LA FÊTE DE NOËL
Cest le jour où Marie Enfanta le Sauveur !
Cest le jour où je prie Avec plus de ferveur.
D'un lourd chagrin mon âme Ce jour-là se défend.
0 Vierge ! je suis femme , Et je n'ai point d* enfant!
0 mère chaste et belle Du Dieu terrible et grand.
Dans ta sainte chapelle Je m'incline en pleurant; De regrets poursuivie, Près du divin berceau J'attache un œil d'envie Sur ton enfant si beau.
Rénis ces larmes pures , Et je t'apporte en vœux Tout l'or de mes parures.
Tout l'or de mes cheveux; Mes plus belles couronnes, Vierge , seront pour toi , Si jamais tu me donnes Un fila , un ange à moi !
Alors dans ma demeure Le plaisir renaîtrait, Et la femme qui pleure , Pour l'enfant, chanterait.
De ma gaieté ravie Célébrant le retour.
Je vivrais... et ma vie Serait toute d'amour.
lUunoo perdnc, Beau rêve défloré , Tu me serais rendue Par Teofant adoré.
Noble orgueil, sainte gloire De Tamonr innocent , A vous je pourrais croire Encore, en 1* embrassant.
Loin des pièges du monde Je fuirais avec lui ; Et celte tête blonde Deviendrait mon appui.
Sans amour sur la terre , Le cœur est désarmé ; Oh! c'est un guide austère Qu*un enfant bien-aimé.
Je verrais sans tristesse , Implacable en son cours , Le temps avec vitesse Emporter mes beaux jours.
De mes grâces fanées Je ne défendrais rien...
Que seraient mes années?
Son Âge , et non le mien.
Enfin je pourrai même Voir s'éloigner de moi L*ingrat époux que j*aîme, Et lui garder ma foi.
Pas nue plainte amère!
Ma douleur se taira...
Je dirai : Je suis mère, Courage, il reviendra?
Le jour des Rois est aussi une fête d*une admirable poésie. Ces rois superbes, prosternés devant Thuoible crèche, la puissance humaine s'humiliant devant la gloire divine, la couronne s'efiTaçant devant Fauréole; toutes ces images à la fois imposantes et gracieuses frappent l'esprit par leur signification profonde , et charment les yeux par leur naïve grandeur.
L'Epiphanie est de plus une fôte des foyers. Réunion joyeuse, bruyante de cris moqueurs , de rires enfantins. On la célèbre
avec bonheur, tant que la famille est complète; mais, hélas! quand au banquet de Taieule on compte des places vides , ce jour de fête n'est plus qu'un jour de deuil.
Notre fête de prédilection , à nous , c*est le dimanche des Rameaux, que Ton appelait autrefois Pâques demandé, et que l'on appelle encore Pâques fleuries. Nous ne saurions dire quel attendrissement presque puéril nous fait éprouver la vue d'une branche de buis bénit. A Rome, les rameaux sont des palmes, de véritables palmes que l'on fait venir par charretées des environs de Gènes. Dieu sait si nous aimons les palmiers, et quel profond respect nous inspire cet arbre biblique, ce panache sacré qui représente à lui seul toute la poésie de l'Orient ; et pourtant les souvenirs de l'enfance sont si puissants , que ces belles palmes romaines que le saint-père lui-même avait bénites nous ont produit peu d'effet , et que nous leur préférons mille fois la plus petite branche de l'humble buis parisien.
Dimanche dernier, les habitants de la grande ville semblaient tous penser comme nous. Les cochers des voitures publiques avaient orné les colliers de leurs chevaux d'un rameau bénit , les enfants avaient paré leurs chapeaux d'une légère branche de buis bénit, et les femmes en revenant de l'église rapportaient par ramées une provision de buis bénit, quelquefois trop forte pour leur petite main ; et chacun attachait une idée, une croyance, un souvenir, à cette palme bourgeoise qu'il pliait suspendre près d'un objet révéré : celui-ci au-dessus du portrait de sa mère, celui-là (il faut bien le dire) au-dessus du portrait de Napoléon, celle-là au-dessus de son bénitier, celle-ci au-dessus de l'image de sa patronne. Quelle folie! disent les philosophes. Pourquoi rendre un culte à ce vilain arbuste qui ne demande même pas de culture et qui n'est bon qu'à faire des peignes et des tabatières ! Car ils sont bien heureux, les philosophes! ils ne doutent jamais d'eux-mêmes; leurs superbes résolutions, leurs grandes pensées, sont toujours présentes à leur esprit ; ils n'ont pas besoin que les objets extérieurs viennent obligeamment les leur rappeler. A quoi bon l'image à ceux que n'abandonne jamais l'idée? à quoi bon le souvenir sauveur à ceux que n'égare jamais l'oubli? Nous
l'avouons, nous n'avons pas cette force d'âme. Dans nos jours
de vague et de découragement, il faut souvent qu*une image sainte, un souvenir sacré, viennent nous assister; quand notre pensée se trouble , c*est par les yeux que la raison nous revient, et nous confessons d'autant plus facilement cette faiblesse, que nous Favons observée chez plusieurs esprits d'une grande supériorité. Une femme célèbre par son courage nous racontait qu'un jour elle avait été sauvée d'une mort terrible et coupable par un hasard plaisant. Elle venait d'apprendre une affreuse nouvelle, elle éprouvait un de ces désespoirs sans bornes qui vous montrent un avenir sans refuge ; dans le vertige de la douleur, elle résolut de mourir : car la mort, pour elle, c'était la fuite; fermer éternellement les yeux, c'était ne plus voir l'horizon menaçant, a J'étais folle, nous disait-elle; j'avais tout oublié, je n'étais plus capable que d'un seul calcul, je pensais avec joie que je demeurais au second étage, audessus d'un appartement très-élevé,'et qu'en me jetant par la fenêtre, ma chute serait mortelle ; et je courus vers la fenêtre. . . . Mais, pour l'ouvrir, il fallait détourner un cheval de bois, un cheval à bascule : c'était le joujou de mon fils. En le voyant, je m'arrêtai subitement ; un poignant remords me serra le cœur. Que vous dirai-je? je n'eus pas le courage de détourner ce cheval et d'ouvrir la fenêtre; je tombai à genoux et je m'évanouis; on me releva au pied du cheval, dont la crinière était toute baignée de mes larmes »
Sauvée de la mort par un joujou, c'est absurde! Riez donc, philosophes!
Un jeune homme d'une grande famille nous racontait aussi comment un soir il avait été sauvé d'une mauvaise action par un hasard. C'était à la campagne, dans le vieux château de son père. Entraîné par le plus perfide des conseillers, la jalousie, il venait d'écrire une de ces lettres chargées à mitraille qui doivent infailliblement causer d'horribles catastrophes, une de ces lettres anonymes d'autant plus dangereuses qu'elles sont signées. Pour envoyer cette lettre, il fallait faire partir un homme à cheval : le jeune furieux sonne avec violence, la sonnette se casse; il appelle, on ne l'entend pas; alors il prend la lumière qui lui avait servi à cacheter son odieux écrit, et il se dispose à descendre dans la cour pour
donner Tordre fatal; mais en quittant son appartement, il lui faut traverser une longue galerie ornée des portraits de ses ancêtres : c*était en automne, à cinq heures; il faisait déjà nuit; la bougie qu'il portait ne jetait qu'une lueur tremblante dans Tombre de la galerie ; il la franchit entièrement sans apercevoir aucun des portraits qui en recouvraient les murs de chaque côté et que la lumière ne pouvait éclairer directement; mais, parvenu à l'extrémité , tout à coup il s'arrêta; un de ses aïeux était en face de lui, il le regardait, il semblait lui dire: ('Oii vas-tu? n Et cet aïeul était précisément un de ces nobles ( œurs à jamais célèbres dans l'histoire des amours, par le plus pur désintéressement, par l'abnégation la plus sublime.... Epouvanté à cet aspect, le jeune homme fut, pour ainsi dire, réveillé en sursaut de son cauchemar de méchanceté ; il comprit la laideur de ses projets; il saisit bravement la lettre maudite, il la brûla sous le portrait de son aïeul en le regardant avec fierté. Figurez-vous un petit-fils de M. de Jaucourt reconnaissant le portrait de son grand-père au moment d'envoyer à la poste une lettre anonyme. Ce n'est pas cette histoire-là, mais c'est une histoire presque aussi belle.
Sauvé d'un crime par un vieux portrait mal peint! Riez encore, philosophes!
Eh quoi! si des jouets d'enfants, si des portraits d'ancêtres peuvent préserver du mal de faibles cœurs, comment les images de Dieu, les souvenirs de la religion n'auraient-ils pas aussi leur toute-puissance? Comment ne nous serait-il pas permis de nous attendrir à la vue d'un rameau bénit, quand ce feuillage consacré nous rappelle un des jours les plus amèrement glorieux de la passion de notre Seigneur Jésus-Christ? Triomphe sans illusions précurseur de l'agonie, hommage mortel dont la victime seule a le secret, acclamations d'amour dont le Sauveur comprend déjà le sens funèbre! Avant six jours, ce peuple reconnaissant qui crie avec bonheur : Hosanna au fils de David, ce peuple demandera sa mort; avant six jours, ces disciples défenseurs de leur maître s'enfuiront tout tremblants de peur; avant six jours, ces apôtres, qui lui devront la gloire, rougiront de lui; amis, flatteurs, disciples, l'auront abandonné.... A l'heure du supplice, il ne lui restera que ces deux
éternels courages que rien ne peut effrayer : l*amour maternel et Tamour pur.
N'est-ce pas là Thistôire de toutes les généreuses victimes, de tous les grands sacrifices?
0 philosophes! a?ez-vou8 jamais imaginé rien de plus beau que ce poème divin? Un homme de haute intelligence nous disait dernièrement: uDans mes jours de doute, pour m*affermir contre les taquineries des philosophes , les faux raisonnements des novateurs, je relis FÉvangile, et comme il m'est démontré que jamais Tesprit humain ne s'est élevé si haut, comme il m'est prouvé que c'est le livre le plus sublime qu'on ait jamais écrit, que cette œuvre est supérieure à tous les chefsd'œuvre des plus célèbres génies , que ce poème est plus beau que le Dante, que Virgile, qu'Homère..., je me dis que Dieu seul peut l'avoir dicté, que Dieu seul peut avoir empreint un langage d'une si primitive grandeur, d'une si formidable simplicité... et je me sens de nouveau convaincu, et je reviens à la croyance par l'admiration.... Je fais le travail contraire sur les écrits des philosophes, et je les trouve si pauvres d'esprit, si maigres d'idées, si secs de cceur, que je les prends en dédain et me dis : C'est une trop mauvaise littérature pour être une bonne religion. Moquez-vous de moi, ajoutait-il; ce n'est pas la foi qui me sauve , c'est le goût! n
Et Longchamp que nous allions oublier! Il y avait beaucoup de monde, mais plus d'étrangères que de Françaises. Depuis quelques années, le véritable jour de Longchamp est le dimanche de Quasimodo, dont nous vous parlerons. Pendant la semaine sainte, les femmes se montrent rarement en public; elles sont à l'église pour entendre des sermons. Ce n'est qu'après Pâques, après les jours de jeune, que l'on reprend le cours des vanités, mais des vanités charitables, de celles que permet, dans son indulgence éclairée, M. l'abbé de Ravignan. Il comprend que Ton peut vivre dans le monde en restant indépendant de lui ; il comprend que le luxe est une sorte d'aumône, que les parures que portent les femmes riches font travailler les femmes pauvres ; il comprend qu'on peut prier avec ferveur dans un oratoire fleuri, et prosterner avec humilité devant Dieu un front chargé de diamants.
LETTRE SIXIÈME
Le dandy parisien. — Fumer, jouer, manger, voilà toute sa vie. — Joueurs
machiavéliques. — Martingales sur le cœur humain. — Les excellents
bovenrs. — Où sont donc les jolies femmes? — Bal de Tambassade de
Belgique. — Un mot charmant de M. Thiers.
30 avril ISU.
Après les jours de jeûne, d'humilité et de pénitence, Paris s'est relevé plus fier et plus brillant que jamais. Le printemps Fenivre, il se pavane au soleil, il fait de la boue avec la poussière, il est content; car, pour cette ville d*élégance perfectionnée et de luxe merveilleux, il n'y a que deux saisons : celle où la boue est involontaire, c'est la mauvaise saison; celle où la boue est volontaire, c'est la belle saison.
Et le jeune Paris se promène sur ses boulevards consciencieusement arrosés ; et quand il a joyeusement passé toute sa journée à se promener sans but comme un rentier, il s'en va dans quelque beau café doré passer toute sa soirée et toute sa nuit à manger comme un ogre on comme une garde-malade, à boire comme un templier ou comme une gouvernante anglaise, à jouer comme un vieux diplomate et à fumer comme un poêle.
Telle est l'existence d'un jeune Parisien qui se respecte. Le grand poète a dit :
Aimer, prier, chanter, voilà tonte ma vie.
Le brillaiit Parisien traduit à sa façon ce vers ravissant :
Fumer, jouer, manger, voilà toute ma vie.
Et ce n'est pas avec insouciance et par étourderie qu'il mène cette vie-là : chez un peuple atteint de consiitutionnaliié, tout est sérieux, et particulièrement le plaisir; on n'y traite rien avec légèreté. Pour le jeune Parisien, fumer n'est pas un délassement, c'est un travail; jouer n'est pas une passion, c'est une afiaire ; manger n'est pas un plaisir, c'est une science. Il mange par principes et avec méthode ; il médite le matin le diner qu'il doit manger et juger le soir. A vingt ans, il est déjà un grand connaisseur en l'art culinaire; il méprise déjà le vol-au-vent paternel et la charlotte de famille ; présomptueux enfant, il ne sait rien encore des choses de la vie...; profond
gastronome , les sauces de la civilisation n*ont déjà plas rien à lui apprendre.
Le Parisien est précoce en tout; si a vingt ans il est un savant gastronome, à vingt-cinq ans il sera aussi un joueur consommé. Le jeu n'est plus comme autrefois une audacieuse gageure, une violente émotion demandée au hasard, ou plutôt une interrogation courageuse adressée à Toracle, dont on attend la réponse avec une anxiété pleine de terreur et de charme.... Ivresse poétique, angoisse délicieuse que George Sand a dépeinte avec tant de génie dans une des plus éloquentes pages de Lélia.,.. Le jeu, aujourd'hui, est une spéculation froide et malveillante contre des caractères connus; c'est Texploitation déloyale de défauts traîtreusement observés dans des intimités hostiles, de qualités perfidement excitées dans le commerce d'une prétendue amitié, et dont on se sert au jour de la lutte pour vaincre son adversaire par ce qu'on a découvert en lui de faible ou de généreux.
Dans les jeux publics et de hasard, on luttait contre une banque, c'est-à-dire contre un être abstrait et collectif, mystérieux comme le sphinx, impassible comme le destin. Le combat était sincère. Vous étiez heureux ou malheureux, toute la question était là. Maintenant on lutte contre des camarades de plaisirs, et quelquefois contre des amis; et les jeux que l'on joue sont des jeux de combinaison. 11 s'agit moins alors d'être heureux que d'être habile, et moins encore d'être liabile que d'être effronté. Dans cette lutte, ce ne sont pas les cartes qui sont en présence, ce sonl les caractères, et les plus délicats sont toujours les plus malheureux. Si vous êtes physionomiste, ne pariez jamais toute une soirée pour de certains profils. Voilà un noble front qui sera longtemps soucieux ; avec ce sourire plein de franchise, on ne gagne jamais de grosses sommes. Voici, au contraire, près de vous, un regard faux et malin avec lequel vous pouvez vous engager. Pariez pour lui hardiment : il saura bien, toujours et malgré tout, forcer le sort à lui devenir favorable. Son moyen est bien simple : quand
il perd... il aime la nuit, il ne sait vivre que la nuit u Ce
sont, dit-il, les niais qui vivent li jour; il n'y a que les bourgeois et les sauvages qui adorent le soleil ! » Ce qui lui plait à
LETTRES PARIM|\XES (1844). 265
lui, c'est la clarté des lustres; il n'est buveur, amant, poëte que la nuit ; et, tout en chantant : La belle nuitl il vous force à boire et à jouer jusqu'au jour, c'est-à-dire jusqu'à ce qu'il ait regagné tout l'argent qu'il avait perdu.... Quand il gagne... c'est autre chose : il est sombre et silencieux ; il ne sait pourquoi... mais depuis quelque temps, il est souvent et tout à coup saisi d'étourdissements qui l'inquiètent ; il ouvre la fenêtre, il se promène dans le jardin... ou sur la terrasse. On lui propose de revenir jouer.... a Tout à l'heure, » répond-il d'une voix intelligemment affaiblie.... Un autre prend sa^place; il se laisse oublier pendant un moment; et puis, si une discussion violente s'élève parmi les joueurs, il profite du tumulte pour prendre son chapeau et s'en aller. Sa santé continuera ft être chancelante encore pendant une semaine ou deux, à moins qu'une mauvaise veine ne le guérisse soudain ; et , le plus naïvement du monde, il recommencera à vous dire qu'il aime la nuit, rien que la nuit, que ce régime sévère ne lui vaut rien, et que le seul remède à ses souffrances est une bonne nuit passée à boire et à jouer. Nous ferions un volume si nous* voulions raconter toutes les ruses de nos joueurs modernes; ce serait tout un traité de psychologie, de diplomatie et de politique, que Machiavel lui-même ne désavouerait point. Voilà pourquoi un joueur de vingt-cinq ans est déjà un vieil observateur désenchanté. Rien ne vieillit plus vite l'esprit que cette laide science des passions, que cette étude intéressée des caractères. Hélas ! c'est se ruiner à jamais en illusions que de s'enrichir de la sorte par ces honteuses martingales sur le cœur humain I
Les jeux particuliers font regretter les jeux publics. Le hasard contrôlé, c'est ce qu'il y avait de moins dangereux. Mais l'hypocrisie constitutionnelle est le contraire de la saine morale; nos sages puritains, en supprimant les jeux, ne se sont pas demandé s'ils supprimaient le jeu ; l'important pour eux n'était pas de réprimer une passion funeste, mais de s'ùter bien vite les moyens de la surveiller ; car, dans leur naïveté législative, ils ont confondu la surveillance avec la complicité. Ce qui nous étonne, c'est qu'avec des scrupules si ingénieux et des délicatesses si intelligentes, on n'ait pas encore sup-
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primé les égouts. En effet, n est-il pas indigne d*un gouvernement moral de conserver la direction de ces fleuves immondes? et, d^ailleurs, dans ce beau siècle de libertés, n*est-il pas temps enfin de proclamer la plus belle de toutes : la liberté de la fange ?
Si nous parlons ainsi du jeu, c'est que jamais, à aucune époque, on n'a joué avec plus de fureur qu'aujourd'hui. La mode aussi est de boire follement, nouveau moyen de succès pour des joueurs habiles ; ils boivent de l'eau , et choisissent de préCérence des adversaires favorisés de Bacchus. Par malheur, et grâce au progrès de la civilisation et de la chimie, on a trouvé des combinaisons savantes qui permettent de boire beaucoup sans trop se griser. Rien n'est plus perfide et plus fatal que cette étrange situation d'esprit où se trouvent plongés les vaillants buveurs de profession. C'est un juste milieu entre la veille et le sommeil, la raison et la folie, le jour et la nuit; et pendant ce crépuscule de l'intelligence, on fait cent maladresses irréparables. On a juste ce qu'il faut de sang-froid pour accomplir des actions qu'on n'a plus assez de bon sens pour diriger. On peut marcher droit, mais on ne sait pas précisément où l'on va; on peut jouer hardiment, mais on ne comprend plus bien le jeu ; on peut aller convenablement dans le monde, mais on n'y sait dire que des balourdises ; et comme on n'a pas l'air d'être gris, on a l'air béte, ce qui est bien plus fâcheux. Nous n'aimons pas du tout ces cxcellenta buveurs.
