‹ Œuvres complètesChapitre 8 sur 20 · LE RHIN ALLEMAND · texte numérisé non relu

LE RHIN ALLEMAND

a Ils ne l'auront pas, le libre Rhin allemand , quoiqu'ils le demandent dans leurs cris comme des corbeaux avides,

9 Aussi longtemps qu'il roulera paisible , portant sa robe verte, aussi longtemps qu'une rame frappera ses flots.

V Ils ne l'auront pas , le libre Rhin allemand , aussi longtemps que les cœurs s'abreuveront de son vin de feu.

« Aussi longtemps que les rocs s'élèveront au milieu de son courant ; aussi longtemps que les hautes cathédrales se refléteront dans son miroir.

n Ils ne l'auront pas, le libre Rhin allemand, aussi longtemps que de hardis jeunes gens feront la cour aux jeunes filles élancées.

T) Ils ne ji^ai^ront pas, le libre Rhin allemand, jusqu'à ce que les ossements du dernier homme soient ensevelis dans ses vagues, n

A ces bravades, M. de Lamartine répond avec un dédain

sablime par nn noble chant qu'il appelle la Marseillaise de la paix, et qui commence ainsi :

Roule f libre et superbe , entre tes larges rives , Rhin! Nil de l'Occident! coupe des nations! Et des peuples assis qui boivent tes eaux vives Emporte les défis et les annbitions !

Il ne tachera plus le cristal de ton ondo Lie sang ronge da Franc, le sang bleu du Germain; Ils ne crouleront plus sous le caisson qui gronde Ces ponts qu*nn peuple à Tautre étend comme une main ! Les bombes et l'obus, arc-cn-ciel des batailles, Ne viendront plus s'éteindre en sifiQant sur tes borfls. L'enfant ne verra plus, du haut de tes murailles, Flotter ces poitrails blonds qui perdent leurs entrailles , Ni sortir des flots ces bras morts !

Comme ce début est grandiose et digne ! quel beau démenti donné à ce monsieur, à ce meinherr qui nous traite de corbeaux avides ! L'autre soir, nous étions plusieurs ouvriers en poésie réunis chez madame de G... , et nous nous disputions ces vers comme des confrères avides; soit, mais non pas comme des corbeaux. Et chacun vantait la strophe qu'il préférait, a Voilà ma strophe, disait M. Théophile Gautier. — Voilà la mienne, disait M. de Balzac. — Ces vers-là sont bien beaux, reprenait M. Mennechet p) et il lisait admirablement, comme vous savez :

Et pourquoi nous haïr et mettre entre les races Ces bornes ou ces eaux qu'abhorre l'œil de Dieu? Des frontières au ciel voyons-nous quelques traces? La voûte a-t-elle un mur, une borne, un miUeu? Nations ! mot pompeux pour dire barbarie ! L'amour s'arrête-t-il où s'arrêtent vos pas? Déchirez ces drapeaux ; une autre voix vous crie : L'égoïsme et la haine ont seuls une patrie ; La fraternité n*en a pas !

Roule libre et royal entre nous tous , ô fleave ! Et ne t'informe pas, dans ton cours fécondant. Si ceux que ton flot porte ou que ton urne abreuve Regardent sur tes bords Taurore on l'occident!

Ce ne sont plut des mers, des degrés, des rivières, Qui bornent F héritage entre i'homanité;

^ ^ ^ Les bornes des esprits sont leurs seules frontières ; Le monde, en s* éclairant s'élève à F unité. Ma patrie est partout où rayonne la France , Où sa langue répand ses décrets obéis ! Chacun est du climat de son intelligence. Je suis concitoyen de toute âme qui pense; La vérité, c*est mon pays.

M. Alfred de Musset était assis dans un coin da salon

tt Moi, dit-il, voilà les vers que j'aime le mieux ; » et il récita par cœur cette strophe magniBque :

Amis , voyez là-bas ! la terre est grande et plane ! L'Orient , délaissé , s'y déroule au soleil ! L'espace y lasse en vain la lente caravane , La solitude y dort son immense sommeil ! Là, des peuples taris ont laissé leurs lits vides: Là, d'empires poudreux les sillons sont couverts; Là, comme un stylet d'or, l'ombre des Pyramides Mesure l'heure morte à des sables livides Sur le cadran nu des déserts !

Chacun s'écria : « C'est superbe ! — J'aime bien aussi les derniers vers, n dit madame de G... ; et prenant la Revue des DeuX'Mondes, elle lut cette fin :

Roule libre à ces mers où va mourir l'Euphrate , Des artères du globe enlace le réseau , Rends l'herbe et la toison à cette glèbe ingrate , Que l'homme soit un peuple et les fleuves une eau !

Débordement armé des nations trop pleines Au souffle de l'aurore envolés les premiers , Jetons les blonds essaims des familles humaines Autour des nœuds du cèdre et du tronc des palmiers ! Allons comme Joseph , comme ses onze frères , Vers les limons du Nil que labourait Apis , Trouvant de leurs sillons les moissons trop légères , S'en allèrent jadis aux terres étrangères Et revinrent courbés d'épis.

Roule libre et descends des Alpes étoilées L'arbre pyramidal pour nous tailler nos mâts , Et le chanvre et le lin de tes grasses vallées ; Tes sapins sont des ponts qui joignent les climats !

Allons-y, mais sans perdre un frère dans la marche , Sans vendre à Foppresseur un peuple gémissant, Sans montrer au retour au dieu du patriarche , Au lieu d'un fils qu'il aime, une robe de sang! Rapportons-en le blé , l'or, la laine et la soie , Avec la liberté , fruit qui germe en tout lieu ! Et tissons de repos , d'alliance et de joie , L'étendard sympathique où le monde déploie L'unité, ce blason de Dieu!...

Roule libre et grossis tes ondes printanières Pour écumer d'ivresse autour de tes roseaux , Et que les sept couleurs qui teignent nos bannières , Arc-en-ciel de la paix , serpentent dans tes eaux !

Après avoir lu : » Cest très-beau, dit madame de G..., mais c'est trop généreux. J'aurais voulu qu'on dit des choses désagréables à ce monsieur. Nous autres femmes, nous n'entendons rien à vos beaux sentiments humanitaires ; nous sommes en toutes choses orgueilleuses, vindicatives, passionnées, jalouses; c'est là notre seul mérite, nous ne saurions y renoncer. Pour ma part, je professe un égoïsme national féroce, j'en conviens ; j'ai le préjugé de la patrie , et j'aurais aimé à répondre à cet Allemand des vers cruels.

— Moi aussi ! s'écria Alfred de Musset.

— Faites-les donc vite , reprirent en chœur tous les assistants. V^enez sur la terrasse, nous allons vous enfermer dans le jardin; nous vous donnons un quart d'heure. «

On ferma la porte du salon derrière lui , et le jeune poëte alla se promener dans le jardin. On lui avait donné tout ce qu'il lui fallait pour travailler, — du papier, des plumes et de l'encre? — Fi donc! on lui avait donné deux cigares. Au bout d'un quart d'heure, il frappa à la porte, on lui ouvrit. Les cigares étaient consumés, les vers rimes; les voici :

Nous l'avons eu , votre Rhin allemand , Il a tenu dans notre verre.

Un couplet qu'on s'en va chantant Efface-t-ii la trace altière Du pied de nos chevaux , marqué dans votre sang?

Nous l'avons eu , votre Rhin aUcmand.

Son sein porte une plaie ouverte,

Do jour où Gondc triomphant A déchiré sa robe verte.

Où le père a passé , passera bien l'enfant.

Nous l'avons eu , votre Rhin allemand.

Que faisaient vos vertus germaines Quand notre César tout-puissant De son ombre couvrait vos plaines?

Où tomba-t-il alors , ce dernier ossement?

Nous l'avons eu, votre Rhin allemand.

Si vous oubliez votre histoire , Vos jeunes fiUcs sûrement Ont mieux gardé notre mémoire :

Elles nous ont versé votre petit vin blanc.

S'il est à vous, votre Rhin allemand, Lavez-y donc votre livrée ; Mais parlez-en moins fièrement.

Combien , au jonr de la curée , Étiez-vons de corbeaux contre l'aigle expirant?

Qu'il coule en paix, votre Rhin allemand; Que vos cathédrales gothiques S'y reflètent modestement; Mais craignez que vos airs bachiques Ne réveillent les morts de leur repos sanglant !

Ces vers si brillants et si heureusement improvisés furent applaudis avec enthousiasme. Ah! messieurs les buveurs de bière, vous nous décochez de mauvaises ballades! nous vous répondons par de véritables chants. Est-ce une déclaration de guerre? — Non, c'est une lutte poétique où la victoire nous reste en attendant.

LETTRE QUATORZIÈME

La Presse et le Courrier de Paris. — Les fêtes champêtres.

Les bals du matin.

13 Juin 1841.

Notre dernier feuilleton a été regardé, par quelques personnes , comme une déclaration de guerre , guerre générale et détaillée ; guerre à TAllcmagne et aux poètes allemands, guerre aux députés , guerre aux académiciens ; et de là on a conclu

que la Presse avait changé de ligne , et qu'après atoir sagement combattu pour la paix du monde , elle venait d*adopter violemment un système de guerre universelle. 0 lecteurs ! faudra-t-il tous les ans vous le redire : la Presse et le Courrier de Paris sont deux choses complètement distinctes et tout à fait indépendantes Tune de Tautre. La Presse n'est nullement responsable de ce que dit le Courrier de Paris, de même que le Courrier de Paris n'est nullement responsable de ce que publie la Presse,

L'un est un journal sérieux, l'autre est une gazette moqueuse , c'est-à-dire que leur caractère , leurs opinions , leur point de d^art , leur but et leurs devoirs à tous deux sont différents.

Le journal est forcé d'être conséquent et raisonnable; la gazette n'est tenue qu'à être élégante , et c'est quelquefois trèsélégant d'extravaguef. Mais revenons à notre définition.

La Presse, engagée par des convictions profondes , est soumise cependant à toutes les considérations de la politique, questions de convenances, questions d'opportunité, etc., etc. Il lui faut souvent cacher une partie de sa pensée sur telle et telle personne, il lui faut attendre jusqu'à demain pour dire telle ou telle vérité dangereuse à publier aujourd'hui ; elle doit, enfin , ne voir jamais que l'avenir dans le présent.

Le Courrier de Paris, au contraire, est une sorte d'observateur insouciant que nulle considération relative n'enchaine ; il est absolu dans ses opinions comme tous les esprits indifiirents. Qui ne désire rien n'accède à rien. Oh ! c'est un terrible point de vue que l'indifférence !

Comme il n'appartient à aucun système , à aucun parti , à aucune école , il peut dire ce qu'il pense tout de suite et sur les événements et sur los ])ors(mnes ; il n'admet point de date pour la vérité, elle lui semble toujours opportune. Il va droit son chemin , regardant çà et là , et blâmant partout ce qui le choque. Quelquefois on l'arrête et on lui crie : a Prenez garde, l'action que vous critiquez a été faite par un très-grand personnage ! — Tant pis , répond-il , c'est un détail qui oe me regarde pas. » Souvent on lui crie aussi : « Vous êtes foÉ , ce ridicule dont vous vous moquez si bien , c'est le vôtre. — Tant

mieux , répond-il encore , il m'appartient doublement , comme propriétaire et comme observateur ; j'ai donc deux fois le droit d'en rire. » Et il en rit.

La Presse, courageux défenseur de la monarchie, va au château une fois tous les trois ans. Le Courrier de Paris n'y va jamais.

La Presse, qui , en politique , professe la clémence , malgré la révoltante injustice de la Chambre des députés , recommande un grand respect pour ce troisième pouvoir de l'État ; elle ne parle jamais de ce corps vénérable qu'avec la plus parfaite convenance.

Le Courrier de Paris, qui professe Vùnplacabilité, ne voit aucune raison de pardonner jamais une lâcheté et une injustice ; il parle de ces choses-là sans égards, et comme il trouve que c'est un très-grand malheur pour une nation noble , généreuse et digne , que d'être représentée par d^ hommes mal mis et mal élevés, chaque fois que l'occasion se rencoqtre de reprocher à messieurs les représentants de la France l'inconvenance de leur costume et la vulgarité de leurs manières , il se fait un devoir d'en profiter.

Enfin , la Presse rêve la paix , parce que la paix c'est la prospérité du pays, le perfectionnement de l'agriculture, le développement de l'industrie et du commerce, la douceur des mœurs , l'intérêt de l'humanité ; soit !

Le Courrier de Paris de temps en temps rêve la guerre, non comme politique , mais comme philosophe, non par attrait pour elle-même, mais par horreur de ce qui la remplace. Quand on n'a point de guerre, savez-vous ce qu'on a? — On a des pestes , des fièvres jaunes et des choléras , ou bien des révolutions et des émeutes; or, puisque la loi de l'univers veut que les populations soient tous les vingt ans décimées , il pense que, mourir pour mourir, il vaut encore mieux tomber glorieusement sur un champ de bataille , pleuré par ses concitoyens , que de bleuir sur un lit de douleur, abandonné par ses amis, et que de se voir traîner à l'échafaud par des lâches. Non certes, il n'aime pas la guerre ; mais comme dans cet heureux monde nouipi' avons le droit de choisir qu'entre des fléaux, il ose dire que de tous les fléaux la guerre est encore celui qu'il préfère;

Nous vous entendons d*ici vous écrier : a Comment se fait-il que la Presse, ce journal si conséquent dans ses idées, conserve un feuilleton si rebelle et qui peut dire le lendemain tout le contraire de ce qu'elle a déclaré la veille? n Ah! c'est que la fatalité, qui nous poursuit en toutes choslBs, veut que nos misérables commérages aient du succès; plus ils nous ennuient à écrire, plus on prétend qu'ils sont amusants à lire; plus ils sont niais, plus il semble qu'ils soient goûtés; nous avons composé avec conscience, c'est-à-dire avec prétention, de grands feuilletons qui ont plu à peu de personnes; mais les bavardages, les purs bavardages, cela séduit tous les lecteurs, et il ne faut pas beaucoup d'intelligence pour bavarder agréablement; mais il faut être placé de manière à être au courant de ce qui se dit dans tous les mondes, dans le monde politique» dans le monde artistique, dans le monde littéraire, dans le monde élégant, et la fatalité veut encore que nous possédions ce malheureux avantage. Bref, on nous reconnaît une spécialité, celle des niaiseries, et comme un journal qui se respecte ne saurait se priver d'une certaine dose de niaiserie, la Presse ne peut se passer de nous; et ne pouvoir se passer des gens, cela aide beaucoup à les supporter, a Ne pourrait-on pas au moins vous corriger? n dira-t-on. Comment cela? en nous menaçant de nous supprimer?... Trop charmante menace qui serait capable de nous encourager dans la rébellion! Plût au ciel qu'on ait un jour l'idée de nous punir en nous rendant la liberté! mais on nous gardera, ne nous flattons point d'un vain espoir. Résignez-vous donc à nous subir encore ; que voulezvous! on n'est pas parfait. La Presse est un journal consciencieux rédigé avec le plus grand soin ; ce maudit feuilleton est son seul défaut. Pardonnez-le-lui, ce fatal Courrier de Paris, et surtout ne la rendez pas responsable des folies qu'il s'amuse à dire, et des batailles qu'il lui plaît de livrer aux Chambres, à l'Académie, à l'Allemagne et à bien d'autres contrées.

Depuis huit jours on est très-occupé à Paris : les enfants font leur première communion ; les jeunes gens se marient, les députés font leurs paquets, c'est-à-dire les commissions de leurs commettants; les femmes dévouées font de la tisane, et ceux qui n'ont rien à faire font du feu. Par ce froid horrible,

tout le inonde est malade; on n*cntend de tous côtés que gémissements. Hier, un de nos amis, vêtu d'un élégant costume d'été, protestait contre les rigueurs de ces nouveaux frimas. « Vous devez geler? lui disait-on. — Oui. — Eh bien, il faut vous couvrir davantage ! — Non, je ne ferai pas cette concession, je ne céderai pas à un caprice de la saison, je ne serai pas lâche devant Tatmosphére. tu II parlait ainsi hier Aujourd'hui il parlerait peut-être différemment si un superbe rhume ne lui avait oté la voix. Faire du caractère, de l'énergie avec les humains, c'est très^ien; mais avec les éléments, le courage civil est perdu ; vous avez beau résister aux tempêtes , elles ne vous en estiment pas davantage. Don Quichotte, qui en fait de courage était connaisseur, combattait les moulins à vent, mais le vent lui-même en personne... jamais.

Donnez donc des fêtes champêtres par cette agréable température ! Heureusement que les plus magnifiques^ ont eu l'instinct de profiter des beaux jours. La semaine dernière encore, nous étions dans de verts jardins, et nous voyions courir sur la prairie de charmantes jeunes filles parées de robes légères et couronnées de fleurs. Cette fète-là aussi était très-pittoresque et d'une originalité piquante; mais cette fois il n'y avait pas moyen de se faire illusion ; on ne pouvait pas prendre ce bal fantastique pour un rêve, car il se passait en plein jour, à la clarté sincère et partant cruelle du lustre éternel vulgairement appelé soleil. On a beaucoup médit de ces bals du matin que l'on accuse d'être fort désavantageux à la beauté des femmes; mais nous qui prétendons avoir un haut sentiment de justice, nous les défendons, nous les glorifions comme une mesure équitable, destinée à réparer bien des erreurs et à rétablir bien des droits.

Les bals du matin sont le triomphe des beautés vaporeuses, des physionomies douces, des regards naïfs. Ce sont les mères de famille qui ont inventé les bals du matin. Le soir, les belles femmes coquettes et brillantes ont trop d'avantages sur les jeunes filles ; il leur est permis de porter des parures de diamants, des flots de dentelles, et des pots de rouge quelquefois; il leur est permis de dire mille folies, d'écouler mille propos moqueurs qui , animant leur imagination , donnent à leur teint

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plus d^éclat, à leurs regards plus de vivacité. Mais le matin, Fégalité se rétablit , c'est-à-dire que c'est l'injustice de la nature qui prévaut; il ne s'agit plus d*étrc richement parée, d'être une femme à la mode, d'être une femme d'esprit; il s'agit d'être blanche et rose, d'avoir cette limpidité du regard et cette fraîcheur du sourire que l'on ne possède qu'un moment, dans l'âge béni de l'ignorance, et qui veulent dire tant de choses, qui signifient : Quand j'ai pleuré, je n'avais point de chagrin; quand j'ai souri, ce n'était pas pour cacher mes larmes; tout le monde m'aime, je ne me défie de personne, je crois au bonheur et je l'attends.

Vous pensez bien que les yeux ne disent pas longtemps ces douces choses ; il faut donc se dépêcher de faire valoir le genre de beauté que donnent ces idées-là. Aus^i les bals du matin ont-ils été nombreux cette année ; on a remarqué qu'ils étaient beaucoup plus favorables aux projets de mariage que les bals du soir, ce qui prouve la justesse de nos observations.

La fêle de l'autre jour ofirait un coup d'œil admirable; elle s'étendait en amphithéâtre sur la montagne de Suresnes, de la manière la plus coquette : c'était un mélange de luxe et de simplicité, de nature et d'art, de mœurs fashionables et de mœurs champêtres, tout à fait nouveau. Au pied de la montagne coulait la Seine; elle ondoyait sous les rayons du soleil comme un long ruban d'or et d'argent; au bord de l'eau s'étendait la grande route, couverte de voitures et de paysans curieux; au-dessus de la route s'élevait comme une immense terrasse, la grande allée du jardin; puis une vaste prairie montante parsemée de jets d'eau, puis une seconde terrasse où les invités étaient réunis, et sur laquelle on voyait flotter les écharpes de toutes couleurs, les robes d'organdi roses ou bleues, les robes de dentelles doublées de lilas ou de vert, les marabouts pleureurs, les plumes blanches; enfin, couronnant le tableau, au sommet de la colline, apparaissait le château, avec ses escaliers de marbre et son portique de fleurs. Cétait superbe! Nous avions du soleil à cette époque-là, il y a huit jours I

Malgré la réalité de ce soleil, cette fête ne laissait pas que

d'être fantastique. Bien des choses inconnues vinrent là aussi

lî.

180 LE VICOMTE (TK LAUXAY.

surprendre notre imagination. Nous nous promenions dans le jardin avec d'aimables personnes, lorsque tout à coup nous aperçûmes, à travers un massif d*orangers, un énorme pâté qui venait à nous; ce pâté, porté par deux hommes, était destiné au banquet que Ton avait dressé sous une vaste tente, à quelques pas de nous. Rien n'était plus naturel que cettç rencontre; cependant elle nous frappa. C'était la première fois que nous voyions un pâté errer dans un jardin. CeliL|g{bus rappelait l'histoire de Riquet à la houppe et de cette priniresse trop belle, puisqu'elle n'était que cela, qui allait rêver dans une forêt où elle était poursuivie par des visions de marmitons enchantés.

On nous conduisit au bord d'un petit'lac. Vous allez voir des cygnes, nous dit-on; en effet, un cygne s'avança vers nous;

mais, 6 surprise! il était noir Poètes, qu'allez-vous devenir?

que fercz-vous de vos vieilles comparaisons , par tant de siècles consacrées? Que penserais-tu, orgueilleuse Léda, si l'on te disait que Jupiter était peut-être un nègre? Un cygne noir?... Patience!...

On nous mena dans la basse-cour : elle est superbe, ombragée de hauts arbres, tapissée de gazon anglais. Là, parmi les paons, et non loin d'un oiseau royal de toute beauté,. il y avait un dindon blanc : c'était une compensation. Poètes, désormais vous pourrez dire » la blancheur du dindon, l'aile noire du cygne » ; c'est une manière de rajeunir vos images qui vous vaudra des succès. Il y avait bien longtemps qu'on disait u Taile blanche du cygne»; cela ne faisait plus d'effet; l'heure de changer était venue.

Nous nous sommes assis quelques moments dans l'étable, sur d'élégants canapés. Voilà encore une chose étrange, des canapés dans une étable!... Et puis nous avons pris le chemin du chalet; car là aussi il y avait un chalet, mais un véritable chalet suisse qu'on avait fait venir de l'Oberland, et qu'habitaient deux jeunes villageoises : elles portaient le charmant costume des filles des environs de Berne, le grand bonnet aux ailes de tulle noir, qui fait si bien valoir les cheveux blonds. Une personne qui était avec nous leur dit quelques mots en allemand, a Nous ne savons pas l'allemand, répondirent-elles

d'un air timide. — D'où ôles-vous donc? — Des Batignolles n

Nous sommes allé plusieurs fois en Suisse, nous avons visité le canton de Lucerne, le canton de Zurich, le canton des Grisons, mais nous n'avons jamais visité le canton des Batignolles; nous le confessons, ce vingt-troisième canton de la république helvétique nous était complètement inconnu. En descendant du chalet, nous avons aperçu une aimable bergère, coiffée d'un modeste chapeau de paille aux rubans flottants. Sur son cou un simple fichu de gaze était négligemment noué à la paysanne, et attaché par une agrafe d'émeraudes magnifiques montées en diamants. — C'était donc la Bergère des Alpes? — Non, mais une duchesse du Piémont. Comme nous étions occupé à admirer cette parure champêtre, la femme à laquelle nous donnions le bras s'écria tout à coup : a On me vole mon bouquet! n et, tournant vivement la tête, elle aperçut à ses côtés une biche qui dévorait toutes ses roses. Puis vinrent des faons joyeux , des daims et des gazelles qui se mirent à jouer dans le parc, au grand contentement des spectateurs.

Quand la nuit tomba, on rentra dans les appartements; le bal commença, et des métamorphoses subites nous jetèrent dans un profond étonnement : les robes du matin étaient devenues des robes du soir ; les chapeaux avaient été remplacés par des guirlandes. Dans un salon voisin, le célèbre Edouard , venu de Paris, attendait les jeunes danseuses et réparait les avaries de leurs coiffures; on avait quitté celle-ci ayant de longs cheveux défrisés, on la retrouvait le front paré de bandeaux majestueux; on avait vu le matin celle-là sans cheveux, on la retrouvait maintenant avec des boucles superbes ; et elles revenaient toutes avec des fleurs nouvelles. Rien n'était plus élégant. Alors on se mit à danser et à valser avec ardeur. On était si fatigué d'avoir marché toute la journée, il fallait bien se reposer un peu en sautillant!

