LETTRE VINGT ET UNIÈME
Paris Tété. — La comédie de vérité.
3 jaillel 1840.
Paris n'est plus en ce moment qu'un affreux séjour, un enfer 4' asphalte et de bitume où languit, souffre et gémit une population de victimes et d'esclaves : victimes de la misère, esclaves du devoir.
Tous ceux qui n'ont rien à faire et qui vivent pour s'amuser sont partis; il ne reste ici que ceux qui vivent pour travailler et ceux qui travaillent pour vivre, savoir : messeigneurs les pairs et messieurs les prolétaires ; ceux qui ont passé des jours glorieux dans les inquiétudes de la guerre, dans les agitations de la politique, dans les acharnements de l'étude, pour acquérir un peu de renommée ; et ceux qui passent des jours obscurs dans les pacifiques tribulations du commerce, dans les labeurs de la polémique et dans les langueurs du bureau, pour gagner un peu d'argent.
Nous le disions l'autre jour, l'été est impitoyable : non-seulement il fait subir à chacun mille épreuves, mais encore il rend plus pénibles tous les travaux. Ce métier de pair de France, dont nous parlons, est très-malsain pendant l'été; celui d'avocat ne vaut guère mieux ; faire de grandes phrases et de grands gestes pendant la canicule, cela doit être affreux. Les pauvres danseuses doivent bien souffrir; par cette chaleur, la moindre pirouette est un horrible effort, le moindre entrechat est un sacrifice. Décidément, l'été est la saison des paresseux; et il avait raison , ce paresseux expert qui nous disait un jour : a J'aime l'été, parce que l'été on n'a rien à faire. L'hiver, il faut à chaque instant se déranger pour relever le feu, c'est très-fatigant. »
Par malheur, il y a en ce moment à Paris force gens qui ne sont point paresseux et qui n'ont, hélas! rien à faire : ce sont les marchands. La solitude des magasins est complète; chacun a fait en partant ses provisions de parure et de plaisirs, et c'est une chose triste que de voir ces étoffes si riches, ces gazes si fraîches , ces écharpes si jolies que personne ne vient acheter.
ni même regarder. Les femmes qui restent encore à Paris ne sont presque plus coquettes. A quoi leur servirait d'être belles, il n'y a pins personne pour les admirer. Le jardin des Tuileries est désert; le soir on voit encore passer rapidement quelques calèches élégantes aux Champs-Elysées; on aperçoit de loin quelques amis au Cirque de Franconi, mais chaque jour les noms connus deviennent plus rares; et bientôt on pourra se croire dans une ville d'étrangers. Plaignez, oh! plaignez charitablement ceux qui restent, car on n'est ici retenu que par un ennui, par un devoir, par une économie, par une maladie ou par un procès.
Dès qu'on est libre, on s'embarque et l'on va diner à la campagne. Que de monde il y aura dimanche à Versailles! Pourvu qu'il fasse beau! Rien ne nous afflige comme ces grandes pluies qui viennent ordinairement troubler nos jours de fête. Nous pensons à toutes ces espérances trompées ou bien à tous ces plaisirs changés en corvée; nous contemplons avec tristesse ces pauvres familles endimanchées qui , rentrant dans la ville bien avant l'heure du repos, ne rapportent de la fête, trop tôt quittée, que les débris de leur parure et les plus amers regrets. Le père a mis son mouchoir comme un voile sur son chapeau; il est de mauvaise humeur, il gronde sa femme; la mère a mis son chàle à l'envers, elle relève sa robe de soie tourterelle par un reste d'égards, car elle ne se fait plus d'illusion : tt Ma pauvre robe, dit-elle, on ne sait plus de quelle couleur elle est maintenant! ça n'est plus bon que pour doublure D Elle est mécontente, elle gronde sa fille; mais sa
fille ne l'écoute pas. Elle ne pense qu'à ses brodequins ; elle était si fière de ses brodequins! elle les regarde avec douleur : tt Ils sont perdus !... » dit-elle. Le vert est une couleur si sensible! Elle est triste, et gronde son petit frère qui se révolte et danse exprès dans le ruisseau. L'orage est encore une des cruelles épreuves de l'été. II est bien difGcile d'avoir un bon caractère et d'être aimable un jour d'orage.
Les eaux à la mode cette année sont les eaux d'Aix en Savoie; ce séjour de délices menace d'être fort animé. Les eaux d'Ems sont à la mode aussi, mais pour les malades. On va à Dieppe et Ton court avec empressement à Trouville, où il
doit y avoir des luttes de nageuses, luttes qui seront très-intèressantes.
Nous venons de lire la dernière pièce de madame Ancelot, les Honneurs et les Mœurs. Pour nous qui avons le préjugé •de la comédie de vérité, qui croyons que le devoir d'un auteur dramatique est de peindre les mœurs, les passions, les vices, les misères et les ridicules de son temps; pour nous qui regardons toutes les concessions faites au mauvais goût du public, aux aveuglements de Tépoque, comme des flatteries méprisables, comme des crimes de lèse-poésie; qui prétendons qu'un auteur comique n'a pas le droit de rêver et d'imaginer comme un simple auteur de romans, et qui pensons qu'il est tenu à rester dans le vrai, à peindre ce qu'il voit, à répéter ce qu'il entend, à raconter ce qu'il sait, à professer ce qu'il croit, à flétrir ce qui le révolte, à glorifier ce qu'il admire; nous enfin qui avons ces sottes idées avec lesquelles on est si magnifiquement sifQé quand par hasard on obtient de faire représenter ses ouvrages, nous trouvons que cette dernière pièce de madame Ancelot est ce qu'elle a fait de mieux.
LETTRE VINGT-DEUXIEME
Les déménagements de raison et les déménagements d'inclination. — Fou-
rier. — Une bonne guerre. — Une bonne famine. — Une bonne fièvre.
— Une bonne gelée, etc., etc.
10 jaillet 1840.
Vous plaît-il de savoir ce que font depuis huit jours les habitants de Paris, c'est-à-dire ce qui reste d'habitants à Paris? Ils déménagent, le déménagement étant un des plaisirs de l'été.
Or il en est des déménagements comme des mariages : il y a des déménagements de convenance et des déménagements de raison.
Il y en a bien encore une troisième espèce qu'on pourrait appeler déménagement d'inclinalion, celui qui se fait lorsqu'on éprouve le besoin de changer de quartier parce qu'on a changé d^amour; mais nous ne voulons point parler de celui-là.