— Vous aimez peut-être mieux les mauvais?
— Oui, nous préférons de beaucoup ceux qui ne peuvent boire trois verres de vin sans tomber sous la table.
— Et pourquoi cela?
— Parce qu'ils y restent. Un homme ivre n'est jamais plus à son avantage que sous la table du festin, que sur le pavé de la rue. C'est là sa place, c'est là qu'il saura se faire respecter; car l'on n'a jamais le droit de blâmer ceux qui savent rester à leur place. Que vient-il faire dans nos salons? Pourquoi troubler nos fêtes de ses préoccupations inquiètes? Dans le monde, il est permis d'être dangereux ; mais périlleux, jamais.
Le jeu , le vin et les belles , la transition est naturellement trouvée. Nous voudrions vous parler des belles, mais il n'y en
a pas. Chacun vous dira que dans le inonde, cette année, il y a peu de très-jolies femmes, mais il y en a beaucoup de trèslaides : c*est une compensation. L'aspect des théâtres est affreux ! Pendant Fhiver entier, le ThéAtre-Italien , autrefois le rendez-vous des beautés à la mode, a été livré aux difformités de tous les pays. A la sortie du spectacle, dans Iç vestibule, on découvrait encore çà et là quelques charmants visages sous les capuchons de velours noir, sou^Xes burnous de cachemire blanc; mais dans la salle, ces rares \beautés disparaissaient dans Tombre que répandaient sur eltés ces laideurs en majorité. Figurez -vous des rangées entières de vieilles femmes coiffées de turbans, et quels turbans! Cela n'avait pas Tair d'une assemblée de dilettanti savourant une douce harmonie ; cela ressiAnblait à un tribunal de vieux cadis rendant la justice : c'était imposant, mais ce n'était pas beau. Du reste, dans la salle du Théâtre-Italien, on ne voit plus un jeune homme; à peine quelque fils respectueux vient-il accompagner sa mère ; le balcon appartient à des hommes graves , l'orchestre à des hommes mûrs. Les jeunes gens n'aiment donc pas la musique? Ils doivent l'aimer; peut-être n'aiment-ils pas les vieux cadis!
A l'Opéra-Comique, les femmes ne sont pas plus jolies, mais elles sont moins parées : c'est toujours cela. Les turbans sont remplacés par ces bonnets trop longtemps à la mode, dits bonnets à la pay$(inne. La salle ressemble à un marché de fermières. Les jours où l'on donne l'amusant opéra de Cagliostro, ou bien la ravissante Sirène, le coup d'œil est assez agréable : toutes- ces paysannes sont animées et souriantes : c'est joli. Mais quand on joue le Déserteur, toutes ces fermières qui sanglotent, ces trois cents Perrettes qui viennent de renverser leur pot au lait en même temps, c'est fort triste ; ce désespoir universel dans un village paraît exagéré.
Au Théâtre-Français, il n'y a que des étrangers et des gens de province; chaque spectateur tient à la main la pièce qu'on joue. La reprise du Voyage à Dieppe fait fureur. Provost et Régnier sont admirables de naïveté et de verve ; ils excitent à chaque geste, à chaque mot, de formidables éclats de rire. L'École des femmes et la Critique de V École des femmes, jouées avec la plus rare perfection, composent aussi un spec-
taclc ravissant que les amateurs de la bonne comédie vont écouter avec délices. Et pourtant les petites-mailresses du grand monde n*ont jamais eu Tidée d^aller voir ces comédies-là ; le langage de Molière leur semble trop grossier; elles préfèrent le style du Palais-Royal , c*est plus délicat. Cest là que chaque soir elles courent avec empressement, c*est là qu^elles minaudent, un flacon anglais à la main, coiffées d'un fond de bonnet orné d'une rose sans fusilles et sans tige plaquée de chaque côté de la tête et figui^t Aeui oreilles. Elles ont mille raisons d\lller à ce théâtre , où^M acteurs sont excellents et les pièces fort amusantes ; mais elles pourraient bien aussi aller entendre Molière et ne pas tant dire qu'elles le savent par cœur, quand elles prouvent par leur ignorance et surtout par leurs ridicules qu'elles ne l'ont pas encore lu : car si elles pouvaitint répéter de mémoire les sottes critiques de la sotte Climène, elles les répéteraient moins souvent de nature.
L'Opéra est l'asile des souvenirs; là des hommes qui ont été beaux passent leur soirée à lorgner des femmes qui ont été belles. L'aspect de cette salle un peu grave n'est pas cependant sans charme et sans dignité. C'est la grandeur de Rome, d'Athènes, de Palmyre, de Balbek, de Thèbes.... C'est la majesté du passé.
Mais où sont donc les jolies femmes, les femmes bien mises, d'une élégance irréprochable? A quel théâtre les voit-on? — On les voit aux Variétés, Là sont réunies les femmes vraiment jolies, aux manières distinguées, à la taille svclte et gracieuse. Sous de charmantes capotes de crêpe blanc, sous de légers chapeaux de paille se cachent les regards les plus doux, les traits les plus fins; ce sont de ravissantes beautés de keepsake, des physionomies de roman, des chevelures ossianiques, des pâleurs byroniennes, un mélange délicieux de fragilité et de fraîcheur, de mélancolie et de jeunesse, à troubler la plus robuste raison. — Quel est le nom de ces femmes? On voit bien tout de suite à leur tournure que ce sont des femmes comme il faut. — N'en jurez pas. — Mais enfin leur nom? — Je ne le sais pas toujours; elles le choisissent elles-mêmes, et elles en changent souvent. — Quoi ! ce sont des personnages fantastiques? Mais elles ont aussi bonne façon que nos élé-
gantes les plus distinguées! — Que voulez-vous, elles portent les mêmes chapeaux, elles lisent les mêmes journaux, elles aiment les mêmq^ héros!... or, quand on a les mêmes parures, les mêmes lectures, les mêmes aventures, on est bien près d'avoir les mêmes allures.
Cependant il faut dire, pour être juste, quMl y avait beaucoup de femmes charmantes l'autre jour au concert de Liszt. Mais aussi tous les mondes et tous les pays s'étaient donné là rendez -vous; chaque société s'y faisait représenter par sa beauté célèbre. Cette soirée a été admirable. La mode n'est pas inconstante, comme on le prétend; depuis son enfance, Liszt est son favori ; elle l'a admiré naguère en l'appelant le petit Liszt, elle l'admire maintenant en le proclamant le grand Liszt : on ne peut pas appeler cela un changement. Tous les rivaux qu'on a voulu lui opposer n'ont fait que constater sa gloire. De même, c'est en vain que l'on veut détrôner Batta: la mode lui reste fidèle. On vante avec raison plusieurs artistes ses émules ; il est impossible de jouer du violoncelle avec plus de talent que Piatti et de geindre avec un plus beau style et une plus belle méthode ; mais Batta ne geint pas , il chante , et le monde aime mieux les chants réellement trouvés que les difficultés prétendument vaincues.
Ce qui était admirable, c'est le bal donné lundi par madame l'ambassadrice de Belgique. La salle de danse, bâtie exprès pour la fête, ofi*rait un aspect tout nouveau : les murs étaient tendus d'étoffes blanches et bleues, et dans cette immense salle, il n'y avait que deux choses, des fleurs et des lumières, mais dans une quantité prodigieuse à troubler le regard; cela ressemblait à une hallucination, à un mirage; nous ne saurions vous expliquer cet effet : les lustres que l'on apercevait dans le lointain avaient l'air de la réflexion de ceux que l'on avait devant soi ; les fleurs ne servaient pas non plus à vous guider, il y en avait partout et elles étaient toutes pareilles ; vous disiez : u Je vais rejoindre madame une telle , je l'ai laissée assise près d'une jardinière de camélias et de lilas.... » Vous la cherchiez cette jardinière, mais il y en avait cent et elles étaient toutes remplies de camélias et de lilas. Vous étiez complètement dérouté; cela faisait l'effet d'un rêve,
mais du rêve le plus charmant. A cette fête, on a dansé la polka, la mazurka, et chaque danseuse tâchait d'imiter la nuutresse de la maison. C'était une excellenli. <>cca8ion à saisir pour prendre une leçon : où trouver un plus parfait modèle, une combinaison plus heureuse d'élégance et de distinction? Une Lubomirska princesse de Ligne!... car les Lubomirska ont le double privilège d'être en Pologne ce que les liortemart et les la Trémoille sont en France pour l'esprit et pour la beauté.
Voici un mot bien joli de M. Thiers. Il rencontre l'autre jour un académicien jeune encore, mais déjà dans l'âge sérieux : a Gomme vous rajeunissez ! lui dit M. Thiers ; qu'avez-vous? — Mais... rien. — Allons donc... on ne njeanit jamais sans motif, v
Gare au motif 1 (Réflexion du rapporteur.)
LETTRE SEPTIÈME
Analyse d'an proverbe. — Récit d'un concert. — Coiffures en fleurs naturelles confltes. — Tire-bouchons de velours noir. — Le livret dn Salon. — Conjugaison 4* un verbe irrégulier. — Je vous fais compliment de votre âne! Avex- vous vu mon vieux lapin? — Études de champignons. — Esquisses et Portraits, livre nouveau de M. le duc de Doudeauville.
27 avril 1844.
Oh! mais, on n'y saurait tenir : tous les plaisirs de Tété joints à tous les plaisirs de Thiver... c'est trop ! Le matin, les promenades sentimentales dans le bois mystérieux, sous les grands arbres en fleur, et puis le soir les folles danses dans les salons bruyants, sous les lambris dorés, les mélodies des virtuoses et les sonates des oiseaux , les rayons du soleil et les splendeurs du lustre, Tombrelle et Téventail, la rêverie et la coquetterie... toutes ces fatigues et toutes ces joies en une même saison, c'est révoltant! Paris n'est pas une ville d'eaux; il n'y a que des goutteux et des malades qui puissent mener cette vie-là : toujours s'amuser, cela n'est pas toujours amusant. La tète se trouble , et nous en sommes déjà à nous demander lequel des deux partis il nous faut choisir : aller à toutes ces fêtes et renoncer bravement à les raconter, ou bien n'aller à aucune pour les raconter plus à l'aise. Les historiens
LETTRES PARISIENNES (iS44). 271
sont bien heureux : l'histoire da passé, ce n'est rien à écrire; avec un peu d'imagination, on peut s'en tirer; mais l'histoire du présent , voilà ce qui est difficile à faire. Voir et comprendre en même temps, ce n'est pas commode; d'ailleurs, le présent n'aime pas à être raconté ; il s'arrange toujours de manière à déjouer les narrateurs, il entasse tous les événements à la fois pour embrouiller la vérité, comme les directeurs de théâtre donnent tous leurs premières représentations le même jour pour dérouter la critique. Tâchons du moins de saisir quelques traits au passage et de griffonner quelques lignes entre le concert du matin et le bal du soir.
Ah !... voici déjà une première difficulté : il s*agit de faire l'analyse d'un proverbe fort spirituel dont l'auteur désire garder l'anonyme; ce proverbe a été joué admirablement par des acteurs qui ne veulent pas être nommés, chez une charmante personne qui préfère rester inconnue. C'était jeudi dernier. On nous permet de révéler le jour de la semaine... insigne faveur! Cela se passait au faubourg Saint-Germain , dans un des plus élégants salons de la Chaussée d'Antin; comprenez si vous pouvez. La maîtresse de la maison est une toute jeune femme, qui a un fils de vingt ans. Le parterre était composé de beautés à la mode et d'hommes d'esprit : c'était un recueil complet des célébrités agréables. Le proverbe qu'on a joué est intitulé la Soirée musicale, c'est-à-dire le Concert jimpossible. Analyse : M. de Clairval donne des concerts sous prétexte qu'il aime la musique, et il aime la musique sous prétexte qu'il fait des romances. Aperçu philosophique : Ainsi nos grandes passions sont presque toujours greffées sur nos petites vanités; nos crimes ont presque tous un ridicule pour excuse I... Madame de Clairval aimerait peut-être la musique* sans les romances et sans les concerts de son mari ; mais les paroles de ces romances suspectes l'inquiètent, ces tendres reproches lui paraissent aussi mal fondés que mal rimes; elle ne jpeut se faire illusion , elle ne les a pas mérités ; une autre belle les inspire. — Quelle est donc, s'écrie l'épouse jalouse, quelle est cette cruelle infidèle qui cause vos tourments parce qu'elle a rompu ses serments ? Est-ce que vous me trouvez cruelle, moi ? est-ce que vous me croyez infidèle ?
nt LE VICOMTE DE LALXAY.
— Mais, répond Clairval, ce sont des souvenirs de jeunesse, je ne suis pas venu au monde tout marié; ce sont des fictions de poëte; ne connaissons -nous pas de pauvres poètes qui, n'ayant rien à mettre sous la dent, n'en décrivent pas moins de somptueux festins ?
— Allez , allez , ces pauvres poètes avaient dîné en ville ! répond plaisamment madame de Clairval.
Toute cette querelle de ménage, à propos de romances, de soupirs^ de désirs, de langueurs et d'ardeurs, et autres balivernes d'amour, a été jouée avec beaucoup de grâce et de gaieté, et a obtenu un grand succès.
La querelle est interrompue par une lettre d'excuse; on Touvre en tremblant : madame Précourt est soufirante, elle ne pourra venir chanter ce soir ; a mais , dit-elle , vous aurez madame Chantard, dont le charmant talent sera plus que suffisant pour me faire oublier. » Un moment après survient une autre lettre : madame Chantard a la grippe, mais elle se fait d'autant moins de scrupule de manquer à ses engagements, qu'elle sera heureusement remplacée par madame Précourt, etc., etc. — Clairval se désole. — Vous deviez vous y attendre, lui dit sa femme; je ne chante pas, moi, mais j'observe, et j'ai toujours vu que les voix de même nature avaient toujours de bonnes raisons pour s'éviter.
On comptait sur un chanteur plaisant, un monsieur qui imite Lcvassor; un chanteur de plan, plan, plan! de tu, tu, tu! de zut, zut, zut! mélodies fort à la mode aujourd'hui. Ce monsieur vient d'un air triste déclarer qu'il ne pourra chanter ce soir-là que de la musique grave, parce qu'il est en deuil. Une cantatrice vient avec son mari... a Que vas-tu chanter, Titine? — Se tn'abandoni. — Toujours la même chose, et pourquoi chantes-tu cet air-là? — Parce qu'il est dans ma voix. — Mais, Titine, il y a trop longtemps qu'il est dans ta voix! — Ah! monsieur, à merveille, dites le mot, j'ennuie les gens!... » Elle sanglote et s'enfuit au désespoir. Enfin voilà un artiste de bonne humeur ; il ne demande qu'à se faire entendre, mais il lui faut son instrument; où donc est-il son instrument? l'a-t-on apporté? — Non... c'est-àdire oui : un commissionnaire auvergnat est venu apporter une
harpe; mais un domestique, renvoyé le matin, a donné par malice une fausse adresse à l'Auvergnat, qui a remporté la Iiarpe en disant les folies les plus amusantes. Ce rôle d'Auvergnat a été joué en perfection, il a eu les honneurs de la soirée. Dans Texcès du désespoir, on a recours à un jeune amateur des heaux-arts, qui chante un peu avec un charmant défaut de prononchiachion , On lui demande son air favori : 0 mort! chois-moi propiche; — mais il ne le chait plus. Depuis quelque temps il ne s'occupe plus de musique. « Maintenant, je barbouille, dit- il. — Mais il me semble que vous avez toujours un peu barbouillé. — Ah ! je vois votre méprise ; quand je dis : Je barbouille, je veux dire : Je peins. . . n C'en est donc fait, chanteur sérieux, chanteur plaisant, cantatrice célèbre , amateur inconnu et bredouillant , tout a manqué. Mais la ressource universelle leur reste : la polka consolatrice vient à leur secours. — a Nous ne pouvons pas chanter, dansons! » — Ainsi finit le proverbe et commença le bal. De véritables Auvergnats, moins littéraires que l'Auvergnat de la comédie, vinrent démonter le joli théâtre : on le jeta par la fenêtre, avec ses rideaux , ses décorations, ses coulisses, et l'orchestre démasqué apparut aux regards joyeux des jeunes filles, empressées de faire valoir leurs fraîches robes de bal, violemment comprimées par les banquettes du parterre. Et le bal fut aussi joyeux que le proverbe avait été amusant; et nous envions cruellement les échos du monde qui retentissent depuis trois jours de tous ces noms connus, que nous n'osons pas même désigner.
Hier, un magnifique concert chez madame d'O... a fini de même par un bal. Liszt a été merveilleux, il avait électrisé tout l'auditoire; il a joué d'une manière si admirable et si touchante VInvitation à la valse, de IVeber, que les valseurs ont eu bien peu de chose à ajouter à cette poétique prière pour se faire comprendre de leurs valseuses. Faire chanter par Liszt cet air si tendre au commencement d'un bal, ce n'est pas prudent. Heureusement, la polka est encore venue secourir les imaginations exaltées. On a beau médire de cette danse, elle a une bonne et franche allure, toute naïve et même un peu bête, qui ne doit avoir rien de dangereux. Mais il y a polka
et polka : la polka maigre et la polka grasse, la polka de luxe et la polka de santé, la polka naturelle et la polka violente, la polka dansée et la polka pensée, c'est-à-dire celle des personnes qui, tout le temps qu'elles dansent, comptent : un, deux, trois, quatre; un, deux, trois, quatre; un, deux, trois, quatre... Ça se voit dans leurs yeux et au mouvement de leurs lèvres, ça ne leur donne pas Tair inspiré. Mais toutes les polkas sont excellentes, elles font valoir la grâce de celle-ci, le ridicule de celle-là, elles amusent les danseurs et les spectateurs, et puis elles ramènent en France le goût de la danse, cette innocente passion qui doit servir de correctif aux excès d'une lettromanie effrayante ou d'une pédantesque effrénée.
Xous avons admiré à ces deux fêtes de bien élégantes parures ; entre autres , une robe de gros de Naples vert anglais à double jupe, garnie d'une superbe dentelle posée à plat, ce qui faisait valoir toute la beauté du dessin; la berthe et les manches étaient garnies de la même dentelle ; avec cette robe verte, la jeune merveilleuse avait une demi-guirlande de boutons de roses posée fort en arrière de la tête ; le bouquet de la ceinture était pareil à la guirlande : le tout en fleurs naturelles. C'est la mode, la grande mode. Nous voulons toujours médire des fleurs naturelles appliquées aux coiffures mondaines, mais l'apparition ou le souvenir d'une charmante parure de ce genre vient détourner nos critiques. Cependant, c'est affreux; ces fleurs à la fin du bal sont horriblement fanées, ces roses noircissent, ces camélias jaunissent, ces violettes blanchissent, ces feuillages flétris s'inclinent douloureusement; vous partez avec une guirlande, vous rentrez avec une salade ; vous appelez cela des fleurs naturelles , mais ce sont des fleurs confites, et nous leur préférons les fleurs franchement artificielles ; nous préférons une beauté trompeuse à une laideur loyale ; nous préférons l'art parfait à la nature dégénérée... — Cependant la belle madame de V.... avait une guirlande de
lilas blanc qui était bien jolie dans ses cheveux noirs Ce
n'est pas tout : qu'elles sont lourdes, ces coiffures! que de solides quincailleries dans ces parures d'un jour, et que de fil de fer, de laiton, de cannetille dans ce bouquet léger! C'est tout un treillage qu'on pose devant soi. — Cependant la belle
princesse de G.... avait, hier, une couronne de roses d*une îbrme bien gracieuse et qui lui allait à merveille!... Enfin, ces fleurs si naturelles, on ne peut les porter avec de trop véritables cheveux : elles sont tontes trempées d'eau et elles défrisent les tire-bouchons /... Tout le monde n'a pas des tirebouchons de velours noir, comme cette vieille Anglaise qui était Tautre jour à TOpéra. Voilà une coiffure solide ! Des tire- bouchons de velours noir... il n'y a que l'industrie anglaise qui puisse imaginer de tels perfectionnements !