A dix heures, une bombe éclate : c'était le signal du feu d'artifice. On le tirait sur la peloftse des jets d'eau, et ces gerbes d'eau, qui se terminaient en gerbes de feu, produisaient un effet nouveau; la pluie d'étincelles tricolores tombait de tous côtés sur le gazon, u Tenez, nous disait madame de V...

en nous montrant ces étincelles aux couleurs nationales, iroilà la seule chose que j'aime de la révolution de Juillet, v Dans les arbres, on brûlait des feux du Bengale; cela était tout à fait joli et passablement diabolique; il y avait des bosquets jaune-soufre qui étaient fort bizarres, d'autres couleur groseille, d'autres gris de lin et prune de Monsieur. C'était un paysage d'une originalité très-remarquable; on a bien fait quelquefois des paysages de ce genre, mais c'était involontairement et on les exposait au Salon.

Après le feu d'artifice, on a redansé, et cette belle fête, qui avait commencé à trois heures du soir, a fini à une heure du matin. Dix heures de plaisir!... Il faut s'amuser beaucoup, n'est-ce pas, pour s'amuser si longtemps?

LETTRE QUINZIÈME

L'observation involontaire. — La femme à prétentions. — La femme inconnue. — La femme à la mode. — La femme sensible. ~- La femme ronsse.

— La femme exquise.

29 juin 1841.

Le métier d'observateur, quand on le fait en conscience, acquiert un charme puissant. D'abord il semble pénible, surtout aux esprits rêveurs; car c'est un grand esclavage que l'observation; on est très-fort dans la dépendance de ceux qu'on regarde. Pour rêver, il suffit d'être seul, et l'on peut parcourir l'univers sans se fatiguer. Mais pour observer, il faut vivre au milieu du monde, il faut apprendre le langage des gens que l'on est destiné à peindre; observer, ce n'est pas tout, il faut comprendre aussi les impressions que Ton a observées, et c'est là ce qui devient attachant par la difficulté. Les premiers jours on étudie par devoir, avec indifférence; mais on fait une piquante découverte... et bientôt à l'indifférence succède la curiosité; enfin on pénètre un mystère, et la curiosité devient de l'intérêt. Alors tous les objets se transforment : les fleurs de ce vase , les plis de ce rideau , ce tableau et ce chevalet ne sont plus des ornements insignifiants de la demeure, ce sont des indices de goûts, de manies ou de prétentions; ce bonnet élégant, ce ruban coquet, ne sont plus

seulement une parure, ce sont des symptômes d^attente, ce sont des aveux; ces meubles martelés, ces sonnettes cassées, ces livres déchirés, ces tabourets effondrés, ces marbres écornés, ne sont plus seulement les tristes débris d'un ex-mobilier, ce sont aussi des traits de caractère : tous ces infortunés sont morts d'une mort violente; on le voit, chacun d'eux vous dénonce une colère habituelle. Or vous comprenez que la moindre visite devient amusante chez une personne dont la parure est indiscrète, et dans une maison dont le mobilier est accusateur. Ce n'est plus madame une telle qu'on va voir, c'est un type qu*on va étudier, c'est un livre dont on va parcourir un chapitre, c'est quelquefois un roman dont on va lire la plus belle page, c'est souvent aussi une comédie qu'on va voir jouer; mais ce n'est plus du tout une visite... voilà pourquoi c'est si amusant.

N'allez pas croire cependant qu'on parte avec l'intention de tout observer ainsi froidement ; on serait insupportable si Ton n'allait visiter les gens que pour les faire poser comme des modèles, et d'ailleurs on ne découvrirait rien du tout. On se trompe presque toujours quand on regarde exprès; on ne devine rien là où l'on est venu pour deviner. On apporte trop d'idées personnelles, trop de préventions étrangères, et l'on perd ce qui fait qu'on devine bien , c'est-à-dire la fraîcheur de la première impression. Non; pour recueillir de bonnes observations, il faut observer sans effort et presque involontairement, par instinct, par routine, comme les peintres étudient la nature, malgré eux, sans y penser; il ne faut pas chercher les effets , il faut se fier à eux du soin de vous frapper euxmêmes; et ce n'est que plus tard, quand on se rappelle ce qu'on a vu, que l'on peut entreprendre de l'expliquer; car dans la science observatrice, le souvenir est plus intelligent que le regard.

Depuis quelque temps, nous avons fait bien des visites. Cherchons donc la vérité dans nos souvenirs.

Visite du malin. Premier souvenir : la femme à prétentions frise au gîte, — Elle vient de rentrer, elle descend de cheval à l'instant même; la pluie l'a forcée de revenir plus tôt qu'elle ne le voulait. — Madame est à sa toilette; elle vous fait prier

de Tattendre un moment dans le salon. — Ccst là qu*il vous est facile d'étudier cette femme exceptionnelle : dans son beau salon, toutes ses vanités sont exposées au grand jour; c'est le musée de ses prétentions. Ce vaste salon tout d'abord vous révèle un des chagrins de celle qui l'habite; il est superbe, mais il a le tort d'être unique, ce qui est un grand tort pour un salon de notre époque; une femme élégante qui n'a pas de second salon est inévitablement une femme malheureuse; on sait cela. Mais quand on a le bonheur d'avoir encore son père, il faut se résigner à quelques privations; un parent de plus, c'est une chambre de moins. Toutefois, avec de l'intelligence, il est facile de faire d'une pièce immense un petit parloir artiste et sentimental ; il suffit pour cela de l'encombrer, d'y entasser à l'envi fauteuils, canapés, chaises longues couvertes d'oreillers, tables à ouvrage, tables à écrire, jardi-nièrcs, meubles deBoulle, paravents, — surtout paravents, — et l'on arrive à composer non pas précisément un boudoir mystérieux, mais une sorte de magasin intime où l'on peut causer de toutes choses confidentiellement. D'abord, chacune des fenêtres est condamnée — sans calembour — à exprimer une passion. Celle-ci est voilée d'un rideau vert; devant elle se trouvent une table à dessiner, un chevalet, une boîte à couleurs, agréables objets destinés à trahir un amour malheureux pour l'art de Zeuxis et d'Apelles. Celle-là est consacrée aux sciences; elle est obstruée par un immense bureau couvert de cahiers, de livres, de dictionnaires menaçants, de médailles et antiquailles, le tout arrangé dans le plus ingénieux désordre. Sur une feuille volante sont tracés au hasard quelques mots d'une écriture orientale quelconque; on les a griffonnés sans intention , en essayant sa plume et avant de prendre sa leçon d'arabe^ ou en attendant son maître de chinois : car les langues de cette espèce sont colles qu'on aime le mieux avoir l'air d'apprendre; elles ont un grand avantage, elles laissent supposer qu'on sait toutes les autres. Étudier l'italien, l'anglais, l'espagnol ou l'allemand , cela ne dit pas qu'on sache le chinois; mais étudier lé chinois, c'est avouer qu'on sait au moins l'italien, l'anglais et l'allemand; et d'ailleurs, quand il s'agit de faire semblant d'apprendre une langue, il n'en coûte pas

plus de faire semblant d'apprendre le chinois. En fait de ruse, les ménagements et les économies sont des duperies.

La troisième fenêtre est un correctif de celle-ci; elle est destinée au rôle gracieux, elle est chargée de rappeler les séductions de la femme, son adresse, sa délicatesse, sa coquetterie, son habileté aux travaux de Minerve, sa patience et son bon goût; tout cela s'exprime par un métier à broder orné (orné est le mot) d'une belle chaise en tapisserie commencée par mademoiselle Gérard ou mademoiselle cTHauterive, et que certes la maîtresse de ce salon n'achèvera pas. Un panier à ouvrage dont le couvercle est toujours béant, des écheveaux de soie impitoyablement exposés à l'air et à la poussière, sont priés de dénoncer un travail récemment interrompu; mais si vous soulevez le taffetas vert qui protège ce bouquet naissant, vous reconnaîtrez que ces belles fleurs sont intactes, et que celle qui menaçait d'éclore la première ne s'est pas encore épanouie depuis un an. Il n'y a que les femmes qui ne travaillent jamais qui laissent en lf»ur absence traîner leur panier à ouvrage, leurs soies et leur tapisserie ; les véritables ouvrières, avafnt de sortir, ont grand soin de serrer toutes ces choses, et cela se conçoit :, comme elles travaillent, elles n'ont pas besoin de faire semblant de travailler.

Dans le milieu du salon, sous le lustre, se trouve un grand piano à queue. Cet instrument parfait d'Erard ou de Pleyel est destiné non-seulement à encombrer le salon, mais encore à dévoiler ou plutôt à dénoter une violente passion pour la musique. Sur le pupitre, toujours dressé prétentieusement, s'étale un morceau impossible de Thalherg ou de Listz, les variations sur la Prière de Moïse ou le Galop infernal; puis çà et là sur le piano voltigent des airs de musique prétendue étrangère, la romance de la Juive j paroles allemandes; les boléros de la Muette de Portici, paroles espagnoles ; les chants, écossais de la Dame blanche, paroles italiennes. Si vous ne vous croyez pas chez une excellente musicienne en voyant cela, vous n'êtes pas connaisseur, monsieur.

Toute la partie de l'appartement qui entoure la cheminée est consacrée à la littérature ; on admire la bibliothèque choisie, les poètes d'affection, les livres de piété. La cheminée reprè-

sente rAcadémic française; le reste du salon représente les autres classes de Tlnstitut : la classe des Beaux-Arts, des Inscriptions et Belles-Lettres, etc. Cest complet. Cette agréable retraite ne laisse rien à désirer, si ce n'est pourtant la maîtresse de la maison : elle se plaît un peu trop à vous faire attendre dans ce séjour flatteur qui raconte si bien tous ses talents. Enfin elle paraît. Sa première parole confirme une de ses prétentions de vous déjà connue; et cette première parole, qui est une impolitesse mitigée de pédanterie, vous met à la porte naïvement. Vous saluez avec grâce et vous dites : a La pluie a dérangé vos projets de promenade; j'en suis bien heureux, madame... mais je crains que vous n'en soyez doublement contrariée — Moi! j'en suis enchantée, ^) dit-elle d'un petit air

espiègle. Ce début vous semble assez aimable; mais elle continue : a C'est mon père qui m'avait forcée de sortir, ce qui me désolait. Figurez-vous que j'ai reçu ce matin, de Dresde, un roman nouveau du célèbre Flihbertiggibhet'Hauzen (ce nom demande à être prononcé très-vite, l'A est plus qu'aspirée, elle est exaspérée), et je me réjouissais de passer ma journée toute seule, à le lire, là sur mon canapé, bien tranquillement n Le congé est positif, vous profitez de cette impolitesse pour vous retirer : (c Madame, dites-vous, je ne veux pas retarder plus longtemps le plaisir que vous espérez d'une si charmante lecture, je vous laisse tout entière au célèbre

Flibustiergilbergobsom » Vous partez. Dans l'escalier, vous

rencontrez un de vos amis ; vous lui dites tout bas : a Je t'en préviens, tu vas trouver madame de*^^ occupée à lire un roman qui arrive de Dresde. — Ah! je parie bien que non, reprend l'insolent moqueur; elle ne me parle janmis allemand à moi, et pour cause. — Tu sais donc l'allemand? — Oui; mais j'ai l'oreille fausse , je ne danse pas en mesure : elle va me parler musique ! »

Deuxième souvenir : la femme inconnue. — a Madame la mar-

Ïuise de Cherville? — Elle est sortie. — Madame la comtesse douard de Cherville? — Elle vient de sortir aussi. » Vous préparez vos deux cartes; mais on ajoute : « Madame la baronne de Vallange est chez elle, n Vous voilà pris. Vous n'osez dire : a Je ne me soucie pas du tout de voir celle-là!... v

C'est une des filles de la maison, la dernière mariée, petite personne insignifiante s'il en fut jamais; mais enfin vous devez être poli pour elle, et vous vous résignez. Vous entrez dans Tantichambre; un vieux maître d'hôtel, à votre aspect, se lève et vient à vous, a Madame de Vallange? » Vous espérez encore qu'il va vous répondre que madame la baronne n'est pas visible. Au lieu de cela, il vous regarde avec étonnement. a Mademoiselle Louise?... n dit-il; puis il reprend : a Madame la baronne est dans le salon. » Et le brave homme, en redressant sa taille courbée, le sourire sur les lèvres, le regard joyeux, vous annonce à haute voix en ouvrant les deux battants de la porte du salon. Quelle bienveillance dans cet accueil du vieux serviteur! Comme il vous sait bon gré de venir visiter sa jeune maîtresse que tout le monde dédaigne parce qu'elle est naïve et timide, mais que lui préfère à toutes ses sœurs et belles-sœurs, parce qu'elle est douce et généreuse et qu'il l'a vue naître. Louise n'est pas dans le salon; elle est dans son cabinet de travail, à son piano; elle chante; vous vous arrêtez pour l'écouter. Sa voix éclatante et pure vous émeut; vous cherchez à deviner de qui est l'air qu'elle chante; mais c'est un air nouveau, d'une mélancolie ravissante, et que vous n'avez jamais entendu.

Après le premier couplet, vous ne pouvez vous empêcher de vous écrier : & Quelle voix charmante ! ^ Louise aussitôt vient à vous; votre exclamation la fait rougir; ses traits sont animés; elle est si jolie, que d'abord vous ne la reconnaissez pas. « Madame, dites-moi, je vous prie, qui a fait la musique de cette romance? elle est admirable. — C'est... vous trouvez?... c'est un jeune compositeur. — Son nom, madame, je vous en conjure? — Mais... je ne... le sais pas; c'est un amateur, n

Louise rougit encore, car elle ment Vous le voyez, et vous

dites avec assurance : a Cette romance est de vous, madame! Pourquoi n'en pas convenir, vous ne m'apprendrez rien ; on m'a déjà dit que vous composiez des airs charmants. — Charmants! non; je m'amuse seulement à chercher des chants pour ma voix. Mais qui a pu vous dire?... — Mesdames vos sœurs. — Oh! mes sœurs! c'est impossible, elles ne s'en doutent pas! je me cache d'elles. Ah! si elles savaient que je grifibnne

de la musique, elles m'appelleraient Corinne, elles se moqueraient de moi, elles diraient que je fais Tartiste; de grâce, ne leur en dites jamais rien. — A une condition , c'est que vous chanterez encore cet air si joli.... »

Louise, confiante et gracieuse, se remet au piano.

Alors vous la regardez, et elle vous paraît plus que belle. Vous découvrez qu'elle a des yeux charmants, un teint superbe, des dents d'une blancheur éblouissante; ses doigts, un peu maigres, sont parfaitement bien faits; ses ongles, transparents et roses, révèlent une noble nature; sa taille est élégante et gracieuse. En l'écoutant, vous vous demandez comment il se fait que depuis trois ans vous évitiez de lui parler; vous ne comprenez pas qu'il vous ait fallu tant de temps pour la trouver adorable. Cette petite Louise obscure et dédaignée est tout simplement la femme la plus séduisante que vous ayez jamais rencontrée; elle devine combien elle vous plaît, et par reconnaissance elle cherche encore à vous plaire; c'est la première fois qu'elle ose être aimable, cette pauvre enfant, et elle veut vous remercier du courage que vous lui donnez. Peu à peu , elle vous explique tout ce qu'elle appelle ses défauts; bientôt vous avez le secret de son malheureux caractère : elle a peur de sa mère, elle a peur de ses quatre sœurs, elle tremble devant son beau-frère. Dans la maison, tout le monde se moque d'elle. Quand elle chante avec expression, sa mère lui dit qu'elle fait des mines et qu'elle a l'air d'une actrice; quand elle risque une robe à la mode nouvelle, son beau-frère lui dit qu'elle fait la lionne et que c'est de très-mauvais goût; quand elle essaye de causer dans le salon et de rire* avec quelques amis, ses quatre sœurs se regardent avec étonnement et Tune d'elles s'écrie : u Ah ! Louise qui se lance!... w Aussi elle ne chante jamais, elle ne porte que les vieilles robes de son trousseau, et elle ne parle à personne, tt Je vous assure, monsieur, ajoute-t-elle avec un gracieux et malin sourire, qu'il est bien difficile de paraître aimable dans

une nombreuse famille » Vous répondez quelque chose de

très-joli, et vous la quittez pour aller raconter par la ville comment vous avez découvert que cette pauvre petite baronne de Vallange, que l'on croit si maussade, est une des femmes

les plus distinguées de Paris; ce qui est une grande faute : il faut garder pour soi de semblables découvertes. Tout Christophe Colomb doit redouter un Améric Vespuce.

Troisième souvenir : lafeinme à la mode, — Vous avez du bonheur ce jour-là; vous trouvez tout votre monde, et, par un hasard inappréciable, ces femmes élégantes si entourées sont seules chez elles, ce qui vous permet de provoquer leurs confidences adroitement. Vous voilà donc chez madame la vicomtesse de T.... Oh I cette femme-là n'est point une beauté méconnue : c'est la reine de tous les salons, c'est Tastre de toutes les fêtes; on l'admire, on l'adore, on l'aime, on l'envie; elle est jeune, elle est riche, elle est libre sans être veuve, ce qui est le comble de la liberté. Son mari est un vieux fou qui l'a quittée pour une danseuse américaine et qui voyage éternellement sans s'arrêter, semblable au Juif errant, et l'épouse du Juif errant est certes la femme la plus libre. On vous dit que madame la vicomtesse est dans son jardin. Vous descendez les marches du perron et vous suivez doucement une mystérieuse allée. De loin, à travers les arbres, vous apercevez la belle Stéphanie ; les plis de sa longue robe de taffetas lilas glacé à reflet d'or ondoient sur le gazon ; elle est assise près d'une table de bois rustique; un livre ouvert est devant elle , mais elle ne lit pas ; ses coudes sont appuyés sur les pages du livre comme sur un coussin, et son visage est caché dans ses mains, a Madame.... n dites-vous. — Aussitôt elle relève la tête, et vous restez muet d'étonnement en voyant que son beau visage est baigné de larmes. Elle s'efforce de vous sourire et se hâte d'essuyer ses yeux. Mais ses larmes coulent trop abondamment pour pouvoir se sécher si vite ; elle garde un moment le silence, puis elle vous demande pardon de pleurer. Vous êtes troublé à votre tour; vous ne vous attendiez point à trouver cette charmante mondaine dans un si grand désespoir, a Avezvous reçu quelque triste nouvelle? lui demandez-vous. — Non, dit-elle; quand je suis seule je pleure bien souvent sans sujet. N'y faites pas attention. — Vous, pleurer! vous dont l'existence est si brillante ! — Brillante peut-être, mais pas heureuse. — Vous êtes si belle et si aimée I — Aimée d'amour, n'est-ce pas? Eh ! croye»-vous donc que l'amour soit le bonheur pour

i90 LE VICOMTE DE LAUNAY.

une femme? L'amour, ce n'est qu'un moment dans la vie, un rêve, et quelquefois un rêve douloureux. Les seules affections véritables pour une femme, ce sont les affections de famille: c'est une mère, ce sont des sœurs qui l'entourent de soins; c'est un mari qui la protège, ce sont des enfants qui la chérissent. Les femmes envient ma liberté, et moi je la maudis; cette liberté fait mon supplice : ce n'est pas de l'indépendance, c'est de l'isolement, c'est de l'abandon! Si vous saviez comme je m'ennuie d'être toujours seule dans cette maison, de n'y laisser personne quand je sors, de n'y retrouver personne quand je rentre, de n'entendre aucun bruit, de penser que cette porte ne peut s'ouvrir que pour une visite, de vivre toujours avec des étrangers; car l'homme le plus aimé, le plus digne de l'être, pour une femme qui n'a pas le droit de l'aimer, n'est jamais qu'un étranger.... Hélas! un mariage, un autre amour, peuvent en faire un ennemi.... Ah! si vous saviez combien ma vie est triste et désenchantée, vous ne seriez plus

étonné de me voir pleurer et vous auriez pitié de moi v

En écoutant ces aveux, vous cherchez par quelles douces paroles vous pourrez consoler un si profond chagrin ; mais vous ne trouvez rien à dire et vous restez confondu. Heureusement, la jeune femme, poursuivant son idée, reprend son mélancolique refrain : « Oui, continue-t-elle en soupirant, pour les femmes, il n'y a de bonheur que dans la vie de famille. » Ce mot vous éclaire; vous ne pouvez vous empêcher de sourire et vous vous écriez : a Ah ! si madame de Vallange vous entendait, que dirait-elle? — Est-ce qu'elle dit quelque chose, cette petite niaise? reprend la belle Stéphanie d'un air dédaigneux. — Elle dit que la vie de famille est un enfer (vous exagérez pour mieux consoler); elle dit qu'en famille on ne peut pas être aimable; elle dit que sa mère la gronde quand elle chante bien; que si elle cause avec des jeunes gens, ses sœurs crient qu'elle se compromet et que sa réputation est perdue; elle dit que son mari la tyrannise, que son beau-frère la persécute, qu'on lui défend d'être gaie, d'aller au spectacle et de s'amuser; qu'on la condamne à ne porter jamais que de vieilles robes et de vieux bonnets; qu'on exige enGn qu'elle paraisse laide et stupide pour cacher qu'elle est spirituelle et jolie! — Ah!

monsieur, c'est une existence affreuse que celle-là! — Oui, madame, c'est ce qu'on appelle la irie de famille. — Je mourrais s'il me fallait supporter tous ces ennuyeux. — Eh bien, madame, songez un peu à cette pauvre jeune femme quand ¥otre solitude vous paraîtra trop cruelle; cette pensée vous consolera. — Ab ! me voilà déjà consolée. Venez me parler d'elle souvent.... n

Quatrième souvenir : la femme sensible. — « Madame ne reçoit pas. — En effet , on a mis de la paille sous ses fenêtres..

— Elle est donc malade? — Madame est pis que malade, dît le portier; elle est au désespoir et au lit depuis deux jours.

— Elle a perdu son père? — Non. — Son mari? — Non. — Son enfant? — Non, monsieur; elle a perdu cinq cent mille francs dans une faillite ; elle en est inconsolable. — Et elle faît

mettre de la paille sous ses fenêtres parce qu'elle — Ah!

monsieur, ça se comprend : madame est obligée de supprimer sa voiture, elle ne peut plus entendre le bruit d'une voiture sans avoir des attaques de nerfs. On va vendre aussi la maison ; je ne sais pas si le nouveau propriétaire nous gardera »

— Rassurez -vous, brave portier; votre maîtresse ne vendra pas sa maison; elle retrouvera sa fortune de manière ou d'autre : une femme qui fait mettre de la paille sous ses fenèlres le jour où elle se croit ruinée ne mourra jamais sur

la paille 0 Job! que pense de ce fumier vaniteux ton fumier

sublime ?

Cinquième souvenir : la femme rousse. — On vous annonce, vous entrez d'un air dégagé et vous tombez par ter^e en renversant une chaise et en brisant plusieurs jouets d'enfant : un petit porteur d'eau avec sa charrette et son cheval, un rémouleur avec ses petits couteaux , un mouton de carton qui bêle et vous accuse; par bonheur, l'étourdi possesseur de ces charmantes choses n'est pas là; il les a laissées sur le tapis, et certes vous n'êtes pas coupable de ne les avoir pas vues : il règne dans ce salon l'obscurité la plus complète. La maîtresse de la maison vous dit bonjour, et sa voix vous guide vers elle à travers mille écueils sous la forme de fauteuils. Enfin votre main a touché le marbre de la cheminée , c'est un point d'appui, vous ne le perdrez pas; vous regardez autour de vous.

