‹ Œuvres complètesChapitre 7 sur 20 · POUR VICTOR HUGO · texte numérisé non relu

POUR VICTOR HUGO

MM. Lauartink. mm. Cousin.

Chateaubriand. Lebrun.

RovER-CoLLARo. DupiN aîné.

ViLLBMAIN. ThIERS.

Ch. Nodier. Viennet.

Ph. de SiGUR. Salvandv.

Lacretelle. Mole.

pongerville.

Soumet. Guizot, venu trop tard

MiGXET. pour voter.

COXTRE VICTOR HUGO.

MM. Casimir Delavigne. MM. Feletz.

Scribe. Droz.

DupATv . Etienne.

Roger. Tissot.

Jouv. LacuJ^e de Cbssac.

Jav. Flourens.

Brifpaut. Baour.

Campbnon.

On nous envoie ce quatrain anonyme :

LE POETE ET l'EMPEREUR.

Pleins de gloire, en dépit de cent rivaux perâdes, Tous deux, en même temps, ils ont atteint le but : Lorsque Napoléon demeure aux Invalides, , Victor Hugo peut bien entrer à T Institut.

Nous n'avons pu deviner le nom de Tauteur, ni reconnaître son écriture.

LETTRE DEUXIEME

Paris fortiûé. — Paris bêtifié. — Les vieux et les jeunes rabâcheurs. —

Qui est-ce qui voudrait être roi constitutionnel? — Ce n'est pas vous?

ni moi.

24 janvier 1841.

Nous venons de la Chambre des députés, où nous avons entendu M. de Lamartine, et son discours a produit sur nous une impression si profonde, que nous ne pouvons plus penser à autre chose. Jamais le poëte ne s'est montré plus orateur; jamais sa voix n*a paru plus sonore, son attitude plus fière, son regard plus noble, son accent plus passionné. Nous étions auprès d'un ancien député, homme fort spirituel, qui, avant le commencement de la séance, nous querellait un peu sur l'enthousiasme de nous et de nos amis pour M. de Lamartine, tt Vous l'appelez, disait-il, notre premier orateur.... — Eh bien?... — Eh bien, je suis de votre avis, » nous dit-il à la fin de la séance. Et nous sommes revenu de la Chambre tout préoccupé de politique , rêvant malgré nous fortifications , enceinte continue et forts détachés, et nous nous sommes senti pénétré d'un orgueilleux effroi, car le projet de fortifier Paris nous semble une idée bien dangereuse.

Pour nous , cette question n'est pas seulement une question politique, une question de nationalité; c'est une question de spiritualité, et nous voyons avec terreur un projet qui tend à étoufler dans Paris le règne naissant de l'intelligence. Selon nous, qu'on nous permette cette expression, Paris fortifié, c'est Paris bêtifié.

Soyez franc, connaissez-vous au monde une ville de guerre

OÙ Tesprit travaille? il n'en est point. Or la spécialité, comme disent aujourd'hui les marchands, la spécialité parisienne, c'est l'immense fabrication des idées; le labeur parisien est un labeur tout intellectuel. Les autres villes font le commerce, font dé la politique, de l'industrie; Paris est la seule ville qui pense. Paris est un philosophe; n'en faites pas un soldat. Ne lui mettez pas une armure, sa lourde cuirasse le gênerait pour se promener en rêvant sur les destinées du monde. Ne lui mettez pas un casque, ça le gênerait pour passer sa main dans ses cheveux en cherchant une idée nouvelle; d'ailleurs l'idée a peur du fer, elle n'ose point naître sous une pesante coiffure. Bonaparte, qui avait le secret du casque et qui savait ses effets sur la cervelle, n'a jamais porté qu'un petit chapeau.

Oui, c'est une question d'intelligence, et la preuve, c'est que tous les hommes supérieurs par l'intelligence s'élèvent avec ardeur contre ce projet insensé de la fortification ou plutôt de la bêtification de Paris ; tous les hommes distingués par l'esprit se révoltent à cette idée, tous, excepté M. Thiers; mais de sa part cela s'explique : c'est un homme d'esprit qui n'aime pas l'esprit; il est bien aise d'en avoir beaucoup, mais il voudrait en avoir seul, et il n'a jamais cherché à en rencontrer chez personne pour son plaisir.

Si l'on parle de ce projet barbare devant M. de Chateaubriand, il lève les yeux au ciel de pitié.

M. Hugo écoute en silence ceux qui défendent ce beau projet, et il les regarde en souriant.

M. de Lamartine... vous l'avez vu hier, menaçant, terrible, se débattant avec un instinct sublime contre le piège déguisé , déchirant du bec et de l'ongle le réseau invisible encore , lançant l'éclair et la foudre comme un aigle qui défend ses ailes et qui a reconnu l'oiseleur.

Dans un autre ordre d'idées, M. Michel Chevalier à son tour se révolte et se désespère; il voit l'industrie enchaînée, il défend la science étouffée.

Dans l'armée aussi, les hommes d'intelligence s'affligent: ils regardent que, par l'exécution de ce projet, la science de la guerre est perdue, l'art de la stratégie est détruit. En effet, à quoi sert de savoir combattre, si le succès ou le revers n'est

plas qu^une question de manitions on de vivres, de temps et de nombre, au lieu d'être une question de courage et d'habileté? Enfin , tous les nobles penseurs de France , les grands orateurs, les savants profonds, les poètes, les romanciers, MM. Berryer, de Balzac, Alphonse Karr, Théophile Gautier, Janin, et MM. Bertin (ce qui est plaisant), et vingt autres que nous pourrions citer si nous ne craignions de les compromettre ; tous ceux que Tintelligence fait vivre se sentent, d'un commun

effroi, menacés dans leur existence Vous voyez donc bien

qu'il ne s'agit pas d'une guerre des Français contre l'étranger, mais d'une bataille plus terrible, parce qu'elle fait perdre toutes les autres; d'une lutte sournoise et fatale, d'un duel clandestin et inavoué entre la violence et la raison , entre la force brutale et la pensée.

Le projet de la fortification de Paris est un coup d'État contre l'esprit, il fait naturellement frémir tous ceux qui ont quelque chose à perdre.

Mais c'est aussi un coup d'État contre la liberté, et ce qui le prouve bien encore, c'est la chaleur avec laquelle toutes les opinions oppressives ont pris la défense de ce projet; c'est qu'il a le don de séduire ensemble tous les vieux et tous les jeunes rabâcheurs. Comprenez-vous ce phénomène? Les hommes qui se détestent le plus, qui depuis vingt ans se combattent... se réunissent tout à coup sous cette équivoque bannière! Vous le savez, il y a en France deux partis qui se haïssent, mais qui se ressemblent et qui nous effrayent également : Le parti des propriétaires égoïstes; Le parti des prolétaires envieux.

L'un a pour représentant le Journal des Débats; L'autre a pour précurseur le National, Le premier hait l'avenir et ses promesses; Le second hait le passé et ses souvenirs. Celui-ci veut étouffer ce qui doit naître; Celui-là veut anéantir ce qui est créé. Ce sont deux insectes rongeurs qui dévorent en sens inverse, mais à l'envi, le chêne national, l'arbre de la liberté : L'un en faisant tomber ses fruits, L'autre en déchirant ses racines.

LETTRES PARISIEXMES (1841). 97

En fait de principes et d'idées, ce sont deux ogres insatiables. Lear goût et leur régime sont différents sans doute, mais leur appétit est le même.

Le plus vieux se nourrit d*enfants au berceau ;

Le plus jeune préfère les vieillards consommés;

Le plus timide a pour arme un éteignoir doré;

Le plus farouche a pour attribut une hache encore rouillée;

Enfin Tun a pour devise : Gardons tout et ne faisons rien;

L'autre a pour refrain : Ne gardons rien, refaisons tout!

Et voilà que soudain, par un miracle épouvantable, ces deux ogres rivaux s'entendent sur un seul et même sujet, et en souriant ils se convient à un seul et même repas ! Voilà que ces deux inimitiés s'associent, voilà que ces deux contradictions se comprennent , voilà que ces deux violences s'adoucissent pour se fondre, voilà que ces deux extrémités se rapprochent pour se toucher. Et vous qui les séparez encore, vous qui vous débattez entre elles, vous ne devinez pas le vrai sens de leur union suspecte , vous ne calculez pas le véritable prix de leur marché frauduleux. Oh! cela est pourtant bien clair! De deux choses l'une : Ou le parti des vieux rabâcheurs l'emportera, et alors tout sera dit pour l'avenir de l'intelligence. Maîtres de Paris embastillé, ils en chasseront toutes les idées neuves, tous les sentiments généreux, toutes les illusions fécondes, toutes les chimères régénératrices; le règne des Béotiens sera proclamé, l'ère d'aplatissement intellectuel commencera. Adieu la liberté de la presse, adieu la liberté de la tribune, adieu les glorieuses promesses de l'avenir! Ou le parti des jeunes rabâcheurs l'emportera, et alors tout sera dit pour l'humanité et pour la civilisation. Alors le règne de la lâcheté cruelle commencera, l'ère de sang sera proclamée. Adieu la liberté d'écrire, de rêver, de rire, de parler, de vivre. Adieu tous les beaux souvenirs. Adieu les grands destins! Adieu l'honneur, adieu la gloire , adieu la France !

Lequel de ces deux partis triomphera, peu importe ; le succès de l'un ou de l'autre sera également triste pour nous; l'instrument de tyrannie entre leurs mains sera également funeste. Le fossé que vous creusez autour de Paris est un abîme où ceux-ci

feront tomber la pensée , où cenx-là feront tomber la tête et la pensée. Toute la différence est là....

Ce n'est pas tout : ce projet baroque non-seulement nous paraît être un crime de lèse- humanité, de lèse-liberté, de lèse-nationalité, mais il nous paraît être aussi un crime de lèsc-constitutionnalité.

Pensez-vous donc qu'un roi soit constitutionnel pour son plaisir, et croyez-vous bonnement qu'un roi puisse rester constitutionnel dans une capitale fortifiée !... Avec la meilleure foi du monde, il ne le pourrait pas. Mettez-vous à sa place... et c'est peut-être ce que vous désirez... et vous conviendrez que vous-même à sa place vous ne le pourriez pas. En fait de volonté, la possibilité est une tentation à laquelle un ange, un sainte un philanthrope couronné n'échapperait point. Les effets de la toute-puissance sont incalculables. On résiste au pouvoir d'un autre, mais on cède au pouvoir qu'on a. Tout roi, tout homme, toute femme est, si l'on ose s'exprimer ainsi, dans la dépendance de sa propre puissance, et n'en peut prévoiries entraînements. Un roi qui peut raisonnablement se permettre des rêveries d'obéissance n'est déjà plus libre de ne pas commander; et, malgré lui, le roi le plus constitutionnel se déconstitution" naliserait insensiblement , involontairement , dans cette atmosphère de salpêtre dont vous l'auriez enivré, devant cet appareil de tyrannie qui lui parlerait sans cesse de vengeance et d'impunité. Et, nous le disons naïvement, nous ne croyons pas que jamais un roi puisse être sincèrement constitutionnel. Le roi Louis-Philippe met tout son esprit à Têtre, à le paraître; Charles X n'a jamais pu y parvenir, et il y a noblement renoncé. Louis XVHI est celui de tous qui a joué ce rôle avec le plus de résignation, et cela s'explique : il était infirme. Quand on ne peut marcher qu'avec une brouette, on est préparé d'avance à ne gouverner qu'avec une charte.

Mais vous ne savez donc pas ce que c'est que d'être roi constitutionnel ! vous ne sentez donc pas ce qu'il faut de patience, de courage, d'abnégation, de patriotisme pour se résigner à un pareil métier? Pour un grand prince, dans le gouvernement parlementaire, tout est supplice, effort, ennui; toujours feindre, toujours craindre, toujours spéculer, tout calculer... voilà sa

vie ! CVst rhypocrisie organisée par la légalité. Un monarque absolu a pour lui du moins la franchise, il veut et il ose dire : a Je veux ! » Mais dans le gouvernement parlementaire , ce ne sont que ruses, détours, mensonges; on veut et Ton ne dit pas :

a Je veux n On dit : a Je propose... r> et Ton emploie toute

l'énergie de son caractère à faire vouloir à d'autres sa volonté. Et ce n*est qu'à force d'humiliations dévorées, de complaisances avilissantes, de compromis honteux, de considérations indignes, que rois ou ministres parviennent à conserver ce lambeau de pourpre déchiré, reprisé, rapiécé, piqué par Thumidité, passé au soleil, mangé aux rats, mangé aux vers, sans couleur et sans valeur, que Ton appelle encore le pouvoir !

Ah ! nous rendons justice à nos ennemis; parmi eux tous, il n'en est pas un seul, pas un, qui voulût de son propre gré accepter cette triste profession de roi constitutionnel. Quant à nous, nous comprenons que Ton se résigne aux plus arides travaux, que Ton choisisse avec orgueil la profession la plus pénible, qu'on se fasse laboureur! qu'on bêche, qu'on pioche la terre, qu'on lutte avec la grêle, l'inondation et l'incendie, que l'on fasse dépendre son existence entière, le pain de son année, des caprices du ciel, de la colère des vents; mais nous ne comprenons pas qu'on lutte sans dégoût avec toutes les passions mauvaises, avec toutes les médiocrités jalouses, que l'on fasse dépendre la gloire de son nom et l'œuvre de son règne de l'intempérie des consciences et de la fureur des sots.

Nous comprenons que l'on aille dans les déserts du nouveau monde prêcher une religion civilisatrice à des sauvages rouges ou verts, jaunes ou bleus. Dans cette entreprise périlleuse, on est soutenu par la foi ; si l'on réussit, on est porté en triomphe; si l'on n'est pas compris dans son éloquence, on est rôti et mangé par son auditoire ; mais on n'est pas, du moins, calomnié, et l'on n'a pas à subir, enfin, ce supplice horrible, sans exaltation, sans palme, sans gloire, d'un pauvre roi constitutionnel, toujours victime et jamais martyr.

Encore une fois , nous ne comprenons pas que l'on accepte

de gaieté de cœur un pareil destin , et nous sentons qu'on doit

chercher à s'en affranchir sitôt qu'il est possible d'en changer.

Tout homme qui a du sang dans les veines est absolu; tout

homme qai a de la dignité est absolu; tout homme qui a de Tesprit est absolu; Tétat normal pour un roi quelconque, c'est Tabsolutisme. Laconstitutionnalitéestune invention admirable, une invention protectrice, pleine de prévoyance et de garantie; mais c'est une invention contre nature, une combinaison superbe qu'il faut maintenir, perfectionner, consacrer, mais qu'il faut surveiller aussi parce qu'elle est factice; car c'est une force comprimée qui tend toujours à repousser l'obstacle, à faire explosion comme le gaz, à renverser l'écluse comme l'onde; et ce serait une grande imprudence que de donner au gaz ou à l'onde une occasion trop favorable de s'échapper et de s'épandre.

Aujourd'hui, c'est la royauté qui est embastillée; demain, si votre projet réussit, ce sera la liberté.

Mais, pour finir par des paroles moins graves, nous ajouterons que donner à un roi des fortifications et lui dire : a Tu resteras constitutionnel, r> c'est donner à un enfant un tambour en lui disant : » Ne fais pas de bruit ! » c'est ouvrir la cage d'un oiseau en lui criant : a Ne t'envoie pas !... tu es prisonnier sur parole ! n

LETTRE TROISIÈME

Le bal d'hier et le bal de demain. — Un mot de Tempereur.

l«r février 1841.

Oh! la belle fête, la poétique et charmante fête! jusqu'alors on n'avait rien vu de si complet. Figurez-vous, heureux habitants de la province , vous qui n'avez peut-être jamais dansé que dans la salle du conseil de révision de votre bonne ville ; figurez-vous, malheureux partisans d'une politique timide, vous qui n'avez pas osé vous permettre ce plaisir si agréablement séditieux ; figurez-vous une admirable salle de spectacle du meilleur goût, toute fraîche, toute blanche, toute dorée, magiquement éclairée à giorno et plus qu'a giorno, car il y avait à la fois l'astre du jour et tous les astres de la nuit, un lustre colossal qui brillait comme le soleil, et puis cent petits lustres étincelants suspendus au ciel comme des étoiles; les étoiles filaient un peu, mais c'était une illusion de plus ; figurezvous enfin toutes les loges de ce magnifique théâtre remplies

LETTRES PARISIEiWES (1841). 101

de femmes élégantes, couronnées de fleurs et de diamants. Les regards étaient éblouis. Nous ne craignons pas d'exagérer en disant que toutes les femmes avaient des diamants, excepté deux ou trois peut-être, qui semblaient n'en avoir pas mis pour se faire remarquer. Vrai, n'avoir pas de diamants ce jour-là, cela paraissait une affectation. En effet, pourquoi ne pas être comme tout le monde ?

Mais ce qu'il y avait de plus extraordinaire, et ce qu'on doit remarquer dans de semblables fêtes, c'est une réunion de danseurs élégants, de jeunes gens comme il faut, ayant une noble tournure et de bonnes manières. Là, il n'y avait pas la moindre cravate de satin blanc, pas le moindre gilet brodé en chenille ; là , nous n'avons pas vu un seul merveilleux coiffé en page de Louis XII, les cheveux séparés sur le front et retenus de chaque côté par des petits peignes. Là, point de costume de faux troubadour, comme il s'en trouve quelquefois dans les bals les plus paisibles; point de figures étranges, masques involontaires qui font rire tout le monde ; point de nez de carnaval, point de gnomes, et pas trop de valseurs microscopiques. Il faut rendre justice aux hommes, ils sont aujourd'hui beaucoup moins laids qu'il y a dix ans. Encore dix années, et nous finirons par avoir des représentants présentables.

Parmi les femmes, il y avait bien çà et là quelques parures d'un goût bizarre. Plusieurs chapeaux rouges mirobolants et deux Iphigénies couronnées de roses et enveloppées de longs voiles blancs; mais comme déguisement, c'était assez joli. Il y avait bien aussi une certaine robe de velours orange garnie d'une courte-pointe en dentelle qui faisait un peu trop d'effet; mais cette robe était très-bien portée, et l'on se disait en admirant la femme qui en était parée : C'est sans doute quelque étrangère de distinction; une élégante française ne s'exposerait jamais à paraître si belle dans un bal public.

Mais ce bal public se composait aussi d'une centaine de fêtes particulières, toutes brillantes et animées. Chaque loge était un salon qui avait sa maîtresse de maison , ses habitués et ses visiteurs. On allait tour à tour chez madame de ***^ chez la duchesse de ***^ comme on y va tous les soirs; seulement on n'avait pas les ponts à passer, et l'ennui de remettre et

d'oter son manteau entre chaque visite ; et puis , si Ton voulait être seul, on se mêlait à la foule. On quittait sa loge, et on allait admirer sur le théâtre le coup d'œil de la salle, qui était magnifique. Quelqu'un disait à propos de cela : a. Les acteurs sont bien heureux ! ce qu'on voit de leur place est bien plus beau que ce que nous voyons de la nôtre — n Le fait est que rien n'est plus merveilleux que l'aspect d'une salle de spectacle vue de l'extrémité du théâtre : il y a là un effet de perspective dont rien ne peut donner l'idée. Nous recommandons aux personnes qui demain iront à l'Opéra pour le bal des Inondés d'avoir le courage de traverser une contredanse, au risque de l'embrouiller; nous leur conseillons même d'avoir l'audace de traverser une valse, au risque d'être emportées par elle, et d'aller se placer au pied de l'orchestre , au risque d'être assQurdies par lui ; et là , de rester un moment à contempler dans le lointain, sous ce déluge de lumière, cette assemblée superbe admirablement bien composée et immense, ce qui la rend imposante, mais divisée par petits compartiments, ce qui lui donne un air fantastique et presque puéril : on dirait un joujou colossal, un gigantesque musée de tableaux, mais de tableaux vivants, dont tous les personnages se connaissent, se parlent, se sourient et se saluent entre eux. Ce n'est plus une réalité, c'est une vision étrange, un enchantement, et l'on se surprend à chercher l'enchanteur; les indiscrets vont même jusqu'à demander son nom. L'autre soir, à cette question que nous avons faite, on a répondu en nous citant une douzaine de noms illustres , que nous nous garderons de trahir parce qu'ils doivent leur illustration à de plus nobles choses, si toutefois il y a au monde une plus noble chose que la charité!

Le grand succès qu'a obtenu ce bal de la Liste civile est d'un heureux augure pour celui qui aura lieu demain à l'Opéra. Déjà de toutes parts on s'y donne rendez-vous, a Nous nous verrons mardi aux Inondés... cela se dit ainsi; tâchez d'arriver de bonne heure et d'avoir une loge. — Moi , je ne pourrai venir que très-tard ; vous vous ferez très-belles , répond une patronnesse, mesdames, nous l'exigeons, c'est d'étiquette... c'est aussi de très-bon goût. >î — Bien mieux, c'est un très-bon calcul : être jolie , dans un petit bal , pour des gens qui vous ,

LETTRES PARISIENNES (iSU). 103

ont vue la veille et qui vous reverront le lendemain, peu importe; mais paraître belle à des regards qui ne vous ont jamais aperçue et qui ne vous apercevront peut-être que cette fois; séduire en une heure et pour la vie quelque voyageur étranger, quelque provincial un peu sauvage qui emportera votre souvenir dans son désert ou dans ses montagnes, c'est très-flatteur et très-grave ; il ne faut point du tout négliger ces triompheslà. Pouvoir semer des souvenirs et des illusions plein une fête, c'est une coquetterie vaniteuse dont on ne saurait trop profiter. — «Rassurez-vous, on en profitera; nous mettrons nos robes les plus fraîches; nous serons très-belles. — Soit, mais ne soyez pas trop à la mode. En fait de parure, la fantaisie n'est permise que dans l'intimité du grand monde. Pour hasarder dans un bal certaine coiffure, certains costumes, il faut y être en force, avoir là tous ses amis, tous ses ennemis, tous ses parents et toutes ses envieuses fidèles, v

On vient de nous dire un mot de l'empereur Napoléon que nous allons tout de suite vous répéter. C'est au sujet de Tépée de François V% dont il a été si vivement question il y a quelque temps. Ce mot peint à merveille le caractère de l'empereur, à la fois enthousiaste et critique. En 1808, aussitôt après son entrée à Madrid, le grand-duc de Berg, Murât, ayant repris l'épée de François I'% la confia au général Monthion pour la porter à l'empereur, qui était à Bordeaux. Cette mission était flatteuse, elle doit laisser d'heureux souvenirs. Il est beau d'avoir été choisi pour annoncer à l'empereur des Français que son armée triomphante venait de venger le roi de France ; il est glorieux d'avoir remis soi-même aux mains du soldat couronné l'épée du chevalier vaincu, cette noble prisonnière délivrée enfin après trois siècles de captivité. Mêler son nom dans une affaire à celui de Murât, de François I'' et de Napoléon , ce n'est pas du tout se compromettre. L'empereur reçut le glaive héroïque avec une joie visible, a Je suis bien aise, dit-il, de rendre à la France l'épée de François I". » Puis, examinant la lame d'un air pensif : a Cette épée, ajoutat-il, est celle d'un brave soldat, mais d'un mauvais général! » Heureusement François I'" n'a pu l'entendre; il était susceptible et l'affaire aurait mal tourné.

