‹ Œuvres complètesChapitre 65 sur 67 · UNITÉ MORALE · texte numérisé non relu

UNITÉ MORALE

de Paris, el me ranger sans résdrve à ce caf^rid^ix empire? Permeilex^moi de m'expliquer sans déloiir. Le moindre déguisement à eet égard serait aussi indigne de vous que de moi.

Si le caractère des provînmes françaises n'eâl commencé à changer que depuis la Révolution de 89, il &ÈA.éiè saofé sans doute, il y a moins d'un demi-sièele^ fsat rhéro«me de cette ville martyre. Mais c'est. <kpuis la fin^ marne du moyen âge que ces originalités pnissanles des provinoes ont commencé à se perdre et à se fondre dans Torgamsation homogène de la France moderne^ Évoquenms^-noas donc aujourd'hui des fantômes de Guienne, de Normandie, de Bourgogne, de Franche-Comté, pour efaerelier les ^ments d'un art novateur, et rangeronft-nous en bataille ces morts gkorieux contre Tesprit et le génie de notre tanps? A Dieu ne plaise I les Wrières qui séparaient. les intelligences les unes des autres dans notre pays sont tombées : qui pourrait, qui voudrait les rekwer? Une ntéme âme, une même vie, un même souffle, pareautent^aujourd'hui la France entière. Un même saog wcule dans ce grand corps. Au lien de nous renfermer dans Penomnte des opinions, des préjugés, des sentin^nts même d^nne partie quelconque de ce pays, il fant àimc IravinHer à penser en commun avec lui. Du sein de nos traditions locales, élevons<ioi]s.avec lui jusqu'à la consiâence de ses destinées; c'est de ce point de vue. seulement que nous pourrons, comme du sommet d'une haute tour, embrasser tout l'horizon moral de notre t^nps. Ebmknies de province, la France a grandi sur nos ruines. Ge sont nos débris qui ont fait son marche-pied. Resterons-iioiis ensevelis dans le regret d'un passé qui n'est pins «t ^i ne doit plus renaître? ou plutôt, ne nous convierons^nons pas tous les uns les autres à nous associera ce génie fenaédu

DES PEUPbBS MODERNES. 4&I

génîrde^tous^ et qui eoHvrè nos discordes passées de c^ grand nom de France? Celte question, il me semble, est ^soiue pour nous, fin effet, dans cette assaoablée je<iherohe des proYÎDciaux, je ne trouve fins que des Français. * Mais si la conscience de cette nation, dans la suite de «on hi^ire,. s'est élevée par degrés de la commune à la province, de la province à la France, je dis de plus que cette progression ne* doit pas s'arrêter à ces termes. En dfet, toute» beUequ'elletest (et je vous supplie de ne pas vous méprandce suivlaparole que je vais prononcer), toute reapkadissante qu'elle est dans la famille des peuplée, la France n^ast p4Mirtant qu'une province do l'humanité; et si nul d'entre Jious ne consent à s'enfermer dans les habi* tudes d'esprit d'uae fraction de ce territoire, par une raison semblable, notre pays tout entier aspire d'un même effort à sortir de ses propres limites pour connaître ce qui se passe hors de lui, et se confondre ainsi avec le génie du genre hun»»in lui-même. Combien, à ce point de vue, Tesprit de Londres, de Paris, de Berlin, de Pétersbourg, de Philadelphie, n'est^il pas encore provincial I Visitez ces granda rassemblements d'hommes; interroges-les les uns sur les antres, vous verrez combien ils se connaissent mal, et combia», en vertu de cette ignorance, ils*se décrient rautueUemMit. Querelles de districts et de cantons dans le grand •empire de la civilisation moderne I

Paria, je suis ramené aux littératures étrangères, qui doivent être l'ohjetprindpal de ce cours ; et ici je regrette d'être ohl^é do me servir de ce mot ^^ran^^r, comme si rien pouvait nous être tel dans le spectacle des passions, des douleurs, des croyances de l'homme, représentées par la parole humiiinev et comme si nous n^étions pas tous con-* citoyens dans la même cité de la beauté, de l'art et de l'immortalité. Oui, c est par une impuissanoe de langage,

403 UNiffi MORAI^

que je suis oblifé d'appeler de ee nom ceux qui, depuis Jeh et Homère jusqu'à- Dante et Shakspeffre, ont flouveul fait parler le mieux nos senliment&les phis inlîmed, et vécu le plua Camilièremeiit dan» te secret de nos âuies. Mais enfin, puifiqu'tl faut »'en tenir à celle expression indigente, oit. est celui d'entne nous qui n'a pas d'ai^nce gardé une place à son foyer pour tmit d'hôtes immortels qui frappent aujourd'hui.» notref seuil?

H est des siècles solitaires qui,, uniquement eacnpés d'eux-mêmes, vivent de leur propy^e; substance. Détachés de tous les autres^ ils les dédaigaént ou les ignorent. J'apprécie le génie de ces époques.. Je<«aîs quîeUes ra* chètent par des qualités plus indigènes l'eq^rit d'étendue qui semble leur manquer. Mais, qua^ ces temps smit passés, tops les regrets du moude ne les feraient pas re* naître. Ébloui par sa proppe splendeur» le sièefe de I^uis XIV a pu, d'une manière toute royale^ mépriser ou méconnaître le génie des peuples mademes. Racine a pu ignorer jusqu'aux noms de ses deux grands précurseurs, Dante et Shakspeare. 11 y avait encore des Pyrénées entre les peuples, lorsqu'il n'y en avait plus entre les rots. D'ailleurs, toutes les nations modernes ont passé à leur tour par cet enchantement; chacune d'dles s'est consi* dérée en son temps, et non sans quelque raism, comme la fille unique de la Providenee. Ce genre d'idolâtrie a même servi à montrer dans une complète indépendance leurs instincts et leur earaetère natif. Le malheur est que cet esprit ne peut plus rien produire de grand ni de fécond. En se voyajit, se touehiait, se mesurant de la tète, tous les peuples ont perdu quelque chose de la sublime infatuation de la solitudoi Dteonnais, nous pouvons nous haïr, nous pouvons nous aimer, mais iM&n rester isdiAË* rents les uns à l'égard des autres^ Que si fious voulions

DES PËUPhKS MODEHNKS. 4<X>

imUer.rîxicurie superbe dws laquelle se complaisait le âècle deLfOuis XIV, nous m retrouverions ni sa sérénité, ni son majestueux reposa. Sans acquérir ses qualités, nom perdrions celles de. notre temps; nous ne serions ni d$ns le passé, ni dans le présent, ni dans Tavenir. Où d^tic serionsrnous? Datis. le feux, c'est-à-dire, dans le

(M n'a pas laissé ce|>endant d'élever de sérieuses objectiims contre Tétude des littératures étrangères ; ou a peiuié d'aboni que le génie national ne peut manquer de s'altérer dans un commerce assidu avoe le génie des au^ très peupleS', et que l'esprit de création s'affaisse sous le JEardeau de taat d'œuvres accumulées de toutes parts. A cela je réponds que. nous ne sommes pas libres de rejeter le fardeau de gloire du passé ; que c'est là un héritage qu'il nous Ëiul accepter comme la civilisation même; que l'igiiorance volontaire est un mauvais moyen d'aU teindi'e à Toriginalîté; que plus nous api^renons de choses, plus s'agraodi t pour nous le cercle de l'inconnu , et qu'ainsi cette crainte de U>^i savoir, qui semble préoccuper et enchaiaer beaucoup d imaginations, est un scrupule sur leqi^ il est J'acilc de les rassurer. Bien mal conseillé par .son génie serait celui qui, dans la crainte de perdre son ÛDStÎpct et son inspiration native, se frustrerait dé toute eorrespofldanoe avec le monde extérieur, et fermerait les .yeux ti k lumière du jour. Une inspiration qui serait si fdoilement détruite vaudrait-elle la peine d'êlre conservée? J'en doute foi*t. On raconte que, pour rcn<lre la voix ' des rossignols plus mélodieuse, il faut leur crever les yeux : je ne sais si le moyen est assuré ; mais le fût-il, j'aimerai toujour» mieux la mélodie de ceux qui, dans le fond des ibréis, peuvent épier h jour pour saluer ses premiei^ rayons* i^in de ciiuir-e i{w rimaginatton. d^s honuues

404 VMTf: MOWALK

s^ accommode ainsi de réticences calculées et 'd'ignaranee préméditée, Je suis au contraire persuadé que si nous pouvions nous représenter quelque part un Ifomère denos jours, il posséderait toute la science de notre teofipd, c'est-à-dire, Tèsprit des questions principales qui se dc^ battent dans la religion, la philosophie, la politique, Vinduslrie et Thistoire naturelle, et que de plus il connaîtrait les tempéraments divers des peuples modernes, d0 la •même manière que rHomère de Tantiquitè connaissait les arts, les métiers, les caractères et les dialefetes de toutes les tribus helléniques.

