‹ Œuvres complètesChapitre 30 sur 67 · ORGANIQUE · texte numérisé non relu

ORGANIQUE

Il est des peuples qui semblent n'avoir jamais eu d'enfance; on croirait qu'ils ont été formés dans la maturité.

^ Si l'on voulait suivre cette tradition du culte de la lumière dans la poésie chrétienne, on pourrait comparer à ce morceau la pièce suivante d'un poëte de nos jours, qui emprunte ses inspirations à la Perse.

a Tout jeune, je m'élançai vers le ciel sur les ailes rapides de la pensée» ce et je cherchai la source de la lumière. La lune en pâlissant me répondit a que la source jaillissait du soleil; et j'appris plus tard que le rayon desa cendait d'un soleil plus élevé ; et chacun des astres me renvoya ainsi à « un astre suprême; et j'étais environné de la clarté infinie. Enfin, un ange « revêtu de splendeur se dressa devant moi, et me dit : Où vas-tu? où a t'égares-tu? Cet océan de clarté est sans rivage. Un flot y nait d'un a autre flot; tous jaillissent de la source étemelle; elle est partout préc sente, aussi près de toi que du soleil le plus radieux. Pèlerin, rentre en < toi-même, tu y trouveras la lumière et le repos, b Buckert.

D'autres sont ^ieux en naissant ; la vérité est qu'ils ont toujours Tâge de leurs croyances. A travers FOrient, les processions des dieux moins naïfs, plus réfléchis, plus savants, plus tristes,- à mesure qu'ils vont plus loin de leurs berceaux, s'avancent de civilisation en civilisation, comme par autant de degrés marqués par le hiérophante. Us communiquent leurs caractères, c'est-à-dire celui de leur âge, aux états qu'ils adoptent ; à la fin ils entrent dans la société égyptienne. Ils s'y arrêtent, immobiles, comme au terme de l'initiation orientale. Nés de l'aurore, après avoir traversé l'esprit de l'homme, ils ont le goût des ténèbres, ils demandent le mystère. Un pas de plus, et ils touchent au sophisme.

Que peut être la civilisation de l'Egypte, sinon un mé* lange du génie de l'Afrique et de TAsie, un isthme jeté dans le monde civil entre deux continents? Elle a, comme son Sphinx, une double nature, le front pensif de l'extrême Orient, les reins puissants des lions de la Libye; car c'est au coeur de l'Abyssinie, de l'Ethiopie, qu'elle puise incessamment la vie et les rites des tropiques. Là se rencontre avec le plus ancien temple le premier vestige de cette société, qui sort comme le Nil des flancs inconnus de l'Afrique. Elle s'éveille au bruit des cataractes. Une caste sacerdotale apporte dans ses sables le principe de la vie morale. De ce premier établissement dans Méroë partent des colonies de prêtres, des pèlerinages sacrés, qui, suivant le cours du fleuve, descendent à Thèbes, puis de Thèbes à Memphis, et dans le reste du Delta. En arrivant sur ces plages, ils élèvent des sanctuaires qui deviennent des lieux de refuge, en sorte que toute cité y commence par le temple. Autour de ces sanctuaires se réunissent les tribus du désert. Comme autant d'affluents, ces populations grossissent le flot des générations indi-

gènes ; Nubiens, Abyssiniens, Éthiopiens, Arabes nomades, tous d'origine et de couleur différentes, rouges, blancs, noirs ^, cuivrés, basanés : par où s^ explique déjà la permanence des castes dans toute la suite de cette histoire. Longtemps les villes, sans liens réciproques, forment autant d'oasis sociales à Tentrée du désert. C'est dans ce moment de faiblesse que l'Egypte est surprise par rinvasion des peuples pasteurs qui menacent de la refouler jusque dans la Thébaïde ; mais ces conquérants sont chassés. Son unité nationale s'établit avec celle d'un dieu commun sur lequel se règle son génie, puisqu'elle prend peu à peu les mœurs, la destinée, Tâme même du fleuve, au point de sentir sa vie couler avec l'eau, depuis l'Ethiopie jusqu'à la mer. Toujours d'intelligence avec lui, elle déborde une fois conmie lui sur le monde au temps de Sésostris : bientôt elle rentre dans son lit pour ne plus en sortir.' Huit siècles avant le Christ, elle est déjà tarie.

