L^ NATUBË ET LES RUINES
dans rhorison d'Athènes. Platon, dans Tintroduction du Phèdre, a reproduit la sérénité radieuse qui respire là en toutes choses. Sophocle, dans le grand chœur d'OEdipe, célèbre les rossignols de Colone, Fombre du bois d'olivier, et chacune des paroles de cet hynme s'applique eucore aux mêmes lieux. Les chants des rossignols ont survécu aux chants des hiérophantes. Les grâces royales de la langue de Sophocle, de Platon, sont répandues dans les harmonies du paysage; là, chaque jour la nature continue de murmurer l'écho des strophes de son poëte.
Mais ce caractère n'est pas celui de toute la Grèce ; et les modernes qui, sur la foi des descriptions classiques, cherchent partout cet atticisme dans la nature, ne manquent pas d'être déconcertés à la vue de montagnes abruptes, de rivages escarpés, où ils n^ peuvent placer aucun des songes de l'antiquité : c'est que les Grecs ont choiâii autour d'eux, dans leur pays, les traits qui ressem* blaient le mieux à leur génie. Tout ce qui, dans les flancs hérissés de la Cybèle, dans les anfractuosités de la terre, demeurait étranger à un certain type idéal, et ne souriait pas d'un sourire olympien, ils l'ont oublié cpnune une matière qu'ils ne pouvaient ramener aux conditions de l'art humain.
Ce ne sont plus ici les golfes, les vallées de l'Orient, ni, dans la végétation, les bananiers, les baobabs du Gange. La royauté de Ménélas est à l'empire de Sésqstris ce que le laurier est au palmier. Si les poètes ont exagéré les fleuves au delà de toute proportion avec la réalité, il faut dire d'autre part que ces ruisseaux ont tous leur embouchure dans la mer; que chacun d'eux commande un système particulier de vallées; que dans chacune de ces vallées est un Etat particulier, qui a sa constitution, son dialecte, son dieu; que l'humble source qui a été le centre de réunion
318 LES REUGIONS GRECQUES.
d'une société souveraine a pu être agrandie par la poésie, sans mentir à la nature des choses. Puisque Agamemnon, chef de bandes, est le roi des hommes, pourquoi l'Inachus ne s^ait-il pas le roi des fleuves? D'ailleurs, le véritable fleuve de la Grèce, c'est l'Océan : c'est la mer qui, circulant, pénétrant comme une déesse, d'anse en anse, de golfe en golfe, éveille partout, avec le spectacle de l'infini contenu entre deux rives de marbre, le sentiment de Tordre dans la grandeur; d'oii il résulte qu'entre toutes les contrées, la Grèce est l'œuvre d'art par excellence. Basrelief suspendu dans l'atelier du Créateur, aucun nom de peuple n'aurait été prononcé dans ses vallées, qu'elle serait encore l'image de la beauté suprême.
Comme l'immensité même y a sa limite précise, il s'ensuit encore que l'homme, au lieu d'être accablé par les grandeurs incommensurables de la création, commence à la juger. Il l'embrasse d'un regard, il la pénètre, il la domine; il veut rivaliser avec elle; il travaille sur le même plan, il le corrige même à sa manière en disposant de la nature, comme fait un sculpteur d'un bloc ébauché par un ouvrier inférieur. D'abord les couches parallèles des roches calcaires édifiées par le chaos deviennent les premières assises des murailles cyclopéennes , au haut desquelles s'assemble le premier conseil des dieux ^ Ensuite, les courbes des vallées s'arrondissent en gradins de théâtre; maintenant que la scène est jouée, que les personnages ont disparu, on peut encore s'y asseoir à Mégalopolis, Argos, Ëpidaure. Au lieu des chœurs des poètes tragiques, on a le spectacle de tout l'horizon, des cimes bleuâtres, des nuages qui passent et qui emportent dans leurs plis la gloire des peuples. Quelquefois, comme je l'ai vu près d'Épi-
« Homère, Iliade, XX^ v. 140.