— Nuit profonde.... Personnel vous ne distinguez que la maitresse de Ia maison à cause de sa robe blanche. — Vous la croyez seule, et vous vous dites : Toutes les femmes sont solitaires aujourd'hui!... Ne vous y fiez pas. a Eh bien, dit-elle, vous êtes allé hier au bal chez l'ambassadrice de ***? — Oui, madame, j'y étais. Il est arrivé une aventure bien désagréable à madame de Tillard! — Qu'est-ce qui m'est donc arrivé, monsieur? n s'écrie au même instant une voix aiguë 0 perplexité ! elle est là, madame de Tillard! — Et vous ne l'aviez pas vue, et vous ne la voyez même pas encore, parce que... parce que les jalousies sont fermées, les stores sont baissés, les rideaux sont croisés, parce que dans ce maudit salon il fait nuit et qu'on n'y voit pas la nuit; mais aussi pourquoi ces ténèbres, pourquoi madame de ***^ qui est jeune et belle, 8*environne-t-elle d'ombres comme une vieille coquette fanée?

— Pour vous paraître toujours blonde. — Elle n'est donc pas blonde? — Non, elle est rousse. — Mais il y a des cheveux roux d'une teinte superbe que les peintres estiment beaucoup.

— Les peintres , mais pas les coifieurs ! et vous savez bien qu'en fait de beauté ce ne sont pas les artistes qui donnent la mode, ce sont les couturières et les coifieurs. — C'est vrai; mais que vais-je répondre à madame de Tillard? Une bêtise! c'est l'usage. On ne répare jamais une maladresse que par une bêtise, et vice Versailles ^ comme dit la dame aux sept petites chaises.

Sixième souvenir : la femme exquise, — Etourdi par cette épreuve terrible, vous sentez le besoin de vous calmer; vous rentrez chez vous, vous dinez pour reprendre quelques forces, et le soir vous faites encore une ou deux visites avant d'aller au dernier concert de madame M..., ou bien au dernier lundi de madame de D.... Vous arrivez à huit heures chez la femme exquise ; vous montez un bel escalier de pierre couvert d'un tapis très-doux, un escalier idéal, non pas une sorte d'escalier d'église, vaste, humide, sonore comme l'escalier d'un palais, non pas une échelle tortueuse et maniérée comme l'escalier d'une petite maison; un escalier modèle, dans les proportions les plus confortables. Au moment où vous mettez le pied sur le palier, la porte de l'appartement s'ouvre ; un valet de chambre idéal

¥ient à vous : il est vèta de noir et il a parfaitement bonne façon; il n'a pas Tair ébouriffé d*an maître d'italien à gros favoris, il n'a pas Tair insolent d'un Frontin de comédie, il n'a pas l'air dégagé d'an prince polonais, il n'a pas non plus l'air officieux d'un domestique de place; il a l'air d'un valet de chambre de bonne maison. Vous traversez un joli salon arrangé d'une manière charmante. Dans ce salon il y a des tableaux, mais sur les murs; il n'y en a pas sur les chaises. Il y a aussi des porcelaines , mais raisonnablement ; les étagères ne rivalisent point avec les magasins de Toy ni avec ceux de Y Escalier de cristal, et puis il n'y a que des objets de prix, rien qui sente le colifichet et le joujou. Ni poussah ni magot monS'" trueuXj rien qui doive impressionner les femmes grosses. Vous entrez dans le grand salon , un salon idéal, vaste mais point immense, riche et point somptueux, un salon dans lequel on peut donner une fête et dans lequel on peut se tenir tous les jours ; il n'affecte aucun souvenir historique , il ne voiis parle d'aucun roi de France, ni de Louis XUI, ni de Louis XIV, ni de Louis XV. C'est un salon d'aujourd'hui, fait pour être habité avec les mœurs et les gens d'aujourd'hui. Et cependant il n'est pas à la mode, les caprices du moment n'ont présidé en rien à sa disposition. On n'a choisi pour l'orner que des choses qui sont toujours belles, qui sont toujours commodes, qui sont toujours de bon goât. La maîtresse de la maison, assise sur son canapé, est entourée de plusieurs amis; c'est la maîtresse de la maison idéale : tout est parfait dans ses manières, point d'empressement affecté, point de dignité préméditée; sa politesse n'est ni flatteuse ni caressante ; elle ne s'agite point, elle ne se récrie point; elle est calme sans être froide, bienveillante sans être doucereuse. Elle s'occupe de vous gracieusement, mais pas exclusivement; elle n'abandonne point pour vous les premiers venus, car s'occuper uniquement de celui qui arrive, c'est l'engager à s'en aller tout de suite, c'est lui faire sentir qu'il a dérangé une causerie intéressante qu'on a hâte de reprendre après son départ. Au contraire, elle vous initie à la conversation générale, et son influence est telle, que chacun de ses amis semble vouloir aussi l'aider à vous accueillir. Dans un coin du salon, auprès d*ane table, ronde, deux belles t. n. 13

m LE VICOMTE DE LAUNAY.

jeunes filles sont occupées à broder ; elles sont aussi les sœurs idéales, elles se ressemblent , elles sont mises de même , elles ont le même regard, le même sourire, la même manière d'être aimables, la même manière d'être jolies. C'est l'attelage le plus parfait de la blonde déesse dont le char ailé était traîné par des jeunes filles. Qu'elles sont gracieuses , élégantes et distinguées! Elles ne parlent point, mais leur sourire intelligent dit qu'elles écoutent; elles ne font point valoir leur beauté par des poses artistiques et inspirées, mais leur rougeur, quand on les regarde, prouve qu'elles sentent qu'on les admire. Ce sont bien là les dignes filles de la femme exquise; car le complément de la perfection de cette femme comme il faut par excellence, c'est l'éducation idéale qu'elle a su donner à ses enfants.

Septième souvenir : la femme politique. — C'est une des variétés de la femme exquise, ou plutôt c'est la femme exquise sans enfants, cherchant dans les passions de la pensée un intérêt à sa vie. Ce n'est peut-être pas précisément la politique qu'elle aime ; ce sont les esprits supérieurs qui , au nom de la politique, se rassemblent chez elle. Elle n'a ni le goût de l'intrigue ni la vanité du crédit; mais elle rêve l'influence, parce que c'est ce qu'il y a de plus difficile à conquérir et cependant ce qui coûte le moins de peine à posséder; il ne faut pour cela que du tact et de l'esprit , deux choses qui ne s'acquièrent ni ne se perdent. Influence, pouvoir mystérieux comme tous les pouvoirs, qui se compose d'expérience, de patience, d'instinct, de coquetterie et d'afl*ection; chaîne invisible avec laquelle on lie les intérêts les plus contraires, les ambitions les plus hostiles; chaleur intellectuelle qui fait mûrir tous les projets ; force irrésistible qui a tous les dehors de la faiblesse. Heureuse la femme qui te possède, et qui, te respectant comme un trésor du ciel, ne t'emploie jamais que dignement et pour de nobles intérêts!

La moralité de ce feuilleton, c'est qu'il n'y a rien de nouveau à Paris; nous n'avons rien à vous dire, si ce n'est un mot de la dame aux sept petites chaises. Vous savez comment elle parle anglais, vous savez comment elle parle métaphysique, comment elle parle politique; voici maintenant comment elle parle musique. Elle revenait un soir d'un concert

d'amateurs, a £h bien, lui demande-t-on , avez-vous entendu de bonne musique chez madame de P...? — Non vraiment, dit-elle d'un petit air dédaigneux, c'était fort mauvais; ils ont chanté un nocturne, puis encore un nocturne, et comme ils allaient commencer à chanter un troisième octurne, j'ai perdu patience et je me suis en allée, »

Cette femme-là est charmante; on n'est pas plus aimable; elle est à la fois naïve et pédante, c'est la perfection.

LETTRE SEIZIÈME

Jours de fête, jours de pluie. — Les parties de campagne.

11 jaillet 1841.

Quelle affreuse semaine! quels orages! quels vents furieux I ei tout cela pour une petite heure de soleil dans la matinée ! des orages sans chaleur, c'est un jaloux sans amour : combinaison des plus agréables.

Mais pourquoi ces tempêtes choisissent-elles toujours de préférence les dimanches, les jours de fête, les jours de repos? La nature , ces jours-là , devrait bien aussi se reposer un peu ; pourquoi tant s'agiter et venir troubler d'une façon si cruelle tant d'innocents plaisirs? Dimanche, c'était la fête de Meudon, la fête de Chaillot, la fête de Montmartre; des milliers de familles s'étaient mises en route pour aller chercher dans la campagne un souffle d'air pur, une goutte d'eau sincère, un parfum véritable, et voilà que le souffle pur s'est changé en une rafale épouvantable! voilà que la goutte d'eau s'est multipliée en déluge! voilà que le parfum délicieux s'est tourné en une odeur de soufre infernale ! et cela tout à coup , en pleine promenade, en plein dîner sur l'herbe, en plein bal! on n'a pas même eu le temps d'avoir peur; les cataractes du ciel ont été ouvertes et la terre a été submergée.

Et alors, oh! alors c'était pitié de voir toutes ces pauvres

danseuses courir éperdues à travers le bal pour chercher leurs

atours dispersés! Le moment du sauvetage fut horrible, a Venez

donc, mademoiselle Emestine! c'est par ici la salle à manger.

— Mais j'ai laissé mon chftle dans le jardin ! — Mademoiselle

Caroline, où courez-vous? — Mon chapeau I mon chapeau! il est là-bas sur un banc. — Ah! s'écrie une autre jeune fille avec anxiété, j'ai oublié mon sac dans le jardin! — Et moi, j*ai oublié mon ombrelle ! — Ah 1 tant pis pour Tombrelle. — G*est bien fait, dit une envieuse, ça lui apprendra à faire la dame avec une ombrelle. — G)mment, Fanny fait ombrelle! reprend une autre non moins envieuse; quel genre!... »

Peut-être, mesdames, n'avez-vous jamais remarqué tout ce qu'il y a d'aristocratique dans une ombrelle. La troupe joyeuse est enfin à l'abri dans les vastes salons de l'établissement; elle patiente un moment; mais bientôt e^#y'ennuie. De temps en temps une beauté folâtre s'approche M la fenêtre, et, après avoir regardé la pluie qui tombe par torrents, se met à fredonner cet air gracieux et mélancolique, accompagnement et consolation de tous les orages :

Il pleut, il pleut, bergère, Rentre tes blancs moutons, etc.

Puis elle s'écrie : a Est-ce qu'on ne danse pas? » On lui répond : a II pleut, il pleut, bergère.... » — Il pleut; mais on pourrait bien danser dans le salon , qui est de trois cents couverts. — Et les musiciens? — Ah ! c'est vrai, les musiciens, oii sont-ils donc? — Us sont là-bas dans le jardin, sous leur toit de chaume. — Ces pauvres musiciens, comme les voilà serrés les uns contre les autres ! ils sont comme des poulets sous un hangar. Mais qu'est-ce qu'ils ont donc à faire des signes comme ça? — On leur dit de venir, et ils ne veulent pas. — Pourquoi donc? — Parce qu'ils ne veulent pas traverser le jardin par la pluie; ils ont peur pour leurs violons et leurs basses. — Tiens! voilà les garçons qui leur portent des parapluies ! Ah ! les voilà qui s'embarquent! — Boum! houml — Il pleut sur la basse! -— Climml cliinm! — Tiens, celui-là qui joue du violon avec le bec de son parapluie ! Est-il maladroit I — Oh ! le bon vieux qui saute sur la pointe du pied ! il a enveloppé son violon dans un mouchoir écossais. Il en a bien soin de son pauvre violon ^ il le presse sur son cceur comme un enfant! — Et celui-là qui ne porte rien et qui se promène comme un monsieur? — C'est le flageolet. U a mis son instrument dans sa poche. — Les

LISTTRES PARISIENNES (1841). 197

voilà toas rentrés!... En place! la contredanse va commencer! V Et les bals champêtres deviennent des bals d'hiver^ moins la fraîcheur; et Tépaisse fumée du tabac remplace la blanche vapeur des vallées, et les parfums enivrants de la bière remplacent la senteur sauvage des bois. Mais qu'importe! les cœurs ingénieux savent trouver la solitude dans la foule et le mystère dans le bruit.

On s*amuse franchement jusqu'à Theure fatale où il faut retourner au logis; alors on écoute avec effroi la pluie qui tombe, le vent qui siffle; on rêve un fiacre, on sait qu'à cette heure et par ce temps horrible le moindre véhicule est hors de prix; le plus simple milord fait le renchéri dans toute la rigueur du mot ; eh bien ! on se décide aux plus grandes folies, on se promet de donner à cette orgueilleuse voiture le prix fabuleux qu'elle demandera; mais où est-elle? où la trouver? Nulle part; elle est anéantie. A Paris, pendant les grandes^ averses, les fiacres semblent engloutis; non-seulement il n'y en a plus sur les places, ce qui est tout simple, mais on n'en voit point passer dans les rues , on n'a pas même la chance de les implorer et d'être méprisé par eux; que deviennent-ils? où vont ceux qu'ils transportent? pourquoi ne traversent-ils pas la ville? Cet étrange effet des orages parisiens n'a jamais pu être expliqué. Autre effet non moins cruel : dès qu'il pleut, toutes les portières viennent fermer la porte cochère de la maison; pourquoi? — Pour empêcher qu'il ne pleuve sons la voûte? — Non, c'est pour empêcher les piétons infortunés de se réfugier auprès d'elles. Il n'est pas de cœur plus insensible que le cœur d'une portière , pas même celui d'une coquette.

L'orage de dimanche a été désastreux; on en a parlé toute la semaine. Riches et pauvres, tous les Parisiens en ont souffert* Chacun s'abordait par ces mots : a Où étiez-vous dimanche sœr pendant l'orage? -n Cette question pouvait être indiscrète, mais personne ne se la refusait. Et c'était de toutes parts des récits épouvantables, a Moi, dit l'un, j'étais sur la route de Saint- Gond; mon cheval s'est emporté au moment où je passais sur le pont, j'ai manqué sauter dans la rivière. — Moi, dit un autre, j'étais à Versailles, et jamais je n'ai rien vu de plus étrange que l'aspect des débarcadères. Chaque voyageur était

un fleuve : Teau coulait de ses manches, de ses poches, des basques de son habit , des bords de son chapeau ; les femmes tordaient leurs châles comme un linge qu'on vient de savonner ; leurs chapeaux étaient tous d*une couleur inconnue; leurs robes légères, alourdies par la pluie, dessinaient leur taille fatalement; leurs mouchoirs blancs étaient bigarrés de toutes sortes de nuances : il y avait du jaune des gants jaunes, du rose de la ceinture rose , du bleu de Tombrelle verte , etc. ; c'était une palette d'un goût charmant!... v Pauvres femmes, elles étaient parties le matin si jolies, leur parure était si fraîche, et elles avaient tant travaillé pour composer cette merveilleuse parure ! Celle-ci avait passé la nuit pour achever sa robe neuve, une belle robe de mousseline de laine à un franc cinquante centimes Taune; celle-là s'était privée tout l'hiver de lumière et de feu pour pouvoir acheter cette année un chapeau de paille , rêve de sa jeunesse. . . et c'était la première fois de sa vie qu'elle portait un chapeau ! cette autre, enfin, a travaillé six mois sans relâche pour compléter la somme exorbitante avec laquelle il est permis de marchander une écharpe de soie; et tous ces beaux objets si chèrement obtenus ont été perdus en un jour, et il n'en est rien resté qu'un débris sans valeur, que l'amer regret de s'être imposé tant de privations et tant de peine pour un plaisir si passager. Moquez-vous de notre sentimentalité tant qu'il vous plaira, mais nous n'en avouerons pas moins la grande tristesse que nous causent ces méchants orages des dimanches ; nous ne sommes pas de ceux qui dédaignent les fêtes populaires , les plaisirs bourgeois ; nous trouvons cela si simple et si juste, que ceux qui travaillent le plus soient ceux qui s'amusent le mieux ; et puis nous sommes encore un peu poète, et rien ne nous semble plus poétique, plus respectable et plus charmant qu'une pauvre jeune fille qui travaille pour être jolie, et, chaque dimanche, nous prions le ciel qu'il daigne conserver, avec la pureté de son cœur, la fraîcheur de sa parure. — N'oublions pas ce détail qui est plaisant : Dimanche dernier, il pleuvait si fort et les gens qui marchaient dans les rues étaient si complètement mouillés, que tous les parapluies étaient fermés : on les portait sous le bras avec un profond mépris. Fiez-vous donc aux apparences !

Partie de campagne savamment "combinée par de jeunes amateurs de chemins de fer. — Ils sont partis à six heures da matin; ils sont allés déjeuner à Corbeil; ils sont revenus à Paris. Vite ils sont repartis pour Versailles par le chemin de fer de la rive gauche ; à Versailles ils ont déjeuné une seconde fois, plus sérieusement; après déjeuner, ils ont pris le chemin de fer de la rive droite jusqu'à Asnières; de là ils sont allés diner à Saint-Germain, d'où ils sont revenus pour souper à Paris. Quatre repas, quatre chemins de fer, c*est très-bien, et environ quatre-vingt-dix kilomètres en quatre heures, c*est encore mieux.

Paris devient tout à fait désert; il n*y a qu*une manière agréable de Thabiter, c'est de n'y pas séjourner. En le quittant tous les matins pour n'y revenir que le soir, on y passe Tété avec assez de plaisir. C'est un moyen ingénieux d'être à la campagne sans avoir les ennuis de l'établissement et da déménagement.

LETTRE DIX-SEPTIÈME

Paris, le 15 juillet. — I/hivcr est la saison de Thypocrisie; Tété, c'est la saison des vérités.

18 jaiUet 1841.

C'est un phénomène des plus étranges, que nous n'avions jamais remarqué. Avant-hier, pour la première fois de notre vie, nous avons été appelé à l'observer, et nous ne sommes pas encore revenu de notre étonnement. Paris, le 15 juillet, est un séjour fantastique s'il en fut jamais. Les gens qui habitent ce séjour sont des êtres sans nom , qui n'appartiennent à aucun pays, à aucune nation, à aucune classification ; ce ne sont pas des Parisiens, ce ne sont pas des provinciaux, ce ne sont pas des étrangers ; ils n'ont ni l'élégance de ceux-ci ni l'originalité de ceux-là; ce sont des figures qui n'ont aucune espèce d'expression, des tournures qui n'ont aucune espèce de caractère. Chose inexplicable! ces gens, qu'on n'a jamais vus à Paris, ne semblent pas du tout surpris de s'y trouver; ils ne regardent rien, ils ne se regardent même pas entre eux, et cependant il est impossible de les apercevoir sans se récrier et de les con-

templer sans rire. Leur fi^re ne ressemble en rien à celle des autres mortels, ils ont des cheveux plantés tout de travers: leur tète est un champ d'épis (style de coiffeur); leurs yeux, à demi fermés, sont sans regard et d^une couleur inconnue; leur front n'existe pas; leur nez est ineffable... rien ne peut donner une idée de la forme de ces nez-là, ils ne finissent jamais comme ils commencent^ ils n'appartiennent jamais au visage qu'ils embellissent ; ce sont des nez de rapport maladroitement attachés et malheureusement assortis. Leur bouche est indolente et lourde : on devine que ces lèvres-là n*ont jamais parlé; leur menton est invisible : toujours il est caché, quelle que soit sa condition. Le mari l'anéantit dans le nœud de sa cravate, la femme l'absorbe dans les brides de son chapeau. Leur teint varie du jaune-soufre au brun de la peau de Suède. Leur manière de marcher est fabuleuse : on dirait à chaque instant qu'ils vont tomber et que le pas qu'ils essayent sera leur dernier pas. Cette façon de poser le pied a quelque chose de timide et de prétentieux qui tient à la fois du somnambule et du funambule. Quant à leur parure, elle eat d'une originalité qui va jusqu'à l'insolence et d'une indépendance qui va jusqu'à l'insurrection. Dans une saison ordinaire, on ne pourrait passer sur les boulevards impunément avec de pareils costumes. L'autre jour, nous avons vu un certain chù'^ peau-iurban feu et rose orné de plumes rouges qui, sans aucun doute, aurait fait émeute un jour de printemps. Eh bien, il n'obtenait pas un sourire! C'est qu'il n'y avait là personne qui fut en état de le juger et de le comprendre. Les femmes qui le regardaient méritaient de le trouver joli, tant elles étaient elles-mêmes bizarrement accoutrées. Jamais nous n'avons rien rencontré de semblable. Quelles combinaisons! quelles alliances! quelles inventions! Quelle puissance d'imagination il a fallu pour composer toutes ces parures, et quelle supériorité de caractère il faut avoir pour les porter! Le mois de juillet seul enfante de tels prodiges. Les modes de l'été seules permettent de tels efforts. Que de vieux chiffons ont revu le jour, sous prétexte d'écharpes légères ! Que de rideaux brochés ont retrouvé le droit de voltiger en prenant le doux nom de voile! mais aussi, que de pauvres fauteuils ont vu

LETTRES PARISIENNES (iSM). SOI

leurs bras dépouillés de franges pour satisfaire à ce besoin de passementerie qui se fait si généralement sentir en ce moment chez toutes les couturières ! Comme on reconnaît bien que c*est le soleil qui inspire les esprits I En fait de parure comme en toutes choses, on a bien plus d*idées Tété que Thiver. Quand il fait froid, que peut-on inventer de coquet? rien; on se cache sous un manteau, c'est tout ce que Ton peut faire. Mais quand on croit qu'il fait chaud, on est poursuivi de mille rêves enchanteurs; oïl prépare de grands effets, on évoque toutes sortes de friperie; on taille, on coupe, on rassemble, on sépare mille objets, étonnés de se quitter ou de s'unir. GrAce à la mode des manches courtes , les plus vieilles robes sont les ^\us parées; grâce à la fantaisie des spencers, il n'est plus de douillette fanée qui n'ait encore un avenir. Le canezou est une belle fin pour une jupe d'organdi qui a eu des malheurs.... Mourir autour d'une capote, pour une pèlerine de tulle éraillé, c'est bien mourir!... Oh! que les parures inspirées par les caprices de l'été sont ingénieuses et variées! Dans ces deux seuls jours de promenade nous avons remarqué ces trois choses étourdissantes :

Un spencer de gros de Naples lilas , garni de franges vertes , sur une robe de mousseline de laine bleue garnie de franges noires; — une écharpe écossaise faite avec des rubans de toutes nuances cousus ensemble ; — des guêtres de coutil sur des pantoufles en tapisserie.

