal nouveau pour remplir le moule de sa pensée.
Car l'esprit de l'homme est aujourd'hui partout présent sur la terre ; son berceau de la Troade et du Latium ne sufiSt plus à ses rêves, et, pour exprimer sa pensée telle que le Christianisme l'a agrandie, ce n'est pas trop de toutes les formes, voix, accords, parfums que ce globe
170 DES RSUGIONS INDIËNKES.
peut produire en chacun de ses climats. Le temps est passé où, rindustrie s'isolant dans les frontières de chaque Etat, le commerce des choses se bornait à un échange difficile dans le sein d'un même royaume. Les productions de toutes les contrées sont rassemblées dans le grand festin de la société moderne; et, lorsque la matière est ainsi transportée, ^'changée d'une zone à une autre, qui voudrait que la pensée restât seule stagnante dans un point de l'espace, et que chaque poésie vécût et mourût sans contact sur la glèbe où elle a pris naissance? 11 n'y a plus de serf de la glèbe dans la vie réelle : il ne peut plus y en avoir dans le monde idéal ; et c'est justice, quand le corps est affranchi, que l'esprit le soit à sa manière, habitant de toute la terre, contemporain de tout le
Non, non, ne craignons pas de paraître trop infatués en nous attribuant pour patrie ce globe en son entier, et osons fièrement embrasser sans partage, du levant au couchant et d'un pôle à l'autre pôle, tout ce grain de sable dans l'infini. 11 semblait illimité dans l'antiquité, parce qu'il était inconnu. Depuis qu'il a été mesuré, tout son prix est tombé. Que faut-il désormais pour le franchir en un moment? Il n'est plus besoin pour cela d'être un habitant de l'Olympe. Dans la vie la plus obscure, le cœur le plus enchaîné le traverse plus vite, sur l'aile du Christianisme, que ne faisaient autrefois les dieux d'Homère.
DC PANTHÉISME INDIEN DANS SES RAPPOnTS AVEC L IKSTITUTlOiS DE LA FAMILLE ET DES CASTES.
Une société faite entièrement à Fimage du panthéisme est, pour l'Occident, un monstre dans l'organisation civile ; on le croirait impossible, s'il n'avait existé. Que peut faire un homme, un peuple enveloppé de tous côtés par une divinité qu'il touche de ses mains, qu'il voit de ses yeux, qu'il entend, sent, goûte en toutes choses? Evidemment sous le joug de cette idée, il faut qu'il demeure immobile ; il n'ose pas tuer un insecte * parce que le dieu est caché sous l'éphémère. Pourquoi agir? pourquoi changer? il ne reste qu'à s'abstenir. Si le peuple indien n'est lui-même que l'Eternel incarné dans la société humaine, pourquoi lutter, pourquoi combattre, pourquoi substituer une volonté privée, tumultueuse, à celle de l'être souverain qui vit dans le cœur de l'État? Loin de songer à s'imposer au reste du monde, ou à dépasser ses frontières, c'est à peine si celte société se résoudra à les défendre ; elle sera conquise aussitôt que connue. L'Inde, subjuguée d'abord par Cjrus, est enlevée aux Persans par Alexandre, aux successeurs d'Alexandre par les Parthes, aux Parthes par les Tartares, aux Tartares par les mahométans, aux mahométans par les chrétiens ; matière patiente dans la main de son dieu, sa condition naturelle est de ne s'appartenir jamais.
* a Taer un insecte, un ver ou un oiseau, est une faute qui cause la souillure, s (Uns de Manou, Ht. II, st. 10.)
172 DES REUGIOMS INDIENNES.
Une seconde conséquence qui dépend de la première, c'est qu*aucun nom d homme ne surgit avec éclat dans le passé de ce peuple ; la famille est absorbée par son chef, le chef par la caste, la caste par le-dieu. Tout se perd, tout s'engloutit dans cette immensité. Alexandre luimême n'a pu laisser une empreinte sur cet océan humain; et, lorsque vous vçus familiarisez avec cet étrange système, il semble que vous entriez dans le règne de l'éternité, où il n*y a plus ni jour, ni nuit, ni soir, ni matin, ni changement, ni succession. Ce qui a permis de distinguer ailleurs les périodes de l'histoire, ce ne sont pas tant les révolutions des époques que la variété, l'importance des individus dans lesquels ces changements se personnifient. Que l'on imagine, au contraire, un peuple chez lequel la personne disparaisse entièrement devant TËtat; il est évident que les individus, les générations même ne pourront se distinguer à la distance de quelques siècles, que la route des temps ne sera plus marquée, ni divisée même par des tombeaux ; qu'à proprement parler, il ne restera que l'idée des castes, lesquelles étant aujourd'hui ce qu'elles étaient hier, le siècle dernier, et ainsi de suite, en remontant à l'infini, il n'y aura point d'histoire d'un peuple semblable, non plus que des bananiers de ses vallées ou des flots de l'océan Pacifique. Société sans individus, elle vit, elle respire, elle ne peut se mouvoir; elle est à Thomme moderne ce que le règne végétal est au règne animal, le cryptogame au ver de terre.