LETTRE QUATRIÈME

Les hommes politiques qui voient avant, pendant et après. — Dieu , que c*est triste d'être habile ! — Concert à ]*Abbaye-aux-Bois donné au proGt des inondés de Lyon. — Vers de M. de Lamartine.

10 février 1841.

La semaine , ou plutôt le mois , a commencé par un événement bien triste et bien grave, dont presque personne ne s'est effrayé, et les malheurs incompris sont les plus terribles. Paris lui-même a voté sa perte , et il s*amuse , il rit , il chante , il danse comme s'il était libre encore. Il regarde tranquillement forger ses chaînes sans comprendre qu'il les lui faudra porter. L'avenir n'est rien pour cette cité frivole. Un homme d'esprit a dit : tt En politique, il y a trois manières de voir : avant, pendant et après. « Les gens de haute intelligence voient avant, ils pressentent les événements par les causes , ils présagent les malheurs par les fautes, ils jugent de la moisson par la semence; ce sont des prophètes : on les admire, mais on se borne à les admirer. Les hommes d'un esprit droit et juste, mais que n'éclaire nul rayon d'en haut, voient /^^/i^fan/^ et c'est déjà beaucoup. Ils comprennent le danger quand le danger est venu, et s'ils n'ont pas eu l'instinct de le prévoir, ils ont du moins l'intelligence de le repousser; ils donnent aux faits qui s'accomplissent leur véritable nom; ils disent d'un malheur : C'est un malheur; et d'une lâcheté : C'est un crime. Ce ne sont pas des prophètes, mais ce sont des juges, et quelquefois d'habiles médecins.

Les esprits bornés, les cerveaux étroits, les gros yeux éteints, les petits yeux fermés, les sots à idées fausses, les bavards incrédules qui doutent de tout parce qu'ils ne doutent de rien, les niais galvanisés par les passions des autres, toute cette plèbe ignorante, qui est censée flotter entre le bien et le mal, mais qui en réalité n'hésite jamais à mal faire, tous ces gens-là voient après ; quand les événements sont bien irrévocablement accomplis, alors qu'il n'y a plus de remède, ils ouvrent enfin le^ yeux et regardent avec effroi les lourdes sottises qu'ils ont faites, les irréparables malheurs qu'ils ont causés.

Cette manière de classer les hommes politiques nous a paru

LETTRES PAHISIEWES (1841). 105

très-ingéniease , et pour notre part , nous l'avons depuis longtemps adoptée. Souvent nous nous demandons, en songeant à tel ou tel personnage politique, à laquelle de ces trois catégories il appartient, et, ce qui vous semblera singulier, c'est que nous avons remarqué que très-peu d'entre nos députés, par exemple, appartiennent à la seconde. On la croirait la plus nombreuse : eh bien, au contraire, c'est la plus pauvre. Voir les événements pendant qu'ils s'accomplissent, c'est bien facile, dira-t-on; c'est pourtant ce qu'on fait le moins. On les voit peut-être mieux d'avance : il suffit pour cela d'avoir de nobles instincts ou de mauvaises intentions ; car nous ne devons pas oublier de ranger, dans la catégorie de ceux qui voient avant, les perturbateurs, les révolutionnaires, les faux guides, ceuxlà ne sont point du tout ignorants dans la science du regard. Ils voient parfaitement bien que la route où ils vous poussent est fatale; ils aperçoivent d'un coup d'œil la portée d'une loi mortelle , ils lisent couramment dans le livre de l'avenir, dont ils déchirent en se jouant les plus belles pages. Le mauvais génie, c'est encore du génie.

Mais les gens du monde... oh! ceux-là voient après, longtemps après; ils comprennent les malheurs, quand les malheurs interrompent les fêtes; aujourd'hui ils s'amusent comme hier, et si on leur parle de ce vote désespérant, déshonorant, ils s'écrient impatientés : ci Quoi ! encore les fortifications ! toujours les fortifications ! Quand donc cesserez-vous de nous parler de ces ennuyeuses fortifications? d Quand elles seront bâties — Soyez tranquilles, alors on ne vous parlera plus de cela ni d'autre chose. Les feuilletons auront bien de la peine à être piquants à cette époque-là; quel que soit le gouvernement appelé à jouir des bastilles , le silence sera par lui décrété : quel maître serait assez naïf pour laisser vivre la critique avec de pareils moyens de persuasion et après avoir établi une pareille censure? Faites donc de l'ironie contre des citadelles, et lancez donc des épigrammes à des interlocuteurs qui vous envoient de la mitraille ! Ah ! M. de Lamartine , l'autre jour» avait bien raison de dire qu'il ne se fie point aux réserves que fait la gauche pour la liberté. Qu'est-ce qu'un article de loi devant vingt forts et une enceinte pouvant tourner, sur un

signe da iélégraphe, trois mille bouches à feu sur la constitution? tt Quand Bonaparte, ajoutait-il, s'empara du pouvoir absolu après le 18 brumaire, il appela son despotisme du nom de république. Les libéraux du temps se déclarèrent contents , comme ceux d'aujourd'hui, et la liberté fut perdue, v

M. de Lamartine parlait ainsi au milieu d'un groupe de députés assemblés au pied de la tribune pendant le fatal scrutin. L'un d'eux, imprudent ou sincère, trahissant la véritable pensée de la loi, pour la défendre, osait dire : u Fortifier Paris, c'est fortifier le pouvoir. » M. de Lamartine reprit vivement : ft C'est fortifier la guillotine! r» Les poètes sont prophètes.... 0 messieurs les pairs, ayez donc le courage d'avoir peur !

Mais non, ils se laissent séduire en détail, partiellement, individuellement. On les convie à dîner, ils savent que ces invitations sont un langage, et ils y répondent ; ils s'étonnent bien un peu de ces politesses tentatrices. Qu'on invite les députés pour les entraîner, c'est tout simple ; eux ne peuvent s'en ofienser, ils donnent à dîner à leurs électeurs pour obtenir leurs voix, ils comprennent qu'on leur donne aussi à dîner pour avoir leurs votes ; mais les hommes indépendants, mais les pairs de France... c'est difiièrent : ils ont le droit de s'effaroucher de pareilles avances. Quelques-uns, les plus délicats, s'en formalisent tout à fait; mais cela ne les empêche point d'aller dîner, et cela ne les empêchera point de voter dans le sens de leur dîner.

Et cette loi terrible, mortelle, antinationale, antilibérale, anticonstitutionnelle, sera adoptée par les deux Chambres, malgré les convictions de ceux-ci , malgré les engagements de ceux-là. Une efiroyable fusion aura lieu en sa faveur , de part et d'autre les sacrifices les plus laids auront été accomplis avec une honteuse émulation de faiblesse; et lorsqu'un jour l'histoire étonnée cherchera à comprendre une si monstrueuse coalition, un si ténébreux complot, elle dira : Il y avait une fois une conjuration dont la tête était aux Tuileries et les pieds dans les bureaux du National. Comment voulez-vous qu'on résiste lorsqu'on est à la fois séduit et menacé? Comment voulez-vous qu'on refuse de voter une loi qui a pour elle le ministère et les ennemis du ministère , la royauté et les enne-

mis de la royauté? Loin de l'accabler, il faudra plaindre le député malheureux, cCTrayé ou fasciné, qui aura vainement voulu combattre

Barrot , le ministère et le chef de TEtat.

Que vouliez-vous qu'il fît contre trois? — Qu'il votât!

Ce qu'il y a de désenchanteur dans ces sortes de batailles, c^est Taffreuse et coupable habileté qu'on y déploie. Dieu, que c'est triste d'être habile! Que M. Guizot a dû souffrir pendant ces débats ! lui qui a commencé sa carrière politique par une marche si franche , lui qui s'était si noblement habitué à une impérieuse loyauté!... comme il a dû souffrir de cette obligation d'être habile! Que tous ces détours ont dû le fatiguer! Pour un homme sincère, quelle rude tâche que la composition et le maniement d'une majorité! Quel pénible rôle il a été contraint de jouer dans toute cette affaire ! Combattre avec la moitié de sa majorité contre l'autre moitié ; se mettre à la tète de Topposition pour venir démolir cette majorité ; lutter avec ses ennemis contre ses amis, au risque de les affliger, de les humilier et de les perdre, et remporter une frauduleuse vie*

toire en démoralisant son armée Ce rôle a dû lui sembler

horrible; ce n'est pas celui-là qu'il avait rêvé; nous lui rendons justice , et nous comprenons tout ce qu'il doit ressentir d'amertume et de découragement. Etre forcé à de pareils détours quand on a choisi la ligne droite pour devise ; n'avoir plus que des soldats ignorants et traîtres quand on a eu d'intelligents et de loyaux auxiliaires; n'avoir plus que des complaisants quand on a eu des séides, cela doit être bien douloureux. Voilà donc comme les caractères les plus absolus se décomposent en arrivant au pouvoir; voilà ce que vous autres vous appelez habileté politique , stratégie parlementaire. Nous donnons à de telles manœuvres un autre nom ; nous appelons ce genre d'habileté la rouerie constilutionncUe, et nous disons : Si le pouvoir s'achète au prix de la loyauté du cœur, que le ciel en préserve ceux que l'on peut encore aimer et admirer!

Mais nous vous entendons d'ici vous écrier : a N'en finireivous donc pas avec vos fortifications?» Que voulez-vous! nous avons l'esprit très-mal fait et très-peu en harmonie avec la

légèreté du vôtre. Parce qu*un malheur est accompli, désespérément accompli... ce n*est pas pour nous une raison suffisante de s'en consoler tout de suite; d'ailleurs, celui-là a un avantage, c'est qu'il est plein d'avenir, ce qui empêche qu'on ne l'oublie.

Le monde parisien, depuis quinze jours, est dans tout son éclat, et ce feuilleton, commencé vendredi, a été interrompu par trois bals, deux concerts et trois lectures, deux comédies et une tragédie, rien que cela! et puis aussi peut-être par l'état de l'atmosphère, comme les dépêches télégraphiques. Vendredi soir, nous avons tout quitté pour aller entendre à l'Abbaye-anx- Bois la plus délicieuse musique qu'il soit permis d'entendre. Lablache a été, comme toujours, admirable et charmant. Cette voix si puissante, et cependant si légère, est un phénomène auquel on a peine à s'accoutumer; ce condor aux ailes immenses qui daigne chanter comme un rossignol, ce géant qui fredonne comme un enfant, ce Jupiter qui imite Orphée et qui jette ses armes terribles pour s'accompagner sur la lyre; ce tonnerre si bon musicien qui, après avoir grondé dans la montagne , s'amuse à dérouler les éc(ios en changeant tout à coup ses roulements en roulades; ce prodige de la nature et de l'art nous semble chaque année plus merveilleux. Vous êtes accoutumés à ce prodige, et parce que vous entendez cette belle voix très-souvent , elle vous parait une voix plus étendue qu'une autre, et voilà tout; mais, pour nous, c'est la voix la plus extraordinaire qui ait jamais existé. Par suite de ce même esprit mal fait dont nous vous parlions tout à l'heure, nous disons encore : Parce qu'on entend tous les jours une chose merveilleuse sans la comprendre, ce n'est pas une raison de l'expliquer ou de ne plus s'en étonner.

A minuit, mademoiselle Rachel est arrivée. — Pourquoi donc venait-elle si tard? — Parce qu'elle jouait ce soir-là dans Mithridale. — Et pourquoi jouait-elle précisément un jour où elle devait dire des vers chez madame Récamier au profit des inondés? Une bonne action, c'est chose sacrée; «cela ne se remet pas par indisposition comme une autre fête. Avec des gens qui meurent de faim, il faut être exact. — On l'avait forcée à jouer ce jour-là. — Mais, encore une fois, pourquoi

LETTRES PARISIEMXES (1841). lOÔ

ce. jour-là? — Parce que ce jour-là elle devait dire des vers à TAbbaye-aux-Bois. — On voulait donc la contrarier? — Ah! vous commencez à comprendre! — Mais pourquoi, au Théâtre- Français, veut-on la contrarier? — Parce qu*on ne Taime pas. — Et pourquoi ne Tâime-t-on pas? — Parce qu'elle b de grands succès et que le public Tadmire. — Vous m'en direz

tant — On ne peut pas avoir pour soi le public et le comité.

Vous ne savez pas, vous, ce que c'est qu'un comité : c'est une association de haines dissimulées, un faisceau de vanités coalisées, une mixture d'amertumes subtilisées; un comité, c'est un méchant collectif qui n'est jamais responsable de ses méchancetés; c'est un envieux abstrait qui n'a jamais à rougir de son envie; c'est un criminel toujours masqué qui commet son crime et subit sa peine sans jamais dire son nom. En fait de malices et d'ingénieux complots, un comité peut rivaliser avec une commission, un tribunal, nn conseil, un syndicat et même une académie.

Mademoiselle Kachel a parfaitement dit le songe A'Athalie et toute la scène avec Joas. Son succès a été complet. M. de Chateaubriand, M. le duc de Noailles, M. Ballanche, toutes les illustrations de Vendrait l'ont applaudie avec enthousiasme. On Ta trouvée très-belle comme tragédienne et très -jolie comme femme. Elle était mise à merveille ; son costume, d'un goût exquis, tenait à la fois du salon et du théâtre : c'était une robe blanche garnie de chefs d'or et nouée autour du cou par un chef d'or, avec de longues manches flottantes, puis dans ses beaux cheveux noirs des bandelettes d'or. Ce n'était pas une Athalie, sans doute : Athalie n'était pas si jeune et ne devait pas être si agréable; mais c'était une Cléopâtre , gracieuse jusque dans sa violence , séduisante jusque dans sa haine, délicate jusque dans sa cruauté. Et puis, quand elle eut quitté l'estrade si ingénieusement élevée pour elle dans un des angles du salon , ce n'était plus qu'une jeune fille aux nobles manières, au modeste maintien, recevant avec joie, mais sans embarras, les compliments flatteurs de toutes les grandes dames et de tous les grands talents qui s'empressaient autour d'elle.

Nous serions bien charmé de pouvoir vous répéter tout ce

qu'on a dît ce soir-là de Taimable maitresse de la maison , de sa beauté toujours présente , de sa bonté toujours nouvelle ; de cette femme, la plus femme de toutes les femmes, et la plus constamment aimée de toutes celles qui ont mérité d'être aimées; mais elle nous a défendu de parler d'elle, et nous n'en dirons pas un mot. Que les inondés nous pardonnent!

Lady Byron avait envoyé cent francs pour un billet; on pensait qu'elle devait venir à ce concert. — Sans doute elle est ici, dit quelqu'un. — Elle est ici, répond un autre affirmativement. — La voici! comprend un troisième. Et quand nous arrivons demandant si lady Byron est dans le salon, on nous répond : a Oui, elle est en face de vous... » et l'on nous montre une grande femme coiffée d'un turban de gaze brodé d'argent. Nous regardons vite lacélèbre veuve de Lara. Mais, ô surprise! cette prétendue lady Byron, que nous n'avons point du tout l'honneur de connaître, nous fait signe de la main et nous sourit gracieusement.... C'était mademoiselle d'Angeville, la

célèbre voyageuse Et nous avons rencontré des gens qui

assuraient, le lendemain, avoir vu lady Byron à l'Abbaye-aux- Bois. Voilà comme on écrit l'histoire!

Nous allons maintenant vous raconter comment et dans quel but ont été faites les invitations d'un bal superbe donné ce soir par un riche Américain. Une grande dame s'est aussi chargée de faire la liste, et elle a prié ses amis : c'est une manière charmante d'amuser sa société aux dépens du nouveau monde ; les malins appellent ce genre de bal le bal à V américaine. Celui

d'aujourd'hui Mais gardons cette description pour un autre

jour; une main amie nous envoie à l'instant l'album de madame la princesse G..., en nous autorisant à publier ces vers ravissants que M. de Lamartine vient d'y écrire. L'autre soir, la princesse, voyant M. de Lamartine souffrant et triste, lui offrait de prier pour lui ; il a improvisé cette réponse :

Quand on se rencontre et qu'on s'aime, Que peut-on échanger de mieux Qnp la prière, don suprême , Or pur qu'on reçoit même aux cicux?

Vous me l'offrez; je la réclame, Pensez à moi dans le saint lieu ;

LETTRES PARISIEXNES (iSM). 111

Qae cette obole de votre âme M'enrichisse aa trésor de Diea!

L'Orient sons son ciel de fête , Prenant les astres pour autel , Sur les minarets du Prophète Fait prier la voix du mortel.

, Le chrétien , dans ses basiliques ,

Réveillant Técho souterrain , Fait gémir ses graves cantiques Par la cloche aux fibres d*airain.

Moi, j'emprunte une voix de femme Pour porter au ciel mes accents ; Mon hymne , en passant par son âme « Prend plus de pleurs et plus d'encens.

Ces vers valent mieux que le récit du bal de M. B..., n'est-ce pas? mais nous vous le donnerons samedi, car désormais nous ne manquerons plus volontairement un seul feuilleton. Nous avons encore tant de choses à dire avant que Paris soit fortifié, pétrifié, mortifié et bêtifié !

LETTRE CINQUIÈME

Les bals. — Le bal grandiose. — Le bal de vanité. — Le bal indigène. Le bal de garçon. — Le bal de cour. — Le bal forcé.

21 février 1841.

Nous avons promis le récit du bal américain donné la semaine dernière ; ce récit sera moins brillant qu'on ne devait Tespérer. C'est ce qu'on appelle un bal manqué, parce qu'il n'y avait point d'harmonie, et que c'est l'harmonie qui fait la grâce et la beauté de toute chose. Pour être complète , il faut qu^une fête ait un caractère qui la dessine, un cachet que l'on reconnaisse, une signification qui soit comprise facilement. Il y a des fêtes, même dans le grand monde, de genres très-dififérents, et chacun a son mérite et son charme particulier; c'est pourquoi il n'est pas permis de donner un bal qui n'ait aucune phy-

sionomie et qui n'appartienne à aucun de ces genres distincts que nous tâcherons de définir.

Voulez-vous et pouvez-vous donner ce que nous appelons le bal grandiose? Alors faites les choses grandement; ayez, comme à l'ambassade d'Angleterre, des salons superbçs, des galeries magnifiques, des corridors de fleurs, des laquais innombrables, un buffet perpétuel; et puis invitez deux mille personnes, des Anglais, des Russes, des Français, des Espagnols, des Allemands, pour remplir, peupler, animer et consommer tout cela. Ce sera un splendide tableau féerique, tout rempli d'éblouissantes illusions, un panorama vivant où seront glorieusement représentées toutes les nations de l'Europe. On aura d'illustres personnages à regarder, d'intéressants souvenirs à rapporter; on dansera, on causera, on se promènera, on s'amusera; on se fatiguera bien un peu; on souffrira du bruit de l'orchestre, du mouvement de la foule, de l'éclat des lumières; on sera étourdi, mais on sera enchanté, et l'on s'écriera avec enthousiasme : C'est admirable! jamais je n'ai vu une plus belle fête ! Le bal grandiose est en effet de tous les genres de réunions le plus estimé; mais il n'est pas donné à toi)s d'y prétendre. Il exige des proportions gigantesques, il n'admet aucune arrière-pensée; point de lésinerie, point de faux marché. Il faut lui consacrer toute votre demeure, lui sacrifier tous vos trésors, les fleurs de votre serre, les tableaux de votre salon intime; il faut que cette foule brillante puisse circuler dans tous les sens; il faut qu'on puisse la fuir elle-même, en se réfugiant dans votre élégante retraite. A l'heure du souper, il faut que ce peuple de convives soit d'un regard, sinon rassasié, du moins rassuré par le luxe du banquet et la facilité du service. On n'est affamé que parce qu'on craint de n'avoir rien à manger; on ne s'aperçoit qu'il y a beaucoup de monde dans un bal que parce qu'on y manque de tout, d'air, de place, de sièges, de tables. Mais si au contraire on obtient aisément toutes ces choses, on ne se plaint pas d'être tant de gens à les chercher. Qu'importe la multitude là où se trouvent l'abondance et l'espace! Aphorisme: Dans une fête, pour qu'il n'y ait point confusion, il faut qu'il y ait profusion.

