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LIVRE IV

LES RELIGIONS DE L'ASIE OCCIDENTALE ET DE L'EGYPTE.— LA RÉVÉLATION PAR LA PAROLE ET PAR LA VIE ORGANIQUE.

Les voyageurs modernes ont retrouvé ces étonnantes ruines de Persépolis, ces mille colonnes ' que les esprits ont bâties au milieu du désert. Dans ces débris, ces péristyles, ces portiques enchantés, la gravité égyptienne se mêle à un art avant-coureur du génie grec. Une partie est recouverte d'inscriptions en forme de coins, de fers de lance; et comme la clef en est perdue, vous diriez des formules d'évocations qui font surgir chaque jour ces merveilles dans le pays de la magie. Ce qui ajoute à tout cela, ce n'est pas tant la grandeur, la majesté colossale de Tarchitecture, que les sculptures taillées dans le bloc vif des montagnes; car c'est dans ces bas-reliefs que se retrouve, avec le tableau des cérémonies religieuses des Perses, celui de leurs institutions civiles et politiques ; c'est dans ces

* Chardin, Voyage en Pêne, l. II, p. 140-190. — Ilyde, HUtoria religUmieveterum Persarim, p. rm. — Herdcr, Persepolis, 8i, 87, 9&,

bas-reliefs que Ton voit le peuple entier, partagé selon les divisions des provinces de l'empire, défiler devant son premier instituteur, Djemschid, qui repose sur le trône et le marchepied dont parle rÉcriture. Mages, laboureurs* archers, artisans, portent dans leurs niains les marques de leur condition; le chariot des migrations se meut sur ses roues; il n*est pas jusqu'à la clochette qui ne tinte encore au cou des chameaux de l'Iran \ Ce n'est plus là l'immobilité des royaumes de Brahma, de Bouddha, éternellement assis dans les sculptures du Gange. Au contraire, tout s'agite, le peuple est debout, la société s'est levée, elle marche; c'est la première procession du genre humain au-devant du Dieu nouveau. Et il ne faut pas oublier, dispersés dans un vaste horizon, les animaux emblématiques qui ont reparu si souvent dans les visions des prophètes de la captivité, et qui là, du haut des monuments ou sous les portiques, à l'entrée du désert, s'agitent, s'élancent, battent de l'aile autour de cet empire naissant comme pour l'inviter à partir : chevaux caparaçonnés' qui frappent du pied le chapiteau des colonnes; centaures à la barbe pendante; sphinx aux têtes de patriarches, au front mitre; licornes, béliers de l'Écriture*, qui encore aujourd'hui heurtent de la tête l'occident, le midi, Yaqui- Ion et le pays de la gloire; taureaux chargés du diadème; chérubins des Mèdes; léopards aux faces d'aigle; dragons assis sur le trône, aux bonds rapides, à la voix de tonnerre, aux battements d'ailes pareils au bruit (ïun camp. Ces monstres mitres semblent régner de droit divin sur toute la nature vivante.

* Traveîsin Georgia, Persia, etc. By sir Robert Ker Porter, 1817, 1820, t. I, pi. XLU, p. tilS.

* Ker Porter, 1. 1, p. 635.

' Éz.éçhie], xxviii, 13, 18. Daniel, viii, 6, 7. Apocalypse, xvui, 2.

Dans ces sculptures revit la figure de Tempire des Mèdes et des Perses; accouplement de deux sociétés, constitution raffinée et barbare, la tête d'un mage sur le corps d'un taureau. Autant Textrême Orient semble immobile, autant ces peuples zends s'agitent dès le berceau. C'est avec eux que le mouvement de l'histoire commence, et que l'humanité se jette dans cette inquiétude qui ne finira plus. Un vague instinct les pousse à la conquête de tout ce qui les entoure; ils ont besoin d'imposer leur foi, leurs symboles, leurs dieux, ils veulent être les apôtres du monde. Descendus des hauteurs de la Bactriane, ces peuples, hardis cavaliers, se précipitent tête baissée contre la race de Sem, Babylone, la Chaldée, l'empire d'Assyrie, qui, livrés à l'industrie, deviennent bientôt leur proie. Cet empire persan n'a point de repos qu'il n'ait tout subjugué, depuis rindus jusqu'à l'Halys. Un peu après, Cambyse y joint TÉgypte ; mais déjà l'Asie est trop étroite pour la mission de ces croyants; TOrient soumis, il faut s'emparer de l'Europe, non dans une invasion furtive, par une colonie qui va cacher son origine sur quelque rivage désert, mais paç une véritable émigration de l'Orient en Occident. Sans doute la Grèce n'attend que l'arrivée du grand roi pour se courber sous ses pas; l'éducation de l'Europe se fera sous le joug de l'Asie; les mages l'ont promis. Après avoir fouetté l'Hellespont, reste à entendre sa plainte à Salamine.