Autre invention anglaise qui a été fort goûtée au dernier concert donné par la Société des concerts : une grosse couronne de roses peinte sur la calotte d'un chapeau de paille de riz; ces fleurs étaient dignes de Saint-Jean. Ce chapeau méritait les honneurs du Salon.
A propos de Salon, le livret de 1844 est un recueil d'ana, de petits vers, de facéties, de calembours; tantôt ce sont les poésies inédites d'un poète ignoré qui ont inspiré un peintre inconnu; tantôt c'est la description badine d'un tableau badin. Un tableau de M. de Heuvcn a pour titre : J'en suis bien Jachéf... Un autre tableau de M. Brun, artiste lyonnais, a pour titre : Combien gagnerai-je? Un troisième tableau, de M. Boisseau, est intitulé : Plus jolie qu'à la cour. — C'est ingénieux, c'est fin; mais cela ressemble un peu trop à des titres de romances; on est tenté de demander : De qui est la musique de ces tableaux-là?
n y a aussi dans ce joyeux livret de ces plaisanteries de grammairien qui ont toujours tant de grâce. M. Jean-Gabriel Scheffer, — ne pas confondre avec Ary Scheffer, celui-là ne plaisante pas, — n"" 1606. Une conjugaison : dix tableaux même numéro.
l"" tableau : J*aime.
2* tableaa : Tu aimes.
3" tableau : Elle aime.
4» tableau : Elles aiment.
5* tableau : Elle aimait.
6' tableau : J'ai aimé.
7* tableaa : Tu aimeras.
8® tableau : ElUe aimera.
O** tableau : Aimante.
IQe tableau : Aimer.
Et pourquoi toujours elle, elle aime, elle aimait, elle aimera? pourquoi pas, il aime? pourquoi n'aime-t-i7 pas quand elle aime? Cruel peintre, pourquoi tourmenter ainsi ton héroïne par les rigueurs d'une injuste conjugaison?
Cette conjugaison assez arbitraire du verbe aimer nous rappelle le plaisant supplice d'un Anglais que nous avons rencontré dans notre voyage en Italie ; il se plaignait amèrement de Tirrégularité des verbes français qu'il apprenait : a Le verbe aller, disait-il, est impossible, n II avait toutes les peines du monde à retenir le premier temps ; il voulait absolument nous le dire. Ali! mon Dieu, que nous avons ri de bon cœur lorsqu'il s'est mis à le réciter! Un jeune voyageur français, qui se donnait pour maître de langue, le lui avait appris ainsi :
Je vais.
Tu viens.
Il sort.
\ous partons.
Vous rentrez.
Ils donnent.
ce Quelle irreguioularatté ! w s'écriait notre Anglais. Et nous de rire comme l'on rit au jeune âge, et lui de recommencer sa conjugaison laborieuse. Nous n'avons jamais eu le courage de le détromper.
/Iprès les facéties de grammairien viennent les calembours ; le nom du peintre fait jeu de mots avec le sujet du tableau : Deux Chiens se disputant un os, par Lelièvre ; une Petite Laitière, par Cholet; Légumes, par mademoiselle de L..., au Marais. — Puis arrivent les naïvetés, les sujets simples et modestes : M. Isidore Dumon, la Pantoufle; M. Couder, la Souris; M. Chasselat Saint-Ange, le Déjeuner des canards; M. Picard, Poissons tourmentés par des chats (ce tableau, nous l'avons vu, est d'un effet saisissant); M. Ernest Seigneur Gens, le Vieux Cheval; M. Jacques-Alphonse Têtard, un Vieux Lapin; mademoiselle RosA Bonheur, un Ane. — Entendez-vous d'ici les conversations de ces divers artistes : a Mademoiselle Rosa, j'ai bien des compliments à vous faire; j'ai vu votre Ane, j'en ai été fort content.... Avez-vous vu mon Vieux Lapin? — Mais non ; je l'ai cherché toute une journée , je n'ai jamais pu
le trouver. — Ne m'en parlez pas! ils l'avaient perché tout en Tair comme un écureuil; je Tai retiré! »
Tableau philosophique, n" 93 : Intérieur d'une grotte. Une femme centenaire, pauvre mais heureuse, réfléchissant sur
les misères humaines C'était difficile à rendre, toutes ces
nuances-là.
Tableau dramatique : Effet de lessive. Dans un paysage désert, du linge étendu sèche sur des cordages... et personne ' pour garder ce linge ! Il y a là de quoi faire évanouir une femme de province.
Autre tableau plus simple, mais non moins dramatique. Madame R. de C..., n" 2106 : Étude de champignons, d'après nature. — Ah! madame, vous passez des journées entières à étudier des champignons d'après nature, et vous désirez garder l'anonyme! Mais... la Brinvilliers n'en faisait pas d'autres, et, nous avons l'honneur de vous en prévenir, on a pour habitude de rouer vifs tous les élèves de son école trop célèbre.
Nous voulions vous parler d'un livre qui fait ravage et dont tout Paris s'occupe en ce moment : Esquisses et Portraits, par M. de la Rochefoucauld, duc de Doudeauville; nous commencions déjà à vous dire que rien n'est plus piquant, rien n'est plus impartial, rien n'est plus vrai que cette peinture des personnages les plus illustres du grand monde, du monde politique et littéraire, lorsque notre propre portrait nous est tombé sous la main. De si grands éloges nous imposent le silence. Le moyen de vanter l'esprit d'un auteur qui nous trouve à nous tant d'esprit? Le moyen de proclamer l'impartialité d'un juge qui nous traite avec tant d'indulgence? Comment ne pas se défier d'un peintre qui flatte toutes nos prétentions? Mais flatter les prétentions, c'est dénoncer les caractères ; et, nous devons en convenir, si ce portrait n'est pas le notre, il faut bien nous connaître pour oser nous déguiser ainsi. En un mot, si le peintre n'est pas sincère, l'observateur est habile.
LETTRE HUITIÈME
Courses aa Champ de Mars. — Les carreaux. — Le palais de Tlndustrie. — L'Académie. — Une lecture de drame. — Tout le monde dort, excepté ii:\ sourd. — Les gentlemen pompiers. — Personne ne veut quitter Paris.
4 mai 1844.
Courses fashionables au Champ de Mars, fête populaire aux Champs-Elysées, fête royale aux Tuileries, solennité industrielle, solennité académique, invasion provinciale, émulation parisienne, désastre dans la capitale et désastre dans la banlieue, rien n*a manqué à cette semaine pour la rendre mémorable, ,pour en faire le sujet des commérages empressés. Malheureusement, depuis huit jours, nous sommes garde-malade et nous n'avons rien vu par nous-même ; nous en sommes donc réduit à questionner nos amis pour obtenir d'eux quelques détails sur tous ces grands événements.
Premier ami , c'est un original ; première question : Les courses ont-elles été belles?
— Affreuses.
— Qu'avez-vons vu là?
— Rien.
— Qu'y avait-il?
— De la poussière.
— Et puis?...
— De la fumée.
— Mais il y avait de jolies femmes?
— Il n'y avait pas de femmes.
— Comment, pas de femmes!... et dans les pavillons?
— Ce n'étaient pas des femmes.
— Qu'était-ce donc?
— Des caricatures de Grandville.
— Mais ces femmes, quoique laides, étaient élégantes?
— Elles étaient vêtues de matelas.
— Quelle folie! de matelas?
— L'une avait une robe de soie à grands carreaux rouges et blancs.
— Ah! oui , c'est la mode.
LETTRES PARISIEXXES (1844). 27î>
— L'autre avait une robe de mousseline à grands carreaux blancs et bleus, pur matelas.
— Et les écharpes? Je suis chargé d'envoyer en province deux écharpes nouvelles : comment sont celles de nos merveilleuses?
— A carreaux rouges et blancs.
— Et les ceintures? Voilà qu'on annonce un bal du matin pour la semaine prochaine, et les bals du matin exigent les plus jolis rubans.
— Les rubans sont à carreaux blancs et bleus.
— Et les cravates?
— Les cravates d'homme, elles sont ii carreaux rouges et blancs.
— Et les gilets?
— Les gilets?... Ils sont à carreaux blancs et bleus.
— Ah! mais toujours des carreaux! c'est monotone.
— Je ne plaisante pas. Toutes les étoffes, cette année, ont pour unique dessin des carreaux ; elles imitent la toile à matelas à s'y méprendre; l'illusion est complète, mais on pourrait désirer une autre illusion. Cette conspiration des fabricants est ingénieuse; elle leur sera profltablo. L'abus excessif amène le changement prématuré; une robe de bon goût et d'un dessin distingué peut se porter toute une saison; tandis qu'une mode exagérée se tolère à peine quelques jours. Dans un mois on ne pourra plus voir les robes à carreaux ; il faudra bien en acheter d'autres. Le calcul est bon. Hier déjà, la charmante madame R... a juré qu'elle ne remettrait plus jamais sa robe de soie blanche à carreaux rouges ; mais aussi comme on l'a persécutée à cause de cette robe! u Riez donc un peu, Clotilde, lui dirait sa mère; on n'a pas le droit d'être mélancolique avec une robe comme celle-là. — Mais vous savez bien que je ne suis pas rieuse, reprenait la jeune femme en levant sur sa mère ses beaux yeux noirs empreints d'une si tendre langueur, d'une si ardente tristesse.— Sans doute, mais aujourd'hui vous devez être folâtre; il faut toujours avoir la figure de son costume; avec votre air sérieux et votre robe à carreaux rouges, vous avez l'air d'un paillasse qui a éprouvé des malheurs. . . » Le mot est bien sévère.
Deuxième ami; deuxième question : La fêle populaire aux Champs-Elysées.
— Qu'avez-vous remarqué de nouveau cette année dans la littérature de plein vent?
— Les transformations innombrables des J/iy5/èr^5 (2^ Pam. On vous les offre partout, en pantomime et en pain d'épice. Je me suis arrêté devant une baraque dont raffîehe pompeuse représentait tous les personnages de ce roman célèbre : on y lisait ces mots : Mystères de Paris, par Eugène Sue, scène mimique par M, Julien, Et ce même M. Julien figurait tour à tour la Goualeuse, Jacques Ferrand, Rigolettc, Pipelet, madame d'Harville, le Maître d*écolc, lady Sarah et Tortillard. Le public exercé reconnaissait à Tinstant tous ces personnages; moi, je Tavoue, dans chacun d'eux je n'ai jamais très-bien reconnu que M. Julien. Cela se passait au son d'une musique agréable : c'était la seule nouveauté.
Troisième ami; troisième question : Concert aux Tuileries en l'honneur de madame la duchesse de Kent.
— Qui donc chantait à ce concert?
— Duprez, Barroilhet, Levasseur, Massol, M. et madame Balfe, et madame Dorus, qui a eu beaucoup de succès.
— Avez-vous remarqué là de bien belles femmes?
— Oui, plusieurs qui étaient très-jolies, et une qui était trop belle.
— Comment est-on trop belle?
— Quand on a une taille d'un mètre quatre-vingt-quinze centimètres, et que l'on dépasse de toute la hauteur de sa guirlande les plus grands officiers de carabiniers.
— Les parures étaient-elles brillantes?
— Un peu trop simples; le côté des femmes manquait de panaches.
— Mais il y avait beaucoup de diamants?
— Ce n'est pas la saison.
— Comment était madame la duchesse de Kent?
— Elle était en noir.
— Et madame la duchesse de Nemours?
— Elle était tout en rose, coiffée avec des marabouts roses; tout le monde l'admirait, jamais elle n'avait paru plus belle.
— Vous n'aviez pas vu le roi depuis quelque temps, comment l'avez-vous trouvé?
LETTRES PARISIEXXES (184^). 281
— Je Tai trouvé rajeuni ; il est resté une heure debout par plaisir, ce que j'ai eu bien de la peine à faire, moi, par devoir.
— Avait-on prié beaucoup de monde?
— Six cents personnes. Tous les hommes étaient en grand uniforme : le coup d'œil était fort beau, il n'y avait pas un seul député.
— Mais il y en avait soixante d'invités?
— Alors on avait choisi ceux qui ont des habits de conseillers d'Etat, d'académiciens, enfin ceux que protège un feuillage quelconque.
— Mais j'ai vu, moi, M. X... qui revenait des Tuileries et qui était en frac.
— Ah!... c'est excellent : je l'ai pris pour un chanteur. Je me disais aussi : Voilà un chanteur qui ressemble bien à M. X.. . ; car vous savez qu'il n'y avait que les musiciens qui ne fussent pas en uniforme. Toutes ces broderies faisaient un superbe effet; il y avait là force diplomates et voyageurs de tous les pays; les indigènes étaient peut-être trop en minorité : cela avait bien l'air d'une cour, c'est ce qu'on voulait; mais d'une cour étrangère, c'est, il faut l'espérer, ce qu'on ne voudrait pas.
Quatrième ami ; quatrième question : Inauguration du palais de l'Industrie.
— Vous étiez à l'ouverture des galeries; qu'est-ce qui vous a le plus frappe?
— C'est que les galeries n'étaient pas ouvertes.
— Mais enfin vous avez vu quelque chose?
— J'ai vu beaucoup d'ouvriers qui montaient sur des échelles pour atteindre à des objets élevés; je connaissais déjà cette industrie.
— On dit que les cristaux sont admirables?
— De toute beauté ; il y a, entre autres, deux vases de cristal doré d'une grandeur improbable. Il y a un billard rond.
— Ce n'est pas nouveau! il y a toujours un billard rond. Allons, allons, vous n'avez rien vu.
— Eh ! c'est tout ce qu'on pouvait voir.
Admettre scrupuleusement le public à constater par luimême que rien n'est prêt pour le jour indiqué, cela s'appelle de l'exactitude.
fSt LE VICOMTE DE LAIXAY.
Cinquième ami ; cinquième question : Séance de TAcadémie.
— Àli! que vous avez bien fait de n*y pas venir; c'était assommant !
Survient un sixième ami ; il ajoute :
— Ma foi, vous avez eu tort de ne pas venir à cette séance; c'était très-intéressant.
Nous croyons remarquer une légère nuance entre ces deux opinions de nos deux amis. Peut-être que leur manière d'écouter n'est pas la même, peut-être que l'un est un adversaire da 1*' mars , peut-être que l'autre est un parent de M. de Rémusat? Il faut si peu de chose pour tromper l'oreille qui juge, et la politique a des effets d'acoustique si étranges ! Cette diversité dans les opinions sur le même discours prononcé nous rappelle une lecture qui a été faite dernièrement chez un bas bleu non célèbre. On lisait un drame en cinq actes très-ennuyeux; dans l'auditoire tout le monde dormait, tout le monde... excepté une seule personne : c'était un sourd que ses efforts pour avoir l'air d'entendre , ses airs fins , ses sourires forcés , ses regards volontairement étincelants, avaient tenu éveillé. Le lendemain chacun s'écriait : a C'était assommant! » lui seul s'écriait : tt C'était fort intéressant! )) et lorsqu'on parlant de ce sourd on disait à un des dormeurs : c; Mais monsieur un tel n'a pas dormi, lui , à la lecture de ce drame , n le malin dormeur répondait : tt Je crois bien, il ne l'entendait pas! »
— Et l'incendie de la rue Neuve-Coquenard?
— C'était un spectacle douloureusement admirable, comme le sont tous les incendies ; ce qui distinguait celui-ci des autres, c'est la qualité des aides-pompicrs , Le feu a pris à l'heure où les élégants se promènent sur le boulevard des Italiens. Une lueur superbe et cependant sinistre les a conduits jusqu'au lieu du danger, et bien vite ils se sont mis à faire la chaîne et à porter des seaux d'eau avec leurs gants blancs, et la plupart en costume de bal. Ils ont travaillé ainsi jusqu'à trois heures du matin. Tous ces beaux messieurs s'empressant avec tant de zèle pour sauver du feu les baraques de quelques pauvres ouvriers, cela faisait plaisir à voir; il n'y avait pourtant là rien que de très-naturel : mais dans un temps de parfaite civilisation comme le nôtre , les sentiments de bonne et simple nature
LETTRES PARISIENXES (1844). 283
sont si rares, qu'on ne peut s'empêcher de les admirer; ce qui n'est point flatteur.
Cet incendie ressemblait à celui du bazar Boufflers par la brillante compagnie qu'il avait attirée; mais il n'y avait pas là les blanches statues qui ornaient le bazar et qui minaudaient si plaisamment au milieu du feu. C'était un effet magique, nous ne l'oublierons jamais. Terpsichore, joyeuse, couronnée d'étincelles, dansait sur la fournaise et déployait toutes ses grâces, comme pour séduire les pompiers, tandis qu'au contraire la modeste Vénus de Médicis s'enveloppait de chastes flammes pour se dérober aux regards de ses sauveurs, et, nouvelle Virginie de l'incendie, semblait imiter dans son héroïque pudeur la Virginie du naufrage.
Mais quel mystérieux élément que le feu! il suffit d'une étincelle pour allumer un incendie, et il faut quelquefois des heures entières pour allumer un foyer. Le feu prend facilement partout, excepté dans les appareils combinés exprès pour le faire prendre plus vite; tout brûle, excepté le bois k brûler.
Voici les détails que nous ont donnés nos amis; par nousmêmc nous ne savons que des nouvelles négatives. Le théâtre espagnol , si superbement annoncé , ne donnera point de représentations, faute de prima donna. — On ne jouera pas le Barbier de SévUle chez madame de C — Il n'y aura point de
grande fête chez madame l'ambassadrice d'Angleterre pour madame la duchesse de Kent : il n'y aura qu'un petit bal mercredi prochain, si toutefois il peut y avoir de petits bals à l'ambassade d'Angleterre. — L'émigration parisienne n'a pas lieu ce printemps; on ne part point et l'on ne parle point de partir; les gens qui ordinairement quittaient Paris aux premières fleurs s'y établissent en vrais Parisiens : ils font faire un ameublement d'été ; personne ne prononce les mots de maisons de campagne, de terres, de Vichy, de Bade; chacun semble avoir oublié qu'il a des châteaux, des fermes, des rhumatismes.... Et la capitale, heureuse, est reconnaissante de ces tendres soins, et, comme une femme aimée, elle s'embellit du fidèle hommage qu'on lui rend. Ses promenades brillantes étalent, dans toutes^leurs variétés, ses douze populations bien distinctes : ses magnifiques chevaux, ses riches voitures se croisent et
s'entre-croisent de toutes parts avec un opulent désordre ; ses mille boutiques pavoisées font flotter leurs mille drapeaux; ses fontaines jaillissent; ses lampes étincellent. Oh! oui, la capitale est bien belle depuis huit jours : elle se drape de riches étofifes, elle se couronne de fleurs, elle s'enveloppe de clartés. On se pare avec tant de bonheur quand on est sûre de plaire ! on a tant de force et de courage pour retenir ceux qui ne veulent pas vous quitter !
LETTRE NEUVIÈME
Les habitants de la province en proie aux émotions parisiennes. — Inventions nouvelles. — Coloration appliquée aux animaux. — Chien vert. — Agneaux rouges rêvés par Virgile. — Bal champêtre. — Un bosquet
d*ambassadears.
18 mai 1844.
tt Pardon , monsieur. — Pardon , madame. — Faites excuse, ma petite demoiselle. — Allons! une ombrelle dans Toeil! — Bon ! une canne sur le pied ! — Mais qu'est-ce que c'est donc que tous ces promeneurs immobiles qui ouvrent de si grands yeux et qui font de si petits pas? Voilà un monsieur qui est là depuis un quart d'heure à regarder le théâtre du Gymnase, joli monument en effet!... Tiens!... je ne le connais pas, il me parle!... — Pourriez- vous m'indiqucr où est la Maison dorée? — Au coin de la rue Laffitte. — Pourriez-vous m'indiquer où est la rue Laffitte? — Boulevard des Italiens. — Mais... le boulevard des Italiens... où est- il? — Après le boulevard Montmartre. — Ah! oui... près de la butte Montmartre. — Qu'est-ce que vous dites donc? le voici! — Monsieur, c'est que c'est la première fois que je viens à Paris. — On le voit bien! »
ce Eh mais! où sont-elles , les petites?... Célestine! Jenny!... Elles n'entendent pas, elles nous cherchent. Par ici, Célestine!... Fais -leur signe, mon ami, qu'elles puissent nous reconnaître. Bien! voilà une voiture de déménagement qui nous cache n
La mère agite son mouchoir; le père traverse la rue et rejoint sur le boulevard deux jeunes filles en contemplation devant la boutique d'un bijoutier.