Nous ne parlerons pas des bouquets fantastiques et menaçants, aux fleurs nerveuses, au feuillage convulsif, qui se voient sur toutes les têtes pendant la belle saison , plantes imaginaires qui viennent narguer les plantes véritables et qui composent ce qu'on appelle , dans le commerce , la flore de province; ces étrangetés sont connues de vous : nous tenons seulement à constater le changement inouï qui s'est fait à Paris depuis quinze jours, afin que les étrangers qui s'y trouvent n'aillent pas s'imaginer de nous juger à jamais sur ce moment exceptionnel ; nous voulons seulement protester contre cette population inconnue qui n'est point parisienne et qui compromet Paris. Nous devons dire aussi que les Parisiens eux-mêmes, en cette saison de rêveries champêtres, ont des manières fort sin-^

gûlières; les lois de Tétiquette sont complètement méprisées par les personnes les plus élégantes et les mieux élevées ; les gens qui se rencontrent s'appellent de loin par leur nom; se racontent tout haut leurs aflaires, rient aux éclats en plein trottoir et affectent une confiance et un abandon qu'ils rougiraient de risquer en hiver; ils font dans les rues et sur les boulevards un tapage qui fait s'arrêter les passants; ils ont Fair d'une troupe de voyageurs français qui débarquent dans une ville étrangère ; la ville est à eux , ils n'y connaissent personne ; ils peuvent y faire mille folies anonymes; il n'y a là ni M. un tel, ni madame de B..., ni mademoiselle T.,., ni la petite baronne de S..., pour leur dire qu'ils sont ridicules : Paris désert leur appartient. Celui-ci ose sortir en veste de chasse, coiffé d'une casquette; celui-là traverse plusieurs rues en robe de chambre pour aller savoir des nouvelles de son voisin; cet autre lit en gesticulant une lettre qu'il vient de recevoir; ce dandy mange bravement de belles poires qu'il vient d'acheter, et cette merveilleuse marchande effrontément un melon qu'elle emjporte. Et l'on marche négligemment, et l'on se tient courbé en deux, et l'on jette les yeux autour de soi au hasard et sans coquetterie, et cette négligence et ce sans façon veulent dire : a Les personnes pour lesquelles je me contrains ne sont plus ici. » Regardez cette belle femme qui n'a pas même eu lé soin de boucler ses blonds cheveux : comme elle paraît languissante! comme son chàle est mal mis! comme le. ruban de son chapeau est mal attaché! Les lacets de ses brodequins sont dénoués , les boutons de ses gants sont défaits ; tout dans sa personne semble dire : a II est parti depuis un mois, et je ne sais quand il reviendra. » Voyez derrière elle ce jeune fat! Il oublie d'avoir l'air fat, il marche sans se dandiner, il a négligé de mettre son chapeau de travers, il a des gants noirs avec une cravate rose et il tient à la main un mouchoir déchiré; toute sa personne semble dire : a Je n'ai plus besoin de me parer en séducteur et de me poser en jeune homme riche; je ne rencontrerai ce matin ni héritière ni veuve à marier; dans ce mois-ci il n'y a que des filles sans dot et des veuves sans douaire à Paris, v L'hiver est la saison de l'hypocrisie; mais l'été, nous l'avons

déjà dit, c*est la saison des vérités, et ce serait une idée heu* reuse pour une personne méfiante qui désirerait connaître la sincérité d'un caractère, que de revenir ici après une courte absence et d'y rester quelques jours incognito. Rien qu'à voir marcher les gens que Ton voudrait observer, on devinerait leur véritable pensée, on saurait jusqu'à quel point ils se métamorphosent pour vous plaire; on verrait enfin comment ils sont loin de vous et loin de ceux qu'ils ont intérêt à captiver. Cette épreuve serait terrible... Qui sait?... peut-être que non : dans ce pays, où les prétentions gâtent le naturel le plus gracieux, on n'est jamais plus aimable que lorsqu'on ne cherche pas à l'être; peut-être que c'est au contraire la peine que l'on se donne pour séduire qui empêche d'être séduisant; cela expliquerait le plaisant désespoir de ce spirituel infortuné qui s'écriait un jour, en parlant de ses succès auprès des femmes : tt Ah ! si la femme que j'aime pouvait me voir auprès de celles que je n'aime pas, comme elle me trouverait charmant! Je ne suis jamais aimable que quand je ne veux pas plaire... j'ai du malheur! n

Vers cinq ou six heures , Paris se réveille un peu , et quelques élégants daignent se montrer çà et là. Les personnes qui reviennent de la campagne, pendant la semaine, n'ont rien de champêtre dans leur conversation, a Qu'avez- vous fait? —

Nous avons joué au whist » C'était bien la peine d'aller à

la campagne pour ne goûter que ce plaisir-là ! On parle aussi de quelques accidents arrivés sur les chemins de fer par l'imprudence des voyageurs. Dernièrement, l'un d*eux s'obstinait à sortir la tête et le bras hors du wagon : u Monsieur, loi dit un employé, prenez garde; le convoi de retour, en passant, peut vous heurter et vous broyer le bras ou la tête. — J'ai payé mes trente sous, dit le stoîque voyageur, j'ai le droit de faire ce que je veux; vous n'avez rien à me dire.... » Qae voulez-vous qu'on fasse avec des voyageurs spirituels comme ceux-là? S'il n'arrive pas plus d'accidents, c'est un miracle. Nous disions l'autre jour que notre éducation parlementaire n'était pas encore faite; il nous semble que notre éducation industrielle est encore moins avancée. Que de temps et de malheurs ne faudrait-il pas avant de faire comprendre à ces

orgueilleux indisciplinés que risquer sa vie par une imprudence stupide ce n'est pas du courage, et que se soumettre à un règlement intelligent et charitable ce n'est pas de la servilité! C'est un beau défaut que la sottise, parce qu'il est bien incurable et bien complet. Vous dites à un sot ; « Monsieur, faites attention, il y a un fossé dans ce chemin, n II prend un air digne et vous répond : « Monsieur, je ne reçois d'avis de personne! » — Va donc, mais n'oublie pas cette maxime : a Celui qui a refusé des avis demande bientôt des secours, v Ce pauvre pays est incorrigible. Ici tout le monde est fier d'être sot, et le sot le plus sot trouve encore un sot qui l'admire.

LETTRE PREMIÈRE

Après une année de Rilence. — Retour à Paris. — Etonnements. — Jargon parisien. — L'Égérie étrangère. — L'Académie française et le Vaudeville. — Orosmane sous-préfet. — La comédie et le couvent. — Réception de M. le chancelier Pasquier à T Académie. — Le prix Afantrond.

11 décembre 1843.

Nous arrivons... et nous demandons bien vite ce qu'il faut faire, ce qu'il faut voir, ce qu'il faut dire; car nous sommes dans la plus complète ignorance des intérêts parisiens. Et nous l'avouons , nous avons une peine extrême à nous remettre au courant des nouveautés du jour; d'abord par incapacité, et puis aussi par indifférence. Or on apprend assez lentement ce qu'on n'a pas du tout envie de savoir. Nous faisons beaucoup de questions, c'est très-bien, c'est très-facile; mais nous ne pouvons pas obtenir de nous d'écouter une seule réponse; toutes ces idées-là sont si loin des nôtres! et, plus encore, lorsque par hasard nous parvenons à écouter ce qu'on veut bien nous dire, il se trouve que nous n'y comprenons rien.

C'est que la vie parisienne est une étude qui demande des

années entières; c'est que, pour mener cette existence toute factice et tout exceptionnelle, il faut une facilité d'bj^ocrisie, une agilité de niaiserie, une routine de vanité, que Thabitude du monde peut seule donner et que dans la retraite on a bientôt perdues; c'est que, pour comprendre Télégant argot des salons, il faut Favoir parlé la veille; c'est que, pour apprécier, pour saisir toutes ces nuances de prétentions , toutes ces variétés de ridicules, il faut les avoir suivies dans leurs changements et dans leurs progrès; c'est qu'il faut enfin, pour voir juste dans toutes ces choses artificielles, n'avoir pas le regard faussé par la contemplation de la nature, l'esprit corrompu par l'étude de la vérité !

Aussi, depuis notre retour, nos étranges étonnements nous ont-ils attiré de la part de nos amis bien des querelles. On nous accable d'injures, on nous traite de philosophe, de puritain, de sauvage, de paysan du Danube, d'Epiménide! À chaque question qui nous échappe, à chacune de nos observations, on se récrie : u D'où sortez-vous? quelles folles idées! on ne peut plus causer avec vous!... » Et ce sont à tout moment des discussions interminables. Le moindre mot suffit à ces querelles. L'antre soir, un jeune diplomate arrive un peu tard dans une réunion où on l'attendait ; on se plaint, il s'excuse.

— Je viens de chez madame de X..., dit-il, je me suis oublié à écouter M. ***; il contait des nouvelles fort intéressantes qu'il venait de recevoir d'Orient.

— Ah ! M. *** était ce soir chez madame de X... ?

— Vous êtes charmant avec vos airs étonnés ; il y était ce soir comme il y était ce matin; il y va deux fois par jour.

— Je savais bien qu'il était de ses habitués , mais je pensais que sa position avait dû ralentir ses assiduités.

— Quelle folie ! vous voulez donc qu'on se brouille avec tous ses amis dès qu'on arrive au pouvoir?

' — Non ; mais il me semble que lorsqu'on est appelé à l'honneur de diriger les afiaires de son pays , on ne doit point afiecter de si bien s'entendre avec les personnes qui , à tort ou à raison, passent pour faire les afiaires des autres pays, des pays rivaux.

— Vous n'aimez pas les femmes politiques ?

— Je n'aime pas beaucoup les femmes qui discutent pendant des heures sur une loi d*impôt ou sur une question électorale; mais je pense qu'en politique les femmes intelligentes peuvent rendre de grands services, jouer souvent un rôle noble et généreux; elles peuvent, par leur influence, concilier bien des intérêts hostiles, calmer les ressentiments implacables, ranimer les courages mourants, et, mondaines sœurs de la Charité, panser toutes les blessures d'amour-propre. Je comprends à merveille qu'une femme qui se trouve avoir parmi ses amis un homme d'État fort distingué s'intéresse vivement à la politique de cet homme d'État; mais ce que je ne comprends pas, c'est un homme d'État qui s'intéresse à la politique d'une amie.

— Quelle subtilité !

— Oh! cette différence n'est pas insignifiante; et, je le répète, c'est une très-haute inconvenance pour un ministre français que d'afficher une Égérie étrangère.

— Allons, vous êtes intraitable ; parlons d'autre chose. Êtesvous allé au spectacle? Avez-vous vu Amal depuis votre retour?

— Pas encore; mais ne devait-il pas entrer aux Variétés?

— Non; la loi l'a restitué à M. Ancelot.

— Et en quoi M. Ancelot a-t-il besoin d'Arnal?

— Puisqu'il est directeur du Vaudeville.

— M. Ancelot le poète! l'académicien!... est directeur du Vaudeville! ce n'est pas possible.

— Pourquoi donc? il n'y a rien de mal à cela : vous êtes d'une pruderie

— Comment ! vous trouvez convenable qu'un membre de l'Académie française se fasse débitant de lazzi, fermier de gaudrioles; vous trouvez tout simple que l'on soit en môme temps directeur de l'Académie et directeur du Vaudeville, et qu'en sortant d'une répétition où l'on a réprimandé Arnal, on s'en vienne à l'Institut recevoir le chancelier de France!

— Ce n'est pas le directeur du Vaudeville qui reçoit M. le chancelier, c'est le directeur de l'Académie.

— Ah ! voilà une subtilité !

— D'ailleurs, le Vaudeville est un théâtre national, et il ne peut que gagner à devenir plus littéraire, et déjà de fort jolies comédies....

— Vraiment! il ne manquait plus que cela, académiser le Vaudeville! ce serait un crime impardonnable, un crime de Itse^hilarité que nous ne laisserons point commettre. Que l'Académie s'abaisse jusqu'aux flonflons, libre à elle; mais Amal, le grand Arnal, saura se faire respecter.

— Décidément, aimable vicomte, vous êtes devenu insupportable....

Nous en étions là de notre querelle lorsqu'on annonça un auteur dramatique célèbre.

— J'arrive de l'Odéon , dit-il ; savez-vous que l'Odéon est tout à fait à la mode?

— Eh bien , qu'avez-vous vu à l'Odéon ?

— J'ai vu un ancien sous-préfet.

— Nous ne vous demandons pas qui vous y avez rencontré ; nous vous demandons ce que vous y avez vu jouer.

— Je vous le dis, j'ai vu un ancien sous-préfet jouant Orosmane dans Zaïre.

— Quelle bonne plaisanterie !

— Ce n'est pas une plaisanterie; M. Hippolyte Bonnelier, ancien sous-préfet de Compiègne , a débuté ce soir à l'Odéon.

— Vous confondez. Il y a plusieurs personnes de ce nom. Il y a d'abord le romancier, dont les ouvrages sont très-intéressants.

— Non.... Le romancier, le sous-préfet, Orosmane, c'est le même.

— Et le ministre de l'intérieur laisse débuter sur un théâtre un de nos anciens magistrats ! Vous avouerez , cette fois , que c'est d'une haute inconvenance ?

— Je ne vois pas ce qu'il y a d'inconvenant là dedans ; un sous-préfet qui passe sultan, c'est très-flatteur pour l'administration. Et, d'ailleurs, comment empêcher cela?

— Il y a mille moyens. Un auteur ne se décide à débuter que lorsqu'il y est forcé par les circonstances. On n'apprend pas les vers d'Orosmane pour son plaisir; et lorsque les ministres se sont trompés au point de choisir pour sous-préfet un homme que tourmente une vocation théâtrale, ils se doivent de réparer cette erreur en la cachant à tout prix. Vous voulez flaire respecter le pouvoir, faire honorer vos fonctionnairea

publics y et vous laissez traîner sur les planches d*un théâtre un de leurs collègues I et vous donnez le droit à tous les administrés de vos départements de se figurer, chacun dans sa localité, son sous-préfet jouant un rôle de tragédie plus ou moins étrange I... Oui sans doute : je n*ai pas T honneur de connaître Jf. le sous-préfet de Quimperlé, mais j'ai le droit de me le figurer à Tinstant même en Mahomet; de voir le sous-préfet de Saint-Malo en Gengis-Khan, celui de Brives-la-Gaillarde en Achille, et plusieurs préfets en Agamemnon. Vous riez? mais tout cela est fort triste, et vous n'aurez jamais un pouvoir honorable et honoré dans un pays où le gouvernement luimême donne Texemple de toutes les afnarchies, dans un pays où les administrateurs n'ont pas l'instinct des convenances administratives , où les écrivains n'ont pas le besoin de la dignité littéraire; où les diplomates n'ont pas, dans ses plus délicats scrupules, le respect du sentiment national.

— Vous êtes un véritable puritain. Ce n'est pas sain d'habiter longtemps les rochers. Vous revenez avec des idées plus que bizarres. Croyez-moi, au lieu de nous quereller, allons de l'autre côté du salon causer avec ces charmantes jeunes personnes.... Que mademoiselle de Z... est jolie!

— Oui, elle a des traits d'une grande beauté; mais pourquoi ces regards en coulisse, cette bouche mignarde et ces petits airs malins qu'elle prend en nous saluant?

Notre imperturbable antagoniste , sans nous répondre , s'approche de mademoiselle de Z..., qui compose aussitôt son maintien; elle baisse les yeux avec affectation, c'est une madone; elle les relève avec vivacité, c'est une sibylle. On ne lui dira pas ce qu'on disait un jour à madame*** : « Vous avez de très-beaux yeux , mais on voit que vous ne les avez jamais travailles, tu Mademoiselle deZ... a beaucoup travaillé ses yeux; or elle a quinze ans tout au plus.

— Vous devez être bien heureuse , mademoiselle , lui dit notre ami, d'avoir quitté votre couvent, car on s'ennuie fort au couvent ?

— Oh! non, meussieur, le nôtre n'était pas ennuyeux (Avec un soupir fin et confidentiel.), et, franchement, nous nous y plaisions beaucoup (Avec une émotion comprimée.); et sans le

bonheur que j'éprouve à voir ici tous les jours ma bonne mère , je crois que plus d'une fois je regretterais (Avec un soupir.) nos compagnes (Avec un surcroît de finesse.) et, comme vous le dites, mon ennuyeux couvent.

— Mais que faisiez-vous donc de si agréable dans cette sévère retraite?

— Oh! ce n'était pas une retraite sévère; nous faisions de belles promenades, de la gymnastique, nous jouions la comédie »

Quelqu'un vient nous interrompre; nous nous éloignons en nous écriant : a Jouer la comédie au couvent!

— Eh bien , reprend notre ami , ce ne sont pas des souspréfets. Allez-vous encore vous fâcher?

— Ah! maintenant les regards expressifs, les sourires significatifs de l'aimable ingénue nous sont expliqués. Des petites filles de quatorze ans qui jouent la comédie, qui s'étudient à grimacer leurs plus naïfs sentiments!... car pour s*excuser on vous répond : Elles jouent des rôles de petites filles... Mieux vaudrait pour elles jouer des rôles de vieilles femmes, elles ne les comprendraient pas, du moins, et on ne leur apprendrait pas à exagérer leur gentillesse , à spéculer sur leur propre naïveté.

— Ah ! vous me faites perdre patience avec vos étemelles élégies. Tout vous désole, vous scandalise! Vous devriez, mon cher, vous en aller passer l'hiver en Bretagne, chez ma vieille tante : elle a quatre-vingt-dix ans, elle radote; vous vous entendriez à merveille avec elle. Elle a gardé tous les préjugés de son temps. Cet été, à propos des élections, elle s'étonnait des embarras et des craintes du gouvernement, u 11 y a un moyen bien simple, disait-elle, d'éviter les mauvais choix. C'est le gouvernement lui-même qui distribue les cartes d'entrée, n'est-ce pas? Eh bien, qu'il ne donne de cartes qu'aux bons électeurs; comme cela on sera sûr d'avoir toujours des élections excellentes, n Quant à notre froideur avec l'Espagne, à nos diifércnds avec le régent, voulez-vous savoir son avis? Elle rit aux éclats chaque fois qu'il en est question. a Parlez-moi de cela! s'écrie-t-elle en relevant ses lunettes en diadème sur son bonnet ; rien ne me parait plus plaisant que cette

querelle d'étiquette entre usurpateurs!... » Voilà où elle eu est et comment elle juge!

— Eh mais, de son point de vue, ce n'est déjà pas si mal juger!

— Je vous le disais bien , que vous étiez tous deux faits pour vous entendre, car elle n'est pas de ce siècle, pas plus que vous n

Hélas ! il est vrai , nous ne nous sentons plus en harmonie avec les idées du moment. Le monde paraît follement étrange quand on le revoit après une longue absence. Il a une tolérance d'exception pour ce qui est réellement mal, et une sévérité de fantaisie pour ce qui est parfaitement innocent, auxquelles on a peine à s'accoutumer. Il pardonne aux hommes d'État, aux gens graves, toutes sortes de légèretés dont les conséquences peuvent être fatales; puis, quand un romancier se hasarde à faire raser ses cheveux ou à les porter trop longs, quand un jeune merveilleux se montre à l'Opéra paré d'un gilet plus ou moins aurore; quand une femme à la mode se place à la galerie au lieu de se placer dans une loge, quand elle arrive au bal avec deux bouquets, quand elle met à midi un turban au lieu de le mettre le soir, il s'indigne; ce sont des

cris furieux, des déchaînements implacables Le monde ne

s'alarme des légèretés que lorsqu'elles sont sans danger, et pour qu'il pardonne à l'étourderie, il faut qu'elle soit sans excuse.

Eh bien, toutes ces inconséquences nous ennuient à observer ; ce rôle de vieux grondeur nous fatigue : on se lasse d'être toujours seul à remarquer des défauts dont chacun s'arrange. A toutes nos critiques, nos indignations, on répond : « Que voulez-vous, c'est là le monde! vous ne le changerez pas! — Sans doute ; mais j'aimerais mieux ne pas le regarder. — Il faut le regarder pour le peindre. — J'aimerais mieux ne pas le

peindre ^^ Le fait est que nous ne le comprenons plus. Depuis

un an, les aspects ont si complètement changé; les idées se sont tellement modifiées; les personnages se sont si étrangement métamorphosés, qu'on ne sait plus ce qu'il faut blâmer, ce qu'il faut louer; ce vague dans les jugements est un véritable supplice pour un esprit absolu. En littérature, en poli-

tiqae, tout nous parait incertitude et mystère : d*un côté, nous voyons de grands esprits qui se plaisent à créer, selon Texpres^ sîon d'un poëte illustre, une sorte de récitatif sublime, une prose majestueuse, ornée des mots les plus pompeux, des images les plus brillantes, qui font enfin des vers sans rimes; puis, d'un autre côté, des esprits non moins élevés, non moins délicats, qui s'amusent à versifier une prose modeste et sans cérémonie, qui choisissent les mots les plus ordinaires, les images les plus triviales, qui croisent enfin des rimes sans vers; et nous ne savons plus lequel des deux genres il faut imiter : la prose épique ou la poésie bourgeoise? En politique, et cela est plus grave, ce sont nos amis eux-mêmes que nous ne comprenons plus; c'est M. de Lamartine qui veut donner du bon sens et de la bonne foi à la gauche; c'est M* de Girardin qui veut donner des idées et du courage au centre. Ne pas comprendre ceux qu'on admire et qu'on aime, est-il rien de plus triste au monde! Oui... il y a une chose plus triste que celle-là ; il y a une chose plus désolante que cette étrange stupéfaction où nous jettent les inconséquences du jour : c*est le peu de temps qu'elle doit vivre. Dans un mois, avant un mois peut-être, nous serons accoutumé à toutes ces bizarreries qui nous alarment tant aujourd'hui ; ces dissonances ne blesseront plus nos oreilles, ces contrastes ne choqueront plus nos yeux, ce langage qui nous ofiense sera devenu le nôtre ; nous aurons adopté ces généreuses utopies , ces fausses idées , ces ridicules , ces manies ; et lorsqu'un nouveau débarqué comme nous s'étonnera de toutes ces folles choses, comme nous nous en étonnons aujourd'hui, nous lui dirons à notre tour : Cl Que voulez-vous, c'est là le monde!... n Alors nous en serons arrivé à la première période de ce beau désespoir qu'on nomme philosophie : l'indulgence !

Nous étions jeudi dernier à l'Académie française, où se trouvaient réunies dans une abondance merveilleuse les illustrations européennes. C'était une véritaUe solennité. Ambassadeurs, ministres, duchesses françaises, princesses russes^

grandes dames de tous les pays, se pressaient sur les banquettes

impartialement incommodes pour tous les rangs et à tous les rangs. Ce public d'élite était imposant. Il y avait là des femmes d*un haut mérite dont le salon influent a vu éclore plus d*un ministère, de ces femmes politiques comme nous permettons aux femmes d'être politiques, c'est-à-dire par affection; il y avait là de jeunes femmes d'une ravissante beauté. Il y avait là tous les bas bleus de notre temps ; il y avait là aussi toutes les bottes bleues. — Dcflnition : On appelle ainsi les écrivains qui ne savent pas écrire, les hommes de lettres non lettrés, les grands hommes de petites coteries, les célébrités inconnues. -» Enfin, il y avait là tout ce qui fait le charme de la société, des élégances, des supériorités et des ridicules.

A chacune de ces cérémonies, le même divertissant manège nous a frappé. A peine les premiers mots du premier discours ont-ils retenti, que vous savez tout de suite à quoi vous en tenir sur les sentiments de toutes les femmes de l'assemblée, les sentiments académiques! entendons-nous. Celles qui sont venues pour le récipiendaire , leur parent ou leur ami , attentives, le regard fixé sur lui, l'écoutent avec le plus vif intérêt; celles qui sont venues pour l'académicien chargé de lui répondre affectent au contraire, pendant le commencement du discours, une indifférence étudiée. Elles regardent de tous côtés dans la salle; elles adressent de gracieux saints çà et là, elles jouent avec leur flacon, elles ùtent et remettent leurs gants, toutes choses qui veulent dire : a Ce n'est pas mon académicien » Mais aussitôt le premier discours terminé, les voilà

qui s'émeuvent; elles redressent la tête, elles s'avancent, elles lèvent les yeux aux ciel, elles prennent une attitude inquiète et des airs importants qui veulent dire : a Voilà mon académicien ! n pendant que de leur côté les autres femmes se croisent les bras, reprennent une attitude d'indifférence et des airs modestement satisfaits qui à leur tour veulent dire : a Ce n'est plus mon académicien! » Ce qui n'empêche ni les unes ni les autres d'admirer ce qui est admirable en l'académicien d'autrui.

Vous avez lu les discours prononcés dans cette séance; nous ne vous apprendrons pas à les apprécier. Nous vous dirons seulement ce qui nous a le plus charmé dans le discours de M. le baron Pasquier, c'est l'empressement avec lequel M. le

président de la Chambre des pairs a saisi roccasion de rendre hommage au dévouement de son prédécesseur pour la royauté déchue. Le juge politique semblait heureux de se dédommager de la sévérité de son devoir par la douceur de cet hommage; il semblait fier de déclarer à la face du pays qu'autant il faut se montrer implacable pour Tesprit de parti lorsqu'il s'égare jusqu'au crime, jusqu'au mépris des lois et de l'humanité, autant il faut se montrer pour lui généreux et sympathique lorsqu'il ne se trahit que par ses plus nobles preuves : l'abné^ gation et la fidélité.

M. le baron Pasquier a lu son discours avec un goût parfait, appuyant sur les passages importants de son sujet, et ne faisant valoir qu'à demi les passages à efiets personnels, à eiTets d'auteur. Point de déclamation, point d'emphase, aucun de ces moyens oratoires dont on abuse aujourd'hui. Ces moyens plaisent sans doute au vulgaire, qu'ils avertissent des beaux endroits; mais aux personnes intelligentes, qui n'ont pas besoin d'être averties, ils paraissent fatigants et ofiensants. Lire ce qu'on a écrit soi-même, ou lire l'ouvrage d'un autre, sont deux choses très-différentes. Nous n'aimons pas ces auteurs dont le débit officieux vous dit à tout moment : u Écoutez ca! admirez ça! je suis particulièrement content de cette phrase! » et qui déclament complaisamment leur prose, comme un professeur, dans un cours de littérature, déclame les citations qu'il fait apprécier, ou comme cet amateur qui, jouant le rôle d'Hippolyte, faisait valoir chacune des beautés du style, et, récitant ce fameux vers :

Le jour n'est pas plus pur que le fond de mon cœur,

semblait ajouter : a Tous monosyllabes! n

Dans son remarquable discours, M. Mignet n'a pas assez rappelé, selon nous, le principal titre de M. le baron Pasquier au choix de l'Académie. Ce n'est pas parce qu'il est chancelier de France qu'il a été élu, ni parce que l'Académie française trouve qu'il est bon pour elle de se munir de chancelier. Elle s'en est privée plus d'une fois, et nous pensons qu'elle a eu raison de s'en priver : on peut être un homme du plus grand mérite dans la magistrature et n'être pas du tout littéraire.