C'est ainsi que cette race d'hommes apparaît dans l'histoire! elle s'élance, elle bondit dans le passé, comme les lions couronnés contre la licorne des bas-reliefs de Tchelminar. Les Grecs nous ont fait connaître ses actions; mais ses pensées, qui les explique, où les trouveronsnous? Quelles doctrines apportaient ces apôtres à Marathon, à Salamine, à Platée, à Mycale? Qui nous dit qu'il

feille nous réjouir ou nou$ plaindre de la victoire? Sous leurs cuirasses, quels cœurs battaient? quelle tradition vivait? quel dieu les menait?

Si aux monuments de Persépolis on joint le livre sacré qui en est le commentaire, le Zend-Avesta, on retrouve d'abord les mêmes doctrines que dans les plus anciens Védas. Les Asvins, Soma, Mitra, Aryaman*, tous les génies de Taube que nous avons vue poindre avec la révélation des patriarches hindous reparaissent ici avec plus de précision, éclairés, achevés par le jour dans sa pleine carrière. Les esprits de Taurore ont atteint leur midi ; à cette lueur nouvelle, ils changent de forme et de nature, sans changer de nom*. La moindre comparaison entre ces deux peuples jumeaux, les Hindous et les Perses, suffit pour reconnaître qu'ils ont longtemps balbutié la même parole dans le même berceau. Seulement ceux-ci sont demeurés plus fidèles à la tradition ingénue du premier culte : ils ne l'ont pas transformée par l'art ni par la philosophie*. Loin de là, ils l'ont, pour ainsi dire, éternisée dans une langue lapidaire, le zend, sorte d'ébauche, idiome de Cyclopes, que le temps n'a pu ni polir ni corrompre. Aussi le Zend-Avesta n'est-il rien que la révélation des patriarches du haut Orient, ramenée par les mages à un système de liturgie. La Perse, comme la Judée, n'a point de poésie ni de métaphysique : elle n'a qu'une religion.

Sa Genèse est celle d'un peuple nomade *; les territoires naissent, pour ainsi dire, sous ses pas, à mesure qu'il

* Zend-Avesta, Irad. par Anquelil-Diiperron, 3 vol., 1771. — YaçnOt Comment, f par E. Burnouf, 71.

* Rig-Veda, £d. Rosen, p. 5, 31, 154, 177, 24. MHram, Aryamanam, Soroam, Asvina.

* Yaçna, Cotnment., par E. Burnouf, p. cliii, 79, 542, 345, 349.

* Vendidad, Anqoeta, t. I, 264, 270. — Herod., lib. 1, 125.

émigré. Parti de lieux- élevés où T hiver est de dix moi^, il descend vers des régions plus chaudes ; son conducteur Djemschid marche à sa tête. II prononce dans le monde encore muet la parole sainte. A l'écho de cette parole, rherbe germe sur le rocher, les animaux s'apprivoisent ; aidé des anges persans, des Izeds, il prépare la terre pour le séjour de l'homme. Roi d'une race guerrière, il marque d'avance sur le globe les limites des empires avec la pointe d'un poignard d'or^ Telle est la première journée des peuples zends.

Ce que Moïse est à Abraham, Zoroastre l'est à Djemschid ; le peuple a quitté les rudes sommets de la haute Asie où il a fait, avec les Hmdous, son premier séjour. Il n'a point encore atteint la contrée où il doit s'arrêter. Mais sur les sommets de la Bactriane*, avant de descendre vers Persépolis, ib reçoit son enseignement, comme le peuple hébreu dans le désert, avant de toucher le pays de Chanaan. Aux derniers confins de l'horizon s'élève la montagne sainte, le Sinaï du Zend-Avesta ' ; sur sa cime qui s'accroît de siècle en siècle, les astres habitent; avec l'aube ils sortent étincelants du fond des antres; dans ses flancs d'or germe l'arbre de vie; on entend mugir sous son ombre le taureau éternel des peuples pasteurs ; du haut des rochers se précipite, comme un cheval écumant*, Ardouisour, la source d'immortalité ; et la révélation elle-même semble jaillir comme une eau de roche, avec impétuosité, des profondeurs de la montagne, lorsqu'au milieu de cette nature prophétique, Zoroastre, le prophète, vient demander l'enseignement, la foi, la loi. Sur cet Oreb, la

« Vendidad. p. 273-27».