Quoique Ton n'ait pas retrouvé les hymnes des prêtres, les poèmes d'Isis*, le génie de l'Egypte se dévoile de nos jours, en même temps que celui de Tlnde et de la Perse. Il est vrai que la Bible des Pharaons n'est pas écrite sur des feuilles de palmier. 11 semble même que le continent tout entier de l'Afrique ne puisse s'élever nulle part jusqu'au miracle de la tradition par la parole. Ce continent n'est représenté dans le monde par aucun idiome consacré; véritablement il est muet si on le compare aux autres. Qui jamais ouït parler d'une Iliade africaine? Après avoir produit deux civilisations, l'égyptienne et la carthaginoise, il n'a laissé nulle part un seul monument durable

« Hcrod., lib. Il, 104. — Plut., de Is. et Oeir.y c. xxn. * T/jç IciBoi Tion^fiaiTa. Plat., de Leffià., ii, 46.

d'une langue articulée. Comme si la puissance lui était refusée de développer librement la parole humaine S le silence est chez lui le fondement de la religion'. A ses dieux cynocéphales manque Torgane du langage. Sa Bible est faite de pierre, et les caractères de l'Ancien Testament de l'Afrique sont des obélisques, des pyramides, des nécropoles, des hypogées, des temples revêtus de lettres de granit, qui s'étendent, comme lé livre d'Hermès à tète d'épervier, depuis la Nubie jusqu'au Delta.

Pénétrons dans l'un de ces temples ', puisque c'est là que subsiste l'esprit qui a fait vivre ce peuple : de longues avenues de sphinx au front de bélier précèdent le troupeau divin. Deux obélisques portent la dédicace, et marquent par leur ombre la route du soleil Osiris. Nous avons franchi le péristyle dans lequel est taillée la grande porte ; elle s'ouvre sur une cour bordée de piliers contre lesquels s'appuient des colosses. Les chapiteaux des colonnes s'épanouissent en feuilles de palmiers sur le sable engraissé des larmes d'Isis; les acres parfums du désert s'exhalent de ces calices de pierre ; il y en a en fleurs de nénuphar; leur germe est dans le fleuve sacré. Au delà de cette végétation de granit s'élève un nouveau péristyle et un nouveau pylône qui conduit à une enceinte semblable à la première. Enfin au delà de ces demeures où sont marqués les progrès de l'initiation *, vous apercevez le sanctuaire. Séparé de la cité par d'infranchissables boulevards, tout vous dit que c'est ici l'habitation d'une caste qui n'a rien de commun que les dieux avec les au-

• Plut., de Is. et Osir.y c. ixviii.

* Jamblic, de Mysteriis jEgypt. — Clem. Alex., Pxdag., lib. ÎIJ, c. il 5 Champollion le jeune, Lettres écrites pendant son voyage en Egypte,

207, 211, 227. — Ottf. Mullep, Archéologie, p. 227.

♦ Clem. Alex., Str&in., lib. V, p. 555.

ires parties de la nation. La lumière y pénètre à peine par de rares ouvertures ; là est gravée la légende du dieu, et la grandeur des paroles est faite pour cetle architecture*. « Je suis tout ce qui est, tout ce qui a été, tout ce « qui sera ; aucun mortel n'a soulevé mon voile : le fruit « que je porte est le soleil. » D'autres fois, ces inscriptions {frètent une voix au monument lui-même; les pierres crient dans leurs, dialogues*. « Voici ce que dit au pha- « raon Thèbes la conductrice du monde : Nous t'avons « donné l'Egypte, la terre nourricière. » Et le dieu répend : ii Nous consentons que ces pierres soient aussi « durables que. le firmament. » Après cela, lorsque vous arrivez au fond du sanctuaire, et que vous touchez la pensée même de l'édifice, que trouvez-vous? Des colosses assis, aux têtes de lions, d'éperviers, de béliers ; çà et là, des momies de quadrupèdes, d'oiseaux, de serpents. Ce sanctuaire si bien caché, qu'est-ce donc, sinon l'antre où la nature elle-même ébauche, conserve, fabrique éternellement les types de toute création animale?