Si, dans TOccident, tous les souvenirs de l'antiquité païenne étaient abolis, et qu'il ne restât que le tableau des institutions du moyen âge, on serait forcé, par le seul spectacle d'une société partagée en maîtres et en serviteurs, en nobles et en serfs, de supposer des guerres, des invasions, des révolutions, d'où serait peu à peu
sorti le monde modenie ; et, sans connaître les noms d'Athènes et de Rome, on heurterait partout leurs débris. Cette supposition, appliquée à la société indienne, devient la réalité. Ce peuple n'a point d'histoire, il est vrai, mais sa constitution porte les traces de tous les bouleversements antérieurs, et son passé se rencontre tout entier dans ses lois.
Le caractère dominant de cette première constitution de l'humanité orientale est d'avoir élé octroyée par Dieu même*. La loi est d'institution divine; elle a été révélée comme celle du Sinaï, non, il est vrai, au milieu des éclats du tonnerre, sur les flancs de la montagne ébran- • lée, mais dans le silence d'une contemplation ascétique; car elle tombe nonchalamment des lèvres à demi assou* pies de rÉternel, et la religion indienne conserve dans la Genèse de l'humanité la même douceur indolente que dans la Genèse du monde matériel. Des vieillards s'approchent d'un anachorète qui vit plongé dans la méditation. Au nom des hommes nouveau-nés, ils le conjurent de leur enseigner la loi, l'institution sociale; l'ermite cède à leurs prières ; il leur révèle les commandements de l'Être suprcme; après quoi, il déclare qu'il est lui-même cet être incarné sous la figure du sage Manou; d'où il résulte que le dieu de l'Inde est aussi son Moïse; et de ce panthéisme si naïvement inscrit dans la loi, je vois déjà sortir les traits principaux de la société orientale.
En ciTet, si l'on ne s'arrête qu'aux apparences, on est frappé de la mansuétude de ces tables de la loi indienne. Parents les uns des autres, tous les êtres animés et inanimés sont respectés comme autant de membres de la grande famille de Dieu. La vie d'un oiseau, celle d'une
* Lois de Manon ^ liv. ï.
antilope, d'un cheval, sont estimées suivant le rang que ces êtres occupent dans la hiérarchie universelle; fouler le gazon, froisser les rameaux des bois, est un sacrilège qu'il faut expier par le jeûne, puisque les choses ont un droit indépendant des personnes. D'autre part, les femmes sont protégées au même titre que les fleurs du chemin, les lianes, les gazelles des forêts, la rosée du matin, et toutes les choses splendides de la création. Leur condition est, sinon efficacement relevée, du moins ornée, fctèe par la loi, qui leur fait de la grâce une obligation civile : « Que les noms des femmes soient agréables, doux, har- « monieux, faits pour l'imagination, de bon augure, terce minés en longues voyelles, et semblables à des paroles « de bénédiction. » Elles ont, en quelque sorte, un droit poétique, quoique, dans la réalité, leur existence soit étouffée par la polygamie. Car si dans l'Occident l'union du Christ et de son Église, une, indivisible, est la figure spirituelle, le principe du mariage chrétien, au contraire, en Orient, l'union multiple à\ï dieu et de la nature, les épousailles innombrables et toutes légitimes de Brahma, sont la figure et le principe religieux du mariage oriental. L'Indien peut épouser toutes les castes régénérées dont se compose l'État, de même que le dieu a épousé chacune des formes animales, végétales ou brutes dont se compose la hiérarchie de l'univers. Voilà le fondement sacré de la polygamie, qui n'est rien que le principe du panthéisme appliqué à l'institution de la famille; et, si l'on suit cette idée, on trouve encore que dans ce mariage du dieu et de la nature le premier est tout, et le reste n'est qu'apparence, fiction, néant : image de cette triste famille orientale dans laquelle le chef absorbe en lui tous les droits, toute existence, puisque la mère et les enfants*, étant
* Une «^pouso. un fils et un esclave ne ijossèdent rien par eiix-^nênics ;
LE PANTHÉISME INWEN. 175
ses premiers esclaves, sont un véritable néant devant lui.