' YaçHOy Rurnouf, p. clxxxv.

3 Zend-Avesta, AnquetU, t. ], p. 22, 364, 425; t. II, p. 244.

^ Zend'Aveëta, AnquetU, 1. 1, p. 255, 257; t. II, p. 177, 182.

foudre ne gronde pas; mais tout y respire la familiarité. Un dialogue* qui n'a pour témoin que la source mère des océans, commence entre le dieu et le prophète. Celui-ci interroge; le dieu répond. Cette céleste amitié entre le Créateur et sa créature, cette confidence faite à l'homme par son auteur, voilà un des premiers caractères de la révélation persane.

Le second est le besoin ardent de louer, de célébrer la création tout entière. Dans ses hymnes, qui ne sont que des évocations*, l'homme appelle l'un après l'autre chacun des objets de la nature, pour qu'ils prient en son nom; il veut mêler sa voix à celle de l'univers*; surtout il célèbre les premiers-nés, il fête la jeunesse des choses, compagne de la pureté, a J'invoque, dit-il, le premier des cieux, la première des sources, le premier des rayons, des jours, des flots, le premier-né des esprits. » S'il demande quelle est la pensée la plus pure, la voix d'en haut répond : « C'est celle qui regarde l'origine des choses *. » £n un mot, les premiers-nés sont pour lui ses saints, ses intercesseurs; d'où il suit que ce culte est, dans tous ses détails, la fête, l'anniversaire de la création. Encore voisin du commen cernait des choses, l'homme respecte la nature matérielle qu'aucune souillure n'a profanée; ce roi nouvellement parvenu n'ose encore se vanter de la souveraineté; il ne sait si ce monde sera son maître ou son esclave. Le sentiment de la dignité des éléments à peine sortis de la main de leur auteur, la face immaculée, la chasteté virginale de l'univers vivant, tout lui impose par l'image d'une splendeur primitive, par les traces que

* Zendr-Avesta, 1. 1, p. 189, 193, 274 ; t. If, p. 239.

* Yaçna, Burnouf, p. 46.

5 Zend-Avata, 1. 1, p. 84, 92, 234, 257.

* Zend'Avesta, t. ], p. 141.

le Créateur a laissées sur son œuvre. Dans son humilité, il proclame la nature plus noble, plus belle, plus sainte que lui; il croit Teffrayer de sa propre^ impureté, quand il voit à son approche trembler l'eau, l'arbre, le foyer. De là ces défenses extraordinaires de troubler les fleuves par le bruit des rames, de se baigner* sur leurs rivages, d'approcher son haleine de la flamme; complaisance, amour de conquérant avant de fouler sous son char cette terre de bonne odeur ' !

« Qu'existait-il au commencement? demande le prophète penché sur la source du Bordj. — U y avait la lu«mière et la parole incréée, » répond la voix d'en haut*. C'est-à-dire que, dans cette Genèse, le Fiat lux n'a point eu de commencement, que la création paresseuse a jailli lorsque le jour diligent luisait déjà à son midi; qu'en un mot, nous retrouvons, distinct de Tunivers, plus matinal que Tunivers , le dieu des bergers hindous se révélant éternellement dans la première aurore. Son culte est déjà raffiné, car il ne se contente pas de la flamme des forêts livrées en sacrifice, il veut se repaître des parfums, des bois de senteur ' purifiés par les mages. A l'égard de la parole, nul peuple n'en a mieux senti, mieux exalté le prodige. Vous*même n'avez-vous jamais été étonnés de cette puissance qui , comme un être réel , va répandre hors de vous Tamour, la haine, la vie? Aussi prompte que la lumière, elle jaillit du foyer intérieur, et nul ne peut la retenir, ni la renvoyer à sa source, quand son rayon est

^ ZendnAvata, t. I, p. 393.

' Où x'-^P^i ivocRoviÇovrac, où^c ûïlw où^ivae •tcipiopitA'xi, [ITerod., lib. T, i58.) — Hyde, p. 137, 140, 442. — Creiaer, Symb., t. I, p. 210.

^ ZendnAveHtt, 1. 1, p. 113.

♦ Zend^Avesia, 1. 1, p. 138, 139, 302; t. Il, p. 157, 324. Sine principio lumina ex se data adora mus. (YaçtMt Buroouf, p. 29.)