En effet, on n'imite servilement que ce que J' on connaît mal, et le plus grand joug pour l'homme sera toujours celui de son ignorance. On ne domine nne doctrine qu'à la condition de s'en faire une idée juste ; nous ne régnons que sur ce que nous connaissons; nôu« sommes esclaves de tout le reste. Un génie étranger que nous sommes incapables de mesurer, d'apprécier, de juger, exerce sur nous une sorte de puissance magique; il nous arrache à notre propre existence pour nous revêtir de la sienne, et nous ne pouvons lutter contre cette fascination qu'en approchant de ses œuvres pour les interroger et pénétrer jusque dans le mystère de leur composition. Quand a-l-on vu paraître en Europe le plus d'imitations fausses et banales de l'antiquité grecque? Dans le temps où cette antiquité était le plus mal connue, dans le dixhuitième siècle. Le nôtre n'a pu se délivrer de ce tain spectre qu'en étudiant le génie grec dans sa simplicité divine et dans ses profondeurs les plus cachées. De même,jamais notre pays, tout superbe qu'il est, n'a été courlyé sous le joug de l'imagination étrangère plus qne dans les années qui ont suivi le blocus de l'empire. Alors l'image cojifose de ces littératures qui se révélaient^ m

quelque sorte, pour la première fois, exerçait une puissance presque invincible ; au milieu de ce débordement de pensées et d'emblèmes étrangers, la France ne s'est retrouvée elle-même que depuis qu'elle a commencé à examiner attentivement cet univers nouveau pour elle. Un peuple comme un individu n'achève de se connaître qu'en connaissant le monde.

Il suit de là que le débat de la prééminence absolue d'une nation sur les autres ne nous occupera pas longtemps. Cette question ainsi posé^ est aussi insoluble que Ta été, dans le dix-septième siècle, celle des anciens et des modernes. Qui l'emporte du génie allemand, ou anglais, ou italien, ou espagnol? Question déclamatoire qui ne contient point de réponse. Que diriez-vous d'un naturaliste qui se poserait gravement la question de savoir lequel a la supériorité métaphysique du cèdre du Liban ou de l'olivier de l'Attique, du pin d'Italie ou du chêne des Gaules? Le vrai naturaliste ne procède point ainsi : il étudie chaque objet de la nature pris en soi; puis, le comparant avec son analogue, il déduit de là les lois générales de l'organisation. De même, celui qui ne porte dans les lettres que la passion de la vérité considère chaque objet de l'art comme mi objet de la nature même; il en étudief la formation, en le comparant avec les monuments d'un même genre ; il n'aspire pas au plaisir futile de briser les uns par les autres et au profit d'un seul ces produits immortels de la nature humaine ; mais il déduit de cet examen la science suprême des lois qui régissent les arts selon un ordre aussi immuable que celles qui s'appliquent au développement des corps organicjues et inorganiques dans tous les règnes de la nature.

Ilemarqut'Z avec moi combien la France est heureusement placée pour entrer dans ce système de critique I. 24

406 UiNlTÉ MORALE

comparée, qui semble lui apparfenir par la nature même des choses. La variété de ses provinces ne correspondelle pas à celle des littératures modernes, et quelte que soit la diversité des instincts de TEurope, n'a-t-elle pas autant d'organes pour en saisir le caractère? Par le Midi et le golfe de Lyon ne touche-t-elle pas à Tltalie, à la patrie du Dante? de Tautre côté, les Pyrénées ne la rattachent-elles pas comme un système de vertèbres à la contrée d'où sont sortis les Calderon, les Gamoëns, les Michel Cervantes? Par les côtes de Bretagne ne tient-elle pas intimement au corps entier de la race gallique, qui a laissé son empreinte dans tout le génie anglais? Enfin, par la vallée du Rhin, par la Lorraine et par l'Alsace, ne s unit-elle pas aux traditions comme aux langues germaniques, et ne jette-t-elle pas un de ses rameaux les plus vivaces au cœur de la littérature allemande? Les provinces de France sont ainsi, en quelque manière, les membres et les organes par lesquels ce grand corps atteint toutes les parties de l'horizon et saisit les objets et les formes qu'il veut s'assimiler. 11 résulte aussi de cette diversité, qu'étant en communication avec l'Europe entière par sa circonférence, la France n'a point à redouter une influence exclusive^ que le Nord et le Midi s'y corrigent l'un l'autre, et que ce pays, appelé à tout comprendre, peut s'enrichir de chaque élément nouveau sans jamais se laisser absorber par aucun.

D'ailleurs, en même temps que les littératures modernes sont devenues une partie essentielle de la critique, la science de l'antiquité a pris une figure toute nouvelle. Longtemps on n'avait étudié que la partie, pour ainsi dire, visible et extérieure du génie de la Grèce et de Rome ; de nos jours, on a pénétré jusqu'au sanctuaire même de cette double civilisation, au sein de ses religions, de ses

dogmes, de ses cultes ; et c'est son âme même qui nous est peu à peu dévoilée jusqu'en ses derniers replis. Ajou* tez qu'au delà de la Grèce et de Rome, un monde inconnu commence lui-même à surgir. Je parle de l'Orient. Il n'a p^s suffi aux théologiens, aux philologues de notre temps de porter dans Tétude des monuments hébraïques une liberté d'esprit qui a créé une nouvelle science, l'exégèse. Quelque chose de plus extraordinaire se rencontre en ce moment. Sur les bords du Gange et de l'Indus a été retrouvée toute une civilisation avec une langue sacrée, des hymnes, des épopées, une philosophie, une théologie, une scolastique; monde encore enveloppé de ténèbres, dont quelques contours ont été seuls explorés, mais qui, dans tous les cas, recule notre horizon et semble vieillir le genre humain de tout un cycle ; en sorte que, de quelque côté que nous jetions les yeux, le cercle s'agrandit, et l'esprit de province cède partout en chaque peuple à l'esprit de l'humanité même.

Je sais qu'en récompense, on se plaint que les esprits visent aujourd'hui à un idéal de grandeur exagérée, que nul ne borne plus son ambition à ces formes gracieuses et tempérées qui marquaient, au dernier siècle, presque toutes les tentatives dans les arts et dans les lettres. J'admets la justesse de ce reproche. Mais à qui s'adresse-t-il? A notre tei,iips lui-même. N'est-il pas vrai que defmis un demi-siècle, depuis l'avènement de la Révolution française, il se passe quelque chose de grand et d'insolite dans le monde? N'avons-nous pas assisté à des destinées colos* sales? N'avons-nous pas vu de nos yeu^ des jours giganlesques? Y a-t-il rien de. plus démesuré que le drame qui, commençant par Arcole, a Gni par Sainte-Hélène? Depuis que la paix est rentrée dans le monde, les événements ont changé de caractère; mais ils se sont toujours" développés

408 mm: mohalh:

sur une vaste échelle. L'Europe et FOrient ne se pénètrentils pas de mille manières? Le commerce lui-même n' est-il pas établi sur d'immenses proportions? Les voies de communication , qui détruisent aujourd'hui les distances , n'ouvrent-elles pas à l'industrie un avienir qui tient du prodige? Lyon, Alexandrie, New-York, ne se touchent-ils pas? Et lorsque l'histoire, les faits, le commerce, l'industrie, atteignent ainsi des mesures colossales, comment voudrait-on que l'imagination des hommes , la critique littéraire, l'art, en un mot, assistassent tranquillement à ce spectacle, et que la poésie, qui, de sa nature, amplifie le vrai, n'aspirât pas, de son côté, k des formes qui puissent répondre à la grandeur des choses?