LETTRES PARISIEXXES (1844). 285
Cl Mais venez donc, petites folles, et marchez toujours devant nous; vous nous perdrez. Que deviendrez-vous alors, seules dans Paris? Va, pour plus de sûreté, prends le bras de ton père, Célcstine. Toi, Jenny, viens avec moi.... Mais que regardiez-vous là-bas avec tant d'attention?
— Ah! maman, des bijoux superbes! un beau bracelet qui avait pour cadenas une grosse tortue, et puis une broche qui représentait un grand lézard tout en émeraudes, puis deux charmantes épingles, deux petits singes d'or qui jouent avec une petite boule en perle; c'est délicieux. Mais ce que j'aime le mieux, c'est plus loin, chez un horloger, cette pendule magnifique; toute la pendule est une corbeille de fleurs, et le balancier... tu ne devinerais jamais, maman... le balancier, c'est un papillon qui voltige de fleur en fleur. Quelle jolie idée! Il n'y a qu'à Paris qu'on a de ces idées-là.
— Voyons donc, dit la mère, ça doit être très -original, viens vite.
Et toutes les deux d'un pas leste, elles remontent le boulevard et elles restent immobiles d'admiration à considérer ce papillon merveilleux. Le père s'arrête :
tt Eh bien, Célestine, voilà maintenant que nous avons perdu ta mère et ta sœur! Cherche-les donc de loin, toi qui as de bons yeux.
— Je les aperçois; mais que font-elles?... Elles retournent sur leurs pas. C'est que Jenny aura perdu sa montre; il faut les rejoindre. «
On rattrape les fugitives en murmurant; mais à l'aspect du papillon-balancier tout s'explique.
u Ah! elles sont devant cette pendule dont je te parlais, papa; tu étais si fâché de ne l'avoir pas vue... la voilà! »
Toute la famille reste absorbée par les mille pensées que lui inspire la délicatesse de cette image : les caprices du papillon marquant le vol des heures. Il est certain que cette pendule fait rêver. On finit par plaindre ce papillon condamné à une inconstance méthodique et éternelle : il voltige régulièrement de la tulipe à la rose, de la rose à la tulipe, de la tulipe à la rose, sans jamais dévier. En vain une pensée lui sourit; en vain une anémone l'agace , il ne peut répondre à leurs avances :
s'il était moins régulièrement infidèle, le temps s'arrêterait. C'est bien la peine d'être papillon, pour être si tristement limité dans ses fantaisies ! Faux inconstant, tu t'imagines courir de belle en belle, et tu ne peux changer d'infidélité! Séducteur monotone, tu te crois volage... tu n'es que bigame! Et pourtant que de volages te ressemblent, qui se croient légers, insouciants, parce qu'ils ont deux soucis; qui se croient libres, parce qu'ils ont deux chaînes!
Pendant que la famille émerveillée contemple la pendule au papillon, un monsieur d'un air vainqueur s'avance donnant le bras à une femme richement parée, robe verte, écharpe rouge, chapeau rose à plumes. Le monsieur s'adresse à un portier qui jette de l'eau sur le trottoir et sur les personnes qui y passent:
a Y a-t-il une place de fiacres près d'ici ? — En voilà une devant vous. — Mais il n'y a pas un seul fiacre! — Il n'y en a jamais. — Alors pourquoi est-ce une place de fiacres? — Parce qu'il devrait y en avoir, n Le monsieur et la dame se consultent; résultat de la délibération : Alors il vaut mieux dîner au café de Paris et aller à l'Opéra-Comique. — Ils entrent au café de Paris. Un moment après ils redescendent l'escalier du café en disant d'un air consterné : a Pas de place!... C'est votre faute, je vous avais proposé de dîner à deux heures, vous n'avez pas voulu. Maintenant mon avis, à moi, c'est de ne pas
dîner du tout, et d'aller tout droit au théâtre n Le monsieur
semble ne pas goûter cet avis; on recommence à délibérer... l'opinion de la femme l'emporte; on ne dînera pas... mais
elle a fait une concession On entre chez un pâtissier Le
monsieur a l'air triste.... La femme, pour dissiper celte tristesse, ajoute ce mot : a Nous souperons. » Ils courent bien vite à rOpéra-Comique. « Deux places de premières avec salon ? — Elles sont toutes louées. — Des secondes? — Il n'y en a plus. — Des troisièmes? — Je viens de donner les dernières. De l'amphithéâtre, voulez-vous? — Il le faut bien!... » Ils disparaissent tous deux dans le corridor-labyrinthe qui mène au théâtre ; le monsieur murmure en lui-même : u Avoir sacrifié son dîner pour être niché an quatrième !. .. t> La dame se dit tout .bas : a Si j'avais su devoir aller au paradis, je ne me serais pas faite si belle ! »
Deux jeunes gens, coiffés de leurs casquettes de voyage, s^ arrêtent devant un hôtel garni : » Deux chambres ? — Nous n'avons plus rien, m Ils font signe au commissionnaire qui porte leurs bagages de se diriger vers un autre hôtel. & Deux chambres? — Ah! messieurs, voilà huit jours que toutes nos chambres sont prises, n Les deux jeunes gens consultent le commissionnaire , qui les conduit à un troisième hôtel. » Une chambre et un cabinet? — Tout est plein. » Le commissionnaire est de nouveau consulté Il réfléchit un moment, puis
il se remet en campagne , suivi des deux infortunés voyageurs , qui commencent à se quereller, a Si nous étions partis samedi , comme je le voulais, nous aurions trouvé de la place. — Bah ! nous allons en trouver; tiens, dans cet hôtel-là, nous aurons tout ce qu'il nous faut ; demandons d'abord. — Une chambre. — Ah! ben oui, une chambre! dit le garçon de Thôtel, v'ià trois jours que j'ai donné la mienne à un monsieur de Strasbourg : je dors là-dessus (il montre une banquette) : c'est mon lit, et je vous Toffre de bon cœur, m Les deux jeunes gens jugent cette plaisanterie mauvaise; ils jettent sur leur commissionnaire dés regards courroucés. Ce courroux Tinspire; il vient de se rappeler un petit hôtel, si mauvais, si mal famé, qu'il y a quelque espérance. Deux ifs poudreux dans deux vieilles caisses verdâtres ornent l'étroite entrée de cet hôtel; le commissionnaire adresse lui-même la parole à un pauvre domestique pâle, exténué, immobile, qui semble prêt à expirer, tt Une chambre pour ces messieurs?... » Le domestique secoue la tête avec mélancolie ; cela veut dire : Nous n'avons rien. Le malheureux n'a plus la force de parler, la fatigue le rend muet; l'aspect d'un provincial le fait tressaillir; il est seul dans ce méchant hôtel, qui est le pis aller de tout le monde, où l'on ne vient jamais que malgré soi et disposé à gronder toujours; seul, il supporte la mauvaise humeur de tous, et chaque nouvel arrivant lui apparaît comme un bourreau voyageur qui ne s'arrête un instant dans la capitale que pour le tourmenter. Il ne faudrait pas lui demander son opinion sur les mœurs des habitants de la province, il doit avoir des préventions. Les deux jeunes gens se découragent visiblement, u Quoi! pas une chambre? pas même dans cette
affreuse auberge?.... ^ Laissons-les continuer leurs recherches, et ne mettons pas le comble à leur désespoir en leur disant qu*un voyageur connu, dont on cite le nom, a frappé à la porte de cinquante-deux hôtels sans pouvoir trouver à se loger. Une grande dame de la famille Bonaparte n*a pu avoir qu*un appartement fort médiocre au quatrième étage. Mademoiselle Taglioni est perchée aussi au quatrième; mais peu lui importe : un entrechat... et la voilà rentrée chez elle. Les hôtels sont pleins, les cafés sont pleins, les théâtres sont pleins, les fiacres sont pleins, ils sont même très-élégamment habités : hier, nous avons vu passer cinq chapeaux à plumes dans le même fiacre. 0 province ! tu peux aussi t*écrier avec le héros béarnais : a Vous me reconnaîtrez, en fiacre, à mon panache blanc ! n
Dès le matin, on dîne chez les restaurateurs; de midi à six heures du soir, les fenêtres des cafés s'empourprent de voyageurs attablés, car tous ces dîneurs sont rouges comme du feu. Les uns ont couru toute la matinée les promenades et les musées, ils étouffent; les autres ont passé deux nuits dans la diligence, ils brûlent; celui-là est à son troisième coup de soleil, il rayonne; celui-ci, à son troisième accès de colère, il flamboie.... il a battu le pavé de Paris dans tous les sens pour une affaire manquée, pour un débiteur introuvable, pour un protecteur invisible : il a perdu sa journée, il est furieux. Et puis ils sont entassés par vingtaines dans des salons qu'échauffent avec une émulation fatale les vapeurs capricieuses des potages les plus variés ; et puis enfin tous sont en retard ; les plaisirs du spectacle les appellent; ils se hâtent, ils mangent vite, mais cet appétit n'a rien de vorace, ils n'ont pas l'air affamés, ils ont Tair affairés ; et tout cela fait qu'ils ont des figures écartâtes. A cinq heures, devant l'Opéra il y a déjà foule. Que joue-t-on? Cela est indifférent, la bonne musique, la mauvaise, les chanteurs à voix, les chanteurs sans voix, les vieux ballets, les ballets nouveaux, attirent également les habitants de la province. Ne faut-il pas qu'ils aient vu le Grand-Opéra une fois au moins ! Ils envahissent la salle , ils encombrent le foyer, dont ils ont chassé les Parisiens, et ils se prennent entre eux pour des Parisiens , et ils se moquent les uns des
autres, ou, ce qui est plus amusant, ils se copient les uns les autres. Une dame de Grenoble admire le mantelet d*une dame de Beauvais, qu'elle prend pour une lionne parisienne; elle étudie la forme gracieuse de ce mantelet. Un élégant de Cahors avise le gilet d'un merveilleux d'Abbeville, qu'il prend pour un dandy renomnié; il étudie la coupe ingénieuse de ce gilet. Ces erreurs sont effrayantes ! Nous engageons les habitants de la province à se défier d'eux-mêmes. 11 serait par trop cruel pour eux de rapporter de la capitale des modes alsaciennes ou berrichonnes! Nous les supplions de renoncer à nous juger cette fois : après ce voyage, ils auront vu Paris, sans doute ; mais qu'ils ne se fassent pas illusion, ils n'auront pas vu les Parisiens. Oh! comme ils le regardent avec amour, ce Paris, objet constant de leurs rêves ; comme ils ont déjà peur d'être obligés de le quitter; comme ils s'y attachent déjà, malgré tous leurs intérêts lointains ; comme ils le comprennent vite , comme ils le devinent; comme, à travers les mille séductions qui s'offrent à eux, ils pressentent avec intelligence les mille séductions qui leur échappent, car ils ne connaissent de la grande merveille que ses beautés les plus vulgaires ; ils connaissent ses plaisirs publics , ils ne connaissent pas ses fêtes mondaines ; ils connaissent sa puissante richesse , ils ne connaissent point son luxe élégant; ils connaissent le corps, ils ne connaissent point l'âme; ils connaissent l'industrie, ils ne connaissent point la science; ils connaissent les œuvres, ils ne connaissent point le travail, et le travail est ce qu'il y a de plus grand chez cette reine de la pensée : les œuvres ne sont que le passé, le travail est tout l'avenir. La frivole hypocrite fait semblant, le jour, de rire et de s'amuser, mais toute la nuit, elle veille avec des compas et des livres, avec des alambics et des creusets ; elle quitte son boudoir psfrfumé pour son laboratoire enfumé; et jamais elle ne se repose : et les inventions et les découvertes qu'elle vous fait admirer aujourd'hui ne sont pour elle que les préludes des nouvelles inventions et des nouvelles découvertes qu'elle vous offrira demain. A ses yeux , le moyen trouvé n'est que la promesse d'un autre secret cherché, et le secret découvert lui-même n'est que le pressentiment d'une autre vérité poursuivie.... Et chaque jour on vient nous
raconter quelque histoire fabuleuse très-réellement et toul simplement arrivée dans le jardin d*un mécanicien ou dans la modeste retraite d*un savant : il y a, par eiemple, rue d'Enfer^ un inventeur dont le nom sera bientôt célèbre , qui s'amuse à voir planer sur le gazon de son jardin un charmant oiseav qu*il a fabriqué lui-même ; le mouvement des ailes, la direction du vol, tout est parfait; il ne manque à ce charmant oiseau que la vie et Finstinct; mais qu'est-ce que cela, s'il peot grandir' assez pour porter bientôt sur ses ailes celui qui a la volonté et le génie !
On parle maintenant d'un autre savant accusé d'une inven*lion plus divertissante : il a appliqué aux animaux vivants le procédé de coloration employé pour le bois des arbres. Il injecte de la couleur demandée les veines d'un quadrupède quelconque, et il vous procure sans le moindre effort wi cochon bleu de ciel, un veau lilas, un chien vert-pomme, wê ânon prune de Monsieur, un mouton jaune-safran , un agneas rouge, etc., etc. Voilà donc les rêves de Virgile réalisés :
Ipte sed m pratis aries jam stume mbenti Murice,jam croceo mutabii veliera luto; Sponte $uâ sandyx pascetiies vestiet agnos.
Les savants ont toujours été les ennemis acharnés des poètes. Ils n'ont pas de cesse qu'ils n'aient changé leurs chimères les plus folles en raisonnables vulgarités. Certes, Virgile croyait faire de la poésie en imaginant des béliers jaune-safran et des agneaux rouges. Eh bien, pas du tout, il faisait de la chimie; que dirait-il si nous lui répondions par des vers semblables à ceux-ci ? nous en aurions le droit :
Tityrc est au vallon , son chien vert Taecompagnc , Et SCS pourceaux d*azur paissent sur la montagne.
Virgile n'avait pas prévu les pourceaux d'azur.
A propos d'expériences et de quadrupèdes, un chimiste fameux vient de faire l'essai de différents poisons sur différents caniches dévoués par leur laideur à être sacrifiés sur les autels de la science. L'un d'eux, plus heureux que les autres, tomba sur le jour des contre-poisons ; on l'empoisonna. . . bien ! . . . puis on le désempoisonna ; le lendemain on voulut le réempoi-
sonner, mais c'était un chien savant et il avait pénétré les secrets de la science : il ne voulut rien accepter, ni acétate de morphine, ni belladone, ni acide prussique, il ne voulut goûter aucune de ces friandises. On lui offrit des mets moins recherchés, du pain et de la viande — Il refusa : c'était un chien philosophe, il avait pénétré les secrets du cœur humain. Son maître... (cela peut-il s'appeler un maitre!) son propriétaire eut ridée, pour le rassurer, de porter à ses lèvres le morceau de pain qu'il lui présentait et d'en manger quelques miettes. Alors le chien sauta sur lui et mangea ses restes; on lui donna à boire de l'eau dans une tasse, — il refusa de boire... mais quand, pour remplir les carafes, on eut ouvert le robinet de la fontaine, il s'élança vers la fontaine et se mit à laper l'eau limpide qui tombait du robinet. Depuis ce temps, chaque jour il agit de même, ne mangeant qu'après son maitre ce que son maitre a goûté , ne buvant que l'eau qui sert de boisson à tout le monde ; du reste , caressant , gai , joyeux , comme le serait un chien favori. On ne se douterait guère en voyant sauter dans la cour ce caniche soupçonneux qu'il a absolument les mêmes préoccupations que le roi Louis XI... et, il faut être juste, Louis XI supportait cette situation-là avec moins de grandeur; il avait l'esprit plus faible; il croyait qu'on voulait le tuer, et il était triste ; il n'était pas maître de ses terreurs. Peut-être ses terreurs ne venaient-elles que de ses remords ; peut-être la magnanimité de ce caniche vient-elle de son innocence ! Un sort fatal n'est-il donc réellement redoutable qu'alors qu'on l'a mérité? Nous livrons ces réflexions au jugement des philosophes; nous vous dirons seulement que les précautions de ce pauvre chien sont désormais inutiles : on lui laissera la vie pour prix de son intelligence. Les animaux sont plus heureux que les hommes : l'esprit les sauve quelquefois !
Pendant qae les savants font des expériences, les élégants boiv^it, dansent, jouent et babillent; et c'est une existence incomparable et enivrante que cette existence parisienne, où les travaux sérieux et les plaisirs frivoles se mêlent si naturellement. Dans ce moment , les bals du matin viennent en aide
aux bals du soir. 11 est impossible de voir rien de plus joli
qu'un bal du matin. Le bai de lundi dernier, qui avait été précédé de tant d'angoisses, a parfaitement réussi malgré Forage de la veille; le temps était superbe, le coup d'œil était charmant. On dansait sur un frais gazon à Tombre de ces grands arbres qui deviennent si rares, restes précieux de Tancienne magniGcence aristocratique, vieux témoins des fêtes d'autrefois qui sont le plus bel ornement des fêtes d'aujourd'hui. Et toutes ces femmes si jolies, parées de robes de toutes couleurs, coiffées de légères capotes de crêpe, d'élégants chapeaux de paille, tournant, valsant, passant et repassant à travers ces touffes de fleurs, c'était un effet magique, un ballet d'opéra sans coulisses, sans trappes, sans rouge et sans danses académiques. Le déjeuner était servi sous une tente, et le banquet lui-même formait le tableau le plus gracieux. Dans les sombres allées on rencontrait des ambassadeurs qui causaient politique, tout en admirant la noble démarche de la belle madame B..ing, la ravissante beauté de l'aimable princesse
G Un bosquet d'ambassadeurs, direz -vous, cela n'est pas
très-champêtre; non, mais comme c'est flatteur! il y avait derrière la tente un bois mystérieux tout peuplé de marmitons ; voilà qui est encore moins champêtre, mais qui, pour les esprits positifs, est peut-être encore plus flatteur. Ce bosquet de marmitons était parfaitement caché : et il faut notre perspicacité pour l'avoir su découvrir. Le service se faisait si merveilleusement, qu'on ne voyait nul serviteur aller ni venir, cela tenait du prodige : nous avons voulu avoir le mot de l'énigme, et à force de recherches nous avons découvert dans une forêt obscure le nid de marmitons. On a dîné là, sous les arbres, dans des corbeilles de fleurs; on a dansé depuis deux heures jusqu'à huit heures, ensuite on est allé avec ses danseurs au spectacle, et puis on est revenu souper chez soi à minuit avec toute sa société. Jamais journée n'avait été plus agréable, jamais fête n'avait paru mieux ordonnée et plus naturellement splendide. Paris était là dans tout son luxe et dans toute son élégance; et les provinciaux qui s'imaginent avoir vu Paris... et qui n'ont pas assisté à un bal du matin chez une grande dame étrangère!... C'est là qu'il faut aller étudier Paris et les Parisiens.
LETTRE DIXIÈME
Suite. — Les habitants de la province devenus Parisiens. — Un monsieur qui
achète des yeux d'oiseaux. — La colonne Vendôme ; nous y montâmes. —
L'arc de triomphe; nous y montâmes. — Les tonrs de Notre-Dame; nous
y montâmes.
l*'jain 1844.
