‹ Œuvres complètesChapitre 6 sur 67 · DE U TERRE CONSIDÉRÉE COMME LE PREMIER TEMPLE · texte numérisé non relu

DE U TERRE CONSIDÉRÉE COMME LE PREMIER TEMPLE

Si l'on cherche quel a été le rapport de chacun de ces cultes avec le reste de TAsie, on voit d'abord que le Judaïsme a échappé, en se séquestrant, aux séductions idolâtres du monde oriental. Entre ce monde et lui, il a placé le livre de la Loi. Peuple anachorète, c'est dans la soli- ' tude qu'il fait alUance avec l'Invisible.

D'autre part, l'Islamisme nomade porte partout avec lui le génie du désert. Il passe sur ce monde comme Thaleine de l'Arabie Pétrée. Sa gloire, sa force est de se révolter contre la nature qui veut le subjuguer; il a horreur des formes, il est briseur d'images dans le pays des images. Il s'arme d'austérité, il se préserve par le cimeterre; il veut ajourner, du moins jusqu'à la vie à venir, le triomphe des sens. Cependant, bientôt il se lasse, il s'énerve, il est vaincu. De là le court éclat du génie arabe et de l'islamisme lui-même, qui, se démettant devant la fatalité, c'est-à-dire devant la loi des choses, retombe ainsi dans ce que l'on peut appeler le dogme naturel de l'Asie.

Comment le Christianisme a-t-il résisté à cette même puissance de l'Orient? En le quittant. De Jérusalem il vient à Éphèse, puis à Corinthe, puis à Rome, et, toujours s' éloignant, il arrache l'humanité aux étreintes de l'Asie; entre cette contrée et lui, il place non pas seulement la loi, mais l'abîme. Découronnant la nature, il découronne l'Asie; et les relations de l'Europe avec le haut Orient restent rompues aussi longtemps que dure l'ascétisme du moyen âge.

Aux flancs de l'Asie est attachée l'Afrique, héritage de Caïn, sillonnée par des fleuves insociables qui, hormis un seul, coulant du nord au midi, fuient la civilisation et ne cherchent que les mornes solitudes, la patrie des sables, l'Océan sans îles. L'Afrique, si Ton excepte TÉ-

gypte, n'a point de représentants dans le monde civil. Terre vassale au pied du trône de FAsie, elle distille la myrrhe, Tambre; elle produit les dattes et l'encens pour ses maîtres, mais, ni civilisation, ni art, ni langues, ni poèmes, à peine des dieux; elle n'a d'autres voix que le rugissement de ses lions et le murmure de ses fleuves tièdes qui rongent les empires du vide. Que représente-telle? dans l'ordre civil, l'esclavage muet comme elle, le désert moral où ne peut croître aucune plante de l'intelligence; dans l'ordre religieux, le fétichisme, la magie, le dieu captif dans la nature brute, dans la pierre enchantée, dans le talisman; et sur son seuil, les sphinx, les anubis, les idoles ensablées à têtes de taureaux, de lions, de serpents, d'cperviers, hurlant, rugissant, sifflant, ne semblent-ils pas marquer la souveraineté de l'animal sur la terre nue, privée encore de la royauté et des pensées de riiomme?

En face de ce double continent est la Grèce, qui, baignée de toutes parts dans la mer, aura la mobihté de l'onde. Nées de TOcéan, père de toutes choses, ses divinités se multiplieront, s'évanouiront comme les flots. Une mer aux couleurs éthérées, qui, partout s'insinuant, s'ouvre partout à des golfes dont les lignes précises ont été tracées à Téquerre et les bras sculptés par le ciseau souverain , l'immensité orientale, l'infini circonscrits dans une forme exquise; qu'est-ce que cela, si ce n'est le beau réalisé? Des dieux amants de leur beauté, épris de leur création, accessibles, familiers, souriront là dans chaque chose, comme l'artiste à son œuvre.

Près delà Grèce, Tllalie s'avance dans la Méditerranée pour y régner ; elle regarde à la fois l'Asie, l'Afrique, l'Europe, en sorte qu'elle pourra accroître indéfiniment son empire, en restant au cœur de ses possessions; ce qui