' Zend-Aveita, t. I, p. 235.

lancé; mais, descendant jusquedans les ténèbres du cœur, elle illumine Fâme d'un peuple comme l'aube une contrée; même après l'incendie, les mots éteints gardent l'étincelle sous la cendre; pour l'en faire jaillir, il ne iaut que le souffle d'un esprit qui vient à passer, et de nouveau les charbons des séraphins s'allument sur les lèvres du prophète *.

La parole est la lumière de l'humanité, comme la lumière est la parole de la nature : pourquoi s'étonner, après cela, que des peuples les aient identifiés, qu'à la vue du double miracle qu'ils portaient dans leur sein ', ils se soient pris à Tadorer? Non-seulement la parole dut leur sembler le prodige du monde moral, mais aussi celui du monde physique. La terre ne prète-t-elle pas, jour et nuit, l'oreille à la langue du ciel? La nature tout entière n'écoute-t-elle pas une voix cachée? Ne semble-t-elle pas recueillir dès l'aube un discours divin qui s'accroît durant le jour, et dont le dernier mot expire dans les silences en-^ trecoupés du soir? Les monts sonores» ne répondent-ils pas par la voix de 1 écho, tour à tour grondant, gémissant, balbutiant dans le fond des antres, comme l'homme dans le fond de sa poitrine? le désert seul est muet, le silence éternel est son principal attribut; aussi est-ce l'empire de celui qui habite dans la mort, au lieu que toutes les créatures de vie font éclater chacune en son langage,, dans un rhythme particulier, la parole lumineuse qui était avant toutes choses. La forêt parle dans le frémissement des rameaux, la source parle * dans les flots bondis-

* Isaïe, VI, 6, 7.

* Les idées de lumière et de parole ont la même racine dans le g^rec et dans le sanscrit. (YaçMj Burnouf, p. 214.)

* Ou^ea t' -hx^ovra. (Homère.)

* Zend-Avesta, t. H, p. 177.

lA RÉVÉLATION PAB LA PAROLE. 235

sants, le feu parle avec les langues empourprées de la flamme ; dans la liturgie, il répond ainsi à la prière des mages * : « Soyez heureux et à jamais rassasiés ! que les « troupeaux de bœufs se multiplient I que les jeunes boni- « mes se rassemblent en foule ! que ce que vous désirez ad- « vienne ! c'est le soubait que je fais pour vous, en écbange « des brancbes sècbes que vous m'apportez pieusement.» Si Tunivers est un verbe, un hosannah prononcé par l'organe des cboses, que s'ensuit-il, sinon que la parole est le principe, l'âme même de la création*? Du milieu de l'éternité, le dieu appelle à baute voix cbaque jour, chaque heure, chaque chose, en même temps qu'il exorcise la nuit, l'ombre, la mort. Recevoir un nom, c'est recevoir l'être, et le monde surgit parla puissance de l'évocation. Prononcée par le Très-Haut, cette parole de vie, qui est en même temps lumière, éclate, jaillit, circule à travers l'infini; de sphère en sphère, de bouche en bouche, d'écho en écho, elle est répétée par tous les archanges du ciel et de la terre, Amschapands, Izeds, Férouers. Au plus bas degré de la hiérarchie des êtres, les esprits des fleurs, ceux des sourds métaux, des pierres précieuses, la redisent encore à demi-voix. Comme elle soutient le monde, si elle venait à s'interrompre, la création ' se briserait avec elle. C'est pour cela que le peuple jyerse, s'associant à la nature entière, proclame incessamment dans la liturgie le verbe sacré par la bouche du prêtre; il appelle les êtres au milieu de la nuit; il les réveille, comme une sentinelle, pour qu'ils ne s'endorment pas dans la mort; chaque matin il les salue de nouveau, il les alimente, il les revêt en quelque sorte de la parole pour le travail du jour.

* Zend'Avesta, 1. 1, p. 243.

« Zendr-Avesta, 1. 1, p. 139, i40.

> Zend-Avesta, t. I, p. 141.

De là vient que le Zend-Âvesta se compose en grande partie de formules d'évocation, échos de celles qui ont rompu le silence du néant; et non-seulement l'homme doit mêler sa voix à l'acclamation des mondes, il faut encore qu'il goûte la parole sacrée, qu'il en fasse sa pâture, son breuvage ^; qu'il communie avec l'univers tout entier en buvant le suc mystique de Tarbre de vie dans le vase de Djemschid, qui figure la coupe du monde; il faut qu'il mange la chair divine, le pain d'Ormuzd, sur les tables de la liturgie. Voilà le principe de la (^ène et de l'Eucharistie païenne, au fond de tout le rituel persan.