Jusqu'à ce moment, je n'ai envisagé les littératures que dans leur rapport avec le génie des arts. Quant à leur relation avec la sociabilité en général, il ne me serait pas difficile de démontrer que l'étude des littératures comparées sera désormais une partie nécessaire d« notre éducation civile. Après un demi-siècle de luttes dont l'issue a été de rapprocher les peuples, après que cette union de tous a été cimentée par les larmes et par le sang de deux générations, que reste-t-il à faire, si ce n'est à resserrer cette alliance par les lettres et à marier les esprits que le baptême des combats a déjà marqués d'un même signe? Dans un âge hérdifque, et qui pourtant est bien près de nous, n'âvons-nous pas vu des bulletins immortels rapprocher et réunir des noms et des distances étonnés de se trouver ensemble? Lodi, Aboukir, Austerlitz, Moscou, Waterloo! Notre imagination n'a-t-elle pas été accoutumée, dès notre berceau, à voyager d'un climat à l'autre? Or ces lieux, ces peuples, ces climats, ces génies divers, que la gloire nous a montrés au pas de course, n'est-ce pas aujourd'hui une nécessité pour nous d'ap-

prendre à ies estimer autrement qu'à travers la fumée des combats et les évocations de la colère? Après avoir régné sur l'Europe, la France la jugeant aujourd'hui sans passion et sans haine, c'est là le spectacle qu'il nous reste à connaître, après avoir épuisé tous les autres. Le glaive a réuni les peuples au lieu de les diviser. En les frappant l'un après l'autre, il a fait paraître en chacun d'eux une même religion politique et sociale. Après que l'épée a ainsi rapproché les esprits qu'elle semblait partager, l'art, l'art tout seul continuera-t-il la guerre, et sera-t-il donné à quelques gens de plume de jeter dans la balance du monde leurs petits systèmes, leurs aigres antipathies, et de tacher d'encre le grand contrat d'alliance des peuples européens? Non, sans doute. Quand la guerre serait dans toutes les autres parties de la société moderne, je dis que l'art resterait désormais un terrain sacré où viendraient s'amortir toutes les haines, pour ne plus laisser paraître que l'unité d'un même esprit de famille. Au-dessus de la région de nos passions, de nos luttes intérieures et extérieures; au-dessus des grands champs de bataille de nos pères, planent désormais, comme un chœur unique, les Dante, les Shakspeare, les Racine, les Corneille, les Voltaire, les Calderon, les Goethe, qui, environnés de leurs créations immortelles comme eux, s'unissent dans un même esprit. Quelles que soient les querelles de l'avenir, tous ensemble se tenant par la main, ils se présenteront toujours entre les rangs ennemis, comme les Sabines entre les armées du Latium, pour rappeler aux peuples déchaînés les uns contre les autres qu'ils font partie d'une même cité, d'une même famille, que leur parenté ne souffre plus de divorce, et que c'est une guerre impie que la guerre des frères contre les frères.

Est-ce à dire qu'il faille tout admettre sans discussion,

410 UmTÉ MORALE

pour ramener tous les monuments de l'imagination humaine au niveau d'une même égalité forcée et mensongère? Loin de là, ce que je votidrais conclure de ee qui précède, c'est que l'art est un sanctuaire dans lequel il ne faut entrer qu'après une sorte d'épreuve intérieure. Laissons sur le seuil nos passions, nos préjugés, nos discordes, si nous le pouvons. N'aspirons qu'à la lumière, à la beauté, à la vérité, à la liberté suprême. Partout où elles se trouvcr«fnt, soyons sûrs que là est la patrie immortelle de notre intelligence. Au lieu de rejeter la critique, je voudrais, au contraire, que chacun de nous, avant de l'appliquer ici, commençât par l'exercer sur lui-même. En effet , les monuments des arts sont le dernier effort de l'homme pour s'élever au-dessus çle sa condition terrestre; c'est^ après la religion, son aspiration la plus haute. Pour l'observer et le juger dans cette sublime occupation, ne convient-il pas de nous dépouiller nous-mêmes de nos propres misères; et avant dé faire comparaître devant notre propre conscience les plus pures imaginations du genre humain, ne devons-nous pas chercher à nous orner intérieurement de cette beauté morale que chaque homme peut toujours découvrir en lui-même? Travaillons donc, comme dit Pascal, à bien p^ser, ce sera là toujours la meilleure des rhétoriques.

Conçu dans cet esprit, ce cours, si le temps et les forces nécessaires pour l'achever me sont accordés, devrait être une histoire dé la civilisation par les monuments de la pensée humaine. La religion surtout est la colonne de feu qui précède les peuples dans leur marche à travers les siècles; elle nous servira de guide. Mais la religion marche environnée de la poésie et suivie de la philosophie : je ne Ten séparerai pas. Cultes, législations, arts d'imitation, littératures, systèmes de philosophie, industrie même, ces

choses sont désormais indivisibles. Joignez à cela que les plus nobles pensées des peuples ne sont pas toujours celles qui ont été exprimées par les lettres. Les traditions orales s'élèvent souvent à une hauteur où les monuments écrits n'atteignent pas. Enfin il est des peuples qui n'ont laissé aucun livre, et qui pourtant ont été grands par la pensée. J'essayerai de retrouver les traces de leur intelligence; et, de la même manière que l'esprit d'un auteur s'éclaire des détails de sa vie privée, je chercherai à montrer la concordance du génie religieux, littéraire et philosophique des peuples avec ce qu'on peut appeler leur biographie, c'est-à-dire avec le caractère général de leur histoire et les formes dominantes de la nature dont ils ont ressenti l'influence.

Dans notre vie rapide , un moment à peine nous est accordé pour nous informer de cet univers, après quoi il faut mourir. Donnons-nous donc à la hâte le spectacle de ce que les hommes ont pensé, inventé, cru, espéré, adoré avant nous. En rattachant tout ce passé à notre courte existence, il semblera que nous nous agrandissions nousmêmes, et que^ d'un point imperceptible, nous fassions, nous aussi, une ligne infinie.

DE

DE

I/liomme n'est ni te maître ni Tesclave de la nature; il en est Tinterprëte et la parole vivante. Tous deux ceints du bandeau deFinfini, leur lutte apparente cache un« intimité fraternelle ; ce que Tune déguise sous un obscur emblème, Tautre Téclaire au jour de Tactivité libre. L'homme achève Tunivers, et donne une voix à la création muette. Le secret qu'elle cache aux entrailles du globe, il le proclame à travers les siècles.

De là ridée cosmogoniquequi, sans se savoir elle-même, se cristallise avec le règne inorganique, rampe avec le cryptogame, court avec les fleuves^ gravite avec les cieux, venant à se connaître, s'apparaît à elle*-même sous la figure du monde civil. Dans son mouvement lyrique et ascendant, tant que la pensée qui soutient l'univers oscille de mondes en mondes, de la nuit au jour, de la vie à la mort, le moment qui précède n'a point conscience du moment qui le suit. Ni le rocher ne connaît le chêne qui

l'ombrage, ni le chêne Taigle que ses branches balancent, ni l'aigle le Jupiter dont il est l'euToyé.

Faisons un pas^ de plus. Admettons que le flot de la création, en refluant sur lui-môme, roule comme dans l'univers physique des harmonies, un firmament et des sphères, mais des harmonies qui s'écoutent, un firmament qui se contemple et des sphères qui prédisent leur chute, la pensée de la création aura accompli sou cours. Or, ce monde a existé; nous en voyons la suite : on t'appelle Thistoire, c'est-à-dire le miroir de l'âme universelle dans le temps et l'action.

