SUITE
LETTRE ONZIÈME
Le printemps et les modes. — Les concerts forcés. — Les filles de Saint- Laxare. — Le poète Arnal. — La France n*a le temps de rien apprendre.
i avril 1840.
Voici le printemps revenu avec tous ses charmes et tous ses inconvénients; on Taccueille assez mal, non parce qu'il arrive trop tôt, mais parce qu*il arrive trop vite, et qu'on n*a pas eu le temps de se préparer à le recevoir. Il y a deux jours à peine, le froid était horrible, il fallait s'envelopper de fourrures; et puis soudain le soleil se montre si chaud et si brillant, que les robes d'hiver sont ridicules et qu'on n'ose plus les porter. Le velours est impossible, le satin seul est encore admis; d'ailleurs, depuis que nous suivons à Paris les modes anglaises, le satin se porte même l'été, ce qui est un tort ;|rave, selon nous. A Londres, c'est l'usage, nous dit-on; — sans doute, et cet usage est fort sensé, car à Londres, la belle saison, la saison des bals, des concerts, des routs, c'est l'été: il est donc naturel
T. II. i
<|ue Ton choisisse les plus riches étoGTes pour la saison des grandes fêtes ; mais à Paris , au contraire , la belle saison , c'est r hiver. Vous portez tout Thiver du satin , quittez-le donc pour des étofles plus légères quand vient Tété.
Or la perturbation est grande en ce moment dans le royaume de la mode. Comprenez-vous cette situation affreuse, née d'un changement subit : la robe d'hier ne peut être mise aujourd'hui , et la robe nouvellement choisie ne sera faite que demain. O perplexité! que faire? comment se parer ce soir? On recueille ses souvenirs... cette robe de gros de Naples qui était si charmante Télé dernier, — oui, — elle doit être encore très-jolie, elle était toute neuve, on ne Tavait portée que deux fois. Voyons donc cette robe de l'année dernière. On essaye la robe rose, et c'est alors qu'on passe en revue, malgré soi, tous les plaisirs et toutes les inquiétudes de l'hiver. — Conversation intime entre deux sœurs. — L'aînée : « Ah ! ma petite, comme je suis maigrie! j'ai essayé ce matin ma robe de taffetas... elle est large!... il faut qu'elle soit refaite entièrement; elle croise
de tout cela Ce n'est pas étonnant, j'ai été si tourmentée
tout cet hiver! — La plus jeune sœur répond : ci Et moi, ma chère, je suis engraissée, c'est effrayant ! mais cela ne m'étonne pas: je mène une vie si calme, si ennuyeuse! je ne sors jamais
et je dors toujours Je ne peux plus entrer dans ma robe de
pékin à grands ramages, elle est trop étroite de tout cela
je ne pourrai pas la remettre. — Tant mieux! tu ne m'as jamais plu dans cette parure-là. — Mais l'étoffe en est superbe ; c'est une robe perdue, je ne sais qu'en faire. — Fais-en un fauteuil. «
Les robes à grands ramages ne conviennent à personne, ni aux jeunes femmes, ni aux autres, et cependant elles redeviennent à la mode tous les deux ans. Les dessins de cette année sont étranges; ils nous ont semblé très-confus. Ce sont des doubles chinures, des jaspures, des bigarrures qui n'ont rien de séduisant; les taffetas imitent les plinthes d'escalier, les peintures de corridor et les papiers d*auberge à s'y tromper. Cela est une revanche naturelle : depuis quelques années on tend tous les appartements avec des étoffes de robes.
A dire vrai, on a raison; car, en fait de mode, c'est très-
ennuyeux, le bon goût. Cest une abstinence continuelle; rien n'est plus monotone, rien n'occupe moins l'imagination. Une belle étoffe bleue, blanche, grise ou paille, est tout de suite choisie. Les choses très-distinguées ne sont pas très-variées, tandis que les choses mirifiques et bizarres au contraire sont inépuisables. Elles offrent à l'imagination des ressources infinies, n faut rendre justice au mauvais goût, il est beaucoup plus ingénieux et beaucoup plus amusant.
On porte toujours beaucoup de volants. Les manches longues, justes et à coude, font des progrès. Elles vont mal aux femmes grasses et très-mal aux femmes maigres. Elles ont le tort de changer en habit de cheval toutes les redingotes du matin. C'est pourquoi, l'autre jour, une maligne personne disait à une de ses amies : » Vous avez là un joli peignoir, ma chère, il vous va à merveille. C'est Blain qui vous l'a fait, n'est-ce pas? t» L'épigramme était amère; on ne l'a pas encore pardonnée.
A propos du tailleur célèbre, les hommes, qui, dans leur façon de s'habiller, ont, comme nous l'avons déjà fait remarquer, tant de grâce, tant de fantaisie, tant de goût et surtout tant de bon sens, viennent d'inventer un costume fort ingénieux. Le soir, dans les salons dorés, vous savez qu'ils sont tout en noir. Eh bien, maintenant, dans les rues, dans nos rues pleines de boue, ils sont tout en blanc! Le paletot des marins est remplacé par une redingote de meunier assez avantageuse. Il y a de l'avenir dans ce changement, le frac sombre touche à sa dernière heure. Tout présage une révolution dans le costume des honmies. Voilà bien longtemps qu'ils sont laids dans la crainte de paraître ridicules ; maintenant que les voilà ridicules , peut-être oseront-ils enfin n'être plus laids !
Si nous aimons les concerts volontaires, nous aimons peu
les concerts forcés, tels que celui dont nous jouissons malgré
nous en ce moment. Nous écrivons ce feuilleton entre deux
sonates. Il fait si beau temps aujourd'hui que toutes les fenêtres
sont ouvertes, ce qui fait que toutes les études sont publiques.
Jamais quartier ne fut plus musicien que le nôtre. Chaque étage
paye son tribut à l'art. Il sort une voix de chaque fenêtre. Au
rez-de-chaussée on joue du piano ; au premier, en face , nous
avons un jeune amateur qui étudie le violon ; or vous savez ce qu*il y a de pénétrant , d*acerbe dans Tadolescence de cet instrument. Quelle aimable incertitude dans le son, timidité fatale que remplace soudain une audace non moins fatale! Ah! le malheureux! il a manqué la note... il ne s*en aperçoit pas, il va toujours! — Non, il s*en est aperçu; il recommence, il cherche.... C'est très-agréable.... Il accorde son violon; il pense que s*il ne trouve pas la note, c*est qu'elle n*y est pas. Ceci est ingénieux. Les mauvais ouvriers ont toujours de mauvais.... Ah! le bourreau! quel vinaigre!... Qu'est-ce qu'il a voulu imiter par ce son-là?... — Bien! voilà une jeune inconnue qui file des sons : HA! hâ! ha! ha!... Le voisinage devient par trop mélodieux, il est temps de fermer la fenêtre
Ce qui occupe le plus le monde parisien en ce moment , ce sont les bonnes œuvres. On annonce une grande solennité à Saint-Roch. V assemblée de charité aura lieu à une heure précise. Le sermon sera prononcé par M. Tabbé Cœur. Il y aura bien du monde à Saint-Roch ce jour-là. V œuvre du patronage des jeunes JiUes de Saint^Lazare inspire une si grande sympathie! c'est une si noble pensée que celle qui a présidé à sa fondation : préserver de toute corruption ces pauvres âmes égarées par la misère, leur rendre la foi et le courage; leur apprendre, leur prouver qu'il y a plus que du repos, qu'il y a du bonheur dans le repentir! Il appartenait aux femmes du monde les plus élevées par leur position et les plus respectées par leur caractère de venir en aide à ces malheureuses jeunes filles, qui ne sont souvent coupables que d'être nées dans l'indigence et d'avoir grandi dans l'abandon.
Un poëte nouveau vient de se révéler à la France. Le célèbre Arnal vient d'adresser à Bouffé une épitre très-amusante, qui commence ainsi :
Ne va pas m* en vouloir ni me déprécier : Je suis tout simplement le fils d'un épicier. Mon père, si j'en crois les gens du voisinage, Faisait avec ma mère un fort mauvais ménage; L'un de l'autre , un beau jour, voulut prendre congé : Dans le lot maleniel je me vis adjugé. Mon esprit incertain , sans but et sans envie , Avec insouciance envisageait la vie ;
Je ne pressentais pas qu*un destin rigoureux Me complet sans pitié tant de jours malheureux! Je n*eu8 dans mon enfance aucun doux privilège; Elevé pauvrement , loin des murs du collège , Un frère ignorantin, vu Tesprit qu*il avait, En assez peu de temps m* apprit ce qu*il savait. Bientôt mon coeur battit dans ma poitrine d'homme : J* étais, à quatorze ans, soldat du rot de Rome; Et puis , sans y trouver un sort beaucoup meiUeur, Je devins tour à tour pupille et tirailleur; Je subis du troupier la vie aventureuse , Et son dur esclavage et sa misère affreuse ; Eloigné de sa mère, hélas! je sais Tennui Qu* éprouve un jeune cœur sans guide , sans appui ; Au milieu des périls , des camps , de la mitraille , Je sais Témotion qu'offre un champ de bataille ; En proie à la tristesse, aux pleurs, je sais, enfin, Tout ce qu'on peut souffrir du froid et de la faim. C'est alors que, frappant des enfants aimés d'elle, On vit à nos guerriers la victoire inûdèle , Que l'Empire tomba sous l'Europe en émoi , Et qu'une ère nouvelle a commencé pour moi. Oh ! quand je vis ainsi notre gloire flétrie , Et craquer sous mes pas le sol de la patrie , Fatigué de combats, ne recevant toujours Pour prix de ma valeur qu'un sou tous les cinq jours , J'abdiquai l'héroïsme, et j'eus, en bonne forme. Mon congé de soldat : je quittai l'uniforme ; Nouveau Cincinnatûs , le front ceint de lauriers , Je revins sans orgueil dons mes humbles foyers.
J'étais pauvre, mais libre, et j'avais du courage : Chez quelques fabricants je cherchai de l'ouvrage. L'un d'eux avec bonté m'ouvrit son atelier* Et pour vivre , soudoin , je me Gs boutonnier. A des jours consacrés pour se mettre en goguette, Tous mes nouveaux amis allaient à la guinguette; Moi , pour d'antres loisirs je me sentais dispos : Les théâtres avaient mes instants de repos. Chez Doyen, dont encor plus d'un élève brille. D'honnêtes artisans s'amusaient en famille ; La , je vis dans leurs jeux un plaisir tentateur, Et j'y fis mes débuts en artiste amateur; Pour moi tout était bon, opéra, comédie; Mais j'affectionnais surtout la tragédie ; J'espérais sur des pleura y fonder mes succès.
f LE VICOMTE DE LAUXAY.
De quel indigne prix on paya mes essais !
Je n*ai point oublié cette fatale date.
Xous étions ches Doyen; je jouais Mithridate;
Du fougueux roi de Pont, Fennemi des Romains,
Je peignais les fureurs et des pieds et des mains ;
Mon public fut saisi de ce rire homérique
Qui charmait tant les dieux sur leur montagne antique ;
La pièce était finie et Ton riait cncor
De mon nés , de ma barbe et de mon casque d'or.
Un tel cfTct conquis dans les rôles tragiques
Semblait me destiner à l'emploi des comiques ;
Aussi, dès ce moment, se trouvant bien jugé,
Mithridate devint Jocrisse corrigé.
De ces joyeux instants l'ouvrage était la source ,
Il vint à me manquer. Me voilà sans ressource ,
Déjà la faim me presse ; inaclif ouvrier,
Que devenir?... Faut-il se faire cncor troupier?
Inquiet et rêvant au plan qu'il fallait suivre,
A l'emploi qui pourrait me donner do quoi vivre,
Il vint à ma mémoire un bravo de Doyen.
Eh! ne puis-jc donc pas faire un comédien?
M'écrioi-je. Après tout, qu'on me blâme, qu'importe!
Je n'ai pas de talent, mais la paye est plus forte
Pour un mauvais acteur que pour un bon soldat;
D'ailleurs, me reste-t-il le choix d'un autre état?
Non. Après cela dit, je cours au domicile
Du directeur Brinbt, l'accès en est facile :
Il consent aussitôt à m' entendre, à itit voir;
Là, j'expose en tremblant mes projets, mon espoir.
Le bonhonmie à mes vœux s'empresse de souscrire : K Je vous reçois, dit-il d'un ton des plus moqueurs; * Dès demain vous pouvez débuter... dans les chœurs. « 0 sort, j'éprouve enfin ta bonté manifeste! Choriste! c'est l'emploi d'un écolier modeste, Mais c'est un premier pas pour arriver au but : Tel qui brille a souvent fait un obscur début.
Le célèbre professeur Rosini , un des hommes les plus spirituels de la spirituelle Italie, publie actuellement, à Pise, un ouvrage consciencieux et de haute portée. C*est Y Histoire de la peinture italienne par les monuments, depuis les premiers maîtres jusqu'à Appiani, contemporain de David. Toutes les planches, bien dessinées et rendant parfaitement le caractère
LETTRES PARISIEWES (1840). 7
de chaque maître, sont du plus grand intérêt, surtout celles des deux premières époques, qui donnent les ouvrages les plus célèbres des peintres de cette période de la Renaissance; ouvrages presque entièrement inconnus en France ; car, dans cette belle patrie de Tintelligence et des arts, tout ce qui concerne les arts et TinteHigence est généralement inconnu, et cela doit être. A-t-on le temps de rien apprendre, de rien étudier dans un pays qui est toujours occupé à faire , à défaire et à refaire son gouvernement? Et quel gouvernement!