Le déménagement de convenance n'est pas sans charmes; ordinairement, on ne quitte un appartement que l'on n'est point
obligé de quitter que pour en prendre un beaucoup plus agréable ; souvent même e*est un appartement que Ton connaît depuis longtemps, que depuis longtemps on envie, et que Ton n*appelle jamais que Tappartement de madame une telle. On dit pendant un an : a Ah ! si j'avais ce salon-là, je Tarrangerais de telle façon. » Aussi, quand arrive le jour où Ton obtient en&n ce réduit tant désiré, on ne se plaint pas trop des embarras du déménagement. IVailleurs, ce changement ne trouble en rien vos habitudes : vous n'avez point quitté votre quartier, peut-être même êtes-vous encore dans la même rue ; vous restez prés de votre famille, de vos amis, qui s'empressent de venir vous visiter dans votre nouvelle demeure, et de vous donner leurs avis, et ils en donnent parfois dé singuliers.
a Moi, dit Tun, à votre place, j*aurais fait de ceci ma chambre à coucher, et de cette piéce-là j'aurais fait un second salon, une sorte de parloir élégant, comme c'est aujourd'hui la mode. — Bien, reprend le patient emménagé, mais alors où logerai-je mon enfant? — Vous avez donc un enfant? — Ma femme est grosse de huit mois. — Ah! je n'avais pas remarqué. — Eh ! mais c'est cela qui nous force à déménager. — Vous m'en direz tant ! — Avec un enfant , mon cher, on ne se permet point le parloir élégant. — Je comprends maintenant pourquoi vous n'avez pas de second salon ; mais vous pourrez avoir un seéond enfant, par exemple : la chambre est superbe, on y ferait un dortoir. ^
« Moi , dit un autre , j'aurais mis cette armotre de BouUe entre les deux fenêtres. — Elle n'y peut pas tenir. — Je vous dis qu'elle y serait à merveille.... t> L'ami incrédule mesure l'armoire et le trumeau; la différence est monstrueuse, il s'en faut d'un demi-métre u Ah! vous aviez raison, » dit-il.
Arrive une jeune femme qui se croit excellente musicienne. a Quel meurtre! s'écrie-t-elle. Un excellent piano d'Erard mis sans pitié dans un courant d'air, entre une porte et une fenêtre! cela est impardonnable! — Où donc fallait-il le placer? — Là.
— Eh bien, là il se trouverait entre une fenêtre et deux portes.
— C'est donc une porte, ça? — Oui , madame. — Ah! je ne l'avais pas vue. »
Survient un élégant rapin, qui se croit un Raphaël parce
qu'il a pour ami un peintre rempli de talent, a Voilà un tableau affreusement éclairé! s'écrie-t-il. C'est là- dessus qu'il fallait le poser; le jour y est magnifique. — Oui, mais le feu y est excellent aussi : le poêle de la salle à manger est là derrière, et Ton ne peut rien mettre de ce côté. — Ah! c'est différent. ?»
Et chacun alors est obligé de rendre justice au maître de la maison , et de reconnaître qu'avec tant d'obstacles , tant de difficultés à vaincre, de considérations à garder, il a su tirer de son nouvel appartement tout le parti qu'on en pouvait tirer; puis on admire son bon goût, ces étoffes si bien choisies, ces meubles si ingénieusement rajeunis. Enfin, quand les parents et les amis ont bien débité toute sorte de compliments aimables, ils s'en vont en se disant tout bas : u II n'est pas du tout joli, leur nouvel appartement. — Qu'il est triste ! — C'est un tombeau ! — J'aimais bien mieux l'autre ! i?
Si, au contraire, le changement est tellement favorable qu'on ne puisse le nier, alors on fait de la philosophie, a C'est trèsriche, dit-on; mais je ne fais aucun cas de ce grand luxe; est-ce que cela vous plaît , à vous , toutes les peintures et les dorures de ce salon? — A moi? non vraiment ; ca a l'air d'un café. Ti
Nos amis sont si exigeants pour nous, qu'ils ont bien de la peine à se contenter de notre bonheur.
Les déménagements de raison, semblables aux mariages de raison, sont tout simplement d'épouvantables sacrifices que le désespoir seul peut inspirer. Vous aviez un bel hôtel qu'il vous faut louer et dans lequel vous vous gardez seulement un pied-à-terre , c'est-à-dire un crève-cœur; ou bien , ce qui est plus triste encore, vous avez une maison charmante qu'il vous faut vendre avec vos plus chers souvenirs. Et comme vous n'êtes préoccupé que du chagrin de quitter ce confortable asile, vous songez avec indifférence et dégoût au nouveau gîte qu'il vous faut chercher. Toutes les maisons de Paris vous semblent affreuses. Vous ne comprenez rien à leurs fantastiques distributions. Dans ces grandes casernes que l'on bâtit depuis six ans, il y a de petites cours carrées et mystérieuses, des puits vitrés qui vous semblent une ruse incompréhensible ; les escaliers vous font l'effet d'interminables échelles. Les chambres
de domestiqaes , qui imitent les Plombs de Venise , vous paraissent d'impitoyables donjons. Les petits jardins étoufi'és, sans arbres , sans air et sans lumière , vous rappellent ce mot d'un spirituel moqueur qui, ouvrant la fenêtre de sa chambre, disait : u II faut bien que je donne de Tair à mon jardin, n Vous maudissez tous les arcliitectes, tous les propriétaires, tous les locataires et tous les portiers. Vous étiez seul dans votre maison, et vous voilà maintenant dans une sorte de phalanstère qu'habite un peuple dinconnus. Ce n'est pas tout encore: pour avoir un appartement convenable et dont le prix s'accordât avec votre budget réduit , il vous a fallu changer de quartier; dans celui que vous habitez maintenant vous ne connaissez personne, et vos amis, trop loin de vous, ne viennent plus vous chercher; car dans les déménagements de raison, tous les malheurs à la lois vous accablent. On perd d'un seul coup la liberté du chez soi et les douceurs du voisinage. On n'est plus seul dans sa maison, et l'on est seul dans son salon.
Kous sommes allé voir, au Gymnase, Jarvis V honnête homme. Ce drame est assez ennuyeux, mais Bocage y est réellement admirable. Il est impossible de représenter la folie avec plus de .talent et de vérité. Mais pourquoi joue-t-on le drame au Gymnase pendant qu'on joue le vaudeville à la Comédie française? N'est-il pas dommage de voir tous les bons acteurs éparpillés sur les petits théâtres, tandis que les grands théâtres manquent de sujets? Oh! que la concurrence est chose pitoyable ! comme elle réconcilie avec le monopole ! La concurrence, loin d'amener le perfectionnement par l'émulation, ne produit que l'appauvrissement par la lutte. Il faut en convenir, il a bien cruellement raison , cet éloquent apôtre de l'association , cet excellent Fourier, quand il dépeint ainsi l'organisation des sociétés actuelles :
•a Partout, dit-il, on voit chaque classe intéressée à souhaiter -0 le mal des autres , et l'intérêt individuel en contradiction n avec l'intérêt collectif. L'homme de loi désire que la discorde D s'établisse dans toutes les riches familles et y crée de bons T) procès. Le médecin ne souhaite à ses concitoyens que bonne Ti Jièvre et bons catarrhes. Le militaire souhaite une bonne yi guerre qui fasse tuer la moitié de ses camarades, afin de lui
n procurer de l'avancement. Le pasteur est intéressé à ce que n la mort donne et qu'il y ait de bons morts, c'est-à-dire des r> enterrements à mille francs. L'accapareur désire une bonne n famine qui élève le prix du pain au double et au triple. Le » marchand de vin souhaite une bonne grêle sur les vendanges » et de bonnes gelées sur les bourgeons, etc. ; et dans toutes n les carrières sociales chacun est en rivalité et en jalousie n avec les autres, et ne fait son chemin qu'au préjudice de ses î> concurrents. »