L'histoire est la conscience de l'univers ou l'organe par lequel il se révèle à son auteur. Celui qui dans une pensée découvre toutes les pensées, dans un être tous les êtres, aperçoit le réel par l'idéal, et contemple la nature par l'humanité.

Une civilisation est une pensée de Tâme du monde où la gloire du conquérant, le chant du poète, les souvenirs des générations, l'instinct naissant de la fleur, la voix inarticulée du fleuve, l'harmonie silencieuse du règne inorganique, mêlés, confondus, s'expliquant, s'achevaut l'un par l'autre, ne forment plus qu'une idée, qu'une vie, qu'une parole prononcée dans l'infini. Quand le temps aura développé sous des formes analogues tout ce que l'espace renferme, quand le monde de la réflexion aura reproduit le monde entier de la spontanéité, et qu'à chaque fait nécessaire répondra un fait de liberté, le sens de l'univers sera accompli; l'absolu se connaîtra lui-même.

Avant que l'humanité se fut élevée jusqu'à se composer à elle-même une destinée originale, elle ne savait que répéter l'harmonie de l'univers; elle copiait en esclave le tableau que le monde visible déroulait autour d'elle. Soit qu'elle ne hasarde ses premiers pas que sur l'avertisse-

ment des météores^ soit qu'elle se modèle sur les périodes de la création et se règle sur le mouvement des sphères, sa législation est alors si bien confondue avec celle du firmament, qu'il semble qu'on poursuive un rêve de poésie, quand on décrit les premières époques du monde civil. Là des cités se font l'image de Tastre qu'elles adorent. Ecbatane se ceint comme d'une écharpe de ses s^t murailles où resplendissent les couleurs de l' arc-en-ciel. Ici les fêtes et les danses nationales se disposent sur l'arrangement des cieux; les familles et les tribus se partagent, pour représenter les diverses saisons de l'année dans son cours *•

Le songe de l'immortalité est la première pensée qui agite l'humanité au berceau. Tant que rien ne s'arme contre sa foi, elle vit paisible et ignorée de l'univers. On ne sait où elle est, ni ce qu'elle est. A peine la force veut la maîtriser, elle sort de son sommeil, majestueuse et triomphante, et porte au bout du monde son culte menacé. Alors commence pour elle dans les vallées du Taurus et dans l'Iran ce solennel pèlerinage qui ne doit s'arrêter que sur le seuil de l'infini. ^

L'univers naissant réfléchit ridTage de la société naissante dans les flots de l'Oxus et* du golfe Erythrée; les cigognes^ de la vallée du Nil l'appellent près de Hemphis; les forêts hyperboréennes courbent leurs rameaux de givre sur le dieu de Ceylan et de Java. Fécondée par la lutte, l'unité religieuse se divise, se multiplie et rayonne en tous

^ Bhagavadan, Zend-Avesia deKleoker; Hésiode; Plutarque, deOstride etl9id€;^éToàoi., lib. I et If, edid. Greuzer et Beehr. Comparez : Yossius, de Origine iddoUUrix; Rhode, Ueber die Bactrianer und Meder; Buttmann, Ueber die seUeste Myth.; Herrmaiin, Disurtationei ; Kanne, My- Viùlogie der GrtecheUj S. xxiv; Welcker's Trilogie; Ritter's Erdkund.; Geier, Getdùchte van Schweden, S. 340.

418 DE L'ORÎGiNK DES DIECX.

sens. Sa force encore native se projette presque simultanément du mont Mérou à F Albordi des Perses, à FOlympe ' des Achéens, au Caucase des Scandinaves.

Entre l'histofre et la nature s'étend ainsi par la mythologie le lien merveilleux qui les unit. A travers ce chaos fantastique .se dévoile un développement plus régulier que dans la synthèse des langues, plu^ nécessaire que dans les cristallisations du globe. La mythologie fontieii elle seule un tout complet, un monde achevé. Éternellement flottante entre la nature et l'histoire, elle unit le repos de l'une à la mobilité de Fautre. Des rives^du Gange jusqu'aux grèves de l'Islande, une fable unique étend ses voiles d'or sur les berceaux dès peuples.

Pendant que les corps politiques épuisent toute» les combinaisons et que langues, lois, institutions, varient incessamment, la tradition fabuleuse survit à la chute des États, sans en être ébranlée, ni presque modifiée. Fidèle à son origine orientale, au milieu des vicissitudes des migrations, des invasions, seule, l'idée religieuse résiste au changement. N'est-il pas étrange que le règne de l'impossible, du merveilleux, de Fidéal, soit incomparablement moins varié parmi les peuples que celui de la réflexion et du réel, et que les dieux vivent plus que les empires?

Ce qui dans l'homme s'appelle sensation, spontanéité, réflexion, apparaît dans le sein de Dieu sous le nom de nature, de mythologie, d'histoire. Ces trois termes forment entre eux les trois phases de la psychologie universelle.

Avant de se résumer dans le monde civil, la création se cherche et s'apparaît confuse sous le bandeau des théologies symboliques. La nature contient toute la mythologie, comme la mythologie contient toute l'histoire. Chacune aspire à s'élever au degré qui la suit/C'est la lo-

gique étemelle âe l'univers et la triple révélation dont les religions primitives ont eu le vague pressentiment. La suite entière du monde civil n'est qu'une suite de symbo* les que TÉternel évoque de son sein, comme l'âme de rtiumanité se peint tout idéale dans sa Psyché de Thespie et son Prométbée de Sanlothrace.

Il faut dire, à la louange du genre humain, que la conquête qui a asservi les races n'a jamais asservi les dieiix. Quand l'homme s'est résigné à déchoir sous un autre, son orgueil a été de conserver à ses idoles le rang sn- 'prême. 11 savait que ces idoles étaient plus nobles que lui-même. L'invasion et la force ont fait des parias, des castes, des périœques, des ilotes, des esclaves^ des serfs; elles n'ont pas fait déchoir une seule pensée. En vain les peuples ont été séparés de leurs maîtres par un profond abîme; jamais cette différence n'a été réfléchie dans leurs cultes; les dieux sont restés égaux quand les nations étaient esclaves. L'obstination ^ été telle dans tout le genre humain, que des conquêtes qui détruisaient les États ne faisaient qu'accroître le cercle des religions; ce qui était guerre, destruction, renversement dans le monde réel, apparaissait dans le monde idéal sous la forme d'alliance, de paix, dlunité éternelle. L'Achéen courbé sur la glèbe dans les champs de Sparte unissait par des liens de parenté son Poséidon à TApollon des Doriens qui l'avait asservi. L'Étrusque, chassé de son antique cité, léguait ses dieux à Rome, et pour monument de sa ruine, la fraternité du Janus de Vellètres et du Saturne du Latium.

Souvent le renversement d'un empire ne sert qu'à faire éclater la vertu intérieure de ses dieux. Affranchis des bornes de la cité, ils semblent revivre le jour même où l'État est en ruine. Depuis longtemps l'empire des Pharaons était détruit, quand le vieil Osiris, tout à coup re-

naissant du tombeau , soumit à ses mystères la Grèce et ritalie« A mesure que la Perse déclina, son Mithra commença de régner; et quand la chute politique fut complète, ridole deTIran triompha depuis la Bactriane jusque dans la Germanie. Enfin, TOrient tout entier, yaineu et expirant, concentre sa pensée dans la foi de Jérusalem. Jérusalem, près de sa fin, éclate dans la parole du Christ. Lui-même il faut qu'il meure, comme TÉgypte et la Chaldée, pour que le génie de tout le passé, les mystères des prêtres du Gange, le verbe étincelant de Zoroastre, la sagesse de Thèbes, la tristesse de Palmyre, sortis avec lui du sépulcre, se trai^smettent en son nom à toutes les générations futures.