Si M. le baron Pasquier a été élu, c*cst parce qu*il est un des hommes les plus spirituels de notre temps; parce que son esprit est un type , sa conversation un modèle , Tidéal du bon goût; et, quelle que soit la forme que Tesprit prenne pour se manifester, prose, vers, livres, drames, discours, conversation, Tesprit, cultivé à si haut degré et célèbre à si juste droit, sera toujours éminemment littéraire. C*est quelque chose que de représenter à TAcadémie française Tesprit français dans ce qn*il a de plus exquis , de plus étincelant ; c*est quelque chose que d'être reconnu un des plus spirituels chez un peuple qui se proclame le plus spirituel de T univers.

La nouvelle de ce jour-là, c*était le retour de M. de Rémusat. Vous savez pourquoi il arrive, disait-on; c'est pour renverser le ministère. Ce mot peint bien Tétat de notre gouvernement. Singulier pays où les mécontents font tranquillement leurs paquets et montent en voiture pour s'en venir à Paris renverser les ministères !

A la sortie, nous avons rencontré M. Ancelot; nous devons lui rendre justice, il avait Tair très-digne et très-académicien; il donnait le bras à sa fille, qui nous a paru charmante.

Enfin , à cette séance , nous avons retrouvé un cousin de la dame aux sept petites chaises; vous souvient-il de cette aimable femme qui disait un due en plaine pour une âme en peine, et sept petites chaises pour steeple chose? Il nous a conté un mot d'elle qui vaut tout ce qu'elle a dit. Elle recommandait un jeune homme à un père de famille qui cherchait un précepteur pour ses fils : tt V^ous pouvez lui confier vos enfants, disait-elle. C'est un brave jeune homme, d'une conduite exemplaire, irréprochable; et la preuve, c'est que l'année dernière, à l'Académie, il a remporté le prix Montrond.

— Ah! mon Dieu, s*écria-t-on de tous côtés, qu'est-ce que le prix Montrond?

— Eh mais, c'est le prix de vertu ! Comment ! vous ne connaissez pas ce fameux prix que M. de Montrond a fondé et que l'Académie donne tous les ans?

— Je ne savais pas, dit le jeune prince de B... , que M. de Montrond eût fondé un prix; mais ce que je sais, c'est que je voudrais bien le mériter.

— Taisez-vous donc! s'écria madame G Si votre mère

vous entendait ! »

La dame aux sept petites chaises vient passer ThiVer ici ; cette nouvelle n'est pas de peu d'importance.

Allons, prenons courage, voilà que nous retrouvons cette agilité de niaiserie que nous regrettions tout à Theure. Encore une huitaine de jours, et nous serons redevenu tout à fait Parisien.

LETTRE DEUXIÈME

Prise de Xoukaïva. — Plaisanterie imprévoyante. •— L'Angleterre ne peut pas être généreuse. — Mot de M. de Montrond. — Phèdre, pctite-fiUe du soleil. — Étrennes. — Ce qu*on peut souhaiter à tout le monde.

31 décembre I8i2.

Eh bien, non... non... nous ne pouvons pas encore nous y accoutumer... cette vie factice nous répugne; il faut plus de quinze jours pour se refaire Parisien. Nous avons beau nous arraisonner et nous dire: Cela doit être ainsi..., toutes ces menteries nous révoltent, ces grimaces nous semblent hideuses, ces inconséquences nous paraissent à la fois absurdes et insolentes; mais rassurez-vous, nous ne serons aujourd'hui ni philosophe, ni observateur, ni critique; nous ajournerons notre colère pour lui laisser le temps de se modérer. D'ailleurs, nous sommes trop généreux pour abuser de nos avantages. Cela est bien facile, en vérité, déjuger le monde lorsqu'on est si parfaitement indépendant de lui. Le grand mérite d'être implacable quand on ne redoute aucune grave blessure! La belle gloire de poursuivre toutes les folies lorsqu'on est soi-même si désespérément raisonnable !

Quoi! venir combattre les passions, les ambitions, les vanités, les misères du jour, et n'avoir soi-même aucun secret dans le cœur, aucune vanité dans ses rêves, aucune ambition dans son avenir! Se reconnaître indi£férent à toute chose, et venir condamner ceux qui aiment, ceux qui souffrent, ceux qui désirent ! Etre armé et frapper sans pitié ceux qui sont désarmés! Oh! cela n'est pas noble, cela n'est pas digne de nous! N'apporter que ses ridicules, c'est un bel enjeu, sans doute,

mais qui ne sufGt pas lorsqu'on voit si clairement dans le jeu des autres, lorsqu'on a si peu à perdre et qu'on tient si peu à gagner. Oh! pour juger équitablement le monde, il ne faut pas lui être devenu par trop étranger; pour lui reprocher sans amertume ses erreurs, il faut les comprendre, et on ne les comprend réellement bien qu'en les partageant. Mettons-y donc de la délicatesse, laissons aux idées graves que nous avons nourries dans la solitude le temps de s'évaporer; laissons aux vanités contagieuses le temps de nous atteindre aussi; attendons, pour peindre le monde, qu'il nous paraisse moins laid, c'est-à-dire que nous commencions à lui ressembler.

Bref, nous ne vous dirons pas cette fois l'impression que Paris nous fait, nous vous dirons ce qui fait impression à Paris.

Pendant huit jours on n'a parlé que de l'affaire Marcellange. Ce qui semble effrayant dans ce procès, et ce qui rendra épouvantables tous les procès à venir, c'est la façon dont les témoins à charge et à décharge ont été traités pendant ces débats. Les deux avocats ont fait preuve d'une intelligence admirable, d'un véritable talent, nous nous hâtons de le reconnaître; mais rien n'est plus dangereux que leur système de défense : grâce à cette facultative appréciation de la moralité des témoignages, le témoin se trouve passer à l'instant même à l'état d'accusé, comme le témoin des anciens duels passait à l'état de combattant. Ses affaires, ses habitudes, ses défauts, les malheurs de sa vie, les secrets de son ménage, sont dévoilés sans pitié dans l'intérêt de la cause; et puis on lui adresse mille injures. tt Quels sont donc vos témoins ! s'écrie le premier avocat avec un mépris amer : une folle qui à telle époque a fait telle extravagance; un misérable joueur qui vendrait son âme pour dix écus; un espion imposteur qui se rappelle ce qu'il invente! — Et les vôtres donc , ils sont honorables ! répond le second avocat avec non moins d'ironie; ce sont des faussaires, de faux témoins, de faux dévots! »

Le premier avocat reprend avec une (inesse malicieuse : a Votre ingénue mademoiselle une telle allait bien souvent visiter l'accusé ! »

Le second avocat réplique avec une- intention non moins

LETTRES PARISIEISINES (1842). 217

perfide : u Votre vénérable pasteur dînait tous les jours à la table de la partie civile ! »

€e qui veut dire : Cette pauvre fille est une aventurière ; ce brave curé est un pique-assiette capable de mentir pour un diner, etc., etc.; et c'est ainsi tout le temps: des outrages, des insinuations abominables à tous ceux qui ont déposé pour ou contre dans cette affaire. Ah! messieurs les avocats, vous êtes de brillants orateurs ; vous trouverez toujours des accusés, car votre éloquence est sublime; mais, prenez-y garde! vos accusés ne trouveront peut-être pas toujours des témoins.

On s'est aussi fort occupé à Paris de la prise de possession des îles Marquises. Mais voyez un peu jusqu'où va la maladresse de nos hommes d'Etat! ils ont trouvé moyen de faire d'un événement heureux, d'une mesure habile, une mauvaise plaisanterie; de jeter du ridicule sur une entreprise qui a demandé de l'intelligence et du courage. Ce roi Votété, qui franchement a fait preuve d'une grande faiblesse d'esprit, nous a rappelé cet aimable Toa-Ka-Magarow que l'infortuné Claude Belissan rencontra pour son malheur dans l'ile Hatouhougou, précisément l'une des îles Marquises; ce puissant roi, qui avait la figure tatouée de rouge et de bleu, et qui portait par-dessus son uniforme de sauvage un vieil uniforme galonné. « Je ne parle pas, ajoute l'auteur, d'une croix de Saint-Louis dont l'anneau passait par le cartilage du nez, cet ornement étant de mauvais goût, n Vraiment , il y a beaucoup de rapport entre les idées de Yotété et celle de Toa-Ka-Magarow. Le véritable roi des îles Marquises ressemble, à s'y méprendre, au roi imaginaire que rencontra Claude Belissan. N'est-il pas étrange que ce récit sérieux d'un contre-amiral rappelle si complètement une des plus folles rêveries de M. Eugène Sue? Eh bien, dans le temps on a trouvé cette plaisanterie exagérée; Toa-Ka- Magarow n'était pas vraisemblable, disait-on. A cette époque on ne soupçonnait pas encore Yotété; mais nous devons rendre justice à M. Sue, il n'aurait jamais raconté cette histoire-là sérieusement. Il faut être gouvernement pour oser lancer de pareilles folies. Que nos hommes d'État sont de tristes plaisants! ils n'ont pas même la supériorité du tact quand ils traitent avec des barbares! Appliquer la publicité à l'état sau-

vagel Quelle imprudence! Ah! les étourdis!... Encore 8*ils étaient jeunes !

Le malheureux sort des habitants de Barcelone et la noble conduite de notre consul excitent une grande sympathie dans le monde parisien. IVous partageons ces sentiments de pitié et d*admiration, mais nous ne comprenons pas cette grande fareor déployée contre l'Angleterre, a Bouleverser le monde pour des intérêts d'opium él de coton! s'écrient les philanthropes de journaux; quel égoîsme! quelle indignité! Anathëme snrTAngleterre! » Eh! messieurs, soyez donc de bonne foi. Cet opium et ce coton, mais c'est son sang, c'est sa fortune, c'est son honneur, c'est sa vie. L'humanité! dites-vous. Est-ce que les puissances factices peuvent pratiquer la charité? Est-ce qu'il leur est possible de s'oublier un jour sans périr? L'Angleterre en politique ne peut pas faire du sentiment. Elle n'a pas le droit d'être libérale ; on ne peut sans folie l'accuser de cruauté ou de perfidie, puisqu'elle ne peut jamais ni sacrifier ni promettre. L'Angleterre n'est pas une chose, c'est une idée; ce n'est pas un pays, c'est une combinaison, une combinaison admirable, mais qu'un chifire déplacé peut détruire. Elle ne s'appuie pas sur un sol, mais elle vit sur un crédit; elle est dans la situation d'un banquier qui, malgré toute la bonté de son âme, ne pourrait se montrer ni complaisant ni généreux sans risquer sa fortune et son honneur. Que penseriez-vous d'un banquier qui, pour faire l'aimable, renoncerait à prendre sa commission et dirait à ses clients : a Trop heureux d'escompter vos billets pour rien? n Vous diriez qu'il est fou, et vous auriez raison ; car les banquiers sont comme les coquettes : du jour où ils deviennent sensibles, ils sont perdus. Eh bien, l'Angleterre est comme les banquiers et les coquettes : le jour où elle serait sensible, elle serait perdue.

Il faut donc lui pardonner sa cruauté obligatoire, et ne pas demander à ses hommes d'Etat une abnégation qui serait un crime de haute trahison. Eh! mon Dieu, croyez-vous qu'ils n'aimeraient pas aussi à être généreux ! La générosité est chose si douce : c'est une parure toujours , une vengeance quelquefois. Non, il ne faut pas reprocher à l'Angleterre ses rigueurs; il faut la plaindre d'être contrainte pour vivre à les exercer. Et

LETTRES PARISIENNES (1842). SiO

pais il faut remercier la Providence qui nous a fait une patrie si naturellement belle et puissante, qu'elle peut être impunément confiante et généreuse. Elle, ce n*est pas une coquette ni un banquier; c'est une noble châtelaine qui possède de grands domaines et de nombreux vassaux, des forêts immenses, des fleuves superbes, des champs fertiles, des coteaux merveilleux; elle est riche et sa fortune est bien à elle; elle n'aurait pas besoin de l'Océan pour vivre, et cependant elle a deux océans ; elle ne fait qu'une seule et même nation, et cependant elle a deux peuples , elle a deux climats , elle a deux natures : elle a des chênes et des bruyères au nord , elle a des orangers et des aloès au midi ; elle a de sages penseurs aux cheveux blonds, elle a de. bouillants orateurs aux yeux noirs; elle est si riche, qu'elle se laisse voler par ses intendants deux années de ses revenus et qu'il n'y parait rien; elle est si riche, qu'elle pent sans s'appauvrir se passer des fantaisies d'héroïsme et se donner le luxe des belles actions; elle est si profondément paissante, qu'elle peut être capricieuse et oisive , et perdre an ou deux siècles de son temps à rêvasser sur des idées. Mais il ne faut pas que cette noble dame soit trop fière de son noble sort, et qu'elle devienne injuste envers les autres nations qai sont forcées de travailler pour vivre et de faire parfois de fort vilains métiers ; il ne faut pas qu'elle parle trop de sa grandeur d'âme et de sa sensibilité, car sa magnanimité n'est que de la force, sa facile générosité n'est que du bonheur.

A propos d'Angleterre et de haine anglaise, on nous contait an mot charmant de M. de Montrond. C'était à l'époque de la guerre entre la France et l'Angleterre. 11 se trouvait seul de sa nation à un grand diner chez un diplomate allemand , où se trouvait aussi un officier anglais. — a Oh !.. . moâ, disait celui-ci, je déteste le France et toute les Français sans eœceptione! » Et, disant cela, il attachait sur M. de Montrond un regard lourdement significatif, ci Eh bien, moi, je suis tout le contraire, reprit M. de Montrond; j'aime beaucoup l'Angleterre et les Anglais, mais je fais des exceptions. »

— Sans doute l'officier s'est fâché? — Non, il n'a compris que le surlendemain, et M. de Montrond était déjà parti.

On parle beaucoup de Phèdre ^ qoe mademoiselle Rachel

no LE VICOMTE DE LAUNAY.

jouera le mois prochain ; et ce sont de grandes discussions sur la manière dont elle doit prendre le rôle, a II faut, disent les littérateurs classiques, que ce soit bien la Phèdre de Racine, celle que M. de Chateaubriand appelle T épouse chrétienne; car sa douleur sublime, sa honte, ses remords, sont tout chrétiens. » Là-dessus nous nous révoltons et nous crions à notre tour : a Us sont païens! d On nous répond : a La Phèdre antique n'était pas si repentante; Euripide lui prête des sentiments moins délicats. La Phèdre du siècle de Louis XIV représente les idées de son temps ; ses scrupules lui viennent de son père Racine, n — 0 blasphème! ses scrupules lui viennent de son grand-père Apollon, le dieu jaloux, le dieu vengeur, le plus implacable des dieux! Ils lui viennent de ses grand* tantes, mesdemoiselles les Muses, vieilles filles coUet monté ?t^\\ en fut jamais, sottes bas bleus d'une pruderie insupportable, qui ne pouvaient pardonner à leur petite-nièce de s'être amourachée d'un mauvais chasseur dont l'éducation avait été si peu littéraire. Voilà pourquoi Phèdre devait avoir plus de remords que les simples femmes de son temps. La Phèdre de Racine est un mythe que vous n'avez pas encore compris : c'est la pythonisse amoureuse, c'est l'âme intelligente et divine luttant contre l'instinct brutal; c'est le feu sacré d'Apollon luttant contre le feu profane de Vénus. Or, pour bien saisir ce rôle, selon nous, il faut être poétique, éminemment poétique, et ne point chercher dans ces vers lyriques des effets de prose et des inflexions de comédie ; il faut que l'on se rappelle à chaque mot, à chaque soupir, à chaque regard, que Phèdre est la petite -fille d'Apollon.

En attendant Phèdre, on répète à force, au Théâtre-Français, le drame de M. Victor Hugo, les Burgraves; on annonce la première représentation pour le 15 janvier. — Déjà! — De si beaux vers s'apprennent si facilement ! Les personnages de ce drame sont, dit-on, gigantesques, les beautés de l'ouvrage sont homériques.... Tels sont les mots qu'on emploie pour parler de cette nouveauté, et ces mots ne surprennent personne. Voilà qui est flatteur!

Le monde élégant est encore très-calme : point de bals, point de concerts. Quelques routs bien solennels à l'ambassade d'Au-

LETTRES PARISIEWES (1842). 221

triche, à Tambassade d'Angleterre; mais nulle fétc joyeuse n*ose encore effacer de tristes souvenirs.

L'album à la mode est celui de Labarre. Que ses romances sont dramatiques! que ses chansonnettes sont spirituelles! En les écoutant dans un salon, on n'a qu'un regret, c'est de ne pas les entendre sur un théâtre. Pourquoi donc Labarre ne fait-il pas un opéra?

Les étrennes à la mode sont les bijoux sculptés. M, Froment-Meurice a refait un art de l'orfèvrerie : ses épingles sont des statuettes charmantes que Pradierne désavouerait pas; ses bracelets empruntent aux gracieuses fantaisies de la renaissance des formes inattendues et d'un caprice exquis. Il réduit des bas-reliefs de Jean Goujon aux proportions d'une agrafe. La naïade d'argent ou d'or, au lieu de s'accouder sur une urne, s'appuie sur un rubis, sur un diamant. M. Fromént-Meurice, dont Victor Hugo a célébré le talent dans de délicieuses stances, et qu'il appelle le Michel-Ange du bijou, fait complètement oublier la richesse de la matière par la beauté du travail. Ses parures sont si artistement jolies, qu'on ose les accepter comme si elles n'étaient pas précieuses.

Le monde politique est assez inquiet ; les ministres ne rêvent que coalition. — M. de G... est allé voir M. de L... : coalition! M. de Salvandy a bu à la santé de M. Odilon Barrot : coalition! Madame de R... s'est réconciliée avec madame *** : coalition! Ces messieurs croient à cette parole du prophète : a Qui a triomphé par le glaive périra par le glaive ! n Un député, coryphée de la coalition, disait l'autre soir en parlant de M. de Lamartine : tt Lui, faire partie d'une coalition! jamais! ce serait démentir son noble caractère! » Le mot est naïf de votre part, monsieur; mais que veut-il dire?... Que vous avez démenti votre noble caractère , ou bien que vous n'aviez pas de noble caractère à démentir; choisissez.

Le monde enfantin est désolé. Deux jours et demi de congé au commencement de l'année! N'avoir que deux jours pour jouir de tant de fêtes et pas un seul pour se reposer, c'est bien triste. Renvoyer sans pitié au collège de pauvres enfants nourris pendant deux jours de bonbons et de coups de fusil, c'est bien cruel! Car vous saurez que tous les écoliers iront

voir dimanche Beauhamais, qu'ils ont demandé à grands cris. Ils ne dormiront pas après avoir vu et surtout après avoir entendu cet héroïque mélodrame; et le lendemain, encore tout étourdis du bruit des batailles , tout enivrés de Todeur de la poudre, il leur faudra reprendre leurs travaux. Comme ils dormiront sur leurs cahiers! Ah ï si nous avions du crédit, nous ne demanderions ni faveurs, ni places, ni pensions; nous demanderions que Ton donnât tous les ans aux écoliers quatre beaux jours de vacances pour bien commencer leur année. Nous dirions à M. le ministre de Tinstruction publique ce que lui disait sa charmante petite fille quand il lui contait l'histoire de deux enfants qu'un tigre allait dévorer : a Oh! papa, fais vite une fée pour les sauver! d Nous lui dirions : Monsieur le ministre, faites vite une ordonnance-fée pour les sauver du plus efirayant des dangers, du plus fatal des présages : commencer Tannée par un regret !

Maintenant, il nous reste à former des vœux pour cette nouvelle année. Mais lesquels? Excepté la santé de ses parents et de ses amis, que peut-on raisonnablement désirer sans un doute et sans une crainte? Que de succès obtenus qui ont été funestes! que de revers redoutés dont on s'est trouvé glorieux! Si le bien peut nuire, si le mal doit profiter, que demander an ciel? Quel imprudent oserait, par un souhait téméraire, se rendre responsable de sa destinée? Nos rêves à tous sont tellement insensés, que ce serait peut-être former un vœu de bonheur universel que de souhaiter à chacun de nous ce qu'il redoute; mais nous n'aurons pas cette force-là; nous nous bornerons à demander pour vous et pour nous ce qui convient à tous les âges, à tous les rangs, à tous les cœurs : des illusions et du courage.

LETTRES PARISIENXES (1844). 223

LETTRE PREMIERE

Le carnavaL — La Madeleine redevenue mondaine. — L'ambassadeur sortant

des <](a]ères. — Grave erreur, un savant pris pour un minisire. — L'homme

le plus spirituel de l'univers déguisé en serin. — L'Amour qui a une rage

de dents. — La leçon de polka.

26 fëvrier 1844.

U faut pourtant bien vous raconter un jour le carnaval de r année 1844.

Il a commencé d'une manière calme et digne , par des concerts. Les concerts sont les préludes naturels des plaisirs. Disons tout de suite que la plus belle de ces fêtes harmonieuses est celle qui a eu lieu chez madame la duchesse de Galliera. U y avait là tout ce qui compose un concert irréprochable : un auditoire intelligemment et scrupuleusement choisi , d'excellents chanteurs, et d'excellents causeurs pour ceux qui n'aiment pas la musique; et puis enfin cette particularité importante sans laquelle il n'est point de fôte parfaite ; ce prétexte charmant qui sert à faire valoir toute chose, les riches parures, les tournures gracieuses, les démarches impériales, les robes à queue, les doubles tuniques, les triples volants; ce moyen ingénieux de désencombrement subit, ce thème inépuisable qui sert à commencer toutes les conversations, ce but général où se rejoignent toutes les coquetteries particulières, cet intérêt de la soirée qui donne à la fête l'attrait et le mouvement, cette recherche d'élégance que nous nommerons le pèlerinage, U n'est point de fête complète sans pèlerinage!

Or nous entendons par ce mot un voyage de curiosité fait à travers les vastes salons et les galeries en fleurs pour aller admirer un objet d'art merveilleux, relégué avec mystère ou plutôt conservé avec respect dans les appartements retirés de

i24 LE VICOMTE DE LAUXAY.

rhôtel splendide; sanctuaire inconnu où pour la première fois il est permis de pénétrer. Ce jour-là, Tobjet merveilleux qu'on allait admirer par caravanes était la Madeleine de Canova. La belle pénitente, éclairée encore avec coquetterie, pleurait en silence dans Toratoire sombre qui lui était consacré; et toutes ces femmes parées de velours et de satin , de perles et de diamants, venaient rendre hommage à ce poétique modèle de douleur et d'humilité. Et Ton n'entendait que ces mots : a Avez-vous vu la Madeleine de Canova? — Je viens de voir la Madeleine de Canova. — Venez donc voir la Madeleine de Canova. — Quoi! vous n'avez pas vu la Madeleine de Canova?... n Un de nos amis s'est beaucoup moqué de nous à propos d'elle. « Eh bien , nous disait-il , vous venez de l'admirer, qu'en dites-vous? — Mais, franchement, je ne l'avais pas vue depuis douze ans, et je l'ai trouvée bien changée, n Cette réponse lui a paru fort ridicule.

N'est-ce pas que c'est une fête bien complète que celle-là où chez une femme séduisante et spirituelle, entourée des illustrations de tous les pays, on écoute la musique de Rossini en regardant le chef-d'œuvre de Canova?