Qu'à ce dogme se mêle le génie d'un peuple guerrier, il mettra chaque jour le glaive à la main de son dieu. Le règne de la parole et/ie la lumière incréée * aura pour chef celui qui remplit l'ordre du ciel', le maître de toute sagesse, l'artisan de toute beauté, Ormuzd. Mais à la lumière s'opposera l'armée des muettes ténèbres, qui auront pour roi Aliriman, enseveli dans le crime, et l'univers sera le spectacle d'un éternel combat. Tout est lutte, conjuration, exorcisme, parce que les créatures, partagées entre les deux empires, soutiennent chacune à sa manière la cause de son dieu. L'été lutte contre l'hiver *, Au dieu bon, rayonnant, appartiennent la licorne, l'aigle, qui combattent pour lui. Au dieu méchant obéissent les bandes de loups, de chacals, les légions sourdes des serpents, des scorpions, des bêtes impures*. L'épervier* à la vue perçante bat de l'aile à l'approche du matin; il aiguise son

» Zend-Àvesla. t. I, p. 97, d06, 121, 163, 249; t. Il, p. 85.

* Zend-AveUa, Ânquetil, t. U, p. 324. ^ Yaçna, Burnouf, p. 28.

^ Tôv xûx).ov TiavTsc Tov où/9avou At'ge xa>ioVTi$. (Hérod., Hb. I, 131.)

* Zend-Avesla, p. 242.

8 Zend-Avesta, t. II, 351-351, 375, 389.

* Kusèbe, Prxp. etfang., lib. I, 42.

bec pour le combat d'ÉchemS Le cheval blanc se dresse, il frappe du pied Tlmpur *. Dans le ciel même, les étoiles se rangent comme deux bordes ennemies; au sommet du firmament, l'oiseau souverain, aux pieds, au bec d'or, pltis prompt que celui qui ne fait que le bien, couvre de son aile l'empired'Iran *. Sa poitrine repose sur les astres propices. Penchant sa tête çà et là, il laisse tomber les grains de vie sur les royaumes. A l'extrémité de l'univers, le chien* sacré du berger veille pendant la nuit au seuil de la création; il garde les mondes comme un troupeau, et par se? aboiements formidables il effraye l'éternel ennemi. En un mot, partout la lumière assiège de ses rayons l'empire des ombres. Dans le fond du désert de Gobi vivent des bandes de griffons, de centaures aux flancs de taureau, de couleuvres à deux pieds, qui soufflent le simoun et portent le combat jusque par delà l'univers habité. La même lutte acharnée est engagée dans le cœur de l'homme; elle s'é^ tend au delà des ]imites que l'œil mortel peut atteindri&^ car chaque objet de la nature '^ a son ange gardien. Une âme lumineuse étincelle dans les veines des métaux, des diamants; la moindre fleur a-un esprit ' qui veillé sur elle; le poignard même à le sien; ou plutôt, l'idéal de chaque être est lui-même une personne qui plane au-dessus du monde réel : telles que les anges hébreux, armés de cuirasses et de glaives, ces créatures toutes spirituelles se poursuivent, s'atteignent, s'exorcisent dans le monde invisible. Les Dews au corps d'airain, les Darwands aux replis de serpents , combattent dans ces régions suprêmes contre les

* La colère.

« Zend-Aveêta, t. 11, 288.

« md , 1. 1, H4, 115, 229; t.D, 173.

* ibid., 1. 1, 377, 579.

» im,, t. Il, 249. — Ker Porter, Traveh, t. I, p. 657. « ilnd.y t. II, 407.

blancs Fcrouers^ les Izeds, les Amschapands aux quatre ailes d'or*; le choc de leurs armures retentit dans le monde des idées.

Dans cetle bataille, pour quelle cause l'homme doit-il se décider? Évidemment pour la lumière. Voilà le fondement du droit public, de la morale, de l'industrie des Perses. Voyez comment de ce dogme va naître toute leur histoire. Faire triompher le règne de la lumière sur celui des ténèbres, c'est le but de KEtat, de la Cité, du régime politique; d'où résulte que l'ascétisme de l'Inde est remplacé par l'esprit de conquêtes. Vous expliquez-vous maintenant l'origine de cet acharnement de l'empire mède et persan contre l'Afrique? Ces tristes peuples basanés de la terre d'Egypte; cette race nègre, que les Perses, véritables puritains du paganisme, rencontrèrent dans l'Ethiopie, n'étaient-ce pas pour eux les fils favoris des té- ' nèbres, génération impure d'Ahriman? Et les expéditions de Xerxès, de Darius contre l'Occident, ces croisades païennes, qui n'en voit pas la cause? Ces froides terres de l'Occident, ces rivages glacés du Danube, celte Thrace privée des rayons du soleil d'Orient, n'était-ce pas là une terre livrée à l'jBnnemi du jour? Ne fallait-il pas aller y prendre la défense du pur, du brillant Ormuzd, qui est là à demi vaincu par le roi de la nuit? D'où la nécessité religieuse de s'emparer de l'Europe; d'où la haine invétérée de la Perse contre la Grèce, cette reine de TOccident. Lisez dans Hérodote le récit de cetle grande croisade, vous n'y trouverez aucun fondement sérieux; consultez le dogme religieux, toute l'histoire est là.

