‹ Œuvres complètesChapitre 42 sur 67 · LE SCEPTICISME ORIENTAL ET OCCI[)ENTAL · texte numérisé non relu

LE SCEPTICISME ORIENTAL ET OCCI[)ENTAL

de vapeurs pestilentieUes ; le genre humain n'est plus pour le Promélhée du moyen âge que Fessence de la poussière. Vhomme ne me plaît pas, dit-il, et la feinme no7i plus. Ce qui fait paraître sa chute si effrayante, c'est que son point de départ est dans les croyances les plus populaires de la société chrétienne. Il croit encore aux revenants et ne croit plus à l'immortalité. Du sommet des croyances catholiques, comme du haut d'une tour, il s'est jeté tête baissée dans le gouffre. Par tous ces traits, il teprésente, au début du monde moderne, la société du moyen âge, encore jeune en apparence, quoique déjà vieille par le cœur. Elle habite dans la foi des ancêtres ; et déjà elle n'embrasse plus qu'un fantôme du passé ; Tidéal du moyen âge se brise avec un sarcasme que répète chaque peuple à sa manière, par la bouche de Rabelais, d'Arioste, de Michel Cervantes; mais dans Hamlet, ce sarcasme est froid comme l'éclat de rire d'un spectre dans une tombe.

Y a-t-il encore un pas à faire dans la poésie sceptique?' Oui sans doute, puisque le préambule de Job est aussi celui de Faust. Au milieu des cieux catholiques, Satan vient proposer à Dieu de tenter Fhomme qui par son inrtelligence s'est le plus approché de la vérité suprême. Le sujet est semblable. Il faut voir comment, à travers quatre mille ans, quand tout est changé, religion; lois, mœurs, climat, la même énigme a été tranchée par la poésie. Faust n'est pas un patriarche qui, comme celui de la terre d'Dz, puise sa force dans la vertu. Il est grand, non par la vertu, mais par l'intelligence; non par le cœur, mais par la tête. C'est un docteur; il est savant comme la société moderne, n ne vit pas sous la tente de Tlduméen, mais dans un laboratoire. Médecine, jurisprudence, philosophie, théologie, il a tout embrassé; et pourtant il

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rencontre la fatale question que Job a rencontrée dans le désert, à la clarté des étoiles d*Asie. D'ailleurs, ce n'est pas seulement la soif du savoir qui le dévore ; l'orgueil de l'homme exhaussé sur la science de quatre milliers d'années se joint à ranciemie curiosité d'Adam ; il voudrait posséder le secret des choses pour devenir Dieu lui-même. Que fera ce Job d'Occident? Ses livres sont muets ; rien n'est resté dans son creuset qu'un peu de cendre, au lieu de la vérité qu'il attendait. La science l'a trompé, il rejettera la science; il se confiera aux moyens désavouées par la raison, aux fiévreuses imaginations ; il s'abandonnera à la magie. Dans une nuit solitaire, à la lueur de sa lampe qui décroît, il évoque l'esprit des mondes. Cet esprit apparaît, revêtu d'une lumière souveraine; mais, ô misère I humiliation de l'intelligence humaine! Faust, le docteur, le sage par excellence, le prince des intelligences, a été contraint de baisser la tête devant un rayon de cette vérité qu'il a lui-même évoquée. Si ses sens mortels ne peuvent en supporter la splendeur; si son oreille en est brisée, si son cœur ne peut la contenir, que lui reste-t-il à faire, sinon à se délivrer de ces organes imparfaits? Puisqu'il sent en lui le Dieu enchaîné, emprisonné dans une poitrine trop étroite, il faut affranchir la divinité intérieure, c'est-à-dire il faut mourir. Descendu à ce degré, Faust est conséquent avec lui-même : il prend une fiole de poison formé des sucs les plus puissants de la nature ; il salue ce breuvage cé^ leste, qui, comme une magie supérieure, doit révéler à son intelligence le secret qu'il poursuit. Il approche le poison libérateur de ses lèvres : dans son ravissement, il va le tarir d'une seule fois. Cependant, pourquoi s'est-il arrêté? 11 vient d'entendre le son des cloches de Pâques dans l'église voisine. Le chœur des anges qui célèbrent