Seconde espèce de bal , dit bal de vanité. Le bal de vanité

LETTRES PARISIEWES (1841). 113

ost en général très-somptueux et d'une élégance irréprochable, mais sérieux comme la vanité et froid comme la prétention. Dans un bal de vanité, chacun arrive avec un regret et après avoir accompli un sacrifice. Celle-ci a fait des bassesses pour être priée; celle-là s'est donné un habit de bal ou quelques petits diamants en dehors de son budget, et les petits diamants sont ceux qui coûtent le plus cher. Le maître de la maison ne connaît presque pas les grands seigneurs qu'il a invités, et qu'il a mérité de recevoir par ses dorures et ses tentures; il les salue d'un air contraint; ce n'est qu'à force d'importance qu'il parvient à cacher son embarras. Il ne se rassure qu'en les voyant contempler avec une dédaigneuse envie les magnificences de sa maison. C'est si flatteur d'être envié par des gens qui ne font aucun cas de vous ! Les bals de vanité sont rarement animés; ils sont peu nombreux. On ne s'y amuse point, mais on s'y complaît. Là, on se sent choisi; là, on se croit d'une essence bien supérieure à l'essence vulgaire; on peut même s'y croire d'une nature plus délicate, car on y gèle et l'on s'y enrhume facilement; mais on se console de ce désagrément, et l'on en tire parti en disant pendant huit jours à toutes celles d'entre ses amies qui n'étaient pas priées à ce bal d'élite : a Je suis bien souffrante, ma chère; je me suis affreusement enrhumée l'autre jour au bal chez madame ***. — Ah ! vous y étiez? — Oui, c'était charmant. »

Toutefois, les bals de vanité ont une physionomie particulière qui leur donne une valeur : un luxe bien entendu , une splendeur qui semble habituelle, une extrême recherche dans les détails, sont le caractère distinctif de ces sortes de fêtes; mais cette extrême recherche n'est pas elle-même sans tristesse ; ce luxe imposant n'est pas non plus sans un cruel retour. On sent que toutes ces belles choses ont le tort d'être indispensables : ce sont les conditions du traité. Effacez ces dorures, arrachez ces tentures, et toutes ces brillantes personnes si fières d'avoir été admises, et pourtant si complaisantes d'être venues. .. disparaîtront. Quand on pense à cela, ces belles choses, que Ton regardait d'abord avec admiration, finissent par vous sembler laides, oui, laides comme... laides comme une condition. Est-il une chose au monde qui soit plus laide qu'une condition?

Troisième espèce de bal, que nous appellerons le bal indigène parce que. nous ne trouvons pas d'autre mot. Nous entendons par cette expression un bal naturel que Ton donne san^ effort, sans trouble, sans prétention, dans son pays, dans son quartier, dans son hôtel, pour sa société et pour sa famille, selon sa fortune et sa position. Pour ces fétes-là, on fait ses invitations soi-même, et Ton connaît tous les gens qu'on a chez soi. On ne les reconnaît pas tous, il est vrai. Souvent ]a maîtresse de la maison, étonnée, salue un beau danseur paré d'une barbe superbe et de moustaches orgueilleuses, et, tout en le saluant, elle se demande : a Qui est-il? « Mais lui s'approche d'elle en souriant, et dit : a Vous ne me reconnaissez pas, madame? — Ah! Charles, c'est vous! que j'ai de plaisir à vous revoir! — Depuis mon retour, je suis déjà venu bien des fois, màis^. — Oui, votre mère me l'a dit; je dois dîner demain chez elley;Voiié me raconterez vos voyages, v Car, dans ce monde-là, les jeunes gens ne se croient pas obligés de rester oisifs pour paraître élégants. Ils ne se permettent de s'amuser des plaisirs frivoles qu'après avoir supporté de dures privations , de sérieux dangers. Les uns entreprennent chaque année de nouveaux voyages, conmie M. le duc M... qui s'en va passer l'été tantôt en Russie, tantôt en Morée. On cesse de le voir pendant quelque temps, puis on le rencontre à l'Opéra. — D'où vient-il? — de Constantinople. Il disparaît encore pendant plusieurs jours, il manque deux ou trois bab charmants ; puis on le retrouve dans une fête, a Vous n'étiez pas, lui dit-on, à la dernière représentation de M. de Castellane. Pourquoi n'y ètes-vous pas venu? — J'étais à Moscou. — Voilà une excellente excuse. » D'autres jeunes voyageurs s'aventurent dans des pays plus inconnus et plus arides. Ils vont jusqu'en Perse explorer les ruines de l'ancien monde et ressusciter de problématiques souvenirs. Et, après une longue et douloureuse absence, après avoir traversé des déserts non-seulement horribles, mais horriblement ennuyeux; après avoir bravé les périls les plus variés, les ardeurs mortelles d'un climat par trop asiatique, les rencontres par trop romanesques de brigands par trop pittoresques ; après avoir subi la tempête dans tel parage et pressenti la peste dans telle contrée ; après avoir souffert les inquiétudes de l'éloignement sans

écho, les langueurs de Texil sans bornes, ils reviennent gaiement danser, valser dans les bals indigènes comme de simples Parisiens. Et pourtant on ne les traite plus de Parisiens. On les a nommés du nom de leur voyage, on les appelle les Persans. Or les Persans sont fort à la mode cet hiver. Chaque quartier a ses lions persans : le faubourg Saint-Germain réclame MM. Roger de la Bourdonnaie et Philibert de la Guiche. Le faubourg Saint- Honoré se pare de MM. de Sercey, Cyrus Gérard et Daru; la Chaussée d'Antin fait valoir M. de Lavalette. Mais les Persans ne sont pas les seuls élégants que la mode favorise. Elle protège aussi beaucoup les Africains; on appelle ainsi les jeunes gens d'une grande naissance, d'une grande fortune, qui, semblables à MM. François de la Rochejaquelein , Armand de Maillé et Louis de la Briffe, vont, soit comme ofBciers, soit comme soldats, faire la guerre en Afrique pour se désennuyer, et tuer des Arabes pour tuer le temps. Quoi! des gens riches qui se font soldats et qui courent dans ce maudit pays, quand ils pourraient vivre ici bien tranquilles ! Que voulez-vous ! ils trouvent que, parce qu'on porte un beau nom et que Ton a une belle position, ce n'est pas une raison d'être inconnu et inutile ; et, honneur pour honneur, ils aiment mieux faire parler d'eux à propos d'une glorieuse expédition en Afrique, que de se rendre à jamais fameux sur le boulevard des Italiens pour avoir fumé trois douzaines de cigares en un jour, pour être tombé cinq fois dans une mare verdâtre, ou pour avoir compromis une danseuse de l'Opéra.

Les Africains et les Persans sont très-bienvenus dans les bals indigènes. Vous comprendrez que des danseurs qui font la guerre et qui voyagent pour leur instruction et pour leur plaisir soient de très-aimables causeurs. D'ailleurs, là, ils sont presque dans leur famille ; ces élégantes jeunes personnes, qu'ils retrouvent si grandies, si embellies depuis un an d'absence, sont toutes un peu leurs parentes ou leurs alliées ; ils ont été élevés avec elles; et cette douce intimité de l'enfance, transformée par Tftge et modifiée par la coquetterie , prête un charme de plus à ces relations déjà anciennes et cependant aussi toutes nouvelles. Dans ces bals exceptionnels , tout le monde se connaît, et, comme tout le monde se connaît depuis longtemps, per-

sonne ne cherche à se tromper. Les mères ne cachent point leur âge ; elles ne cachent point non plus celui de leurs filles : à quoi cela servirait-il? on sait que leur fille a vingt ans. Là, personne n'étale un luxe d'emprunt, on sait votre fortune à un centime près; là, point d'hypocrisie, point d'insolence, on sait qui vous êtes et tout ce qui vous est arrivé. Et, comme là personne n'est préoccupé de jouer un rôle ou de soutenir un mensonge, il en résulte que chacun y parait à son avantage, avec tout son esprit, sa bonne grâce et sa bonne humeur. Vivent les bals indigènes! ils ne sont une fatigue pour personne, pas même pour la maîtresse de la maison, qui n'a d'autre devoir à remplir que celui d'être aimable et bienveillante comme tous les jours. Demandez plutôt à madame de Choi... ou à madame de

Chast Vous étiez chez elles la semaine dernière? — Oui;

que ces deux bals étaient charmants : ce sont les deux plus jolies fêtes de l'année?... — Eh bien, c'était là le bal indigène. Il est une autre espèce de bal, non plus élégant ni plus distingué, parce que cela est impossible, mais plus merveilleux, mais plus exquis , plus quintessencié : c'est un bal de garçon. Quelquefois celui qui le donne est marié et remarré ; mais cela ne change rien à la dénomination ; s'il n'y a point de femme pour faire les honneurs du bal, c'est un bal de garçon. Ces fêtes-là sont admirables, elles ont un cachet tout particulier; il n'y a que de jolies femmes; l'homme libre a le droit de supprimer les paquets ; il fait servir à cela l'indépendance de sa position. Son salon n'est plus un salon : c'est une arène où viennent combattre en champ clos les beautés de tous les pays ; c'est une lutte d'élégance, un tournoi à l'éventail, dans lequel il y a des triomphes pour toutes les combattantes, puisqu'il y a là des juges et des hérauts décidés à proclamer la victoire pour chacune d'elles. Vous le savez, à Paris, chaque quartier, chaque élégante coterie a sa reine de beauté, sa Célimène par excellence, sa femme à la mode, pour parler vulgairement. Eh bien, dans ce bal sans pareil, toiites ces majestés rivales se trouvent en présence, réunies, pour cette seule fois, dans un glorieux congrès où il s'agit de soutenir dignement les intérêts de sa renommée et l'honneur de sa coterie. Quelle émulation de parure! quel zèle d'amabilité! Figurez-vous un magnifique

LETTRES PARISIEWES (1841). 117

boaquet dont toutes les fleurs intelligentes choisiraient pour vous enivrer à Tenvi leurs plus belles couleurs, leurs plus doux parfums. Les bals du prince Tuff... sont en ce genre les plus célèbres; le dernier était superbe; que de jolies Anglaises! que de belles Moscovites! que de gracieuses Parisiennes! Comme on devinait tout de suite la pensée fondamentale de cette réunion! comme le sens en était clairement expliqué! comme on voyait bien vite, en regardant ces charmantes jeunes femmes, qu'elles étaient là par droit d'élégance et de beauté!

Parmi les fêtes agréables, nous compterons encore les bals d'occasion j ou bals de voyageurs. Ceux-là n'ont aucune prétention au luxe des tentures , à l'éclat des lambris ; c'est une fête improvisée , animée , joyeuse et amusante comme tous les plaisirs qu'on improvise. La maîtresse de la maison semble •dire : u Je ne suis pas chez moi, je ne suis responsable de rien ici, j'ai pris ce qu'il y avait de mieux dans votre Paris; si vous trouvez que cela est mal , c'est votre faute : pourquoi n*avezvous rien de plus beau? Venez me voir dans mon palais à Naples, à Vienne, à Saint-Pétersbourg ou à Madrid, et alors vous pourrez méjuger. Ce n'est pas une fête que je vous donne, c'est une hospitalité que je vous promets; ne retenez de cette soirée qu'une chose : c'est le plaisir que j'aurai partout à vous recevoir. » Ces bals d'occasion, offerts par extraordinaire, ont quelquefois tant de succès, qu'on est forcé d'en donner plusieurs; et vous verrez que madame d'Obrcs..., chez qui l'on a danse l'autre jour jusqu'à cinq heures du matin, chez qui vous, madame la duchesse, vous êtes restée si tard, ne pourra pas se dispenser de donner après le carême une troisième fête improvisée.

Et le bal d'enfants I,., Oh! qu'il est délicieux, celui-là, surtout depuis que la mode des véritables enfants est revenue! Naguère, il n'y avait plus d'enfants ! De six mois jusqu'à cinq ans, on daignait encore être enfant! mais passé cinq ans, il n'y avait plus que des pédants et des vieillards ; des petits messieurs de six ans et demi, déjà un peu fats et tout de suite très-sots , dédaignant leur sœur et grondant leur mère quand elle faisait une faute d'anglais; des petites-maîtresses de cinq ans au plus, portant un mantelet et nouant un chapeau avec

une expérience de vieille coquette ; critiquant ceci , dénigrant cela avec un aplomb de vieux journaliste. Vrai, il n'y avait plus d*enfants, il n'y avait plus que des vieillards en miniature. On ne disait plus : a Grave comme un conseiller ; » on disait : tt Grave comme un écolier. » On ne disait plus : u Imposante comme une reine ; » on disait : a Imposante comme une pensionnaire. » Et, dans le fait, les enfants d'alors étaient si sérieux, qu'on ne leur offrait plus de bonbons qu'en tremblant. Grâce au ciel, l'esprit d'enfance est revenu; et c'était plaisir l'autre soir devoir dans le beau salon de madame Ch... sautiller toutes ces gracieuses petites filles , gambader ces jolis petits garçons. En vain un maître de danse profond et solennel, braquant ses larges besicles sur tous ces' petits pieds, essayait de régler leurs pas et d'enfermer leur gaieté vivace dans les chaînes d'une contredanse, il ne pouvait en venir à bout heureusement ; et tons ces petits pieds s'agitaient, ces petites mains se mêlaient, c'était une confusion adorable. Et nous regardions folâtrer ces jolis amours , tout en causant avec leurs pères et grands-pères, orateurs de talent, hommes politiques éminents, et nous disions, en leur montrant un bel enfant aux cheveux d'or que tout le monde admirait : a Quand on pense que cet amour blond et rose sera peut-être un jour ministre ! cela fait frémir, d C'est bien joli un bal d'enfants, de véritables enfants !

Le bal de cour,,, vous savez ce que c'est : une collection de bourgeois.

Le bal ou plutôt la soirée de célébrités,,, vous le savez aussi : c'est une admirable collection de supériorités , un médaillier d'intelligences ; on s'empresse d'y venir. On s'y amuse sans peine; l'invitation seule est déjà une flatterie, et l'on se plaît toujours là où l'on est flatté.

Nous avons enfin le bal forcé, le bal de nécessité , qu'on donne par devoir et dans l'intérêt de sa position. Celui-là est admirable d'harmonie. Là, du moins, chacun des inconvénients est compensé par un inconvénient contraire. L'appartement est mal décoré... mais en revanche il est mal éclairé. Ici il fait trop chaud... mais plus loin il fait très-froid. On étouffe dans le salon... mais on gèle dans la salle à manger, qui donne sur un escalier glacial. L'orchestre est médiocre... mais on ne

Tentend pas , il est dans la chambre voisine. Les rafraîchissements sont peu abondants, mais ils sont mauvais; il n'y en a heureusement pas pour tout le monde. Les danseurs sont rares... mais ils sont vieux. Les danseuses ne sont pas jolies... mais elles sont mal mises. On ne s*est inquiété nullement de se procurer ce qui constitue un bal agréable , de beaux danseurs et de belles jeunes filles ; car il ne s'agit point de donner nne fête élégante , mais de réunir du monde par condescendance et par obligation : des supérieurs dont on dépend, ou des gens influents dont on a besoin; or les gens dont on a besoin sont toujours laids. Bref, le hû forcé est triste €t singulièrement ennuyeux; mais il finit de bonne heure, ce qui est une belle compensation , et si le maître de la maison , en vous congédiant, a Fair de vous dire : a Je ne vous ai pas invité pour mon plaisir, » — vous, à votre tour, en le saluant, vous avez l'air de lui répondre : a Je ne suis pas venu pour m'amuser. i>

Voilà une nomenclature de bals assez complète. De tous ces bals, nous n'en avons oublié qu'un seul, c'est celui auquel nous devons aller ce soir. Partons vite, il est déjà bien tard.

LETTRE SIXIEME

Dernier degré de l*ainabilité. — Réunion de célébrités chez madame de Lamartine. — Variétés de grands hommes. — Coquetterie entre deux maestri. — Un nouveau roman d* Eugène Sue. — Modes.

Oman 1841.

Si la France n'est point appelée à faire sa partie dans le grand concert européen (jargon parlementaire), en compensation les Européens de toutes sortes sont généreusement appelés à faiie leur partie dans l'immense et éternel concert parisien. Depuis huit jours, que de mélodies, que de symphonies, que de sons, que de chants, que d'accords, que d'accents! Ce sont de véritables torrents d'harmonie; torrents est le mot. Ah! que de musique, et, ce qu'il y a de plus aflfreux, quelle bonne et excellente musique! On n'en veut pas perdre une note, et voilà le malheur : on se laisse enivrer par elle, et l'on passe ses

jours à écouter. Cela ne vaut rien du tout dans certains états. Prendre la mauvaise habitude d'écouter quand on a une profession de bavard, c*est très-dangereux; les avocats savent bien ce qu'ils font : ils n'écoutent jamais personne, et ce n'est point par indifférence, c'est pour ne pas perdre leur spécialité.

Or, vendredi dernier, nous étions bien tranquillement occupé à écrire notre feuilleton , lorsqu'on est venu nous rappeler qu'il y avait un superbe concert chez madame la comtesse Merlin. Certes, nous ne l'avions pas oublié; mais nous étions résigné au devoir et nous avions courageusement renoncé à tous les plaisirs de la soirée. — Eh bien, vous ferez votre feuilleton demain! nous dit-on pour nous entraîner; vous ne vous piquez pas d'exactitude. — Si vraiment, j'ai au contraire à l'exactitude les plus grandes prétentions. — Vous les dissimulez avec art. — Ne m'accusez pas. Lorsque j'ai l'air d'être en retard , c'est par respect pour quelque histoire attachante que je crains d'interrompre; c'est aussi par coquetterie. Croyezvous donc qu'on aime à jeter son nom à la place de celui de M. de Balzac, par exemple, et quand c'est lui qu'on espère, pensez-vous qu'il soit très-agréable de se résigner à venir? Non vraiment; nous ne croyons point ressembler à M. A..., cet homme d'un esprit si fin, si charmant, d'une conversation à la fois si piquante et si douce, dont une femme passionnée disait un jour : u II est si aimable, si aimable, qu'on l'entend annoncer avec plaisir, même quand on en attend un autre, i? Quel éloge ! Nous n'avons pas l'ambition de le mériter.

Le premier concert de madame Merlin a été magnifique.

Le lendemain de ce concert, il y avait chez madame de Lamartine une réunion bien intéressante à laquelle pour rien au monde nous n'aurions voulu manquer, d'abord par curiosité et puis aussi par orgueil. C'était ce que nous avons appelé une soirée de célébrités; or plus on est obscur et plus on tient à faire partie de ces réunions merveilleuses. Jamais collection de supériorités ne fut plus complète; jugez-en plutôt :

Grand orateur, M. Guizot.

Grand poclc, M. Victor Hugo.

Grand tragique, M. Duprkz.

Grand capitaine, M. le maréchal Soult.

LETTRES PARISIEWES (1841). 121

Grand peintre, M. Horacr Vbr\rt.

Grande cantatrice, Madame Dauoreau.

Grand industriel , M. Clnin-Gridaixr.

Grand administrateur, M. le comte A. dr Girardin.

Grand agriculteur, M. or Lamarti.vr.

Grand romancier, M. or Balzac.

Grand sculpteur, M. Davio.

Grand artiste, M. Artot.

Grand savant, M. Gharlrs Dlpi.v.

Grande victime, M. Axdrvaxr.

Il y avait là aussi de grandes daines célèbres par leur esprit, leur instruction profonde, leur conversation brillante et gracieuse. On ne connaît point d'ouvrages littéraires signés de leurs noms ; cependant quelques initiés bien informés assurent que ces dames écrivent comme elles parlent. Il y avait là enfin madame de Lamartine; elle a beau nous défendre aussi de parler d'elle, il nous est impossible de ne pas déclarer qu'elle était chez elle ce jour-là, de ne pas reconnaître, avec tout le monde, que c'est une femme supérieure, et l'une des plus spirituelles de notre temps et de notre pays.

Cette soirée, si intéressante, a été de plus fort animée. Duprez a chanté l'air de la Dame blanche : u Ah! quel plaisir d'être soldat ! »• d'une manière admirable et toute nouvelle. Il en a fait une comédie entière. Quelle verve! quelle gaieté! quelle finesse! Pourquoi ne donnerait-on pas à Duprez un rôle bouOc? Il le jouerait à merveille, et cela le reposerait. Etre au désespoir tous les deux jours, pendant cinq heures de suite, cela doit être très-fatigant. Le duo de Guillaume Tell, chanté délicieusement par Duprez et madame Damoreau, a excité des transports d'enthousiasme. » Rossini ! Rossini ! s'écriait-on, quand reviendra-t-il? Allons le chercher; il nous est impossible de vivre une année de plus sans lui. » Alors on a décidé, séance tenante, c'est-à-dire en plein enchantement, qu'une pétition allait être adressée au célèbre maestro pour le supplier de revenir à Paris. Cette pétition est déjà couverte de signatures, et quelles signatures!

A propos de musique, nous voulons vous conter une histoire charmante. Voilà un début bien audacieux , mais l'histoire peut supporter ce commencement. La semaine dernière, il y

avait chez M. Véron un diner de célébrités (on ne mangeait pas les célébrités). Parmi les convives se trouvaient )IM. Scribe, Auber et Halévy. Le dîner ne fut pets froid et la conversation ne fut pas silencieuse. On dina bien et Ton causa beaucoup. Dans la soirée on parla de Topera que vient d'achever M. Auber, et Ton pria le brillant compositeur de vouloir bien jouer quelques airs de sa nouvelle partition. M. Auber se mit au piano et joua une marche très-belle que tout le monde applaudit; puis on causa d'autre chose.

Au bout de quelque temps; un des convives s'approchant de M. Halévy, lui demande de jouer aussi un morceau de son nouvel opéra; M. Halévy y consent de très-bonne grâce, il se met au piano; mais au lieu de jouer un air de lui, il répète, par un tour de mémoire incroyable, la belle marche que M. Auber venait de jouer une heure auparavant pour la première fois, «i C'est "merveilleux ! s'écrie tout l'auditoire. Il a retenu l'air, note pour note, sans y rien changer. — Si, reprend alors M. Auber, il a fait plusieurs changements très-heureux dont je proGterai. » Deux femmes n'auraient pas plus de coquetterie , entre elles surtout !