Un lien plus visible régnait encore entre le dogme et l'Etat. Le gouvernement de la terre, les mœurs publi-

• Ézéchiel, I, 6, 8. - Ker Porter, 1. 1, p. 492, 669.

ques, étaient exactement composés sur l'institution des cieux. Comme il y avait sept Archanges Amsehapands autour du roi de la lumière, il y avait aussi sur la terre sept satrapes autour du monarque, sept castes dans la nation, sept murailles autour de la ville sainte. Ce qui manque à la Cyropédie de Xénophon, c'est prédsément d'avoir vu que l'éducation du prince se réglait sur l'idéal du Dieu. Le moindre de ses sujets devait, comme lui, préparer dans son cœur le lever, le règne d'Ormuzd *. Tout Perse était un soldat du dieu bon, il veillait en lui-même sur les approches de l'ennemi intérieur; car il fallait que sa vie fût immaculée comme la flamme du foyer, son avenir, son espoir étant de devenir lumière. Bien vivre qu'élait-ce autre chose que se purifier? Et ce principe de la morale privée, s*étendant à l'administration de la nature, établissait dos obligations envers les choses comme envers les personnes; ce qui faisait rentrer le commerce et l'industrie dans l'enceinte du dogme. Cultiver la vigne, cette fille du soleil; extirper les plantes vénéneuses oh parasites; ramener au gîte l'animal égaré*; aider la terre à enfanter, la maintenir dans sa pureté native ; dégager les fleuves des obstacles qui embarrassaient leur cours; protéger les sources contre la souillure des bêtes sauvages; ranimer par la culture les champs rendus stériles au souffle d'Ahriman ; creuser aux vagues de la mer des ports où elles pussent s'abriter contre les coups de l'éternel ennemi; ces occupations n'étaient pas seulement mercenaires; œuvres de piété, elles tenaient leur place dans la liturgie univer-^ selle, puisqu'en servant à orner le temple de la création, le travail devenait le premier des rites. Pour combattre l'ivraie semée par les Divs, le laboureur avait hérité du

* Zend'Avesta, 1. 1, p. 250.

* Hyde, Hist. reUg. vet. Per»., p. 4€6.

240 LÀ REfJGION DES PERSES.

poignard sacré de Djemschid. Sans en dire davantage, on voit assez comment sur cette base s'établissait Faccord tant cherché de nos jours entre la religion et l'industrie.

Croyez-vous, au reste, que le fond de ces idées n*ait point de valeur durable ; que, nées au hasard près des sources de naphte de la Bactriane, elles n'appartiennent qu'à la Perse, et vont mourir avec elle? Je prétends au contraire qu'il n'en est point aujourd'hui de plus vivantes dans la tradition du genre humain. En eHet, je connais un livre qui s'ouvre par ces mots : « Au commencement, « la parole était avec Dieu; c'était en elle qu'était la vie, « et la vie était la lumière. » Qui parle ainsi? Est-ce le Zend-Avesta de Zoroastre? Non, c'est l'Évangile de saint Jean. Sans chercher à quelle source Taputre a recueilli le dogme fondamental de l'Orient, il me suffît aujourd'hui de savoir que les visions des anciens peuples reparaîtront puri^ées, divinisées dans le culte nouveau. Attendons encore quelque temps; les obscurs pressentiments du paganisme se confirmeront dans l'Évangile. Celte lumière de l'Iran n'est que ténèbres; cette parole de vie prononcée par l'ancien monde n'est qu'un bégaiement; mais demain l'une et l'autre éclateront dans les discours et la prédication du Christianisme.