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le Christ ressuscité a retenti dans les airs. Ces chetniÂmtii descendus comme une rosée dans cette âme sépulcrale, et ils Font rajeunie. Faust renonce au poison ; mais cette impression sainte ne peut durer, car il n'est plus chré*^ tien. Les liens qui rattachaient Hamlet à la religion de ses pères n'existent plus pour Faust; il ne tient au Chris^ tianismeque parle lien.de l'enfer : il neeroit plus aU Christ, il croit encore au démon. Que sont tous les blasphèmes du passé, en comparaison de ce dernier cri : Mau-. dite soit la croyance! maudite soit l'espi^rance ! maudite surtout soit la patience! La science, la nature, la religion même, le goût de la mort, ont été éprouvés. Que restet-il ? A traverser les régions de la mort mêmie par le suicide de Tâme et de la conscience, au moyen d'un pacte, fait au delà du tombeau avec le chef du mal, avec Satan lui-même. Il reste à aliéner sa raison et sa volonté : les esprits infernaux célèbrent ce dernier acte de la tragédie. Au milieu de la ronde des sorcières, Faust boit jusqu'à la dernière goutte le breuvage de l'enfer. La vérité est qu'il n'y a là de magie que dans les orages que Tinteiligence. de l'homme peut, quand il lui plaît, déchaîner en luimême. C'est l'incantation de l'humanité actuelle tout entière, qui. infatuée de sa science, est devenue fataliste, et, au milieu des tourments de tant de questions irrésolues, fait son apothéose dans ses larmes. Le genre humain est' aujourd'hui un grand docteur, qui s'admire dans ses livres, s'adore dans ses œuvres, et ne se fie qu'à lui-même. Cependant quelquefois cette prétendue divinité se trouble; elle rencontre des vides qu'elle ne peut combler et qui la déconcertent. Pleine d'une vie fébrile, elle approche de ses lèvres, au lieu de la fiole de poison, le scepticisme qu'elle ne peut ni rejeter ni accepter, et souvent des cris de douleur désordonnée s'échappent de la poitrine du

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nouveau dieu, au moment même où il se couronne par ses mains.

Ainsi, la vie du genre humain, dans ses moments d'épreuve, peut se résumer dans ces figures principales, Job, Prométhée, Hamlet, Faust. C'est là toute Thistoire du eoBur de Thomme aux prises avec la religion. Il est aisé de voir que, depuis le premier jusqu'au dernier de ces livres, le scepticisme n'a cessé de s'endurcir de plus en plus. Job pose la question, puis il se repent de son doute. Prométhée se révolte, l'éternité tout entière ne le soumettrait pas. Hamlet ne discute pas même ; il ne croit pas seulement qu'il y ait une question, tant il est loin d'espérer la réponse. Faust, pour trancher le problème, se divinise. Ce sont là jusqu'ici les diverses alternatives de la lutte entre la sagesse de l'homme et la sagesse de Dieu. Quels que soient la douleur et le désordre que respirent ces poëmes, pourquoi y prêtons-nous si avidement l'oreille? Nous aimons à suivre dans le gouffre les intelligences orgueilleuses qui s'y précipitent. Nous voudrions les appeler, leur demander : Que trouvez-vous, qu'entendez-vous, qu'apercevez-vous dans les régions insondables? Mais ces voix de l'enfer répètent elles-mêmes nos questions dans un écho éternel ; et le retentissement de ces grandes intelligences des prophètes, d'Eschyle, de Shakspeare, qui tombent les unes sur les autres, ne sert qu'à nous faire mesurer la profondeur des problèmes qui les ont englouties.

D'ailleurs, il n'est pas vrai que tout scepticisme soit stérile ; il est un doute fécond, comme il est une douleur féconde. L'Ancien Testament, dans ses chants de désespoir, contenait le Nouveau, Le livre de Job a eu pour réponse l'Évangile. Le poëme de Prométhée enfermait implicitement le platonisme des Pères grecs, et il a trouve

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