N'oubliez pas que c'est lundi prochain que doit avoir lieu, dans la salle de Herz, le concert de la Société des Amis de Tenfance. Le monde élégant s'y est donné rendez-vous, car il faut rendre justice à ce monde frivole, toutes ces belles institutions de charité et de morale sont fondées par lui. On a tort de médire du bonheur et de la gaieté; cela rend si bon de s'amuser, et les cœurs tristes sont si cruels !

Un peu de littérature maintenant.

Le roman du jour, c'est le Commandeur de Malte, par H. Eugène Sue. Voilà un roman amusant; il y a dans ce drame étrange de l'intérêt, de l'eifroi, du comique, du merveilleux à tout moment. Il y a un pigeon qui porte une lettre, et un aigle apprivoisé qui dévore la correspondance et le messager; puis un grefGer que l'on mystifie de la manière la plus plaisante; puis une jeune fille nommée Stéphanette dont la naïveté maligne est charmante : c'est la coquetterie de l'âge d'or; puis un jeune homme, né bon et généreux, dont, par une horrible vengeance , on a fait un méchant malgré lui.

et qai veut moarir pour expier ses crimes involontaires. Ce * portrait est fort beau et mériterait à lui seul d'être le sujet d'un livre. Ce roman, qui n'a d'autre défaut que d'être trop romanesque, obtient un grand succès de lecture, peut-être à cause de son défaut. — Et Mathilde? nous direz-vous. Le manuscrit est là tout prêt à être publié; et depuis un an M. Suc aura publié dix volumes , sans compter V Abrégé de l'histoire de la marine de tous les peuples, ouvrage fort remarquable qui vient de paraître ; sans compter le drame de Latréaumont et la comédie de la Prétendante, Dix actes et dix volumes, oui, quatre volumes de Jean Cavalier, deux du Colonel SurviUe et d'Hercule Hardi; deux du Commandeur de Malte et deux des Mémoires d'une jeune femme ; et cependant ce n'est point dans la retraite et le silence qu'il travaille. S'il y a une grande partie de chasse, l'auteur de Létorière y est invité, et il y va; s'il y a un grand dîner d'ambassadeur, l'auteur à' Arthur y est prié, et il y vient ; si l'on donne le ballet nouveau à l'Opéra, et que les marins de la Beïle-Poule y assistent , l'auteur de la Salamandre s'y montre à son tour; on le voit partout, et cependant il travaille plus que personne. Comment fait-il pour trouver tant d'heures de solitude au milieu de cette vie mondaine?— Peut-être qu'il néglige ses amis. — Non vraiment, dès qu'il leur arrive un malheur, il accourt un des premiers. — Mais alors, quel est son secret? — 11 supprime les ennuyeux. 0 lecteurs! et vous, madame, récapitulez vos souvenirs, et voyez combien de moments vous avez donnés aujourd'hui à des gens qui vous déplaisent et vous fatiguent, — la moitié de votre journée; c'est le temps d'écrire trois chapitres de romaa.

Parlons un peu modes ; il y a longtemps que nous n'avons traité ce sujet. Les merveilleuses se livrent depuis quelques semaines à des excès d'imagination effrayants. Ce sont des chaperons d'un folâtre inimaginable ; des espèces de casquettes de loutre en gaze rose , garnies de fausses perles ; des plaques de velours vert brodées en or, posées sur la tète d'une oreille à l'autre, qui ressemblent horriblement à des pantoufles trop étroites utilisées en coiffures ; et puis des robes de deux ou trois couleurs : bleues avec revers jaunes ; vertes avec des

revers amarante et des agréments orange; grises avec des parements violets. Tout cela nous semble d*un goût fort douteux. Heureusement, la province va vite s'emparer de cette nouveauté essentiellement économique : avec un vieux jupon de taffetas noir et une vieille jupe de satin rose, vous vous composez un costume andalous plein de caractère. C'est très-avantageux, c'est même trop avantageux.

On garnit les gants blancs avec de Thermine, autre pensée économique et par conséquent très-coupable. Le tulle et les rubans sont si jolis ! On ne porte jamais assez de rubans. En fait d'élégance, ce qui dure le moins est ce qu'il y a de plus riche et de plus gracieux. Nous l'avons déjà dit bien des fois , les gants d'une femme trahissent tout son caractère. Un jour, on nous a offert de nous présenter à une femme dont les gants étaient garnis de roses pompons ; nous avons répondu : u C'est inutile, jamais nous ne pourrions nous entendre. — Pourquoi? — Regardez ses gants.... n

Les bijoux à la mode ne sont pas jolis, mais ils sont trèsamusants. Ce sont des animaux de toutes sortes : des singes, des renards, des chiens et des chats, des hiboux, des tortues, des lézards, des colimaçons et des chenilles.

Quant aux mouchoirs, ils sont tout à fait pittoresques : ce sont des tableaux brodés, des paysages de coton, des Claude Lorrain faits à l'aiguille, avec des personnages animés. Chaque coin du mouchoir offre un sujet différent. Là, c'est une jeune paysanne conduisant une génisse; là, une grosse fermière jetant de l'orge à des poules. Ce coin représente un âne et un garçon meunier gravissant le sentier du moulin. Cet autre coin nous montre un chasseur traversant une rivière, une rivière de points à jour merveilleux. La broderie ne s'arrête devant aucune difBculté : elle construit des églises, des chemins de fer, des châteaux et même des forts détachés, ce qui est la dernière mode.

LETTRE SEPTIÈME

A bas régalité! — Les hommes sont tous égaax!... Mon. — Injustices de la nature réparées par la société. — Valeurs fictives créées pour rétablir Féquité. — Petit bossu grand d'Espagne. — Les bras et les bracelets. — Les cheveux et les diamants. — I^a parure plus belle , hélas ! que la beauté.

25 mars 1841.

Quoi! lui aussi, il a prononcé ce mot trompeur : égalité! lui aussi a daigné jeter à son siècle cette flatterie. Il a dit : (i La gloire est la noblesse de Tégalité; » comme si la noblesse n*étâit autre chose que la consécration de la gloire ; comme si la gloire pouvait admettre Tégalité; comme si Tégalité, avare, égoïste et jalouse, pouvait comprendre la gloire! Et c^est lui! lui, M. de Lamartine, qui vient à son tour bercer le monde de ce rêve étrange ,

Ce rêve d'envieux qu'on nomme égalité !

Et il a pour complices , dans la propagation de cette riante chimère, tous les grands esprits de nos jours :

M. de Chateaubriand, qui fraternise avec les républicains, et que les républicains portent en triomphe au nom de Tégalité ;

M. de Lamennais, qui prêche au peuple le droit du plus fort, aGn que le peuple, découvrant qu'il est le plus fort, se révolte au nom de Tégalité ;

George Sand, qui prouve que les menuisiers sont beaucoup plus beaux et plus spirituels que les jeunes seigneurs, et qui marie ses menuisiers à des marquises, toujours au nom de régalité.

Et ce sont précisément les êtres les plus injustement doués de la nature qui viennent parler d'égalité! Ce sont ceux-là mêmes qui ont reçu la plus forte, la plus noble part, qui viennent sans pitié contester le peu de valeur de ce qui reste aux autres. Ce sont enfin ces soi-disant précurseurs du règne de régalité qui vont, sans prévoyance, à jamais détruire la seule égalité raisonnable, imparfaite sans doute, mais réelle, que la société, après tant de siècles, était parvenue à fonder!

iî6 LE VICOMTE DE LAUNAY.

Car, il faut bien vous le dire , au risque de vous faire crier au paradoxe , c'est la société qui a inventé Tégalité.

Oui, c'est elle ! ... Ce n'est pas la nature, vous en conviendrez.

La nature, injuste, cruelle, marâtre, aux uns avait donne tout, — aux autres rien.

Elle n'avait que des favoris ou des victimes.

Ceux-ci étalaient pompeusement leur trésor, ceux-là cachaient honteusement leur misère.

Elle prodiguait ses dons au hasard; son caprice était sa seule loi.

Quelquefois ses dons les plus précieux, c'est-à-dire la force, l'intelligence et la beauté, devenaient le patrimoine 3'un seul mortel, et cet homme, à l'instant même reconnu pour maître par les autres hommes, s'emparait du pouvoir absolu, et de l'empire du monde et de l'empire des cœurs. Aucun être vivant ne pouvait lutter contre lui. Comment n'aurait-il pas triomphé? Sa toute-puissance était une conséquence de sa supériorité naturelle : il était le plus redouté, parce qu'il était le plus fort ; il était le plus écouté, parce qu'il était le plus intelligent; il était le plus aimé, parce qu'il était le plus beau.

Souvent aussi, par une malice désespérante, la nature refusait ces trois dons à la fois à un malheureux paria qui se voyait condamné, par cette injustice, à une détresse, à un abaissement éternels. Il devenait à l'heure même l'esclave de tous les autres hommes, la victime de tous les mauvais vouloirs. On le maltraitait parce qu'il était le plus faible, on le méprisait parce qu'il était le plus abject , on le repoussait parce qu'il était le plus laid. Pour lui, point de succès; pour lui, point de tendresse. Comment, hélas! le consoler? Que donner en compensation à celui que la nature implacable a privé de ses dons sublimes, la force, l'intelligence et la beauté?

Quels bienfaits, dites, quels bienfaits peuvent valoir jamais de tels trésors, promesses de gloire et de bonheur? car la force, c'est le courage; car l'intelligence, c'est la foi; car la beauté, c'est l'amour!

Ah! vous le pensez comme nous, ces dons-là sont inappréciables, rien ne saurait les remplacer, rien ne saurait consoler le misérable à qui la nature les a refusés.

Rien, n'est-ce pa»? rien.

Et cependant la société, juste, compatissante, généreuse, a su trouver ce merveilleux secret ! Dans son ingénieuse équité, elle a su imaginer des consolations pour une telle douleur, des dédommagements pour une telle misère , des réparations pour une telle injustice.

Elle a opposé des avantages fictifs à ces avantages réels si arbitrairement distribués; et elle est parvenue à dédommager par des dons imaginaires ceux à qui les dons naturels avaient manqué. C'est alors qu'elle a créé des valeurs artificielles, des vanités de prix, des bonheurs de convention, pour tenir lieu des qualités véritables trop rares, comme en affaires de banque on émet du papier-monnaie pour suppléer le numéraire insuffisant.

Ainsi , pour contre-balancer la force naturelle , elle a créé une force sociale : la richesse.

Ainsi , pour contre-balancer Tintelligence naturelle , elle a créé une intelligence sociale : l'éducation, qui souvent détrône l'instinct.

Ainsi, pour contre-balancer la noblesse naturelle, la beauté, elle a créé une noblesse sociale : la naissance.

Et elle a si bien fait , que les hommes ont tout de suite pris au sérieux ces puissances conventionnelles, et qu'ils ont fini par les regarder même comme très-supérieures à celles que la nature seule pouvait donner.

Et la lutte s'est établie entre toutes ces puissances rivales : force, richesse, intelligence, éducation, beauté, noblesse, se sont disputé les joies de ce monde, et la société s'est applaudie de son ouvrage. En imaginant cet heureux système, elle avait du moins remédié à bien des maux; certes, ce n'était point fonder une égalité absolue, mais c'était multiplier les chapces de compensations dans le partage. Ce n'était pas établir un niveau universel, mais c'était maintenir un équilibre relatif; c'était constituer Véchange^ organiser la mutualité, et la mur tualité est le grand secret de toutes les combinaisons sociales. Si l'égalité absolue est une chimère, la mutualité seule est une réalité , parce que les philosophes ont beau le proclamer, les hommes ne sont pas tous égaux ; ils sont tous frères, ce qui est très-différent.

Mais revenons à cet admirable système des consolations ingénieuses. Dans sa prévoyante sollicitude, la société ne négligea aucun détail. A chaque bienfait, elle sut répondre par un bienfait équivalent ; à chaque faveur, elle sut obvier par une contre-faveur. Elle alla même un peu trop loin : elle donna tant à ceux qui n'avaient rien, que ceux qui avaient tout commencèrent à se plaindre. Les consolés étaient devenus les heureux.

Il y avait des hommes alertes et bien portants qui marchaient d'un pas si vif et si léger, que les autres hommes ne pouvaient les suivre, et qu'ils arrivaient toujours les premiers, en prenant partout la meilleure place.

La société, pour contre-balancer cet avantage, imagina des véhicules très-compliqués qui servaient à transporter d'un lieu à un autre les asthmatiques et les boiteux, de sorte que tous ceux qui ne pouvaient marcher, s'habituant à voyager dans de bons carrosses, se consolèrent peu à peu d'être privés du plaisir de voyager à pied, et bientôt ils cessèrent de regretter cet avantage.

Il y avait des hommes d'une taille noble et fière, qui tout d'abord attiraient l'attention des femmes. Les autres hommes, qui étaient petits et cbétifs, par elles n'étaient même pas regardés, et ils se sentaient, par cette indifférence, humiliés et contristés.

La société, toujours spirituellement charitable, eut pitié de ces pauvres gens si maltraités, elle voulut venir à leur secours; elle inventa pour eux les habits magnifiques, les coiffures chevaleresques, les uniformes guerriers, voire les gants blancs et les souliers vernis, et elle chargea une jeune folle , appelée la Mode , de donner une signification à toutes ces parures dont elle affubla les malheureux qu'elle voulait consoler. Et il arriva que ces laiderons, ainsi fagotés, parurent charmants aux yeux des femmes, et qu'elles les préférèrent souvent à des hommes d'une beauté remarquable , dont la tournure était noble et fière , mais dont le chapeau était passé de mode et dont les habits étaient fanés.

Il y avait de même des femmes d'une merveilleuse beauté qui accaparaient tous les hommages et qui voyaient, pour elles.

LETTRES PARISIEMXES (1841). 129

toutes les iiutres femmes abandonnées. C*étaient des brunes éclatantes dont les yeux brillaient comme des étoiles; c'étaient des blondes gracieuses dont les cheveux ondoyaient comme des vagues d*or; c'étaient de folâtres jeunes filles qui riaient par coquetterie pour laisser voir leurs fraîches dents d'une blancheur éblouissante; et puis, auprès d'elles, c'étaient des femmes louches, chauves, édentées. Que faire pour consoler ces malheureuses créatures? Qu'imaginer pour contraindre les hommes à les admirer? Comment les rendre jamais belles, ces femmes à qui manquaient toutes les séductions de la femme? Quel éclat leur donner, quel langage leur apprendre qui puisse remplacer jamais le regard et le sourire?

Oh! c'était une grande difficulté à vaincre, c'était un aride prd)lèiM^à résoudre. La société a dû chercher longtemps le moyea-'d*]^ parvenir; mais elle l'a trouvé enfin, et elle est , iM^ie victorieuse de l'épreuve.

Elle est descendue au sein de la terre, et elle a arraché aux entrailles du monde un caillou qu'elle a choisi parce qu'il était le plus rare, le plus dur, le plus pénible à travailler, et après avoir poli ce caillou de sa main toute-puissante , elle l'a proclamé diamant.

Elle a plongé au fond de la mer, et du sein de l'Océan elle a rapporté une larme qu'elle a déclarée perle fine, et dont elle a consacré la valeur ; et puis elle a composé de ces diamants des couronnes, de ces perles des bandeaux, et elle a dit: tt Les diadèmes sont plus beaux que les plus beaux cheveux ; les diamants ont plus d'éclat que les plus beaux yeux ; les perles valent mieux que les plus belles dents ! d et elle a crié aux femmes qui avaient le cou et les bras maigres : u Voici des colliers et des bracelets ! ^ et elle a dit à celles qui avaient les épaules noires : u Voici de blanches dentelles et des châles d'un très-grand prix ; cachez-vous , parez-vous ! avec cela vous pourrez séduire bien des cœurs, avec cela vous pourrez l'emporter sur les femmes les plus parfaitement belles , avec cela vous serez plus que jolies, vous serez élégantes et fashionables. Courage donc ; marchez la tète haute, ayez confiance^^et vous verrez qu'on aime plus les femmes pour leur parure que pour leur beauté. »»

Quand la société eut ainsi forgé toutes ses armes, quand elle eut remédié à tous les inconvénients, vaincu toutes les difficultés, elle attendit de pied ferme ces créatures d^élite, ces êtres privilégiés de la nature, auxquels sa prudence avait suscité tant de rivaux, contre lesquels son génie avait élevé tant d'obstacles. Alors elle pouvait du moins lutter avec ces orgueilleux favoris et s'opposer de toute sa force à leurs prétentions envahissantes. A celui qui avait reçu en partage force, intelligence et beauté, elle pouvait dire : a Sois fier, tu possèdes des trésors réels; mais sois humble aussi, car il te manque tous les biens que je puis donner. La nature a trop fait pour tor, je ne te dois rien ; elle t'a créé pour dominer et pour séduire , mais moi je te condamne à obéir, à travailler; elle t'a fait puissant et superbe, moi je te fais pauvre et obscur; ellA4e destinait à être partout au premier rang, moi je te^deediiè au dernier. C'est à toi de reconquérir ta place par ton courte, si tu le veux ; par ton génie, si tu le peux. Ah ! tu n'avais point d'égaux : eh bien, je t'en ai donné, moi! ?>

Et par contre, appelant à elle l'homme qui n'avait rien reçu de la nature, qui était né chétif, abject, hideux, le malheureux qui n'avait devant lui qu'un avenir de désespoir et de honte, la société pouvait lui dire : a Sois humble, car la nature t'a maudit, mais sois fier aussi, car je t'ai comblé de tous les biens que ma puissance a su créer. La nature pour toi s'est montrée injuste, avare, cruelle; moi, je suis compatissante et prodigue; elle t'avait condamné à végéter dans la misère et dans l'isolement, moi je t'ai fait renaître pour vivre dans l'abondance et dans la joie. Les femmes t'auraient fui comme un objet d'horreur et de dégoût ; grâce à moi , les femmes vont rechercher ton amour comme une gloire , et leurs agaçantes coquetteries vont t'enivrer. Vois déjà cette tendre mère qui t'accueille d'un air si prévenant; mendiant hideux, elle t'aurait fait chasser de sa basse-cour, dans la crainte que ton aspect épouvantable ne fit accoucher de peur sa fille ainée. Eh bien, grâce à moi, elle te regarde avec bienveillance, et en te regardant, toi si laid, elle n'eit agitée que d'une pensée: c'est d'obtenir ta préférence pour sa fille cadette, qu'elle veut te donner pour épouse ; c'est de jeter dans tes bras difformes cet ange de beauté qu'elle

LETTRES PARISIE\MES (1841). 131

instruit depuis longtemps à te plaire et à qui elle fait déjà comprendre que Ton pouvait t'aimer. Cest que moi je suis savante dans Tart des métamorphoses! La nature avait fait de toi un crétin monstrueux , — moi je t'ai fait un grand d'Espagne de première classe, je t'ai donné le rang et la fortune, et par ces seuls dons je t'ai restitué ta part d'orgueil, de bonheur et d'amour. Des égaux, tu n'en avais point; je t'ai donné des valets, des complaisants, des flatteurs; bien plus encore, ^s envieux ! n

liais, direz-vous, tous les grands d'Espagne ne sont pas des crétins hideux, il y einL^e fort beaux et de fort aimables ; les hommes beaux «t imHtgents ne sont pas tous pauvres et obscurs, il y en a de très-opulents et de très-célèbres; les femmes riches ne sont pas toutes laides, il y en a de fort jolies qui réunissent tous les avantages, qui ont les longs cheveux et les brillants diadèmes, les beaux yeux et les diamants, les belles dents et les perles fines, les beaux bras et les bracelets, les blanches épaules et les dentelles. Il y a des gens merveilleusement dotés qui ont accaparé tous les bienfaits de kt* nature et tous les dons de la société. Eh ! sans doute , c'est un malheur ; mais la société n'est pas coupable de ce malheur. Il y avait aussi jadis des gens qui mettaient cinq numéros à la loterie, et dont les cinq numéros sortaient. C'était aussi une grande injustice que ce quine si heureusement gagné; mais jamais il n'est venu à l'idée de personne d'accuser la loterie de cette injustice.

Soit, c'est un malheur. — Non pas pour nous, vraiment; nous appelons cela un bonheur, parce que nous sommes poète, et que nous aimons l'harmonie, et que, loin de nous attrister, rien ne nous plaît autant que cet accord parfait d*un haut rang et d'une noble nature, que cette brillante union de l'opulence et de la beauté; parce que nous avons reçu du ciel la plus humble mais aussi la plus douce des facultés, la plus fertile en jouissances, 1a faculté de l'admiration. Ah! cet heureux don aide à supporter bien des privations et des injustices ! Cela rend indulgent pour les richesses d'autrui. Cela fait qu'on regarde avec calme ces superbes objets dont l'orgueil se pare, car on se console de ne

i3î LE VICOMTE DE LAUNAY.

pas les posséder en les admirant. — Mais pour ceux qui sont philosophes, pour les républicains, pour les libéraux, nous en convenons, c*est un grand malheur qu'il y ait au monde des gens si parfaitement heureux. Toutefois, ce qui doit faire supporter ce malheur, c*est qu'il est bien rare, c'est que le nombre de ces gens si heureux est bien petit. Aux plus favorisés il manque toujours quelque avantage. Celui-ci a la fortune et la beauté, sans la naissance. Celui-là qui a l'esprit et la naissance, est fort laid; ce duc charmant n'a pas le sou, ce millionnaire n'a point d'esprit; c'est que sur trente millions d'habitants il n'y a peut-être pas dans tout le pays cwt personnes favorisées si complètement. C'est aussi que de tels botihcurs, quand ils sont extrêmes, s'achètent par de tristes infirmités, par de terribles catastrophes ; c'est enfin qu'ils ne peuvent durer.