A un point de vue plus général, on peut dire que dans l'institution de la famille, soit divine, soit humaine, rOrient n*a connu, célébré, inauguré que le règne du Père. Seul, le père y est compté pour quelque chose sur la terre et dans le ciel; le Jéhovah de l'ancienne alliance, sans postérité, sans compagnon, forme lui-même toute sa parenté; son fils est encore absorbé, confondu dans sa splendeur, il est seul dispensateur, possesseur du patrimoine céleste; et c'est aussi le caractère du père dans la famille humaine de l'antiquité : il a seul la plénitude de la vie sociale, n'y ayant, pour ainsi dire, ni femmes, ni enfants, mais des esclaves devant le maître. Aussi est-ce dans le sens le plus strict du droit que le fils de l'homme vient au monde avec le fils de Dieu dans la crèche de Bethléem. La famille s'achève sur la terre comme dans les cieux ; la personne de la femme, celle de l'enfant, sont înviolablement consacrées dans le monde, en même temps que les personnes du Fils et de l'Esprit s'asseyent, dans les cieux, à côté du Père. La maison de l'homme se remplit en même temps que la maison de l'Éternel.
D'ailleurs, la véritable famille en Asie, c'est la caste, qui est aussi le trait particulier du droit oriental; nul ne peut sortir de celle dans laquelle il est né; chacune a ses rites et ses vertus particulières * : ce qui suppose dans le même État plusieurs sociétés étabhes, assises l'une sur l'autre. D'où a pu naître un si étonnant accord de la faiblesse et de la force? Pourquoi, dans ce premier monument de l'inégalité des conditions, les hommes se sont-ils naturellement superposés les uns sur les autres, comme
iout ce qu'ils acquièrent est la propriété de celui dont ils dépendent. {IjOis ile Manou, liv. VllI, st. 416.) * MsdeManou, Ht. II, st. 235.
ne DES RELIGIONS INDIENNES.
des couches d'une argile inerte? Pourquoi ceux qui sont au plus bas de l'échelle ont-ils accepté le fardeau? Comment le fils, dès l'origine, a-t-il hérité, sans murmurer, de la sujétion du père? Pourquoi ce sceau de servitude imprimé sur les uns? pourquoi cette marque de domination inaliénable qui couronne les autres? Un principe incontesté par tous a pu seul donner la sanction à un ordre de choses si extraordinaire. C'est ce principe que je veux rechercher.
Lorsque les écrivains du dix-huitième siècle ont tenté de remonter à la source de Tinégalité, ils se sont arrêtés à l'usurpation par la violence. Selon eux, la force matérielle a tout fait; et voilà, au contraire, dans un monument authentique de l'ancien droit, l'homme qui, dès l'origine, se démet devant Dieu; le prêtre occupe le sommet de cette première organisation. C'est le droit divin de la pensée proclamé dans la première charte du genre humain.
Au-dessous de la classe des prêtres vient celle des guerriers. Qu'est-ce à dire? un peuple encore armé au milieu de la société, un peuple qui continue de menacer du glaive les classes inférieures 1 Le fait delà conquête peut-il être indiqué plus clairement? Seconde cause d'inégalité sociale qui devait encore échapper en partie aux publicistes du siècle dernier; ils étaient trop loin d'événements de ce genre pour en déduire leur théorie; au lieu que les esprits de nos jours, par une raison opposée, sont peutêtre trop disposés à chercher dans la seule usurpation des races le principe des inégalités sociales.