LETTRE DOUZIEME
Impossible de vivre à Paris : on ne peut pas manger^ on ne peut pas dormir, on ne peut pas marcher, on ne peut pas prier, on ne peut pas aimer, on ne peut pas travailler, on ne peut plus penser. — Un sanglier échappé.
11 avril 1840.
Nous commençons par déclarer qu'il est impossible de vivre à Paris : car vivre, n'est-ce pas, c'est penser, c'e^ travailler, c'est aimer, c'est prier, et puis c'est aussi marcher, dormir, boire et manger? Eh bien, on ne peut rien faire de tout cela à Paris !
Comment! direz-vous, on ne peut pas manger? — Non, pas en ce moment, du moins; il n'y a rien... et commander un dîner passable aujourd'hui est le problème le plus difficile à résoudre. — Nous sommes en carême , mangez du poisson. — Eh ! c'est précisément parce que nous sommes en carême qu'il n'y a pas de poisson. Quand tout le monde veut la même chose en même temps, il n'y en a bientôt plus pour personne; et l'agitation est grande depuis quinze jours dans nos marchés. La moindre friture coûte des efforts prodigieux ; une matelote demande une heure de recherches opiniâtres et des coYnbinaisons profondes; les ménagères acharnées se disputent une darne de saumon , comme dans les jours de famine les mères éplorées s'arrachent un morceau de pain; les cordons bleus se disent des injures pour un brochet, et les chefs rivaux se battent en duel pour un turbot. Le gibier ne parait point, les légumes ne sont encore qu'une herbe tendre. Le printemps est la saison de l'espérance, c'est-à-dire des privations.
On ne peut pas dormir — Dans les maisons nouvellement bâties, le repos est chose impossible. Les murs sont de minces cloisons qui ne séparent personne. Plus de secret, plus de silence; on se connaît intimement sans s'être jamais vus. Un enfant méchant qui crie empêche de dormir tous les habitants d'une même maison. Un chien enfermé qui s'ennuie sufGt pour troubler le repos d'une centaine de voisins. Un bal au premier, c'est une nuit blanche pour le rez-^le-chaussée, le second et le troisième étage. Un père de famille en colère, c'est un orage dans les ténèbres. Après un mois de séjour, on connaît à ne point s'y tromper les goûts, les manies, les défauts de tous ses colocataires. Madame une telle gronde souvent sa femme de chambre; Ibl petite du second est volontaire comme un démon: les dames du premier ne font que rire toute la journée; la demoiselle du troisième est malade toutes les nuits, et le cheval du médecin tique d'une manière insupportable. Au dehors le bruit n'est pas moindre : les voitures, les fiacres, circulent jusqu'à trois heures du matin, c'est-à-dire jusqu'à l'heure où les charrettes font leur entrée triomphale dans Paris. Dormira travers ce tapage, ce n'est pas dormir.
On ne peut pas marcher..,. Dans les rues et sur le boulevard, la circulation est maintenant impossible. I^s jours de pluie, des lacs de boue vous arrêtent de tous cotés; les jours de soleil, la foule est si pressée qu'on ne peut faire un pas; et puis, l'invention des ruisseaux près des trottoirs est funeste à toute promenade élégante. Vous pouvez sortir, sans doute, mais à condition de n'aller nulle part; le moindre cabriolet qui vous dépasse vous éclabousse des pieds à la tête, il n'épargne pas votre chapeau. Rentrez vite chez vous, madame, votre robe si jolie est lamée de boue; tout le monde vous regarde en riant; rentrez, vous ne ferez pas de visites aujourd'hui. Marcher ainsi à travers les omnibus, les files de charrettes, les commissionnaires à brancard , les baignoires roulantes , les marchandes de modes à grand carton, les blanchisseuses à grand panier, à travers les mille obstacles que nous avons signalés déjà bien des fois, ce n'est pas marcher.
On ne peut pas prier Dans les églises, du moins, cela
est devenu bien difficile. Les églises sont si remplies de monde,
qu*on n'y peut trouver de place. A peine peut-on traverser la foule et s'approcher du chœur. Pour se mettre à genoux on n'a point d'espace. Les enfants vous poussent, les loueuses de chaises vous dérangent à tout moment. Des femmes qui étouffent sont obligées de sortir, il faut leur faire un passage; tout vient vous distraire et vous arracher au recueillement. Et cela doit être ainsi, car le nombre de nos églises, à Paris, n'est pas proportionné au chiffre de la population. Pour neuf cent mille âmes, trente- huit églises ne sufKsent pas; mais qui oserait élever un saint monument aujourd'hui? Le ministère actuel, peut-être? Oui, de pieuses fondations ne seraient pas suspectes de sa part. Aujourd'hui, M. Thiers est le seul homme qui puisse risquer une église.
Nous disons encore : On ne peut pas aimer Pourquoi?
Nous l'avons déjà dit, parce qu'il n'y a plus de femmes.
On ne peut pas travailler, parce qu'on n'a pas un moment de repos dans toute la journée, parce qu'on lit douze journaux tous les matins, parce qu'on paye dix petites notes par heure, parce que l'on reçoit quatre billets par minute, parce qu'on a des parents qu'on révère, des amis qu'on aime, des indifférents qu'on adore et qu'on ne peut renvoyer : tous ces gens aimables ne viennent vous voir qu'un moment, ils n'ont qu'un mot à vous dire, mais comme ils sont une vingtaine, leurs moments réunis sont toute votre journée ; leurs mots divers forment une longue et charmante conversation qui vous arrache à toute occupation sérieuse. Écrire comme nous le faisons aujourd'hui , par exemple , interrompu à tout instant par les femmes les plus spirituelles et les hommes les plus distingués de Paris, ce n'est pas écrire. Heureusement, ceci n'est pas un travail.
Enfin, on ne peut plus penser, parce qu'on agit trop d'abord ; ensuite, parce qu'on peut tout dire.
Chose étrange! c'est depuis qu'on peut tout dire, c'est depuis qu'on ose parler de tout, qu'il n'y a plus de conversation. Devinez ce que l'on fait maintenant dans nos salons, quand on ne danse pas, quand on ne chante pas? On joue; les jeunes femmes jouent au trente-et-quarante , au vingt-et-un, et cela les amuse!... Il y a un mystère dans cette mode nouvelle. Il nous faudra bien le découvrir.
A propos de conversation, une femme du monde, célèbre par sa brillante causerie, nous disait hier une méchanceté bien spirituelle, en parlant d'un homme qui a de grandes prétentions à Tesprit, et qui fait de nobles mais pénibles efforts pour en montrer, u Vous ne savez pas? disait-elle, ce pauvre M. de X..., il a dit l'autre jour un mot charmant: ça m'a fait bien plaisir, il y avait si longtemps qu'il en avait envie! » En effet, il y a dans le monde des malheureux coureurs d'esprit qui ont bien envie de dire de jolis mots et qui n'en trouvent pas : peutêtre cela vient-il de ce qu'ils en cherchent. L'esprit, comme l'amour, n'a de charme que lorsqu'il est involontaire. En général, on fait grand cas de la volonté, on admire une belle volonté. Nous, au contraire, nous n'admirons que Vinvolontaire, parce que l'involontaire, c'est l'inspiration.
Une aventure assez étrange est arrivée il y a quelques jours sur la place de la Madeleine. M. de P... avait dans sa cour un jeune sanglier, pris dans le bois de ***, qui allait être transporté à ***, terre de M. de P...; mais traverser Paris sans visiter Paris, c'est un véritable chagrin, même pour un sanglier. On a beau être sauvage, on veut connaître sa capitale, et d'ailleurs, plus on ignore, plus on est curieux. Bref, l'habitant des forêts a trouvé moyen de s'échapper du sac et de la cour où il était renfermé. 11 s'est élancé sur le boulevard, on Ta poursuivi; il a tourné autour de la Madeleine et s'est dirigé vers la rue Royale; il se disposait à aller admirer l'obélisque, mais les gens qui le poursuivaient, l'ayant dépassé, lui ont barré le chemin , il a été forcé de prendre la rue du Faubourg- Saint -Honoré. Curieux de visiter les riches magasins qui font de cette rue un bazar magnifique, notre espiègle est entré dans plusieurs boutiques, entre autres chez Houbigant, où il a fait, dit-on, d'assez nombreuses et de très -violentes emplettes. Après avoir choisi quelques brosses excellentes dont il ne savait que trop l'histoire, après avoir répandu sur lui quelques flacons d'essences à la mode, il a repris sa promenade vagabonde à, travers les rues; et les passants, et les chiens aussi, s'étonnaient de sentir un si doux parfum de vétyvcr, d'iris, d'ambre et de vanille sur les traces d'un sanglier
LETTRES PARISIElQïlS (18M). 11
LETTRE TREIZIÈME
LoDgchamp.
Il avril 1840.
Six heures du soir. Nous revenons de Longchamp ; c'étaient de véritables champs Ëlysées ! des ombres errantes traversaient à pas lents des nuages de poussière. La vision pour nous a duré une heure. Première apparition : un prince russe à quatre chevaux. — Seconde apparition : une dame bleu de ciel, robe décolletée, écbarpe iris.'., ombrelle chinée... en iniUrd découvert (car il y avait peu de lords , mais beaucoup de milords). — Troisième apparition : une célèbre étrangère à quatre beaux chevaux avec courrier, postillons et voitures de suite. — Quatrième apparition : un fiacre tout neuf du meilleur goût, n"" 518. — Cinquième apparition : calèche découverte à quatre jolies femmes; une capote vert-pomme délicieuse, une autre paille et velours adorable.... — Sixième apparition : voiture prétentieuse, livrée fantastique; cocher nègre. — Septième apparition : une tapissière, toutes voiles déployées, contenant des passagers innombrables; pilote cramoisi. — Huitième apparition : cavalcade d'élégants ; chevaux de pur sang ; cheveux et barbe poudrés. — Neuvième apparition : douze voitures de briquets phosphoriques. — Dixième apparition : une belle femme avec un joli enfant dans une calèche anglaise. — Onzième apparition : un landau peuplé
de chiens et de manchons, chenil roulant — Douzième
apparition : une grosse femme en grand deuil riant aux éclats dans un cabriolet de louage.
Et tous les badauds revenaient en disant : u Jamais Longchamp n'a été plus beau que cette année! n
LETTRE QUATORZIÈME
La Croix-de-Bemy. — La femme élégante ne suit pas ]a mode, elle la fuit.
25 avril 1840.
L'événement delà semaine est le steeple-chase qui a eu lieu, comme à l'ordinaire, à la Croix-de-Berny. Car, en France, les champs et les prairies qui consentent à être dévastés sont peu
variés, et le ravage est monotone; donc, le rendez-vous était encore au même Bœuf couronné. Tout le Paris élégant , le Paris prétentieux, le Paris anglais était réuni à cette fête, u II y avait là tout ce qu*on connaît. » Phrase favorite des gens qui précisément ne connaissent personne, ou qui du moins ne connaissent les hommes et les femmes à la mode que par leur nom. Mais cette foule brillante qui venait là pour applaudir et adttiirer, au contraire, n*a pu jouir que du plus désagréable de tous les spectacles , une tragédie ridicule , cinq gentlemen rdkrs s^élançant avec orgueil sur de magnifiques coursiers, et tout à coup, après avoir fait cent pas à peine, disparaissant
avec leurs montures dans un fossé plein d*eau Éclipse totale
de gentlemen riders!... Cependant Tonde s'agite; un ex-cavalier, maintenant Triton, sort des flots; il tire violemment par la bride son cheval , qui refuse de le suivre ; Tcau est bonne : tout bien calculé, la pauvre bête, qui est blessée, aime mieux nager que courir. Ses ex-rivaux, maintenant ses compagnons d'infortune, ont la même pensée; chevaux et cavaliers barbotent à Tenvi dans le fossé ; les canards du voisinage en sont jaloux. Les uns essayent de remonter sur la berge, mais ils retombent sur les autres qui se débattent au fond de Teau. Cest une lutte misérable que la boue et le sang rendent tour à tour burlesque et terrible. 1^ belle et célèbre Barcha, que lord Seymour venait d'acheter à un si haut prix , a terminé dans cet obscur combat sa brillante carrière; plusieurs gentlemen riders ont été blessés. Nous n'aurons pas la cruauté d'en nommer un seul, et pourtant nous sommes impitoyable pour ce genre de revers. Selon nous, les extravagances prétentieuses n'ont qu'une excuse , c'est le succès;
M. de S... disait, en parlant de ces sportsmen si plaisamment abîmés dans un fossé : a Ce ne sont pas d'aussi bons cavaliers qu'on le croyait, mais ce sont d'excellents plongeurs ; savez-vous qu'ils so.nt restés dix minutes sous l'eau ! »
Il y avait du reste au steeple-chase un nombre infini de jolies femmes, ce qui rendait la défaite des héros encore plus pénible. Nous l'avons souvent dit, cette époque de l'année est la saison des jolies femmes. On en aperçoit partout : les unes sont à pied, mises simplement, enveloppées d'un mantelet;
les autres passent en calèche, avec deft chapeaux couverts âe fleurs et des écharpes éblouissantes ;. celles-ci viennent à cheval, leur regard est brillant , leur teint est animé ; celles-là apparaissent à leur fenêtre, leur regard est languissant, leur front est pâle, elles ont un petit air ennuyé qui est charmant. Ceux qui n*ont point vu Paris au printemps ne connaissent point Paris.