Il faut vous dire que cette semaine , pendant deux jours , nous avons été fouriériste passionné, mais pendant deux jours seulement. Nous étions en train de lire l'ouvrage de madame Gatti de Gamond , qui explique le système de Fourier ; et toute la première partie de cet ouvrage nous avait enthousiasmé; cette affreuse histoire de l'égoïsme social écrite avec tant d'éloquence nous avait pénétré d'indignation ; le gouvernement de l'harmonie, l'administration unitaire des phalanges nous paraissait un grand problème résolu : donner aux pauvres sans prendre aux riches, cela était superbe; établir l'égalité par l'éducation, cela était merveilleux; l'invention de l'industrie attrayante nous semblait enfin une pensée sublime; dans notre admiration, nous en étions déjà à regretter de n'avoir pas de fortune qui nous permît de fonder un phalanstère et de rassembler des armées industrielles,., lorsque vers la fin du livre nous avons lu cette phrase négligemment jetée an bas de la page comme une note insignifiante : a Fourier assigne cent quarante-quatre ans pour terme moyen -de longévité aux hommes dans l'état harmonien, n Ces mots nous ont fait un moment réfléchir. Ah! philosophe, tu veux nous séduire; nous vivrons cent quarante-quatre ans, dis-tu, si nous réalisons ton système? Cette promesse nous a paru très-suspecte. Puis, en continuant notre lecture, nous sommes arrivé an fameux chapitre de la Cosmogonie et de Y Immortalité de Vaine. Ah ! c*est alors que nous avons fait schisme et déserté promptement la phalange. Mais, comme nous ne passons pas sans regret de l'enthousiasme à l'ironie, nous avons voulu nous rendre compte de ce subit changement, et voilà ce que nous nous sommes dit : Fourier était un homme de génie , et il a subi le sort de tout
LETTRES PARISIEWES (1840). 55
homme qui, après de longues méditations, trouve une sublime idée ; il a été victime de cette idée , et martyr de toutes façons. Il n*est pas sur la terre un supplice pareil à celui d*un inventeur inspiré, convaincu, enthousiaste, possesseur d'une découverte immense, capable de changer la face du monde, et qui ne peut faire comprendre au monde cette découverte; d'un homme qui a fait une trouvaille dont on ne veut point reconnaître l'importance, d'un homme qui offre un trésor que personne ne daigne seulement regarder! Alors cet enthousiasme comprimé devient de la folie, cette activité sans emploi devient de la monomanie. On ne possède pas impunément une grande idée. En poésie, en politique, en industrie, les idées sont comme les femmes en amour... on les poursuit avec ardeur jusqu'au jour où ce sont elles qui vous poursuivent avec passion, l'ne idée qu'on a trouvée est comme une femme qu'on a séduite , elle ne vous laisse plus de repos. Hier vous la cherchiez, c'est elle aujourd'hui qui vous cherche; vous ne pouvez l'abandonner. Une seule chose, une seule, peut vous délivrer de la femme et de l'idée, c'est l'infidélité; qu'un autre s'empare d'elle, et vous êtes libre. Mais qui voudrait de la liberté à ce prix? Eh bien, Fouricr a été pendant de longues années la proie de l'idée sublime qu'il avait trouvée. D'abord il l'a aimée pour elle-même, et il a vécu de l'espoir de la réaliser; puis les obstacles sont venus, que disons-nous, les obstacles? les impossibilités. Alors l'idée méconnue s'est révoltée , elle est devenue acariâtre et maussade comme une femme qu'on tient prisonnière et qui s'ennuie ; il a fallu s'occuper d'elle malgré tout. Or il n'y a qu'un moyen de s'occuper d'une idée qu'on ne peut mettre à exécution , c'est de la fausser et de la compliquer; de même qu'il n'y a qu'un moyen de s'occuper d'une >mme qu'on ne peut mener au bal ni au spectacle , c'est de Ui chercher querelle et de la tourmenter. Fourier s'occupa doic de travailler son idée, et sous prétexte de la compléter et de a perfectionner, il la dénatura et la détruisit en l'amenant à l'éat de système, c'est-à-dire de rêverie et d'absurdité; car, enfin, qu'est-ce qu'un système? c'est un tout petit cercle dans lequel in prétend faire entrer le monde. C'est un unique point de vue d'où l'on prétend découvrir l'univers. Causez vingt
minutes avec un homme à système, il aura réponse à tout; parlez-lui des choses les plus contraires , il vous dira : » Cela aussi entre dans mon système, i? Le système est la maladie de tous les esprits supérieurs que ronge la fièvre de Toisiveté; que peut-on faire d'une grande idée incomprise et inexpliquée? un système! elle n'est plus bonne qu'à cela. Et voilà le malheur de Fourier : son imagination ardente s'est dévorée dans l'inaction, semblable à ces coursiers de pure race qui se fatiguent dans le repos; sa pensée vivace et oisive s'est usée en d'inutiles efforts; son regard illuminé s'est éteint dans la cécité de l'extase; ses vastes projets se sont noyés dans des rêveries impossibles; ses savantes combinaisons se sont perdues dans des conjectures extravagantes. Découragé, fatigué d'une lutte si terrible , dans son désespoir il s'en est pris aux êtres les plus innocents : il a gourmande les astres avec injustice, il a calomnié dans ses mœurs la Terre, qu'il traite comme une jeune planète mal élevée qui cherche trop franchement un mari. Il a attaqué la Lune sans raison; et comme il avait refait le monde, il a voulu refaire Dieu. Notre Dieu à nous le gênait; cela s'explique : son système devant amener le bonheur universel, il croyait n'avoir plus besoin d'une religion consolante comme la nôtre, qui prêche la résignation et glorifie la douleur. Pauvre fou! il supprimait la consolation et la patience... et il gardait dans son Univers le génie , l'amour et la mort !
Tout cela veut dire que, si l'on avait aidé Fourier à exécuter son idée , il aurait employé à la réaliser toute l'ardeur, tout l'esprit qu'il a perdus à la développer et à l'expliquer; aux prises avec les difBcultés de l'exécution, il n'aurait pas en le temps de songer à écrire des pamphlets contre la Lune et à corriger le christianisme ; il n'aurait pas fait d'une découverte admirable un système burlesque; au lieu de composer def livres incompréhensibles, il aurait fondé d'utiles établissements ; et nous qui rions aujourd'hui de l'exagération de 'CS principes , nous n'aurions jamais connu de ses idées qur ce qu'elles ont d'ingénieux, de sage, de profond et de géné«ux.
Oh ! qu'il est coupable, le pouvoir ignare de nos jouis qui ne sait deviner ni la valeur des hommes ni la portée desdécouvertes, qui ne sait ni pressentir ni reconnaître, qui n'a pas
Texpérience et qui n'a plus Tinstinct; qui languit dans la misère entouré d'inestimables trésors; qui est faible et qui laisse tons ceux qui feraient sa force agir en dehors de lui; qui laisse ses écrivains travailler pour vivre, ses artistes mourir de chagrin, et ses grands génies, qui l'auraient sauvé peutêtre... devenir fous!
LETTRE VINGT-TROISIEME
La guerre. — M. Thiers. — Avantages de la déconsidération. — Une belle peur. — Fêtes de Juillet. — Vers contre un ingrat.
31 juillet 1840.