Hélas! n'avez-vous pas remarqué naguère encore ce triste phénomène de la perfection puni fatalement? L'idéalité réalisée porte malheur! 0 philosophes et libéraux, rassurez-vous, il existe, pour vous aider dans votre œuvre de nivellement, une iPieillc envieuse plus implacable que la vieille opposition , plus radicale que la jeune république; une vieille jalouse, la mort, qui fait promptement justice de ce qui est trop parfait, trop pur, trop beau et trop aimé.

Rappelez-vous le sort de cette jeune princesse si belle, fille de France et femme de génie... morte à vingt ans!

Rappelez-vous le sort de ce jeune prince dont on nous vantait l'esprit et la beauté. C'était le petit-fils des Césars et l'enfant de Napoléon... mort à vingt ans !

0 philosophes! philosophes! ayez pitié des beaux destins !

Et vous, poètes sublimes, étoiles des peuples, phares du siècle, restez sur la montagne du haut de laquelle vous éclairez le monde, et ne descendez pas dans la plaine pour suivre la fausse voie que les sophistes ont tracée ; apôtres de vérité , chantres divins, parlez toujours la langue sacrée, et n'empruntez pas ce mormenteur au vocabulaire de l'envie : l'égalité !... Ce mot-là est presque un blasphème dans votre bouche. L'égalité!... mais, dans un temps où chacun travaille pour acquérir et mériter, l'égalité , c'est l'injustice.

L'égalité , c'est l'utopie des indignes.

Et d^ailleurs , si celte égalité que vous promettez était établie, si les privilèges du rang et de la fortune étaient supprimés, il ne resterait plus que ceux du génie, et votre part serait trop belle. Allons, soyez généreux, laissez vivoter ces vanités suprêmes, elles maintiennent l'équilibre; comme cela, du moins, il y a encore quelques personnages qui peuvent lutter avec vous. Il y a encore quelques millionnaires et quelques rois qui peuvent se croire vos égaux.

. Et vous, madame, vous que la nature a comblée de ses dons les plus précieux, vous qu'elle a bercée avec tant d'amour, vous qu'elle a parée avec tant d'orgueil , vous sa création favorite, vous son chef-d'œuvre, vous sa plus charmante injustice, ne soyez pas ingrate envers votre sort. Ne disputez pas à ces pauvres riches, à ces humbles nobles, les minces trésors de la fortune, les fades couleurs du blason. Ne soyez point si cruelle pour cette petite marquise, et laissez-lui ses parures. A chacune ses diamants. Ceux que vous avez dans la tète ont plus de prix que ceux qui brillent sur son front. Laissez-la se promener tranquillement dans sa calèche, et ne semez point de tant d'erreurs , de tant de ronces et de tant de menuisiers l'obscur chemin de sa vie. Quoi ! vous avez reçu en partage le génie et la beauté, ces présents superbes dont Satan lui-même fut enivré, et vous vous préoccupez de ce qu'il y a sur la terre des femmes d'un rang plus ou moins élevé!... Mais, madame, vous ne comprenez donc pas votre gloire , vous ne sentez donc pas votre bonheur, vous ne savez donc pas que le jour où vous êtes née la société a été forcée de créer au moins vingt duchesses, cinquante marquises, cent comtesses et trois cents baronnes, pour dédommager un peu toutes ces pauvres femmes dont vous avez pris la part.

Ah ! nous, nous n'avons reçu qu'une bien pâle étincelle dans l'injuste partage de l'immortelle clarté; mais nous ne donnerions pas cette lueur, cette flamme tremblante, pour toutes les splendeurs de la plus brillante fortune et du plus haut rang. Nous n'avons obtenu au banquet de la renommée qu'une place bien modeste ; mais nous ne trouvons pas que ce soit l'avoir payée trop cher que de l'avoir achetée par l'ironie des sots , par les ennuis de la pauvreté et par la rigueur du travail.

Et nons avons le courage ou plutôt Torgueil de dire que nous ne rêvons point Tégalité.

Mais Tégalité devant la loi! criera-t-on. — Nous ne Tadmettons pas plus qn*ane autre. Eh I c*est vraiment devant la loi qu'il ne saurait y avoir d'égalité. Il n'y a devant la loi qne des innocents et des coupables, que des possesseurs et des usurpateurs, que des honnêtes gens et des fripons, que des oppresseurs et des opprimés, que des assassins et des victimes, et nons ne pensons pas que ces gens-là puissent jamais se regarder entre eux comme des égaux.

Non , non , les hommes ne sont égaux ni dans la vie ni dans la mort. Ne parlez plus de ce prétendu niveau de la tombe, de ces six pieds de terre qui suffisent au mendiant comme au roi. Mensonge! toujours mensonge ! La mort n'égalise rien : à sa dernière heure, l'homme qui a lâchement vécu n'est pas Tégal de celui qui a vécu noblement. A son dernier soupir, l'homme dont l'existence a été douce et belle n'est pas non plus l'égal de celui qui a souffert toujours. Les vertus sont des titres, les souffi*ances sont des* droits. On ne s'améliore pas en vain, on ne souffre pas inutilement. Dieu est un maître équitable, qui récompense chacun selon ses œuvres, et surtout selon ses peines. Heureuse l'âme qui a l'intelligence de ses douleurs! pour elle les larmes ont un langage qu'elle comprend, le désespoir a des promesses qu'elle écoute. Oh ! qui de nous ne l'a senti , qu'en nous frappant Dieu s'engage , et qu'il est de certains chagrins, de certains tourments inouïs, insupportables, horribles, qui le compromettent avec nous pour l'éternité !

Non, ceux qui auront toujours ignoré ces afi'reuses peines ne seront pas, au jour du jugement dernier, les égaux de ceux qui les auront connues et dévorées.

LETTRE HUITIÈME

Les Nobuchodonosor. — Les sepl petites chaises, — Le concert turc.

17 avril 1841.

Nous entendons dire chaque jour : a II n'y a plus de préjugés Maintenant que les préjugés sont abolis.... C'était bon

dans le temps où il y avait des préjugés, mais aujourd'hui v

Aajourd'hui il y en a plus que jamais! bien mieux, il y en a partout, et sur tout; des préjugés qui se croisent, des préjugés mutuels. Eh I comment voulez-vous que dans un pays de parvenus il n'y ait point de préjugés? Qu'est-ce donc que la soif de parvenir, si ce n'est le besoin d'atteindre un haut rang qui permette de mépriser tous ceux qu'on a connus dans sa jeunesse? Qu'est-ce que l'ambition, si ce n'est le préjugé des honneurs? Or, quand on a le préjugé des honneurs d'aujourd'hui, on devient, malgré soi, complice des orgueilleux qui ont le préjugé des honneurs d'autrefois. Rechercher ardemment ce qu'ils ont obtenu, c'est en reconnaître la val^^^ N'ont-ils pas le droit de dire à celui-ci , par exemple : a Vôu& êtes fier d'être président; eh bien, moi, je compte trois présidents parmi mes aïeux In — A celui-là : a Vous êtes fier d'être ministre de Sa Majesté Louis-Philippe; eh bien, mon arrièregrand-përe était ministre de Sa Majesté Louis XIV! n — A cet autre : u Vous ambitionnez l'honneur de représenter le roicitoyen auprès du républicain Espartero ; eh bien, mon grandoncle a eu l'honneur de représenter, en 1528, le roi trèschrétien auprès de Sa Majesté Catholique! » Etc., etc., etc. — Vous voyez donc bien que ce sont les parvenus qui entretiennent les préjugés.

D'ailleurs, comme ces nouveaux orgueilleux prennent toutes les places, ils réduisent les anciens orgueilleux à ne plus vivre que de leurs souvenirs. On les exclut du présent, ils se réfugient dans le passé ; ils se consolent d'être , par leur fidélité même, privés de tous les emplois, en se rappelant les emplois glorieux exercés jadis par leurs ancêtres. Ils s'amusent à compter leurs quartiers ; que voulez-vous? ils n'ont plus autre chose à faire; ils jouent à cela, en attendant une occupation plus sérieve. C'est votre faute ; c'est vous qui faites leur force, messieuiai les parvenus; vous êtes friands dq leurs vanités, vous leur donnez du prix; vous les exilez des affaires, ils se rassemblent pour se moquer de vos prétentions; leur orgueil s'accroît dans l'isolement, et le préjugé qu'ils nourrissent contre vous s'augmente du préjugé que vous affichez contre eux.

Quoi ! il ne leur reste plus qu'un avantage, un seul, et vous

voulez qu'ils rabdiqjient! ce serait de la folie; ils doivent y tenir d'autant plus que vous ne leur en laissez pas d'autres.

Et rien n'est plaisant comme d'entendre un projet de mariage se discuter aujourd'hui dans le grand monde.

Ce n'est pas dans la société, dans la famille, dans les relations du jeune homme, qu'on va chercher des renseignements; non, c'est à la bibliothèque : on va sournoisement consulter de vieux parchemins ; et si là on découvre que le prétendu porte un nom trop jeune de deux ou trois cents ans, on le congédie sans pitié, malgré son esprit, malgré sa supériorité réelle, malgré ^fiËamour; et, sans scrupule, on lui préfère un rival plus heureux, qui est laid, malingre, à moitié crétin, tout à fait sourd, dont la personne est dégoûtante, mais dont le blason est irréprochable.

Une mère apprend que le noble époux qu'elle destine à sa fille chérie est doué, par exemple, de cette infirmité cruelle que guérissait le roi de France et que ne guérit plus le roi des

Français Cela ne change rien à ses projets de mariage;

qu'importe que son gendre ne soit pas d'une bonne santé, s'il est d'une bonne maison! Mais elle apprend que le prétendu, qu'elle croyait être de la grande maison des Nabuchodonosor de Normandie (nous choisissons ce nom bizarre exprès pour éviter toute allusion), est au contraire des petits Nabuchodonosor d'Auvergne; qu'il ne descend pas des bons Nabuchodo-

nosor; qu'enfin lui-même est un mauvais Nabuchodonosor

Aussitôt elle retire sa parole : tout est rompu Et n'allez pas

croire que la jeune fille se désespère et qu'elle réclame contre cet arrêt fatal ; non , non , elle-même connaît tout le prix des véritables Nabuchodonosor; elle ne voudrait pas s'exposer à une mésalliance; elle ne voudrait pas subir le sort de cette femme dont on nous contait hier l'histoire malheureuse : fille d'un grand nom qui voulait porter un grand nom, el qui dans son choix s'étai^ trompée. — Elle est tombée sur un n^uvais... mari?... — Bien pis! elle est tombée sur un mauvais... Nabuchodonosor. Trois mois après son mariage , elle découvre que son mari n'est pas de la grande famille dont il porte le nom!... Il n'est pas des bons Nabuchodonosor, il est des mauvais Nabuchodonosor.— Infortunée! je la plains! — Ce qu'il y a de plus aflfreux , c'est qu'elle est grosse , et que cette découverte gâte

pour elle toutes les joies de la maternité. — Sans doute, elle ne fera jamais que de mauvais Nabuchodonosor, et , comme madame de la Reyniërc, elle s'écriera : u Tant souffrir pour mettre au monde un vilain ! d

Quand une jeune fille, noble et riche, veut, par hasard» épouser un jeune homme distingué appartenant à une famille noble , mais moins ancienne que la sienne , on crie à la démence : L'ne X... épouser un Y...! c'est indigne!... Dans ce monde-là, on ne comprend pas qu'une antique famille depuis trois cents ans oubliée s'allie à une famille nouvelle depuis trois cents ans illustre. La vanité a des détails infinis. On observe cent variétés de l'espèce; on croit les connaître, pas du tout; on en découvre encore cent autres à étudier; on s'y perd. Le plus court est de rire de toutes en masse : c'est le seul moyen de simplifier la question.

Ce n'est pas tout. Quand chacun de son coté a bien fait valoir les droits de son rang, la gloire de son nom, il arrive quelqu'un qui vient vous prouver positivement, historiquement, qu'il n'y a plus de grandes familles. — Quoi ! les M...? — Branche cadette! — Les R...? — Famille éteinte depuis longtemps! — Les G...? — Il n'y en a plus! — Or, s'il n'y en a plus, à quoi bon se quereller pour en être?

Cela fait toujours croire à quelqu'un qu'on en est.

Et cela se passe aux mêmes heures , dans le même instant que les utopistes réformateurs modernes suppriment nom, famille, propriété, etc., etc.

Le siècle est complaisant, il admet les idées de tout le monde ; mais soyons de bonne foi , avouons-le : si ses idées ne se ressemblent point, elles s'assemblent; l'exagération des unes explique l'excès des autres, la démence de celles-ci devait nécessairement faire naître l'extravagance de celles-là.

Ces réflexions nous sont venues en écoutant les étranges conversations qui ont lieu depuis quinze jours , à propos des vingt mariages de la saison ; car c'est la saison des mariages. En vérité, nous ne savons pas pourquoi on ne porte plus de la poudre; on ne parlait pas autrement sous une perruque poudrée : alors les pensées n'étaient pas plus sages, mais du moins la tête était parfumée.

138 LE VICOMTE DE LAtXAY.

N'oublions pas de vous conter une charmante niaiserie. Il y a huit jours , un de nos amis (ce n'est pas à lui que ce mot s'adresse) , un de nos amis arrive chez nous en riant comme un fou. a Qu'avez-vous donc? — Je viens de rencontrer madame de ***. — Que vous a-t-elle dit de si plaisant? — Elle m*a demandé si j'allais ce matin aux sept petites chaises.... — Qu'est-ce que ça veut dire? — Au steeple- chase! » — Ceci me rappelle une naïveté du même genre. Une femme disait dernièrement, en parlant de je ne sais quel concert : s J'étais enchantée, j'étais transportée au seizième siècle! — Eh bien? — Elle voulait dire au septième ciel : le nombre sept est décidément malheureux. — Oui, mais j'aime mieux mes sept petites chaises ^ c'est plus gracieux, c*est plus anglais. Prononcez bien vite cela : sept petites chaises... on dirait que vous avez passé votre vie en Angleterre ! »

L'autre soir, chez madame Merlin , Lablache a chanté une chanson italienne adorable. C'est un buveur ivre qui bâille en chantant, et fait en bâillant de merveilleuses roulades. Ce bâillement était si parfaitement bien imité, que tout le monde, malgré soi, bâillait, mais bâillait en s'amusant, ce qui était une nouveauté fort piquante. A la dernière roulade bâillante, quelqu'un nous dit : u Voyez donc quelle sympathie! nous bâillons tous. — Oui, reprit M. de N... en bâillant, mais nous ne faisons pas la roulade. »

La semaine passée , chez un célèbre orientaliste , il y a en un concert turc, a Qu'enlendez-vous par un concert turc ? — C'est un concert qui se compose d'un Turc jouant à lui seul de tous les instruments de son pays. D'abord , ce Turc a joué de la guzla, petite guitare à trois cordes dont le manche a deux mètres de long : c'est une sorte de pelle harmonieuse. On ne pince pas de cet instrument, on l'égratigne avec une baleine; les ritournelles durent une heure et demie, l'air ne dure que quatre ou cinq minutes. On croit avoir affaire à un exécutant; point, c'est un chanteur, mais un chanteur fort en retard. Quand il commence à chanter, cela veut dire que le morceau est fini. L'air est proportionné à l'instrument; la ritournelle est proportionnée au manche. Après avoir grignoté de la guzla, le Turc a pris un gros violon de bois blanc, si

lourd , quMI était obligé de le poser sur ses genoux , et puis il a encore entrepris une éternelle ritournelle. Il obtenait de cet énorme alto de petits sons turcs Irés-bizarres ; ce n*était point jouer du violon, mais jouer avec un violon. Tout le monde riait; plusieurs femmes se sont évanouies de rire. Ce Turc chantait très-doucement ; les Turcs ne comprennent point que Ton crie en chantant , les barbares !

LETTRE NEUVIEME

Fureur des Nabuchodonosor. — Complaisance des grands seigneurs. -~

Les bas bleus libres. — La chasse au lion. — Bals Thom. — La dame

aux sept petites chaises.

26 avril 1841.

11 paraît que depuis huit jours les Nabuchodonosor sont furieux contre nous, les mauvais, comme vous le pensez bien. De nos plaisanteries, les bons Nabuchodonosor n'ont fait que rire; mais les autres se sont fâchés, et vraiment il y avait de quoi : les accuser d'être follement orgueilleux en leur prouvant quMls n*ont même pas le droit de Tétre! c'était beaucoup pour une fois. Leur colère est naturelle, mais elle est maladroite aussi, et le monde s'amuse fort de leur dépit, qui est un aveu.

tt Pourquoi donc M. de *** se fàche-t-il? Cette critique ne le regarde pas. — Si vraiment. — N'est-il pas de l'ancienne famille de ***? — Il n'en est point. Son nom est un nom de terre : il s'appelle tout bonnement M. S.... — Vous m'en direz tant! — Et M. de X...? — Ah! lui, c'est autre chose, il n'a pas même le droit de se fâcher. — Pourquoi cela? — Parce qu'il n'est pa»iii6me un mauvais Xabuchodonosor. — Je croyais.... — Je votts dis qu'il n'est rien du tout, ni bon, ni mauvais, ni Nabn, ni chodo, ni nosor, et que sa colère est une prétention très-ridicule. »

Oh ! depuis huit jours, nous avons appris à ce sujet bien des eboses qui seraient très -plaisantes à raconter, car cela nous arriva salivent de ne comprendre que le lendemain ce que nous avons dit la veille. Nous avons tellement peur des allusions, que, pour les éviter , nous prenons des détours extrêmes qui nous mènent précisément à d'autres allusions plus dange-

reuses. Ce que nous craignons de dire, nous ne le disons pas ; mais nous disons autre chose , et nous faisons de Tesprit sans le savoir. Nous déguisons si bien Taventure de celui-ci, qu*elle se trouve être l'aventure de celui-là. Les critiques et les romanciers ont du malheur; ils ne peuvent peindre un ridicule sans faire un portrait, imaginer un roman sans révéler une histoire. Aussi pourquoi se piquent-ils de faire de la vérité? Les bouquets de Dorât et les bergers de Florian ne fâchaient personne. Faudra-t-il donc en revenir là? Non, il faut faire son métier 'en conscience, Taccepter franchement avec ses ennuis et avec ses périls. Notre rôle est de peindre les ridicules du jour, les vôtres aussi bien que les mMres, dont nous rions souvent de très-bon cœur. Peignons-les donc sans nous préoccuper du danger de les trop bien peindre. Raconter les mœurs du temps, tel est notre devoir. Si nous parlons de vous, monsieur, et de vous , madame , c'est votre faute ; pourquoi étesvous un trait de mœurs?

Eh ! mon Dieu, nous n'y mettons point de malice, nous n'en voulons à personne ; nous regardons et nous rions, voilà tout. Quand nous voyons , par exemple , des gens que l'orgueil seul fait vivre manquer d'orgueil, et s'en aller, pour quelques tristes fêtes, flatter le premier Américain venu; quand nous^ soyons de grandes dames et de grands seigneurs, c'est-à-dire des personnages qui font profession de dignité, supporter des impertinences que le plus humble solliciteur ne voudrait pas supporter, nous trouvons cela étrange, et nous le disons, nous en avons le droit. Trait de mœurs.

Quand nous voyons les ennemis de la royauté s'associer à la royauté pour étouffer la liberté; quand nous voyons des lois de mort votées complaisammentpar bonne grâce, nous'trouvons que cela est étrange, et nous le disons, nous en avons le droit. Trait de mœurs.

Quand nous voyons des législateurs sévères se préoccuper si vivement du regret que pourraient éprouver quelques bas bleus de génie dans le cas où des maris récalcitrants voudjpaient les empêcher d'écrire et de mettre au grand jour leurs œuvres, au lieu de s'inquiéter du sort de tant de pauvres mères de famille qui, grâce à nos lois tyranniques, ne peuvent pas même

sauver leur dot, le fruit de leur travail, le pain de leurs enfants, des mains d'un mari fripon , joueur ou frauduleusement infidèle, nous nous permettons de dire : Cela est une risible inconséquence. Et, certes, nous en avons bien le droit. Trait de mœurs.

Quand nous voyons des hommes d'esprit poursuivre d'une haine mesquine un grand talent et le combattre par des manœuvres indignes de gentilshommes de lettres, nous disons que cela est misérable, et nous en avons le droit. Trait de mœurs.

Quand nous voyons des anciens maîtres d'école, des épiciers retirés, s'arroger à eux seuls le droit de diriger les destinées du monde, nous trouvons cela fort plaisant, et nous le disons. Trait de mœurs.

Quand nous voyons des poètes rêveurs comme l'auteur du Chemin de traverse, comme l'auteur de Sous les tilleuls j comme l'auteur de Fortunio, et même comme l'auteur de Madeleine, condamnés à se faire journalistes critiques par la bourgeoiseté des goûts et par V impoésie des temps, et forcés de s'occuper toute la journée de choses et de gens qui leur sont si parfaitement indifférents, nous trouvons que cela est triste, et que c'est un bien afireux... trait de mœurs.

Quand nous voyons les femmes les plus collet monté de Paris, celles qui, par dévotion, ne vont jamais au spectacle, se réunir dans un petit salon pour voir cette bouffonne parade qui a pour titre : Passé minuit, — parade déjà fort risquée jouée à distance et par Arnal, sur un petit théâtre, mais qui doit sembler bien autrement intime représentée dans une chambre, et jouée par un M. de B..., de C... ou de L..., qu'il faut complimenter après le spectacle, — nous trouvons cela fort étrange, et vous le trouvez aussi; peut-être en doutezvous? Rien n'est plus vrai, pourtant. Passé minuit a été joué, l'autre soir, dans le petit salon de M. W..., devant le parterre le plus scrupuleux, qui s'en est beaucoup amusé. Demandez plutôt à M. de Castellane ; il sait bien cela, lui qui a eu le bon goût de refuser deux fois qu'on jouât cette pièce-là publiquement sur son théâtre. Trait de mœurs.