Des jolies femmes aux modes nouvelles la transition est naturelle. Or, depuis quelque temps, il se dit à propos de modes des choses si étranges dans tous les journaux, que nous devons faire valoir notre droit de haute critique. On nous a parlé Tautre jour d'une certaine dame de B..., qui était à Longchamp, parée d'une jupe bleu de ciel avec deux volants de cinquante centimètres de haut, le second volant était monté avec la ceinture de la jupe (cachucha pure). Ce n'est pas tout : cette élégante avait encore un canezou de mousseline brodée avec manches à bouillons (à Longchamp!) et des mitaines noires (à longchamp!). — Eh bien, oui! cela est exact; mais on a oublié de vous dire que cette femme si coquettement parée était en mitord découvert; elle causait assez vivement avec le cocher, qui paraissait n'être pas de son avis. Ceci n'est sans doute qu'un détail insignifiant, mais il fait comprendre les autres.
Parler de modes est, selon nous, ce qu'il y a de plus difficile, surtout quand on veut dire ce qu'on voit. Pour être exact, il faut faire souvent des descriptions épouvantables. En ce moment, par exemple, on porte une étoffe couleur lie de vin qui est afi*reuse, jointe aux écharpes écossaises et aux chapeaux lilas. C'est un mélange agaçant de couleurs ennemies qui fait grincer les yeux, comme dit si plaisamment madame de V
Les rubans à la mode pour ceinture sont d'un zinzolin trèspastoral. Ce sont des tissus roses chinés de bleu, roses rayés de gris, roses tigrés de vert ; ils rappellent les beaux jours des bergères de Florian. Némorin a du demander beaucoup de ces rubans-là; et nous comprenons qu'Estelle les ait sacrifiés sans peine. Ils sont moins jolis que ceux d'il y a quelques années; cependant ils ne manquent pas de coquetterie, et ils sont assez avantageux.
Toutes les robes se font aajourd*hai avec trois volants, c*est la mode : aussi toute femme élégante évite-t-elle avec horreur les trois volants , car la femme élégante ne suit pas la mode ; elle la fuit.
LETTRE QUINZIÈME
De tout ce dont on pourrait parler. — Les Rayons et Us (hnbres,
8 mai 1840.
Nous pourrions bien vous parler des fêtes charmantes qui ont eu lieu depuis quinze jours;
Des courses de dimanche , favorisées par un temps superbe et honorées de la présence de toutes nos plus jolies femmes : courses admirables et d'autant plus extraordinaires que neuf chevaux couraient à la fois; neuf chevaux ! neuf rivaux! C'est chose rare au Champ de Mars : ordinairement, vous le savez, c'est un seul cheval qui court tout seul, luttant sans concurrents et arrivant toujours le premier; n'importe, les amateurs l'admirent, les philosophes surtout.... Il est si beau de lutter contre soi-même et de triompher!
Nous pourrions vous parler des courses d'hier, favorisées pas une pluie battante; pluie bienfaisante, tant désirée par les cochers de fiacre et les cultivateurs. La grande sécheresse avait fait monter si haut le prix des avoines, qu'il était question de nourrir les chevaux avec des brioches, et que dans nos cafés les plus à la mode on ne trouvait plus de glaces à la vanille.
Nous pourrions vous parler des bals mystérieux, même sournois, donnés par M. Thorn; car ce profond observateur continue toujours ses expériences sur le caractère complaisant de la société française. A ces fêtes intimes d'une extrême élégance , trente femmes au plus sont conviées ; et comme les salons sont nombreux et que les invités ne viennent pas tous à la même heure , il en r^ulte pour plaisir réel la plus solennelle froideur, le plus agréable décousu : ce qui fait le charme de ces réunions brillantes, c'est que précisément il n'y a pas de réunion. D'ailleurs , ce n'est point pour ceux qui sont là que se donne la fête, mais bien pour ceux qui n'y sont pas, et,
LETTRES PARÏSIEXXES (1840). 15
il faut être jaste, elle produit an très-grand effet sur cenx-là. u Qaoi! se dit-on avec inquiétude, madame une telle a été priée cette fois, et moi je ne le suis pas! On m*invite pour les grandes cohues; et Ton nroxclut les jours de bals choisis! » Une autre femme se dit : a Peut-être n'a-t-on pas porté mes cartes, n Elle sonne, elle s'en informe avec anxiété; on lui répond que les cartes ont été remises exactement. Elle ne peut donc pas se faire d'illusion : on Ta oubliée... parce qu'on a voulu l'oublier; mais qu'elle se console, on a bien pensé à elle en l'oubliant.
Nous pourrions vous parler encore de la grande réception qui a eu lieu aux Tuileries pour la fête du roi , des superbes parures qu'on y remarquait ; de la grâce , de la beauté de madame la duchesse de Nemours , et vous répéter ce mot naïf et agréable d'une riche bourgeoise de la cour, qui, nommée par la reine à la nouvelle mariée, dit avec un gentil sourire : a Je remercie bien Votre Majesté de m'avoir fait faire la connais^ sance de madame, n
0 bourgeoises! venez à la cour, vous en avez le droit, car vous avez aujourd'hui la puissance et la fortune ^ car les plus beaux châteaux sont à vous, car votre argent, que vous dépensez honorablement, jette partout la prospérité et la vie; venez à la cour, mais alors apprenez les usages de la cour, et tâchez au moins de parler français quand vous parlez à la reine des Français. Et si nos conseils vous offensent, n'accusez que nous de vous les donner, et n'écoutez point les journaux menteurs qui nous appellent si perfidement : écrivain du château, nous qui n'allons pas au château , et qui pouvons ainsi écrire en toute liberté, critiquer sans inconvénient ce qui nous choque et louer sans flatterie ce qui nous plaît. Nous n'avons qu^un seul avantage : notre indépendance ; nous tenons à la conserver.
Nous pourrions vous parler encore du feu d'artifice tiré le jour de la fête du roi. Ce feu soi-disant d'artifice était d'une très-grande simplicité. Nous avons entendu à son sujet ce propos peu flatteur d'un spectateur désappointé : a Ma foi, disaitil, j'en ai tiré un pour la fête de mon oncle, à la Saint-Pierre, qui était plus beau que celui-là ! »
Nous pourrions vous parler, hélas! de beaucoup de choses
tristes et risibles qui se passent en ce moment : telle est la pauvreté intellectuelle de nos hommes d'État, qu'ils ne savent pas trouver un moyen de laisser vivre dans la même patrie la canne et la betterave, et qu'ils vont forcer cette noble fille de l'empereur à quitter le sucrier doré, qu'elle avait si ingénieusement usurpé, pour rentrer dans le saladier vulgaire d'où elle n'aurait jamais dû sortir. 0 innocence des hommes de l'économie! Tuer une industrie nouvelle, parce qu'elle empêche une vieille industrie de bien vivre, au lieu de les faire vivre toutes deux en étendant leur domaine! Supprimer des fabriques de sucre dans un pays où les classes moyennes se privent de sucre, dans un pays où, chez des gens très-riches même, les entremets sucrés ne se permettent qu'une cassonade douteuse; où les prudentes ménagères ont toujours le soin d'avoir deux sucriers dans leur buffet : un sucrier de parade rempli d'un sucre fin et d*une entière blancheur; un sucrier de famille rempli d'un gravier jaunâtre , qui dit assez que cette industrie n'a pas encore atteint les limites de sa consommation! Du reste, le principe est commode et nous l'admettons : supprimer ce qui nuit, cela peut aller loin. Courage donc! supprimez les ânes pa|rce qu'ils nuisent aux chevaux , supprimez la percale parce qu'elle nuit à la toile, supprimez la bière parce qu'elle nuit au vin, supprimez la pomme de terre parce qu'elle nuit au pain, supprimez les lampes parce qu'elles nuisent aux chandelles, supprimez la houille parce qu'elle nuit au bois , supprimez le miel parce qu'il nuit au sucre; mais supprimez alors tous ces bavards sans idées, ces intrus de la politique moderne, parce qu'ils nuisent à toutes choses, et surtout aux gens d'esprit dont ils occupent la place.
Mais que sont pour nous les vains plaisirs du monde, les courses, les fêtes, les grossiers intérêts de la politique et de Tindustrie, auprès du grand événement de la semaine, de l'apparition d'un livre de vers signé Victor Hugo! Nous avons bien voulu descendre au rang de feuilletoniste, nous avons courageusement renoncé à notre poésie à nous, mais nous n'avons jamais pu renoncer à la poésie des autres; et quand nous pouvons passer de délicieuses journées à lire, à relire de sublimes vers, nous ne savons plus si le monde s'amuse et si
notre devoir est de raconter ses plaisirs. Les Rayons et les Onibres dépassent en grandeur et en harmonie les plus beaux chants des Feuilles d'automne, II y a dans tout ce recueil une élévation de pensées, une douceur de sentiment, une supériorité de bienveillance, un calme majestueux qui contrastent superbement avec ces petites passions mauvaises , ces haines mesquines, ces jalousies d'enfants ou plutôt de vieillards gâtés dont Tauteur de ces chants vient d*ètre Tobjet. Ce recueil est une réponse royale aux injustices de TAcadémie.
Dans les Rayons et les Ombres, tout est modèle, tout est beau. Il faut lire les vers qui terminent le volume et qui sont adressés à mademoiselle Louise Bertin. La musique d'Esméralda nous avait déjà fait connaître une femme de talent; les vers de Victor Hugo nous révèlent une femme supérieure.
LETTRE SEIZIEME
Les paquets. — Bal du matin à Tambassade d'Autriche. — Les coquettes n*ont jamais froid. — Le Livre de l'en/ance chrétienne»
a mai 1840.
Paris, depuis que le printemps est revenu , fait semblant de se reposer; mais, en réalité, il s'amuse plus encore qu'il ne faisait cet hiver. Les parties de spectacle succèdent aux parties de campagne, les courses du matin préludent aux danses du soir; dans le monde élégant on continue à se dire adieu en dansant toutes sortes de mazurkas ; les bals intimes sont plus à la mode que jamais ; on a môme trouvé un moyen de les perfectionner : on n'invite plus à y venir les ennuyeux ni les ennuyeuses, ce qu'en langage vulgaire on nomme les paquets (nous donnerons plus loin l'explication de ce mot). Donc, on les supprime; on s'arrange de manière à les croire partis depuis huit jours. On pousse la ruse jusqu'à les regretter hautement, et lorsqu'on les rencontre, on s'écrie avec un étonnement naïf : a Quoi ! vous êtes encore à Paris!... Si j'avais su cela.... Vous m'aviez dit.... — Que nous partirions le mois
prochain. — J'avais entendu dimanche prochain.... Que de T. n. S
regrets! » Cest ainsi que Ton trompe les ennuyeux et qu'on donne de jolis petits bals sdius paquets .
Explication : Selon le Dictionnaire de TAcadémie, page 338, a paquet se dit, figurément et familièrement, d'une personne » qui a pris beaucoup d'embonpoint, et qui se remue difficile- D ment ; il se dit aussi d'une personne qui n'apporte aucun n agrément dans la société, qui y cause plutôt de la gène : » Cette femme est devenue un paquet; elle est devenue bien » paquet; ce n'est qu'un paquet; quel paquet! »
DéBuition : Selon le monde, on appelle généralement paquets, tous les importuns, tous les gens dont on n'est pas fier et tous les gens dont on n'a pas besoin ; exemple : Dans un bal ,
Un oncle millionnaire n'est jamais un paquet ;
Une tante de province est un paquet toujours ;
Une étrangère... une inconnue qui donne de belles fêtes, fût-elle grosse comme une tour, infirme et impotente, n'est jamais un paquet ;
Une cousine moqueuse, qui sait vos ridicules, vos prétentions ou votre âge , fùt-elle légère comme un oiseau , est un paquet toujours ;
La sœur de celui qu'on aime n'est jamais un paquet ;
L'ami de celui qu'on n'aime plus... paquet I paquet! affreux paquet !
Un mari à bonnes fortunes n'est jamais un paquet ;
Un mari jaloux est ifn paquet respectable... mais un paquet I
Une femme de ministre n'est jamais un paquet! cela s'appelle un gros bonnet ;
La femme d'un employé qu'on destitue passe à l'instant même paquet ;
Un intrigant n'est jamais un paquet ;
Un excellent homme est presque toujours un paquet ;
Un vieux fat est rarement un paquet ;
Un jeune soupirant bien sincère est de temps en temps un paquet ;
Une vieille Anglaise, quand on doit retourner à Londres, n'est pas encore un paquet ;
Une grosse Allemande, quand on n'a plus envie d'aller en Allemagne, est un commencement de paquet;
Un Arabe en turban, un Turc en redingote, un Grec en jopon, un Ecossais en uniforme, ne sont jamais des paquets;
Un Danois trop blond , un Portugais trop noir, recommandés . par des parents éloignés , sont des paquets ;
Une femme à la mode qui vous cause mille chagrins n^est jamais un paquet ;
Un médecin qui n*est pas célèbre et qui vous a sauvé la vie est un paquet.