Us sont toujours là, mais on ne les reconnaît plus. Leurs manières, leur tournure sont complètement changées; ils n'ont plus cet étonnement naïf qui les dénonçait aux passants; ils n*ont plus ces parures ingénieuses qui trahissaient leur patrie dans la patrie ; ils n'ont plus ces prétentieuses cravates blanches aux petites pointes lancéolées, mises avec tant de peine, étudiées avec tant d*art, ni ces minces cravates noires, nouées, sous-nouées, et puis encore trois fois sous-nouées, imitant les degrés d'une échelle de soie et descendant du cou jusqu'à la ceinture; ils n'ont plus de gilets en tapisserie, ils n'ont plus de gants verts, ils n'ont plus de cordons de montre en velours rouge : ils sont mis comme nos jeunes dandys les plus élégants, c'est-à-dire avec une intelligente simplicité; ils marchent comme tout le monde, sans regarder en l'air; rien ne les arrête, rien ne les surprend ; ils sont au courant de tout, ils ont cette belle indifférence de gens dont on a plus d'une fois trompé la curiosité, usurpé l'admiration ; et sans leur accent qui n'a rien perdu de son originalité compromettante, sans leur langage qui conserve encore toute sa pruderie grammaticale, on les prendrait pour des badauds parisiens de pur sang.
Et, franchement, ils ont une érudition si parfaite qu'ils en sont insupportables; ils nous humilient h chaque instant par leurs connaissances multipliées ; ils sont pédants comme ces faux savants qu'une instruction tardive remplit d'un trèshumble orgueil. Ce sont des Parisiens parvenus qui sont plus Parisiens que les Parisiens naturels , comme les grands sei- , gneurs parvenus sont plus glorieux que les grands seigneurs de naissance. Ils n'ont pas de plus vif plaisir que de nous confondre ; leur but est de nous prendre en défaut. Et, pour notre part, nous leur fournissons souvent l'occasion d'atteindre à ce but. La capitale nous est assez inconnue : on n'a jamais le
temps d'aller voir aujourd'hui ce qu'on peut toujours aller voir demain ; à peine avons-nous visité les principaux monuments de notre célèbre ville, et, nous l'avouons, nous sommes hors d*état de soutenir une conversation parisienne avec un touriste fraîchement impressionné.
Aussi , comme nous sommes pour eux une agréable proie ! Avec quelles délices les malins nous jettent cette épigramme : et Quoi ! vous faites le Courrier de Paris, et vous ne connaissez point Paris ! r> Et ils recommencent à nous tendre des pièges. L'un d'eux nous a fait cruellement souffrir Fautre jour ; il est venu chez nous exprès pour nous' faire rougir devant nos amis de notre ignorance, en étalant tous les nouveaux trésors de sa science récente , le tout avec un accent très-prononcé que nous vous laissons le soin de reconnaître, a Hier, dit-il, nous visitâmes la manufacture des Gobelins; c'est très -intéressant. » Nous gardons le silence ; il insiste : a Ne trouvez-vous pas que c'est très -intéressant? — Je ne l'ai jamais vue. — Quoi!... vous... vous ne vîtes jamais cette merveille? — J'ai toujours du l'aller voir; ça me sufGt. — Ah! c'est superbe; mais je préfère la manufacture de porcelaine de Sèvres; nous y allâmes l'autre jour, et nous en revînmes enchantés; j'avais déjà visité plusieurs manufactures de porcelaine, mais celle-là est la plus belle de toutes. — Eh vraiment, il le faut bien ! — Mais vous la vîtes cent fois? — Moi, pas une! j'ai trop souvent dû l'aller voir, ca m'en a ùlé l'envie. — Comme vous êtes paresseux ! Vous n'eussiez jamais pu faire ce que nous fîmes jeudi... oui, c'est bien jeudi dernier : nous montâmes sur la colonne Vendôme, et le soir, vers quatre heures, nous remontâmes sur l'arc de triomphe de TÉtoile ! — Ah ! mon Dieu ! je suis tout essoufflé, rien que de vous entendre raconter ces ascensions... le matin sur la colonne, et le soir sur l'arc de triomphe ! — Nous y montâmes le même jour. — Mais vous grimpâtes horriblement ce jour-là ! — Ah ! nous eûmes un beau spectacle ! A l'arc de triomphe surtout , nous nous y plûmes tant que nous y restâmes une grande heure ; il n'en fut pas de même sur la colonne Vendôme : d'abord nous mîmes trop lonjjlomps pour y monter, l'escalier n'est pas agréable; nous dûmes laisser nos dames en bas; et puis, arrivés en haut,
mon cousin Tupinières, qui est toujours indisposé depuis qu'il €st à Paris, fut pris de vertige, et nous dûmes redescendre tout à rheure. — Oh! je vous plains, c'est un vrai supplice que de visiter Paris ! — Que diriez-vous donc si je voos contais ce que nous fîmes vendredi , le lendemain ! . . . — Vous êtes montés sur les tours de Notre-Dame?... — Justement! — Ah! moi qui croyais plaisanter! — Nous n'y montâmes pas tous ; mon cousin Tupinièrcs refusa. — Il en avait assez , monsieur votre cousin ? — Tuprnières?... oui, c'est un garçon qui a la vue très-basse, et il dit que c'est inutile de monter si haut pour ne rien voir. — Il est plein de bon sens. — D'ailleurs les monuments ne l'intéressent guère; il n'aime, lui, qae les animaux : il passerait tout son temps au jardin des Plantes. ... A propos , vous qui connaissez tous les marchands renommés de Paris, ne pouvez-vous pas me dire où je pourrais me procurer ici des yeux d'oiseaux?. . . Un immense éclat de rire accueillit cette demande. Le jeune provincial resta stupéfait, a Qu'y a-t-il donc de si comique dans cette demande? s'écria-t-il. — Ce n'est pas de faire cette question qui est plaisant, c'est de me l'adresser à moi. Je suis tout à fait incapable de vous répondre, vrai ; je ne sais pas du tout où l'on achète des yeux d'oiseaux ; je ne sais même pas ce que vous en voulez faire. — Eh ! c'est pour empailler, donc ! non pas moi , mais mon cousin Tupinières ; il empaille en perfection, je ne connais personne qui empaille comme lui. — Ni moi non plus, n Et voilà les rires de recommencer, a Mais qn'avez-vous donc à rire comme cela? — Je ris de ce que vous dites : vous nous racontez que monsieur votre cousin aime beaucoup les animaux , et puis nous découvrons que c'est pour les empailler qu'il les aime. — Il les aime bien aussi vivants ; demandez aux gardiens du jardin des Plantes ; ils le connaissent déjà; il m'y mena ce matin, et je vis là, ma foi, une belle béte! 11 l'appelle la panthère noire; vous la vîtes déjà, sans doute? — Non. — Eh mais! vous ne voyez donc rien? Permettez-moi de vous dire, monsieur du Courrier de Paris, que vous n'êtes pas du tout Parisien. — Je néglige les bétes féroces. — Cette panthère est magnifique, elle fait peur, elle est grande comme un petit cheval, elle a des yeux jaunes qui brillent comme deux topazes dans sa face toute noire, c'est
effrayant; et, tenez, tout le monde n'est pas dédaigneux comme vous ; ce matin nous trouvâmes là le romancier célèbre Eugène Sue; il la regardait bel et bien. Je gage qu*il va la mettre en scène dans son prochain roman, et que n
Or il faut vous dire que M. Sue était là, écoutant depuis un quart d'heure, dans le plus malin silence, ces plaisants récits; notre premier mouvement fut de l'interroger sur cette visite, mais il nous vint à Tidée que Taimable provincial nous en donnait à garder, et qu'il valait mieux le laissait s'embourber dans son mensonge. Il continua donc : a Nous aurons, dit-il, un chapitre intitulé : la Panthère noire. — Etes-vous bien sûr que c'était M. Sue? — Oui bien ! — Vous l'avez assez vu pour le reconnaître si vous le rencontriez? — Parfaitement. »
Alors, adressant la parole à M. Sue, qui faisait semblant de regarder des gravures , nous avons hasardé ces simples mots : tt Est-ce que vous êtes allé, ce matin, au jardin des Plantes? »
L'imprudent narrateur se troubla; nous triomphions. Il avait tourné en ridicule notre paresse et notre ignorance ; nous pouvions à notre tour le prendre en défaut.
tt On vous aura trompé ; on vous aura montré lé premier Anglais venu en vous disant : Voilà l'auteur des Mystères,... — A dire vrai, interrompit-il en retrouvant son assurance, ce n'est pas moi qui ai vu M. Sue au jardin des Plantes, c'est mon cousin Tupinières ; mais c'est la môme chose : en disant moi, je brodais un peu, voilà tout, n
M. Sue nous raconta qu'il était allé en effet la veille au jardin des Plantes, et il fît de la terrible panthère une description admirable que vous retrouverez quelque part et que nous ne voulons pas déflorer. Après avoir étudié les Jacques Ferrand et les Tortillard, M. Sue étudie les animaux féroces : quel progrès! comme ses peintures s'adoucissent! tout cela finira par du Florian.
a Eh bien, vous le voyez, reprit notre contour de province, en disant que monsieur était venu là, je ne mentis pas, je brodai. — Mais vous brodâtes trop tôt; attendez que vous soyez de retour chez vous, en province; là vous pourrez broder sans danger. — Eh! non pas, j'aurai toujours avec moi Tupinières ! »
LETTRES PARISIEWES (1844). 297
Alors on annonça M. de Balzac ; il venait nous faire ses adieux. Il a été pendant un mois sérieusement malade ; maintenant il est rétabli ; mais son médecin lui ordonne de voyager, c'est une manière ingénieuse de lui défendre de travailler. Des auteurs malades pour avoir trop travaillé!... On ne voyait pas ces phénomènes-là du temps de Louis XIV; mais aujourd'hui qui donc s'occupe des hommes de talent ? Les critiques qui les envient, les journalistes qui les exploitent et les vaudevillistes qui les pillent! on ne peut pourtant pas appeler ces gens-là de véritables amis des lettres. Le besoin d'un Louis XIV, ou d'un Auguste, ou même d'un simple Mécène, se fait généralement sentir. Nous oublions notre voyageur de province, revenons à lui. La vue de M. de Balzac le transporta de joie ; il était charmé de cette rencontre, et grâce à nos deux amis célèbres , nous commencions à lui paraître un peu moins ridicule et un peu plus Parisien. Ce fut bien autre chose, vraiment, quand on annonça M. Victor Hugo; cette joie devint du délire, il ouvrit de grands yeux, il contempla l'illustre poète avec une curiosité frémissante dont la panthère noire, la manufacture des Gobelins, la manufacture de Sèvres, l'arc de l'Etoile et la colonne Vendôme auraient pu être jaloux ; les monuments qui vivent valent bien les monuments qui racontent ; les laboratoires de la pensée valent bien les usines de l'industrie.... <& Quelle heureuse rencontre! nous dit tout bas le touriste émerveillé, pendant que nos amis causaient entre eux. Justement, hier, nous vîmes M. de Lamartine à la Chambre des députés , et nous nous demandâmes , Tupinièresz-et moi, comment nous pourrions parvenir jusqu'à M. Victor Hugo ; nous formâmes ensemble le projet de nous faire présenter à lui, mais je craignais bien d'être obligé de partir sans pouvoir l'effectuer. Tupinières va être désolé. Ah! je comprends maintenant pourquoi vous ne sortez jamais. — Vous comprenez qu'on n'est pas encore tout à fait provincial quand on a chez soi l'auteur des Scènes de la vie parisienne, l'auteur des Mystères de Paris, l'auteur de Notre --Dame de Paris,... Il y a plusieurs manières d'être Parisien. — Et je crois que vous choisîtes la bonne, n II dit ce mot avec beaucoup de grâce; mais nous tenions à le confondre, et, pour
rétoardîr complètement, nous aYons mis aussitôt la conversation sur les sujets qui devaient le plus Tétonner. C'était un feu roulant de nouvelles de toutes sortes qui se croisaient, qui se pressaient, qui se contredisaient même nn peu. C'étaient des histoires de magnétisme à le renverser. — Alexis, disait Fan, a été merveilleux Tautre soir; il a fait des prodiges; on lai a couvert les yeux d'un quadruple bandeau , et il a joué à l'écarté, désignant ses cartes et celles de son adversaire sans se tromper une seule fois ; il a lu dans un livre , à travers ma main , toute nne page que je lui cachais. — Il a deviné, dit un autre, un mot imprimé que j'avais entouré de plusieurs feuilles de papier et caché dans une enveloppe. C'est le mot ruche. Je l'avais coupé sur la couverture de la Ruche populaire qu'on m'avait envoyée le matin, en me recommandant d'y lire une lettre fort remarquable de M. de Guiche. Alexis a dépeint aussi l'appartement de M. H... et a parfaitement bien la l'adresse d'une lettre qui se trouvait sur sa cheminée, etc., etc. — Notez bien que le provincial ne savait pas que l'on parlait magnétisme, et qu'Alexis était un somnambule célèbre. Il a pu croire que c'était l'enfant d'une personne de notre connaissance; il a du Inî trouver des facultés bien extraordinaires.
Du magnétisme on passa au paganisme. Quelqu'un parla d'une étrange cérémonie qui se préparait : un sacrifice à Jupiter, tout bonnement. On cherche un local convenable, et on fait les études nécessaires; on suivra les rites archaïques tels qu'ils ont été restitués par Julien l'Apostat. — Et qui fera le sacrifice? — Douze jeunes gens qui se cotisent pour ça. — Ce sont donc des païens! — Non. — Alors ce sont des impies? — Pas davantage. — Et pourquoi adorent-ils Jupiter? — Par pitié. Ils disent que ce doit être affreux pour un dieu qui a été le maître du monde pendant tant de siècles de se voir à jamais abandonné des mortels, et ils veulent du moins par quelques grains d'encens brûlés en son nom, par quelques bienveillantes victimes sacrifiées sur son autel, le consoler un peu dans sa disgrâce. — Si c'est ainsi, on ne saurait leur en vouloir; ils encensent les faux dieux... mais par un sentiment d'humanité ; c'est être encore chrétien que d'être païen de la sorte et d'adorer Jupiter par charité évangélique.
n y a déjà eu en Grèce une tentative de ce genre faite par on ricbe négociant, qui offrait aussi des hécatombes à Jupiter. Cette rénovation a été suivie avec beaucoup d'intérêt par les Anglais, qui achetaient les victimes pour en faire des bifllecks.
Ensuite on parla des vingt mariages que le printemps de cette année a décidés : le mariage du prince de B... avec mademoiselle Se..., du duc de Les... avec mademoiselle de Ség..., du duc d'Alb... avec mademoiselle Sch..., etc., etc. Le provincial cherchait en vain à retenir ces noms, dits très-vite et presque tous à la fois; il a du confondre un peu ces mariés, donner à Tun la femme de l'autre, à celle-ci le mari de cellelà ; nous le croyons capable non pas de brouiller, mais d'embrouiller singulièrement ces jeunes ménages. On rappela, à propos du premier de ces mariages, la superbe indignation des gros bonnets du faubourg Saint-Germain, et cette naïve exclamation échappée à leur colère : a Enfin, c'est la famille de finances qui fait le mariage d'argent, n Eh bien, où donc est le mal qu'un grand seigneur fasse une action généreuse? Quand il vend son nom, vous trouvez cela tout simple; et vous criez an scandale quand il le donne ? Nous comprenons à merveille qu'avec de certaines idées on meure de faim plutôt que de faire une mésalliance ; mais puisque les mésalliances sont permises, convenez-en, celles que Ton fait par amour peuvent seules adroitement pallier celles qui se font par intérêt.
Ensuite, M. de Balzac nous conta un trait charmant de l'empereur de Russie, une plaisanterie excellente, pleine de gaieté et d'esprit, que nous n'osons pas vous répéter, parce que nous ne lui en avons pas demandé la permission... à M. de Balzac, entendons-nous!
Puis M. Victor Hugo cita une anecdote historique bien intéressante, que le roi lui a racontée dernièrement avec ce merveilleux talent de narrateur qu'il possède à un si haut degré; cette fois, c'est du roi que nous voulons parler, on pourrait confondre.
On demanda à M. Hugo s'il était vrai qu'un soir, cet hiver, le roi fût resté à causer avec lui si tard, que, croyant tout le monde parti et le roi couché, les gens du château avaient éteint toutes les lumières, et que le roi lui-même avait été
obligé de prendre une lampe pour éclairer M. Hugo dans Tescalier. Ces détails étaient exacts. — Vous ¥oyez, nous dit-on, qu'on apprécie les gens d*esprit. — On commence à faire cas des poètes quand ils commencent à faire de la politique.
A notre tour, nous avons parlé du comte de Syracuse et du succès qu'il obtient à Paris ; et pour faire briller notre érudition frivole, nous avons dénoncé Texcellente mystiBcation dont une aimable femme, un peu vaniteuse, avait été la victime, et dont nous avions été le témoin. Vous savez que le monde des salons se divise en deux catégories, ceux qui adorent les princes du sang, et ceux qui les abhorrent; ceux qui les poursuivent, et ceux qui les fuient. Nous trouvons ces deux extrêmes également puérils; nous n'avons de préjugés ni dans un sens ni dans l'autre, et quand un prince est spirituel, nous ne savons plus s'il est prince.
Mais la femme dont il s'agit ne pense pas comme nous ; elle aime les princes pour eux-mêmes, c'est-à-dire pour leur rang seul ; et l'autre jour, au bal , elle s'en allait demandant à tous les échos le comte de Syracuse. Un de ses amis lui dit en riant : a Le voici! » et il désigna M. de B..., croyant que cette plaisanterie n'aurait pas de suite. Par malheur, on le prit au mot, on se rapprocha de M. de B..., on trouva moyen d'engager la conversation avec lui, et on le traita d'Altesse royale avec un respect merveilleux. M. de B... ne comprenait rien à sa subite fortune : l'éclat du rang suprême commençait à l'éblouir; il s'inquiéta de sa position sociale, il prit çà et là des informations sur lui-même, et il parvint à découvrir qu'il devait sa soudaine élévation à la gaieté généreuse d'un ami. Ce n'est pas tout : la plaisanterie en était là, et nous étions en train d'en rire, lorsque M. de B... vint à passer; M. de N... le prit par le bras et dit tout haut : a Son Altesse royale monseigneur le comte de Syracuse I » Mais il fut bien étonné en voyant tout à coup près de lui... qui?... le véritable comte de Syracuse. Alors un dialogue charmant s'engagea entre le vrai prince et le faux prince ; le vrai demandant au faux s'il n'était pas ennuyé de son rôle, s'il voulait le lui rendre, offrant de le lui laisser encore quelque temps. Et tout cela dit avec une lionne grâce parfaite, beaucoup d'esprit et de goût.
On parla encore de cent autres choses qui ne peuvent se dire dans un feuilleton, car nous n'osons pas répéter les mots piquants de nos célèbres causeurs; en fait de malices, nous n*osons compromettre que nous, et pourtant leur brillant esprit s'échappait en vives étincelles, dont Theureux provincial était aveuglé Et pendant une heure ainsi, avec une vanité impitoyable, nous avons fait valoir nos amitiés illustres, nos renseignements universels et nos relations élégantes, et nous nous sentions parfaitement ridicule ; bref, nous étions mille fois plus provincial que le provincial dont nous cherchions à nous venger. Nous voudrions bien savoir ce qu'il a dit de nous et de nos amis à son cousin Tupinières.
— Eh! eh! nous dira-t-on, vous vous moquez beaucoup des provinciaux. — Oui... depuis quinze jours; mais nous nous moquons des Parisiens toute Tannée, c'est notre excuse.
LETTRE ONZIÈME
Les galeries du palais de Tlndustrie. — Cauchemar. — Les mannequins
roses. — Une perruque qui bâille. — Le Turc-pendule. — Les portiers...
en angéliqae.
8 jain 1844.