C'est qu'en effet, ce qui distingue TÉgypte de l'Asie, c'est d'avoir cherché surtout la révélation dans le miracle de la vie organique. Le culte de l'animal, voilà le signe de la race de Cham, le rite de l'Afrique. Ni la lumière ni la parole ne pouvaient lui enseigner sa croyance : l'une et l'autre sont trop subtiles pour elle; il faut que son génie inférieur aille chercher les traces divines, non dans un prodige social, mais dans le co&ur de Tépervier et du lion; liturgie de l'intelligence esclave! première sanction du Code noir! L'homme, en s'agenouillant devant l'animal, consacre sa dépendance; autant qu'il est en lui, il fait de

* Proclus, Hb. in Tim., p. 30. — Plut., de h. et Osir,, c. ix. — Apulée, As. aur., lib. XI, p. 362.

^ GhampoUion, Uttres, p. 95.

l'Afrique la terre nourricière de la serritude; car, outre ces simulacres, il y avait des dieux vivants ^ dans l'enceinte des temples, crocodiles ornés de pendants d*oxeilles, de bracelets d'or; lionnes couvertes de tapis brodés et devant lesquelles brûlait Tencens ; chiens hurlant dans les processions ; serpents allaités dans les sanctuaires. Ne voit-on pas de nos jours même les Â&icains , depuis la Libye jusqu*au Sénégal, adorer les principaux animaux de leur désert? Nées de cette race, les tribus qui formèrent peu à peu les castes inférieures de rÉgypte amenèrent avec elles Tune après Tautre le dieu hurlant, rugissant, glapissant, qu'elles avaient aperçu dans la solitude. Lorsqu'elles furent réunies, le sacerdoce qui les forma en société régulière adopta toutes ces divinités d'origine africaine. Plus tard, ce culte tut relevé par la civilisation, qui, sans renier l'instinct populaire. Téleva jusqu'à un idéal d'où naquit le sphinx. L'Asie en le formant mit la couronne de l'intelligence sur le front de l'Afrique.

Amour, terreur, adoration de la vie en toutes choses, ardeur, puissance, ivresse de la bête fauve, alors que la nature des tropiques rugissait autour de la société naissante; que Tâme charnelle de l'Afrique passait tout entière dans la civilisation des Pharaons; que le ferment des déserts inconnus se soulevait, dans le cœur des cités, et que l'écho de la patrie des monstres éclatait par la voix d'Osiris ! Pour expliquer le principe de ces rites, il faudrait retrouver le tableau de la vie organique au temps où ils ont commencé; car aujourd'hui, nous sommes accoutumés à fouler aux pieds la race des animaux ; ils sont domptés, subjugués, enchtiinés, au lieu qu'alors ils étaient

* Ilerod., lib. 11,41,65, 67, éd. Creuzer et Bœbr. — Euseb., Prxp, evang.j lib. 11,51.

LA RÉVÉLATION PAR LA YfË ORGANIQUE. 361

les maîtres. Ils n'aidaient senti ni le frein ni raiguillon; ils avaient encore leur liberté, leur* force, leur fierté premières. Dans tout cela, quelle merveille pour Thomme encore nouveau I La vie germe, fourmille sous ses pas. Au sein d'une nature violente, qui enfante avec fureur, il est, pour ainsi dire, plongé dans un prodige perpétuel; il ne peut marcher sans fouler un miracle. Tout s'agite, bourdonne, fermente, depuis la fleur des eaux qui germe dans le mystère , jusqu'au scarabée , fleur vivante. De quelque côté qu'il tourne ses yeux, il retrouve des êtres sans parents^, sans ancêtres, poussière sacrée qui se féconde elle-même. A la fin, il rencontre dans la solitude un être plus puissant que lui, une intelligence qui prévoit et connaît ce qu'il ignore. C'est un serpent, un aigle, un épervier. Ils régnent sans rivaux dans une partie du désert. Leurs mouvements, leur lever, leur coucher, leur migration, sont réguliers comme ceux des astres. Ils sont muets, et c'est ce qui ajoiite au mystère, car l'homme ne peut les interroger. Ils possèdent uHe science secrète, car ils pressentent le changement des saisons. Ils trouvent dans leurs migrations le chemin qui n'est tracé nulle part. Tantôt ils rugissent, et tout se tait autour d'eux, comme si c'était la voix de la nature même; tantôt ils sont immobiles comme les hiéroglyphes vivants de la création < Ne sont*ce pas eux qui possèdent le secret de l'univers? Que de prophéties attachées à leurs pas ! Souvent le plus infime en sait autant que le plus grand. L'humble scarabée, en se revêtant de sa tunique d'or, ne marque-t*il pas le retour de la saison féconde? L'ibis ne niarche-t-il pas gravement comme un hiérophante au-devant des flots du Nil, en leur montrant le chemin? L'affreux cynocéphale*,

* Plut., de/*. etOtir.yC. x.