La semaine a été fertile en événements* de tous genres, en inquiétudes et en espérances, en désespoirs et en plaisirs. C'est une semaine de Juillet. La guerre ! la guerre ! voilà le mot que Ton entend résonner de tous les côtés ; une bonne guerre , comme nous répétions l'autre jour avec Fourier. Et pourquoi , s'il vous plaît, la guerre? Parce que AI. Thiers est un aimable étourdi; il sait bien faire les coalitions, mais il ne sait pas les prévoir; la justice politique n'est donc pas un vain nom : qui règne par le fer périra par le fer; qui triompha par une coalition périra par une coalition. Jadis, toutes les puissances de l'Europe se coalisèrent pour se venger de Napoléon; aujourd'hui , les mêmes puissances se coalisent pour se moquer de M. Thiers. C'est le seul rapport que jusqu'à présent nous ayons encore trouvé entre le grand homme et le petit homme. Ainsi donc, voilà la France jetée dans tous les hasards d'une lutte inégale dont elle se tirera avec gloire, nous n'en doutons pas , mais qui lui coûtera beaucoup de soldats et beaucoup d'argent — Voilà toutes nos relations de commerce menacées, voilà toutes nos industries étranglées, toutes nos manufactures
paralysées, tous nos intérêts compromis Voilà toutes les
factions réveillées , tous les droits remis en question ; voilà
l'Europe en feu Pourquoi? En vérité, nous ne pouvons
trouver à tous ces événements une autre cause : tout cela parce que M. Thiers a voulu être ministre à tout prix.
Pour nous qui n'étudions que la philosophie de la politique,
nous pensons que c'est un bien terrible effet pour une aussi petite cause.
Mais il faut rendre justice à M. Thiers, il n'est pas le seul qui aime beaucoup à être ministre, et s'il parvient à l'être si souvent , c'est qu'il a pour complice toute la partie vivace de la nation , dont il est le chef naturel et le véritable représentant. Nous sommes maintenant un peuple d'envieux qui voulons rire de nos maîtres , nous ne nous laissons mener que par ceux que nous dédaignons. Nous ressemblons à ces maris, aveuglément jaloux de leur indépendance , qui résistent aux conseils de leur femme et qui cèdent aui caprices de leur maîtresse : ils bravent Tune parce qu'ils lui reconnaissent beaucoup de raison et qu'ils craignent son autorité; ils obéissent à l'autre sans s'en apercevoir, parce qu'ils la trouvent indigne de commander; la supériorité de l'une fait sa faiblesse, la médiocrité de l'autre fait sa force. Les orgueilleux sont ainsi faits ; leur destin est d'être menés par ce qu'ils méprisent ; et maintenant que le vent de l'envie a soufflé sur nous, les véritables supériorités nous épouvantent; les grandes distinctions nous répugnent : la dignité du caractère nous humilie ; la pureté du langage nous offense; l'élégance des manières nous fait horreur. Nous sommes de francs républicains qui avons en haine toutes les couronnes : couronnes de roi , couronnes de comte, couronnes de laurier, couronnes de lierre, auréole de pureté. Nous sommes de jaloux démocrates qui avons en haine toutes les noblesses : noblesse de naissance , noblesse de conduite, noblesse de maintien; tout homme distingué nous est suspect; une grande supériorité nous serait insupportable si elle n'était rachetée par beaucoup de ridicules et beaucoup de déconsidération. Nous aimons en France M. Thiers, précisément parce qu'il est mal né , mal fait et mal élevé , et c'est à cause de cela que nous lui pardonnons d'avoir de l'intelligence, des talents et des sentiments généreux. Ses défauts font passer ses qualités.
A une époque comme la nôtre, c'est un grand malheur que d'avoir une naissance noble, une tournure noble, des manières nobles. C'est le malheur de M. de Lamartine. C'est au contraire un très-grand bonheur que d'avoir une naissance
commune, une tournure commune, des nianiëres communes. C'est le bonheur de M. Thiers.
Mais ces inestimables avantages qui, en France, vous élèvent si promptement au pouvoir, par une contradiction fâcheuse , à rétranger vous nuisent singulièrement. L'Europe ne comprend rien à nos idées libérales ; elle a encore là-dessus toutes sortes d'idées ridicules. Il lui faut des grands seigneurs, il lui faut des manières élégantes ; elle en est encore à se servir de ce vieux mot : la politesse des cours ^ qui n'a plus de signification parmi nous. Or ce qui nous enchante lui déplaît, et elle a beaucoup de peine à prendre au sérieux nos diplomates de comptoir et nos seigneurs plébéiens. Elle se moque d'eux, et elle a raison; ils le méritent, car ils n'ont pas voulu se faire respecter.
Il y avait un moyen pour eux d'être plus grands que les grands seigneurs, plus nobles que toutes les noblesses de l'Europe, c'était de rester à leur place et de se faire une dignité de leur systématique abnégation. Il fallait que les manières des ministres de la révolution de Juillet fussent imposantes à force de simplicité, et menaçantes à force de modestie. Un homme qui n'a point de vanité est bien puissant auprès d'un homme que les vanités seules font vivre. Un grand seigneur est bien peu de chose vis-à-vis d'un homme qui ne croit pas aux grands seigneurs. Dorante et Dorimène, si grands devant le bourgeois gentilhomme j sont bien petits devant madame Jourdain, qui se moque de leur qualité, M. Thiers, enfant d'une révolution, ère d'égalité et d'intelligence, devait rester conséquent avec les principes qu'il représentait. Loin d'étaler un faste ridicule , de se chamarrer d'ordres de toutes les couleurs, de s'affubler d'habits brodés (et quels habits!), loin de singer dans leurs manières les ambassadeurs qu'il recevait , il devait au contraire les étonner par une modération significative, par une personnelle indifférence pour tout ce qui est luxe et splendeur. On n'est ridicule , on n'est vulnérable que par ses prétentions. D'ailleurs , chaque puissance a son prestige, et le prestige de l'homme d'Etat populaire est dans sa simplicité.
Quelle influence M. Thiers aurait aujourd nui sur les diplo-
mates de TEurope si, au lieu de paraître puérilement ou insolemment flatté d'une visite d'ambassadeur, il s'était montré poliment dérangé par elle dans ses patriotiques travaux; si, au lieu d'admettre pour lui-môme toutes les vieilles vanités de^ siècles qui ne sont plus, il avait professé dans toute leur grandeur les vérités d'une politique nouvelle! Alors comme les rôles étaient changés ! Ce n'était plus un parvenu qui recevait des grands seigneurs : c'était l'homme indépendant par la pensée qui recevait des hommes dépendants par les intérêts ; ce n'était plus la jeune France folle et turbulente que venaient gronder de vieux courtisans : c'était la France régénérée, terrible, mais complaisante, laissant à l'Europe décrépite le temps de se rajeunir. C'était l'avenir déjà tout-puissant qui voulait bien avoir encore quelques égards pour le passé. C'était la démocratie naissante, reine du monde, qui tolérait encore comme une infirmité respectable l'ancienne aristocratie de l'Europe. C'était l'idée jeune qui tendait généreusement la main au préjugé vieux. C'était la raison et la force qui se montraient
bonnes et compatissantes pour la faiblesse et la vanité Mais
que voulez-vous, M. Thiers croit aux grands seigneurs! Quand un lord daigne lui écrire pour le mystifier, ça le flatte; quand une grande dame daigne venir chez lui se moquer de lui , ça le flatte ; quand on l'affuble d'un grand cordon d'une couleur quelconque, ça le flatte; or vous savez comme on traite ceux qui se laissent flatter :
Tout flaUcur
Vit aux dépens de celui qui récoutc....
Et c'est pour cela que nous allons avoir la guerre, après vingtcinq ans de paix Que Dieu protège la France!