C'est un plaisir qui ressemble à un cauchemar à s'y méprendre. Aux sons d'une musique infernale, produite par la lutte obstinée d'instruments sonores que la concurrence a faits ennemis et que le perfectionnement fait rivaux , qui se combattent et s'imitent, ou plutôt qui se combattent en s'imitant; car, maintenant, un instrument qui n'a pas le son d'un autre est un instrument incomplet; aux accords discordants de cent pianos qui se détestent, qui s'attaquent et se répondent parles polkas les plus amères; aux rauques gémissements de l'orgue, aux cliquetis métalliques des pendules taquines qui sonnent l'heure avec dés valses interminables qui durent deux heures ; au bruit d'un affreux concert sans programme, confusion de tous les sons obtenus, Babel de tous les airs ennuyeusement célèbres, charivari industriel qui ferait aimer les charivaris politiques... vous pénétrez dans un séjour étrange, à la fois plein de grandeur et de puérilité, où chaque objet semble n'avoir
d*autre bat que d^inquîéter votre esprit et d*effrayer vos regards. Ici , un cheval écorché vous présente son corps sanglant ; plusieurs cadavres sont à côté de lui, des cadavres humains , naivement ouverts, étalant leurs hideux secrets; puis, des cadavres d'insectes, un hanneton colossal, un colimaçon écorché... puis, régpfiant sur toutes ces horreurs, deux charmantes petites dames, en chapeau à plumes, expliquant ces inventions terribles avec beaucoup de grftce ei de gentillesse.
Vous fuyez épouvanté... et vous tombez devant de grands mannequins, d'un rose trop vif, qui vous regardent d*un air sévère, peu en harmonie avec leurs attitudes infiniment trop gracieuses. Une femme en grand deuil préside aux ébats de ces mannequins mal élevés.
L'aspect de ces fantômes vous trouble, vous marchez vite pour vous réveiller, vous vous dites : « Je sais bien que ce sont les visions de la fièvre... » vous analysez votre mal, mais vous n'en soufirez pas moins; pour vous remettre, vous regardez quelques jolies étoffiss, de magnifiques velours, de riches satins, des broderies de fée, représentant sur un mouchoir le Rhin, ses forteresses, ses rochers, ses bateaux à vapeur, ses étudiants et ses sorcières, tout le moyen âge et l'âge nouveau; les belles mousselines de Tarare , les superbes tapis de M. Sallandrouze , tableaux de coloriste sur lesquels on se ferait scrupule de marcher, ces charmantes étofles d'or algériennes dont la fabrique est à Mmes, ces soyeuses cravates anglaises dont la fabrique est à Lyon.
Vous errez çà et là et vous retrouvez un peu de calme ; mais tout à coup une vision plus singulière que les autres vient vous persuader encore que la fièvre vous tourmente. Une mâchoire mouvante est en face de vous; elle s'ouvre et elle se ferme avec une lenteur et une régularité de mouvement effrayantes; cette mâchoire est seule, elle n'appartient à aucune face humaine, et pourtant elle a une volonté particulière qui la fait agir. La voilà qui s'ouvre!... la voilà qui se ferme!... la voilà qui mâche... qui mâche à vide... c'est effrayant. Oh! la fièvre! la fièvre ! comme elle vous envoie de folles idées , comme elle vous présente d'épouvantables images !
Et toujours plus tremblant vous allez vous réfugier auprès
d*an monsieur de cire qui fait valoir des perruques. Certes, si quelque chose doit rassurer des regards inquiets, c*est la vue d'une demi-douzaine de perruques; une tête exaltée se croit à Tabri des rêves fantastiques sous une perruque ; une perruque est un chaperon qui doit préserver des dangers d*nne imagination trop ardente. Vaine erreur! A peine avez-vous examiné une de ces fallacieuses coiffures, que vous la voyez, pdr un mouvement presque insensible, se lever, se lever doucement, rester un moment béante comme la mâchoire ci-dessus désignée (une perruque béante... quel phénomène!), puis se dresser toute droite et demeurer quelque temps immobile , loin , bien loin du front luisant dont elle faisait Torgueil! Dans quelle intention ce manège?... vous avez peine à le comprendre. Qu'une m&choire s'ouvre et se ferme par un moyen ingénieux, bien; cela s'explique : le destin d'une mâchoire est d^agir; mais le destin d'une perruque est différent, l'activité lui est défendue. Quel avantage peut-on trouver à cet adroit mécanisme? Est-ce pour donner de l'air à la tète? Est-ce une nouvelle manière de saluer qu'on veut mettre à la mode? Est-ce une manière de voter? Autrefois oa opinait du bonnet; veut-on aujourd'hui voter à perruque levée? Qu'est-ce donc? C'est tout simplement une manière de vous montrer la perfection du travail, la beauté du tissu; là est le merveilleux de l'invention; le mécanisme ne compte pas, demandez plutôt au monsieur de cire que pare cette bizarre perruque; ii n'éprouve aucune inquiétude ; sous cette coiffure mouvante, il reste calme, indifférent, impassible; elle fait semblant de le quitter, mais il la connaît, il sait bien qu'elle va revenir, et il continue à vous sourire niaisement sans s'alarmer un seul instant des caprices bornés de l'infidèle.
A propos de perruques, hasardons une pensée qui nous tourmente depuis longtemps. Est-il rien au monde de plus pauvrement laid, de plus follement triste que cette odieuse hypocrisie que nous appellerons la perruque constitutionnelle? La perruque Louis XIV avait un aspect grandiose; cette coiffure était une parure; avec ces cascades de longs cheveux tombant de chaque côté de la face, on ressemblait à un lion, et c'est toujours flatteur de ressembler k un lion. La perruque
304 LE VICOMTE DE LAUXfAY.
Louis XV était originale et coquette, elle convenait également aux jeunes gens et aux vieillards, et puis elle était parfumée... ce qui est une corruption sans doute, nous nous hâtons d*en convenir, mais une bien agréable corruption.
Maintenant examinez la perruque constitutionnelle... dites, est-il rien de plus piteux, de plus terne, de plus misérable? Pourquoi cette pauvreté, cette laideur? Pour imiter la nature. Eh ! quand la nature est ainsi, elle demande à n'être pas imitée! Et cette affreuse coiffure se paye un prix exorbitant, se com* mande avec le plus grand soin; on fait venir un artiste habile; car il faut encore beaucoup de talent pour confectionner ce bonnet chevelu, et Ton combine avec cet artiste les effets les plus pauvres et les plus désolés; on calcule tous ses désastres : a Ceci est trop jeune pour moi , ne mettez pas tant de cheveux noirs. — Ah! monsieur, dans la perruque du comte *** j'en ai mis bien davantage. — Le comte *** est un vieux fou, je n'ai pas envie de lui ressembler. » Et l'on commande une perruque encore plus ravagée; on exige des cheveux jaunes, la neige des ans étant assez difRcile à conserver dans les cheveux travaillés; on y mêle quelques cheveux gris, quelques brins fauves, et quand cette combinaison odieuse a acquis une laideur probable, on l'applique solidement sur sa tête et l'on s'en va content; on est affreux, mais on se croit sincère; dans les pays constitutionnels, on prend le mensonge laid pour la vérité. Pourquoi les hommes graves n'adopteraient-ils pas, comme au temps de Louis XIII, une coiffure noble et simple qu'ils garderaient toujours? Ah! c'est qu'ils ne pourraient plus mettre dessus leur magnifique chapeau tromblon! Il faudrait supprimer cet ornement si riche, si gracieux et si commode! Ce serait dommage; n'y pensons plus.
Apres avoir contemplé la perruque béante, vous traversez d'un pas rêveur la galerie des machines; là, vous marchez de surprise en surprise. Une petite machine est mise en mouvement, elle ne fait pas grand bruit, elle s'agite peu, elle est douce et bonne; que fait-elle? Elle rabote le fer comme on rabote le bois, ou comme un couteau rabote le savon, sans effort, sans tapage, avec une violence sournoise dont vous restez épouvanté!
LETTRES PARISIEWËS (18U). 305
Pendant que vous êtes absorbé dans la contemplation de cette machine, un objet étrange appelle votre attention : un monsieur fort bien rais, d'une tournure parfaitement distinguée, que Ton reconnaît tout de suite pour un homme de bonne compagnie, est vis-à-vis de vous, occupé à danser très-sérieusement sur des fourneaux ; plusieurs personnes le contemplent avec un vif intérêt. Que fait-il donc, ce monsieur, et pourquoi, avec cet aspect grave et digne, se comporte-t-il comme un acrobate? — Il démontre la solidité des plaques de ses nouveaux fourneaux vraiment fort ingénieux, et il vous prouve que rien ne peut rompre leurs ressorts, puisque son poids tout entier ne peut même les faire fléchir. N'importe, ces exercices ne sont pas naturels et vous croyez toujours rêver. Quand on a le délire, on voit souvent aussi danser devant soi des gens tristes qui vous font toutes sortes de grimaces; vous persistez à dire que ces merveilles de l'industrie ressemblent beaucoup aux hallucinations de la fièvre.
Vous désirez savoir l'heure, vous regardez une pendule. Un petit Turc, vêtu d'une veste rouge et coiffé d'un turban blanc, vous regarde d'un air moqueur; il fait trois fois la culbute, cela veut dire qu'il est trois heures, et il faut encore que vous trouviez cela tout simple !
A quelques pas de là, un petit homme armé d'un balai semble vous attendre au passage ; il baisse la tête d'un air sombre et se cache sous un chapeau monumental , de forme haute et à larges bords. Ce petit homme a la figure verte, son chapeau est vert, son habit est vert, son balai est vert; il a près de lui une vilaine petite compagne qui est verte aussi, qui a des cheveux verts tout ébouriffés. L'horrible ménage! Qui sont ces gens-là? C'est monsieur et madame Pipelet,,, en angélique. Eh bien! nous sommes jaloux, on nous a fait en sucre de pommes, on nous a fait en chocolat, on ne nous a jamais fait en angélique! Célébrité, tu n'es qu'un vain nom!
Ainsi, pendant plusieurs heures, vous parcourez ces vastes galeries, toujours étonné, toujours consterné; et, pendant ces longues promenades, un ennemi acharné, impassible, mais implacable, vous poursuit en silence. Il est armé d'un entonnoir rempli d'eau, et sans vous regarder, sans paraître vous T. n. 20
306 LE VlCOlIflE E^E LAITNAY.
hmr, il s* attache à vos pas , il s'attache à vo» pîeds surtout et il les arrose d'une onde perfide en formait des cercles bîoarres;^ parfois il s'anime, et ses circonvolutions venant à s'élever, il arrose les pans de votre habit, monsieur, et les falbalas de votre robe, madame; parfois il s'arrête aussi, et sur ce sol inégal , des lacs imprévus se forment et répandent autour de vous une agréable fraîcheur. La délicieuse harmonie q«t vous accueillit à votre arrivée ne vous a pas abandonné un seul instant; elle vous reconduit avec les mêmes concerts : l€ piano imitant la harpe, la harpe imitant la guitare, la guitare imitant le tambourin, la flûte imitant le hautbois, le hautbois imitant la flûte, et tous imitant la musette!... Telles sont à peu près les impressions que nous avons éprouvées lundi dernier au palais de l'Industrie. De plus, ce jour-là il y avait foule : c'était un jour réservé. Défiez-vous des billets de tavent dans ce siècle d'égalité ! Chacun en veut, chacun y a droit. Eo efiet, qu'est-ce que l'égalité? c'est la faveur universelle. Tvente*quatre millions d'êtres privilégiés, ce n'est pas trop, ma», c'est beaucoup. Dorénavant, nous irons là les jours où tout le monde peut y entrer; ces jours-là il n'y a personne; alors nous admirerons à notre aise ces merveilles nationales dont nous rions un peu aujourd'hui, mais dont nous sentons déjà que nous serons très-fier demain.
Cette semaine, on ne nous accusera point de paresse : depuis huit jours nous courons la ville comme un nouvel arrivé de Senlis ou de Philadelphie. Samedi nous étions au bal; c'était le soir, on dansait à l'ambassade d'Autriche.
Dimanche nous avons dû aller aux courses de Versailles. Quand les fêtes ont lieu un peu loin , nous nous bornons au projet d'y assister : c'est déjà assez fatigant.
Lundi matin, visite au palais de l'Industrie.
Et mardi nous étions de noce ; nous assistions au pompeux mariage de mademoiselle de Ségur avec M. le duc de Lesparre. Oh! la superbe noce! que tout ce personnel était bien choisi! La mariée était belle, le marié était beau; sa mère était belle, son père était beau; ses sœurs étaient belles, son frère était beau ; ses cousines étaient belles , ses oncles étaient beaux ! Il est impossible d'avoir des parents plus avantageux. De beaux
LETTRES PARISIEXXES (1H44). 307
oncles! voilà qui est rarel Ordinairement les noces pèchent par les oncles ; mais à ce mariage-là il y a eu des effets d'oncles menreilleui. Il y a eu aussi un effet de soleil magnifique. Cette splendide église de la Madeleine était éblouissante ; le soleil Tinondait de ses rayons d'or qui faisaient pâlir les orgueilleuses dorures des lambris. La nef était remplie des amis des mariés; assemblée brillante où toute l'Europe célèbre était représentée. Et qu'ils étaient heureux ces jeuoes époux l La jeune fille n'a pas vingt ans et voilà déjà six ans qu'on l'aime. On a beau dire^ rien n'est plus doux qu'un mariage d'inclination ; ces unions-là sont les seules qui restent sympathiques. — On ne s'aime pas toujours ! s'écrient les sages. — Non, mais on se plait toujours. El si Taccord des passions est quelquefois passager, l'harmonie des goûts et des idées est étemelle.
Enfin , ce soir nous nous rendons à une solennité littéraire que nous vous raconterons samedi.
LETTRE DOUZIEME
Exposition de fleurs et de fruits. — Orangerie du palais du Luxembourg. ^-
Nouvefle espèce de proirinciaux. — Leurs dédains pour les roervciRes
■uisicwies* — Une soirée littéraire.
15 juin 1844.
Ah l ceci n'est pas un cauchemar, c'est im beau rêve réalisé, c'est un écliantillon de l'Eden, un aperot des célestes parterres I. .. O niaiserie impardonnable ! est-ce qu'il y a des parterres dans le ciel? Disons plutôt : Ge sont les serres du paradis 0 démence non moins impardonnable! est-ce qu'il peut
y avoir une culture &ctice dans les jardins de Dieu ? Décidé^ ment, on ne peut peindre le monde idéal avec des mots* humains. Contenions -nous de déclarer qu'en ce moment l'orangerie du Luxembourg est un séjour de délices où toutes les fleurs viennent lutter d'éclat, ou tous tes parfums viennesl se disputer l'honneur d^ vous enivrer; et qull est mille fois agréable d'être juge dans un concours de fruits, dans un combat de parfums, dans un cairrousel de fleurs. C'est déjà bien asseï prétentieux comme ça.
D'abord Tananas triomphe; c'est un parfum impérieux et sonore qui impose silence à tous les autres. Eli bien, voilà encore que nous disons une sottise : un parfum sonore qui impose silence, c'est absurde; autant vaudrait dire un parfum
éclatant qui éteint tous les autres Mais il n'y a donc pas de
mots pour définir les parfums? Soit, on se passera des mots. L'orgueilleux ananas triomphe ; il se fait reconnaître le premier; mais bientôt une senteur divine, d'une douceur toutepuissante, vient pénétrer vos sens, éveiller vos souvenirs, elle s'empare de vos esprits en formant autour de vous une atmosphère embaumée dans laquelle elle vous retient prisonnier ; vous lui appartenez pendant quelques moments ; elle vous absorbe, elle empêche tous les parfums rivaux de s'élancer jusqu'à vous; elle vous parle de l'Italie, de Sorrente, de Naples, de Malte ; elle vous rappelle la brûlante Ibérie et tous les rivages bien-aimés où règne l'oranger aux fruits d'or. L'oranger, arbre béni entre tous les arbres, emblème sacré de la perfection; arbre de la science, mais de la science du bien, il reçut en partage tous les dons : bois précieux , feuillage salutaire, fleur de neige enivrante et pudique, fruit d'or exquis et bienfaisant; verdure constante, floraison précoce, durée éternelle. Est -il un arbre plus parfait? Quel beau destin que celui d'un oranger! Si nous croyions à la métempsycose, nous ferions toutes sortes de démarches pour être métamorphosé en oranger ; nous avons une espèce de culte mêlé d'un peu d'envie pour cet arbre privilégié; nous le révirons comme un arbre de bénédiction, et nous nous défions malgré nous des pays où cette tige noble, droite et fière ne veut pas croître, où cette fleur chaste et bienveillante refuse de s'épanouir, où ce fruit superbe et généreux ne peut mûrir jamais. Ces pays-là ont commis quelque faute mystérieusement expiée. Dieu ne les a pas privés d'orangers sans motif.
Et le jaloux parfum vous enivre, et pendant longtemps vous ne comprenez que lui. Tout à coup une odeur sauvage vous ranime, un parfum joyeux et franc vous transporte en idée sur la lisière des bois. Et vous voilà revenu aux beaux jours de votre enfance, alors que vous alliez avec votre nourrice et vos petites sœurs cueillir des fraises pour le déjeuner de votre
mère. Les bonnes fraises! comme vous les cherchiez avec ardeur ! Vous en trouviez six , vous en mangiez cinq et vous en mettiez une dans le panier. Alors on vous disait : u Celle-ci n'est pas mûre ! » vous la repreniez bien vite et vous la mangiez encore, et Ton s'écriait : u Ne mange pas celle-là! n et Ton vous eu donnait une belle pour vous dédommager : c'était tout profit. N'est-ce pas que la fraise est l'emblème de la rieuse enfance? C'est un fruit vermeil qui semble destiné à sa bouche vermeille ; il croit si près de terre que le plus petit enfant est forcé de se courber pour le prendre, et il est si délicat qu'une petite main sans force semble avoir seule le droit de le cueillir. Vous passez rapidement devant ce groupe de fraisiers et vous éprouvez le supplice de Tantale dans toute son horreur. Il faut avoir atteint un degré de civilisation extrême pour obtenir de soi une admiration simplement contemplative à l'aspect de ces fraises si belles, et qui semblent vous engager à juger par vous-même de leur amélioration. Passez vite et ne vous arrêtez que devant ce magnifique jasmin des Açores. Quel parfum I Il vous transporte, hélas! dans un monde que vous ignorez, que vous ne connaissez que par les récits des voyageurs. Ce parfum enivrant ne vous rappelle que des lectures ; ce n'est pas assez; un parfum n'est rien s'il ne se complète par un souvenir.
Maintenant, pénétrez dans l'empire des roses; il y en a là de toutes les familles, de toutes les couleurs, de toutes les formes. — Voici une belle fleur de magnolia. — Ce n'est pas une fleur de magnolia, c'est une rose; elle est monstrueusement belle. — Voici une charmante renoncule. — Ce n'est pas une renoncule, c'est une rose. On compte, à cette seule exposition, trois cent quatre-vingt-sept espèces de roses; il y aurait de quoi dégoûter des roses à jamais! Eh bien, pas du tout; plus on en voit, plus on veut en voir encore ; et cependant, si on vous présentait trois cent quatre-vingt-sept espèces d'œillets d'Inde, par exemple, vous vous fâcheriez, vous diriez que c'est une mauvaise plaisanterie. Pourquoi cette injustice? pourquoi la nature a-t-elle des fleurs favorites et des fleurs maudites? Est-ce que, par hasard, l'égalité n'est pas dans la nature? Nous commençons à le craindre.
Que cette collection de gcranioms est superbe! Quelle variété dans ces couleurs! quelle baraionie dans cette vanété !
Que cette pyramide d'îris ost ciégantc! comme ces frais calices d'or et d*hyacinthc s'élèvent fièrement en laissant tomber autour d*eux, comme un large mantcao de verdare, leur beau feuillage éplorè !
Que ces montagnes de palmiers sont imposantes! comme elles protègent avec orgueil ces bataillons d'ananas rangés à lears pieds, semblables à des bataillons de grenadiers sous les armes!
— Regardez dans ces corbeilles ces grosses poires. — Des poires... encore?
— Voyez ce superbe raisin! — Du raisin... déjà?