Si, dans chaque époque, la mythologie est une, semblable à elle-même, partout aussi elle est perfectible et progressive. Mon-seulement chaque anneau de cette chaîne merveilleuse se transforme avec le temps, le corps entier des fables a un mouvement ascendant et réglé. Soit que le principe religieux enlace tout l'univers visible ou qu'il réfléchisse les conceptions des nations primitives, ou qu'il dévoile à Tâme son secret qu^elle ignore, si je le cojisidère dans sa forme, il vit, il respire, il s'accroît à la manière des êtres organisés. Immobile et recueilli au fond de Tlnde, comme le règne végétal dont il emprunte ses symboles, il se purifie au feu sacré des nations Zènds; puis, s' alliant à la vie organique, il rampe avec le serpent des peuples sémitiques, s'enfuit avec la gazelle des Araméens, règne au désert avec les lions de Persépolis; de là, essayant par degrés un type supérieur, il unit l'épervier d'HéliopôUs, le eanope de Méroë, le dragon de Chio à une première ébauche de la figure humaine. Puis enfin, affranchi de ces grossiers liens, et se créant à lui-même un type idéal d'humanité, il resplendit sur le front de Jupiter, il rit dans la

ceinture de Vénus Aphrodite, ou respire la victoire sur les lèvres d'Apollon.

Or, ce développement dans la forme répond à une progression interne dans Tesprit des religions. Chaque système de croyances, de fables, de légendes, comprend des éléments empruntés à la nature et à l'histoire; mais les rapports sont différents , et ce qui domine dans une période, s'évanouit par degrés, au point de ne plus appa^ raitre qu'en germe dans celle qui la suit.

La nature remplit tout dans les cultes de l'Orient. Vainement les époques, les générations se succèdent, les dieux restent immuables, comme l'univers physique. Si l'on aperçoit quelques personnifications de l'humanité, elles sont presque méconnaissables.

Avec la mythologie grecque apparaît un développement plus complet. Des éléments jusque-là contenus et cachés éclatent au jour; d'autres sont affaiblis ou effacés. Le génie mythologique s'associe peu à peu à la vie de l'humanité; il réfléchit cette nouvelle création, il s'ébranle avec elle. Il suit sur les vagues les colonies errantes, en- . chaîne les tribus aux tribus, flotte sur les villes naissantes, s'attache au tissu de la parole. Associé à l'homme, il devient inconstant, contradictoire, inexplicable comme lui. L'orage qui agite le genre humain émeut enfin les Dieux.

Ce n'est plus le cours immuable des astres des Chaldéens ou des fleuves sacrés de Tlnde. Le Dieu grec s'égare sur les pas des Doriens ou des Pélasges, brisant et reprenant cent fois son œuvre toujours inachevée. Que sera-ce lorsque du sein des races il descendra dans la conscience individuelle? Alorç sa carrière sera accomplie. L'œuvre des peuples voilera l'œuvre de Tunivers. De même que dans la période précédente l'élément cosmogonique absorbait l'élément liumain, de même dans la période nou-

Telle, r histoire, paraissant à la surface, déguisera la reprc^sentation des forces de la nature^

Nul ne conteste que l'Orient ne personnifie l'univers sous ses fables; mais beaucoup de gens ne veulent recon* naître que l'homme dans les dieux de la Grèce. C'est là, en effet, leur apparence. Il faut une profonde intimité avec eux pour retrouver chez eux quelque reste de la grande âme du monde.

On demande si l'humanité a commencé par le polythéisme ou le monothéisme. Elle n'a pu débuter iri par l'un ni par l'autre. L'idée d'unité et celle de variété n'eurent pas d'expression dans cette première intuition de l'univers. Vaste et confus, le caractère de cette intuition fut de contenir à la fois l'unité dans la variété, la variété dans l'unité. De là, le panthéisme apparaît à l'origine comme la forme première, d'où sortiront plus tard toutes les personnalités divines. Les tribus, en se rencontrant, se communiquent leurs dieux; elles forment des alliances entre des symboles dont chacun est l'infini.

Un peuple isolé dans le désert, ennemi de tous les autres, pouvait seul manifester Jéhovah dans son éternelle solitude. Au contraire, plus les mouvements d'uiie race ont été répétés, plus ses migrations ont été longues, plus ses rapports avec des nations étrangères ont été fréquents, plus aussi s'agrandit le cercle de ses religions. Une race s'assimile dans son cours, les dieux d'une autre race plus encore que sa langue. Tant que les peuples Zends se confondent avec les Indoiis sur les plateaux de l'Asie centrale, la pensée religieuse des uns et des autres forme un tout immuable. A mesure que les nations se partagent, les unes errant sur les bords de l'Iaxarte jusqu'aux plaines de la Bactriane et au pied du Caucase, les autres dans la vallée de l'Himalaya jusqu'aux îles de la mer des Indes, la na-

turo; le caractère de leurs dieux se prononcent de plus en plus. IjCS premières font éclater Tidée de dualité, qui, trouvant son écho chez les" Germains, les Celtes, se répand avec eux jusqu'aux sources du Danube et aux forêts druidiques des Gaules. D'une autre part, le panthéisme du Gange enlace la Ghaldée, s'unit à l'Egypte par le rameau de la Phénicie, et vient s'épanouir dans le polythéisme grec.

L'Olympe hellénique est ainsi le reflet de Texistehce Universelle développée dans l'Antiquité; il résume à la fois la nature* et l'histoire, les éléments, les astresyles empires détruits. Il faut qu^il porte en lui tous les caractères dont chaque culte précédent n'a possédé qu'un seul: mystérieux et indéfini comme le brahmanisme du Gange ; enthousiaste et resplendissant comme les Izeds de l'Iran, voluptueux comme l'Aphrodite de Phénicie, vêtu de deuil comme llsis de TÉgypte, sévère autant que le Bouddha de la Colchide, effréné autant que le Shamanisme desCimmériens.

Ajoutez les oppositions formées par tant de peuplades diverses, le culte planétaire des Pélasges, la profondeur mystique de l'Apollon Dorien, le Poséidon des Achéens, le Jupiter des Hellènes, le polythéisme grec aura la double variété- de l'univers cosmogonique et historique. Ses dieux se partagent, se cherchent, s'élèvent, s'abaissent, ainsi que les chaines de montagnes, qui divisent et rapprochent les tribus. Les uns, comme Apollon, suivent le mont Ossa et la vallée du Pénée; d'autres, sur les pas de Dionysus, gravissent l'Hélicon et le Pinde. Tous vont se réunir, par des chemins divers, sur les hauteurs centrâtes de l'Olympe, d'où leurs regards cherchent le» cimes délaissées du Caucase et du Taurus.

Xa mythologie est donc le symbole de la vie universelle;

ce symbole réfléchit, personnifie et l'éternité et le temps, et la nature et l'homme. Mais comment ces éléments divers s'ordonnent-ils dans le vaste sein des Dieux? leur règne, est-ce comme le nôtre, celui de la contradiction, de la lutte, de la douleur? Question ËDndamentale qui éclaire toutes les autres.

Quand une race se forme et s'ébranle, à mesure qu^elle s'élève à la conscience d'elle-même, elle la résume dans une unité fabuleuse qui se meut et grandit avec sa propre destinée. Le sentiment de sa personnalité croissante se montre à elle comme une force extérieure qu'elle adore à l'égal de toutes les autres. En voyant derrière elle les traces de ses pères, elle se prosterne devant son propre passé; elle le reconstruit avidement; elle Ven fait une idole qu'elle enrichit de chaque conquête du présent. Si d'abord elle a consacré un culte à l'harmonie de l'univers, elle en consacre un second à l'harmonie de son histoire; l'orbite qu'elle a parcourue dans le sein de l'humanité lui apparaît aussi sainte que l'orbite de ses dieux dans l'infini du firmament.