Les fêtes de Juillet se sont passées admirablement. Que de monde sur les boulevards mardi dernier ! quel mouvement ! quelle population ! mais qu'il a fallu peu de chose pour faire du vaste espace encombré par la foule un vaste désert I Après un beau courage, ce qu'il y a de plus beau à voir, c'est une belle peur. Vrai, c'est un magnifique spectacle. Jamais vous ne pourrez vous figurer l'efiet produit , mardi , sur les boulevards, par le seul aspect d'un chifibn noir sur lequel était ce
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simple chiffre : 1793, et que promenaient cinq cents jeunes gens. A peine a-t-il paru, qu'une terreur électrique s'est emparée des cent mille badauds qui peuplaient les boulevards. Au même instant tout le monde a pris la fuite, et ccft effroi contagieux s'est communiqué du boulevard du Temple au boulevard Saint-Martin , du boulevard Saint-Martin au boulevard Saint-Denis, et ainsi de suite jusqu'au boulevard de la Madeleine. On se précipitait dans les rues, on se réfugiait de force dans les boutiques, on envahissait les omnibus, on s'étouffait. C'était un désordre affreux. Si, dans les jours de révolution, on dit que Paris se lève comme un seul homme , on peut déclarer que , ce jour-là , toute la population parisienne s'est enfuie comme une seule femme. Oh ! la belle frayeur! la belle fuite! quelle rapidité! quelle vivacité! quel ensemble! quel élan ! c'était de l'enthousiasme à reculons. Quelle touchante unanimité ! comme tous ces cœurs battaient ensemble du même sentiment ! Comprenez-vous cela? Une peur qui commence au boulevard du Temple et qui finit au boulevard de la Madeleine! Une chaine d'effroi qui a presque une lieue de long! Et si vous demandiez à tous ces fuyards la cause de leurs alarmes, ils vous regardaient d'un air étonné et réfléchissaient un moment; ils se rappelaient alors que cette grande frayeur n'avait point de cause. Et cela devait être, car, à moins d'un massacre universel, il n'est point de cause pour une si belle frayeur; en fait de peur, rien est ce qu'il y a de plu^ terrible.
Pendant que le monde élégant s'enferme à la campagne pour éviter le bruit du canon de Juillet, les habitants de la province viennent de trente lieues à la ronde pour assister aux fêtes glorieuses. Ils arrivent ici par familles, et ils ajournent jusqu'à cette époque toutes les affaires qu'ils peuvent avoir dans la capitale. Nous avons entendu avant-hier un domestique demander à son maître la permission de sortir pour promener huit de ses parents qui sont venus ici passer les fêtes. — D'où viennent-ils? — De Picardie.
Cet empressement ne nous étonne pas. Pour ceux qui n'ont pas trop souffert des événements de 1830, ces fêtes nationales ont un aspect éblouissant. La ville de Paris est vraiment superbe ces jours-là. L'avenue des Champs-Elysées , éclairée par
62 LE VICOMTE DE LAbMAY.
ces guirlandes de feu et ces lustres énormes , est d'un effet magique ; le jardin des Tuileries, étincelant et paré des promeneurs les plus variés, est trés-diver tissant à regarder. L'église de la Madeleine, avec ses marches enflammées, est aussi belle à contempler; mais ce qu'il faut voir, c'est la Seine! Tous ses quais sont illuminés, ses berges sont illuminées, ses ponts sont illuminés et par conséquent ses flots sont illuminés ; ses grands bateaux à vapeur sont égayés de lanternes bleues et rouges; ses bains, dont le toit plat, les rampes, les balcons, les escaliers légers sont couverts de lampions , ressemblent de loin à des chalets de lumières. Rien n'est à la fois plus magnifique et plus charmant. Quelle activité sur le fleuve! Voyez ces barques de tous les pays ; regardez ces coquettes pirogues à treillages de feu, elles sont d'un goût exquis, d'un chinois délicieux! En vain cette gondole sans fanal veut être mystérieuse , on la voit glisser sur les flots : c'est l'onde qui la trahit et Téclaire, l'onde brille de mille reflets ; mais que fait là ce gros vilain bateau sans ornement et sans voile ? Qu'il est sombre ! son air triste contraste avec les airs vainqueurs de tous ces navires gracieux qui l'entourent et qui passent en se jouant devant lui!... Patience, son heure n'est pas venue; c'est un vieux loup de mer qui méprise tous ces marins d'eau douce si jolis qui ne sont bons que pour parader. Regardez... le voilà qui commence à se faire remarquer.
Oh Dieu! quelle flamme! quelle bombe!... Pan... pan... pan Ahl c'est lui qui renferme le feu d'artifice; je comprends maintenant pourquoi il était si modeste. On dédaigne les petits efiets quand on garde entre ses mains l'éclair et la foudre. Mais qu'est-ce que cela?... J'en perds la tète.... C'est trop de bruit, je n'entends plus; c'est trop de lumière, je n'y vois plus. Les bateaux sautent, les ponts croulent, les flots dansent, le ciel brûle. Au feu! au feu!... Là-haut, dans la lune, prenez garde, trois ballons enflammés viennent de partir dans les airs, ce sont des brûlots qui vont mettre le feu aux nuages. Boum! boum! boum! c'est à devenir fou. Voilà un enfant qui pleure; pauvre petit, il meurt de peur, il crie : u Maman, maman, allons-nous-en, je ne m'amuse plus ! » Ohl le charmant mot d'enfant gâté. Mon cher ami, tu crois donc
LETTRES PARISIEXXES (18V0). ôîi
qu'on a tout de suite le droit de s'en aller dès qu'on cesse de s'amuser? Si cela était ainsi, la vie serait trop belle!
Notre correspondance est toujours très-active; non pas de notre part, nous nous sommes fait une loi de ne répondre jamais à personne ; mais nous lisons avec le plus grand intérêt tout ce qu'on nous écrit. Nous avons reçu, il y a trois jours, des vers charmants, une élégie pleine d'amertume contre un ingrat, u Publiez ces vers dans votre prochaine lettre, nous dit une jeune femme ; il est à Bade, il les lira : il comprendra que je ne l'aime plus. » Nous venions de copier ces vers que nous avions amenés dans ce feuilleton avec assez de peine, lorsque nous recevons un billet ainsi conçu : a S'il en est temps encore, ne faites pas paraître mes vers. J'ai reçu une lettre de lui. Quelle âme! Oh ! que j'étais injuste! » Vous n'aurez donc pas ces jolis vers aujourd'hui... mais il est bien possible que vous les ayez samedi.
LETTRE VINGT-QUATRIÈME
Toujours des procès. — Le procès de madame Lafarge.
Le procès du prince Louis.
27 septembre 1840.
Des procès, toujours des procès, voilà ce qui nous occupe! La condamnation de madame Lafarge a produit ici un effet étourdissant. Le jour où la nouvelle en est arrivée, le directeur du Vaudeville avait eu la présence d'esprit de défendre que l'on vendît dans la salle les journaux du soir; on a pu entendre et applaudir la pièce qu'on jouait; mais au théâtre du Palais- Royal, où l'on n'avait pas eu ce soin, la rentrée de mademoiselle Déjazet a été singulièrement troublée par les exclamations et les conversations du public; mademoiselle Déjazet, si aimée, si adorée , pour la première fois de sa vie a joué devant un parterre distrait! Mais aussi comment lutter contre un semblable événement? Nous venons de voir un arrivant de Tulle ; l'infortuné ! on ne lui laisse pas depuis son retour un seul moment de repos; on l'accable de questions, on lui en fait tant à la fois qu'il est bien forcé d'être bref dans ses réponses, u Comment va madame Lafarge? — Très-malade! — Sérieusement?