— Quelle est cette plante ? — Thé indigène. — Connaistez-vous ce thé-là? — Il me semble en avoir déjà pris malgré moi. — Chez madame ** * ? — Silence.
— Quel est ce pot de confitnres verdàtres ? — Lisez : Coofitares d'oseille ; c'est une nouYelle invention. — Oh ! qae cela doit être mauvais, des confitures d'oseille i je n'en goûterai jamais, j'en lais le serment solennel et Ton doit tenir de pareils serments.
' — Ah! eeci est une fougère? — Oui, mais on l'appelle aujourd'hui adiantum tenerum. — Ce nom-là va déranger l'air célèbre ; comment pourra-t-on chanter maintenant : Que ne suis'je.,. ?
Mais j'aperçois un oeillet de poëte : vous m'accorderez au moins que cette fleur est un œillet de poëte. — 11 n'y a plus d'œillets de poète ; on appelle ces fleurs4à maintenant deantms barbatus. Les poètes n'ont plus de fleurs. — Tant mieux, ils en avaient choisi une fort laide, qui ne faisait guère honneur à leur goût ; peut-être seront-ils plus heureux dans leur choix nouveau.
— Les beaux papillons! — Eh! ce sont des pensées, les grandes pensées de Ragonnot.
— Ohl le vilain animal ! — Où voyez-vous un animal? — Là, un gros hérisson ! — C'est une plante grasse; regardez, votre hérisson commence à fleurir. — Mais il est tard... nous sommes devant la porte, respirez encore cet air embaumé.
LETTRES PARISIEliJXES (1844). 311
parfom inconnu, mélange de tous les parfums, hai^monie odorante formée de éous les soupirs ^livins ; et verrez voir dans une des salles du Luxembourg les prodiges que les arts peuvent accomplir quand la charité les inspire. Là sont «xposés les onircages offei^ pour la loterie qui doit être tirée au !pro£t et Tœuirre du AIont-€armel. U s agit de relever œi liospioe oélèbre dans notre histoire gnoiTÎère. Le pieux édifice est défà reconstruit a moitié, déjà il a pu donner asile à de glorieux p^erins; mais de nombreux travaux restent encore à exécoier^ et la France seule peut venir en aide amx pauvres religiefix dans leur courageuse entreprise. Ce n'est pas en vain que les peuples Btalheurenx s'adressent à elle ; car^ ainsi que le cUil M. Adolphe Dumas dans une notice fort bien faite sur la réédi* ficatien de Tliospice du Mont-Carmel : « Toutes les fois «que ff quelqu'un souffre dans le monde, il se tourne du coté delà p France. Rome avait des empires dans sa elienlèlc; rous^ V nous avons les instincts des peuples. Ils disait tous : Si fa p France le savait! comme on disait antrefois du roi. » £t tb ont raison de se tourner vers nous, ces peuples en détresse. On avra l>eau nous rendre industriels, jnatériels et •consèîto* tionnels, il y aura loujours parmi inous de grands artistes «t de grands poètes, qui sauront conserver dans leur langage saci'é aux nobles dévouements leurs véritables noms; qui se transmettront d'âge en âge , comme des traditions saintes , le respect ponr les croyances entliousiastes que les philosophes appellent déjà préjugés; la sympathie pour les héroïques sacrifices que les égoïstes ont toujours appelée démenoe.
11 est arrivé depiris quelques jours une nonveUe eq>èoe de provinciaux. Ceux-là sont d'une audace prodigieuse, ils oiÉ mi aplomb effrayant; ils n'ont rien vu ti ils connaissent toot; les récits de leurs devanciers leur ont tout appris. Us viennent à Paris ponr la première fois, ils sont déjà blasés sitr les beautés de Paris ; à force d'avoir écouié les louanges enthMisiastes et même exagérées que leurs amis et leurs pare»ts prodiguent à la capitale, ils font prise en ^ippc et viennent la visiter en nourrissant contre elle tonies sortes de préventioas ridicules nées probablement de quelques exaltations ridicules. Ils nous traitent fort cavalièrement ; leur langage est une ironie
continuelle; c'est aussi un argot inintelligible. « Ah! dit Fnn, voici le boulevard de mon oncle... c'est-à-dire le boulevard où mon oncle venait se promener tous les soirs quand il était à Paris le mois dernier. — J'irai ce soir, dit un autre, voir danser
la nymphe du receveur c'est-à-dire mademoiselle Grisi, que
le receveur particulier de leur ville a beaucoup admirée pendant son séjour à Paris et dont il parle sans cesse depuis son retour. — Moi, j'irai voir ce soir les délices de Bouginot... c'est-à-dire tfyacinthe, du théâtre des Variétés. Bouginot est l'admirateur passionné d'Hyacinthe, il l'imite avec un rare bonheur. — Tiens, voici les amours de Tupinières !... un singe empaillé qu'on voit chez un naturaliste du boulevard Poissonnière, m — Cette façon de connaître Paris par tradition leur donne beaucoup d'avantage; ils parlent tout haut, ils affectent une assurance exagérée; leur but est de narguer les gens qui ne sont pas là : « Un tel nous a dit qu'en arrivant à Paris il était tout troublé, tout étourdi; moi, je lui dirai que je n'ai
éprouvé aucun trouble, aucun éblouissement » Il ne faut
pas, nous autres Parisiens, nous choquer de leurs étranges manières; cette arrogance n'est pas contre nous; ils agissent à Paris contre des gens qui sont loin de Paris; ils luttent contre d'anciens récits et leur préparent pour réponse des récits victorieusement contradictoires ; ne nous fâchons donc pas de cette attitude malveillante, elle ne nous regarde pas. Dès sept heures du matin ils battent le pavé en habit noir et en gants blancs; à deux heures ils mangent des cerises , sans se géi\cr, au coin des rues, en lorgnant les Parisiens, qui semblent s'étonner de ces repas frugalement improvisés; ils taquinent la fruitière, non par légèreté de mœurs , mais par indépendance d'idées et pour montrer aux Parisiens qu'ils ne sont point intimidés par l'aspect de leur ville si merveilleuse ; ils font et disent volontairement toutes sortes d'inconvenances : ils appellent cela conserver leur présence d'esprit. Soit; nous aimions mieux les autres.
Oh ! qu'il est plaisant, cet affreux désastre arrivé dimanche au palais des Champs-Elysées, le toit enlevé, les salles inondées!... 0 vanité des vanités! û naïveté des industries! L'homme, inventeur ingénieux, a tout inventé, hors un abri
pour SCS inventions ingénieuses. Il expose en même temps ses chefs-irœuvre aux regards curieux et aux quatre vents, et il se dit le roi des animaux! Les animaux, ses sujets, savent du moins se choisir un asile : le lion se couche dans un antre oh il ne pleut pas, Tours se trouve une tanière imperméable, le renard se creuse un terrier confortable ; il y a enfin des animaux célèbres qui se construisent à eux-mêmes une solide demeure. Ah !... les chapeaux de castor qui sont à l'Exposition ont du bien rire !
Et la soirée littéraire que nous allions oublier ! Voici comment elle a eu lieu : on a réuni dans un salon une vingtaine de gens d'esprit, on les a fait jouer jusqu'à cinq heures du matin au lansquenet On appelle cela une soirée littéraire !
LETTRE TREIZIEME
Les salons de Paris : salons diplomatiques, salons politiques, salons poétiques, fantastiques. — Les clubs, leurs avantages. — Ils absorbent les ennuyeux. — Vivent les clubs ! — Esprit de conversation. — Système de madame Gampan. — La duchesse de Saint-Leu , son élève.
23 juin 1844.
Enfin, Paris a cessé d'être brillant; c'est heureux! Quelques départs, un deuil généralement porté, lui ont rendu cette douce mélancolie qui lui sied si bieii à nos yeux. Quand il fait le superbe, nous l'admirons, mais nous ne l'aimons pas. Ses plaisirs bruyants sont peu dans nos goûts ; les belles fêtes, pour nous, sont des devoirs plutôt que des récréations. Ce qui nous plaît, ce sont les réunions intimes; les grands salons ouverts pour tout le monde nous séduisent moins que les petits salons entr'ouverts pour quelques amis. Nous préférons à tout l'éclat des lustres la modeste lueur des lampes; il est bien difficile d'être tout à fait sans prétentions dans un salon pompeux, éblouissant de lumière, et cela nous ennuie d'avoir des prétentions ; les jours que nous aimons sont ceux où l'on est rassemblés sans projet et oii l'on cause sans façon. Si vous saviez comme nos hommes supérieurs sont aimables lorsqu'ils daignent causer ainsi , vous ne proclameriez plus que l'art de la
conversation est niori lea France. Pour les gens de talent, èlre en négligé, <c'«st élre <en graside parure, le ^uns JiMçam ée Tesprit rassemble à oe que «erait le laisser aller de Tasane ^êî ouhlieraèt de cacher ses tnésors; et jamais à aiocsne époqac ia société française n'a possédé ime collection plus 4X>Difiîète «et filos agp'éaèdement variée «de ocnïteiM*s inténessants et de csmk saurs spirituels. -«-^U n'f afdiiB de «alons, dU-CHi : et alors 4ni die ce iqu'était autnefcus le salcMi de madame de Sta^^ ce qu'ont été depuis ceux de madame la duchesse de Duras, de madame de Mooècaln^ de madame 'la duchesse de Brojjlie^ et r^B ajoute avec ides airs d^élé^ie : — Aujourd'hui il n'y emM flus un «euU
— lieulez^OHS savoir pofurquoi ai n'y en a plms im seul? c'est qu'il y en a vingt; Tinfluence s'^est éparpillée, mais elle n'en est pas moins réelle, et c'est parce que l'on cause un peu partout que vous prétendez que l'on ne cause plus nulle part.
— Vous osez dire ^qu'il y n vingt salons infhients à Paris où Ton sache causer? Nommez-les, je vous en défie!
— Les voilà, je cite au hasard. Le salon de madame Récamier, celui de madame de Lamartine, de madame Victor Hugo.
— Ah ! mais ceux-là sont célèbres
— Ce n'-est ]fas une raison pour les oahlier.
— D'ailleurs, ccJla n'eo fait encore que trois.
— Je continue. Le salon de madame de Boigne, de madame de Castillane.
— Ceux-là sont des sidons politiques....
— Eh bien, oe n'est pas non plus une raison pour «[«'ils
soient sans influence Je poursuis. Le salon de madame
de Courbcmne.
— Celui-là est un sakm diptomatique.
— Eh'! ce n'<est pas non plus une raison pour qu'il soit sans importance Le salon de madame
— Vous commencez à chercher les noms , qui devtennmit rares.
— Au contraire, je n'ai que l'eBvbarras du choix. Voîcî cinq salons que je voudrais pouvoir vous nommer chacun le premier : le salon de madame la dncliesse de Maillé, de madame
LETTRES PARlSIEISiKES (iS44). 315
deChastenay, de madame la duchesse de Liancourt, de madame ia duchesse de Rauzaii, de madame la vicomtesse de NoaiHes ; et puis dJK autres que les gens d'esprit coRnaîssent bien aassî : le saloB de madame d'Agaesseaa , celm de sa nièce , madame de la Grange ; le salon de madame Philippe de Ségur ; de sa sœur, madame Alexandre de Gtrardin; le salon de madame 4e Podenas , de madame d'Osmond , de madame de Kansouty, de madame de Rémusat , de madame de Virien , de madame la comtesse Merlin^ et enfin le salon de madame Dosne, qui était déjà le rendei-vous de nos artistes célèbres et des hommes éminents du parti libérai avant d'être Tasile on Tarsenal peutèine Ae nos hommes politîcpes méoonteiits et désescbantés. £t remarquez bien que je ne cite point le salon des bas bleus accusés de littérature, que je ne parie pas des salons étrangers, et que je ne compte ni celui de madame la princesse de Lieven, ni celui de madame la princesse Belgiojoso, de madame Swet* chine; que j'oublie aussi volontairement les salons étranges, où la conversation, très-accentuée, n'en est pas moins, c'est-àdire n'en est que plus amusante Certes, iquand je dis : Il y
en a vingt, je n'exagère pas.
Et comment la conversation ne serait-elle pas facile et agréable avec tant de sujets divers pmir exercer vn même esprit, avec tant d'esprits différents pour traiter un même sujet ? — Mais , s'écrient les causeurs d'autrefois, les clubs ont tué la ccmversatton ! — Les dubsl... am contraire, ils l'ont sauvée z elle revit depuis leur fondation. Ce qui l'avait tuée, c'était l'abondance des relations insignifiantes. L'haUtude que l'on a prise depuis quelques années de prier trois cents personnes pour la moindre fête a multiplié les relations à tel poittt que, dans nos salons, les indifierents avaient chassé les arait. Les causeries intimes étaient sans cesse interrompues par des visites d'apparjit. La vie parisienne se compose de six mois au plus; or trois cents personnes qui veulent être polies deux fois en six mois et qui viennent vous remercier successivement d^un bal et d'un concert, cela lait en uuiyenne deux ennuyeux par soirée. Il y avait là de quoi disperser tous vos habitués amusants ; car il suffît de l'apparition d'un visage inconnu jKNir glacer à l'instant même la conversation la plus animée. Et puis
il faut le dire aussi, il y a dans le monde des personnes qui sont douées de cette fatale propriété d*arréter subitement la circulation des idées, comme le poison arrête la circulation du sang; les uns possèdent cette propriété de nature, continuellement et sans alternatives; d*autres ne la possèdent que par circonstance; une contrariété mal dissimulée, une préoccupalion trop puissante les fait passer à Tétat de poison malgré eux; et les voilà par accident jetant la froideur et le trouble dans un salon où la veille ils avaient jeté la vie et la gaieté. Eh bien, tous ces esprits pesants, ces oisifs d'idées, qui encombraient la conversation , les clubs les ont absorbés ; ils ont donné asile aux ennuyeux de tout le monde, aux ennuyeux et aux ennuyés! Ce sont des temples hospitaliers ouverts aux infirmes, aux affligés de toutes les sociétés dont ils attristaient la vue ; les clubs sont les hospices des importuns, ils accueillent tous ceux qu*on repousse, ils appellent tous ceux qu'on fuit :
Les maris de mauvaise humeur;
Les joueurs de mauvaise compagnie ;
Les pères ronfleurs;
Les oncles rumineurs;
Les tuteurs sermonneurs ;
Les gens qui n'entendent pas bien ;
Ceux qui parlent mal ;
Ceux qui ne comprennent rien ;
Les ultra-étrangers dont Télocution est par trop laborieuse. On peut causer très-agréablement avec un Allemand qui vous dit : Ponchour ; mais avec un entêté qui, après trois ans d'habitude parisienne, persiste à vous dire : Pinchir, il est impossible de jamais s'entendre. Vile un club pour ces étrangers-lâ ! . . .
Tous les hommes qui orit un mécompte à dissimuler;
Ceux qui ont appris le matin une mauvaise nouvelle;
Ceux qui ont fait dans la journée une fâcheuse découverte ;
Ceux qui viennent de rencontrer un créancier ;
Ceux qui viennent de manquer une héritière;
Ceux qui commencent à soupçonner un tiers dans leurs amours;
Ceux qui pressentent un invalide dans leurs écuries;
LETTRES PARISIEXXES (1844). 317
Les gens qui ont trop bien dîné la veille;
Ceux qui ont mal dormi cette nuit;
Les rhumes naissants ;
Les névralgies obstinées; enGn tous les ennuis, toutes les souffrances, les humiliations, les inquiétudes, les infirmités qui rendent maussades ceux-là quelquefois, ceux-ci toujours. Ces petites misères de la vie mondaine vont se réfugier dans cet asile indulgent; leurs plaintes étouffées se perdent dans un concert de propos insignifiants. On oublie assez vile ses chagrins auprès de gens qui les ignorent, et qui n'y prendraient aucune part s'ils venaient à les connaître. Autrefois, cette mauvaise humeur s'exhalait en famille, et Ton doublait ses ennuis en les faisant partager; on les prolongeait aussi, malgré soi : quand on voyait une femme, une sœur, une mère s'inquiéter de vos tourments, on leur trouvait plus d'importance; on n'osait pas s'en distraire tout de suite de peur de paraître léger; maintenant, quand on est maussade, malade, insupportable, on va au club.... Vivent les clubs! Les clubs ne sont pas seulement l'asile des hommes mal disposés, ils servent aussi de repaire aux jeunes gens mal élevés. Les hommes très-faibles ont ce que nous appellerons le préjugé de la grossièreté; c'est un préjugé qu'il faut sinon respecter, du moins subir avec intelligence. Tous les hommes imaginent que la brutalité, c'est la force, et ils regardent comme uni devoir de jurer plusieurs fois dans la journée pour se prouver à eux-mêmes leur énergie. Le juron est le rugissement de ces gentils perroquets qui s'intitulent Uons, Avouez alors qu'il est bon que ces êtres volontairement féroces aient un antre bien clos et bien chauffé, où ils puissent, à toute heure du jour, aller rugir, rugir comme Vert-Vert, avec confiance et sans contrainte. Ils sortent de là plus calmes; ils ont fait preuve d'énergie, ils savent qu'ils peuvent être violents et grossiers quand ils veulent : ils pourront donc se permettre d'être doux et polis quand on voudra. Mais, dites-vous, ils ne sortent jamais de leurs maudits clubs. — Tant mieux ! Nous avons quelquefois entendu certains coryphées d'un certain club causer entre eux^ et nous persistons à déclarer que l'institution des clubs ne saurait faire aucun tort y dans nos salons, à l'art de la conversation.
Les homines d'esprit savent tirer des clubs de grands avantages : ils y vont passer cpi^lqves heures, recueillir les nouvelles du jour, se mettre au courant-,, et pnis, ce bienheureux asile leur sert à tout cacher; il leur tient une réponse toujours prête „ un mensonge toujours attelé. — Où allez-vous ? — Au club. — D'où ven«j-vous? — Du club. — Qu'est-ce que vous avez fait hier soir? — Je suis resté au club. — Oft doerei-
vous demain? — Je dinerai auchib Ainsi, ces clubs dônffoB
médit tant absorbent les ennuyeux, enchaînent les ennuyés et affrancli^issent les gens aimables !... Et vous vous plaignes <tes clubs, mesdames ! Allons, vous n'êtes pas de bonne foi. Nous ne nous en plaignons pas, ils ont pris au monde ce que le monde leur avait donoé, et rien de plus.
Le destin de la convevsatron dépend de trois choses : de la qualité des causeurs, de l'hamoiiie des esprits et de Tarrangement matériel du salon. Par l'arrangement matériel, nous entendons le déraogemenl complet de tous les meubles. Une conversation amusante ne peut jamais naître dans nn salon où les meubles sont rangés symétriquement. Gomment donc forsaiemt nos pères pour avoir de l'esprit autour de cette ennuyeuse labk die marbre couverte d'un respectable cabaret de porcelaine qiai ornait seul le grand salon de nos mères? — Nos pères, ils n'avaient pas d'esprit cher eux, dans les grands salons de leurs grands hùtels ; Hs n'en avaient que dans les petits salons d^e leurs petites maisons, où ils allaient s'amuser, dire mille folies et casser des assiettes en haine de ces maudites porcelaines c^tt'il leur fallait tant respecter, et qui leur étaient tout leur esprit. Il y a encore des salons meublés à l'ancienne mode, et où l'on s'ennuie avec une très-grande dignité. L'ordre symétrique des sièges fait que les femmes y sont assises ensemble; les hommes, n'osant déplacer les chaises collées au mur, retient debout et discutent entre eux; ils ne font point partie de la société, car on discute debout, mais on ne cause qu'assis. On croirait que cette séparation vient de ce que ces hommes et ces femmes ne se connaissent pas ; de ce que les uns sont trop sérieux,, les autres trop frivoles, ou bien de ce qu'ils n'ont rien à se dire. . . Pas du tout, cela vient de ce que les fauteuils et les chaises sont mal ranges, ou plutôt de ce qu'ils sont trop bien rangés.