Après les concerts sont venues les fêtes de charité. Le majestueux hôtel Lambert, nouvellement acheté par la princesse Czartoryska, avait offert ses salons superbes au bal des Polonais ; là les sujets de pèlerinage ne manquent pas, les caravanes étaient nombreuses; cette fête était admirable, elle a fort bien réussi. Un mot de critique : il n'y avait peut-être pas assez de Français, a Eh! dira-t-on, le gouvernement fait beaucoup pour les étrangers réfugiés, témoin ce paysan bourguignon qui sollicitait, il y a quelques mois, de son sous-préfet, une place de réfugié espagnol.... » Le gouvernement fait beaucoup, sans doute, mais les largesses du gouvernement sont payées par les pauvres gens, tandis que les plaisirs de charité sont des impots supportés par les riches; et si les riches donnaient davantage, les pauvres ne seraient peut-être pas obligés de donner du tout. Nous hasardons cette réflexion.

Ensuite sont venus les bals mondains périodiques. Celui du prince TufBakin est chaque année impatiemment attendu. Cette fête exceptionnelle où s'épanouissent les fleurs de tous les

climats, les beautés de toutes les nations, et toujours fort brillante, et de plus fort amusante. Il est une demi-douzaine d* adorables mauvais sujets qu*on ne retrouve que là. Ils vivent depuis plusieurs années loin du monde, dans une retraite sinon modeste , du moins mystérieuse , et il ne faut rien moins que Tadmirable collection de jolies femmes réunies chez le prince TufBakin pour attirer hors de leur tanière fleurie, de leur antre confortable, ces ex-lions redevenus ours à force de civilisation. Bizarre phénomène, les gens qui détestent le monde sont précisément ceux qui le rendent amusant; c'est peut-être parce qu'ils sont indépendants de lui , et que les esprits indépendants sont les seuls qui sachent être toujours aimables.

Le bal de madame la comtesse de Lariboissière est encore une solennité périodique pour laquelle on fait faire des robes neuves, on médite des effets de parure. Celte année on n*y voyait que diamants; les hommes eux-mêmes en portaient, sous prétexte d'ordre quelconque. Il nous souvient d'avoir entendu ce jour-là un dialogue étrange. Nous causions avec le prince de Craon; vint à passer M. l'ambassadeur d'Espagne. Après quelques mots de politesse :

(c Monsieur l'ambassadeur, dit le prince , combien de temps êtes-vous resté aux galères?

— Six ans, mon prince, d répondit l'ambassadeur. Alors nous de nous récrier : u Où était-ce donc?

— Aux presidios de Ceuta; j'y suis resté depuis Tâge de vingt-cinq ans jusqu'à trente et un ans.

— Les plus belles années de la vie!... Et qui vous y avait fait enfermer?

— Le roi Ferdinand VII.

— Et qui vous en a fait sortir?

— Le même roi.

— Et pourquoi vous y avait-il fait enfermer?

— Je ne l'ai jamais su.

' — Et pourquoi vous en a-t-il fait sortir?

— Je l'ignore encore.

— Mais comment avez-vous pu supporter cette affreuse captivité?

— J'étais poète.

— Comme vous parlez de tout cela doucement !

— Je suis philosophe, t)

La grande fête donnée aux Tuileries était un superbe combat à Téventail et à Tépée; les amazones se sont conduites bramement. La cohue était épouvantable, mais le coup d'œil était magniGque. Ce n'est pas la faute du roi si sa cour est trop nombreuse, c'est la faute de notre temps; cela tient au progrès de l'égalité. On n'était admis qu'en habit habillé ou en uniforme. Ce jour-là aussi a eu lieu un dialogue bizarre que Ton nous a rapporté. Un étranger de distinction , s'adressant à son voisin, loi dit : tt Pardon , monsieur, veuillez me permettre de vous adresser une simple question : Les hommes qui ont été ministres une fois ont-ils le droit de porter toujours leur habit de ministre?

— Non, monsieur. Qu'est-ce qui vous fait croire ça?

— C'est que, depuis une heure que je suis au bal, j*ai vu passer plus de soixante ministres.

— C'est beaucoup ; nous n'en avons pas tant. Nous en avons ordinairement huit, quelquefois seize dans les moments de crise, les sortants et les rentrants; mais jamais plus. Quels personnages prenez-vous donc ici pour des ministres?

— Mais, par exemple, le personnage qui vient à vous.

— Ca! un ministre? Eh! c'est Buchon.

— Quoi! le célèbre Buchon, le savant?

— Oui, l'historien, le voyageur; enfin, Buchon.

— Voyez, il a un habit de ministre

— Dites un habit de faniaisie. Le fait est que ces habits-là, justement parce qu'ils sont de fantaisie, sont beaucoup plus riches et beaucoup plus brodés que ceux de nos ministres et de vos ambassadeurs.

— Je vous remercie, monsieur. Dorénavant je tâcherai de ne plus confondre les ministres avec les fantaisies. «

Peu à peu, le carnaval s'est animé, et l'heure des bals costumés est venue. Cette année, on a signalé une innovation : les dîners déguisés, les soupers déguisés, sans calembour; ce sont les convives qui étaient déguisés, et non les mets. Plusieurs de ces repas ont été fort joyeux.

Dans le monde artiste, le carnaval a été ce qu'il y est tou-

LETTRES PARISIENNES (iB44). fXI

jours, gaiement spirituel. On raconte un bal très-joli donné par Ciceri. Lui était en invalide, coiffé du petit chapeau historique. Il y avait là de charmants costumes portés par de charmantes femmes. Mademoiselle Plessis a eu le^ honneurs de la soirée : elle était admirablement belle, déguisée en écaillère... oh ! mais une écaillère de Greuse , parlant le doux langage de Marivaux. Les invités venus sans déguisement n'ont pu être admis dans le bal qu'en s'improvisant malades à la porte; on leur présentait un bonnet de coton et une robe de chambre ; il fallait choisir entre une retraite forcée ou une indisposition subite; et, comme on voulait s'amuser, tout le monde voulait être malade : c'était une épidémie. Cette grande sévérité dans les admissions nous rappelle une plaisanterie du même genre qui a eu beaucoup de succès il y a quelques années. Un des célèbres peintres de Psyché, venu au bal sans costume, avait été mis impitoyablement à la porte. D'abord il se désole; puis une inspiration soudaine vient à son secours : il se précipite chez un épicier, achète une feuille de papier, se fait un immense bonnet d'àne, sur lequel il écrit ces mots : Puni pour ne pas s'avoir déguisé. Vous pensez bien que celte fois on le laissa entrer dans le bal et qu'il fut reçu à merveille.

Chez madame la comtesse Merlin, cinq personnes seulement avaient obtenu la permission de venir sans être costumées; c'étaient des ambassadeurs, des hommes politiques. Il y avait donc beaucoup de dominos fort malins qui vous disaient de gracieuses folies : pour les hommes , les dominos bleu de ciel ; pour les femmes, les dominos roses, et quelques dominos noirs mystérieux. Madame Merlin avait un costume grec magnifique, cousu de pierreries; madame la marquise de la Gr..., un costume persan d'une sévère exactitude, qu'elle portait avec sa grâce tout orientale. Madame la comtesse Somaîloff avait un habit de chasse du temps de Louis XIV ; son large chapeau de feutre avait bien de la peine à d^asser en ampleur les énormes touffes de ses beaux cheveux. Deux jeunes Anglaises représentaient Tune le Jour, l'autre la Nuit; l'Aurore brillante se trahissait sous de longs voiles blancs que ses rayons brodaient de paillettes d'or; la Nuit, silencieuse et triste, cherchait en

vain à éteindre sons ses crêpes noirs ses mille étoiles d'argent.

Madame Thiers, qui était souffrante ce jour-là, n'avait mis qu'un domino blanc, mais d'une si merveilleuse élégance, que les plus grandes prétentions s'effaçaient devant cette savante simplicité.

Vers minuit, un bruit de fanfares s'est fait entendre. Le qua* drille des chasseurs (siècle de Louis XIII) a fait son entrée dans le bal; ce quadrille a été fort admiré, c'était justice. On a fort apprécié aussi la parure d'un jeune homme déguisé en Amour. Description de cette parure : pour vêtement, une tunique d'azur; pour coiffure, une perruque poudrée et une couronne de roses; pour écharpe, une guirlande de roses; pour moustaches, deux roses pompon; pour tourments, une névralgie. — Vous mettez les tourments au nombre des parures? — J'en ai le droit; il est dit : L'Amour se pare de ses tourments; il les fait terriblement valoir, convenez-en ! Donc cet Amour malheureux a passé tout le temps du bal à faire des grimaces pitoyables et à conter son martyre aux échos d'alentour. En voyant ses tortures, nous nous sommes rappelé les vers charmants que nous avions lus la veille dans le nouveau recueil de poésie publié par M. deLatouche, ses Adieux; nous vous engageons à les lire bien vite. Voici comment le rêveur d'Aulnay définit l'amour :

Ce besoin de soiifTrir que Ton appelle aimer.

C'est bien mal de se rappeler un vers si poétique à l'aspect d'un si plaisant Amour! mais le carnaval ne respecte rien. — Autre déguisement d'une invention plus nouvelle, d'un goût plus fin. Habit complet en taffetas serin, souliers de taffetas serin, chapeau de Janot de même en taffetas serin, orné, sur le sommet, de trois jolis petits serins empaillés d'une physionomie maligne et piquante. Ce déguisement avait été imaginé par l'un des hommes les plus spirituels de l'univers. Voilà comme on est en France, on travaille quinze ans à se faire une réputation d'esprit... pour arriver à la fortune, à la gloire, au bonheur?... Non, pour avoir un jour le droit de se déguiser en serin.

On admirait encore à ce bal deux chefs de tribus indiennes, deux sauvages fort bien vêtus, mais assez mal mis. On vantait

de tous côtés leur costume, qui était d*une extrême exactitude, disait-on. Nous vouions le croire; cependant il y avait là peu déjuges ; ce beau costume consistait, pour le fond, en petits chiffons de toile jaune tressés de plumes grises. Avec un vieux plumeau et des rubans de (il , on imiterait facilement le moelleux de ce précieux tissu de Tlnde. Quant aux ornements, les voici : des arêtes de poisson, des os de chien, de^ cornes de rhinocéros, des ongles de vautour, des becs d*aigle, des crocs de tigre, des mâchoires de requin, des sourires de crocodile, etc., etc. Eh bien, cela n'était pas très-joli; les moindres diamants font plus d'effet que toutes ces raretés-là. Vous comprenez que, dans un bal où flottent les robes de gaze, les falbalas de dentelles, des sauvages ornés d*arétes, de griffes et de crocs sont des voisins fort incommodes? Ceux-là entraînaient violemment tout le monde; et lorsqu'ils dansaient, ils emmenaient à chaque pas avec eux, et malgré eux, toujours trois ou quatre danseuses à la fois , ce qui ne laissait pas que de compliquer \e%Jigure$. u Oh! les ennuyeux sauvages! s'écriait une jeune femme dont l'écharpe de gaze venait d'être égratignée par un bracelet de becs d'aigle... les ennuyeux sauvages!... » Puis, apercevant l'amiral de la Suze, qui venait d'oter son masque : a Mon cher amiral, ajouta-t-elle d'un air câlin, vous qui avez tant voyagé, ne pourriez-vous pas leur indiquer une île déserte? v Ces sauvages étaient tatoués , comme il convient à tout bon et loyal sauvage. La figure de l'un était jaune d'or chiné de rouge; celle de l'autre affectait une sorte de pékin rayé, vert, jaune et noir. C'était la seule jolie étoffe de leur costume.

A propos de tatouage, on raconte que les médecins du roi de Suède ont été bien étonnés l'autre jour, en saignant Sa Majesté, de trouver très-lisiblement écrits sur son bras auguste ces trois mots : u Liberté, égalité ou la mort! n Us ne pouvaient revenir de leur surprise. Il y a si longtemps que Charles-Jean est roi, qu'on a oublié qu'il a commencé par n'être qu'un héros , et c'est un si bon roi qu'on ne peut pas se figurer qu'il ait été aussi jadis un bon républicain. Mais quelle chose étrange! un roi tatoué de liberté! Tout notre siècle est raconté dans ce rapprochement : a Liberté, égalité ou la mort! » C'est avec ces devises-là que de nos jours on arrive au trône.

Mais terminons notre récit :

A une heure da matin, une vive agitation se manifesta dans la fête.... Mademoiselle Carlotta Grisi venait d*y paraître...^ On se rangea en cercle, on grimpa sur les fauteuils dorés, sans égard poar leur damas respectable, et il se fit un grand silence, comme tontes les fois que quelqu'un s'apprête à danser. Mademoiselle Grisi, semblable en cela à mademoiselie Racbel, est beaucoup plus jolie dans un salon qu'au théâtre. Elle a dansé la tarentelle d'une manière charmante et au bmil d'applaudissements frénétiques.

Pour finir agréablement la soirée, on a dansé la polka; il fiiut vous dire que la danse à la mode, cet hiver, est la polka : e*est une sorte de danse nationale originaire de Bohême, oii là même elle est ]Nrohibée; c'est la danse des paysans. Ici tout le monde veut l'apprendre, et Cellarius ne peut suffire au nombre toujours croissant de ses élèves. On raconte an sujet de la polka une histoire assez plaisante. La duchesse de B... a nn fils de dix-neuf ans. Ce jeune homme, parfaitement bien élevé, a désiré savoir danser la polka pour compléter son éducation ; on lui a conseillé de prendre pour maître le fameux Cellarius. Mais, dans la classe de ce professeur en l'art de Terpsichore, les prétresses de cette Muse vont aussi former des pas gracieux; c'est pourquoi ce digne professeur ne possède pas, comme ceux de l'Université, toute la confiance des familles. Madame de B... entrevit avec effroi les dangers que pouvait courir son jeune fils; elle ne voulut point qu'il allât prendre des leçons de danse chez Cellarius, mais elle écrivit à Cellarius de venir chez elle avec tout ce qui était nécessaire pour la leçon. Le maître de danse arriva le lendemain, à l'heure indiifuée. Il était suivi de deux fiacres contenant huit danseuses de rOpéra. L'apparition fut terrible. Cependant madame deB..: fil bonne contenance; voyant que le danger était inévitable, elle se résigna aie surveiller. Elle s'établit, comme à l'ordinaire, an coin de son feu, et se mit à tricoter paisiblement. La leçon de polka fut donnée dans son salon, devant elle; son fils valsait tantôt avec une grande blonde, tantôt avec une petite brune; il passait et repassait sous les yeux de madame de B..., qui l'observait en silence; et tout se termina d'une façon très^

LETTRES PARISIENXES (1844). 5tSl

convenable : îl n'est point de situation que ne sanctifient la présence et le tricot d'une mère!

Sur le boulevard, le carnaval a été triste et laid. De pauvres enfants s'entassaient dans des calèches, ou s'en allaient barbotant dans une affreuse neige fondue, une espèce de sorbet noir qui glaçait leurs petits pieds, tout cela pour voir des masques qui ne passaient pas , et ils en demandaient en pleurant ; pour les consoler, on leur désignait, dans les voitures et dans la foule, les premières figures grotesques que Ton remarquait, en leur disant : a Voilà un masque! « On montrait aux uns les parents des autres, et vice versa. Il n*y avait de superbe que le bœuf gras : il était fleur de pécher, c'est une belle couleur de victime.

Dans les salons sérieux et d'un aspect habituellement solennel, pour se dérider un peu et se prouver à soi-même que Ton était en carnaval, on faisait venir Levassor. Ses chansons drolatiques sont singulièrement goûtées dans le monde élégant. Plus les lambris du salon sont dorés, plus les tentures sont riches, plus les diamants sont beaux, plus les douairières sont collet monté, plus les jeunes femmes sont prudes, plus les jeunes hommes sont pédants, et plus Bibi à la grand'messe et Titi à f Ambigu sont écoutés avec transport. Il est à remarquer que les personnes très-dédaigneuses ne daignent jamais s'amuser que de choses indignes d'elles.

Chez les bas bleus, le carnaval a emprunté un caractère misanthropique et farouche qui n'était pas le moins plaisant. Dans une chambre meublée d'une façon bizarre, à la clarté intermittente d'une lampe exténuée, des femmes parées de coiffures indescriptibles se confiaient d'une voix lamentable leurs alexandrins mutuels. 0 carnaval, rusé carnaval, comme tu sais bien rattraper ceux qui te fuient!

Nous ne voulons pas dire ce que le carnaval a été à ki Chambre ni à TOpéra. On appréciera les sentiments de conve^ nance qui nous font garder le silence à ce sujet.

Nous vous raconterons samedi prochain le commencement du carême.

LETTRE DEUXIÈME

GoifTarcs à la mode. — Chapeaux de chien savant. — Evanouissements politiques, dynastiques, lyriques et sympathiques. — Emballage de magnétisme. ^- Paris inondé.

9 man 1844.

Oh! nous en triompherons! il ne sera pas dit que nous les laisserons en paix s'établir dans le pays de Tintelligence et du goût. En vain ils sont menaçants et superbes, nous abattrons leur orgueil ; leur arrogance oe parlera pas pins haut que notre indignation : contre eux nous serons terrible, dussions-nous pour les détruire épuiser tout notre arsenal; nous les combattrons en vers et en prose, sournoisement et publiquement; nous les dénoncerons à Topinion publique, et nous aussi nous crierons pour nous encourager : a La France entière nous écoute, l'Europe attentive nous contemple! » et comme nous aurons pour nous le droit, la pureté de nos intentions, la conscience de notre désintéressement, nous triompherons.

— Et de qui?... de vos ennemis?... Vous les avez toujours dédaigneusement respectés; quelle idée vous prend aujourd'hui de les combattre?

— Nous, combattre nos ennemis?... Non vraiment; nous aurions trop grand'peur de les vaincre, et ce serait dommage; jamais nous n'en trouverions de meilleurs. Ils possèdent toutes lés qualités désirables; nous les aurions fait faire exprès, nous les aurions commandés pour nous, en donnant nous-mème les dessins et les modèles, qu'on ne les aurait pas confectionnés plus à notre goût. Ils sont inconnus, par conséquent impuissants; ils sont sans esprit, par conséquent sans écho; ils sont grossiers, ce qui nous dispense de leur répondre; ils sont de mauvaise foi, ce qui leur 6te tout crédit; de plus, ils sont acharnés, ce qui les rend fort ennuyeux ; car être acharné sans esprit, c'est rabAchcr des bêtises. Or les écrivains ennuyeux ne sont jamais dangereux. Excellents ennemis!... Oh! non, nous ne voulons pas vous combattre! Ceux que nous voulons anéantir à tout prix, ce sont ces intrus qui usurpent dans le monde une place honorable, qui se pavanent dans nos salons avec une insolente fatuité; qui, par leur extravagance, com-

promettent, aux yeux des étrangers, Tintacte réputation de la France.

— Ah! vous voulez parler de nos ministres?

— Eh non ! il ne s*agit pas de nos ministres , nous sommes pour eux à peu près comme la Chambre , qui les déteste et qui cependant les préfère; leurs avides rivaux les font paraître aimables; en fait de fidélité patriotique et de dignité nationale, les accusateurs sont tout aussi coupables que les accusés, et Ton est tenté de leur répéter cette belle parole de TÉvangile : a Que celui de vous qui se croit sans péché leur jette la première pierre. »

— Mais alors qui donc voulez-vous combattre et poursuivre?

— Ces horribles petits chapeaux qui sont à la mode depuis un mois... nous les attaquons hautement avec une indignation légitime. Vous riez... mais ce n'est point une haine insensée, une fureur puérile qui nous enflamme; c'est une inspiration prophétique, un instinct sacré. Le péril est grave; il s'agit d'une question d'économie politique des plus importantes :

tout l'avenir de notre commerce y est intéressé Oui, sans

doute, malgré l'attitude mélancolique de nos ministres vis-à-vis de l'étranger, malgré la désinvolture de notre administration intérieure, la France a conservé encore une suprématie; elle règne encore sur le monde par son élégance et par son bon goût, et c'est un avantage qu'il faudrait au moins lui conserver. Eh bien, ces affreux petits chapeaux, ces coiffures grotesques de singe civilisé, ces assiettes à soupe de crêpe blanc ornées de plumes sans nom, ne tendent à rien moins qu'à lui faire perdre le sceptre de la mode, que depuis tant de siècles elle a glorieusement porté.

Que direz-vous, jeunes marquises italiennes aux yeux noirs, aux traits nobles et réguliers, au port majestueux, statues vivantes que les rayons du soleil ont dorées, que direz-vous en voyant ces affreux petits chapeaux sortir de la caisse parisienne si impatiemment attendue? Vous direz : a C'est une coiffure de poupée! je n'en veux pas. »

Et vous, rêveuses baronnes allemandes aux blonds cheveux, . aux yeux d'azur, au maintien naïf, au triste sourire, ballades vivantes nourries de marguerites et de vergissmeinnicht, que

direz-vous en essayant cette coiffure rîsible? Vous dîrei : tt Hélas! il faut avoir le cœur bien joyeux pour choisir une si folle parure; moi, je ne la porterai jamais. «

Et ¥ous, belles princesses russes aux bras de neige, au port de reine, si coquettement altiëres, si dédaigneusement gracieuses, (leurs de serre chaude, délicates et cependant toujours fraîches, camélias roses vêtus d*hermine, que direz-vous lors-r qu*on ¥Ous présentera ces vilains toquets de chien savant? Vous direz : a Qu'est-ce que cela? on ne peut mettre ni un diadème de perles, ni une couronne de diamants, ni une tiare de rubis sur cet affreux joujou ; on ne fait plus rien de bon à Paris ! n Et toutes alors, Russes, Allemandes, Italiennes, feront venir leurs chapeaux... de Londres! Il ne nous manquait plus que cela!

Ces prétentieux petits chapeaux ont un goût singulier qui attesterait seul leurs coupables intentions. Vous croyez qu'ils choisissent de préférence les minois, les figures chiffonnées, dont la physionomie piquante et moqueuse serait au moins en harmonie avec leur attitude agaçante? point du tout! les insolents vont se percher de préférence sur les fronts soucieux, sur les tètes pensives ; ils affectionnent les traits augustes , les regards imposants; un nez magistral les attire, une bouche rébarbative leur sourit; la vieillesse a pour eux des charmes. Minerve elle-même ne les effarouche point ; et c'est alors un spectacle étrange que de voir dans nos salons, dans nos brillants concerts , assises -sur des fauteuils posés symétriquement, toutes ces femmes graves, sérieuses, fières, écoutant un air de Lablache ou de Mario, silencieusement, avec des regards pleins de langueur, des poses pleines de dignité, et oubliant tout à fait qu'elles ont sur la tête une coiffure de chien savant. D'abord en les regardant on rit, et puis on s'alarme; rien ne ressemble plus à de la démence que ce bizarre contraste : une grande figure triste sous une coiffure folichonne, c'est effrayant !

Autre mode du jour, plus amusante et moins dangereuse: les évanouissements. On s'évanouit beaucoup cette année! Du temps de l'Empire, on s'évanouissait volontiers pour un mot, pour un regard, pour un rien; puis, sous la Restauration, tout

à coup on a cessé de s'évanonir; voilà maintenant qu*on se révanouit. C'est une mode charmante et que nous ne combat* irons pas ; elle donne du mouvement et de Fintérèt à nne fête ; et puis, d^aillenrs, ces évanouissements sont variés; il y en a de plusieurs espèces. Nous avons d'abord eu Tévanouissement politique. A Londres, à Belgrave-Square, deux jeunes femmes se sont évanouies au moment où on les a présentées à M. le duc de Bordeaux; c'était un hommage rendu à la majesté dans Texil. Rien de plus digne et de plus convenable. L'évanoui»sement des belles visiteuses s'est terminé par des sanglots et par des larmes, et le jeune prince a eu grand'peine à les consoler du bonheur de le connaître. Ici Ton s est fort étonné de cet effet produit; il était pourtant bien naturel : Tune de ces voyageuses est citoyenne d'une république américaine; l'autre est fille d'un agent de change parisien; elles devaient être fort troublées. Ce n'est pas une femme de la cour qui s'évanouira jamais à l'aspect d'un prince du sang.