Qu'est-ce, en effet, que la conquête? Nous l'avons vue, au commencement de ce siècle, s'étaler sous des formes orientales. Interrogeons-nous donc. Je suppose un peuple maître de Ini-mcme, c'est-à-dire, il a un territoire qu'il
LE PANTHÉISME ÏNDIEK. i77
s'est approprié, avec lequel il ne fait qu'un même corps; il a des lois qui naissent tout ensemble de la nature de son génie et de celle de la contrée. Je n'examine pas si ces lois sont bonnes ou mauvaises, libres ou tyranniques, peu importe en ce moment; il a des institutions, un gouvernement, et, si Ton veut, des tyrans qui lui sont propres. Jusque-là tout est bien. Car enfin, tel qu'il est, il compte pour quelque chose dans le monde : c'est au moins une unité dans le nombre des peuples. Maintenant quelque chose de nouveau se passe ; un peuple étranger, d'une autre langue, d'un autre sang, d'une autre race, vient frapper en armes à ses frontières. Pourquoi, à cette nouvelle, un enthousiasme profond a-t-il saisi tous les hommes? pourquoi les femmes envoient-elles, le front serein, à la frontière leurs frères, leurs tils, tout ce qu'elles ont de plus cher? Est-ce seulement pour se couvrir de leurs corps? est-ce seulement la crainte de la mort qui pousse tous ces hommes au combat? Non I il y a dans cet accord un pressentiment lointain, et le soin de l'avenir tout entier se soulève en ce moment dans les cœurs. Je poursuis. Le peuple oppose sa poitrine à ses envahisseurs ; il est vaincu : c'est une de ces journées qui décident du sort des États. Pourquoi, à cette nouvelle, la bataille est perdue ! un frémissement de mort, tel qu'il est impossible de le décrire à qui ne l'a pas ressenti, s'empare-t-il de tous ceux qui ont survécu? pourquoi les hommes de fer pleurent-ils ? Sont-ce des larmes de peur? Croyez-vous qu'avec la journée perdue il n'y ait eu que des vies mortelles laissées sur le champ de bataille? Croyez-vous que la conséquence s'arrêtera à la prise des villes, à la déprédation des champs? Ah 1 les champs reverdissent plus beaux, les pierres se relèvent d'elles-mêmes, les morts ressuscitent dans la personne de leurs fils et de leurs descendants. I. H
ils DES RELIGIONS INDIENNES.
Rien de tout cela n'est irréparable; mais le mal, le voici : c'est qu'en ce peuple, il n'y a plus que la figure d'un peuple; que, dépossédé de lui-même, il est devenu la propriété, le meuble, la chose d'un autre; qu'il a perdu sa loi, son droit, sa vie sociale, sa personne morale, son rang dans le genre humain. 11 y a encore dea ombres sur la place publique, mais l'Etat est mort; il n'y a plus de cité, il n'y a plus qu'un sépulcre.
Toutefois, en Occident, les peuples ressuscitent de ces tombeaux : vaincus, ils ne sont pas absorbés; envahis, ils ne sont pas effacés du genre humain. Au contraire, en Orient, il n'est pas de Renaissance; le ressort social une fois brisé ne se redresse plus; un peuple défait est un peuple mort; d'un côté, il reste éternellement immobile sous les genoux du maître; de l'autre, le vainqueur s'assied sur le cadavre de la nation prisonnière; il la décapite socialement, et la caste est formée. Au lieu d'un État, il reste un troupeau d'hommes captifs dans les travaux mercenaires. L'instinct même de la vie sociale disparaissant, l'accablement devient si profond, qu'ils oublient qu'ils se sont jamais appartenu à eux-mêmes; la déchéance pèse non-seulement sur leurs fils, mais sur les fils de leurs fils, et sur toute leur postérité. Avec l'intelligence, l'idiome s'altère; peu à peu ces fantômes de peuples, sans pensées, sans souvenirs, sans espérance, deviennent, pour ainsi dire, muets; leur langue morte est l'héritage des dieux. Ënchamés les uns aux autres, ils ne peuvent s'allier légitimement : point de mariage entre eux dont il ne naisse une postérité pire qu'eux mêmes; en sorte que, loin de profiter au moins de l'immobilité qui est dans tout le reste, ils sont seuls entraînés à un progrès continu dans la déchéance et dans la mort sociale. Tel est le droit public de rOrient. L'Inde, la Perse, TÉgypte, sont assises
LE PANTHÉISME USDIEN. 179
sur des peuples terrassés, cariatides vivantes qui jamais ne rejettent le fardeau.
11 résulte de cela qu^établir que l'institution des castes est née de la conquête, c'est reculer la question au Heu de la résoudre, si l'on ne montre en même temps pourquoi la conquête qui a pesé sur toute la terre n'a produit qu'en Asie ses pleines conséquences. Il faut, par la même raison, en dire autant du droit divin; et toujours, soit que l'on s*attache à l'un ou à l'autre de ces systèmes, ou à tous les deux ensemble, il reste à expliquer, par un principe particulier à l'Orient, une organisation qui ne se trouve que là.