Après que la vie organique, sommeillant dans les entrailles du globe, dans les abîmes des mers, dans les merveilles de la végétation, a été divinisée, la vie de chaque nation commence à se personnifier aussi dans des symboles religieux. Marquée du sceau caché de la Providence^ toute nation se devient à elle-même un objet d'étonnement et d'adoration. Ses migrations, ses conquêtes, ou plutôt la pensée qu'elle accomplit dans le monde, se concentre dans un être divin où toutes les générations sont représentées. Chaque vicissitude nouvelle de gloire ou de déclin développe dans la fable une nouvelle fable. L'idéal s'accroît avec le réel ; le dieu avec le peuple. Et comme pour base commune à toutes les religions on trouve l'infini sanctifié

dans V espace et la durée ^ une seconde formation des croyances signale Tapothéose de la force divine dans le temps et dans Yhistoire.

Or, voici la pensée qui couronne TédiQce des religions. Ce^ deux époques, dans la formation des dieux, au lieu de s'exclure Tune Tau tre, se pénètrent et se confondent. Les héros des théogonies conservent tous un double aspect. D^abord formée du tissu de l'univers, la trame de leurs jours se recouvre des fils ondoyants des traditions humaines. Les œuvres de la création et les actes des peuples s*enchaînent, s'absorbent mutuellement dans leur immortelle essence. Et le mouvement des mondes, et le bruit des éléments, et l'île naissante, et la destinée des races d'hommes, leurs longs travaux, leur inquiet génie, tout cela se résume dans la vie d'un seul être qui n'a dans la langue du monde antique qu'un signe, une valeur, un nom.

En même temps que le triple dieu des Indiens représente les phases diverses de la création, il réfléchit l'image des trois races primitives dont les luttes remplissent tout l'Orient, et qui retentit encore vaguement dans le monde hellénique d'Uranus, de Saturne et de Zeus. Si le Dionysus grec est le symbole de l'âme du monde, dans sa course mystérieuse, tantôt couvert d'une peau de panthère, tantôt du manteau traînant de l'Ionie, il résume aussi en luimême les migrations du genre humain des plateaux de la Bactriane sur les rivages de la Méditerranée. Dschemschid, l'image de Tannée, qui se meut avec le soleil à travers les saisons, réfléchit en lui la figure et les travaux de la race persane. Ainsi, partout où je regarde, les religions antiques n'expriment rien autre chose que la similitude, et je voudrais presque dire, l'identité idéale de la nature et de l'histoire.

Pour atteindre à la poésie héroïque des peuples, il faut remonter à leur plus lointaine origine et les saisir dans le germe. De même, pour contempler la poésie épique de la nature, il faut soulever le voile extérieur qui en couvre la surface et l'agite au moindre souffle. Au dehors elle ne montre que sa pensée mobile, personnelle, lyrique. Ses scènes se succèdent sans s'accroître; Tastre s'écoule comme Tonde, sans laisser après lui une trace vivante qui s'augmente avec les cieux. Également privée de passé et d'avenir, la plante se succède éternellement à elle-même. A. la surface de la terre, enchaînées l*une à l'autre, les Heures se balancent sans s'unir, ni se perpétuer. Mais de la même manière que dans l'humanité le génie spontané de l'ode repose sur les fondements.de Tépopée, ce monde toujours renaissant, qui vit dans le règne végétal, dans les flots, les météores, qui se joue avec la lumière et avec les formes des animaux, est l'ornement extérieur d'un monde traditionnel, qui s'accroît en silence.

Pendant qu'au dehors chaque souffle de vie se consume avec les individus, au dedans l'esprit des mondes a lentement marqué les époques de son histoire dans k formation géologique du globe. L'un aprèîs l'autre^ les siècles se sont construit dan^ le roc leur tombeau éternel; ils se sont endormis sans périr dans leurs couches de granit, de porphyre, de marbre et d'argile.

Dans l'histoire humaine, le mouvement des migratbns

est marqué par les pyramides des Égyptiens, par les terti^s des Huns et des Germains, par les inscriptions de la voie Appienne, par les Dolmens des Celtes. Si les annales civiles se sont inscrites dans une suite de formations artificielles, dans le Ramayana des Indiens,, dans le Shanameh des Persans,- dans l'Homère^ des tribus grecque^j, dans les Nibelungen du Nord, dans le cycle du S. Graal des peuples gallo-romains, de même, les périodes des annales de Tunivers se sont cristallisées dans une série analogue de superpositions géologiques.

Tel est le premier degré dans le développement universel de ridée épique. De cette beauté privée de vie, l'idée s'élève avec l'humanité à une beauté pensive et réfléchie. Ce ne sera point encore le poëme à qui le langage, le chant donnent une organisation complète, le dieu vivant de l'histoire qui se meut et s'enfante lui-même dans le miracle de la poésie articulée. Ce sera un intermédiaire entre la pensée mystérieuse de ^a nature inorganique et le jour éclatant des monuments traditionnels de la parole humaine- Ce premier art participera à la fois dans sa forme et de la régularité des couches du globe et du mouvement des annales civiles. Le bloc de porphyre qui marque Tâge inconnu de l'univers prendra le caractère et la figure d'un âge du genre humain. Ou le rocher s'amoncellera avec sa forme naturelle dans les temples des Indiens et des Araméens, comme le génie même de l'Orient, ou il se partagera par colonnes, ainsi que la pensée divisée de la Grèce, ou il se groupera par faisceaux dans le pilier gothique, comme les siècles et les civilisations écoulées se pressent et s'unissent dans la conscience du moyen âge. Le poëme immobile des montagnes devient un poëme héréditaire^ qui s'accroît avec les peuples. Depuis qu'il

4t28 DE L'ORIGLNE DES DIEUX.

est démontré que des temples de Thèbes jusqu'à la cathédrale gothique il n'y a qu'une modification continuelle d'une forme primitive, l'architecture est relevée jusqu'à l'idée d'épopée silencieuse de l'humanité.

Art impersonnel, ses monuments ne s'achèvent que par l'œuvre successive des générations! Souvent ce qui a été commencé avec une idée s'achève avec une autre. De même que dans le poëme héroïque on distingue les différents dépôts des âges, ou un dogme sacerdotal qui s'est changé en une fable historique, ou le polythéisme qui, sans se détruire, s'est voilé sous un élément chrétien, on reconnaît dans les couches et les stratifications diverses des masses architecturales l'œuvre et la main de tous les temps précédents.

Aussi, dans les grandes époques d'art, ne sait-on à qui rapporter l'idée et la gloire de ces monuments. Formés du génie de tous, ils ne sont en réalité la propriété d'aucun. La puissance personnelle trouve si peu à s'y exercer, qu'ils ne sont dans un même siècle qu'autant d'exemplaires différents d'un même type. Marqués d'un caractère de nécessité, que ne reproduit à ce degré aucun autre ouvrage d'art, si l'on peut en nommer les auteurs, ce sont presque toujours comme des familles de Rhapsodes, qui se transmettent et achèvent l'un après l'autre une tradition de génie.

Les constructeurs des temples de Delphes, de Mantinée, Agamèdes, Trophonius, sont évidemment des générations personnifiées aussi bien qu'Orphée et Linus. Plus près de nous les cathédrales gothiques nous laissent voir de père en fils une généalogie entière d'hommes et d'idées, confondus dans un unique monument. Depuis Constantin jusqu'à Léon X il a fallu onze siècles au catholicisme pour élaborer le plan de son édifice; et quand Alberti, Bra-

COMMENT LES DltDUX SU TRANSFORMENT liN POESIE, m

manie, Raphaël/ Michel-Ange, eurent mis Fun après l'autre la main à saint Pierre de Rome, Vœuvre resta encore inachevée.

Ajoutons, comme dernier caractère, que, seul de tous, cet art possède déjà sa complète beauté dans tes âges épiques de l'humanité. S'il est pareil au poëme héroïque dans son essence, il lui ressemble encore plus par l'époque de son apparition dans le temps. L'architecture est l'expression réelle, le- génie personnifié de l'Orient. Non-seulementcet art s'y est montré dans toute sa puissance, mais il s'y est montré seul, tous les autres lui étant restés subordonnés. T^e même caractère d'immensité, de repos, d'éternité, d'infini, qui marque les civilisations de l'Inde et de l'Egypte antique, est éternellement déposé dans la pensée de l'art qu'elles ont prise pour signe.

