‹ Œuvres complètesChapitre 41 sur 67 · LE SGEPTIGISME ORIENTAL ET OCCIDENTAL · texte numérisé non relu

LE SGEPTIGISME ORIENTAL ET OCCIDENTAL

du moyen âge, se retrouve parmi les ruines gothiques un personnage de la famille du Prométhée d'Eschyle. C'est le Hamlet de Shakspeare. L'énigme seule est semblable; tout le reste est différent : plus de Caucase, de Titan, de chaînes forgées par les dieux, mais des châteaux féodaux, un cimetière catholique, le ciel du Nord ; encore une fois, d'un côté une religion puissante, de l'autre un homme qui doute, qui nie, qui souffre ; et de nouveau, le méchant triomphant, l'iniquité couronnée sur le trône du Dane* mark, et le gouffre qui se rouvre pour jeter Tancienne question : Pourquoi donc vivent les impies? Quare ergo impii vivunt? Maintenant, quelle sera la réponse? Il n'y en aura point, si ce n'est un froid sarcasme, pire cent fois que les imprécations de Job et de Prométhée. Il est vrai que le drame a bien changé ; il s'est agrandi de tout l'horizon des choses invisibles ; désormais il se joue non plus seulement entre des intelligences de même nature, mais entre les vivants et les morts. La conversation est entre Hamlet et l'esprit de son père. C'est le scepticisme du cœur qui fait naître en lui le scepticisme de l'esprit ; c'est aussi ce qui le rend irrémédiable ; et je ne sache rien de plus profond que d'avoir fait dépendre le doute absolu de la nécessité de douter de sa mère. Depuis le secret révélé dans le cimetière du château, toute croyance a péri dans l'âme du jeune prince. Si sa mère n'est qu'une empoisonneuse, à quel homme, à quelle femme, à quel sentiment se fier? A l'amour? Il pourrait l'éprouver, mais il faudrait y croire. N'est-ce pas lui qui demande à sa fiancée : Êtesvotis belle, Ophélie? car il ne se fie plus au témoignage de ses yeux. Un fantôme errant sur les débris de l'intelligence humaine, voilà tout Hamlet. Il a subi les mêmes tortures que Job et Prométhée ; mais il ne s'emporte pas comme eux contre sa douleur; il n'a rien de la violence antique;

304 LA IIELIGION HÉBRAÏQUE.

au contraire, il sent le serpent dans son cœur, et il a froid. Il ne couvre pas son désespoir des symboles somptueux de rOrient, ni des images correctes de la Grèce ; son mal est trop profond ; il en rit. Froid comme le monde moderne, pourquoi discuterait-il, quand déjà il a traversé même Tespérance? La cuisante ironie est dans son amer Au lieu de lutter avec la justice souveraine, il contrefait la folie; et il ne l'imite si bien que parce qu'en effet sa raison est à demi atteinte. Prophète d'impiété au sein du moyen âge, il entrevoit déjà tout le scepticisme des temps à venir. A Dante il réunit Voltaire, et pour comble de contradiction, c'est sa mère qui joue devant lui l'ancien rôle de Satan. Ces contrastes sont trop violents pour son intelligence; s'il est des parties de son esprit parfaitement saines, il en est d'autres qui commencent à s'altérer. Sa raison se divise; elle se perd, se cherche, se retrouve, se perd de nouveau ; vous voyez une grande âme partagée entre la raison et la folie naissante, sans savoir précisément laquelle à la fin prévaudra de l'une ou de l'autre. Terrible tragédie, dont tout homme peut devenir à son tour le héros I Hnmlet s'est penché sur des abîmes qui étaient restés inconnus à l'antiquité profane et sacrée; il a entrevu par delà la vie actuelle le royaume des morts. Sur le bord, sa raison a chancelé; puis le vertige l'entraîne en ricanant; et si sa vie ne finissait par hasard dans une partie de jeu, on n'entreverrait d'autre issue pour lui que sa chute irréparable, c'est-à-dire la mort même de son intelligence. En quoi ce drame est sans comparaison d'un effet plus désespérant que ceux de Job et de Prométhée, puisqu'au moins dans ces derniers Pesprit de Fhomme subsiste et survit à toute autre ruine. La nature encore si vivante pour Job est morte pour Hamlel, Lé firmament, la tente azurée de Jéhovah, n'est plus qu'un assemblage

Page 1