Dans cette idée, s'il est vrai que la polygamie est, selon ce qui précède, le panthéisme institué dans la famille, je tiens pour certain que la caste est le panthéisme institué dans l'État. La société orientale, formée à l'image de son dieu, se compose comme lui de parties subordonnées les unes aux autres. La première caste, celle des prêtres, est née de sa bouche^; la seconde, de ses bras; la troisième, de ses cuisses; la dernière, au teint noir, est formée de ses pieds *. Comme en s'incarnant dans le monde physique il est tombé de chute en chute dans les fomies les plus infimes de la nature, il fallait, par analogie, qu'il se trouvât une échelle, un abîme de.dégradations continues dans la Genèse sociale. En un mot, les parties de l'État sont éternellement, immuablement assujetties les unes aux autres, ainsi que les membres visibles de la divinité même ; et, puisque la famille divine se compose de trois personnes étrangères les unes aux autres, et pour ainsi dire de trois dieux ennemis, il y a aussi trois parties ^ principales et
* Ijmde Manau, liv. I, st. 31.
* Bhâgavata Purâna, éd. Burnouf, p. 105.
^ Ijois de Manou, liv. I, st. 49.
séparées dans la famille du genre humain : partout au sommet, le sacerdoce; puis les classes militaires d'où sortent les rois. A l'égard de l'industrie, qui a pour but de dompter la nature, il est évident qu'elle ne peut être qu'impie dans une société qui repose sur l'adoration des forces de l'univers vivant ; d!où la conséquence que les commerçants doivent occuper le dernier rang de cette organisation, aux limites mêmes de la mort religieuse et civile. Au-dessous d'eux sont les classes des laboureurs, des artisans, qui, vivant dans une lutte perpétuelle avec cette même nature dont ils corrigent, répriment, asservissent la puissance, vivent par là même dans un état permanent de désobéissance, de révolte religieuse; ce qui forme la pire espèce d'esclavage , puisqu'ils ne peuvent vivre sans travailler, ni travailler sans pécher, ni pécher sans être rejetés hors de la loi civile. Labourer, n'est-ce pas déchirer le sein de la déesse*? Défricher les forêts, n'est-ce pas souiller sa verte chevelure *? Il suit encore de là que la doctrine, faisant elle-même partie du dieu, ne peut être communiquée qu'à ceux qui sont purs; ce qui revient à dire que pour recevoir l'enseignement il faut déjà avoir la sainteté,\ et que les livres divins sont éternellement fermés à ceux auxquels ils manquent le plus *. Cercle maudit qui aliène de Dieu tous ceux qui ne le possèdent pas par droit de naissance. Pour ôter l'espérance de la terre, il fallait commencer par lui interdire le ciel.
* « Quelques personnes approuvent J'agricuUure ; mais ce genre de vie est blâmé par les sages, puisque le bois armé d'un fer tranchant déchire la terre et les animaux qu'elle renferme. » {fMS de Manou, liv. X, st. 84.)
2 « Pour avoir coupé des arbres portant fruits, des cépées, des lianes, des plantes grimpantes, ou des plantes rampantes en tleur, on doit répéter cent prières du /î/^-F^da. » [Lois de Manou, liv. 11, st. 142.)
'* fMS de ManoUf liv. II, st. 56.
LE PAKTHËISHE INDIEN. 181
Par là an voit clairement où est le fondement dé l'organisation des castes; il est évident qu'il tient au principe même des religions orientales; et ces idées s'enchaînent si nécessairement, que pour réformer les inégalités sociales il eût fallu réformer la nature même du dieu, en proclamant son indivisibilité absolue; de telle sorte que Ton ne pouvait ni modifier les lois de la famille sans bouleverser le dogme, ni changer le dogme sans changer la famille. L'histoire des religions antiques n'étant rien autre chose qu'un démembrement continu de la divinité première, il en est résulté un démembrement tout semblable dans l'ordre civil. Au commencement, à l'époque patriarcale des Védas, la société est une comme le dieu. Nulle trace d'inégalité d'origine; plus tard, l'État se divise; les castes se multiplient, en même temps que les membres de l'unité souveraine ; et, lorsque enfin les dieux inférieurs fourmillent de toutes parts, que l'Être semble lui-même se dissoudre et s'aliéner dans le ciel, je vois sur la terre presque autant de castes aliénées de l'Etat que d'industries et de familles.