' Ueber den Cynocephalus ûer JUguptier. Voy. Ëhrenberg, 1835, p. 359-

25a Là REUGIOîTDE L'EGYPTE.

à la chevelure semblable à celle des momies, imitateur de riiomme, errant loin des vilks, n'est-ce pas le premier-né des flancs de la première nuit? D^ailleurs, tandis que l'homaie arrive nu sur la terre, il trouve la place occupée par des souverains légitimes qui lui disputent le trône du monde. De génération en génération, le lion n'est-il pas le roi du désert, le crocodile* le roi du fleuve, l'aigle le roi du ciel? Que vient faire ce prétendant de la veille? et où son droit est-il écrit? J'imagine que l'esclave courbé sous sa tâche a envié plus d'une fois l'aile de l'oiseau' ou les pieàs des chevaux du désert, pour se dérober au servage héréditaire. Lorsqu'il levait la tète vers les pyramides^ ouvrages de ses mains, qu'il voyait l'épervier de Nubie descendre en souverain sur leur faîte comme dans sa demeure naturelle, n'était-il pas bien près de le regarder comme le messager vivant de l'intelligence ailée qui planait sur sa tête? Que j'oublie pour un moment ce que je tiens de la civilisation et du Christianisme, aussitôt je m'aperçois combien le prodige permanent de la nature vivante au milieu de la nature morte a dû frapper, étonner, ravir l'homme encore nu de corps et d'esprit, à la vue de certains animaux qu'il a cru être les dieux ou les rois de tous les autres. Au milieu même du dernier siècle, ne s'est-il pas trouvé un grand esprit, Buffon, qui, par la force du génie, a retrouvé quelque chose de ces impressions de l'homme naissant? Dans ses descriptions du lion, de Taigle, de l'éléphant, n'a-t-il pas prêté une majesté surprenante, une sorte de royauté à ces grands représentants de la nature animale? L'homme n'est-il pas souvent

*■ Plut., de lê, et Osir., c. lxxiu, lxziv, lxxv. ^- Geoffroy Saint-Hilaire, Despoissans du NU, p. 70.

* C'est ce sentiment que nous avons vu précédemment exprimé tant de fois dans les chants populaires de la Chine.

surpassé et comme^ détrôné dans ces tableaux par ces rois de la solitude, qui semblent seuls libres et indépendants au milieu de l'assujettissement de la société civile? Au lieu de IMiomme de génie aidé de toute Texpérience du passé, figurez-vous au berceau même des choses l'homme égaré dans le désert de la nature : il ne se contentera pas du langage poétique, il attribuera quelque chose de sacré à ces souverains de la créalion animale. Le serpent mysté* rieux se déroulera comme le fleuve sacré dans la vallée; ou, se repliant sur lui-même, il marquera l'année éternelle. Le bélier de Jupiter Ammon précédera le troupeau des créatures; il y aura sur la terre comme dans le ciel des constellations vivantes. Les villes du lion, du chacal, du crocodile, se dresseront au seuil de la Nubie, et tout le génie de l'Afrique indomptée fermentera, mugira dans le sein de sonisis; car je vois bien que l'homme a pu adorer l'animal^ mais je ne vois pas aussi clairement qu'il ait jamais adoré l'homme. Idole pour idole, quand il a voulu déroger, il a mieux aimé encore diviniser le bélier ou le scarabée, que le grand roi de la Perse, de l'Egypte ou de l'Inde.