Nous avons eu aussi l'évanouissement dynastique. La branche cadette n'a rien à envier à la branche aînée. L'antre soir, la femme d'un négociant, nouvellement présentée aux Tuileries, a éprouvé à l'approche de la reine une si forte émotion, qu'elle s'est évanouie. Par malheur, l'évanouissement avait pris la forme d'une indigestion, ce qui lui ôtait de son élégance. N'importe, cela n'en est pas moins flatteur. Que l'on nous dise à présent que la royauté n'a plus de prestige! Allez, allez, on aura beau faire, nous sommes et nous serons toujours un peuple éminemment monarchique.

Nous avons aussi l'évanouissement lyrique. Explication : Un morceau de musique nouvellement exécuté produit un grand efiet dans une savante assemblée. S'écrier : a Bravo! divin! sublime! i» c'est vulgaire; tout le monde a fait cela et cela ne signifie rien. On attend le plus beau passage du morceau, et, juste au moment où tout le monde s'extasie, on s'évanouit.... Et cela veut dire : « Je suis une excellente musicienne, j'ai une voix superbe, un la de poitrine, je chanterai cet air-là dans huit jours.... « Cela se comprend tout de suite, et votre répiH tation est faite.

Nous avons, enfin, l'évanouissement sympathique ou roma»

nesque; mais celui-là était facile à retrouver : on avait la tradition.

Cependant tout le monde ne partage pas notre goût pour les évanouissements : les cantatrices, dont ils interrompent les points d'orgue; les orateurs, dont ils suspendent les discours; les bavards, dont ils éteignent les bons mots; les maîtresses de maison , dont ils bouleversent les fêtes et quelquefois le mobilier, se plaignent avec amertume de ces innocentes comédies. Nous croyons leur rendre service en leur indiquant un moyen de faire cesser à Tinstant même un évanouissement infiniment trop prolongé.

Madame de X... a diné jeudi chez madame Z.... Elle a fort bien dîné. En sortant de table, elle a jugé à propos de s'évanouir. Bon! On Ta transportée sur le lit de la maîtresse de la maison, où elle est resiée immobile; on a coupé sa ceinture... on lui a fait respirer des sels... tout a été inutile.... Madame de X... restait toujours sans mouvement sur ce lit élégant tout paré de soie et de dentelles. Un méchant prétendait que cet évanouissement n'était qu'un ingénieux moyen de faire la sieste; il offrait d'aller s'évanouir sur un canapé dans le salon voisin. La maîtresse de la maison commençait à s'ennuyer de s'occuper si longtemps de la même personne; l'ennui la rendit malicieuse, et pour tendre un piège à la belle évanouie, elle hasarda ces simples mots : a Savez-vous ce qui la rend malade?

Ses cheveux sont trop serrés, il faut les dénouer v Ces

paroles furent magiques : oubliant tout, et par un mouvement involontaire, l'évanouie porta vivement ses deux mains sur sa tète pour défendre ses deux fausses nattes contre toute agression révélatrice; et, feignant de revenir à elle : » Où suis-je? dit-elle d'une voix éteinte. — Chez moi, lui répondit son amie; mais votre voiture est arrivée, et dans cinq minutes vous serez chez vous, n — Moralité de cette histoire : l'évanouissement factice exige une chevelure sincère.

Vous serez bien étonnés quand nous vous dirons que ce qui est aussi fort à la mode en ce moment, ce sont les dominicains. Nous sommes fâché d'unir ces deux mots : mode et domini'cains, indignés de se trouver ensemble; mais la vérité nous y force. Depuis quelque temps on se fait beaucoup dominicain;

LETTRES PARISIENKES (1844). 237

beaucoup n'est pas exact, car on ne Test qu'un peu. Il faut plutôt dire : Beaucoup de gens se font un peu dominicains : il y a des demi-dominicains, des tiers de dominicain, des quarts de dominicain ; il y en a même qui ne sont pas du tout dominicains, tant la dose est légère, un dix-millionième tout au plus. Or cette manière de Tétre n'empêche pas d'être autre chose : on est dominicain et maître de piano, dominicain et maître de dessin, dominicain et notaire, dominicain et homme du monde ; on joint aux austérités de l'ordre les agréments de la vie parisienne; on se mortifie et on se divertit; on se repent et on recommence ; on expie le matin les peccadilles que l'on espère bien commettre le soir. Le dominicain dissipé est une nouveauté de notre époque qui pourrait bien la caractériser. Aujourd'hui on est prude, mais on n'est pas hypocrite; on déteste le mal, mais c'est quand on ne le fait pas. Bref, les dominicains abondent, on en voit partout; il y en avait deux l'autre soir au bal de la préfecture; il y en avait trois hier à l'Ambigu-Comique.

Est-ce que c'est bien respectueux de mêler ainsi les idées religieuses aux pensées mondaines? Est-ce que c'est aussi do bon goût pour une femme de parler toute la soirée dans un salon du sermon qu'elle a entendu le matin à l'église? a Je n'ai pas été contente de M. l'abbé de ***. — Moi, j'ai été enchantée de M. l'abbé de R.... — Est-ce que vous aimez la manière de prêcher de Tabbé G...? — Non, je n'aime que les sermons de notre curé. — Est-ce vrai que M. l'abbé P... a tonné contre la valse à deux temps? — Oui, madame; il a dit qu'il ne comprenait pas qu'une mère fût assez imprudente pour permettre à sa fille cette indigne valse, qu'un mari fût assez imprudent pour la permettre à sa femme... » Et l'on cause ainsi les épaules nues, l'éventail à la main, devant des jeunes hommes avec qui Ton a valsé il y a trois semaines cette même valse à deux temps, avec qui l'on compte bien valser encore après Pâques. Nous approuvons peu ces conversations de salon sur les sermons de la semaine; de toute manière, ce qu'on en dit est déplacé. Si le sermon était médiocre, la satire qu'on en fait est inconvenante ; la critique littéraire doit s'arrêter devant les prédications religieuses et les respecter. Si le sermon était

admirable, s'il a troublé votre cœar, s'il vous a montré le néant de la vie , s'il vous a fait comprendre la grandeur de Dieu, s'il vous a fait éprouver une émotion puissante, alors vous auriez dû rester chez vous pour y rêver en silence : les émotûms religieuses ne se racontent pas. Voilà pourquoi nous aimons tant les vrais dévots, c'est qu'ils ne causent jamais de leurs prières.

Le magnétisme est encore et toujours de mode; lui aussi se plaît à s'unir aux occupations de la vie bourgeoise. Mesmer n'est point exclusif; il permet à ses disciples de mêler aux devoirs de son culte d'autres devoirs : on peut être, par exemple, magnétiseur et commissionnaire de roulage. C'est la position de M. Marcillet , que l'on se dispute en ce moment dans les intimes réunions du carême. M. Marcillet emballe et endort alternativement. Avant-hier, il a endormi un jeune sujet vraiment merveilleux, et qui a fait à toutes sortes de questions les réponses les plus surprenantes ; puis M. Marcillet Ta envoyé en Amérique, ou en Chine, ou en Auvergne, nous ne savons plus où, et le jeune homme s'y est transporté de lui-même ; il a dépeint fidèlement les lieux, et a raconté, avec les détails les plus circonstanciés, tout ce qui se passait dans ces divers pays. Eh mais... une idée!... Si M. Marcillet appliquait à son premier métier les phénomènes de son second? S'il magnétisait ses paquets après l'emballage, il pourrait envoyer ses colis somnambules en Amérique, en Chine, en Auvergne; il supprimerait ainsi les frais de port et de roulage, et sa fortune serait faite... Qu'il y pense!

Ce qui est à la mode plus que jamais, ce sont les Mystères de Paris, Chaque soir ils attirent la foule à la Porte-Saint- Martin, et chaque soir l'inimitable jeu de Frederick, à la fois si violent et si profond, soulève dans l'auditoire frémissant des tempêtes d'admiration. Raucourt est excellent dans le rôle du Maitre d'école; son succès doit le consoler de ses regrets. Quand on lui a remis le manuscrit de ce rôle, un grand découragement s'est emparé de lui; il avait découvert une chose affireuse.... Devinez quoi? C'est qu'on ne lui crèverait pas les

yeux a Je sais bien, disait-il, tout ce qu'on doit au talent

de M. Frederick, je comprends que les auteurs fassent beau-

coup pour lui; mais enfin, dans le roman, ce n'est pas au Notaire, c'est au Mailre d'école que le prince fait crever les yeux, et, je Tavoue, mes amis et moi nous avions compté làdessus » 0 vanité des désirs humains! on ne peut pas même

compter sur le supplice de ses rêves !

Du reste, Paris est admirable; Tinondation en fait une merveille. Figurez-vous la capitale de la France se mirant dans le lac de Genève. Quel dommage qu'une si belle chose soit un désastre! Toutes les caves sont submergées dans le faubourg Saint^ermain ; à Bercy, les ouvriers vont en bateau boire chez les marchands de vin, qui les servent montés sur des échelles. Les rats, que Teau a chassés des caves, se promènent fiar bataillons dans les rues, comme ces écoliers mécontents qoi , dans Paris , k de certaines époques , se promènent contre le gouvernement. Ces rats protestent, on n*en saurait douter; tout porte à croire que c'est contre l'inondation. Cependant ils n'ont pas .encore de petit drapeau qui exprime leur pensée et sur lequel on écrit : A bas ceci ! à bas celui-là ! A vrai dire, ces promenades malveillantes n'ont commencé que depuis hier, et Ton n'a pas encore eu le temps de s'entendre pour rédiger la protestation ; et puis enfin les eaux diminuent : ils sont capables d'appeler cela une concession de la peur.

Nous recevons, à propos de notre dernier feuilleton, une réclamation de M. le baron Mergez, ancien aide de camp du général Bernadette : et Les mots sanguinaires : Liberté, égalité » ou la mort! n'ont été employés, dit-il, qu'à l'époque de la >) Terreur. Bernadette était alors général; or je demande à n tout militaire de l'ancienne et nouvelle armée s'il est jamais n arrivé que les colonels et les généraux se fissent tatouer?... n Cette observation nous paraît fort juste , et nous nous hâtons de la publier. Un aide de camp de Bernadette est un témoin digne de foi; mais la personne qui nous a raconté ce fait qu'on vient de nier est aussi digne de foi et toujours parfaitement bien informée. Que faire?... soumettre à nos lecteurs ces deux vérités en priant chacun de vouloir bien choisir celle des deux qu'il préfère. Nous ne chercherons pas à les influencer.

LETTRE TROISIÈME

Les femmes à l'Académie. — Pourquoi pas? Parce que les Françaises ont

plus d'esprit que les Français. — La loi salique. — Son origine. — On ne

fait des lois contre les loups que dans les pays où il y a des loups. — On

ne fait des lois contre Tambition des femmes que dans les pays où Fambi-

tion est la passion des fenmies.

23 mare 1844.

Depuis dix jours Paris est tout occupé des nouvelles élections de TAcadémie; il nous faut donc bien vous parler de TAcadémie; permettez-nous de vous soumettre quelques idées assez étranges qui nous sont venues à propos d*elle.

A chaque nouvelle candidature académique, les divers galanis admirateurs de nos diverses femmes célèbres répètent en chœur et comme un refrain cette même charmante flatterie : a Mais c'est vous , madame , c'est vous qui devriez vous mettre sur les rangs ! ... »

Aussitôt un académicien quelconque se hâte de reprendre : tt Madame, je vous promets ma voix. ?) Puis, après un gracieux ou aflfreux sourire, selon ses moyens, il ajoute : « Sériensement, pourquoi n'y aurait-il pas à l'Académie française deux fauteuils réservés pour des femmes, pour madame Sand et pour madame une telle?... » Dans chaque salon on dit un

nom différent Pourquoi les femmes d'un grand talent ne

seraient-elles pas de l'Académie?... Pourquoi? nous allons vous le dire :

Parce que ce serait une anomalie, une inconséquence, une chose ridicule et contre vos mœurs. Nous vous demanderons à notre tour : a Pourquoi donc les femmes auraient-elles un fauteuil dans un pays où elles ne peuvent avoir un trône? Pourquoi voulez-vous leur octroyer la plume, quand vous leur avez refusé le sceptre? Pourquoi, lorsqu'elles ne sont rien par leur naissance, seraient-elles quelque chose par leur génie? Pourquoi leur reconnaître un privilège quand on leur a dénié tous les droits? Une femme, en France, ne peut être duchesse ou comtesse qu'en épousant un duc ou un comte; eh bien, elle ne doit être académicienne qu'en épousant un académicien. Toute dignité personnelle est interdite aux femmes dans ce beau pays

LETTRES PARISIEXXES (1844). t*l

<le la chevalerie; elles ne doivent briller que de reflets; la loi salique les atteint partout, vous le savez bien; ne rêvez donc pas de les y soustraire : les exceptions sont dangereuses ; elles détruisent rbarmonie, elles provoquent les espérances folles; elles retardent, pour les opprimés, Theure bienfaisante, Theure fortunée, Theure de la résignation, cette grande force des victimes Résignation! mot sublime qui signifie tant de choses :

secret découvert, trésor trouvé, moyens ingénieux, ressources inespérées, rôle accepté, travail souterrain, trappes, échelles de soie, portes murées, glaces tournantes, lanternes sourdes, tapis muets, guerre intime, puissance voilée, foi profonde, orgueil ténébreux, modestie implacable, gracieuse haine, mépris doucereux, vengeance câline, ressentiment étemel; voilà ce que signifie chez les femmes le mot résignation. Vous comprenez combien il est important pour elles d'être promptcment et complètement résignées.

Dtt jour où une femme a prononcé ce mot terrible : a Que Toolec-vous, il a bien fallu se résigner!... n tremblez... si vous êtes son mari ou son tyran. A dater de ce jour, décachetez sa correspondance, interrogez tous les tiroirs de sa commode, de son secrétaire, de sa table à ouvrage; ne dormez plus que d'un œil, et refusez toute boisson acidulée.

0 galants législateurs! ne touchez pas à la loi salique, c'est une sage loi qu'il ne faut vouloir abroger dans aucun de ses articles. Bien loin de la maudire , les femmes doivent l'aimer pour ce qu'elle a de flatteur dans son humilité naïve. Ne vous ôtes-vous jamais demandé comment il se faisait que le peuple de France, peuple de troubadours et de paladins, l'esclave de l'amour, le défenseur de la beauté, fût précisément le seul qui ait pensé à exclure à jamais les femmes de la succession au trône et à leur ravir toutes les dignités de la noblesse et de la littérature? Comment ce peuple adorateur des dames a-t-il pu imaginer un arrêt cruel contre les femmes? Peut-on concilier tant de courtoisie dans les mœurs avec tant de malveillance dans les lois? Quelle est donc la cause de cette contradiction inexprimable?

— L'envie.

— Les hommes sont envieux des femmes?

— Non... les Français sont envieux des Françaises, et ils ont raison —

Un Italien a plus d*esprit qu'une Italienne,

Un Espagnol a plus d'esprit qu'une Espagnole,

Un Allemand a plus d'esprit qu'une Allemande»

Un Anglais a plus d'esprit qu'une Anglaise,

Un Russe a plus d'esprit qu'une Russe,

Un Grec a plus d'esprit qu'une Grecque;

Mais une Française a plus d'esprit qu'un Français !

Hàtons-nous de dire que nous ne parlons pas des hommes d'esprit, des hommes supérieurs de France. D'abord, un homme d*un esprit complet est de tous les pays , ce qui ne l'empêche pas d'être plus particulièrement du sien ; mais il n'est pas de génie sans universalité ; ensuite, un homme d'esprit a toujours plus d'esprit qu'une femme d'esprit, par l'excellente raison qu'un homme supérieur, un homme de génie, dans la perloc^ lion de sa nature, réunit toutes les qualités de l'int^Ugeiiee : les qualités de l'homme et les qualités de la femme, la force de l'un et la délicatesse de l'autre. Et la preuve qu*il possède toutes les qualités de la femme, c'est qu'il en a aussi loua les défauts : il est capricieux, nerveux, impressionnahie, inquiet» susceptible, jaloux comme un enfant gâté; il est aussi doué de finesse et d'adresse, ce qui ne devrait pas être permis quand

on a déjà pour soi l'énergie et la ténacité Le génie d'une

lemme (une brillante exception ne prouve rien) ne possède pas ce double avantage ; il n'a jamais ni les qualités ni les défauts masculins, alors même qu'il s'exerce le plus à les acquérir. L'énergie factice et fébrile qu'une femme donne à son talent par l'excitation est toujours stérile et passagère; après ces excès, ces attaques d'épilepsie intellectu^le, elle retombe dans le vague, plus faible et plus déroutée; car elle n'obtient jamais cette énergie d'emprunt qu'aux dépens de sa force naturelle, qui n'est point, comme celle de l'homnae de génie, dans la violence des passions, dans la gravité des éludes, dans la vigueur des pensées, mais dans la profondeur des observations, dans l'exaltation des croyances, dans la sublimilé des sentiments.

a Comment, nous dira-4-on, avec de telles idées, excusez-

vous les femmes qoi font des tragédies? n Nous répondrons que si elles font des tragédies féminines, elles sont dans lemr droit; qu'une femme, sans présomption ridicule, peut bien célébrer, dans un drame ou dans un poème, l'action héroïque qu'une autre femme a eu le courage d'accomplir. Il y a même des héros qui, par leur faiblesse, ont mérité d*ètre illustrés par une femme : c'est leur châtiment. Sans doute l'Antoine de Rome vengeant César appartient an plus mâle génie; mais l'Antoine d'Egypte adorant Qéopâtre est une proie naturelle pour l'imagination d'une femme; elle doit laisser, par respect, le vainqueur de Philippes à Shakspeare ; mais, convenez-en, le fuyard d'Actium lui revient. Ainsi plus d'un événement dans l'histoire appartient à ce que nous appellerons l'art féminin; car il mérite d'être reconnu et défini. Croyez-vous, par exemple, qu'une œuvre littéraire qui serait parmi les créations de l'intelligence ce qu'est la femme parmi les êtres de la création divine ne serait tout simplement qu'une chose admirable? Eh bien, n'est-il pas permis d'essayer de la créer, et si l'on parvenait à former cette belle femme littéraire, ne vaudrait-elle pas à elle seule toute une bibliothèque de livres nains, difformes et masculins?

Nous mettons donc hors de cause les hommes d'esprit et les femmes d'esprit , et nous disons qu'en général les Françaises ont plus d'écrit que les Français. De là vient que, depuis la conquête des Gaules par les Francs, la guerre est déclarée entre les hommes et les femmes de notre belle patrie.

Tout Français déteste la femme qu'il aime.

Toute Française considère l'être adoré comme son plus mortel ennemi; inquiète et soupçonneuse, elle est toujours auprès de lui comme l'Arabe dans le désert : il se repose un moment sur le sable, mais en gardant à ses côtés un fusil armé pour la défense, un cheval sellé pour la fuite.

Entre an Français et une Française, l'amoor n'est qu'une hostilité déguisée, nn moyen commode d'espionnage certain; c'est la lutte harmonieuse de deux tyrans jaloux l'on de l'autre, c*est Taccord perfide de deux conquérants rivaux qui rêvent ehacun la victoire et la domination personnelle. Et la preuve

que cet amour est de la haine, c'est la joie que ces tendres

ennemis éprouvent en découvrant dans Fobjet chéri quelque affreux défaut, quelque bon vice incorrigible ; des cœurs aimants s^ailligeraient de celte triste découverte, eux s'en félicitent.... tt Je la tiens! » dit Tun. u Une m'échappera pas ! » dit Tautre. Mais, à parler franchement, celui des deux qui doit le plus se réjouir, c'est le Français; son autorité est toujours la plus menacée. Aussi, comme il redoute les femmes qu'il risque d'estimer ou d'admirer! Il vient à elles, mais par vanité, et il leur fait payer cher l'hommage forcé qu'il leur rend.

Un Français n'aime beaucoup que la femme qu'il méprise un peu. Les femmes d'un monde fantastique sont celles qu'il préfère ; comme elles sont dans sa dépendance par la misère de leur condition, il ne s'aperçoit pas qu'il est dans la leur par la pauvreté de son caractère, et il daigne leur obéir parce qu'il ne leur reconnaît pas le droit de lui commander. Ce sont les seules femmes à qui il pardonne d'avoir plus d'esprit que lui.

Car en France, excepté les bas hletis, toutes les femmes ont de l'esprit.

Les Français qui ont de l'esprit en ont beaucoup; mais il y a beaucoup de Français qui n'ont pas même un peu d'esprit.

Sur cent hommes, vous en trouverez deux spirituels ; sur cent femmes, vous en trouverez une béte. Voilà la proportion.

Examinez l'intérieur d'une maison, interrogez le portier. u Monsieur est-il sorti? — Je l'ignore. — Madame est-elle rentrée? — Je ne pourrais pas bien vous le dire. — Y a-t-il encore du monde chez madame? — Je ne sais pas. n Le portier (une brillante exception ne prouve rien) ne vous fera jamais d'autre réponse; il est abruti par la fumée de son poêle et de sa pipe, il ne voit rien, n'entend rien.... Mais interrogez un peu la portière ; elle vous répondra sans hésiter : u Monsieur est chez lui... Madame est rentrée... t) Et, s'il est onze heures et demie du soir et qu'il n'y ait pas de voiture à la porte, elle vous dira toujours qu'il n'y a plus personne chez madame ; ce qui veut dire : u Voilà encore des visiteurs qui nous feront veiller jusqu'à deux heures, je vais les renvoyer. » Toute portière est un Argus, ou , pour parler un langage moins mythologique

et plus à la mode , toute portière est une Anastasie Pipelet; tout portier est un Alfred,

Regardez maintenant la femme de charge : c*est une maitresse femme qui mène tout.

Admirez la femme de chambre : c'est une fée laborieuse, adroite, qui fait tout.

Voyez Tapprenlie femme de chambre : c'est une fine mouche qui, sans avoir encore rien appris, sait tout.

Maintenant, regardez les hommes qui composent le personnel de cette maison : il y en a douze ; excepte Fintendant, qui est un industriel; le maître d'hôtel, qui est un poète; le cuisinier, qui est un architecte; et le cocher, qui est un naturaliste et qui du moins a acquis un peu d'intelligence dans le commerce... non dans la société des chevaux, tous les hommes de cette maison sont de grands paresseux qui ne savent que boire, manger et dormir. Ainsi, sur quatre femmes, quatre personnes intelligentes; sur douze hommes, quatre ont une valeur, huit sont nuls.

Entrez dans un magasin : il y a douze commis; quatre ont l'esprit ouvert et ont très-bonne façon; huit sont de véritables Chûlamels, (Voir les Mystères de Paris.) Dans ce magasin, il n'y a qu'une femme : ses manières sont pleines de tact et de dignité; toutes ses paroles sont convenables, et quelquefois elle répare en un moment et d'un mot les inqualifiables sottises que les huit Chalamels viennent de débitera l'envi.

Consultez les autorités et les amateurs.... u A l'Opéra, parmi les figurantes, combien de bêtes? d Ils vous diront : a II y en a trois, tout au plus. — Et parmi les figurants?... n Un soupir sera leur réponse.

Dans un régiment , on compte trois mille soldats ; dans le nombre, deux cents sont, nous en conviendrons, spirituek comme des soldats français : ce mot dit tout. Il n'y a que trois cantinières, qui ont plus d^esprit à elles trois que tout le régiment.

Il n'est qu'une seule condition dans l'état social de notre pays où il se trouve que les hommes ont autant d'esprit que les femmes : chez les laboureurs. Cela s'explique facilement; les rudes travaux de la campagne éteignant l'imagination des femmes, l'égalité s'établit.

Rien n'est plus rare en France qu'une femme tout à fait sotte. Depuis quinze ans et plus que nous allons dans le monde en observateur, étudiant malgré nous, comme types, comme modèles, comme exceptions, comme preuves, les individus qui vivent sous nos yeux, nous n'avons encore rencontré qu'une seule femme complètement bête, d'une bêtise stupide, anatide, . . . Mais il faut être juste et tout dire, cette femme a un frère qui est plus bête qu'elle.