Quand nous voyons, dans nos fêtes les plus élégantes, cette

tactique nouvelle , qu'on pourrait appeler la chasse au Uon; quand nous voyons nos jeunes femmes traquer Thomme à la mode dans un bal comme un daim dans une forêt , le relancer de salon en salon, guetter son passage dans Tembrasure des portes, l'attirer du regard, le provoquer de la voix en répétant son nom; et, s'il passe sans les v#ir, entreprendre, en compagnie d'une amie, d'une confidente victime, un voyage plus que sentimental à sa poursuite , au lieu d'attendre patiemment et dignement qu'il daigne venir jusqu'à elles, nous trouvons cela très-peu modeste, mais très-humble, et nous le disons. Trait de mœurs.

Quand nous voyons enfin

Quand aura-t-il tout vu?

Ah! pourquoi celui-là m*a-t-il interrompu? Je ne dirai plus rien

A propos d'allusions et de portraits , on s'obstine à reconnaître tous les personnages du dernier roman publié par la Presse : Mâthilde. Toutes les bossues méchantes sont des comtesses de Maran; tous les parvenus fourbes et insolents sont des Lugarto; toutes les duchesses sensibles sont des duchesses de Richeville; toutes les jeunes filles romanesques et cupides sont des Ursule, Chacun de ces tristes portraits a une douzaine d'originaux ; mais , chose singulière ! dans le caractère de Mâthilde, qui est charmant , et dans celui de Rochegune, qui est parfait, on n'a encore reconnu personne. Cependant, si tous les personnages de ce livre sont des portraits, comme le prétendent les éditeurs et les méchants, c'est-à-dire les intéressés, ces deux personnages-là sont des portraits aussi; leur ressemblance existe certainement; d'où vient donc qu'on ne l'a pas encore trouvée ? Cela vient de ce qu'on ne l'a pas cherchée.

Les bals de printemps sont en grand nombre, mais peu nombreux; les femmes y afiectent une simplicité pastorale. Uniforme : robe d'organdi blanche, guirlande de fleurs naturelles, poses moins naturelles, regards plus que francs, discours plus que naïfs. Les bals du colonel Thom sont toujours d'une grande élégance et d'une grande fraichear, le chiffre des

LETTRES PARISIENNES (1841). iA3

invités ne s'élève pas au-dessus de cent trois. La dernière fête a été encore troublée par les appréhensions du maître de la maison , dont la monomanie , vous le savez , est de se croire toujours poursuivi par des journalistes. Chaque fois qu'il entend annoncer M. d*Escars, malgré lui ses angoisses recommencent ; il croit voir apparaître H. Karr. L'autre jour on a annoncé M. le prince d'Hénin , il a entendu M. Jules Janin ; il a pâli. Un moment après, on a annoncé M. le comte Charles de Homay ; il a cru entendre : M. le vicomte Charles de Launay; il s'est évanoui. A peine était-il revenu à lui, qu'on a annoncé M. de la Villegontier ; cette fois il a entendu : M. Théophile Gautier; c'en était trop, il a eu une attaque de nerfs, il a fallu l'emporter. On espère que cette affection n'aura pas de suites dangereuses : c'est une maladie bien connue sous le nom à' entérite folliculaire.

Le mot de la dame aux sept petites chaises a tant de saecès, que de tous côtés on nous apporte quelques naïvetés de sa façon. L'autre jour, elle parlait politique comme elle parle anglais. » Votre H. Thiers, disait-€lle, je ne trouve pas du tout que ce soit un nègre en politique. ^ Elle racontait aussi, dernièrement , que sa voiture s'était cassée ; elle ajoutait : ttj^ai été obligée, pour rentrer chez moi, de prendre une citadelle i) (comprenez citadine). Elle disait encore à un de ses amis, qui allait et venait dans son salon , en cherchant son chapeau , sans doute : u Qu'est-ce que vous avez donc ce soir? vous avez l'air d'un âne en plaine l » Elle doit partir la semaine prochaine. Quel dommage! mais elle écrirai

LETTRE DIXIÈME

Les plaisirs. — La haine des gens qui s'ennuient contre les gens qui s* amusent. ' Le baptême du comte de Paris. — Un député indépendant.

8 mai 1841.

Jamais à aucune époque de l'année, et du monde peut-être, Paris ne s'est amusé avec plus d'ardeur qu'il ne le fait en ce moment. On folâtre toute la journée au bois de Boulogne et aux Champs-Elysées ; on minaude toute la sôiiée au spectacle.

m/^ LE VICOMTE DE LAUNAY.

à rOpéra, dans les concerts publics et particuliers, et pu4s on sautille toute la nuit dans les bals charmants, plus ou moins intimes, qui durent jusqu*à huit heures du matin : c'est d'étiquette. Ceux qui ne vont que jusqu'à six heures sont des bals manques; on n'en parle pas. Quelques maîtres de maison perfides, quand la fête se prolonge par trop, la terminent brusquement par un coup d'État : ils font ouvrir les fenêtres. Alors i'dstre du jour, impitoyable et malveillant comme un journaliste, vient plonger dans la salle de bal ses rayons critiques. Il regarde avec un malin sourire tous ces visages démasqués, toutes ces gazes fanées , toutes ces fleurs flétries ; et la troupe joyeuse, efl*rayée de sa propre image, s'enfuit. Une seule femme, élégante célèbre, reste jolie à cette heure fatale. On s'en étonne, on s'extasie. Le beau mérite! elle n'a pas encore vingt ans!

Ces petits bals sont en général divisés en deux périodes distinctes, qu'on pourrait appeler la période classique et la période romantique, si ces dénominations n'étaient point trop vieilles. Dans la première période , dans les premières heures du bal, les contredanses, assez confuses, s'animent, mais doucement; cela veut dire que les jeunes personnes sont en majorité dans la fête, et que les mères prudentes surveillent leurs innocents plaisirs afin qu'ils persistent à être innocents.

Alors les merveilleuse^ cèdent la place aux jeunes filles ; elles daignent valser, mais elles dansent peu. Plus tard, au contraire, quand les jeunes filles sont enlevées par leurs mères, quand la fête se trouve soulagée du poids énorme de la convenance suprême, c'est-à-dire du respect qu'inspire l'ignorance, la seconde période du bal est proclamée. Les favorites de la mode s'emparent du terrain. Les danses romantiques se dessinent , un aimable abandon succède à une contrainte pénible; l'orchestre intelligent devient plus sonore; les conversations, moins bruyantes, deviennent plus intelligibles; les médisances s'arrêtent, c'est l'heure où chacun parle de soi ; on ne fait plus d'esprit, c'est l'heure où il suffit d'être belle; et l'on prbfite de la confiance générale pour paraître avec tous ses avantages bien franchement. Ainsi, par exemple, les femmes qui ont de beau'bras ôtent leurs gants et dansent sans gants.

LETTRES PARISIËWES (18Vi). H5

ce qui nous parait un peu bien intime. On proposait l'autre jour il une jeune femme assez moqueuse d'imiter cette mode nouvelle : » Je le veux bien, dit-elle avec malice, j'ôterai mes gants, mais c'est à une condition. — Laquelle? — C'est que toutes ces dames ôteront leur peigne, n Le trait était mordant, car presque tout le monde a de véritables mains, tandis que les fausses nattes sont très-communes , surtout sur le front des très-belles femmes, qui ont rarement de beaux cbeveux.

Et vous pensez bien que, lorsque l'on danse sans gants, on danse aussi sans façon. On en arrive malgré soi à imiter les danses inimitables. Les prudes crient au scandale. Pour nous, nous regardons ce zèle exagéré comme un symptôme beurcux qui annonce une réforme , depuis longtemps désirée , dans le système de la danse parisienne. En France, on procède en toute cMbse par excès. On ne se corrige d'une exagération que par l'exagération contraire; puis, après le premier coup de feu, on se calme, et l'on se montre convenable pendant quelque temps. Aux coiffures trop liautes ont succédé les coiffures trop basses ; puis sont venues les coiffures ni trop hautes ni trop basses. Aux robes trop simples ont succédé les robes à huit volants, puis sont venues les robes raisonnablement élégantes. Aussi, nous l'espérons, à la danse morne, disgracieuse et niaise adoptée depuis quinze années , succédera bientôt la danse coquette, séduisante, mais digne et modeste, de nos mères. Cette danse grivoise qu'on essaye aujourd'hui n'est qu'une transition. Nous le répétons, dans ce beau pays des 'abus, les excès contraires sont les transitions naturelles. Oh! quel triomphe nous prédisons à la femme intrépide qui aurait le courage d'apprendre à danser! Puisque vous hasardez des poses étranges, pourquoi craignez-vous de risquer quelques jolis pas? Vous osez mal danser comme des grisettes, et vous n'osez pas bien danser en femmes comme il faut ! — On se moquerait de nous, dites-vous; nous serions ridicules. — Mais vous seriez charmantes, tandis que maintenant vous êtes.... La phrase est mal construite , il ne faut point l'achever.

Ces fêtes qui se prolongent jusqu'au jour, ces soupers déjeur natoires font le sujet de toutes les conversations. Les femmes qui ont dépassé Tàge convenu des plaisirs ne pardonnent pas

à celles qui dépassent rheiire convenable des fêtes ; elles en parlent avec une aigreur incroyable, a Autrefois, disent-elles, on y mettait plus de mesure. — C'est vrai , répondait hier M. de B... à Tune d'elles; autrefois on dansait jusqu'à sept heures trois quarts, mais jusqu'à huit heures du matin, jamais, n Chose étrange ! à Paris , dans cette ville du plaisir, il est un crime qu'on ne vous pardonne pas : c'est de vous amuser. Les gens qui ont le tort de s'amuser sont des victimes vouées par la sottise à la médisance. On les poursuit de méchants propos, on leur prête toutes sortes d'aventures. S'il leur arrive un malheur, on s'en réjouit avec une affectation cruelle ; on les accuse de tous leurs maux , comme si la ruine , la fièvre et la mort épargnaient les gens qui bâillent tonte la journée ! Pauvres esprits joyeux ! on est bien injuste à leur égard. Ils valent pourtant mieux que les autres; et d'abord comme noblesse d'âme, ils ont un grand avantage pour eux, c'est qiAls n*envient jamais ceux qui s'ennuient. Cette fureur des êtres languissants contre les gens qui s'amusent nous paraît non-seulement injuste, mais de plus très-impolitique. L'amusement est une des richesses de Paris. Pourquoi les étrangers viennent-ils de tous les pays habiter cette affreuse ville? Parce qu'on s'y amuse. Pourquoi gémissent-ils lorsqu'on leur ordonne de la quitter? Parce qu'ils s'y amusaient. Pourquoi la regrettent-ils en tous lieux et toujours? Parce qu'ailleurs ils ne s'amusent plus. C'est donc une faute , une immense faute que de vouloir étouffer imprudemment la joyeuseté parisienne : c'est ravir au trésor public son revenu le plus certain : c'est tout simplement on crime d'État. Rendre Paris séduisant, enchanteur, irrésistible , tel est , au contraire , le devoir de la société française dans l'intérêt du pays. La bienveillance patriotique devrait être acquise à ceux qui professent la gaieté nationale ; bien loin de les condamner, il faudrait leur voter des récompenses; on pourrait même compléter l'idée et faire déporter dans une lie déserte tous les ennuyeux, comme nuisant à la prospérité du pays.

Amuskk - vous donc , ô jeunes femmes ! dansez , valsez , chantez, conronnez-vous de fleurs et soyez belles ! On médit de vous, cela est vrai ; mais on calonmie aussi les autres femmes

qui ne dansent pas, qui ne chantent pas, qui ne s'amusent jamais et qui sont laides. Et le mal que Ton dit d'elles est plus fatal que celui que Von dit de vous, parce qu'elles vivent dans Tombre et que l'ombre rend tout probable; tandis que vous vivez dans la lumière, et la lumière justifie. Vous avez enfin pour vous consoler vos succès, et le succès est une arme qui vous venge des attaques de l'envie d'une bien terrible manière: ei^Kft expliquant.

flpénement de la semaine est le baptême du comte de Paris, «à cérémonie était fort beUSé et très-bien ordonnée. Les parures des princesses ^ai6nl%blouissantes et du meilleur goût. Madame la duchesse A^.Orléans portait une robe blanche ; elle était coifiee avec des ptbmes blanches, et couverte de magnifiques diamants. La reine des Belges, la duchesse de Nemours et la princesse Clémentine portaient des robes bleues; elles étaient coifiièes de plumes bleues et aussi couvertes de diamants ; et le soleil éclairait toutes ces parures : c'était un effet merveilleux !

L'enfant avait une longue robe de crêpe lisse doublée dg satin blanc. Il a une charmante figure. Pendant le service, il ne paraissait pas trop effrayé ; mais quand monseigneur l'archevêque s'est approché de lui, il a pâli. Les enfants ont nn instinct qui les avertit de ce qui est solennel. Un visage épouvantablement laid ne leur fera pas trop peur ; mais une figure belle, calme, sérieuse, froide, leur inspirera une crainte invincible. La cérémonie a duré démesurément pour les spectateurs arrivés de bonne heure afin d'être bien placés. La chaleur était excessive. Une femme de nos amies, qui assistait à cette solennité, en est revenue malade. En écoutant ses récits, nous nous disions ennous-même : C'est un bien grand bonheur que d'être paresseux, car enfin, si nous n'étions point paresseux , nous irions voir toutes ces choses-là, et ça nous fatiguerait bien.

Avant et après la cérémonie, les amateurs d'antiquité allaient regarder les fonts baptismaux de Notre-Dame, monument historique très -précieux. Nous avons trouvé une ancienne définition de ce monument dans un ouvrage, V Histoire du palais de Fontainebleau, par U. Vatout, où nous découvrons chaque jour de nouveaux trésors historiques; cette définition

est faite à propos du baptême des trois enfants de Henri IV, qui eut lieu le 14 septembre 1606 , à Fontainebleau , où Ton avait été obligé de transporter tous les préparatifs de la cérémonie, à cause de la peste qui était alors à Paris :

a Les fonts qui servent pour le baptême de nos rois avaient 9 été apportés de la chapelle du château du bois de Vincennes, » où ils sont curieusement gardés : c'est un grand bassin da » cuivre rouge , couvert de plaques d'argent , avec de pAtes » figures artistement travaillées ;'le tout fort antique, ayaiHjlèté D fait Tan huit cent nonante-sept{897). n Cette époque se rafhiiporte à la fin du règne d'Eudes, -ftk de ftobert le Fort, comte de Paris.

Le concert monstre n'était peut-être pas assez monstre : c'était un superbe coup d'oeil et un beau bruit, mais plus doux qu'on ne l'espérait. On s'attendait à être assourdi, et point du tout, ce n'était que sons agréables. Chacun est revenu désappointé. Le mot monstre a perdu beaucoup de sa valeur.

Le feu d'artifice était mélancolique; il afiectait une trop

Î^ande simplicité. On ne voyait rien , et l'on n'entendait que es coups de canon; et le canon est une chose trop positive pour qu'on en abuse ainsi dans les effets artificiels. Le canon, c'est une langue sacrée; ne la rendez pas vulgaire. C'est une

grande voix qui vous dit : Un prince vient de naître Un roi

vient de mourir Celui-là est banni Celui-ci est élu Telle

bataille est gagnée I... Respectez cette voix puissante, et ne la faites pas gronder inutilement aux heures folles du plaisir.

L'événement parlementaire de la semaine est le beau mot de M. Taschereau dans la séance de mardi dernier. Nous sommes heureux, convenez-en, d'avoir des ennemis qui disent de ces choses-là I Avoir pour ennemis les ennemis de Dieu , comme cela grandit ! Au reste, nous connaissions déjà toute la malveillance de l'éloquent député de Loches contre les hommes et les cérémonies de l'Église. Le jour des funérailles de l'empereur, le farouche député s'était déjà déclaré hautement à ce sujet. Il était dans l'église des Invalides, dans la travée des députés, devant une autre travée remplie de femmes; là, nonchalamment étendu sur deux banquettes et la tête coifiee d'un chapeau indépendant, il assistait à la cérémonie et

Tégayait de malins propos, u Quel est ce député qui garde son chapeau dans une église? demanda une femme placée près de

lui. — Cest M. Taschereau » Le roi arriva, M. le député

garda son chapeau ; Toffice divin commença , M. le député garda son chapeau ; le corps de Fempereur fut apporté dans I*église ; les vieux soldats s'agenouillaient, les vieux maréchaux s'essuyaient les yeux en se prosternant, les femmes tremblaient d'émotion, M. le député gardait son chapeau... et chacun était indigné, et Ton s'en allait en disant : u Si cet homme garde son chapeau devant des femmes , devant le roi , devant l'empereur, devant Dieu! devant qui donc l'ùte-t-il?» — Quelle question!... devant ses électeurs.

LETTRE ONZIEilE.

Les adieux. — Les projets d*cfc. — Les courses de Cliautilly. — La mode des paris. — L* amour à la mode. — Projet de réforme gouvernementale.

Oserons-nous avouer que nous sommes aujourd'hui à Paris quand tout le monde élégant est depuis trois jours à Chantilly? Pourquoi pas! N'est-il pas convenu que nous sommes d'une paresse incorrigible? et c'est élégant d'être paresseux.

Cette semaine, presque toutes les fêtes ont été des adieux; chaque maîtresse de maison avait dit : « Venez demain, venez après-demain, ce sera mon dernier mardi, mon dernier

samedi i) Ce qui rappelait ce fameux billet d'invitation d'un

romancier célèbre : a Le vicomte et la vicomtesse d' *** prient Tf M. le marquis et madame la marquise de *** de leur faire Ti l'honneur de venir passer la soirée chez eux le vendredi yi 22 mai 18.... Ce sera leur dernier jour. » Pour cette année, tous les derniers jours ont été superbes. Il y a encore beaucoup de monde à Paris, et les adieux ont été brillants, ce qui vaut mieux que d'être déchirants.

« Que faites-vous de votre été? » c'est la question que l'on se fait en s'abordant; et l'on est étonné de la variété des réponses. Les uns disent : a Je vais à Bade. Venez-y, mesdames M..., de B... y seront; il y aura plusieurs de vos

amis. V D'autres disent : a Noos allons à Dieppe; venez, les bains de mer vous feront grand bien. — Mais je me porte à merveille. — Alors ils vous feront du mal; c'est égal, venez toujours, vous n'en prendrez pas.... » Quelqu'un s*écrie : a Moi, je vais à Spa; qu'est-ce qui veut venir avec moi? — Je veux bien, dit un plaisant, mais c'est à une condition , c'est que nous prendrons par Toulouse, où je dois aller voir ma sœur. — Soit, je vous accompagne jusqu'à Toulouse; mais alors, au lieu d'aller à Spa, nous irons à Bagnères. — Comme vous tenez à vos projets! — Ah! le but du voyage m'est indifférent, pourvu que je ne sois pas à Paris au mois d'août, c'est tout ce que je demande, n ^ Et vous, madame, ne viendrez-vous pas dans notre voisinage aux eaux de Néris? elles sont toujours fort à la mode. Vous paraissez souffrante; ces eaux-là vous conviendront parfaitement. — Je ne crois pas à la puissance des eaux.... i) Ceci veut dire : C'est le chagrin qui me rend malade, et les eaux, même les plus ferrugineuses, ne guérissent pas les peines de cœur — « Et vous,

madame la duchesse, que ferez- vous? — Je m'en retourne aux champs, et je me réjouis de voir ma chère Touraine et de reprendre ma bonne vie de fermière. — Oh! je me défie des duchesses fermières. — Et vous avez bien tort. Une fois de retour au village , je me transforme complètement , je mets une grosse robe de laine et de gros sabots, et je cours les chemins comme une véritable paysanne. Vous me prendriez pour une gardeuse de dindons. — J'en doute, madame, et je crois qu'en fait de rusticité vous devez ressembler beaucoup à la princesse C... Elle aussi a voulu se faire fermière quelque temps après la révolution, pour rétablir sa fortune que les événements politiques avaient endommagée. — Eh bien, que lui est-il donc arrivé? — Il lui est arrivé de dire le plus joli mot de princesse fermière qui se puisse imaginer. Sa sœur et son beau-frère étaient venus la voir; elle leur faisait, avec sa bonne grâce ordinaire, les honneurs de son château ; elle leur expliquait tous les soins qu'elle faisait donner à sa basse-cour, une basse-cour modèle dont elle s'occupait elle-même. « Voyez mes poules et mes poulets, disait-elle, comme ils sont beaux ! Vous en mangerez à diner. Quant à mes canards, je ne vous

en donnerai point, je ne veux pas qn*on en serve sur ma table; jA les laisse devenir des oies pour les vendre plus cher. »

Le mot est charmant, on n'est pas plus princesse. M. deB..., à qui Ton racontait cette naïveté, et qui en riait comme un fou, disait : a Nous rions , et cependant que de spéculations , qoe d'affaires, que de conspirations, que de sentiments même, basés sur ce principe... d'une métamorphose impossible! n

Quand on a bien parlé de ses projets pour Tété, on parle de l'Académie et du grand événement qui doit avoir lieu le 3 juin. — Et chacun se demande : a Avcf^-vous des billets? Comment faire pour avoir des billets? » Et l'on se confie les xuseféqne l'on se propose d'employer pour obtenir une place à cette mémorable séance.