Surtout il est éminemment symbolique comme elles. Moins il imite d'objets, plus il représente d'idées. Privé de voix, de couleurs et de mouvements, le caractère de s:i langue est le génie allégorique des langues primitives, les autres arts échappent peu à peu au symbole dans le même rapport que les époques où ils ont acquis leur vie indépendante. L'architecture est à la statuaire ce que l'Orient est à la Grèce. La statuaire est à la peinture ce que la Grèce est au monde moderne. Car, ainsi que la nature est construite sur la loi pure des mathématiques, l'histoire se meut sur l'idée divine de lart. L'une poursuit dans une courbe éternelle la formule des Kcppler et des Galilée, qu^elle n'atteint jamais. L'autre tend par une égale approximation à l'archétype de l'Iliade, du Parthéuon de Phidias et du Christ de Raphaël.

Enfin, du sein des peuples coule un fleuve éternel de poésie qu'ils puisent en eux-mêmes. En nicnie temps que I. 25

430 DE L'ORIGl^Ë DKS DIEUX.

leur dieu se repose sur l'urne des siècles, il la penche et se mire sur ses ondes, non pas en traits incertains et voilés comme à la surface de la nature, mais face à face dans un miroir vivant,, aussi profond, aus^i pur que la conscience spontanée du genre humain. Soit qUe le flot uni réflécbisBe dans s^s abîmes les monts sacrés de rHimalaya , soit que les colombes de Sémiramis, les licornes de Persépolis, le griffon d'Egypte, le cheval de Juda, la gazelle des Araméens, viennent se désaltérer sur ses bord§:, soil que, multipliant ses détours, ill)erce dans ses eaux la Vénus Aphrodite, le centaure des l^éla^ee, les Théories errantes d'Argo et de l'ïonie, soit que, grossi dans son cours > il se précipite au pied du chêne dès Edds^, mêlant son sonrd retentissement au croassement funèbre des corbeaux d'Odin, soit qu'épuré par sa chute et roulant sous les forêts des Gaules l'or oublié des Druides, il embrasse de ses replis le château merveilleux de Klingsor et de Merlin, et murmure avec les Ondînes des Celtes, avec le cor lointain de Roland et d'Obéron; tous y puisent, tous s'y renouvellent; aucune main n'y peut poser de di* gués.

Toute épopée nationale remonte dans son germeà la première apparition d'une race dansle genre humain et se présente à la fois sous plusieurs formes différentes ^ Comme

^ Le mttne cercle de tradiltoiis qui appartient à l'IKade éclate dans r Iliade phrygienne de Darès (ilt^Uan., \\b. XI, Ciip. u), dans ies poèmes cypriques de Stasinos, TÉLhiopide et la ruine «le Troie d'Arktinos, la petite Iliade de Leschès, les Nostoi d'Augias, la Télégonic d^Eugaumon de Cyrènc. L'esprit des JSibeluugen reparait dans la rliapsodie de Maruei\. dans le chant danois de Bruuehiiult, dans les poèmes cycliques de Tlosengarten, d'Otniz, d'Alphartet le chant cVHildebrand. Le cycle cclto-breton d'Ârlds, de la Table ronde, et du S- Graal projette ses rayons ebes les Anglo-Saxons dans le Brut de Robert Wacp; en France dans Lancelot, Galab, Tristan, dans le Titurel de Guiot de Provence et de Cbrétrcn de Troyes, dans les rhapsodies de Haoul de Houda&l^ideHuDQ de Méri; en Allemagne, dans. là

avant la Troie d'Homère une main avait gravé sur les murs de Babylone le bas*relief d'une Troie orientale; ainsi, quelle que soit la forn)e où vous vous arrêtiez dans le poème héroïque^ elle est précédée d'une autre forme, qui la contient et Tengendre. Ce poëme formé de la subr stance d'une race est plus vrai, plus profond que l'histoire. Au lieu de ramper >avec le discours écrit, enchaîné à la pierre ou au bronze, il vole avec le chant d'îles en lies, deforéts en forêts, demontagnesen montagnes. Quand le soufQe générateur commence à manquer, c'est alors seulement qu'il se laisse enchaîner à la lettre et fixer par l'écriture. Le poète apparaît pour recueillir le testament poétique d'un monde qui s'efface.

Les cendres des générations se superposent lentement dans les traditions, et forment l'une après rautrédes couches plus harmonieuses que le marbre des montagnes quand la mer de Messènie laisse voir leurs pieds au fond de ses flots d'azur. La diversité des époques et l'uâité de la nation se montre sous la transparence de l'épopée na* tionale. Spontanément émanée de l'âme d'un peuple, elle est au monde civil ce que la construction géométrique est au monde des corps.

L'idée du polyèdre, conçue par Pythagore ou Platon, n'a point encore depuis tant de siècles été atteinte par les cristaux les plus purs des montagnes. Depuis que les globes célestes, roulent dans leurs orbites, ils n'ont point poli et corrigé leurs surfaces jusqu'à égaler le type de la

Trilogie deParcWal, du Titurel, du Lohen^ûn d'Eschenbadi, etc. Rien ne serait plus à désirer pour l'histoire qu'une édition de quelques-uns de ces derniers poèmes, dont nous avons dians notre langue les originaux en manuscrits. Les Allemands et les Anglais ont publié les traductions libres, qui en ont été faites yers le treizième et le quatorzième siècles. Ce sujet est traité dans un ouvrage sur le Génie des races germamqties, dont l'auteiu' s'occupe depuis longtemps. -— 1828.

Splière gravé sur le tombeau d'Archîmède. Les formules de Keppler et de Galilée, tout insaisissables, tout invisibles qu'elles sont, plus vieilles que Funivers, n'ont pu encore être obéies, malgré l'étemelle course des astres qui les poursuivent; et la vie de la nature n'est rien autre chose qu'un inépuisable effort pour se construire sur ces vérités immuables, éternellement déposées dans l'esprit divin, et tout à coup retrouvées dans le temps par Tintiiition de la science.

Il en est de même des types de poésie, conçus à l'origine par l'esprit national. Plus purs que l'histoire qu'ils précèdent et qu'ils dominent, la condition des choses humaines est de les reproduire dans le réel. Mais, quand les annales entières d'un peuple se sont développées, elles n'ont point encore rendu et exprimé pleinement l'idée vivante que l'art a montrée en naissant. Il faut tenir compte de mille obstacles qui empêchent la courbe de l'histoire, malgré son approximation indéfinie, d'atteindre à la formule de l'épopée. De là les empires, malgré leur puissance, n'ont pu se défendre de la mort; et ces chants le plus souvent confiés à la garde de vieillards aveugles ou de pâtres errants leur ont survécu, parce qu'ils avaient réellement en eux plus d'être ou plus de ressemblance avec le fond immuable de la raison universelle.

Si une race ne représente qu'une idée particulière dans l'humanité, il en résulte que le poëme qui recueille cette idée n'est lui-même qu'un fragment d'un poëme universel. C'est une remarque des anciens ^,Nque l'épopée est moins achevée dans son tout que la tragédie. En effet, la première ne forme, comme la destinée d'un peuple, qu'une unité incomplète ; l'épopée s'avance' d'un mouvement

* Aristofp

étemel, sans jatnàîs trouver en soi sa conclusion. Son crédule génie, qui croit dès le commencement, toucher au terme, s'en distrait dès l'origine. Après avoir recueilli la trame des traditions universelles d'une race d'hommes, elle s*arrête; elle tranche tout par un dénoûment particulier. Une contradiction inévitable règne entre son début et sa fin. Le monument qui a pour base la conscience d'une nation ne peut finir qu'avec cette nation elle-même. Tout autre dénoûment est une pierre d'attente à laquelle l'avenir attachera son œuvre. Ni le tombeau d'Hector, ni la disparition d'Arthus, ni les noces de Roger, ne ferment d'un sceau nécessaire les traditions des Celtes et des Germains. Comme une race ne s'explique pleinement que par l'avènement d'une autre race, toute épopée a pour dénoûment réel l'épopée qui la suit.