Telle est la partie indigène du culte de l'Egypte; rituel de l'esclave, c'est par là que cette société porte les stigmates de l'Afrique. Mais le sacerdoce égyptien, qui construisait les temples, qui émancipait ce continent, ne pouvait se contenter de ces liturgies du désert : il y ajouta un sens profond, il couronna par un système de dogme ces croyances populaires. La Genèse égyptienne, tant de fois comparée à la Genèse hébraïque*, en diffère surtout, parce que chaque.journée répond à une incarnation particulière, ce qui forme autant de dynasties divines que d'é-

* Herder, jEtleste Urktmâe, 1771, p. 200. — JaWonski, Panthéon Mgyptiorum^ lib. I.

poques dans la création. D'abord apparaît rêtre irréyélé,. éternellement insondable^ Jupiter Âmmon, le bélier bleu, couleur du ciel ; puis son épouse mystérieuse, qui tisse elle-même éternellement son voile de ténèbres, Athor, la Dame de Nubie^, la mère, qui tient sur ses genoux, qui allaite à ses mamelles le dieu enfant, manifesté, révélé, incarné sous la figure du monde naissant , par lequel se complète la famille éternelle. Sous des noms divers, celte trinité première*, s'incarnant de plus en plus dans l'univers réel , se montre dans toute la vallée du Nil ; c'est elle qui habite chaque temple, et qui constitue ainsi le principe du dogme égyptien au milieu de toutes les diversités des croyances locales. Dans chaque sanctuaire se retrouve, comme dans une monstrueuse Bethléem, cette même famille, toujours' le père sous des noms divers, Ammon, Osiris, Knef; toujours l'épouse, la nourrice, la mère, Mouth, Isis, Neith; toujours le dieu naissant, le verbe incarné de cette théologie africaine, Orus, Khons, Malouli, l'enfant sacré qui tient encore son doigt dans sa bouche. Autour de la monstrueuse famille rôde' son ennemi Typhon, le Satan égyptien, l'esprit de mort, celui dont le souffle empoisonné obscurcît la lumière et tarit les eaux saintes. Ajoutez que le dogme commun à tout l'Orient est jeté ici dans le moule de la vallée d'Egypte; car il était naturel que le dieu s'incarnât pour les Egyptiens sous la double figure du soleil et du fleuve dans lequel il se mire. C'est lui qui, avec les eaux mystérieuse^,, apporte et retire la vie; Messie attendu chaque année dans l'Ancien Testament de ce monde altéré. 11 airive : la

* Plut., de h. et Onr.f c. ix, lu, liv, lvi. — Ghampollion le jeuoe^ UUreiy p. 66.

* Herod., lib. If, 43. — Jambtic, /te Myiterns ^gypi,, eect. Tni.

* ChampoUion le jeune, Uttres, p. 82, 80, 106, 119, 148, 157.

terre, son épouse, se couvre de fleurs et de fruits. Il se retire^; tout meurt. D'où sortent ses ondes lumineuses? Qui le sait? Personne n'en a vu la source. Peut-être elles jaillissent des mamelles de la ténébreuse Athor. D'ailleurs leur retour est fixé à des époques immuables : en faut^il davantage pour lui attribuer une sagesse, une bonté, une vertu souveraines? Si le sauvage d'Amérique croit entendre la voix du grand Esprit dans la voix de la cataracte du Niagara, comment le peuple égyptien ne croirait-il pas l'entendre aussi dans celle du fleuve qui roule en même temps l'ombre des colonnes et des obélisques nés de toute éternité, comme autant de plantes sacrées, sur ses rivages? Théologie, poésie née au bord des flots; le soleil et le fleuve', le ciel et l'eau, le firmament et la terre semblent s'y mirer et s'y confondre incessamment dans chacun de leurs emblèmes. Le ciel tout entier apparaît comme un fleuve radieux, un Nil éthéré, qui roule ses vagues dans les cataractes du firmament. Les astres naviguent dann des nacelles d'or* remorquées par les génies de la Nubie. Hermès-Pilote sonde Tabime; d'autres fois, le dieu tient le gouvernail du vaisseau de l'univers; il le dirige à travers les brisants, pendant que les âmes des rois accourent à sa rencontre des deux côtés de l'abime.

Il s'ensuit naturellement que le dieu doit reproduire dans sa vie toutes les vicissitudes du soleil et du fleuve. Chaque année il renaît, il grandit à vue d'œil ; il éclate^ déborde dans les esprits; puis vient le moment où, après, s'être étalé dans sa puissance, il tarit sous le sable ; et ce n'est pas seulement le fleuve qui se retire en même temps.

* Plut., de h. et Oùr., c. xxxix. — Diod. Sic, lib. I, p. 40.