tt II m'est venu une idée, dit quelqu'un. — Il faut vous en défier. — Pourquoi ? — Parce qu'il est probable qu'elle sera venue à tout le monde. — Mais je vous trouve très-impertinent ; j'ai la prétention d'avoir des idées tout à fait originales et qaî ne viennent pas à tout le monde. — Je le crois. Veuillez dire votre idée. — C'est d'écrire à Victor Hugo lui-même. — Ah! je le savais bien que votre idée était mauvaise! vous êtes la soixante-septième personne de ma connaissance à qui cette heureuse inspiration soit venue I . . . — Vous m'étonnez ; c'est pourtant bien hardi. — Très-hardi, mais il y a déjà soixantesix personnes qui ont été plus hardies que vous, puisqu'elles ont écrit avant vous; d'ailleurs, l'idée ne valait rien. Un récipiendaire, quel qu'il soit, n'a jamais de billets à donner à des inconnus. Ceux qu'on lui réserve sont destinés de toute éternité à sa famille, à ses amis, à ses protecteurs, s'il en a eu; à ses obligés, s'il en a; à ses collaborateurs, quand c'est un auteur du second ordre; à ses séides, quand c'est un génie sectatedî^ à ses partisans , quand c'est un homme d'État. Et puis. Montes ces femmes aimées, aimables et aimantes (les académiciens ont tous besoin de ces femmes-là) , celles qu'il n'aime plus, celle qu'il aime, et puis celle qu'il pense déjà qu'il aimera — Tout cela c'est beaucoup; et pour satisfaire ce public si favorablement passionné et si légitimement exigeant, le pauvre récipiendaire n'a que vingt billets! pas davantage. Rien que dans sa famille, Victor Hugo a déjà donné tous

les siens ; peut-être ne lui en reste-t-il pas un pour ses amis les plus dévoués. — Vous avez raison, je renonce à lui écrire.. «\

Il me vient une autre idée Si je m*adressais à M. de Sal-

vandy? — Cette idée est presque aussi bonne que la première. Hais vous ne devinez donc pas que la difficulté est la même? tout ce que je vous ai dit du récipiendaire peut s'appliquer au directeur qui le reçoit. Lui-même prononce un discours ; lui aussi a une famille qui veut aller Tentendre; lui aussi a ses amis, ses camarades, ses femmes aimées, ses flatteurs et ses obligés qui veulent aller Tâpplaudir. Vous adresser à M. de Sall^ndyl vous n'y pensez pas, lui qui a été deux ans ministre, et qui, pendant son ministère, n'a oublié personne, qui s'est souvenu de ses plus modestes et de ses plus anciens amis, et

qui a trouvé moyen de faire rendre justice à tous Lui, je le

parie, n'a déjà plus de billets, il remplirait toute la salle rien qu'avec ses obligés. — Mais à qui donc faut-il s'adresser? — Au premier académicien ou plutôt au premier institutien venu, à votre galant admirateur M. ***. — Est-ce qu'il est de rinstitiit? — Sans doute. — Je ne l'aurais jamais cru, il n'en a pas l'air; mais qu'a-t-il donc fait pour avoir mérité cet honneur? — Je n'en sais rien, demandez-le-lui, il le sait peutêtre. — Et vous dites qu'il a des billets? — Chaque membre de l'Institut a droit à trois billots. Or il est probable que tous les savants et artistes célèbres ont déjà distribué les leurs. Adressez-vous à un académicien qtn n'en ait i)as Vair. Peutêtre n'aura-t-on pas encore pensé à l'implorer pour celte grande solennité. — Bah ! si obscur que soit un artiste , un savant, il y a toujours quelqu'un qui le trouve célèbre, et déjà.... — Quelqu'un, oui, mais trois personnes, c'est trop, et j'ai l'honneur de vous dire, madame, que l'on a jusqu'à trois billets à donner. Suivez mon conseil, vous n^^z pas d'autre chance. « 'IP

Il nous vient à notre tour une idée. Il y a beaucoup de femmes qui lisent ce feuilleton , et qui ont envie d'aller à l'Académie le 3 juin ; peut-être vont-elles, d'après cet avis, écrire à messieurs tels et tels. — Ce serait plaisant ! Malheur aux savants, artistes, académiciens, etc., etc., obscurs, qui recevront demain dans la journée une petite lettre parfumée !

Quand on a parlé de ses projets d'été, on parle de Chantilly, d'où Ton nous écrit :

c Samedi matin , 15 mai.

T) Les courses d'hier ont été magnlGques, et par le choix Ti des chevaux et par le grand nombre des élégances de Paris. Tn Toutes nos beautés célèbres sont venues au rendez-vous; T) toutes^ dans l'extrême rigueur du mot, et, par malheur , ') dans la lutte, les femmes du monde n'ont pas toujours eu n l'avantage, ce n'était pas toujours à leurs pieds que nos n jeunes gentlemen allaient brûler leur encens (delà Havane). ^ Pauvres femmes du monde! c'est bien la peine de fumer v avec tant de dévouement et de complaisance pour qu'on vous 9 laisse fumer seules! Aux rivalités sociales, les rivalités polili tiques ont succédé; le soir, on a voulu opposer au bal de la Ti cour un bal à' anticour; on a élevé autel contre autel, ou n plutôt orchestre contre orchestre. Vous devinez comme j'ai T> dû souffrir de ces puérilités. Je suis passionné dans mes V opinions, vous le savez; mais je ne comprends pas que Ton n commette sa haine dans de telles niaiseries, que l'on comn promette une cause si grande, si sérieuse, par desenfantil- T) lages indignes d'elle; que Ton affecte de garder un silence n morose quand les jockeys d'un prince d'Orléans arrivent les n premiers au but, et que l'on applaudisse au contraire avec n furie quand ceux de lord Seymour sont vainqueurs. Je suis T> un bouillant légitimiste, c'est vrai; mais je ne sais pas ce que n c'est que de faire de la politique à propos de pouliches, d

Au récit de la fête générale succède le récit des fêtes particulières. Les chasseurs de profession critiquent la chasse. — C'est si pédant un chasseur! — Ils prétendent qu'elle est mal menée, que les chiens, de très-belle race, sont mal soignés et mal dressés. Eh vraiment! c'est bien ce qu'il faut. La chasse n'est pas un plaisir de prince constitutionnel ; les rois chasseurs sont passés de mode en France; ceux qui chassent trop bien on les envoie chasser sur les terres étrangères. Les vieux libéraux ont fait tant de vieilles phrases sur les moissons du pauvre ravagées par la meute insolente des princes, que le

peuple a pris au sérieux ces prétendues dévastations ; il s*est accoutumé à regarder la chasse comme un fléau, ce qui Ta empêché d'observer que ce fléau était un bienfait. Les paysans ne commencent à faire cette découverte que précisément depuis que ce fléau a cessé de ravager leurs campagnes : car ce fléau a pour avantage de changer pendant la saison des chasses en bruyantes capitales les plus minces villages; on y mène grand train» on y fait grand bruit, c'est un mouvement continuel de courriers , de chevaux de selle , de voitures de poste ; les élégants voyageurs y arrivent de tous côtés ; la plus petite chambre s*y paye un prix fou , la plus méchante omelette y vaut de Tor. On y donne des fêtes improvisées et Ton n'épargne rien dans ces fêtes-là ; on y fait toutes sortes d'extravagances , et toutes les extravagances sont généreuses ; les étourdis savent si grandement réparer leurs maladresses ! les vrais princes savent si noblement dévaster! Demandez plutôt aux fermiers des environs de Chantilly : comme ils regrettent amèrement ce que leur rapportait la vénerie de M. le duc de Bourbon ! Le moindre dommage était payé cinq ou six fois sa valeur; beaucoup de cultivateurs ensemençaient pour le dégât, et quelquefois deux ou trois arpents de terre servant, par leur position, àegaignage habituel aux animaux, rapportaient plus qu'une ferme en Beauce. Ah! la chasse, la chasse! on a beau dire, ce fléau-là avait du bon. Et si les petites villes frontières l'osaient , elles adresseraient aux Chambres de nombreuses pétitions pour obtenir d'être ravagées comme autrefois.

Mais quel prince pourrait s'avouer franchement chasseur aujourd'hui, et se permettre une meute royale? — Il n'en est point ; une chétive meute constitutionnelle composée de chiens afiamés et paresseux, bien ignorants de leur métier et n'ayant de prétentions qu'à l'indépendance , des chiens non plus vassaux, mais citoyens, voilà tout ce que l'on doit avoir, tout ce que l'on peut risquer pour le moment. Plus tard, et quand les fortifications seront élevées , patience , alors on sera plus à son aise et l'on |{3ùrra librement chasser toute espèce de bêtes » à commencer par les gens d'esprit !

La mode des paris fait chaque jour des progrès, les paris remplacent le jeu, la pelouse est devenue un tapis vert. Les

poètes n'oseront plus dire a le tapis vert des prairies v , ils se rejetteront sur le velours, le velours vert des prairies.

Mais ce qui est à la mode , ou plutôt ce qui redevient à la moded*une manière charmante et surprenante, c'est... oseronsnous jamais déclarer cela ? peut-être ferions-nous mieux de n'en point parler, cela serait plus prudent... Oui, mais il ne s'agit point de prudence, il s'agit d'exactitude dans une peinture de mœurs; et d'ailleurs nous n'avons rien de mal à dénoncer: des soupirs, des regards, de tendres pensées mystérieuses et discrètes, des rêves chéris, des espérances trèsvagues et des bonheurs très-négatifs , cela est assez honnête, n'est-ce pas? Or donc, ce qui redevient à la mode , c'est tout simplement l'amour , le parfait amour d'autrefois ; l'exclusif : niais, contemplatif, dupe et sublime! En un mot, cette année le genre troubadour est généralement adopté. Le genre dédaigneux de l'école byronienne a fait son temps. C'était fort commode de jouer le désenchantement, de s'établir en homme désillusionné, qui ne peut plus aimer, qui ne veut plus aimer, incapable de dévouement , de soins délicats et refusant même de plaire ; on s'étendait sur un canapé fort à son aise, on prenait on air ennuyé, blasé, fatigué, désolé, et Ton attendait

qu'il vous tombât du ciel des consolations toutes rôties

C'était très-bien, mais ces don Juans paresseux, ces lazzaroni sentimcntals ont fini par découvrirle côté fâcheux de leur condition et par remarquer ce phénomène psychologique, à savoir : que pour consolatrices déterminées, il ne leur tombait jamais du ciel que des vieilles femmes, les jeunes ayant en général la ridicule manie d'attendre que l'on vienne les prier d'aimer. (Nous ae parlons pas des femmes élégantes qui veulent à tout prix captiver le héros du jour. Aphorisme : Une femme qui vise à être à la mode ne peut plus faire de la dignité ; elle appartient à son rôle. ) Cette remarque les a subitement éclairés, et ils ont aussitôt repris le genre chevaleresque et troubadour ^ qui jadis avait si bien réussi à nos pères. Et le beau temps-des doux messages est revenu, et les longues pages respectueusement passionnées se griffonnent d'une main émue, et les bouquets significatifs , expressifs et interrogatifs se composent avec d'éloquentes fleurs ; on chante des romances ; on va

aux Champs-Elysées pour rencontrer une femme; on va, le soir, au spectacle pour Tentrevoir un moment; on rentre pour penser à elle, et Ton se plaît à vivre de son souvenir... et les dévouements sans espoir se dessinent dans un horizon sans bornes, et les sacriBces inutiles s'accomplissent dans un silence généreux; on aime pour rien, c'est-à-dire qu'on aime pour aimer, ce qui n'est pas peu de chose : c'est si difficile d'aimer!

Le projet de réforme gouvernementale médité par les communistes obtient, en général, peu de succès. La manière dont ces régénérateurs prétendent fonder à jamais nos libertés nous parait ingénieuse et nouvelle.

Liberté de la presse. Le gouvernement se charge seul de la direction de l'esprit public. Un journal qui s'aviserait d'avoir une opinion à lui serait poursuivi à mort.

Liberté d'enseignement. Le gouvernement se charge seul de l'instruction des enfants. Un père qui voudrait élever son fils lui-même serait proclamé père dénaturé et puni de mort.

Liberté individuelle, A l'âge de cinq ans, tout citoyen sera arraché à sa famille par ordre du gouvernement, qui seul a le droit d'être paternel.

Liberté des cultes. Le clergé est aboli; toute religion est supprimée ; vous n'êtes libre que de n'en pas avoir. "

Liberté de Vindustrie et du cœnmerce. 11 est défendu de s'enrichir.

Organisation du travail. Tous les citoyens sont admis à travailler, mais à condition qu'ils ne toucheront point de salaire. Le peuj^le travaillera pour lui-même à son profit : les tailleurs feront des habits, non pour les vendre, mais pour leff porter; les chapeliers feront des chapeaux, mais seulement p^r lenr tète ; les cordonniers feront des souliers , mais seulement pour leurs pieds, etc., etc. L'exploitation de Thomme par l'homme étant une monstruosité désormais intolérable, cette maxime est d'une grande justesse ; les pauvres ne sont pns faits pour servir les riches. Mais nous demandons qu'on ajoute à l'idée^ ^t que la loi dise aussi : Les auteurs feront des ouvrages qu'illr liront eux-mêmes, les gens d'esprit n'étant pas faits pour amuser les imbéciles.

La Phalange nous reproche de nous moquer des bas bleus.

et, pour nous entraîner à plaindre les malheureuses femmes que leurs maris voudraient priver de la gloire d'écrire, /« Pha-lange nous demande ce que nous dirions au tyran farouche qui voudrait nous empêcher de faire des feuilletons. Ce que nous lui dirions? Grand Dieu! nous le bénirions mille fois; nous l'appellerions libérateur, ce tyran farouche qui nous délivrerait d'un si grand supplice, et nous ferions tout de suite des vers en son honneur. — Et s'il ne veut pas que vous publiiez ces vers? — Eh bien ! nous les jetterions au feu comme ceux que nous avons commencés il y a un an, il y a six mois, il y a huit jours. Vous croyez donc, vous autres, que les poètes chantent pour vous? Ah! le public! le public, c'est un vieux fat qui s'imagine toujours qu'on ne pense qu'à lui !

LETTRE DOUZIÈME

Une fétc à Boulogne. ^ Le trait d*un homme d'esprit.

30 mai 1841.

C'était le 26 mai 1841. Ayant achevé tous nos préparatifs de voyage, nous partîmes à huit heures trente-cinq minutes du soir. Nous traversâmes la capitale, que le gaz éclairait déjà de tous côtés , et nous n'aperçûmes rien sur notre passage qui dût nous faire présager les événements extraordinaires auxquels il nous était donné d'assister. Dans les rues, les fiacres de toutes formes et de tous âges circulaient librement. Dans les magasins, les commis étaient occupés à replier leurs étoifes que les mille caprices de la journée avaient impitoyablement chiffonnées. Sur les boulevards, les jeunes gens se promenaient le cigare à la bouche, la canne à la main. Dans les Champs- Elysées , les marchands de coco vendaient de la limonade , les limonadiers vendaient de la bière. Les aveugles chantaient accompagnés de leur chien. Tout était dans l'ordre, et la vulgaire insignifiance de ces tableaux était loin de nous préparer à la singularité, à la fanta^ticité du spectacle qui nous attendait. .

Nous nous dirigeâmes vers le bois de Boulogne, que nous traversâmes dans toute sa longueur , dont nous déplorâmes les

ravages et où nous respirâmes la poussière embaumée du soir. Pendant tout ce trajet , nous n*aperçûmes aucun voyageur sur la route, nous en fumes surpris. Nous ne pûmes nous expliquer ce phénomène, et nous nous crûmes transporté dans un désert; mais bientôt nous comprîmes que nous entrions dans le pays des chimères, nous pressentîmes que des choses étranges allaient se passer, et nous nous promîmes d'apporter tonte notre attention à les observer.

Une si grande solitude devait en 'effet nous surprendre. Nous allions à une fête à laquelle tout le monde élégant de Paris était convié, et sur le chemin qui menait à cette fête, pas une voiture , pas la moindre calèche , pas le plus léger cabriolet! Quels étaient donc ces invités qu*on ne pouvait ni voir ni suivre, et par quelle route ténébreuse, par quels souterrains inconnus devaient-ils arriver au rendez-vous du plaisir? Ce mystère commençait à nous alarmer; nos coursiers, effrayés comme nous, semblaient se conformer à nos tristes pensées ; ils hésitaient à nous traîner, ils étaient oppressés, ils respiraient avec peine, ils sentaient que le sable qu'ils foulaient était une terre de prodiges, ils refusaient de marcher : c'étaient des chevaux de remise, et, on le sait, les chevaux de cette espèce sont doués de prudence. S'ils n'ont pas de jambes, ils ont beaucoup d'instinct; ils seraient incapables de fuir le danger, mais ils savent adroitement l'éviter en n'y courant pas.

Cependant, la curiosité dans notre esprit l'emporte sur la crainte.

Nous continuons notre route avec courage, nous livrant à nos rêveries. Tout à coup des sons harmonieux et lointains viennent nous bercer délicieusement. La brise plus fraîche et plus coquette nous apporte des parfums choisis. Nous entrons dans une sombre avenue, et à mesure que nous y pénétrons, les sons et les parfums deviennent plus distincts ; nous pouvons déjà les reconnaître et les nommer : voici une valse de Strauss, la Belle Gahrtette; voici une douce odeur d'oranger. .,. Cest un air d'Auber qu'on joue maintenant. ... Ah ! nous venons de passer devant un massif de roses.... Dans ce riant séjour, tout n'est plus qu'harmonie et parfum. On écoute, on respire, et l'on est si ravi d'écouter, de respirer, qu'on ne songe pas à

regarder. On oublie ses yeux ; la vue , la sublime vue semble un don inutile ; on comprend la gaieté de ceux qui en sont privés , on ne les plaint plus ; cette nuit mélodieuse et embaumée vaut bien le jour. Mais une clarté subite vous réveille ; un météore inexplicable vous éblouit; et, saisi d'étonnement, immobile d'admiration, vous vous arrêtez devant une merveille dont la beauté ne saurait se dépeindre , devant un monument idéal , un château enchanté qu'on ose à peine définir par cette simple image :

Uo palais de lumière habité par des flears.

Oui , les fleurs de toutes les sortes , de toutes les familles , de tous les pays, fleurs sauvages, fleurs perfectionnées, fleurs champêtres et fleurs parisiennes, venues en foule, avaient envahi cette belle demeure et s'y étaient installées partout indiscrètement ; il n'y avait plus ni meubles, ni tables, ni cheminées; ces choses utiles n'étaient plus que des occasions de fleurs. Dans l'angle de la salle de bal, ces envahissantes fleurs s* élevaient en pyramides, sous prétexte de cacher les immenses pieds des candélabres qui étaient fort beaux et qui n'avaient nullement besoin d'être cachés. Dans l'embrasure des fenêtres, ces mêmes fleurs insolentes s'étalaient dans de riches corbeilles, sous prétexte de faire point de vue, comme si l'aspect du jardin tout illuminé ne suffisait pas pour charmer les yeux. Derrière les canapés , toujours ces mêmes fleurs se dressaient sur leurs hautes tiges , avec la prétendue intention d'ombrager les causeurs, mais dans le fait pour écouter ce qu'on disait. Elles se pressaient dans l'âtre et s'étendaient tout le long du marbre des cheminées; elles en avaient chassé les vases de Chine et de Sèvres pour être plus libres, plus nombreuses, et pour se mirer dans les glaces de plus près. De tous les guéridons elles avaient fait àes jardinières, de tous les lambris elles avaient fait des espaliers; elles grimpaient sur les murs du salon , elles descendaient sur les marches des perrons ; on ne pouvait faire un pas, on ne pouvait faire un geste sans rencontrer Tune d'elles. Enfin, sur la table du souper même, elles avaient trouvé moyen de se faire servir dans des plats énormes, pour nuire aux mets et aux fruits par leur éclat présomptueux

et pour attirer seules Tattention des convives et les éloges de tous.

Enchanté, mais inquiet, nous osons pénétrer dans le premier salon. Là, de gracieux enfants étaient occupés à distribuer des bouquets. Toujours ces inévitables (leurs! Elles avaient envahi jusqu'aux jeux de Tenfance! Nous entrons dans la salle du bal 0 surprise, Torchestre est muet, la salle est vide, personne! Point de quadrilles animés, point de légères danseuses, point de sérieux danseurs. Seulement quelques femmes assises à Técart, et ne paraissant nullement étonnées de leur solitude. I/unc d*elles s'avance vers nous, c'est l'aimable fée qui préside à la fête. Ses manières sont à la fois pleines d'élégance et de dignité; son charmant regard, son bienveillant sourire, d'abord nous rassurent; mais bientôt mille souvenirs historiques, mythologiques et poétiques, viennent nous épouvanter. L'amabilité des enchanteresses ne prouve rien, l'accueil le f^Ius séduisant peut cacher des projets sinistres ; Cléopàlrc, Lucrèce Borgia, Alcine, Armide, Circé, Mélusine, étaient aussi des maîtresses de maison bien prévenantes... on sait dans quelles affreuses intentions! D'ailleurs, nous marchons de prodige en prodige, et tout ce qui est mystérieux est effrayant. Pour cacher notre trouble, nous allons nous asseoir au pied d'une des pyramides de fleurs. A peine sommes-nous là que deux personnages fantastiques se dirigent de notre côté. L'un a pris les traits d'un ambassadeur célèbre que nous croyons reconnaître; l'autre a pris la forme d'un député de nos amis, sans doute afin de nous inspirer plus de confiance. Pendant que nous causons avec eux, un coup d'archet se fait entendre, nous tournons vivement la tête et nous voyons la salle remplie de monde. Les jeunes gens empressés entraînent leurs danseuses, et les quadrilles se dessinent au même instant. D'où venaient-ils, ces jeunes danseurs? par où étaient-elles entrées, ces belles danseuses? Nous l'ignorions, et nous restions confondu; le prodige devenait de plus en plus inquiétant, nous ne comprenions rien à cette évocation soudaine, nous devinions seulement que c'était une apparition merveilleuse et qu'il fallait se hâter de la contempler. Alors, ouvrant de grands yeux, nous nous sommes mis à admirer ces charmantes syl-

phides dont la beauté nous rappelait d'autres gracieuses beautés que nous avions déjà vues autrefois dans les fêtes terrestres de la grande ville. Une déesse au front majestueux passa devant nous. Elle jetait autour d'elle des regards doux et tristes qui semblaient dire : a Vous m'enviez, mais croyez-moi, ce n'est

pas très-amusant d'être si belle » Elle s'arrêta un moment

près de la porle, puis elle disparut. Une autre blonde déesse couronnée de bluets, à la démarche légère, au teint de lis, semblait à son tour lui répondre : a Je ne suis pas comme vous, ça m'amuse beaucoup d'être jolie, n Et joyeuse elle dansait, puis à son tour elle disparut. Deux jeunes sœurs à la taille svelte, au fin sourire, aux regards expressifs et charmants, traversèrent la fête en se donnant le bras; elles étaient vêtues de longues robes blanches et coififées de grappes de perles noires; elles tenaient à la main un bouquet de deuil, une toufie de roses blanches entourées de pensées... encore ces mêmes fleurs qui voulaient aussi servir de langage !