En effet, pendant qu'une critique supérieure subordonne les œuvres d'un Eschyle ou d'un Platon à l'idée d'un tout organique qui fait rejaillir sa lumière sur chacune des parties, il serait étonnant que le génie de l'humanité procédât seul par fragments. Son âme harmonieuse, qui a construit la vaste trilogie de l'histoire, a enchaîné Tune à l'autre, avec la destinée de ses peuples, les stances de son poème. Soit qu'elle unisse, soit qu'elle divise les fils de son récit, jamais le cours n'en est interrompu.

L'invocation religieuse, la consécration solennelle aux dieux de la terre et des eaux, remplissent la pensée cosmogonique du Mahabaratah de l'Inde, se prolongent dans les chants des Titans d'Orphée et de Linus, et ne font place à l'action héroïque que dans les poèmes d'Homère. Avec l'Iliade et l'Odyssée, commence ce récit abondant et paisible qui n^aura plus de fin.

(Comment les peuples de l'Italie auraient-ils ferme'; le

454 m I/OPIGING Des DIEUX.

ceiNcle de Tlliade? ce^ peuples qui marquaienl uoe nouyetle phase du monde grec ne ppuyaient quiajouter un brillant épisode. Ils gravèrent dan& l'Enéide un tableau savant sur le boucli^ d'airain d'un dieu d'Homère.

Il fallait un poème qui d'un côté appuyât ses bases profondes jusque dans l'epfer païen ^ et de l'autre atteignît le ciel du christianisme, qui eût la g^ndeur sauvs^e des mythes achéens, et déjà l'empreinte de la chevalerie, qui à la force de» Titans joignit la douoeur des châtelaines, au reste aussi vaste, aussi ancien que la destinée d'une famille de peuples appelés à changer l'univer». Ce fut le début d'un nouveau chant.

Sur le même rhythme que les premiers, il commence là où ils finissent^ Gomme eux, pé du paganisme, mais aussi sombre qu'ils étaient éclatants, aussi dénué d'ornements qu'ils en étaient prodigues, imitant dans sa rude cadence le bruit du glaive d'Attila, ce fut la réponse des barbares au chant virgilien de l'Italie. En même temps que la race des Germains ensevelissait la civilisation grecque, ses héros roulaient du haut des monts la pierre encore informe des Nibelungen à l'entrée du Tartare homérique.

Sur le même fondement religieux que les Nibelimgen, la race persane développait le vaste organisme de son épopée ^ Elle en reculait les bornes jusqu'aux âges des Dschemschid et <t^ Zoroaçtre. Embrassant dans le Shanameh et les temps d'AIexandreet ceux des Sassanides, et jusqu'aux jours de la conquête arabe, joignant aux péristyles des temples de Persépolis les mille colonnes des mosquées de Damas, mêlant, sans les confondre, et les Izeds du Zend-Avesta et les Sura du Coran; l'épopée persane enchantait de son talisman chacun des pas du genre humain. ^ * Le Skamuneh.

De même que le moat Taurus, après s^étre divisé aux portes Caspiennes, jette l'un de ses rameaux sur le Danube et les Carpathes, l'autre dans le golfe d'Arabie, qui, par le petit Atlas et les Sierra d'Espagne, vient rejoindre le premier dans les masses des Pyrénées, et clore le bassin de la Méditerranée, ainsi ces deux mondes épiques, issus d'un méjode sol, après s'être longtemps partagés, se rencontrent et se pressent dans le cycIe^de^Charlemagne et de Roland de Roncevaux.. A ce centre aboutissent les traditions universelles qui* se sont jusque-là développées isolément. De toutes part$ la vie épique recueille à ce foyer ses éléments répandus dans la succession des temps. C'est un point où se croisent et se nouent les récits de toutes les races.

Le principe de la chevalerie, qui apparai^ait à peine dans les Nibelungen, devient le fond de ce nouveau cycle. En même temps se rouvre la source lôn|i>temps tarie des fables grecques. Les héros de Troie, réveillés dans la foret enchantée, sont mêlés aux aventures qui ont suivi leur long sommeil. Le sacerdoce druidique étend ses ombres sur la féerie de l'Iran et de l'Arabie. Ainsi enrichi de la substance de tous les peuples, le poëme poursuit son cours plein de majesté et de grandeur, toujours ptus paisible et plus serein. Tandis qu'il s'accroît des mythes bretons dans le cycle d'Arthus*, il étend enfin ses bornes jusqu'à l'Inde, et va chercher à sa source une nouvelle vie. Le va^ mystique du S. Graal, où toutes les natiods ont étanché leur soif, que l'Egypte a donné à Hermès, la Perse à Dschemschid, la Grèce à Hercule, après avoir passé entre toutes les mains, devient le prix et le but des combats des rhapsodes du moyen âge. Le génie symbolique du christia-

* Voyez les Épopées françaises du douzième siède, dans le neuvième volume de cette édition.

nisme, non point, il esl vrai, dans sa pure essence, mais encore mêlé aux disions de la chevalerie, marque déjà cette dernière épopée d'un caractère allégorique qui achèvera de trouver son plein développement dans l'épopée de Dante.

Imaginez, en effet, que le symbole chrétien grandisse subitement et domine avec l'Église du moyen âge. Assujetti dans le cycle d'Arthus aux traditions nationales, qu'il rompe ce lien et devienne lui-même le sujet et le fond d'un nouveau monde d'art et de poésie. Que le lieu du poème, après s'être par degrés élargi du bassin de la Méditerranée à la Perse et au Danube, puis à l'Inde et à l'Islande, s'étende jusqu'aux derniers conBns de l'univers créé, que la forme indienne reparaisse et domine au sein des traditions modernes, que les âges divers de l'histoire forment eux-mêmes les divisions d'une cosmogonie héroïque ; cette péripétie confuse, où les personnalités des peuples se rencontraient pour se choquer, où les aventures mêlées et confondues ne semblaient plus laisser aucun dénoâment possible, va se résoudre dans une harmonie idéale. Les traditions locales qui se contredisaient et luttaient entre elles, lorsqu'elles étaient subordonnées aux formes individuelles de la conscience d'une race, affranchies de ce lien, reprendront leur développement et leur ordre naturel dans la conscience poétique de Thumanité même.

La comédie divine de Dante sera ainsi le premier acte d'une sorte de jugement dernier, où s'expliqueront et se reconnaîtront à la lueur de l'esprit universel les méprises, les fiausses alliances, les groupes épars d'une action que les siècles ont eux-mêmes compliquée à dessein. Dans son génie abstrait, la Comédie divine n'aura pour dénoûment ni la prise d'une ville, ni la vengeance d'une tribu, ni4a

migratioir d'un peuple, mais la loi progressive du monde civil, une Troie idéale, la Cité de rÉternel.

Les épopées précédentes étaient l'œuvre et le tableau d'une race ou d'une nation; l'épopée de Dante, qui ouvre un nouveau cycle, nous apparaîtra comme l'œuvre et l'image du genre humain.

Et maintenant, qu'un homme dispose des annales de l'humanité comme Homère de celles du peuple grec, que pour unité il choisisse l'unité de l'histoire et de la nature, qu'il rapproche des êtres réels à travers les siècles, dans la voie merveilleuse de l'infini, que ces scènes se succèdent et s'enchaînent, non plus dans les ombres de l'enfer, du purgatoire ou du paradis du moyen âge, mais dans un espace aussi illimité, brillant d'une lumière plus complète, il aura atteint la forme possible et nécessaire de l'épopée dans le monde moderne. Moins achevé dans ses contours qne les poëmes homériques, il les surpassera en grandeur et en élévation. Sa mission est de dégager des voiles mystiques de la Comédie divine, du Paradis perdu et des saints livres du christianisme, le côté réel de l'humanité, comme l'Iliade a. extrait la figure grecque du système des épopées symboliques des Achéens et des Pélasges.

À M. Alfred Dumesnil ni

AvERTisscMERT de la deuxième éditioti . . . « 5

Avertissement de la première édition 7

Page 1