• Plut., de Is. et Osir., c. xxxii, xlvii. — Porphyr. ap. Euscb., Prsep^ evang,, lib. 1, 92.

» Cliaii»pollion le jeune, lettrée, p. 107. — hig-Veda^ Rosen, p. 88.

256 hk RELIGION DE L'EGYPTE.

que le soleil vient à pâlir, c^est la nature entière qui, frappée d'une mystérieuse douleur, se couvre de deuil ; car plus elle est splendide dans les climats du midi, plus aussi elle semble dépouillée pendant son court hiver : tout s* enfuit ou se meurt; Toiseau sacré disparaît; le scarabée lui-même redevient invisible. Le dieu est frappé; il se meurt en chaque chose; son sang cesse de circuler dans les veines des plantes desséchées : plus de murmures, plus d'essaims, plus de bourdonnement de vie; plus rien de cette ivresse sacrée dont la terre un peu auparavant était encore saisie. Comment, dans cette langueur répandue sur la face du monde, ne pas reconnaître la pâleur du dieu mourant? Sans doute, le dieu méchant Typhon * a desséché de son souffle la source vive de la lumière; et comme tout était fondé sur le prodige permanent de la^ie organique, c'était la fai même qui était menacée, quand ce miracle, cette révélation venait à diminuer et à manquer. Une plainte immense, furieuse, s'élevait du milieu de ce peuple, privé pour un moment de sa fête accoutumée. L'Egypte tout entière se couchait dans sa vallée comme dans son tombeau, à l'imitation du Dieu. Les prêtres se frappaient la poitrine', des pèlerinages lamentables allaient de ville en ville ; on entendait des voix qui criaient : Le dieu est mort! Qu'est-ce à dire, sinon que l'homme s'était mis à adorer la nature, et qu'en la voyant se flétrir il était frappé d'épouvante? II sentait que son idole lui échappait, il ne savait à quoi se prendre. Il ne restait qu'à célébrer l'agonie, la passion de cette divinité défaillante, dont l'univers entier devenait le Golgotha ; et c'est là ce qui marque surtout la profondeur des croyances

* Plut., de h. et (Mr., c. xxxix.

lib. U, 61. — Cicer., 4e Nat. deor., m, 22.

égyptiennes. Cette société avait, comme toutes les autres, célébré l'anniversaire de la création ; mais elle avait vu mieux que personne, et d'une manière plus saisissante, s'écouler comme l'eau la figure de ce monde tari dans Turne d'Osiris : aussi les monuments qui le représentent le mieux sont des monuments de mort. Outre que les pyramides sont faites véritablement pour le désert, qu'elles lui sont entièrement conformes, nues comme lui, vides comme lui, sans issues comme lui, i^ans sculptures, sans inscriptions, sans images de vie; que peuvent-elles avoir été dans l'origine, sinon des sépulcres de dieux*?

Au reste, c'est de cette instabilité même du dieu que l'Egypte a tiré en partie sa grandeur et son originalité; car l'homme en a profité pour se donner à lui»même sa valeur et sa place au soleil. Dans ces moments de surprise, dans ces défaillances de yÉternel, il a commencé à s'estimer quelque chose. Au lieu de se laisser absorber, comme dans l'Inde, par son idole, il a cherché souvent à rivaliser avec elle ; et la vertu de l'Egypte est d'avoir su accommoder le sentiment naissant de la personnalité avec le panthéisme du reste de l'Orient. Cette alliance paraît jusque dans son architecture. Les Pharaons élèvent leurs colosses en face des temples; ils s'asseyent tranquillement eux* mêmes * pour Tcternité, au milieu de la trinité cachée dans le sanctuaire; sans crainte d'être éblouis, ils écrivent leur nom sur l'arbre sacré dans le palais du soleil. Les souvenirs de la vie politique, les batailles, les triomphes de l'homme, tiennent une place dans la maison des dieux; il semble s'essayer à faire sa propre apothéose. Joignez à cela l'idée qui en est la confirmation évidente, la religion

* Diod. Sic, rxn. — Plut., de h. et Otk., c. xviii, xx, xxi.