De belles jeunes filles, couronnées de roses, erraient dans la fête, escortées de jeunes femmes qu'elles appelaient leurs mères. Cela seul aurait suffi pour nous prouver que nous étions transporté dans un monde surnaturel. Une élégante nymphe aux cheveux noirs comme de l'ébène, aux regards brillants comme du jais, attirait l'attention de chacun; sa parure était éclatante : sur la tête, elle portait une guirlande de géranium ponceau; sa robe, à double tunique, était garnie d'une guirlande de géranium pareille à celle de sa coifi*ure,»et ces fleurs, cueillies le matin, le soir n'étaient point fanées; autre phénomène, qui devait encore nous épouvanter. Cette nymphe si jolie afiectait de ressembler à madame la duchesse de D...', et c'était une idée heureuse.

L'orchestre a cessé de jouer, la contredanse est finie, et soudain le même eOet qui nous avait déjà tant efi^rayé se reproduit, toutes les danseuses s'évanouissent; n'allez pas croire qu'elles tombent évanouies, comme cela se faisait si galamment autrefois ; nous voulons dire qu'elles dispaglissent ; la salle reste encore presque vide. Cette fois, nous nous décidons à pénétrer cet inconcevable mystère et nous quittons :1e bal à notre tour.... et le spectacle le plus admirable enchante

i6t LE VICOMTE DE LAUNAY.

nos yeux.... De magnifiques jardins habilement éclairés s'étendent devant nous. Des lampes de toutes couleurs rayonnent entre les arbres; chaque buisson jette une étincelle, chaque tige porte un flambeau. Des lueurs furtives, avertissant vos pas, se cachent comme des vers luisants dans les herbes, on se suspendent comme des lucioles dans les rameaux, et ces lueurs font valoir la teinte sombre du feuillage, la verdure argentée des gazons. Dans les longues allées, à la fois brillantes et mystérieuses , on voit errer toutes les jeunes danseuses de la fête, et nous comprenons alors pourquoi elles quittent si vite ][a salle de bal quand le quadrille et la valse sont termiaés. Elles glissent entre les branches comme des ombres, mais des ombres joyeuses et richement parées ; elles marchent sans bruit, un sable précieux protège le satin de leur chaussure; la rosée respecte leurs pas ; la brise discrète n'ose effleurer leurs bras nus, leurs blanches épaules, leurs cheveux flottants. Pas un souffle dans Tair brûlant et parfumé ; pas une larme de la nuit sur les boutons entr'ouverts. L'atmosphère est si douce, que l'on se croit protégé par d'invisibles abris. Enfin l'on prendrait ces verts jardins pour d'immenses salons, pompeusement meublés, également chaufilès, ou pour les gigantesques serres d'un colossal palais, si l'on n'apercevait pas dans l'azur du ciel la lune et les étoiles véritables, qui elles* mômes semblent n'être là que pour donner à cette fête prestigieuse ce qui lui manque : l'idée de la réalité.

Mais où vont-elles, toutes ces jeunes nymphes?

Ah! voilà le secret, voilà donc le but de ces promenades mterm%ttente$!.,. Au détour d'une allée, un chalet lumineux s'ofire aux regards; il s'élève sur une colline boisée de rhododendrons : cette montagne lilas est d'un efiet charmant. Un balcon sculpté règne autour des fenêtres du premier étage, un double escalier extérieur y conduit; au rez-de-chaussée se trouve un riche salon , c'est l'étable : de belles vaches noires et blanches y sont réunies ; elles se lèvent poliment pour nous recevoAc Nous devinons tout de suite que ce sont des princesses enchantées et punies par cette cruelle métamorphose ; on n'ani*ait pas ces égards, on ne déploierait pas ce luxe pour un bétail ordinaire. Près du salon est une élégante salle à manger

OÙ s^étale sur de grands buffets la vaisselle du Japon : c^est la laiterie. Là, on vient boire du lait, à minuit, en robe de ba), en souliers blancs, ce qui est tout à fait champêtre, et puis on monte vite au premier étage, pour manger des fraises qu^on vient de cueillir et qui sont encore dans leurs paniers ; et Ton s*assied sur le balcon... et Ton regarde autour de soi Fini- ^mense pelouse, les grands arbres, les buissons illuminés, les

\e,s de feu qui se perdent dans le lointain, et les ombres lantes qui passent , qui se croisent en échangeant de frais de rire ; et Ton saisit, au passage quelques mots malins d'une conversation oiit se promène; car ces êtres fantastiques empruntent souvenVresprit de» mortels célèbres ; et Ton prête Toreille à leurs disc^f^rf; le bruit de leurs paroles harmonieuses se mêle au son du cor que Torchestre champêtre, caché dans le bosquet, vous envoie, et au son de la flûte que Forchestre mondain du salon vous jette en expirant; et, pénétré de la plus douce admiration. Ton se demande qui peut produire ces enchantements. Un envieux vous crie : a Cest Targent! » mais vous lui répondez : a Non, car tu es riche aussi et tu n'imagines rien de semblable.... d Qu'est-ce donc? Le hasard peut-être; oui, le hasard, qui fait qu'une même personne appartient à la fois à différents pays ; aux pays les plus perfectionnés de ce monde , à l'Allemagne par la naissance, à l'Angleterre par l'éducation, à la France par l'habitude, et qu'elle se trouve avoir appris, par un rare bonheur d'élégance, la poésie des fêtes à Vienne, la passion intelligente des fleurs à Londres et la science du bon goût à Paris.

Nous avons vu, ou du moins nous avons cru voir, mercredi dernier, toutes ces merveilles. Sans doute vous nous direz: C'était un rêve. Nous le pensons comme vons , mais il est bien permis de raconter ses rêves quand ils s o:/. : ' bjaux.

Nous avions bien raison de dire que Vicior Hugo était assailli

par les quémandeurs de billets. L'autre jour, au théâtre de la

Porte-Saint-Martin, pendant un entr'acte, il a failli être étouffé;

une vingtaine de solliciteurs se pressaient autour de lui. Que

leur répondre? Une promesse à chacun, c'était impossible. Un

homme d'esprit vint fort à propos le tirer d'embarras, a J'ai

peu l'honneur d'être connu de vous, monsieur, lui dit-il, mais

j'espère que vous voudrez bien me permettre de vous faire un cadeau. — A moi, monsieur? — Une chose qui vous fera grand plaisir.... — Laquelle, je vous prie? — Je veux vous offrir un billet pour le jour de votre réception à TAcadémie. On m*en a promis un, et c*est à vous que je l'enverrai; car je vois bien que vous n'en aurez jamais assez!... » M. Hugo s'empressa d'accepter cette proposition si aimable, et les importuns , coq^^ prenant leur indiscrétion, s'éloignèrent.

Le trait est charmant. Quel est l'homme d'esprit qui cela? — C'est M. Nestor Roqueplaa.

LETTRE TREjil^^IE.

Acadëmic française. — RéccpUon de Victor Hugo.

tijain 1841.

Jamais, de mémoire d'académicien, on n'avait vu pareille affluence, jamais la foule n'avait été plus agitée, plus impatiente; jamais plus de coups de poing ne furent donnés par intérêt de littérature, et jamais coups de poing ne frappèrent de plus charmantes épaules; jamais, non, jamais, on n'avait compté tant de femmes et tant de jolies femmes dans la docte enceinte; jamais on n'avait admiré tant de fleurs dans le vieux bocage.

Dès dix heures du matin, la salle était pleine de monde; à dix heures un quart, les huissiers étaient déjà forcés d'être ingénieux, c'est-à-dire d'utiliser les recoins, d'improviser les tabourets microscopiques. Et depuis onze heures jusqu'à deux heures que la séance commença, les portes furent assiégées. Le bruit affreux se répandait qu'il n'y avait plus de places. Dans une espèce d'antichambre où dix personnes pouvaient à peine tenir à l'aise, la foule était entassée. De temps en temps une étroite porte s'ouvrait, un homme chauve apparaissait sur le seuil : » Quatre! seulement quatre! n disait-il; et quatre personnes choisies étaient admises à pénétrer dans un corridor sombre où elles disparaissaient en poussant de grands cris , car la foule, jalouse d'elles, se précipitait avec fureur sur leurs pas. Pour contenir son impatience, le monsieur chauve eut

rheureuse pensée de recourir à la force armée. Alors ce fut une mêlée épouvantable, alors il fut permis à Tobservatenr de remarquer toute la difl'érence qui existe entre les coups de poing ganté de Thomme du monde et les coups de poing primitif de rhomme de guerre. Ceux-ci ont une incontestable supériorité. Mais peu curieux, pour notre part, de faire cette comparaison, nous avons pris la fuite bravement, et nous sommes allé nous réfugier dans le vestibule. Nous perdions ainsi tous les droits que nous avait donnés une heure et demie d'attente inutile ; mais comment deviner que dans le sein même de TAcadémie on peut être en proie aux fureurs d'une soldatesque effrénée? — Ignorant! ne sais-tu pas que Minerve est Pallas? Regarde sur ton billet cette femme coiffée d'un casque, et résigne-toi à voir des évolutions militaires sous les voûtes de rinstitut. En effet, les soldats se rangèrent en deux lignes et ces mots retentirent dans la foule : « Le prince et les princesses! » Et M. le duc et madame la duchesse d'Orléans, madame la duchesse de Nemours, madame la princesse Clémentine, passèrent devant nous pour se rendre dans la tribune réservée. Chacun tout bas se disait : a C'est la première fois depuis dix ans qu'un prince du sang vient à l'Académie! v C'est un présage favorable, et puis c'est une action très-courageuse. Est-ce que par hasard on voudrait sincèrement honorer les lettres au château? Est-ce que la manie des médiocrités aurait fait son temps? Est-ce que les hommes supérieurs auraient quelque chance de plaire? Cette apparition inattendue donnait beaucoup à réfléchir.

Après les princesses, passèrent messieurs les membres de l'Institut, et la foule se pressa autour de la balustrade pour les voir et les reconnaître, et chaque femme inquiète appelait son académicien d'une voix déchirante : a Monsieur Dupaty, je n'ai pas de place! — Monsieur de Jouy, je suis là! — Monsieur de Salvandy, ayez pitié de nous!... ^ Elle est bien belle, cette gracieuse jeune fille qui appelait M. de Salvandy!... Mais ils passaient tous insensibles, ces illustres ingrats, et les âmes plaintives restaient enchaînées sur le bord. Parmi les exclus, on remarquait madame la comtesse M..., madame la baronne de Roth..., madame G..., la belle mademoiselle C... et sa

mère, le duc de Val..., le comte V. Kî..., et Ton était bien fier d*étre repoussé et dédaigné en si brillante compagnie. Du reste, messieurs les académiciens nous ont paru fort peu à leur avantage; excepté ceux que nous venons de nommer, M. Mole, M. Lebrun et le récipiendaire, ils étaient tous en frac et trèsmal mis; ils avaient Tair de députés : le mot est dur, mais il est juste. Ce négligé parlementaire a été blâmé généralement.

Enfin, on nous a fait entrer dans la salle. Au premier moment nous nous sommes cru dans une académie de femmes. De la place où nous étions, au pied de la présidence, on ne voyût que des chapeaux de toutes couleurs et dans ces chapeaux les plus jolies figures que Ton puisse imaginer. L'aspect élégant de cette assemblée nous remplit d'inquiétude : Victor Hugo avait bien voulu la veille nous lire son admirable discours; nous savions comme toutes les pensées en étaient graves et profondes , et nous craignions que de si graves pensées n'eussent quelque peine à pénétrer à travers les dentelles légères dans ces imaginations si jeunes, si fraîches et si joyeuses. A dix-huit ans, toutes les femmes peuvent comprendre les rêves sublimes et passionnés du poète ; mais pour savourer l'amertume de ses souvenirs, pour apprécier la dédaigneuse patience de sa philosophie, pour partager l'indulgence désespérée de ses jugements, il faut avoir acquis, à force de larmes et de dégoût, cette tristesse savante que^ le monde nomme expérience et que nous appelons désenchantement.

Ce riant parterre d'abord nous avait épouvanté, mais bientôt son enthousiasme nous rassura complètement; l'exorde, qui est majestueux et superbe , fut applaudi avec transport. Vous connaissez ce beau discours et vous devinez Tefiet qu'il a dû produire : de l'admiration et de l'étonnement. Oh! oui, un grand étonnement; on s'attendait à des récriminations mordantes, à des chants de victoire insultants, à une profession de foi audacieuse, à des souvenirs enfin qui voudraient dire : a Vous m'avez repoussé trois fois, et me voilà ! Vous avez proscrit mes doctrines, et elles triomphent; vous vous êtes joués de moi, et je viens à mon tour vous narguer, car vous êtes de pauvres écrivains sans style et de petits poètes sans idées; vous exaltez Corneille, et vous prouvez par vos ouvrages que

LETTRES PARISIEXXES (1841). 167

VOUS ne le comprenez pas; vous vantez Molière, et vous ne rappelez son génie que par vos ridicules de Trissotin. Vous défendez la pureté de la langue, et vous ne pouvez me critiquer moi-même sans faire dans vos phrases pâteuses vingt fautes de français contre moi! etc., etc. » Voilà ce que tout le monde croyait que le nouvel élu viendrait dire, plus éloquemment sans doute, mais avec non moins de cruauté.

Au lieu de cela, il a fait entendre des paroles dignes et calmes, pleines de douceur et de loyauté. De sa position littéraire comme chef d'école et sectateur... il n'a rien voulu dire: c'eut été rappeler l'opposition qu'on lui avait faite, c'eût été faire un reproche. De ses doctrines rénovatrices... il n'a point voulu parler: c'eût été proclamer leur victoire, humilier les vaincus. De toute profession artistique... il s'est abstenu : confesser des croyances nouvelles, c'eût été blesser les préjugés de ses con<frères ; c'eût été leur crier : a Je suis jeune, vous êtes vieux. Vous avez fait votre temps ! » Mais, au contraire, ce qu'il a voulu, c'est leur dire : u Rassurez-vous, je n'ai point de colère dans le cœur, parce que je n'ai point de vanité dans l'esprit; je ne vous entretiendrai pas de nos querelles. Vos persécutions, je les oublie ; vos calomnies, je saurai vous les faire oublier. De telles misères ne troublent point mes rêves. Ce qui m'occupe, ce qui m^a toujours occupé, entendez-le, c'est la dignité de l'art, c'est l'indépendance de la pensée , c'est le triomphe de la vérité, c'est Tavenir de la civilisation, c'est la gloire de la France, c'est la grandeur de Dieu , ce sont toutes les nobles idées qui font

vivre les nobles âmes 0 mes ennemis! connaissez-moi donc

et rassurez-vous: un homme qui songe à de telles choses pendant qu'on l'insulte, d'avance a pardonné I »

Il se présentait ainsi au milieu de ses ennemis , dépouillé volontairement de ses plus puissantes armes : c'est-à-dire le souvenir de leurs haines mesquines, le récit de leun calomnies pitoyables, le portrait de leurs ridicules si précieux. Il venait là confiant parce qu'il était généreux, il ne regardait même pas à ses pieds , tant il était éloigné de soupçonner une embâr che ; et lui , le conquérant orgueilleux à qui les étudiants d'Allemagne élèvent des arcs de triomphe ; lui dont la réputation est si grande dans la patrie même de Byron, qu'un monsiear

indiscret naguère lui a dérobé son nom pour embrasser , grâce à cette ruse, toutes les jeunes et jolies Anglaises éprises de sa gloire; lui qui a des séides comme Mahomet, lui qui a'^s^s vieux grognards et sa jeune garde comme Napoléon, lui qui est un des rois de la pensée, un des triumvirs du siècle... il s* avançait modestement, presque aussi pâle que sa femme, presque aussi ému que ses enfants , car il prenait au sérieux cette solennité littéraire ; il croyait à l'Académie en songeant qu'il pouvait désormais siéger entre M. de Chateaubriand et M. de Lamartine , car il se sentait dans le pays glorieux des intelligences en voyant à ses cotés M. Soumet , en apercevant en face ie lui M. Mole, M. Royer-CoUard , M. Villemain , M. Guizot et M. Thicrs. . .

Et comme il s'approchait avec une générosité de si bonne foi, une simplicité de si bon goût, on Ta reçu avec des épigrammes. On a cherché à démolir tout son discours mot à mot. On a répondu à tous les faits qu'il a cités sur M. Lemercier, et qu'il tenait de sa veuve elle-même, par des récits contradictoires qui détruisaient tous ces faits ; et chaque parole venait dire : a Vous croyez que l'auteur A'Agamemnon a eu telle intention à telle époque, il ne l'a jamais eue.... Vous afBrmez qu'il a fait telle action , il ne l'a jamais faite. Vous prétendez qu'il a dit telle chose, il ne l'a jamais dite à personne, n Et passant à ses titres académiques, on lui disait : « Quand vous étiez au collège, vous avez trouvé en jouant de fort beaux vers, mais depuis vous n'avez rien trouvé de mieux. Vos travaux d'homme fait n'ont point dépassé vos jeux d'enfant. Vous reprochez à Népomucène Lemercier ses témérités ; eh ! monsieur, lui aussi se les reprochait, parce qu'elles avaient provoqué les vôtres, v Et ce fut ainsi tout le temps; et le public qui d'abord avait applaudi quelques passages éloquents et quelques mots spirituels , s'est révolté de tant de cruauté , et celui qm avait le triste courage de se faire l'exécuteur de ces hautes œuvres fut forcé par le mécontentement général de s'interrompre au milieu de' ses injures et d'en ravaler la moitié. Ah! si nous voulions à notre tour répondre à cette réponse!... Mais silence, celui qui l'a prononcée est un de ceux que nous nous plaisons à louer ; et quand ceux que l'on estime et que l'on aime s'oublient jusqu'à

de telles injustices/ il est permis de s'en indigner... jamais d'en rire.

Quant aux prétentions politiques des hommes littéraires, nous partageons l'opinion commune, même avec plus de générosité , car si nous défendons au poète de seprosifier dans le tripotage des affaires, nous permettons à l'homme politique de sMdéaliser dans le culte des arts et de la littérature. Cependant il est des époques extraordinaires où les penseurs perdent leur droit de rêverie et d'oisiveté. Nous aussi nous disons au poète : a Laisse voguer en paix la barque ; laisse ramer les matelots ; viens t'asseoir sur le pont, c'est ta place; écoute le murmure des vagues, regarde le ciel étoile; admire, respire, pense, aime, chante et prie... voilà ta mission, voilà ton destin; accepte-le avec joie, il n'en est point de plus beau... n Mais quand la barque est en péril; quand les matelots enivrés, se querellant sur le choix du port , se battent au lieu de ramer ; quand l'écueil menace, quand l'orage gronde, alors, alors nous crions au poëte : a Réveille-toi ! ton doux repos devient un crime ; ne chante plus, ta voix est faite aussi pour commander : qu'elle résonne dans la tempête ! qu'elle pénètre dans la révolte! Rejoins les matelots, va te mêler à leurs querelles pour les apaiser, à leurs travaux pour les encourager ;' saisis l'aviron, donne l'exemple, sauve la barque bien-aimée qui porte tous les biens de ton cœur , tous les trésors de ta gloire, ta mère et tes amours, ton pavillon et ta lyre! d

Oui , sans doute , quand les rois luttent entre eux pour des provinces, quand les peuples se brouillent pour des ressentiments passagers, sans doute le poëte doit garder une superbe indifférence et dédaigner les vainqueurs ; mais quand les nations en délire s'entr' égorgent dans les ténèbres pour des idées , quand le combat qui fait couler le sang est tout intellectuel, le poète n^a plus le droit de s'abstenir ; il faut qu'il apparaisse dans cette nuit fatale ,' rayonnant de tous ses rayons ; il faut qu'il fasse entendre au-dessus de ces clameurs insensées, comme une symphonie éclatante , tous ses accords ; il fauf^n^il verse sur ces blessures envenimées , comme un baume généreux , toute sa charité ; il faut qu'il donne à ces périls tout son courage, à cette cause sacrée toute sa foi. Le pouvoir de dompter la

démence est un des secrets de Tharmcmie : les chants d'Orphée calmaient la rage des démons ; la harpe de David endormait les fureurs de Saul. 0 peuples égarés, pauvres nations en démence, ne repoussez pas les poètes, eux seuls peuvent vous guérir, eux seuls peuvent vous délivrer des fléaux qui vous persécutent ! Il n'y a que les enfants de la montagne qui puissent démasquer Thypocrisie de vos tyrans; il n'y a que les favoris de la gloire qui puissent déjouer les intrigues de la vanité ; il n'y a que les penseurs immortels qui puissent imposer silence aux éternels parleurs. . . .

Et ce qui prouve que les poètes sont destinés à calmer, toutes les mauvaises passions , et qu'ils savent répondre à des défis injurieux par de superbes et généreuses paroles , ce sont les vers que M. de Lamartine vient d'adresser à un Allemand obscur appelé Becker, qui a osé envoyer et dédier à ce grand orateur et député français un tas de méchants vers , parmi lesquels se trouve cette insolente ballade qu'on appelait la Marseillaise de VAUemagne dans les cabarets officiels de la Prusse rhénane :

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