6i^ LE VICOMTE DE LAUNAY.
— Sincèrement. — Est-elle jolie? — De beaux yeux noirs expressifs. — Qui rappelle- 1- elle? — Mademoiselle Falcon, mais moins belle que mademoiselle Falcon, les traits moins réguliers. — Et ses portraits? — Affreux, pas du tout ressemblants. — Emma Pouthier? — Gentille , une voix charmante, la voix de mademoiselle Mars. — Et madame Lafarge la mère?
— Très-grasse, petits yeux, grosses joues , sourire gracieux.
— Quel effet a produit le plaidoyer de Paillet? — Admirable! Oh! vous n*en pouvez juger; tous les sténographes pleuraient, ils en ont passé la moitié. — Y avait-il beaucoup de monde à Tulle? — Oui. — Beaucoup d'Anglais? — Pas un. — Est-il vrai qu'on ait acheté cinq cents flacons le jour de ropération des chimistes? — Cinq cents flacons!... on n'en a acheté que trois, il n'y avait que cela dans toute la ville; d'ailleurs, la salle du tribunal ne contenait que deux cents personnes, cela ferait deux flacons et demi par personne ; c'est beaucoup. — Mais le jugement... mais le jury... mais le pourvoi? — De grâce, permettez-moi d'aller dormir ; j'ai voyagé sans m'arrôter, nuit et jour; je n'en puis plus. — Encore un mot : M. de Chauvron est-il.... — Ah! vous êtes sans pitié. Bonsoir. «
On recommence à parler beaucoup du prince Louis ; on nous contait hier un mot de lui qui peint toute sa situation, a Monsieur, disait-il au juge d'instruction qui venait de l'interroger, accordez-moi une grâce : laissez-moi voir Paris. » Malheureux proscrit ! il veut conquérir la France pour avoir au moins le droit de la visiter; est-ce sa faute s'il n*a pas d'autre moyen de la connaître, et n'avions-nous pas raison de dire: » Ce n'est pas un trône qu'il demande, c'est une patrie? yy Mais cette France, qu'il ne pouvait connaître par elle-même, il croyait pouvoir la juger par ceux qui ont la prétention de la représenter et d'exprimer sa pensée; il l'étudiait dans nos patriotiques journaux, et cette étude dangereuse a causé ses torts et ses malheurs. Et tous ces journaux qui l'ont trompe par leurs gémissements perfides s'enflamment aujourd'hui contre lui ; ils le proclament fou, parce qu'il les a crus sur parole; ils nomment ses proclamations insensées, et ils ne s'aperçoivent pas qu'ils les ont eux-mêmes dictées et qu'elles sont faites avec leurs propres mots. Lisez-les, jugez-les, et dites, n'en
sont-îls pas les "véritables auteurs? Rappelez-vous cette phrase : uQu*ont-iIs fait, ceux qui vous gouvernent, pour avoir des » droits à votre amour? Ils vous ont promis la paix, et ils ont D amené la guerre civile et la guerre désastreuse d'Afrique I ils T> VOUS ont promis la diminution des impôts, et tout Tor que n vous possédez n'assouvirait pas leur avidité ! »
Ne reconnaissez-vous pas là une des plus belles phrases du Courrier français ?
u Ils vous ont promis une administration intègre, et ils ne « régnent que par la corruption! Ils vous ont promis la liberté, Ti et ils ne protègent que privilèges et abus ; ils s'opposent à T> toute réforme.... »
Ceci n'esl-il pas du National pur?
tt EnGn , ils ont promis qu'ils défendraient avec conscience » notre honneur, nos droits, nos intérêts, et ils ont partout vendu » notre honneur, abandonné nos droits, trahi nos intérêts ! n
Ne lisait-on pas cela chaque matin dans le Siècle :
tt II est temps que tant d'iniquités aient leur terme ; il est D temps d'aller leur demander ce qu'ils ont fait de cette France V si grande, si généreuse, si unanime de 1830!... n
N'est-ce pas là, enGn, un des meilleurs refrains du Constitutionnel ?
Eh quoi ! tous les journaux de France ont crié pendant deux ans à cet exilé : a La France périt dans l'esclavage; elle est ruinée, méprisée, déshonorée, désespérée, trahie, vendue, perdue!... » Et maintenant ils osent le trouver coupable d'être venu à son secours!... Hélas! ils ont raison, car en politique c'est un crime que d'écouter deux fois les imposteurs.
LETTRE VINGT-CINQUIÈME
Ce qu'on appelle un beau temps politique. — La guerre et la paix.
31 octobre 1840.
Nous avons le cœur navré ! depuis quinze jours nous n'entendons parler que d'émeutes prochaines, que de coups montés, que d'associations en faveur du régicide, que de trahisons, de projets sanglants. Chacun nous accueille par les prédictions les plus sinistres; nous en avons l'esprit bouleversé. Cependant,
comme ces malheurs tragiques qui nous menacent ont des causes singulièrement ridicules , il faut essayer d*en rire en attendant qu'on en meure.
Ne trouvez-vous pas, dites-nous, que la civilisation est une belle chose, et que les nations régénérées ont de très-superbes avantages sur les nations caduques et routinières?
Voyez un peu comme elles s'annoncent dignement. Que ce noble début présage un noble avenir !
Voyez la jeune Angleterre... représentée par un fou qui assassine une jeune femme grosse.
Voyez la jeune France... représentée par un frotteur qui assassine un vieillard entouré de sa famille.
Voyez la jeune Espagne qui... Ah! celle-là n'est encore qu'une enfant ; mais convenez-en , la petite promet , et , si on Tencourage, elle ira plus loin que se^ aînées!
0 nations civilisées, vous avez raison de mépriser les nations barbares du Nord et du Midi, vous leur êtes très-supérieures... en barbarie.
C'est dans les plus vulgaires niaiseries de la conversation que se peignent, que se trahissent les mœurs, les idées journalières, les dangers habituels d'une époque. Parler de la pluie et du beau temps, c'est une banalité sans importance. Eh bien! cette banalité, grâce aux agréments de l'époque, devient un sujet de conversation tout à fait piquant. Hier il pleuvait à verse , le ciel était noir, les mes étaient pleines de boue; assis au coin du feu, nous gémissions. Quel affreux temps! disions-nous. Arrive un de nos amis : il était trempé de pluie , son chapeau ^ruisselant d'eau était brillant comme du satin ; son paletot était en larmes, et tout le reste de sa parure était tigré de boue; sa figure, ordinairement pâle, était du plus beau vert-pomme; il grelottait et toussait horriblement. « Comment ! nous écrions-nous à sa vue, avec un pareil rhume vous sortez à pied aujourd'hui? » 11 nous répond en toussant : a Je sub venu... en voiture. — Ob ! mais alors dans quelle espèce de voiture? sur un camion? .. — Je suis venu en cabriolet... une roue s'est brisée au coin de votre rue... et j'ai fait un petit bout de chemin à pied; mais c'est égal (il tousse), ce temps-là est bien bon... (il tousse encore)
est bien bon pour nous, allez!... — Pour vous autres enrhumés? je ne saisis pas. — Avec ce temps-là... n Ici une quinte affreuse Tempèche de continuer.... Au bout de cinq minutes il reprend : a Avec ce temps-là il n*y a pas d'émeute qui tienne. — Ah ! je comprends ; la pluie et la boue , c'est ce qu'on appelle un beau temps politique. Réjouissons -nous donc et toussez gaiement ; mais avouez aussi que c'est un étrange gouvernement que celui qui attend son salut de la pluie , de la grêle , des vents , des nuages , des orages , et qui spécule sur les tempêtes pour avoir un jour de repos ! »
Les députés qui se rencontrent s'abordent tous par le même mot : tt Que dit-on dans votre département ? »
Les uns répondent : a Ne m'en parlez pas ! dans notre département , ce sont tous des manufacturiers que la guerre ruinerait ; eh bien! ils veulent tous la guerre, et ils chantent '2a Marseillaise pour imiter les Parisiens ; ils sont fous ! n
Les autres répondent : u Ne m'en parlez pas! chez nous, ce sont tous des trembleurs, ils sont enragés pour la paix; les récoltes ont été superbes cette année chez nous , et les cultivateurs se lamentent ; ils crient qu'on leur arrache leurs enfants. . . ils sont absurdes !