* Herod., lib. II, 143. — ChampoU., JAttres, p. 58, 157, 164.

pour les morts. Que d'efforts pour durer, de la part décès nations embaumées! Les Pharaons, en venant au trône, commençaient par avance à faire creuser leur sepulcre par la main de tout un peuple; en sorte que le règne de ces grands fossoyeurs se mesure exactement par la profondeur de leurs tombeaux \ Ce que faisaient les rois, le moindre artisan Fimitait à son tour. Et pourquoi cette manie de tant de générations? pourquoi tant de détails de souvenirs domestiques, gravés, sculptés, peinis en couleurs immortelles autour de la momie, si l'on ne voit dans cette occupation un effort immense pour sauver, murer la vie privée au milieu delà vie universelle? Les autres peuples brûlant leurs dépouilles, les laissant dévorer par les vents ou par les oiseaux de proie, Tesprit de chacun s'exhalait dans le grand tout; au lieu queTEgyptien voulait conserver son corps comme la demeure de son âme*, comme un gage d'individualité dans le royaume de la mort. Car il doit renaître avec ses dieux; il le sait : d'avance il bâtit pour l'éternité. Si le temple s'écroule, il le refait au même endroit, sur le même modèle, afin d'abriter les générations ressuscitées, puisque chaque momie, non pas seulement d'homme, mais de serpent, de lion, d'ibis, doit se redresser un jour dans la Josaphat du paganisme. Et pour mieux éviter la confusion, le dieu Âtmou pèse individuellement contre une plume chaque âme dans un. plateau d'airain. Si elle est trouvée légère, elle est refoulée dans les cercles infernaux dont les sculptures de Thèbes ont gardé les empreintes, première forme des visions de Dante et de Michel-Ange. Si elle a le poids sincère, elle va se baigner dans le Nil céleste, cueillir les fniits de

^ Champoll., /ié/^re«, p. 111.

* Herod., lib. II, 123. — Tertull., de Anima, c. xxxm, p. 288. — Creu- «er, 5^01^., 5" 6dit., 149. F. D. Guigniaut, note», 885.

LA RÉVÉUTION PAR LA Vlli ORGANIQUE. 3r>9

l'arbre de vie. Iinitifint dans ses migrations nvjstérieuses celle du soleil pendant les ténèbres, elle traverse, sous la conduile d^Hermès, le labyrinthe des formes, jusqu'à ce qu'elle vienne enGn poindre et ressusciter avec le soleil éternel dans Taube immaculée d'Ammon ^

S'il ne faut chercher dans ces religions ni la métaphysique de rinde, ni l'éclat de la Perse, FÉgypte l'emporte sur Tune et sur l'autre par l'instinct précoce d'individuité*. C'est en quoi consiste son principal progrès sur le reste de l'Asie, et ce qui fait qu'au point de vue moral elle «st, avec la Judée, l'Occident de l'Orient. Par ce commencement de foi dans la personne humaine, elle est toujours restée l'égale ou la maîtresse de ceux qui l'ont conquise, et il n'est aucmi de ses vainqueurs qui ait pu seulement la faire varier dans son culte; c'est elle au contraire qui leur a imposé ses dogmes. A qui donc a-t-elle cédé? Au Christianisme. Seul il a pu décomposer cette civilisation de granit; car le sentiment profond de l'instabilité, de la défaillance du monde visible, le culte de la mort, la passion d'Osiris sur le Calvaire africain, les légendes écrites par Hermès sur l'arbre de vie, tout l'avait préparé, plus qu'aucun autre lieu du monde, à recevoir la nouvelle de la vie spirituelle et de l'immortalité chrétienne. Depuis l'origine, l'Egypte célébrait chaque année la passion de la nature enfermée dans le sépulcre du désert, puis sa nativité et sa résurrection dans des pâques païennes. Comment la voix de l'ange de la résurrection n'aurait-ellc pas eu d'écho dans le grand royaume de la mort où avaient été déposées tant de générations indestructibles qui n'attendaient qu'un signe pour renaître? Comment cette trinité

•* Champollionlejeane, Uilres, p. îOO, 102, 105. ^ Rossuet, Du libre arbitre j 414.