Or par ce mot , un homme bétCj nous n'entendons pas un monsieur plus ou moins bien élevé, qui, dans un salon, pendant une heure , vient dire des balourdises ; ce bavard-là peut être un homme d'esprit fort remarquable en affaires, en industrie, en politique, même en littérature; le jargon du monde est un langage de convention à l'usage des gens médiocres, et que les gens supérieurs ne parlent pas toujours avec facilité. Nous appelons un homme bête, un monsieur qui, sérieusement, lourdement, longuement, vient vous raconter ses projets. D'abord ses projets sont absurdes; ils trahissent une complète ignorance des intérêts du jour, des besoins et des préjugés du pays. Ensuite il ènumère ses chances de succès : chimères les plus folles, nées des raisonnements les plus faux ; il prévoit les objections et les obstacles, et développe avec inspiration ses moyens de les combattre victorieusement ; c'est alors qu'il fait défiler sous vos yeux des troupeaux d'arguments stupides; c'est alors qu'il répand autour de lui comme une lave sombre de bêtises noires; c'est alors qu'il égrène, avec une profusion merveilleuse, pour vous éblouir, des chapelets d'erreurs.... Et ce n'est rien encore : sa stupidité rayonnante éclate tout entière dans son plan de vengeance contre son ennemi.... 11 est beau, ce plan de vengeance! il est admirablement bien combiné, et il réussira certainement... à faire parvenir sa victime aux emplois qu'on sollicite pour elle deux ans plus tôt qu'on n'aurait osé l'espérer.

Pour une personne qui a de la gaieté dans le caractère et que les bonnes charges divertissent, rien ne vaut, pas même une comédie de Molière, rien ne vaut la conversation d'un homme bête qui admire... Machiavel.

Jamais une femme n'atteindra ce degré de bêtise suprême.

LETTRES PARISI8NNKS (1844). S4T

Il fauf , pour y parvenir, une force que les femmes n'ont point. En cela, comme en tout, les hommes leur seront toujours supérieurs.

Aussi, quand nous disons que les Françaises ont plus d^esprit que les Français , ne prétendons-nous pas donner l'avantage aux unes sur les autres; nous voulons seulement dire qu'en France il y a plus de femmes spirituelles que d'hommes spirituels : c'est une question de nombre. Mais cela suffit pour expliquer l'immense influence des femmes dans ce pays, oii elles ont si peu d'autorité, où elles ne sont rien, et où tout se fait par elles et pour elles. 11 n'existe pas un homme à Paris, en province, qui n'agisse par la volonté d'une femme, ou fatalement ou à son insu. Presque tous les actes de nos hommes politiques répondent à des noms de femmes. A Paris, tous les gens importants sont menés par une intrigi^nte de leur société; en province, l'influence est légitime. Nous avons habité pen«* dant six mois une petite ville de la Touraine : là, tous les maris étaient menés par leurs femmes, excepté un, un seul, qui était mené par la femme d'un autre^

Après tout, ce que nous disons là n'est pas à la louange des Françaises ; elles n'ont à un si haut degré les passions de l'esprit que parce qu'elles n'ont pas les autres; si elles avaient plus de sentiments, elles auraient moins d'idées; si elles avaient plus d'amour, elles auraient moins d'ambition; mais ce sont d'étranges personnes : les Françaises ont une imagination dévoyante et une nature froide, une vanité folle et un cœur plein de bon sens.

L'ambition, c'est toute leur vie ; avoir de l'importance, c'est tout leur rêve. L'amour n'est pour elles qu'un succès; être aimée, c'est seulement prouver que l'on est aimable.

L'unique passion qu'elles puissent ressentir et comprendre, c'est la passion de la maternité, parce que l'amour maternel est une ambition sainte, un orgueil sacré.

Ce qu'il y a de plus rare en France, après une femme bête, c'est une femme généreuse. Il n'y a point d'exemple d'une riche héritière qui ait choisi un jeune mari parce qu'il était séduisant et beau; celle-ci a voulu être ambassadrice, celle-là a voulu être duchesse.

Quand la femme d'un vieux maréchal goutteux vient à mourir, toutes les jeunes filles qui ont de belles dots en s*éveillant pensent à lui. . . . Madame la maréchale ! . . . pour une âme tendre, ce mot est doux.

Les Français sont généreux et capables de nobles folies; ils ont une bonté de cœur admirable. Les Françaises d*odI pas le cœur aussi bon, mais elles font beaucoup de bien et rendent do grands services pour constater leur influence et conserver leur clientèle.

Plus une Française est jeune , plus elle est ambitieuse et intéressée.

Une Française sincère n'a pas une pensée généreuse avant trente ans; à cet âge, elle s'interroge, elle se demande si elle ne s'est pas trompée de route, si les douces affections ne valent pas mieux que les hautes positions; elle a un éclair de sensibilité, elle entrevoit, comme nous l'avons déjà dit ailleurs, les vanités de la vanité; elle consent à faire une expérience de cœur, elle se hasarde , elle se risque à aimer : mais cet essai n'est pas de longue durée; bientôt elle retombe dans la vérité de son caractère, elle revient à sa nature, et, après s'être faite la tendre protectrice de quelque jeune inconnu, elle se fait la gouvernante de quelque vieillard en crédit, pour retrouver plus promplement son importance perdue; elle expie enGn par des années de raison et d'orgueil une heure folle d'amour.

Mais là aussi il y a des exceptions Sans doute, il y a

d'abord les femmes qui , ayant de l'importance par elles-mêmes^ n'ont pas besoin, pour en obtenir, de sacrifier leurs affections; mais on ne peut pas savoir si elles auraient été généreuses dans la nullité, ni ce qu'elles auraient fait pour acquérir de l'importance si elles n'en avaient pas eu déjà par leur position ou par leur talent.

Certes, il a fallu aux femmes une bien grande habileté pour arriver à cette influence, malgré tant d'obstacles, malgré ces lois faites contre elles, malgré les craintes soupçonneuses des hommes, si jaloux de leur autorité. Elles ne sont parvenues à prendre cet empire qu'à force de duplicité et d'innocente hypocrisie; elles se sont résignées; elles ont accepté avec douceur le rôle modeste qu'on leur imposait , pour déguiser leurs pré-

tentions au rôle important qu*elles voulaient jouer; elles ont voilé leur supériorité réelle sous une futilité volontaire, exagérée, insupportable; et elles ont ainsi rassuré leurs tyrans, ou plutôt leurs rivaux, qui, les voyant si folles et si légères dans leurs plaisirs, ne se sont pas aperçus qu'elles étaient plus que jamais ambitieuses et profondes dans leurs desseins.

Elles ont dansé pour cacher qu'elles pensaient; elles ont déraisonné pour cacher qu'elles devinaient; il y en a même qui ont fait semblant d'aimer pour cacher qu'elles jugeaient; elles ont volé le sceptre et l'ont caché sous des chiflfons, et, comme elles étaient bien soumises, on les a laissées régner.

Ce fut un travail merveilleux et tant soit peu diabolique, mais un vieux philosophe de nos amis prétendait que toute Française était plus ou moins douée d'une certaine dose d'infemalité. a Elle n'a pas, njoutait-il, précisément fait ni signé de pacte avec Satan; oh! non, une Française ne se compromettrait jamais jusqu'à lui laisser de son écriture; mais il s'occupe d'elle, et elle est en coquetterie avec lui. Sans le bien traiter elle l'écoute, et s'il n'en conçoit pas de fatuité, ce qu'un homme ferait à sa place, c'est que la fatuité est une espérance, et que Satan habite un royaume ou, le Dante l'a dit, on n'espère plus! îï

Voilà comment les Françaises sont parvenues à détruire les effets de la loi salique. Ce résultat était glorieux; il y a quelques années, les bas bleus ont failli tout perdre. Les insensés!... ils s'étaient révoltés, ils avaient proclamé la femme libre; ils avaient demandé des droits, de l'air et de l'encre pour tous!... Et les femmes ne dansaient plus ! et leur influence de jour en jour s'effaçait.

Heureusement, la polka vient do les sauver; les Françaises reprennent leur futilité : elles vont retrouver leur empire.

Certes, cela doit paraître absurde d'éventer ainsi un complot quand on s'intéresse à sa réussite. Publier dans un journal très-répandu un moyen de ruse dont la force est dans le mystère, c'est imprudent; «avertir le gibier de la place où l'on va poser le piège, c'est maladroit. Cette recommandation-là ne se trouve dans aucun Manuel des chasseurs Eh bien, les Français sont de si..« bons enfants, qu'une telle imprudence est sans

i50 LE VICOMTE DE LAUKAY.

ancun danger. En lisant ces lignes, ils vont hausser les épaules, jeter les hauts cris, pousser de grands éclats de rire, et ils n-y verront que du feu, c*est-à«-dire un paradoxe plus ou moins extravagant.

Mais les Françaises! les Françaises! elles comprendront Torigine de la loi salique et le secret de la neutraliser, sans paraître jamais Tenfreindre. Quant aux femmes célèbres, elles vous diront qu*elles ne rêvent nullement les dignités académiques; Tart pour elles n'est pas une profession, mais une religion; leur talent n'est pas un trésor qu'elles exploitent, comme les hommes, par intérêt et par orgueil, c'est un don du ciel qu'elles cultivent avec amour et respect. Gardez pour vous le docte fauteuil, messieurs; aux femmes modestement résignées j le trépied suffit.

LETTRE QUATRIÈME

Une explication avec le monde. — Fausse terreur cachant un vrai dépit. -^ Les gens dont on ne parle jamais criant à 1* indiscrétion. — Ils dénoncent Fécho pour se venger de son silence. — Des critiqnes qui sont des aveux.

30 mars 1844.

Avant de vous raconter ce que fait le monde, nous voulons un peu nous expliquer avec lui.

Nous commencerons par lui apprendre que depuis un an notre position comme feuilletoniste s'est singulièrement modk» fiée : nous ne sommes plus un feuilletoniste.... Voilà une modification qui n'est pus sans importance.

Nous leur avouerons ensuite que notre point de vue a complètement changé : nous n'écrivons plus pour ceux qui nous lisent.... Voilà encore un changement qui doit influer d'une manière étrange sur les idées d'un écrivain.

Il est arrivé ceci : Un éditeur audacieux... il pouvait faire une mauvaise affaire... a imaginé de réunir en volumes ces feuilletons éphémères, grifiTonnés à la hâte, et que nous croyions destinés au plus favorable oubli. Cette collection de commérages a obtenu un succès inespéré. Un homme d'esprit, après ravoir parcourue, en a fait un éloge mémorable : a C'est éton-

LETTRES PARISIENNES (iSU). S5t

nant comme ça supporte la Iccturel» a-t-il dit; et Ton n*a jamais rien dit de plus flatteur sur un livre.

Hais, si le mot est flatteur pour le livre, il est moins agréable pour Tauteur ; et nous découvrons tristement cette aflreuM vérité : c'est que, de tous nos ouvrages écrits avec soin, avec prétention, le seul qui ait quelques chances de nous survivre est précisément celui dont nous faisons le moins de cas. Et pourtant, rien de plus simple: nos vers... ce n'est que nous; nos commérages... c'est vous, c'est votre époque, si grande, quoi que l'on dise, si extraordinaire, si merveilleuse, et dont les moindres récits, les plus insignifiants souvenirs, auront an jour un puissant intérêt, un inestimable prix.

On nous a donc métamorphosé , malgré nous , en une espèce non pas d'historien, mais de mémorien, un de ces écrivains sans valeur que les grands écrivains consultent, un de ces mauvais ouvriers qui ne savent rien faire par eux-mêmes, mais qui servent à préparer de l'ouvrage pour les artistes de talent; nous sommes à l'historien ce que l'élève barbouilleur est au peintre, ce que le clerc est au procureur, ce que le manœuvre est au maçon, ce que le marmiton est au chef. On appelle le premier, rapin; le second, saute -ruisseau; le troisième, gâcheur; le quatrième, gàte-sauce; nous ne connaissons pas le surnom dérisoire qu'on donne au gâte- sauce historique : ce métier infime doit avoir aussi quelque sobriquet; nous ignorons le mot, mais il doit exister; peut-être que c'est... journaliste.

Car la difi*érence est grande entre le simple feuilletoniste et le journaliste-gazetier. Il y a un abîme entre un feuilleton sans lendemain et un chapitre de Mémoires. Nous nous trouvons pris au piège, et nous écrivons des chapitres de petits Mémoires, nous qui étions bien décidé à n'en écrire jamais. Toutefois, ceux-là ne ressembleront en rien à ces écrits ténébreux et pra«dents, composés en silence, avec une prétendue impartialité : récits vengeurs, soulagement de grandes haines par convenance cachées, apaisement de grands courroux par nécessité contenus; pages confidentes des griefs et des ressentiments, où l'on trace le matin un si horrible portrait de son ennemi qu'on peut se permettre le soir de lui parler gracieusement; où l'on a raconté hier avec une si clairvoyante cruauté les

trahisons de ces ingrats, que Ton peut se permettre aujourd'hui de leur tendre la main cordialement et daigner encore paraître leur dupe jusqu'à son dernier jour; confessions réparatrices où Ton restitue aussi quelquefois à de nobles cœurs mal jugés la place qu'on leur avait refusée, mais confessions mystérieuses, aveux sans contrôle, récits sans vérification dont on ne connaîtra jamais TeHct, dont on ne peut rectifier Terreur, dont on ne prévoit que le danger. Nos Mémoires, a nous, seront écrits hardiment, loyalement, à la face du pays, à la vue de nos contemporains, et ils seront rectifiés, purifiés, clarifiés, par leur prompte et immense publicité. Nous ne nous cacherons point pour aller dans l'ombre consigner les travers et les ridicules du jour; nous dirons avec naïveté à notre temps : Nous avons l'audace de te juger; eh bien, punis tout de suite cette audace, et sois toi-même juge de nos jugements.

Maintenant on comprendra, avec de telles idées, combien nous devons rire de ce grand tapage d'efi*roi que font autour de nous toutes ces femmes ignorées qui s'alarment si présomptueusement de nos récits. Nous avons toujours évité de parler des inconnus, d'abord parce que nous n'en avons pas le droit, ensuite parce que ces indiscrétions n'auraient eu aucun intérêt pour nos lecteurs; mais, à présent que nous rêvons d'avenir, nous éviterons encore bien davantage les personnalités du moment, les allusions de circonstances; car, avant six mois, elles n'auraient plus aucun sens, et il nous faudrait les supprimer; nous ne devons retenir que les noms illustres, les grandes célébrités en tout genre, les hautes positions; c'est là notre domaine, et nous trouvons plaisant que tant de médiocrités obscures affectent la prétention de nous craindre, quand il est notoire que nous ne nous occupons jamais que des supériorités lumineuses.

Ainsi, par exemple, nous avons le droit de dire qu'au dernier bal de telle ambassade, tout le monde admirait les traits nobles et purs, la taille imposante de madame la comtesse de Beau..., nièce de M. de Chateaubriand. De tout temps, l'apparition d'une femme idéalement belle sera un événement pour les artistes, pour les poètes, même pour les simples badauds, et il nous est permis de parler de cet événement et de pro-

LETTRES PARISIEXXES (1844). 253

clamer les succès de cette beauté célèbre.... Mais, quand nous disons cela, d'où vient que tant de laiderons s'alarment? Ce danger ne les menace pas!

Quand nous répétons un mot ravissant de madame de P... ou de madame de Viri..., deux femmes du grand monde renommées par leur esprit, d'où vient que madame de X... est inquiète?... Craint-elle que nous ne répétions les faux bons mots qu'elle marmotte en tisonnant sa fausse bûche avec ses faux hommes d'esprit?

Si nous vantons l'élégance de mesdames les princesses de T... et de P..., deux jeunes et charmantes sœurs toujours parées avec tant de goût, pourquoi madame de Z... crie-t-elle au scandale? Pense-t-elle que nous voulions donner comme des modèles d'élégance ses robes sans manches, ses petites guirlandes de plumes de coq, ses velours râpés d'un coton si loyal, et ses fourrures effarées de chat fâché ou de chien malade?

Si nous racontons un superbe concert auquel nous avons assisté chez madame la comtesse M..., dans ce salon si brillant que les succès y comptent double et où toutes les voix sonores et harmonieuses de notre siècle mélomane ont glorieusement retenti , pourquoi madame la baronne *** s'effarouchet-elle de nos récits?... Qu'elle se rassure! nous ne vanterons jamais ses concerts d'aveugles qui ne peuvent charmer que des sourds , ses vieux pianistes de contrebande qui ne sont pas même Allemands, et ses virtuoses de gouttières dont les miaulements effroyables vous portent malgré vous aux rêveries les^ plus cruelles et vous font regarder avec une bienveillance sinistre madame deZ... et ses fourrures.

Enfin, quand nous parlons en détail du grand bal donné par un millionnaire intelligent, il y en a au moins un; quand nous dépeignons sa magnificence royale, d'où vient que les vaniteux avares s'effrayent? Nous ne dépeindrons jamais leurs bastringues prétentieux. Qu'ils se rassurent donc aussi, qu'ils versent en paix leur thé de potager, leur chocolat de santé, leur orgeat bleu de ciel et leur sirop de groseille aurore!... Nous ne trahirons jamais leur nom ni celui de leur fournisseur, jamais nous ne dénoncerons l'antre malsain où se fabriquent leurs rafraîchissements de teinturier et leurs pâtisseries de sorcier; ce soin-là

m noos regarde pas , il y a des inspecteurs pour signaler à la police les boissons et les aliments falsifiés ; qu*ils fassent lear devoir, nous n'empiéterons pas sur leurs droits. . , 0 démence présomptueuse ! o frayeur pleine de fatuité! Pauvres taupes sans regard, pourquoi donc redoutez- vous la Imnière?... Vous n'auriez pas d'yeux pour la voir.

Pauvres fleurs sans parfum, sans éclat, sans vertus, pourquoi tant craindre la bouquetière!... Le pharmacien lui-même ne voudrait pas vous cueillir.

Pauvres cailloux sans valeur, pourquoi craindre le lapidaire? Il ne taille que les diamants ; vous n'êtes pas même du stras.

Pauvres flûtes sans voix, pourquoi craindre l'écho?... Il n*entend pas vos chants, comment pourrait-il le^ répéter?

Et vous y chenilles ombrageuses , pourquoi redouter le joyeux chasseur de papillons? Ce qui l'attire, ce sont les brillantes couleurs d'une aile de pourpre et d'or; il cherche l'insecte qui voltige et non l'insecte qui rampe; il ne saurait vous voir avant l'heure de votre transformation, et cette heure-là ne viendra pas. Ne craignez donc rien, le temps aura marché sur voiis avant que vous ayez des ailes.

Allons, calmez-vous, femmes sans beauté, sans talents, sans esprit, qui n'avez dans le monde aucune influence, ni par votre rang, ni par votre fortune, ni par vos amitiés illustres; vous le voyez bien, vous n'aurez jamais afiaire à nous.

Et les ridicules? — Ah! c'est autre chose; les ridicules intérieurs et domestiques, nous les respectons; mais ceux qui se manifestent en public, à la cour, et même à la contre-cour, rentrent dans le domaine de nos observations. Il y a un problème que les plus habiles prétentions ne pourront jamais résoudre : « Faire tout an monde pour que l'on parle de vous et obtenir que l'on n'en parle pas! » Mais ces dames ont toutes rêvé cette chimère ; elles ne pensent qu'à faire de l'efiet , et puis elles s'efi'rayent d'en produire!... Nous ne sommes pas si inconséquent; nous trouvons tout simple, ayant les avantages de la célébrité, d'en avoir les inconvénients: nous comptons bien être ridiculisé, critiqué, blâmé et même calomnié, surtout calomnié; ah! noos y tenons : c'est là notre gloire, c'est de forcer nos ennemis .à inventer beaucoup de

choses: c*est de les obliger, pour nous nuire , à de grands frais d'imagination. Nous serions désolé que nos vérités pussent leur suffire.

Notre dernier feuilleton nous vaut une foule de confidences involontaires et naïves des plus amusantes, u Je suis tout à fait de votre opinion , dit un de nos amis ; mais il n*y a qu'une chose que je ne peux pas vous accorder, c'est que les Espagnols ont plus d'esprit que les Espagnoles. J'ai habité trois ans l'Espagne, et là j'ai rencontré des femmes plus spirituelles qoe toutes celles que j'ai jamais vues à Paris. «

Bien! pensons-nous, cela vent dire que deux ou trois petites caméristes l'ont choisi très-vite; il en a conclu que les Espagnoles avaient beaucoup de discernement.

Arrive un autre jugeur: a Je suis furieux contre vous! s'écrie-t*il ; comment pouvez-vous dire que les Italiennes ont moins d'esprit que les Italiens? mais moi, j'ai connu une Ita-> lienne qui avait plus d'esprit à elle seule que tous les Italiens de l'Italie... «»

Alors nous nous rappelons une certaine comtesse en ni, dont la bienveillance célèbre explique cette opinion de notre ami.

— Dites tout de suite, répondons-nous, que vous avei connu une Italienne qui vous a trouvé plus d'esprit qu'à tous les Italiens de l'Italie, et n'en parlons plus.

Survient un jeune anglomane : a Ah! quel blasphème! dit-il; prétendre que John Bull a plus d'esprit que les charmantes filles d'Albion!...

- — Ne l'écoutex pas, interrompt le premier ami, il est dans les fers de lady *''^*, il n'a plus voix au chapitre.

— Et lady *** l'écoute-t-elle?

— Non, elle se moque de lui.

— Ah I c'est donc pour ça qu'il trouve aux Anglaises tant d'esprit ! Eh bien , messieurs, nous voulons vous mettre d'accord, nous vous faisons une concession, c'est que dans tous les pays du monde les femmes ont plus d'esprit que les hommes. Éles-vous contents? Cette concession ne nous coûte rien. »

LETTRE CINQUIÈME

Semaine sainte. — Fôte favorite. — Le dimanche des Rameaux. — Le jour

des Rois. — Le jour de \'oël. — Vers d*une jeune fenune. — La puissance

des images. — La branche de buis bénit. — Le cheval de bois. — Le

portrait de famille.

6 avril 1844.

Chacun de nous a, parmi les fêtes de la religion qu'il professe, une fête de prédilection, un souvenir favori. Les uns préfèrent le jour de la Fête-Dieu, et regrettent ces belles processions qui jadis parcouraient la ville dans tous les sens, avec les bannières flottantes, les essaims déjeunes filles aux regards baissés, parées d'une couronne blanche, couvertes d'un long voile blanc, et les bataillons d'enfants de chœur étalant avec orgueil au soleil leurs robes écarlate ; et puis les tentures des balcons, les magnifiques reposoirs ornés de candélabres superbes, de vases précieux, de fleurs et de dentelles, opulentes hôtelleries préparées par les seigneurs de la terre pour recevoir dans sa course bienfaisante le voyageur divin, roi des cieux I Cérémonie poétique entre toutes les cérémonies, où l'on prie avec des parfums, où la vapeur de l'encens s'unit à la senteur des roses dans un hommage si doux, que le fidèle luimême en est enivré.

D'autres esprits, disons mieux, d'autres cœurs afiectionnent le jour de l'Assomption. Pour eux, la céleste Marie est l'idéal suprême; elle brille de tous les rayonnements, beauté, pureté, amour; elle commande par tous les prestiges, elle joint l'imposante chasteté de la jeune fille à l'auguste dignité de la mère; elle est puissante par sa grâce, impérieuse par sa douceur; elle n'a d'cfi*rayant que son innocence, et cependant c'est à elle encore que Ton vient demander le pardon de fautes qu'elle ignore et que l'on n'oserait confesser à sa candeur.

Pour les jeunes femmes, la fête de Noël est une fête chérie: ce bel enfant qui vient de naître séduit leurs yeux ; elles éprouvent pour lui un sentiment qui ressemble à de l'amour maternel ; la pensée de la divinité ajoute peu de chose à cette tendre adoration; qu'importe que ce soit un Dieu? c'est un enfant, cela suffit; aux cœurs des femmes le Sauveur du monde

parle moins que Tenfant Jésus. Cette fête de Noël est si touchante, qu^elle a rendu poète une de nos amies, fort ignorante jusqu'à ce jour dans Fart des vers. Voici quelques strophes d*une prière improvisée par elle il y a plusieurs années, un matin, en revenant de Toflfice de Noël :

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