Ce qui achève de confirmer cette idée, le voici : où le panthéisme a régné dans la loi, la caste a fait le fondement de l'ordre social; où ce principe a manqué, elle n'a pirs'établir,> témoin ia Chine! Cela est plus frappant encore à l'égard des Hébreux; car si la défaite d'une race suffisait pour consacrer la déchéance sociale, nul peuple n'eût été sitôt réduit en caste. Où n'a-t-il pas été conduit en captivité? en Egypte, en Chaldée, en Perse, partout on le rencontre les mains liées derrière le dos, flagellé par les guerriers et les sacerdoces d'Asie. Mais le vrai prodige dans l'Iiistoire du peuple hébreu, c'est qu'on ait réduit son corps en esclavage et non pas son esprit. Il est resté un, indivisible, insoumis, comme son Dieu. Dans l'ordre
182 DES BEUGiœiS INDIENNES.
civil, il n'a été absorbé par aueune des sociétés qui l'ont vaincu, parce que dans Tordre religieux son culte n'est devenu le complément d'aucun autre. Sa personnalité, son individualité a été sauvée avec celle de Jéhovah; souscelte cuirasse divine, il a résisté, même dans l'esclavage, à tout le poids de l'Orient; et, lorsqu'il a été le maître, il n'a point établi dans son sein, sauf la tribu des Lévites,, les inégalités sociales qui partout ailleurs étaient flagrantes. Une égalité sublime éclate entre les Hébreux , qui n'ont entre eux que Jéhovah pour terme de comparaison. D'un côté l'Éternel, de l'autre le peuple hébreu, voilà les deux pouvoirs politiques de la grande charte de Judée. "N'est-ce pas au sortir de la charrue que Saûl monte au trône? David n'a-t-il pas été berger? Les prophètes ne naissaient-ils pas souvent de la dernière classe du peuple? Amos n'appartenait-il pas à la condition la plus pauvre, qui partout ailleurs en Asie avait moins de prix qu'un insecte? Égalité de tous les membres de la cité temporelle devant le roi des cieux, voilà la constitution d'où devait sortir la religion universelle. Comment le Christ aurait-il surgi du milieu des castes de Tlnde , de la Perse et de FÉgypte? Le Dieu de l'Égalité ne pouvait naître qu'au milieu des tribus, des familles de la Palestine, déjà nivelées sous la loi du Très-Haut. Ce qui n'était vrai que pour le peuple hébreu, le Christ Ta étendu à la terre entière; par lui chaque homme est devenu habitant de la grande Sion.
En Occident, aussi longtemps que le panthéisme fait Pâme des religions grecques, on aperçoit des débris de caste. Cependant un grand changement est survenu. La caste sacerdotale a disparu avec le droit divin. D' ailleurs l'homme, épris de lui-même, ne songe plus à épargner la nature : il ne craint plus d'enfoncer la charrue dans la
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poitrine de la Cyb^; l'agriculture et Tindustrie se sont relevées de ranathème. Puis, bientôt, les dieux olympiens formant une seule famille née du même père souverain, ont, pour ainsi dire, une valeur égale les uns aux autres. Et ce système religieux, réfléchi dans l'État, produit d'abord, avec le sentiment de parenté, la phratrie *, c'est-à-dire, la confrérie ou famille politique, qui est la base de la démocratie grecque. L'homme, toujours hors de lui-même, s'étale au grand jour de la place publique^ comme le dieu sur les gradins des monts. Les doute olympiens d'Homère, siégeant sur les sommets, discutant, à la face de l'univers, les décrets de la politique céleste, sont le premier aréopage; sur le plan de cette société divine se forme la. société politique dont Périclès est le Jupiter.
Tout au contraire, les dieux italiens, romains, sont,, en quelque manière, isolés de la vie universelle, ils nerègnent pas sur les cimes inhabitées au milieu de la nature seule. Leur originalité native, c'est d'être des pénates, captifs dans l'intérieur de la cité ou de la maison. Divisés en couples légitimes, ces époux célestes qui jamais ne se mésallient, qui naissent et meurent ensemble *, sans divorce, voilà la consécration du mariage indissoluble dans l'ancienne société romaine. Chaque famille a dans l'intérieur de la maison ses rites*, son sacerdoce, son culte personnel, son Jupiter gardien*, qui, aidé du chien, veille au seuil du domicile; c'est-à-dire que les divinités incommunicables sont devenues une sorte de blason ou,
* V. Platner, BeUrœge zur Kenntniss des attischen Rechts, c. vi ; — Gans, das ErbrecM, t. I, p. 527.
« Varro, deUng. lat,, iv, 17. — Arnobc, Adv. gentes, m, 105. 5 Ul curn aruspex praîcipit ut siio quisque ritii sacrificium faciat, (Varro, de Ling, lat., vi, 79.)
* Jupiter Custos.