En effet, la lutte entre les deux divinités est flagrante. Sera-t-elle éternelle? La victoire n'appartiendra-t-elle à personne? Toujours la balance sera-t-elle suspendue entre le pur et l'impur, entre la lumière et l'ombre? Nullement ; le médiateur viendra, et c'est le nom qu'il faut donner à la troisième personne de la trinité persane, Mithra. Investi d'une double nature, ce dieu mystique, hermaphrodite ^, arrive pour illuminer de sa splendeur interne

* KaAâouffe Si Avax^pioi r^v ^ Af poSlrviv Mû^crra, *A/&9^ê(0( ^è 'AAtTra» llipvai ^i Mhpav. (Uerod., Ub. I, 131.)

le dieu des ténèbres. U le convertit à la lumière. Ahriman, purifié, racheté, se réconcilie avec Ormuzd*; il s'unit avec lui pour faire en commun une offrande à TÉternel. L'enfer réparé chante l'Aveata. La résurrection des morts, la renaissance de l'univers, ferment ce grand débat. Gardé par le chien sacré, le troupeau des âmes qui ont passé le pont Tchinevad sont revêtues d'or*. Le mal n'était qu'une ombre qui glissait à la surface des choses; il cède au règne absolu du bien; et ce qui marque l'originalité de ces croyances, c'est, d'une part, que le Satan persan est ainsi relevé de sa chute; de l'autre, que la résurrection de la matière domine encore celle de l'esprit*. Loin d'être maudite, la terre quitte son linceul; elle se renouvelle avec Ahriman dans la coupe du monde, où bouillonnent les métaux embrasés : plus de mort, plus de vieillesse, plus de souillure; elle renaît plus pure, plus virginale que dans son premier berceau. Un océan de lumière Tenvironne, et, comme une île sacrée, elle se baigne dans la splendeur de la lumière intelligible. Ce dieu Alithra, aux yeux d'or, ce laboureur du désert, ce fils de la parole, lequel ferme la scène des révolutions religieuses de la Perse, et clôt son Ancien Testament, apparaît comme le purificateur de la nature, le rédempteur de la création. Le dernier-né des dieux de l'Orient, il est aussi le plus grand, le plus nourri de spiritualité, le moins éloigné de la tradition chrétienne. Ce qui explique assez pourquoi le monde resta quelque temps incertain entre son culte et celui de Jésus. Tous deux portaient les tnémes noms, avaient les mêmes attributs : soleil de vérité, d'intelligence I soleil nouveau I Leurs fêtes étaient célé-

* Zend'Avesta, 1. 1, p. 164, 168; t. U, p. 594. — Goerres, 1. 1, p. 225.

« Hyde, p. 18.

' Zend-Avesta, 1. 1, p. 417.

brées le même jour ; la nativité de l'un dans Tétable répondait au lever de Tautre dans l'antre obscur du mont sacré ; tous deux accomplissaient TAncien Testament de l'Asie. Mithra transfigurait la loi de Zoroastre ; le Cbrist la loi de Moïse. Jamais plus grande incertitude ne se vit sur la terre, ni rivalité mieux soutenue jusqu'au bout. A la fin, le monde se décida : deux fois la Perse avait tenté de se faire l'apôtre du monde. En Orient, elle rencontra le Dieu de la Bible; en Occident, le Dieu de PÉvangile.

Vaincue, elle a laissé partout sa marque dans le culte triomphant : son Ormuzd, qui plane comme Élohim sur la nature entière sans y être incarné; ses archanges armés de lances d'or, et qui couvrent le monde de leurs boucliers; son Ahriman, qui, excepté l'éternité du châtiment, a tous les traits de Satan ; la résurrection de la matière, l'image de l'arbre de vie dans le jardin du monde naissant, le baptême dans l'eau sacrée, que de traits communs à la Bible et au Zend-Avesta ! Leis dragons convertis du désert, ne sont-ce pas les chérubins à la face de taureaux * ? Les animaux couronnés de Persépolis ne sont-ils pas en partie les animaux symboliques des évangélistes qui les ont apprivoisés, domptés par le miracle du Christianisme? Enfin, les rois mages * qui de loin aperçoivent l'étoile de l'Évangile, et viennent au-devant du Dieu nouveau-né, ne figurenirils pas de la manière la plus naïve cet instinct, ce pressentiment chrétien^ qui était enveloppé sous chacun des symboles du paganisme de l'Iran? La myrrhe, l'encens qu'ils ont apporté tout fumants du foyer d'Agnis, d'Indra, d'Ormuzd, brûlent encore aujourd'hui au foyer du Dieu de Bethléem.

* Herdcr, FersepoHtanische Briefe, 1*35. — Vaike, die Relig. des AU, Test., 325.

* Clem. Alex., Strm., lib. I, 505.