Il y a encore bien d'autres paquets.... On nous saura gré de ne pas les désigner. Bref, dans un bal intime, tout ce qui ne séduit pas les yeux, ne flatte pas l'orgueil, est de trop. Un salon doit être peuplé individuellement comme il est meublé matériellement. Il faut qu'il y ait des grands seigneurs et des gens riches, comme il y a des glaces et des dorures; il faut qu'il y ait des jeunes gens et des jolies femmes, comme il y a des lustres et des fleurs. C'est dans le cabinet de travail que se trouvent les vieux amis et les vieux livres, les pieux souvenirs et les beaux tableaux , les bons sentiments et les bons fauteuils. Le monde élégant est une énigme dont le mot n*est pas^ntérêt, mais vanité.
Les bals intimes ne nuisent pas aux fêtes diplomatiques. Hier matin, il y avait grand bal à l'ambassade d'Autriche et grande fête dans tous les magasins de Paris. Si vous saviez quelles folies on fait pour briller dans ces réunions sans pareilles; si vous saviez ce qu'il y a là de dentelles, de rubans, de mantelets, d'écharpes, de fleurs, de robes neuves, — il n'y a que des robes neuves! — de chapeaux neufs, — il n'y a que des chapeaux neufs! — vous comprendriez pourquoi un bal du matin à l'ambassade d'Autriche est un événement dans Paris. Pour aller au bal le soir, pour y paraître bien mise, il suffit d*avoir une robe élégante et une guirlande nouvelle; une robe de bal ne peut jamais être qu'une robe de bal, une coiffure en cheveux ne peut jamais être très-compliquée; mais un habit de bal du matin, c'est une parure indéfinie, qui laisse à l'imagination toute sa liberté et qui permet toutes les combinaisons
les plus savantes et les plus heureuses. C'est, par exemple,
une robe du soir faite en robe du matin ; une robe de gros de Naples blanc, montante, ou, pour être mieux compris, c'est un habit de cheval en gros de Naples blanc, corsage juste et manches à coude; — ou bien c'est un peignoir en dentelle doublé de taffetas bleu ou rose, et chiffonné par mille nœuds de rubans. Négligé sans prétention et sans prix, trésor inestimable, avec lequel un riche fermier de la Beauce marierait deux ou trois filles. Ce n'est pas tout : avec cette robe-là, il faut un chapeau , et quel chapeau ! ce qu'il y a de plus coquet , de plus nouveau; on médite huit jours le choix de ce chapeau. Si l'on veut le quitter pour danser, il faut encore être aussi coiffée d'une guirlande de fleurs : ce sont des fleurs naturelles, montées par madame Barjon; avoir le matin des fleurs artificielles, ce serait une faute impardonnable; mais personne n'y a jamais songé. I^a guirlande se pose de manière à être trèsjolie sous le chapeau et très-jolie encore sans le chapeau. Ce sont des combinaisons infernales. Maintenant il ne manque plus rien qu'un mantelet : autre combinaison non moins profonde, la tête la plus forte n'y suffit pas; mais le bon goût finit par simplifier toutes choses, et les femmes distinguées savent éviter avec art le malheur de tomber dans ce que nous appellerons les toilettes incompréhensibles. Nous faisons grand cas du style en fait de parure, et nous ne croyons pas que la fantaisie elle-même puisse se passer d'harmonie.
La fête d'hier a eu lieu dans l'ordre accoutumé. Les jeunes personnes sont arrivées à deux heures, avec leurs mères, et se sont emparées de la salle de bal; les femmes sont arrivées ensuite ; les élégants sont venus beaucoup plus tard ; puis enfin les hommes politiques ont paru après la séance de la Chambre des députés. Comme nouveauté, tout le monde admirait l'arrangement des lustres; il y en a dans la salle de bal environ une cinquantaine, ils étaient tous remplis de fleurs en bouquets, et ces corbeilles aériennes, brillantes de toutes couleurs, produisaient un effet charmant.
Le temps froid qu'il faisait avait enlevé à la fête sa physionomie champêtre : le déjeuner n'était pas servi dans le jardin; on errait peu dans les bosquets, on folâtrait peu dans la prairie. Si quelque imprudente, séduite par la fraîcheur des gazons»
la beauté des arbres, le parfum des fleurs, se hasardait- à franchir la terrasse , on la voyait bien vite revenir tout épouvantée, luttant contre un ouragan terrible et sans égards, retenant son chapeau prêt à s^envoler, apaisant ses plumes révoltées, et délivrant son écharpe et ses dentelles que le vent avait déjà accrochées à quelque buisson. Il y avait là de bien jolies femmes , qui nous ont paru encore plus jolies à la clarté du jour; et nous ne dirons pas de ces beautés si fraîches ce que la spirituelle duchesse de L... disait à propos de ces femmes trompeuses qui paraissent si belles le soir et qui sont si fanées le matin : a On ne les reconnaît pas du tout; elles auraient dû venir avec un bougeoir. »
Que de jolies et fraîches parures nous avons remarquées à cette fête !
Souvenir ineffaçable : une robe de taffetas bleu de ciel garnie de trois volants bordés de petites franges blanches; chapeau de paille de riz orné de roses. Cette robe, portée avec une grâce indicible, a obtenu un succès immense; on en parlait encore hier aux courses de Versailles.
Autre souvenir très - agréable : une robe de taffetas rayé blanc et rose ; capote en paille de riz ornée de boutons de rose.
Souvenir d'admiration : robe de gros de Naples citron; écharpe de dentelle blanche doublée de taffetas bleu; capote pareille à Técharpe. Oh ! que cette robe et cette écharpe étaient bien portées ! Voilà le vrai type de la grande dame ! voilà bien la véritable femme comme il faut ! et la femme comme il faut devient très-rare aujourd'hui ; on ne saura plus bientôt ce que signifiait jadis ce mot-là.
Maintenant la grande mode, c'est d'avoir Tair d'une grisette endimanchée. Nos jeunes élégantes se donnent un mal affreux pour avoir cet air-là, et elles y parviennent : aussi, quand nous avons le bonheur de rencontrer une belle femme, noble dans son maintien, calme dans ses manières, ne recherchant aucun effet mesquin, dédaignant toute exagération provinciale, faisant valoir ses avantages avec art, mais sans affectation, ne visant à aucune espèce de rôle, ne jouant ni les pages ni les grandes coquettes, ne posant pour aucune gravure d'hôtel garni y ni pour la Modestie, ni pour la Rêverie, ni pour la
Sensibilité, ni pour V Abandon, .nous lui savons grè de tant de sacrifices et nous la saluons avec respect, comme un modèle d^indépendance et de courage : car il faut de la force d'Âme pour çser être de bon goût dans un temps où les vulgarités de toutes sortes obtiennent seules du succès.
Malgré le vent glacial qui soufflait, plusieurs femmes étaient en robe de mousseline blanche, et elles ne semblaient point s* apercevoir du froid;, elles se sentaient jolies, et cela leur tenait chaud. M. de Martignac nous disait un jour : a Les femmes coquettes n'ont jamais froid, n II avait raison.
Les nouveautés littéraires sont très -nombreuses, et nous avons là sur notre table de bonnes provisions de lecture. Voici, entre autres, un petit livre charmant, rempli de poésie et de piété, chef-d'œuvre involontaire inspiré par l'amour maternel; s'il est littéraire, c'est malgré lui, cela tient à la brillante éducation de l'auteur. Ces pages n'avaient pas été écrites pour être publiées; elles exhalent un parfum de solitude, elles ont un charme d'intimité que n'ont jamais les œuvres préméditées, destinées à l'éclat du jour. Le Livre de l'enfance chrétienne explique aux enfants leurs devoirs dans le plus touchant langage, de manière à les leur faire comprendre et aimer.
Le chapitre intitulé Du respect dans l'église est un modèle de style et de description. Etre à la fois toujours poétique et toujours à la portée de l'enfance, c'est une grande difficulté vaincue. Le chapitre qui renferme la peinture de l'Envie et de :ses souffrances est aussi fort beau. Celui de l'Orgueil est pro* fond, celui de la Paresse charmant; mais, au reste, tout est bien dans ce petit livre. Quel en est l'auteur? demanderezvous. Nous ne pouvons vous dire son nom, mais nous pouvons vous faire connaître toute son âme en citant ces quelques lignes qui terminent sa préface :
a C'est donc aux mères de famille, et à elles seules, qu'est « dédié cet ouvrage : il est soumis à leur jugement avec une n sorte de confiance; car, en ce qui touche le bien comme le -li bonheur de leurs enfants, les mères se comprennent tou- D jours , et près d'elles les sentiments qui ont dicté ces pages » leur tiendront lieu sans doute du talent qui manquait pour « les écrire. Si Dieu veut bien les rendre utiles, s^'il daigne
LETTRES PARISIEXNES (1840). 513
-n permettre qu'elles portent d'heureux fruits, alors quelquefois rt peut-être lui adressera-t-on un vœu, une prière en faveur D des enfants pour lesquels fut composé ce petit livre. Leur Ti mère ne renonce pas à cet espoir, qui Ta soutenue dans son D travail et qui en est déjà la plus douce récompense. »
Vous comprenez qu'un livre écrit avec cette douceur doit exercer une heureuse influence sur l'imagination des enfants. Ces leçons données avec tant d'amour n'ont rien d'austère ni d'aride : là , point de pédanterie , point de froid courroux ; toute la puissance de ces conseils si profondément maternels est dans ce mot , qui pourrait servir d'épigraphe au livre : tt Obéissez-moi, car je vous aime. «
LETTRE DIX-SEPTIÈME
Les dëfants profitables et les qualités fatales. — Que fcroDS-nous d'Auguste? Physiologie du député flottant. — La délicatesse porte malheur.
28 mai 1840.
Il est une triste vérité que nous sommes forcé de reconnaître et que nous aurons le courage de proclamer : c'est qu'on ne réussit dans le monde que par ses défauts.
Remarquez bien que nous ne disons pas a dans ce monde ^ , mais a dans le monde >? , ce qui est bien diflférent.
Or si nous ne devons réussir que par nos défauts, rien n'est plus cruel, plus maladroit, plus imprudent que de nous engager à nous en corriger; c'est nous ruiner, c'est nous perdre, c'est tarir la source de nos prospérités , en nous ùtant nos armes de combat et notre assurance, en nous arrachant nos illusions inspiratrices et notre espoir.
Vouloir se corriger de ses défauts... mais c'est apprendre à les connaître , et c'est là déjà un très-grand malheur.
Un philosophe a dit : u Connais-toi toi-même, v Oui, si ta veux rester philosophe, vivre en philosophe, c'est-à-dire ne prétendre à rien, n'arriver à rien. Pour vivre ainsi, connais-toi tant que tu voudras ; tu peux , sans risque , te donner ce pauvre plaisir; la science de toi-même, la contemplation de tes mH> sères ne pourront servir qu'à te rendre plus sage, soit...»
3t4 LE VICOMTE DE LAU.XAY.
Mais si tu veux vivre avec tes semblables, si tu veux t*élever au-dessus d*eux, si tu veux faire ton chemin et arriver à la fortune, garde-toi bien de te connaître! ne t*étudie point, ne t'analyse point, ne f interroge point; marche droit, marche vite, sans regarder ni derrière toi ni devant toi! Oh! garde-toi de te connaître! car, du jour où tu apprendrais ce que tu es, tu saurais ce à quoi tu peux prétendre et tu serais pour toujours découragé. Avoir le secret de ses forces, c'est souvent découvrir qu'on n'est bon à rien. Cette découverte serait fâcheuse pour les ambitieux de nos jours. Leur douce confiance, au contraire, fait tout leur pouvoir; ils se croient capables, et on les croit capables; la foi leur tient lieu de droit; ils s'écrient : a Voilà le but ! m Le public niais répète : u Voilà leur but ! » et sans se demander s'il leur est permis d'y atteindre, il les aide à y parvenir, parce que, dans le monde, on est accoutumé à juger les gens, non pas d'après leur valeur, mais d'après leurs prétentions; et l'on aurait souvent bien peu de prétentions si l'on avait appris à se connaître. L'ignorance de soi-même est donc une condition nécessaire pour réussir. Ah! tous ces parvenus que nous voyons aujourd'hui si orgueilleux d'avoir agrippé de hauts emplois qu'ils sont incapables d'exercer, ils ne seraient pas arrivés où ils sont s'ils avaient eu la connaissance d'eux-mêmes; ils seraient devenus humbles, ils auraient compris leur vocation, ils n'auraient jamais osé ambitionner de telles places, et leur modestie les aurait privés d'un bonheur que leur présomption leur a mérité.
Aussi nous ne craignons pas de déclarer que de tous les défauts, le plus profitable, celui qu'on doit cultiver avec le plus de soin, c'est la présomption. Ce défaut-là est à lui seul une fortune. Il vaut mieux, pour un jeune homme qui veut faire son chemin | être présomptueux et n'avoir pas le sou que d'être modeste avec une terre en Normandie. La présomption est un patrimoine.