hurlante que chaque temple enfermait ne se serait-elle pas émue, puis convertie bientôt en la trtnité invisible du culte nouveau? Aussi, à la première nouvelle du Christ, la noire madone de Thèbes, sevrant son affreux nourrisson, tendit ses mamelles à l'enfant de Bethléem. L'épervier du temple de Nubie, aux ailes éployées, symbole* carnassier du Saint-Esprit* de l'Afrique, se transforme en la colombe de Judée. Le sacerdoce égyptien, qui s'était jusque-là prémuni contre tous les autres cultes, cède sans défense; il se retire, il disparait de telle sorte, qu'il est presque impossible de retrouver aujourd'hui la trace de ses derniers moments. A sa place, se montrent subitement, les- solitaires chrétiens delà Thébaïde; les tombeaux des dynasties Ihébaines*, les nécropoles, les villes ruinées de Rhamsès, se peuplent d'ermites, d'anachorètes, de cénobites, qui purifient par leurs pensées la vallée des idoles *. Ils convertissent la louve, l'ibis, le serpent*; ils ouvrent la paupière aveugle des lionceaux*. Antoine du désert, Paul de Thèbes, Alhanase, apparaissent sur le seuil des temples, comme si toute une civilisation s'était évanouie à leur approche. Et le moyen de s'étonner si, dans ce voisinage, les esprits de ces hommes sont assaillis d'effroyables visions, si leur conversation est avec les centaures^, si d'affreux combats se livrent dans ces grandes âmes, lors-

* Plut., de Is. et Osir., c. li.

^ Knoni^hïs. idimhYic.f de Mysleriis, sect. viii, c. v. Tôv SrifAioMp'^bv o:^ Kv<iîî ol Aiyxinrtot TtpovxyopîxjoM'Jij. Euseb., Prsep. evang^t lib. III, p. 145.

^ On disait que les élétneiits eux-mêmes pleuraient la mort de saint Antoine. (S. Ilieronymus, VUa sancti HilarioniSt p. 92.)

♦ Sulpfcius Severiis, de VirluiWas monachorum orientàiium, p. 488, 498, 200.

^ Invocatoque Dei noniine, contrcctavit manu lumina clausa catulorum, ac statim csecitate depulsa, apertis oculis bcstiarum diu negata lux patnit. P. 20i.

• Yita sancti Patfli, Uiefonymus, p. 42.

LA RÉVÉLATION PAR LA VIE URGANlQUfc:. 2t>l

([ue partout autour d'eux, dans les bas-reliefs des temples dépossédés, rugissaient encore les dieux à face de loups et de lions, et que dans toutes les parties de la vallée leurs regards rencontraient les insignes vivants, les messagers, les triomphes de la nature enivrée des tropiques? C'est dans ces luttes intérieures qu'achève de mourir la religion égyptienne. Quelques années s'écoulent. Bientôt il ne reste plus que les sanctuaires perdus dans des océans de sable; les centaures terrifiés montrent^ delà main, en disparaissant, le chemin de leurs grottes abandonnées à quelques hommes qui Sont salués du nom de saints, parce que, foulant en paix les emblèmes de la matière domptée, ils conquièrent pour jamais la couronne de Tesprit. L'Egypte antique est morte; l'Egypte moderne commence. Au temple a succédé le monastère.

On a accusé ces solitaires d'avoir donné le signal de la dissolution sociale en se retranchant du monde. Je remarque au contraire que rien n'était moins oisif ni plus peuplé que leur solitude, puisqu'ils avaient partout l'infini pour compagnon. La pensée qui les poussait vers les lieux les plus sauvages n'était pas un esprit de destruction; c'était bien plutôt le désir de Retrouver, à la place d'une société morte, le type de toute société vivante, de toute alliance, dans une communion renouvelée avec Dieu. Ils renouaient avec lui le contrat social qui venait d'être

* On aimei'a à retrouver ici cette belle légende traduite de saint Jérôme : « Antoine, errant dans le désert au-devant de Paul,- aperçât un homme uni à un cheval, et qui était de ceux que les poètes appellent hippocentaures. A cet aspect, il anne son front du signe propice en s' écriant : — Holà, toi ! en quel endroit demeure ce serviteur de Uieu? Mais lui, munauranl je ne saijs quoi de barbare et brisant ses paroles plutôt qu'il ne les proférait, chercha à faire sortir une voix plus douce de sa bouche terrifiée, puis étendant la main droite, il montra le clicniin désiré, et traversant les plaines mnicnses avec la rapidité de Toiseau, il s'évaHouil aii\ yeux d'Ântuiiic étonné. » (Saint Jérôme, éd. Culluniljot, t. VI, p. l^i.)

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