— Comment ! vous voulez donc la guerre, vous?
— Sans doute ; et mes commettants qui me demandent la paix ! c'est fort embarrassant.
— A qui le dites-vous? je suis dans le même cas ; la guerre me semble une folie ; et mes commettants crient aux armes ! ^
Ces sortes de dialogues, comme on le pense, jettent peu de lumière sur la situation actuelle.
LETTRE VINGT-SIXIEME
Ressemblance des caractères et dissemblance des opinions. Ne savez-vous rien de nouveau?
28 novembre 1840. .
A Paris, si tous les caractères se ressemblent, les avis diffèrent étrangement ; on se console de n'oser avoir aucune originalité dans les manières en professant une grande indépendance dans ses opinions.
Parle-t-on de la pièce nouvelle de M. Scribe , le l/en'e d'eau, quelqu^un diMl : a C'est ravissant, plein d*esprit, de finesse!... » une autre personne lève les yeux au ciel et répond: u C'est d'un goût détestable ! c'est un vaudeville historique sans intérêt, et du style le plus commun; je n'appelle pas cela de l'esprit.
— Convenez cependant que la pièce est on ne saurait plus amusante.
— Elle est remplie de longueurs fort ennuyeuses.
— Mais, enfin, elle est jouée en perfection.
— Non vraiment, je ne le trouve pas.
— Mademoiselle Plessis y est admirable.
— Elle est prétentieuse et maniérée !
— Il est impossible de voir une plu§ belle femme! ' — Une belle femme qui a les bras cassés !
— Mademoiselle Doze est adorable.
— Elle est toute petite ; elle a l'air déjouer à genoux.
— Vous êtes injuste, elles sont toutes les deux charmantes, et tout Paris ira les admirer. Le Verre d'eau est une des plus jolies pièces de Scribe; le troisième acte est excellent; je n'aime pas autant le cinquième, il ressemble trop au dénoùment de Zanetta,
— De Zanetta?... De Lestocq, vous voulez dire?
— Vous pourriez dire aussi de Leicester et de la Reine de seize ans. »
En écoutant cette discussion , nous ne pouvions nous empêcher de rire. Voilà une critique involontaire qui est trèsperfide, pensions-nous. Comment! cette comédie est composée de trois opéras-comiques nattés ensemble! 11 faut qu'il y ait là dedans bien du talent et bien de l'esprit pour donner de la nouveauté à un sujet si vieux et si pauvre !
Voilà comme on parle dans le monde du Verre d'eau. Nous ne l'avons pas encore vu, et nous n'avons point d'opinion; cependant le caractère de cette femme nonchalante et timide qui ne se rappelle qu'elle est reine que le jour où elle devient jalouse, et qui recouvre l'indépendance par l'amour, nous semble une idée heureuse , une observation profonde ; mais n'est-ce pas un crime de lèse-histoire que de supposer de
folles amours à une reine honnête femme , que d'attribuer à lady Mariborough de misérables intrigues indignes d'elle? D'ailleurs, la chanson est là pour la justifier : Monsieur Malbrough est mort.,, vos beaux yeux vont pleurer! lui dit son page : cela prouve clairement que lady Mariborough aimait son mari. La vérité est dans les vieilles chansons; les faiseurs de complaintes ne mentent pas; ce ne sont pas des historiens, on peut les croire.
Il y a donc dans la pièce nouvelle de M. Scribe deux calomnies : une contre la reine Anne, une contre lady Mariborough. Deux calomnies, c'est beaucoup; il est vrai que dans la Calomnie il n'y en a pas une : voilà la compensation.
En lisant l'analyse de cette pièce dans les journaux, nous avons fait encore cette remarque : lord Bolingbroke dit : « Puisque vous ne voulez pas placer auprès de la reine miss Abigail, je vais publier dans mon journal l'histoire de vos amours avec Masliam. »
La duchesse répond : u Et moi, je vais publier, de mon côté, les lettres de votre femme à lord trois étoiles. »
Quelles charmantes malices! quel dialogue, pour de si nobles personnages!... Et Ton trouve cela tout simple, et il ne vient à l'idée de personne de se révolter. Un lord, faire une pareille menace! Une lady répondre par une si lâche dénonciation!... Et on appelle cela un dialogue vif et piquant! Ah ! si l'on osait faire tenir un tel langage à tout autre héros... à deux journalistes, par exetnpie!... comme on crierait au scandale et à l'infamie ; quelle levée de boucliers il y aurait en faveur des hommes de la presse vilipendée! Des journalistes parler ainsi... fi donc! Des journalistes sont incapables d'une telle bassesse: un lord et une duchesse, à la bonne heure!... 0 comédie, que tu serais facile à faire, si tu étais possible à jouer !
En fait de comédiens politiques, les avis sont de même fort partagés: a Vous étiez l'autre jour à la Chambre, vous avez entendu le discours de Thicrs? Comment a-t-il parlé?
— Il a été déplorable, il a défilé d'un ton patelin un chapelet de mensonges, et puis il a été d'une longueur! il a rabâché pendant trois heures toujours les mêmes phrases, j'en suis fatigué. «
Arrive une autre personne, Tair enchanté: a Ma foi, je Tiens d'entendre une belle chose !
— Quoi donc ?
— Le discours de Thiers.
— Eh bien, tout à Fheure on vient de nous dire qu*il avait ^té fort pâle.
— Pâle!... il a été magnifique! d* une précision, d'une mesure parfaite et d'une clarté éblouissante. C'est un beau morceau diplomatique. Il a exposé un tableau de l'état actuel de la France, qui est désolant de vérité : a La France, a-t-il dit, a perdu toute l'influence qu'elle pouvait avoir dans la Méditerranée , elle n'en a aucune à Constantinople , elle n'en aura bientôt plus à Alexandrie, etc., etc. » Tout cela est malheureusement vrai.
— Sans doute; mais M. Thiers oublie un détail, c'est que c'est lui qui est cause de tout cela, n
il nous rappelle cet ingrat qui pour se justifier d'abandonner ^a maîtresse disait : a Que voulez-vous! elle n'est plus jolie du tout, elle est maigre, elle est pâle, elle a les yeux rouges... elle est changée, eh bien, je change! d II n'oubliait qu'une chose, c'est que lui seul, à force de douleurs , avait causé ce changement.