Après la présomption, le meilleur défaut pour parvenir, c'est une complète ineptie. Grâce à ce défaut-là, on est toujours sûr de se faire dans le monde une bonne petite position. Vous avez deux jeunes cousins : l'un est un garçon plein de courage, d'activité, d'intelligence; vous reconnaissez son mérite en disant :
LETTRES PARISIEWES (1840). 25
«Ah! celui-là ne m'inquiète pas. )> Et, en effet, vous ne prenez nul soin de son destin. Vous ne lui donnez ni aide ni protection : vous le laissez piocher à son aise et se tirer d'affaire comme il peut. Vous êtes tranquille, vous savez qu'il ne viendra jamais rien demander. Mais il a un frère qui est un parfait imbécile; il ne sait pas l'orthographe, il est incapable d'exercer la moindre profession : celui-là vous inquiète, car vous avez mille désagréments à redouter de sa pari. Alors vous rassemblez toute votre famille et vous dites avec anxiété : a Que ferons-nous d'Auguste?» Et vos parents, consternés, sachant ce qu'on peut attendre du jeune sire, se regardent entre eux et répètent : u Que pourrait-on faire d'Auguste? il n'arrivera jamais à rien par lui-môme; il faut le placer dans quelque administration (pauvre administration!), ou lui faire avoir quelque emploi dans le gouvernement...» (pauvre gouvernement!) — Que Dieu vous préserve d'Auguste!
Au premier aspect , cette idée de faire entrer dans les affaires du pays un jeune homme parce qu'il est incapable de faire les siennes peut paraître monstrueuse, folle, impraticable?... Point du tout. Grâce au zèle, disons mieux, grâce au désespoir de tous ses parents, Auguste obtiendra la place qu'on ambitionne pour lui. Son oncle le député fera pour cela vingt démarches; il promettra sa voix et sa contre-voix. Son cousin le directeur général fera pour cela, dans ses bureaux, deux ou trois mutations qui resteront toujours incomprises. Sa tante la baronne fera dix -neuf visites à de petites sottes qu'elle méprise. Sa cousine, la belle indolente, fera cent coquetteries à de vieux bavards qui l'ennuient. Sa bonne mère ira pleurer partout!... Oui, Auguste obtiendra la place; il est vrai qu'il la perdra bientôt, mais ce sera pour en trouver une meilleure, car la première qu'il n'a pas su remplir lui comptera comme un précédent très-favorable. Il perdra aussi la seconde, et la famille coalisée lui en procurera une troisième, puis une quatrième, puis une cinquième tout à fait bonne qu'il gardera, — les bonnes places étant celles où il n'y a rien à faire. Ainsi Auguste, toujours soutenu, toujours relevé par sa famille puissante, arrivera promptement à la fortune, tandis que son pauvre frère restera loin derrière lui ; car un homme intelligent à pied va
moins vite qu'un sot en voiture; car uiï homme indépendant, qui attend tout de ses travaux, n'a pour lui que ses seules forces; un paresseux imbécile a pour lui, au contraire, toutes les forces de toutes les personnes puissantes et en crédit qui sont responsables de lui.
La susceptibilité est encore un trés-bon défaut. On ne traite jamais sans façon une personne susceptible. On lui donne la meilleure part, la meilleure place. Se montrer susceptible, c'est se préparer un horizon charmant de bons procédés, de bons fauteuils, d'ailes de poulet, etc.; c'est enfin obtenir le plus grand bonheur que l'homme ici-bas puisse rêver : c'est... n'être jamais oublié.
L'importunité est encore un excellent défaut d'un revenu trés-agréable. Les importuns sont irrésistibles, même en amour.
Par la même raison, les entêtés ont aussi de très-bonnes chances. On dit d'un homme entêté : a Vous n'en obtiendrez rien, td Et on le laisse tranquille; c'est toujours cela. L'entêtement est un de ces défauts qui inspirent le respect ; ce sont les meilleurs.
La brutalité a du bon : un accès de colère répond à tout. Un orage est un argument comme un autre; un beau courroux sert à cacher un vilain tort. Et puis, avec une menace, on obtient vite une faveur. Dans ce siècle de la peur, les menaces sont les plus puissantes prières ; heureux ceux devant qui l'on tremble! il n'y a plus que ceux-là qui aient des flatteurs.
L'insolence est aussi un estimable défaut, mais il a bien quelques dangers. Heureusement, les hommes privilégiés qui le possèdent sont doués d'un instinct merveilleux; ils gouvernent ce défaut-là avec une adresse incroyable; ils savent reconnaître, à ne s'y jamais tromper, l'heure, le temps et le lieu où il est convenable de s'en servir, et les personnes avec lesquelles il est avantageux de le déployer. Grâce à l'insolence , dans le monde on peut — Allons, pourquoi le dire? vous savez tout cela mieux que nous.
Dans le monde politique, enfin, certains défauts sont des trésors. Etre versatile, n'avoir ni caractère ni principes, c'est se créer un bel avenir de puissance et de crédit. Un homme assez heureux pour faire dire de lui qu'il n'a pas de conscience
est un homme dont la fortune politique est assurée. Le député sans conscience, honoré du nom de député flottant, est le seul être qui puisse se vanter d'avoir trouvé la pierre philosophale. Le député flottant est roi de France; c'est l'arbitre de tous les destins; car chacun attend tout de lui. Que faire d'un député qui a de la conscience, qui a planté franchement son drapeau dans un camp? à quoi est-il boù? quel espoir peut-on fonder sur son concours?... On connaît d'avance ses convictions, et on les respecte, c'est-à-dire qu'on désespère de les détruire , et comme en politique on ne s'occupe que des gens qu'on peut corrompre, personne ne s'occupe de lui.
Le député flottant, au contraire, est l'intérêt de tout le monde; c'est à qui le captivera : on s'empresse de lui plaire, on l'accable de prévenances, il est invité partout. Aujourd'hui il a déjeuné chez un SI21, et il va dîner chez un ministre; demain il déjeunera chez un ministre, et il dînera chez un 221. Le député flottant peut se passer de cuisinier : son couvert est mis à la table de tout le monde ; on lui ofire des loges à tous les spectacles; on le cajole, on le câline, on écoute ce qu'il dit, on lui répond quand il demande, on fait pour lui ce qu'on ne fait pour personne. La veille d'un vote important, on dresse ordinairement deux listes , on en dresse trois quelquefois ; chaque parti compte ceux qui voteront pour lui. 0 merveille 1 le nom du député flottant se trouve en même temps sur les deux listes, et sur les trois quelquefois Les ministériels, en parlant de lui, se disent : a II est des nôtres, un tel a répondu de lui!... D Les hommes de l'opposition s'écrient : a Comment! s'il est des nôtres? certainement; c'est *** qui nous l'amène : il en répond! » Quand il a voté, n'importe avec qui, vous le croyez séduit?... Non vraiment; il a donné un gage et rien de plus — En politique, donner un gage ne signifie pas s'engager, cela veut dire seulement qu'on a fait quelque chose pour vous, et qu'on peut encore, dans l'avenir, vous rendre quelques services. Le député flottant n'est jamais plus libre que le lendemain du jour où il a fait ses preuves en votre faveur. Avec lui, les frais de séduction sont toujours à recommencer; ce qu'il vous a donné, il peut encore le promettre à un autre. Vous êtes sans cesse à la merci de ses caprices : c'est une coquette
irritante dont rinconstahte hnmeur vous inquiète à tout moment; c'est une Célimène politique toujours compromise, mais jamais perdue.
Nous avons commencé par déclarer que Ton ne réussit dans le monde que par ses défauts ; nous devons finir par prouver que Ton ne se perd, dans ce même monde, que par ses qualités.
S*il est des défauts profitables et lucratifs, il est, hélas! des qualités nuisibles , des qualités fatales. Ce sont les plus belles, malheureusement.
La dignité — vous fait cent ennemis acharnés. Dans le monde, il vaut mieux être familier, sans façon et méchant, que d'être digne, réservé et généreux.
La bonté — ne nuit pas précisément, mais elle déconsidère.
La franchise — vous fait passer pour un fou , et l'indépendance pour un original.
L'impartialité — vous isole; soyez impartial, et vous serez bientôt suspect.
Le courage — dans le monde est une vertu mortelle. Un homme qui a montré du courage est un homme perdu : c'est un paria que chacun fuit, dans la crainte de se laisser entraîner; il vaut mieux dans le monde passer pour avoir la lèpre que pour avoir un grand courage. L'homme courageux ne trouve jamais personne qui l'aime ni qui le défende ; il trouve seulement quelques femmes qui l'applaudissent et qui l'aiment.
Mais , de toutes les qualités , la plus fatale , celle pour laquelle il n'est point de merci, celle qui sait jeter dans une belle existence le plus de tourments , le plus de dégoûts ; celle qui n'est jamais pardonnée , jamais comprise , c'est la plus noble de toutes, c'est la délicatesse! C'est une qualité pernicieuse, non-seulement parce qu'elle humilie tous ceux qui ne la possèdent pas , mais encore parce que , étant toujours entourée de mystère, elle prête naturellement à la calomnie. Rien n'attire plus vite les plus affreux soupçons qu'une belle action inexpliquée; rien ne ressemble plus à l'excès du mal que l'excès du bien. Nous avons l'honneur d'avoir des amis doués d'une exquise délicatesse de caractère , aimant le bien d'une façon romanesque, généreux jusqu'à l'héroïsme, cléments jusqu'à l'imprudence, désintéressés jusqu'à la pruderie.
Eh bien, ces amis-là font le désespoir de notre vie. Nous passons nos jours à les défendre. A cause de leurs fautes? — Oh ! non pas, mais bien au contraire à cause de leurs plus belles actions , de leurs plus purs sentiments ; actions si nobles , qu*elles dépassent tous les rêves; sentiments si saintement voilés, qu'ils échappent à tous les regards. Il est triste, n'est-ce pas, d'avoir à justifier ce qu'on admire? Mais aussi, qu'elle est profonde notre joie, qu'il est vif notre orgueil, lorsque, après un plaidoyer chaleureux rendu éloquent par la puissance d'une si merveilleuse vérité, nous parvenons à arracher aux accusateurs convertis ce cri d'une admiration étonnée : u Quoi ! cela s'est passé ainsi? Je n'en savais rien, mais c'est superbe!» Alors nous répétons avec le poète :
G* est que de tels efforts si grandement sublimes , Si monstrueux en bien , ressemblent à des crjmes ! Le monde est eiïrayé des trop beaux sentiments. Il voit dans leur excès d*aflreux égarements , Il ne peut les comprendre : il juge de sa place.
Et il ne faut pas vraiment lui en vouloir, à ce pauvre monde, s^il ne devine pas ces choses-là ; d'abord, on l'a fort peu accoutumé à les soupçonner, à les reconnaître ; et puis, on n'a qu'une pensée, c'est de les lui dérober. Les gens doués de cette fâcheuse qualité dont nous parlons sont remplis d'une si noble dissimulation! Comment pourrait-on jamais les comprendre et les forcer à s'expliquer? Ils mettent toute leur délicatesse à cacher leur délicatesse.
On pourrait conclure de ces deux principes : a Les défauts servent et les qualités nuisent, » qu'il est affreux de vivre dans le monde, et que rien n'est plus désolant à observer qu'une société où le mal a tant de succès, où le bien a tant de revers. On se tromperait. Cette étude est, au contraire, une source de consolations très-douces. Pour un homme de cœur, il est beau de dire : a Ce qui est mal réussit... et je ne veux pas réussir. Je n'ai, pour arriver au but, qu'une petite mauvaise action à faire, pas très-mauvaise encore... eh bien, je ne la ferai pas! Il ne s'agit que d'être un peu lâche un seul instant pour être très-heureux toujours... eh bien, je ne veux pas être lâche! H s*agit de mentir une fois pour obtenir ce que je rêve... eh bien,
je ne veux pas mentir! v — Se priver d'un brillant destin pour rester conséquent avec ses principes, se sacriBer à une idée qui ne doit vous rapporter que des ennuis , savoir qu'on sera mal jugé et braver ce cruel jugement des hommes, oui, cela est beau; c'est tout simplement prouver Dieu.
LETTRE DIX-HUITIÈME
Un bal masqué. — L'Incendio di Babilonia,
6 juin 1840.
L'événement de la semaine, événement grave, déplorable, tragique, c'est l'orage qui est venu bouleverser tant de projets et changer en regrets tant de plaisirs mardi dernier, jour fatal où devait avoir lieu à Tivoli la belle fête donnée au profit des pensionnaires de l'ancienne liste civile. Que de préparatifs inutiles (puisqu'il a fallu tout recommencer le lendemain) ! que de soins perdus ! quel ravage ! quelle désolation ! Le ciel était si pur la veille, que l'on avait agi avec confiance : a Nous aurons bien du monde ! » disait-on , et l'on avait apporté des provisions efirayantes, de quoi nourrir une armée d'ogres, une population de dandys. Le fameux repas des noces de Gamacbe était un goûter de pensionnaires en comparaison des repas homériques préparés pour cette fête. Un simple détail en peut donner l'idée : vingt hommes étaient employés au seul éplurchement des fraises, et quelqu'un s'est permis en les contemplant cette réflexion oflcnsante , mais qui ne manque pas de justesse : a Oh! que ça a l'air bête, un homme qui épluche des fraises! » mais aussi que ça a l'air triste, un homme qui est forcé de manger lui-même les fraises qu'il avait épluchées pour les vendre!... Toute cette journée du mardi s'est passée en gémissements. Messieurs les commissaires contemplaient avec douleur, sous les tentes inondées, les rideaux trempés dont la pourpre s'efiaçait sous la pluie comme les couleurs d'un beau teint s'efiacent sous les larmes ; ils regardaient avec désespoir leurs riches corbeilles de fleurs, toutes jaunies par le sable; ils écoutaient avec effroi le cliquetis menaçant des verres de couleur suspendus en guirlandes, qu'un vent terrible agitait dans
LETTRES PARISIENNES (1840). 3f
les arbres et qu'on avait à peine le temps de ravir h sa fureur. Mesdames les patronnesses s'affligeaient bien plus encore, de leur côté, car elles pensaient aux malheureux que cette fête devait soulager, et elles voyaient dans ce désastre ce qui est plus triste qu'un plaisir perdu , un bienfait manqué.