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est tout le contraire de la Grèce, qui sera incapable de conserver un moment l'héritage d'Alexandre , parce qu'elle sera trop loin de ses frontières et que le colosse sans base se brisera en morceaux. L'Italie peut décrire autour d'elle un cercle de servitude sans quitter jamais le centre. Qui donc est appelé, si ce n'est elle, au culte de la conquête, à la religion politique, au rite des batailles, à l'adoration du javelot? Sou vrai dieu sera la cité, oju du moins, il sera renfermé tout entier dans la ville éternelle autour de laquelle se rangeront les royaumes d'un jour. Mais, au moment où ce cercle de domination ne s*étendra plus, il se resserrera, il étouffera l'Italie. L'Afrique, l'Asie, l'Europe, lui redemanderont leurs dépouilles, el le moyen âge expiera l'antiquité. La Germanie sera vengée par l'Allemagne, la Gaule par la France, Garthage par Tunis, l'Ibérie par l'Aragon. Au dieu de l'orgueil succédera^ le dieu de l'humilité; les pleurs du Christ à la crèche expieront les menaces du Jupiter CapitoHn, el l'Italie, comme une madone terrestre, s'agenouillera au pied de la Croix de la passion. Que restera-t-il alors à cette terre d'expiation? la papauté. L'empire spirituel sur les rivages de l'Occident lui sera accordé en échange de l'empire matériel, tant il est vrai qu'elle est investie d'une souveraineté en quelque sorte inaliénable.

On dirait que l'Europe a été marquée pour rester en réserve jusqu'à ce que les autres contrées soient lasses de leur fécondité ; terre froide, paresseuse, elle est fermée de toutes parts comme un enclos. A la civilisation phénicienne s'opposent en Espagne les Pyrénées, à la grecque, les chaînes de la Macédoine; mais la plus forte barrière est celle des Alpes. Les dieux romains grandiront d'un côté de ces murailles sans pouvoir les franchir; vers l'Asie , les masses du Caucase n'ouvrent qu'une porte

étroite sur le seuil de laquelle viendront longtemps heurter les émigrations orientales. Cela suffit pour concevoir que l'Europe sera lente à faire parler d'elle; mais aussi, quand Thumanité aura passé cette barrière, elle trouvera un vaste champ sans obstacle; quelques grands fleuves véritablement cosmopolites, peu de hautes montagnes, point de déserts, partout un même sol, le même climat, les mêmes productions. en tous genres. Si Tidentîté de Dieu avec lui-même doit éclater visiblement dans son œuvre; si les hommes doivent parvenir d'abord à la même forme de croyances, de rites, de symboles, ce sera sans doute dans cette contrée marquée elle-m&ne d'un caractère semblable dans ses formes, ses productions, son génie; en sorte que l'unité de la nature y représentera, y révélera plus qu'en aucun autre lieu l'unité du Créateur.

Placée entre l'Asie et l'Europe, unissant dans sa structure les caractères de l'une et de l'autre, l'Amérique semble être une terre de rnédiation, faite pour concilier un jour le génie de l'Orient et celui de l'Occident. Ce qu'il y a de sûr, c'est que la nature y prépare un triomphe assuré à l'industrie et à l'esprit de l'homme; elle ne produit ni le cheval, ni le fer, ces deux attributs de la force ; point de grands ufammifères ; son lion est sans crinière. Que lui reste-t-il de cette tyrannie que le monde extérieur exerçait en Orient sur la pensée de l'humanité naissante? Tous les rapports sont changés. L'homme est devenu plus fort; la nature plus faible se déconcerte et se prête elle-même au joug. Chaque jour il avance, chaque jour elle recule devant lui ; il est vrai qu'il ne la possède point encore; et défrichant, extirpant les forêts, il lutte pour abattre les têtes renaissantes du monstre. Cependant il suffit de considérer les vallées de tant de fleuves gigan-

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tesques pour reconnaître le berceau encore vide d'empires inconnus. Lorsque tous voyez une femme préparer par avance la couche d'un nouveau-né , vous pensez que l'heure de l'enfantement n'est pas loin. Or, la nature, au bord des grands lacs et sur les feuilles amassées des forêts séculaires, a préparé des couches qui ne sont pas faites seulement pour les reptiles et les animaux errants, mais aussi pour dl&s sociétés, des institutions, des idées qui ne manqueront pas à leurs berceaux; au milieu de la nature domptée, l'archipel indien verra sortir un jour, de l'écume de ses flots immaculés, sa Vénus spirituelle. Car, s'il en est parmi nous qui pensent que tout est fini, que la foi est tarie, que la Cybèie est devenue stérile, il faut qu'ils sortent de cet engourdissement, qu'à la vue de cette prophétie, écrite sur la face de la terre, ils restent persuadés que l'histoire rehgieuse et civile n'eât pas suspendue, que la création se développe, que la Genèse intellectuelle continue, que la révélation de l'esprit par la forme s'accroît, que le nouveau monde matériel livré à l'homme est pour lui Temblème assuré d'un nouveau monde civil. Je vois le temple matériel s'agrandir en même tefnps que la révélation de Dieu. Le hvre de la création se' déroule; une révélation nouvelle est enfermée sous cette figure nouvelle du monde; et pour la manifester, le genre humain s'apprête à s'emparer de ce continent, jusqu'à ce jour possession tranquille et muette de l'Océan, à y découronner la nature, à s'élever par son art, son industrie, ses pensées, jusqu'à ce trône de la solitude qu'elle seule occupait avant lui.

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