Diviniser le principe du combat suffisait pour conquérir le monde; c'était trop peu pour le convertir. Il manquait à cette doctrine l'unité que la terre attendait. Audessus du duel d'Ormuzd et d'Ahriraan se trouvait, il est vrai, l'être en soi, indivisible, impassible, incommunicable, Akéréné^, l'Éternel caché dans les nuages du dogme. Mais cette idée, cette unité mystérieuse, était, pour ainsi dire, accablée par le tumulte de Tunivers aux prises avec lui-même. Les créatures faisaient trop de bruit pour que le créateur pût parler assez haut ; et tant que durait la ipêlée, ce dieu souverain, spectateur solitaire retiré sur les hduteui's du dogme, comme Xerxès sur la montagne en face de Salamine, disparaissait nécessairement des choses et des esprits. La Perse devait périr par la lutte qu'elle avait instituée. En effet, ces deux éternels combattants, Ormnzd et Ahriman, se sont détruits l'un l'autre avant que leurs innombrables défenseurs aient pu parer les coups. Les bêtes fauves sont restées leurs seuls adorateurs : le jour de la réconciliation n'a pas lui; la nature ne s'est pas réparée; au contraire, elle a été de plus en plus défigurée par la colère de l'homme. Où la parole retentissait dans les villes saintes, le sourd désert a étendu le silence des morts. Qu'est devenu Tidéal qui planait sur chaque chose? Seul, éternellement seul, sans messager, Mithra dépossédé parcourt les cieux de l'Iran sans pouvoir réchauffer de son regard l'empir» des âmes. Alexandre, les Parthes, les Mahométans ont jeté Tun après l'autre au vent ce qui restait de la cendre du feu sacré. Voilà comment ont fini les promesses faites aux mages; et cependant, dispersés, chassés de leur pays, ils ont emporté jusque dans l'Inde le culte de leurs pères ; ils marquent

* Zend-Avesta.

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au dix-nenviènie siècle les heures par les mêmes prières que Cynis adressait au soleil levant sur Tempire des Perses. Chaque jour, l'aube naissante arrive les mains vides, et loin de désespérer du rédempteur, ils offrent à rOrient le même miracle que les Juifs à l'Occident. Aux deux bouts du monde, honnis du genre humain, voici les mai*tres el les captifs de Babylone, les Mèdes et les Hébreux, ceux qui riaient et ceux qui pleuraient sous les saules, les mages et les voyants, les convives et les flagellés de Balthasar, également impérissables, également misérables, également obstinés à résister, les uns au Christ, les autres à Mahomet, sans que toute l'inimitié de la terre puisse réunir deux causes si formellement semblables, qu'elles ne diffèrent qu'en Dieu.

Qu'une religion a de peine à disparaître I A véritablement parler, c'est la partie immortelle des empires, l'âme des civilisations qui leur survit dans une pensée, un dogme, moins que cela, dans un rite, une image qui s'ajoute à la profession de foi du genre humain. On est étonné de voir combien le Zend-Avesta de la Bactriane se retrouve souvent mêlé à la poésie mahométane d'Ispahan^ L'Orient subtilise, au moyen âge, avec sou passé, comme l'Occident avec le sien. J'en citerai un exemple emprunté à l'un des lyriques persans du septième siècle de l'hégire. Le poëte est séparé de Zoroastre par plusieurs milliers d'années, et par deux religions qui n'ont rien laissé subsister des croyances antérieures. Malgré cela, comment ne pas reconnaître, dès les premiers mots, le culte antique de la lumière épuré encore par le mysticisme d'Islam :

« Aussi longtemps que le soleil n'a pas dressé sa tente

* Hammer, Geschichte der schcmen Bedekutute Persiens, S. 187, 194, 347.

« de lumière, nn seul de ses regards entr' ouvre le sein « de la tulipe. Son glaive flamboyant répand le sang de « l'aurore. Ami, relève tes regards vers le ciel. Désaltère- « toi au vase de Timmortalité qui déborde. Les yeux ap- « pesantis par le sommeil terrestre, j'ai dit : C'est encore « la nuit. Tant que dure le crépuscule, on ne sait si le jour « tombe ou si le jour se lève. Contemplons donc, par « avance, le soleil immuable des âmes. Son éclat jaillit de « la figure du sage*. »

Le poète ne cherche plus dans la nature la source incréée de la vie et de la parole ; il la trouve en lui-même : n'est-ce pas là aussi la principale différence de l'Orient antique et de l'Orient moderne, du Zend-Avesta et du Coran?

LA RELIGION DE l' EGYPTE. LA RÉVÉLATION PAR LA VIE

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