Les gémissements étaient entremêlés de délibérations et de réclamations; les musiciens, que Ton renvoyait, exigeaient le prix de leur soirée. Après une heure de discussion, un homme d'esprit trouva un moyen de mettre tout le monde d'accord. « Ces messieurs ont raison, dit-il; nous les avons retenus pour toute la soirée, nous ne devons rien changer à nos engagements; mais comme ils doivent aussi tenir les leurs , ils vont jouer dans le jardin toute la soirée, ainsi que cela a été convenu. » Or, dans le jardin, l'eau tombait par torrents, l'herbe était trempée, l'ouragan renversait les arbres... il n'y avait pas moyen d'être longtemps artiste dans ce charmant séjour.
Les musiciens comprirent qu'un engagement qu'ils ne pouvaient remplir eux-mêmes était naturellement rompu, et ils se résignèrent à recevoir le tiers du prix qu'ils demandaient. La fête, remise au lendemain, a eu lieu; mais ce n'était plus la même fête. Le lendemain de ce cruel orage, il faisait froid; les mères prudentes avaient gardé chez elles leurs enfants. A peine voyait-on quelques jolies petites filles errer sur le gazon. Le bal d'enfants, qui devait être si charmant, dont les préparatifs avaient été ordonnés avec tant d'intelligence , n'a pu avoir lieu. Le petit ballet qui devait ouvrir le bal d'enfants n'a pas eu lieu non plus ; mais cela tient à un scrupule de convenance d'une indéfinissable délicatesse qui mérite d'être appréciée par tout le monde. Une troupe d'enfants costumés, faisant partie du corps des ballets de l'Opéra (cela s'appelle des rats) , devait danser un pas et commencer le bal d'une façon brillante ; comme les quadrilles allaient se former, une autre troupe d'enfants costumés se présente.... D'où viennent ces enfants? Ce ne sont pas des rats de l'Opéra... non.... Ce sont des acteurs de M. Comte. — a Nous ne dansons plus! disent aussitôt les mères indignées en emmenant leurs rats; nos enfants ne sont pas faits pour figurer à côté de ceux de M. Comte! n — Ce juste sentiment d'orgueil a privé le public
d*un plaisir qu'il attendait ; mais chacun a compris qu'on ne pouvait pas se commettre avec les petits acteurs d*un petit théâtre, lorsqu'on avait l'honneur d'être rat de l'Académie royale de musique.
La comédie des singes a eu beaucoup de succès; l'homme à la poupée avait de grands admirateurs. La sibylle a été souvent consultée; le chemin de fer sur lequel on est poursuivi par un homme à cheval (ce qui nous a paru étrange) avait aussi des amateurs. On admirait ces troubadours errant dans la prairie : il y en avait de toutes les couleurs , l'un était vertémeraude liséré de rouge, l'autre était violet liséré de jaune; il y en avait un, abricot doré, qui avait l'air de descendre d'une pendule. Un estimateur disait : a II y a bien là pour cent écns de troubadours, au moins. « On admirait ces grands palmiers à lanternes qui éclairaient tout un côté du jardin ; on admirait surtout la belle salle de bal, si élégante, si riche, décorée avec tant de goût; et, tout en admirant, on s'écriait : « Quel dommage qu'il fasse si froid, et qu'il y ait si peu de monde ! » Et pourtant il y avait là tout Paris, le Paris élégant qui donne la mode , celui que tous les autres Paris cherchent à imiter, le monde exceptionnel , le monde choisi , le grand monde en6n. Mais ce grand monde est malheureusement le moins nombreux, et dans une fête champêtre la qualité ne tient pas lieu de la quantité. Bref, cela n'était que charmant; mais si le temps l'avait permis, cela aurait été magnifique.
Nous avons entendu cette semaine un opéra délicieux , enchanteur, poëme adorable , brillant d'esprit et de gaieté, musique admirable , spirituelle comme le poëme ; tout le monde était ravi , on applaudissait avec transport, on riait avec délices ; tous les morceaux étaient jolis : ceux-ci, d'une grande et belle facture, avaient de ces chants larges et mélodieux que Rossini n'eût point désavoués; ceux-là avaient la douce tristesse des plaintes amoureuses de Bellini; d'autres étaient terribles» d'autres étaient moqueurs; tous les styles italiens étaient rappelés avec un rare bonheur, car toutes ces imitations étaient des créations : c'est le contraire de ce que font nos auteurs modernes, dont les créations ne sont que des imitations. Le succès fut si grand , que l'on demanda une seconde représen-
tation de Touvrage; mais les auteurs, violettes impitoyables, prétendirent que ce n*était qu'un essai, qu'une plaisanterie sans importance, qu'ils ne comptaient pas donner à cette plaisanterie la moindre publicité, et ajoutèrent toutes sortes de phrases modestes qui n'avaient pas le sens commun. A quoi nous avons répondu : a Faites-nous entendre une seconde fois, à nous et à nos amis, votre opéra, et nous garderons le silence. Vous ne voulez pas? eh bien, nous allons en faire l'analyse comme s'il avait été représenté sur un théâtre royal. Nous avons encore la délicatesse de taire vos noms aujourd'hui. Mais si dans trois jours vous persistez à refuser, nous serons sans pitié à notre tour, nous proclamerons votre nom, votre profession et votre demeure, qui n'est pas très-difficile à connaître et que vous cachez vainement. Nous nommerons vos chanteurs, ces hommes de finance qui tremblent que leur clientèle ne sache à quel point ils sont bons musiciens , ces administrateurs qui frémissent en songeant que leur chef de bureau peut découvrir qu'ils ont une admirable voix ; ces jeunes filles qui craignent d'être compromises si le monde apprend qu'elles chantent comme les anges du ciel; ces magistrats prudents qui craignent de perdre leur réputation de gravité s'il est prouvé (rop évidemment qu'ils chantent comme des rossignols : tous ces êtres timides qui cachent leur talent comme un crime ou un bienfait, nous les trahirons; qu'ils y pensent.... Nous attendons votre réponse, d
Cet opéra-buifa a pour titre VIncendio di Babilonia; ce qui a donné l'idée de ce titre , c'est qu'il n'y a dans cet opéra ni incendie, ni Babylone; les auteurs de libretti, dans le choix de leurs titres, n'ont pas toujours d'aussi bonnes raisons. Le sujet en est très-simple, c'est celui de tous les opéras italiens. Une jeune princesse aime un jeune homme qu'elle n'épouse pas, elle épouse un cruel tyran qu'elle n'aime pas. Les noms des personnages expliquent seuls le drame : Ferocino, tyran de Syracuse (en efiet, il n'y a guère de plaisir à être tyran que de Syracuse) ; Orlando, chevalier de Malte (de quoi serait-on chevalier, si ce n'était de Malte?) ; Clorinda, princesse étran^ gère (c'est vague, mais c'est plus mystérieux). — Ferocino se
promène dans une forêt en attendant Clorinda, qu'il doit T. it. 3
épouser! Il entend chanter un gondolier.... Un gondolier dans une forêt!... à Babylone!... N'importe, les libretti nous ont accoutumés à des choses plus étranges que celle-là. Arrive un pèlerin qui n'est autre qu'un rival déguisé. Un duo s'engage entre le tyran et le pèlerin ; rien ne peut vous donner une idée du comique, de l'esprit et de V italien de ce duo; il est impossible de faire une parodie plus charmante et d'nne malice plus délicate. Le tyran ne dit , pendant un quart d'heure, que ce seul mot : Parlate! sur tous les tons et pendant les modulations les plus heureuses et les plus variées. Le pèlerin veut toujours répondre , mais le tyran lui coupe sans cesse la parole en lui criant son étemel Parlate! Parla... a... a... te! par... la... te!... parla... te! — Enfin le pèlerin parvient à dire qu'il est un pèlerin ; mais lui aussi ne dit pas autre chose ; et le tyran , fatigué de cette monotone reprise , lui dit en italien : Voi rahachàte, amicoJ Sur ce, Clorinda arrive; elle reconnaît Orlando : son émotion la trahit ; elle chante un air réellement et sérieusement très-beau, dont les paroles , bizarrement italiennes, sont fort plaisante. Les deux rivaux s'insultent comme dans tout véritable opéra italien ; ils sortent pour aller se battre, et la princesse devient folle , comme c'est aussi l'usage dans tout véritable opéra italien. Au second acte, Clorinda vient chanter un grand air avec accompagnement de chœurs. Le libretto s'exprime ainsi : a Elle est pâle et défrisée d'un seul coté, ce qui semble indiquer qu'elle recouvrera la raison, n Cette scène de folie est admirable : la musique ferait pleurer, si les paroles ne faisaient pas tant rire; on est ému, transporté , tant il y a de désespoir et de passion dans ce chant lamentable. Mais la princesse, au fort de sa douleur, s'écrie : Sono toiUa defrisata!,.. Alors on ne peut plus garder son sérieux et Ton applaudit l'esprit au moment où l'on admirait le plus l'inspiration. Si nous ne devons plus entendre Tlncenrdio di Babilonia, nous proclamerons samedi prochain que le poème est de M. **** et la musique de M. ***, Un ouvrage aussi rempli de talent et d'originalité ne saurait plus longtemps rester ignoré.
LETTRE DIX-NEUVIÈME
Des défauts caractéristiqaes , c'est-à-dire des qualités professionnelles. — Les notaires fringants, les juges à bonnes fortunes, les médecins gracieux , les comédiens agricnltcurs , les coiflTeors aostèrcs et les baïonnettes
intelltraitet.
12 jain 1840.
Koos avons parlé , Tautre jour, des débuts profitables et des qualités nuisibles. Nous traiterons cette fois un sujet encore plus délicat : nous parlerons des défauts-qualités, ou, si vous raimezmieax, des qualités-défauts, c'est-à-dire... nous aurons de la peine à nous faire comprendre... c'est-à-dire de ces exagérations , singularités , manies , reprochées à certains états , que le monde appelle injustement défauts caractéristiques , mais que nous appellerons, nous, qualités professionnelles.
Le monde n'est aujourd'hui si décoloré , la confusion daits la société n'est si grande, que parce que les qualités inhérentes n'existent plus; les professions ne sont aujourd'hui si déconsidérées, que parce que chacune d'elles a perdu le défaut original qui faisait toute sa valeur et qui souvent lui servait de garantie.
On a beaucoup ri , par exemple, de la gravité des notaires. On s'est cruellement amusé de leur pesanteur. On disait : a Triste comme un notaire, noir comme un notaire, » et mille autres folies de ce genre. Qu'est-il arrivé? Les notaires se sont fâchés de ces absurdes railleries, et il y avait de quoi se fâcher. On leur reprochait lears qualités comme des défauts ; cela ne se pardonne pas. On ne voj'ait dans leur prudence intelligente qu'une incapacité timide , et dans la rigide modestie de leur existence qu'un puritanisme ridicule. On les appdiait lourds parce qu'ils étaient consciencieux, et tristes parce qu'ils étaient raisonnables. Ils ont voulu se corriger : ils se sont faits hommes du monde ; ils sont devenus légers et fringants ; ils ont laissé pénétrer les mceurs de Ih/ashion dans leur poudreuse et vénérable étude. Alors nous avons vu s'accomplir ce fait étrange, inouï , cette révolution , la plus étonnante de toutes nos révolutions, l'émancipation du notaire!... Et, maintenant, les notaires corrigés ne se distinguent plus des autres mortels par le
calme de leurs nijanières, par la simplicité de leurs mœurs : ils étalent à Paris un luxe asiatique, ils se logent comme des princes et se permettent tous les plaisirs élégants. Ah l vraiment , les notaires ne sont plus tristes aujourd'hui ; il y en a même qui s'égayent jusqu'à faire faillite... amusement nouveau , étourderie charmante que leurs graves et pesants confrères ne se seraient jamais permise autrefois.
Que nos pères avaient raison et qu'il y avait de sagesse dans leurs préjugés ! Savez-vous pourquoi ils voulaient q^e les notaires fussent graves dans leur maintien et modestes dans leurs habitudes? pourquoi on leur imposait ces privations du * luxe? pourquoi le sybaritisme de la vie mondaine leur était interdit? C'est d'abord parce que ces dehors respectables inspiraient la confiance ; mais c'est surtout parce que la nécessité de cette existence régulière éloignait de cette profession tous ceux qui l'auraient déconsidérée , tous les étourneaux , tous les vaniteux, tous les intrigants , tous les paresseux , tous ceux enfin qui vivent de fantaisies et de plaisirs, et pour qui ces privations étaient des exigences impossibles. Dans ce tempslà, chaque profession était un habit dans lequel on ne pouvait entrer que si l'on avait la taille, la tournure, l'esprit et le caractère de cet habit ; aujourd'hui , les professions sont des paletots qui ne sont faits pour personne et qui vont mal à tout le monde.
Les juges étaient graves aussi , et certes ils en avaient le droit : n'importe, on leur a reproché cette gravité; on leur a fait un ridicule de leurs manières compassées, et les juges, fatigués de ces inconvenants mais flatteurs reproches, ont voulu aussi se corriger. Les uns s.e sont faits brillants et face-' tieux , les autres coquets et gracieux ; il y en a qui se sont améliorés au point de devenir des hommes à bonnes fortunes. Autrefois, on séduisait ou du moins ou essayait de séduire ses juges; aujourd'hui, ce sont les juges qui séduisent.
