DE LA TERRE CONSIDÉRÉE COMME LE PREMIER TEMPLE
premiers grands traits empreints dès le commencement des âges. La figure des continents, des fleuves, des mers, des montagnes, a presque partout déterminé celle des sociétés; en sorte que chaque continent est un moule ou la Providence jette les races humaines pour qu'elles y prennent la forme éternelle de ses desseins ; et le premier pro« phète a écrit son livre dans les lignes muettes des continents encore inhabités.
Il résulte de là que chaque lieu de la nature, chaque moment de laidurée ayant son génie propre, représente la Divinité sous une face particulière ; de chaque forme du monde s'élève une révélation, de chaque révélation une société, de chaque société une voix dans le chœur universel; il n'est pas un point égaré dans l'espace ou le temps; qui ne figure pour quelque chose dans la révélation toujours croissante de l'Éternel. La création, d'abord séparée de son auteur, tend de plus en plus à se rattacher à lui par le lien de l'esprit, et la terre enfante véritablement son Dieu dans le travail des âges.
A ce point de vue, l'histoire est un culte éternel auquel chaque civilisation ajoute un rite souvent baigné de sang. Dans cette procession de l'esprit à travers les temps et les lieux, chaque continent peut être regardé comme un sanctuaire particulier qui a des rapports nécessaires de ressemblance et d'harmonie avec la croyance qui s'y est développée, et qui n'est elle-même qu'un rite de la religion par laquelle chaque point de la terre se rattache à l'économie universelle.
L'Asie a commencé, avec l'hymne de la terre au ciel, le premier acte de la liturgie dont l'humanité est le prêtre; dans cette contrée où les formes végétales, animales, atteignent une grandeur monstrueuse, il y aura place pour des empires monstrueux qui seront dans l'histoire civile
ce que le baobab, l'éléphant, sont dans le monde organique; et sur les bords de trois fleuves rois, viendront s'abreuver les empires de l'Inde, de l'Assyrie, de l'Egypte. I)u sein de celte mer sans rives, du sommet de ces monts inaccessibles même par la pensée ^ de cet infini visible qui enveloppe de toutes parts Thumanité, comment ne naîtrait pas l'idée de l'incommensurable dans le temps et dans l'espace, ou plutôt celle du Dieu sans mesure, sans proportion, sans limite? C'est dire que l'Orient sera le berceau des religions. Seulement la nature y est trop riche pour que l'homme ébloui aille chercher plus loin sa Divinité; c'est au Panthéisme qu'il s'arrêtera; c'est devant l'Asie qu'il pliera le genou, puisque l'Asie est elle-même une idole surchargée d'ornements dans le temple de la création. Tout y resplendit autour des dieux nouveau-nés; tout les convie pour régner à s'incarner dans une nature souveraine; l'Orient sera la terre des incarnations.
Cependant à l'extrémité de ce continent si riche, si plantureux, si plein de choses propres à former des idoles, se trouve le grand désert d'Arabie. Il n'est rien sur la carte; il est presque tout dans l'histoire. C'est là qu'éloigné du monde sensible, séquestré en quelque sorte, loiA de toute forme, de tout signe, et presque de toute créature, c'est là que, séparé de l'univers, Thomme s'élèvera presque nécessairement à l'idée pure du Dieu-Esprit. Trois cultes sont nés, ont grandi dans le désert, ceux de Moïse, dfe l'Évangile, de Mahomet : Jéhovah, le Christ, Allah, trois dieux sans corps, sans simulacres, sans idoles, sans figure palpable. Le désert nu, incorruptible, est le premier temple de l'Esprit; la nature y est pour ainsi dire morte et abolie; l'âme seule reste debout en face du Créateur. L'univers disparaît, pour ne laisser voir que la main qui l'a fait.