En fait de modes, même incertitude, même variété dans les avis, a Faut-il faire faire des manches justes à ma robe de velours? — Oui, oui. — Non, non. On n'en porte plus. — On n'en porte pas d'autres. — Rien n'est plus commun; gardezvous-en bien! — Croyez-moi, faites faire des manches justes; sans cela, vous aurez l'air d'avoir une robe de l'année dernière; mettez-y des jockeys, si vous voulez; mais point de manches larges, à moins que ce ne soit en gaze, en étofie légère.... n Comment se décider? Les deux femmes qui vous parlent ainsi, et dont les conseils sont si différents, sont également des femmes de bon goût. Choisissez donc ce qui vous va le mieux; vous êtes libre. La mode n'a plus rien d'impérieux , elle ne vous ordonne que d'être jolie. Tâchez de lui obéir en cela scrupuleusement, et rappelez-vous que les femmes les plus belles ne sont pas les plus jolies ; au contraire. C'est très-gênant d'être belle , pour paraître charmante. On a
LETTRES PARISIENNES (18JM)). 71
bien delà peine à 8*en tirer. Et puis la beauté, c'est monotone, n faut quelquefois la sacrifier tout à fait pendant un jour pour la faire valoir le lendemain. De beaux grands yeux noirs Tarient peu leur expression, tandis que de petits yeux gris disent tant de choses et changent de couleur si souvent !
Mais nous en étions aux modes nouvelles. Au sujet des manteaux, les avis sont encore bien partagés, a Que dites-vous des écharpes de velours! — Je dis qu'elles sont très-jolies pour sortir en voiture, mais que pour sortir à pied, elles ne suffisent pas. — Je trouve qu'elles vont à merveille aux jeunes personnes. — Aux jeunes personnes qui ne sont pas frileuses. — Et les petits manteaux garnis de fourrure , ils sont trèscommodes et charmants. — Us sont afireux !... Si Ton s'assied dessus, ils vous étranglent, et il vaut encore mieux être étranglé que de les relever pour s'asseoir. r>
Pour les chapeaux de deux couleurs, mêmes éloges, mêmes critiques.
a Ils sont très- bien portés! — ils sont très-mal portés! — Hier, la princesse de *** en avait un lilas et vert qui était charmant. — Mademoiselle^** en avait un orange et bleu qui était afireux. »
Vous le voyez , il est impossible de rien savoir.
« Faut-il aller voir le Mirliton ? — Oui. — Non. — C'est ravissant. — C'est ennuyeux à mourir ! — Et 2a Mansarde du crime? — C'est une boufibnnerie excellente. — C'est une plaisanterie afireusement triste !
Il est une seule question qui amène toujours la même réponse. Si nous disons : Avez-vous quelque nouvelle à nous donner? chacun de dire : Non, il n'y a rien de nouveau; et puis , après un instant de conversation , la personne soi-disant ignorante laisse tomber une nouvelle de la plus haute importance pour nous.
Ainsi, l'autre jour, M. de *** venait de dire à son tour: Cl Je ne sais rien. — Vous êtes allé au bois de Boulogne ce matin? lui demande-t-on.
— Pas aujourd'hui; j'ai passé ma journée à visiter les ateliers de sculpture. J'aime beaucoup la Magdeleine de M. de Triquety.
— Quoi! M. de Trîquety, que nous admirons tant, a fait une statue de Magdeleine, de Magdeleine!... et vous ne me dites pas cela tout de suite !
— J'ai enfin très-longtemps regardé, dans Tatelier du comte de Nieuverkerke , une adorable statue faite d'après un ange de beauté. Cette statue est de grandeur naturelle et d'une ressemblance parfaite. C'est le portrait d'une gracieuse enfant que vous devez connaître : la petite-fille de M. Mole.
— Mais dites donc cela tout de suite! d
Survient un auire ignorant, a Je ne sais rien, dit-il; je n'ai vu personne aujourd'hui ; j'ai passé la soirée tout bonnement chez ma cousine, et je suis resté au coin du feu avec une personne fort spirituelle dont la conversation m'a très-intéressé : lady Byron , la veuve du poète.
— Quoi ! lady Byron est à Paris ?
— EUe doit y passer l'hiver.
— Mais dites-moi donc cela tout de suite ! n
Troisième ignorant, u Et que puis-je savoir, moi qui passe ma vie dans les livres? Je ne suis au courant de rien.
— Y a-t-il longtemps que vous n'avez vu madame P...?
— Non, je suis allé la voir hier. Je l'ai trouvée tout occupée d'un monsieur qui vient de faire une découverte admirable. Il a demandé au ministre de l'intérieur d'cissister à une de ses expériences; mais on s'est moqué de lui, et madame P... est furieuse.
— Quelle est donc l'invention de son protégé?
— Il a trouvé le moyen de marcher sur l'eau !
— Mais dites-moi donc ca! Vraie ou fausse, c'est une excellente nouvelle pour un feuilleton. »
Un élégant arrive de Versailles. X'on-seulement il dit qu'il ne sait rien, mais il questionne tout le monde. Si on lui parle de Versailles : a Nous menons là une vie bien monotone, répond-il : le matin on se promène à cheval, le soir on fait son whist, et le lendemain on recommence.
On connaît en un jour tous les jours de sa vie !
— Vous demeurez toujours à coté de M. W... ?
— Oui. ... Ce pauvre homme, il vient de lui arriver une chose
fort désagréable, une mystification en trois actes des plus plaisantes. Hier, dès le matin , il a été réveillé par des coups de marteau , de ces coups légers et taquins qui n*appartiennent qu'aux tapissiers; il se lève et passe dans son salon : il le trouve décoré d'une façon nouvelle et orné de lustres inconnus, partout des tapis, des banquettes, enfin ce beau désordre qui annonce une fête. Il interroge les ouvriers, qui ne peuvent répondre; leur maître est absent. Une heure après on sonne à la porte, plusieurs voitures s'arrêtent; M. W... regarde et aperçoit un corbillard et six voitures de deuil. 11 s'informe. On lui apprend qu'il est mort l'avant-veille et qu'on vient l'enterrer; il s'étonne, il voit bien que c'est un'malentendu, mais il sent le besoin de s'en expliquer avec le cocher, par lequel il est bien décidé à ne pas se laisser conduire. Pendant qu'il emploie toute son éloquence à prouver qu'il n'est pas prêt pour cette cérémonie, il s'aperçoit que des agents de police et des sergents de ville entourent sa maison ; toujours plus inquiet , il s'informe encore : on lui dit que la police a été prévenue la veille qu'un conciliabule politique devait avoir lieu le soir même chez lui. Il récapitule : a Un bal, un enterrement, un complot chez moi qui aime à vivre seul, qui me porte bien, et qui ne me mêle pas de politique... c'est une mystification! Ils ont voulu me fâcher, je ne me fâche pas , e'est eux qui sont mystifiés, v On ignore encore quel est l'auteur de cette plaisanterie, qui a bien un peu l'accent anglais.
LETTRE VINGT-SEPTIEME
Impressions politiques. — Discours de M. Guizot, de M. Thiers, de M. Barrot, de M. Bcrryer, etc., etc. — Les marchands de bois et les bonnetiers écrivains politiques. — La politiqpe de M. Thiers est de la poésie.
5 décembre 1840.
Les brillants orateurs de la Chambre ont seuls occupé Paris cette semaine. Nous avons voulu, nous aussi, juger de ces grands talents par nous-même; nous avons entendu plusieurs de ces magnifiques discours, dont voici à peu près le résumé :