Et ces pauvres médecins ! que n'a-t-on pas dit de leur air doctoral et de leurs manières empesées? Molière ne s'amusait que de leur ignorance; mais le monde, qui cependant croyait en eux, se moquait de leur gravité. On les accusait de faire étalage de leur savoir, de n'employer que des mots baroques , et
LETTRES PARISIENXES (1840). 37
de nous envoyer dans Tautre monde avec des adieux inintelligibles Comme on a ri de leur lourde perruque et de leur
canne à pomme d'or ! Que de fois on a dit : a Le pédant docteur! Tennuyeux docteur! le lourd disciple d'Hippocrate! » Ces épigrammes n'auraient plus de sens aujourd'hui , que nos plus amusants causeurs sont nos médecins. Comment ne pas se divertir de leurs piquantes anecdotes contées avec tant d'esprit; mais aussi comment prendre au sérieux les ordonnances d'un médecin si amusant! On oublie de lui expliquer ses souffrances en l'écoutant. On n'ose pas l'interrompre dans ses récits, même par un cri de douleur : il ne vous guérit pas de vos maux, mais il vous en distrait, c'est toujours cela; et puis, il vous raconte niie opération si habile, il vous dépeint un phénomène médical si extraordinaire, que votre insignifiante névralgie , votre vulgaire gastrite vous paraissent bien peu de chose auprès de tels accidents. Vous oubliez presque d'en parler, ou du moins vous omettez vingt détails qui pourraient éclairer le médecin sur votre mal et l'aidera vous en soulager, tant vous avez peur de perdre un mot de sa conversation. Oh I les médecins ne sont plus d'ennuyeux docteurs aujourd'hui; ils sont au contraire très-aimables, hélas! trop aimables; et en cela ils sont plus cruels que leurs prédécesseurs, car s'ils vous laissent mourir comme eux, ils vous font bien amèrement regretter une existence que leur intéressant entretien vous rendait si agréable.
On a reproché aux militaires leur obéissance passive; on s'est moqué des exigences de la consigne, des rigueurs de la discipline, de l'abnégation stupide du soldat : on n'a pas senti ce qu'il y avait de sagesse dans cette institution admirable de l'armée, et ce qu'il y avait d'égalité et de justice dans la hiérarchie militaire qui fait que , depuis le caporal jusqu'au lieutenant général, chacun peut se dire : a Obéissons aujourd'hui avec conscience, comme je voudrai qu'on m'obéisse demain, d On a répété aux militaires qu'ils étaient des machines qu'on faisait mouvoir pour le bon plaisir de quelques-uns. On leur a crié : a Vous êtes des enfants sans caractère , sans volonté ; vous ne pensez point, vous n'agissez point par vous-mêmes; vous êtes des sots qui n'avez pas deux idées dans la tête ! « Et
là-dessus, les militaires se sont mis à conspirer; ils ont changé de drapeau pour prouver qu'ils avaient an moins deux idées ; il y en a même qui sont allés jusqu'à trahir leur pays, sous prétexte qu'ils étaient des baiannettes intelligentes.
On a beaucoup ri aussi de la pauvreté des poètes , et les poètes se sont lassés de la misère, bien qu'elle fût très-poétique. Alors ils se sont mis à travailler pour de l'argent, c'està-dire qu'ils se sont réduits à n'écrire que de la prose, en donnant pour excuse cette affreuse parole : « Que voulez-vous , les vers ne se vendent pas ! n Et vous avez eu des romans au lieu d'avoir des poèmes ; mais eux ils se sont pavanés dans des salons au lieu de se renfermer dans des greniers , et ils ont dormi sur des divans au lieu de rêver sur des grabats.
On a reproché aux comédiens de parler et de marcher d'une façon particulière, c'est-à-dire de ne point bredouiller en parlant et de se tenir droits en marchant , d'avoir l'air d'acteurs enfin. Là-dessus, les comédiens se sont occupés de politique et d'agriculture ; les plus ingénieux ont même affecté de ne pas étudier leurs rôles , pour n'avoir pas l'air d'acteurs hors de la scène.
Nous pourrions passer en revue encore bien d'autres professions gâtées et presque perdues par tant d'injustes reproches; mais ce sujet est vaste, et il nous entraînerait trop loin. Nous ferons seulement cette remarque , parce qu'elle nous parait assez plaisante : l'émancipation du médecin coïncide avec l'anéantissement du perruquier!... Chose étrange... Suivez bien cette inconcevable transformation. Le médecin passe homme du monde... le perruquier passe coiffeur. — Le médecin s' égayé... le perruquier-coiffeur s'attriste. — Le médecin cause, babille... le perruquier-coiffeur devient muet. Le médecin est au courant de tout, il vous rapporte vingt nouvelles ; le perruquier-coiffeur ne sait plus rien , car il ne veut plus rien savoir. Lui aussi , on l'a accablé de reproches. On a fait des vaudevilles contre sa gaieté , on l'a accusé d'être spirituel entre tous les hommes , on Ta traité de bavard amusant ; il a bien été contraint, lut aussi, de se corriger. Se permettre d'avoir de la gaieté dans une si grave profession , fi donc ! Il a senti tout ce qu'il y avait d'inconvenant dans cette causerie
intempestive, il a pris son état au sérieux. Le peigne est une arme avec laquelle on ne badine pas t Le coiffeur est le seul homme grave de notre époque ; les hommes d^Etat sont légers, les hommes de loi sont folâtres, les hommes d'affaires sont imprudents, les hommes de lettres sont distraits; mais les coiffeurs! ils sont réservés, dignes, imposants et solennels. Us ont des manières de secrétaire d'ambassade (ceci ne veut pas dire que les secrétaires d'ambassade aient des manières de coiffeur), ils marchent sur la pointe du pied, ils ne parlent que par monosyllabes , de peur de passer encore pour bavards ; dans l'appartement d'une femme qui se fait coiffer règne un silence de mort, car elle n'ose pas dire k son coiffeur : a Ceci n*est plus à la mode, cela serait mieux, d Ce digne personnage la rend timide ; on est malgré soi toujours en déférence avec un monsieur qui a de si bonnes façons, on n'est pas du tout à son aise avec lui, et l'on s'étonne d'avoir abusé de sa complaisance au point de lui demander de vouloir bien tresser une natte et passer au fer des papillotes , soins vulgaires indignes de lui. On regrette alors les naifs coiffeurs d'autrefois, ces bons enfants que Ton traitait sans conséquence , que l'on faisait attendre sans remords. Et comme on n'est pas tous les jours d'humeur à se gêner, même pour être bien coiffée, on porte force turbans et force bonnets, afin de recevoir le moins souvent possible ce personnage important qu'il faut traiter avec tant de cérémonie.
Ainsi, de nos jours chacun rougit de son métier, et tout en l'exerçant chacun n'a qu'une pensée, c'est de ne point paraître
l'exercer Mais on fait mal ce qu'on n'est point glorieux de
faire. Comment exceller dans un art qu'on renie? comment acquérir un talent dont on n'a point l'amour et l'orgueil? Si le génie est l'idée fixe , le talent est le travail passionné. 11 n'y a pas de supériorité sans monomanie et point de monomanie sans une apparente exagération. Un peintre qui ne serait peintre que dans son atelier serait un peintre fort médiocre. Pour exceller dans un art, il faut en être possédé; pour exercer une profession avec éclat, il faut l'honorer, la chérir et se donner à elle tout entier. Si quelques défauts , voire même quelques ridicules, sont attachés à cette profession, il faut les avoir
franchement, courageusement; il faut les accepter comme une conséquence des qualités qu'elle exige. Il faut qu'un acteur soit un acteur ; il faut qu'il marche avec bonne grâce , c'est-àdire autrement que vous, et qu'il s'habitue à prononcer les mots d'une façon trés-distincte ; car, s'il parlait comme tout le monde, on ne l'entendrait pas au théâtre. Il faut qu'un notaire ait l'air d'un notaire, que ses manières calmes et simples inspirent la conGance. On ne va point conter ses secrets et dicter son testament à un dandy, n'est-ce pas? Il faut, au contraire, qu'un banquier soit fastueux ; les splendeurs du luxe, les séductions de la vanité, conviennent à sa profession périlleuse et brillante ; cela peut servir ses intérêts et doubler ses relations; sa clientèle ignorante et mondaine demande à être éblouie; le crédit est un prestige, et il n'y a que le luxe qui puisse , aux yeux de certains niais , maintenir ce prestige continuellement. Il faut qu'un avocat soit un avocat, malgré tout ce qu'on en peut dire; c'est la versatilité de son esprit qui fait la facilité de sa parole , c'est précisément parce qu'il n'a de conviction arrêtée sur rien qu'il est toujours si admirablement prêt à parler sur tout. Nous le répétons , il faut être franchement ce qu'on est et ne jamais rougir de se ressembler à soimême; il faut porter hardiment le cachet de sa profession et ne pas craindre d'en avoir les défauts, car ces défauts apparents sont de réelles qualités.
LETTRE VINGTIEME
Les épreuves de Tété. — L'arrivée au château. — Le voyage. — La comédie de société. — La lecture à haute voix. — La partie de chasse. — La contredanse.
25 juin 1840.
Voici venir la saison des épreuves. Garde à vous! L'hiver, on peut cacher les imperfections de sa beauté, les défauts de son caractère , les misères de son esprit ; le jour est sombre et l'on ne vit que le soir; on se voit souvent, mais avec un masque, et bien décidé à se plaire, c'est-à-dire à se tromper mutuellement; on parle beaucoup, mais très-vite, quand on a mille choses à se raconter, quand les événements qui se renouvellent sans cesse vous apportent des conversations toutes faites,
et puis aussi quand personne n'écoute, ce qui aide beaucoup à la conversation. L*hiver, il est facile d'être aimable; ce qui est difficile, c'est de ne Tétre pas. II y a cependant des gens qui parviennent à vaincre cette diflîculté. Mais dans la belle saison^ mais Tété... qu'il est rare d'être réellement beau, réellement bon, réellement spirituel! L'été est impitoyable, il nous fait subir d'horribles épreuves.
Première épreuve : l'arrivée au château. — Etre pendant toute une matinée le monsieur qu'on attend au château.... Se sentir l'objet des questions de toutes les personnes qui ne vous connaissent point, a Quel est le monsieur que vous attendez demain, ma nièce? Est-ce un jeune homme? — Oui, c'est H. ***. — Ah!... est-il parent du général de ce nom? — C'est son fils. — Sans doute, il est tout dévoué à ces gens^i? — Il espère être bientôt nommé secrétaire d'ambassade. — Fort bien, est-ce qu'il faudra nous gêner devant lui? — Non, ma tante , vous pouvez dire du mal de qui vous voudrez sans qu'il vous contredise; c'est un mécontent. — A-t-il de l'esprit? — Dans le monde on lui en trouve beaucoup. — Comment est-il? — Ni beau ni laid; mais il a l'air très-distingué. — Je vois ce que c'est , dit la tante en elle-même , c'est un petit sot que ma
nièce trouve charmant n Sur ce, le monsieur qu'on attend
arrive; il tombe dans une réunion imposante s'il en fut jamais: sept femmes qui font de la tapisserie, un ami de la famille qui fait l'aimable. A peine l'arrivée du nouvel hôte est-elle pressentie, que tous les rôles se dessinent par une affectation particulière. Les jeunes personnes s'empressent de s'enfuir, affectant d'être effarouchées. L'ami de la famille , qui prévoit que son règne est fini et qu'on va s'occuper d'un autre, prend avec un dépit mal dissimulé sa casquette pour aller se promener dans le parc, affectant une discrétion malveillante. La jeune femme à la mode, qui est depuis quelques jours au château, plie lentement son ouvrage en examinant le nouveau venu et en se demandant s'il mérite qu'elle mette pour lui sa robe neuve; au premier coup d'œil, elle a reconnu qu'il était luimême un homme à la mode, elle a deviné aussi qu'il était en coquetterie avec la maîtresse de la maison ; alors son parti est pris, elle se pose à elle-même celte proposition : u Plaire à ce
monsieur qui vient ici pour madamie de S..., mais Cure bien sentir à madame de S... qn*on ne vent pas lui enlever son monsieur, n Pour cela, elle reste dans le salon assez de temp» pour être vue et pas assez pour qu'on puisse s'occuper d'elle; elle affecte la plus complète indifférence. La tante affecte la plus grande politesse et la plus hostile curiosité ; son regard et ses besicles semblent dire : a Voyons donc un peu ce Lovelace
dont ma nièce a la tête tournée v La maîtresse de la maison,
de son côté, affecte la plus impassible froideur, s' efforçant de cacher toute sa joie d'avoir pu attirer à trente lieues de Paris l'homme le plus séduisant de sa coterie. Infortuné jeune homme, que votre rôle est difficile à jouer ! Vous voilà pendant huit jours le héros de la campagne. Voilà six personnes désœuvrées dont vous allez être l'unique préoccupation. Elles n'ont rien autre chose à faire qu'à vous observer, vous critiquer, vous juger. Si vous avez un défaut de prononciation, les deux jeunes filles qui se sont enfuies à votre approche , et qui semblent ne jamais vous écouter, l'ont déjà bien vite remarqué. L*aînéc vous contrefait à merveille ; elle fait mourir de rire toutes ces dames quand elle s'amuse à parler comme vous. Si pour être plus agréable, vous marchez comme nos élégants, en vous donnant des airs gracieux et en prenant de vagues allures de cachuchaj la plus jeune des deux sœurs a tout de suite découvert et signalé ce ridicule ; elle marche en vous imitant derrière vous, et tout le monde rit. Mais comme vous venez de dire un mot que vous croyez fort plaisant, vous pensez qoe c'est votre esprit qui amuse; hélas! ce n'est que votre sottise. La vieille tante vous observe avec pitié. Elle parie de vos prétentions, de vos manies, pour rappeler les usages agréables et les plaisirs délicats de son temps ; elle fait valoir son passé à vos dépens ; chacun de ses regrets est pour vous une injure. tt Ah ! dit-elle, l'esprit d^ conversation est tout à fait perdn en France ! " ce qui signifie : Votre conversation est insipide. Elle continue : a II y avait autrefois des conteurs charmants qui faisaient les délices des châteaux! ^ cela signifie : Vos fai»toires, qui n'en finissent pas, sont absurdes. Elle ajoute : «l De mon temps, les jeunes gens étaient très-romanesques! n cela signifie : Vous êtes un égoïste qui n'aimez rien. Et il vous faut
supporter toutes ces épigrammes et y répondre gracieusement comme si vous ne les aviez pas comprises, a L* esprit de conversation, direi-vous^ a du nécessairement mourir le jour où Tart de la parole est devenu un moyen de fortune ; on cause mal quand on s'écoute parler; vous regrettez, madame, les amiables conteurs d'autrefois ; moi , je vais plus loin , je regrette les troubadours : la guitare et la harpe devaient prêter tant de charmes à leurs récits! Quant à nos sentiments, madame, s'ils sont peu romanesques, ils sont du moins très-profonds ; nous soupirons moins , nous languissons moins , peutêtre , que ne faisaient les jeunes gens de votre temps ; nous n'avons point de passions folles, mais nous sommes capables de dévouement sérieux, v Ces réponses sufBsent pour vous aliéner sans retour la vieille tante; les gens malveillants ne Toos pardonnent jamais de n'être point déconcerté par leurs épigrammes. Ce n'est pas tout : l'ami de la maison vous tend des pîéges du matin au soir ; il vous entraîne dans des prés marécageux, il vous fait passer dans des allées abandonnées, il vous envoie dans la figure toutes les branches qu'il a l'air dTécarter pour votre passage. H raconte à déjeuner que vous vous levez tard et qu'il vous a entendu ronfler toute la nuit ; il rapporte sur votre compte toutes sortes de choses insignifiantes, mais destinées à vous nuire. La jeune femme à la mode , qui se pare pour vous de ses plus beaux atours et qui vous lance les regards les plus coquets, fait semblant de n'oser vous parler dans la crainte d'alarmer son amie. Ménagements cruels , ofiensants pour tous ; chacun est gêné , contraint , et la maitresse de la maison elle-même, découragée, refroidie par tant d'obstacles sans poésie , ne trouve plus pour vous cet intérêt de coquetterie qui lui avait fait désirer si vivement votre présence. Vous avez perdu auprès d'elle presque tous vos avantages ; vous annoncez votre départ, et l'idée ne lui vient pas de vous dire : a Restez ; » car elle s'avoue que vous lui plaisez maintenant beaucoup moins qu'à Paris; en efiet, vous êtes moins aimable ; mais ce n'est pas votre faute , c'est celle des personnes qui l'entourent. 11 est impossible d'être aimable à la campagne sans bienveillance et sans intimité.
Deuxième épreuve : le voyage, — L'épreuve du voyage est
une des plus dangereuses, pour les hommes souvent, pour les femmes toujours. Madame de Lavigny est une personne charmante; vous vous êtes occupé d'elle tout Thiver. a Que j*aimc à voyager! disait-elle étendue nonchalamment sur son canapé. On ne me connaît pas quand on ne m*a pas rencontrée en voyage... je ne suis aimable qu*en voyage; j*aime tant à courir les montagnes, à voir lever le soleil dans les blanches vapeurs! j'aime les orages, les coups de tonnerre que répètent les échos ; j'aime les torrents, les précipices, etc. » Vous vous laissez entraîner par cet enthousiasme, et vous partez pour la Suisse avec madame de Lavigny. Mais vous découvrez bientôt qu'elle n'aime ni les montagnes , ni les orages, ni les précipices, ni les torrents, ni surtout le lever du soleil. Elle n'est jamais prête à partir pour une excursion avant midi. Les auberges sont exécrables , dit-elle ; les lits sont si mauvais , qu'elle n'a pu s'endormir avant deux heures du matin; s'il faut gravir une montagne, elle a des palpitations; s'il faut descendre une colline, elle a un point de côté épouvantable; si l'on est au bord d'un précipice, elle a des vertiges; si l'on passe sous une voûte, dans une galerie, elle dit qu'elle étouffe et qu'elle se sent mourir. Elle a peur de tout , des voleurs, du tonnerre, des bœufs, des grenouilles, des chauvessouris, des souris; elle craint d'avoir trop chaud, elle craint d'avoir un peu froid, elle ne voudrait pas trop se fatiguer, elle ne peut pas rester trop longtemps sans manger; et puis à table tout la dégoûte, elle vous dit à chaque plat : a Comment pouvez-vous manger de cela? » Elle oublie quelque chose dans chaque auberge : ici son ombrelle, là sa montre, et son sac partout ; et la route est semée de petits messagers qui courent chercher ce qu'elle a oublié. L'orage lui fait mal aux nerfs, la pluie lui fait mal aux dents, la poussière lui fait mal aux yeux, le pavé lui fait mal aux pieds ; elle se plaint toujours, elle gémit toujours, elle crie toujours : elle appelle cela aimer à voyager! Enfin, vous découvrez que cette Parisienne charmante est insupportable à deux cents lieues de Paris, et, tout à fait désenchanté sur son compte , vous trouvez à votre tour qu'elle avait bien raison de dire : u On ne me connaît pas quand on ne m'a pas vue en voyage. »
Troisième épreuve : la comédie de société. — Tout est mystère dans Fart déjouer la comédie. Tel homme qui vous parait, dans un salon, spirituel, élégant, charmant, vous semble, sur un théAtre, prétentieux, niais, ridicule; et vous le voyez toujours ainsi malgré vous. Telle femme, au contraire, qui vous avait semblé, dans le monde , gauche , insigniGante et presque laide, vous apparaît tout à coup, sur le théâtre, gracieuse, piquante et vraiment jolie. La comédie est une grande épreuve qu*on ne doit jamais risquer qu*avec des indifférents. Quelqu'un même a dit à ce sujet : a II ne faut jamais voir la femme que Ton aime jouer la comédie : si elle la joue mal, on se désenchante; si elle la joue bien, on se désabuse, n
Quatrième épreuve : la lecture à haute voix, — II y a des gens, des personnes très-bien élevées, qui ont une manière de lire si désagréable, si fatigante, si lourde, que vous les prenez en horreur à T instant ; leur voix vous devient odieuse, vous ne voulez pas même les entendre parler , et vous finissez par trouver ridicule tout ce qu'elles disent. On ne sait pas assez tout ce qu'il y a de séduction dans Tart de bien lire.
Cinquième épreuve : la partie de chasse. — Un homme qui a de grandes prétentions et qui, dès le matin, se déguise sérieusement en chasseur, et qui revient le soir sans avoir rien tué, court les plus grands dangers. Dès le retour, il souffre d'être déguisé en Nemrod, n'ayant rien tué; son humeur s'altère visiblement : il maudit sa veste, il maudit ses guêtres; tous ces attributs sont autant de ridicules pour lui ; son fusil lui semble un fardeau cruellement inutile, son carnier désert lui paraît d'autant plus pesant qu'il est vide. Il est maussade, il est humilié. Il prévoit vingt questions embarrassantes. Si on lui dit : a Avez-vous fait bonne chasse? » il vous lance un regard furieux et ne vous répond pas. Si ses compagnons le plaisantent, il leur décoche des traits mordants; à diner, quand on sert le gibier il devient rouge et baisse les yeux. On lui offre une aile de faisan, il la refuse avec colère; il boude tout le monde, il a perdu sa bonne grâce et sa gaieté.... Il faut tant d'esprit pour savoir être malheureux à la chasse !
Sixième épreuve : la contredanse. — Ceci regarde les femmes, et plus particulièrement les jeunes personnes. 0 vous,
k6 LE VICOMTE DE LACHAT.
cœurs sensibles, qui rèvei au choix d^me compagne, ne vous décidez jamais, jamais, avant d*avoir tenté Tépreuve de la contredanse! tout votre avenir en dépend. Mais ne confondei point, il ne s*agit pas ici de la contredanse qu'on danse, mais bien de la contredanse qu*on joue. A la campagne, si Ton vent danser et valser, ce sont les jeunes filles qui, Tane après Tantre, viennent tenir le piano; regardez-les bien, observei-les bien, et confiez sans hésiter votre bonheur à celle qui aura le plus parfaitement joué son quadrille. Mademoiselle de B... a dn talent; ses doigts sont brillants; elle est très -bonne musicienne, mais elle est étourdie; elle joue vite par complaisance, c'est-à-dire très-mal : c'est une tète légère; cette femme4à ne vous convient pas. — Sa soeur a plus de sang-firoid , mais on voit que tout Tennuie; elle joue lentement et sans intelligence : c'est une grande paresseuse qui vous ennuiera. — Mademoiselle P... tape, tape! elle va casser le piano; elle joue avec beaucoup de prétention et pas du tout en mesure : c'est une petite sotte qui se croit tous les talents ; fuyez-la bien vite. — Mademoiselle de X... vient de jouer ce quadrille dans la perfection : quel goût ! quel style ! quelle pureté de sons ! c*est une personne très-distinguée; mais c'est pour elle, c'est pour se faire valoir qu'elle a joué; elle s'est fort peu inquiétée des danseurs; elle a joué deux fois \dL pastourelle , et puis, distraite par ses propres succès, croyant la. Jigure achevée, elle s'est interrompue subitement en laissant tous les danseurs le pied en l'air, ce qui est fort désagréable. Je crains que mademoiselle de X... ne soit une personne un peu égoïste, et je ne vous conseille pas de vous attacher & elle. — Mais voilà une jeune fille bien jolie qui vient s'asseoir au piano; écoutons : son jeu, qui ne cherche point à être brillant, trahit cependant un talent véritable. Bien, très -bien!... de la douceur... de la fermeté et la plus scrupuleuse exactitude ; de la grâce et de l'aplomb : c'est parfait! c'est un trait de caractère, pas une étourderie, rien d'oublié ; aussi voyez comme on danse avec plaisir au son de cette excellente musique! que ces airs paraissent jolis! Regardez donc la grosse madame T..., elle saute, elle devient presque légère : c'est un triomphe pour l'orchestre. Croyeznous , demandez bien vite en mariage la jeune fille qui est an
piano ; une femme qui joue les contredanses avec ce soin , ce goût , cette complaisance attentive et cette délicate intelligence est un trésor; elle sera bonne épouse, bonne mère et bonne ménagère : on peut Tépouser les yeux fermés. — Que d*épreuves il nous reste encore à énumérer ! mais ce sera pour une autre fois.
Paris s'en va décidément ; tous les gens aimables nous quittent. Qa'allons-nous devenir?... qu'anrons-nons à vous dire cpand tons ces causeurs charmants qui nous prêtent parfois un peu de leur esprit ne seront plus là? L'un s'est enfui il y a trois jours à Vichy, très-fàché contre nous; mais nous bravons sa colère, que nous ne méritons pas, et nous attendons avec confiance, et surtout avec impatience, une lettre de lui. Un autre vient de nous dire adieu ; il quitte Paris pour six grands mois : on n'a pas impunément un beau ch&teau en Bretagne. Madame une telle est déjà partie moralement : elle ne reçoit plus; il n*y a maintenant dans son salon que sa sœur, quatre on cinq amis, une vache, deux grandes malles et six cartons. Madame de *^* ne sait plus que dire depuis trois jours; elle ne sait parler que de ses lectures, et toute sa bibliothèque, toute sa conversation, est emballée. Et ce qui prouve que Paris commence à partir, c'est que les inventeurs de la fausse absence (vous savez, ceux qui n'ouvrent jamais leurs jalousies pour faire croire qu'ils sont en voyage, et qui ne se promènent, comme les patrouilles, que la nuit), les inventeurs de la fausse absence commencent à prédire leur départ pour la fin de juillet. Ils ne veulent pas assister aux fêtes populaires; en vérité, ils sont trop élégants pour cela; ils ne verront donc pas le feu d'artifice... mais ils l'entendront, il le faudra bien!
Ah! ce qu'il faut vous hâter d'entendre, c'est la tyrolienne que chante Amal dans la pièce nouvelle du Vaudeville : elle est admirable ! Il y a aussi dans cet ouvrage un mot sublime que nous avons retenu : a Cruel ! vous ne m'avez jamais aimée! « dit une jardinière naïve, abandonnée pour une femme de chambre coquette. — a Vrai, répond Amal, je vous aimais, et je ne vous aurais jamais quittée, si je n'avais pas trouvé mieux, n Le mot est charmant; mais, hélas! que d'ingrats n'ont pas une si bonne excuse !