LETTRES PARISIE.WES (18V4). 31»
La disposition d^^nn salon est comme celle d'un, jardia aoglaî^ ce désordre apparent n'est pas nn efiCet du hasard, c'est an cour traire le suprême de Taort, c'est le résultat des comèinaisons les plus heureuses : il y a des massifs de chaises et de canapés^ comme il y a des massifs d'arbres et d'arbustes; ne faites peiot de votre salon vm parterre, mais un javdin anglais. Dans les scions: symétriquement disposés, les preaûère» heure» de la soirée sont mortellement enmiyensea; tant qu« les meubles sont en ordre , les conversatioiia sont kniginssantes et froicies ; ce n'est que vers la fin de la soirée, lorsque la symétrie se trouve rompue, lorsque le mobilier a malgré hti cédé asa nécessités, aux intérêts de la société, que les cauacvies s'éta^ blissent et que l'on commence a s'amuser... et au moment où l'on commence à s'amuser, on s'en va! Savez-vous alors ce qu'il faut faire? il faut étudier le* désordive de votre salon. Ce désordre intelligent doi^t être pom? vous un easeignement : regardez tous ces sièges encore plaxrés de la manière qui a été la plus commode pour la conversation ; il semble même qu'ik soient restés là pour causer enitre eux. Prenez garde, ne les dJéplacezpas, respecter leur disposvtiien ingénicBse, et que Ile désordre de ce soir devienne votre arrangement de tous les jours. Croyez-nous, et la prochaine fois que vous aurez du monde chez vous, vous verrez qu'on s'y amusera trois heures plus tôt. C'est quelque chose, mais cela ne suffit pas. Les bons causeurs ont liorreur de l'oisiveté. Les hommes d'esprit ne savent rien dire en tenant leur chapeau à la main d'un air cérémonieux ; ils ne savent pas manier ce chapeau en parlanÉ*, ce que les gens naïfs savent si bien faire; ils ne savent pas lie tourner et le retourner avec un aimable embarras, comme les paysans, ni le brosser avec un zèle éperdu comme les écoliers; il leur faut des objets de prix pour leur servir de contenance, des flacons anglais, des cassolettes turques, des bonbonnières de Saxe, des chaînes d'or, des dés d'or, des ciseaux d'or.... Oh! voilà ce qu'ils préfèrent à toute chose, des ciseaux, un canif, un couteau!... Avec ces armes ils sont bien dangereux, ils ont tout leur esprit. L'homme d'Etat le plus occupé, le politique le plus affairé, passera chez vous de longues heures à causer, à rire, à deviser de la manière la plus charmante, si
vous avez eu l'adresse de placer sur une table, auprès de lai, un couteau, un canif ou une paire de ciseaux; rien ne Tinspire autant. Aphorisme sous forme de calembour : Plus on sème de niaiseries dans un salon, moins il s'en glisse dans la conversation.
Il y a encore une chose qu'il ne faut pas oublier pour obtenir une conversation intéressante, c'est de ne pas du tout s'en occuper. Qu'ils sont ennuyeux, les gens qui se trouvent à euxmêmes une conversation brillante et qui font valoir leur propre conversation; qui se disent tout bas : Je cause!... qui viennent causer, et qui regardent avec fureur ceux qui les interrompent et semblent leur dire : Fi ! vous ne savez pas causer. Toute préméditation empêche la conversation d'être agréable. On va se voir; on parle de la pluie et du beau temps; chacun dit sans prétention ce qui lui passe par la tête ; les uns sont graves, les autres sont extravagants; ceux-là sont vieux, ceux-ci sont jeunes; quelques-uns sont profonds, plusieurs sont naïfs; madame fait une question maligne, monsieur fait une réponse mofdante; un enthousiaste fait un récit chaleureux, un frondeur fait une critique sévère; un commérage interrompt la discussion, une épigramme la réveille, un éloge passionné la renflamme... une folle plaisanterie la termine et met tout le monde d'accord. L'heure passe, on se sépare; chacun est content, chacun a jeté son mot, un mot heureux qu'il ne se croyait pas destiné à dire. Les idées ont circulé; on a appris une anecdote qu'on ignorait, une particularité intéressante; on rit encore de la boufibnne idée d'un tel, de la naïveté charmante de cette jeune femme , de l'entêtement spirituel de ce vieux savant, et il se trouve que, sans préméditation et sans projet de causerie , on a causé.
Nous n'aimons pas non plus ces maîtresses de maison doublement officieuses qui font, le matin, le menu de leur conversation comme le menu de leur dîner. Madame Campan avait là-dessus un système qu'elle enseignait à ses élèves et qui nous a toujours paru peu divertissant : elle prétendait qu'il fallait régler la conversation d'un dîner sur le nombre des convives. Si l'on est douze à table, il faut parler voyages, littérature; si l'on est huit, il faut parler beaux-arts, sciences, inventions
LETTRES PARISIENNES (1844). 3îl
nouvelles; si Ton est six, on peut parler politique et philosophie; si Ton est quatre, on ose parler de choses sentimentales, des rêves du cœur, d'aventures romanesques. — Et si Ton est deux? — Chacun parle de soi; le tête-à-tôte appartient à Tégoîsme.
Cet étrange système de madame Campan nous a été révélé par madame la duchesse de Saint-Leu, son illustre élève; ellemême nous a fait Thonneur de nous Texpliquer, et bien souvent nous en avons ri ensemble. Lorsqu'il survenait quelques hôtes inattendus au château d'Arenberg : u Tous mes plans sont dérangés, disait-elle; je comptais parler philosophie, voilà
maintenant qu'il va falloir parler littérature et voyages n
Cela voulait dire : Nous serons dix à table. — Hélas! aujourd'hui cette plaisanterie douce et fine n'çst plus qu'un triste souvenir.
Tous ces préparatifs sont heureusement fort inutiles pour les gens qui savent causer; ils ont une si grande confiance dans leur intelligence, qu'ils n'ont jamais besoin de Ventrainer par des exercices préalables. Voilà pourquoi nous aimons tant les gens supérieurs ; c'est que, comme ils ont beaucoup d'esprit, ils ne sont jamais obligés d'en faire.
Mais en vous apprenant comme on cause , nous oublions de vous raconter ce qu'on dit.... Eh mais! on se dit adieu, et l'on se hâte de quitter Paris, que la chaleur rend depuis trois jours inhabitable.
LETTRE QUATORZIÈME
Paris métamorphosé en petite ville d'Allemagne. — Un ménage de sauvages' à rOpéra. — Leurs impressions. -— Les salons déserts. — Fêtes et spectacle au château de Dangu.
âO septembre 1844.
Nous revoyons Paris après quelques mois d'absence, et nous ne le reconnaissons plus. Figurez-vous une petite ville d'Allemagne calme et digne, peuplée de bonnes gens raisonnables et désœuvrés. Point d'agitation, point de bruit; plus de petits hommes aflairés, au teint verdàtre, aux mains rouges, marchant vite et parlant tout seuls ; plus de grandes femmes maigres à l'air farouche, au regard envieux, qui semblent reconnaître
T. II. Si
dans chaque personne qui passe leur ennemie ou leur victime ; rien qui sente la vie active et le travail inquiet ; mais de bons gros promeneurs au teint vermeil, au sourire naïf, marchant en silence, de ce pas vague et nonchalant qui veut dire : Je sors pour mon plaisir, personne ne m'attend, et je ne vais nulle part ; — de belles femmes très-parées qui ne s'occupent point de leur parure, qui ne tiennent nullement à la faire valoir; elles regardent autour d'elles les maisons, les arbres, les voitures, avec une patiente curiosité. On voit bien vite que ce sont des étrangères. Une Française, quand elle est en grande parure, s'inquiète peu de ce qui se fait autour d'elle; elle regarde si on la regarde... et voilà tout. Puis un mot italien, une exclamation espagnole, un yes' ou un ta viennent vous apprendre à quel royaume de l'Europe appartiennent ces beautés inconnues, — ce que vous aviez déjà à peu près deviné, car la tournure et la démarche ont autant d'accent que la parole. Tels sont les nouveaux habitants de Paris : des voyageurs indépendants qui voyagent pour s'amuser, que rien ne presse dans leurs courses, et qui attendent pour visiter une ville célèbre le moment favorable, celui où ses habitants l'ont abandonnée, comme pour visiter un château fameux on attend le jour où ses propriétaires sont absents.
Si par hasard vous rencontrez une élégante Parisienne, elle se traîne pâle et languissante; elle est malade, elle relève de couche ou elle est près d'accoucher; si, par un hasard plus extraordinaire encore, ces Parisiennes sont en bonne santé, elles sont en grand deuil et elles sont tristes ; chose étrange, qui vous étonne; quand vous avez quitté Paris, il y a trois mois, toutes nos merveilleuses étaient en grand deuil aussi, mais elles étaient d'une gaieté folle ; on les voyait passer dans leur calèche, vêtues de noir et riant aux éclats. Alors vous demandiez quel était ce deuil si joyeusement et si rigoureusement porté.... On vous répondait : C'est un deuil de convenance. Maintenant le deuil et la tristesse vous paraissent un mélange bizarre, et vous avez un peu de peine à vous y accoutumer. Quant à nos Parisiens élégants, si l'un d'eux vous apparaît dans la foule de ces paisibles étrangers, vous allez aussitôt vers lui avec inquiétude; il fait de vaines tentatives
pour arriver jusqu^à vous, il ne marche plus en sautillant et en fredonnant quelque polka /nouvelle, il s*avance en boitant et en gémissant : il est tombé dans un fossé à G..., le jour de Fouverture des chasses, ou bien il arrive de Naples, où il a été mordu par un scorpion ( historique ) ; il se hâte de vous raconter ses aventures pour vous expliquer sa présence à Paris, tant il est honteux de s'y montrer dans cette saison. En effel, il n'y a plus à Paris que des victimes. Comprenez-vous cette métamorphose que subit fatalement cette turbulente cité, privée en un seul jour de tous ses tapageurs, de ses députés, de ses avocats, de ses journalistes, de ses bas bleus et de ses coquettes; ce ihéàtre immense qui perd à la fois son orchestre , ses acteurs et ses actrices ; cette, patrie des vanités que tous les vaniteux ont délaissée! vous imaginez -vous enfin Paris, Paris habité sans prétentions, par des gens sans intentions, qui rie pensent ni à vous éblouir, ni à vous étourdir, ni à vous humilier, ni à vous attraper! Cest quelque chose de merveilleux et d'inconcevable qui a tout le charme de la simplicité dans la grandeur, de la bonhomie dans la supériorité. Ses boulevards, ses rues, n'ont plus la fièvre, on y circule librement; on n'y court plus, on y marche ; les Parisiens d'automne sont modestes ; ce sont de jeunes commis dont les appointements jaloux défendent les plaisirs champêtres ; ce sont de vieux caissiers, étemels captifs de la grande ville, qui ont oublié tous les aspects de la nature, les ruisseaux, les prés, les vallons, et qui ne connaissent plus par son nom qu'une seule plante, leur tabac ; ce sont de vieilles rentières courbées sous le poids des ans et d'une énorme capote :gros bleu , juste assez riches encore pour payer et nourrir la vieille servante qui les aide à se traîner vers le banc hospitalier où elles vont chaque jour se chaufier au soleil; ce sont de jeunes veuves, de courageuses orphelines, se faisant un noble moyen d'existence de leur éducation brillante, qui reviennent de dire adieu à leur dernière élève et de lui donner sa dernière •leçon, et qui n'osent jouir qu'avec tristesse d'une oisiveté ruineuse. Elles s'arrêtent au marché aux fleurs; elles choisissent un bouquet de violettes, une botte d'héliotrope, un pot de marguerites ! C'est beaucoup , mais nous sommes aux jours des
vacances et il faut bien faire une folie.
dî4 LE VICOMTE DE LAUNAY.
Dans les boutiques, les marchandes/on/ salon, et c*est les déranger impoliment que de venir y acheter quelque chose. Elles-mêmes vous regardent avec des yeux étonnés et semblent vous reprocher votre indiscrétion. Ne vous hasardez pas, mesdames, à demander le moindre ruban, dans cette saison de transition élégante, vous seriez à jamais déconsidérées. — Des rubans de taffetas?... — Nous n*en avons plus. — Des rubans de satin?... — Nous en attendons. — Il ne reste dans les cartons des magasins célèbres que de grosses chenilles rouges , vertes ou orange, pour orner les bonnets confiants des étrangères naïves; que des comètes pékinées et des faveurs satinées pour répondre au hasard , par force chicorées et force choux, à des fantaisies plus ou moins clairement baragouinées!
L'aspect des théâtres est assez mélancolique ; c*est le temps des essais^timides. Chaque soir, au Théâtre-Français, de jeunes débutants Inconnus viennent jouer, devant de vieux acteurs retirés, d'anciennes pièces oubliées. L'Opéra, un peu désert, était l'autre soir égayé par deux sauvages. Un homme et une femme de nous ne savons quelle tribu se faisaient remarquer dans une loge des premières. Ces spectateurs au teint de bronze, aux lèvres pendantes, au nez coquettement paré d'anneaux d'or, paraissaient s'amuser extrêmement du jeu des acteurs, dont ils répétaient tous les gestes avec une exactitude effrayante ; le parterre entier s'est retourné pour les contempler, et bientôt les acteurs n'ont plus joué que pour eux, et c'était plaisir que de voir les scènes de l'opéra se refléter dans ce miroir étrange. On savait que Duprez allait risquer un la quand le sauvage ouvrait une bouche immense ; on savait que madame Stolz préparait un désespoir sublime quand la sauvagesse se prosternait avec des contorsions épouvantables; on n'avait plus besoin de regarder le théâtre : c'était très-commode et très-amusant.
Nous ne vous parlons pas des salons, ils sont fermés; à peine une ou deux convalescentes réunissent-elles chez elles quelques amis. Et quelle simplicité dans ces visites familières ! Une modeste capote, une robe montante, voilà l'uniforme; une coiffure en cheveux fait époque , une robe à manches courtes fait scandale : il faut tout de suite l'expliquer, la justifier par
une circonstance extraordinaire. — Eh ! ma chère, pourquoi celte parure? — J'ai dîné chez l'ambassadrice d'Angleterre. — A la bonne heure, je ne vous aurais point pardonné ces eâetslà pour moi. — A dire vrai, ces effets- là ne sont pas sans danger à cette époque : une femme bien mise effarouche les autres femmes qui viennent vous voir en robe du matin, en voisines, à pied, sans façon, et s'enfuient à l'apparition d'une toilette prétentieuse. Or, comme les visiteurs sont rares, on tient à les attirer. On se compte; le moindre départ fait un grand vide ; mais aussi le moindre retour est un événement. Les nouveaux arrivés sont toujours si aimables, ils rapportent tant d'excellentes histoires, des commérages si frais, de bonnes petites calomnies si friandes! ils jettent cela en passant, en revenant de D... et allant à P.... Ils ne restent à Paris que quelques heures, juste le temps qu'il -faut pour semer une jolie anecdote scandaleuse, un joyeux mensonge abominable , une douce méchanceté ingénument mortelle ; et ceux qui demeurent à Paris la colportent de quartier en quartier, de foyer en foyer, et ceux .qui fuient Paris l'emportent de château en château, de bateau en bateau ; et quand les héros et les héroïnes de ces poëmes d'été improvisés par des trouvères anonymes reviennent avec la froide saison à Paris , ils sont tout étonnés d'apprendre leurs aventures étranges. Madame T... découvre qu'elle a aimé passionnément M. X... qu'elle n'a jamais vu; mademoiselle de Z... apprend qu'elle a épousé un Anglais à Bagnères, puis un Allemand à Bade, qu'elle est lady là-bas, qu'elle est baronne ici. M. de R... est non moins surpris lorsqu'on lui révèle qu'il voyage depuis trois mois en bonne fortune avec un affreux bas bleu qu'il déteste. Chacun se récrie, se révolte, s'indigne.... a C'est bien fait, leur dit-on, cela vous apprendra à faire les élégants, à aller aux eaux, aux bains de mer, comme les gens à la mode ; il fallait rester à Paris comme nous autres bourgeois, on n'aurait point parlé de vous. » — Ah ! vous croyez que dans ce pays de l'élégance on est élégant impunément!... Erreur, grave erreur! En France, on vous pardonnera plutôt d'avoir du génie que de l'élégance. C'est pourquoi les voyages d'agrément font tant d'envieux ; on a vu d'anciens amis se brouiller pour un voyage
d'un mois; on parle toujours d*un voyage de plaisir avec une sorte d'amertume : a Les Geslin vont en Suisse, dites-vous.
— Ils sont donc bien riches? reprend aussitôt une voix aigre.
— Madame Foumier va aux bains de Dieppe avec sa fille. — La petite en a bon besoin, dit une voix malveillante, elle jaunit bien!... » Cest ainsi que nos meilleurs amis accueillent nos plus aimables projets. Il faut croire que ce n*est pas aussi amusant de s'ennuyer que le prétendent les puritains et les puritaines, qui professent une majestueuse morosité. Si l'ennui avait pour eux tant de charmes , ils seraient moins jaloux des gens qui s'amusent. Leur envie est un aveu; qu'ils s'en défient et qu'ils la cachent, pour qu'on puisse au moins écouter sans sourire leurs pompeux discours sur la glorification de l'ennui.
Pour nous, qui aimons sincèrement le calme de la retraite, nous né déconsidérons point ses douceurs en enviant les brillants plaisirs des voyages à la mode. Nous cherchons le repos et le silence, mais nous comprenons à merveille que l'on cherche le mouvement et le bruit. Nous ne nous fâchons nullement quand on nous raconte de belles fêtes; on nous parlait hier d'un grand opéra représenté au château de Dangn ayant pour titre : Catherine de Clèves, œuvre composée exprès pour cette solennité par un artiste déjà célèbre, M. Véra, et chantée par des amateurs distingués. On vantait la magnificence de cette représentation , ce beau château tout peuplé de dandys et de jolies femmes ; on s'étonnait de ce luxe merveilleux : tous les jours cent personnes à table ; on s'inquiétait de ce train royal , on ajoutait que ces splendeurs n'étaient pas en harmonie avec notre époque.... Raison de plus pour les encourager, disions-nous. Le grand mal que des gens riches soient magnifiques et qu'il y ait encore, dans notre France bourgeoise et marchande, un château où l'élégance et les arts trouvent un dernier asile !
LETTRE QUINZIÈME
Se promener pour se promener, ce n*est pas faire de rcxercice. — Ce sont
les idées qui font vivre. — Retour des Parisiens à Paris; ils sont devenus
provinciaux. — Ah! si Prométhée avait dérobé le feu du ciel pour allumer
un cigare!...
12 octobre 1844.
Oh! comme on nous les a gâtés, détériorés, nos pauvres Parisiens!... Quel changement!... Regardez-les, écoutez-les, sont-ce bien là les gens qui nous ont quittés il y a trois mois? Que leur est-il donc arrivé? sous quel soleil ont-ils vécu?... quelle atmosphère ont-ils respirée? quel régime ont-ils suivi? Pourquoi sont-ils si ennuyés , et pourquoi sont-ils tous ma<lades ? Ah ! c^est que le bon air de la campagne ne vaut rien pour les Parisiens de pur sang, c'est que la bonne vie de château est très-mauvaise pour Thabitant des grandes villes. Bien vivre, ce n'est pas vivre; pour le Parisien, faire de Texercice, ce n'est pas marcher; c'est chercher, c'est poursuivre une idée à travers mille idées, un objet parmi cent objets, c'est comprendre une chose vague, démêler une intrigue obscure, démasquer une vérité costumée, surprendre un secret, découvrir un projet , trouver le côté faible d'un concurrent qu'on redoute, dénicher la nouvelle adresse d'un débiteur qui se cache, partir à propos, arriver à temps, revenir à l'heure, et pour tout cela, faire vingt démarches, dix courses le matin, dix visites le soir, faire des combinaisons, des suppositions, des conjectures; c'est agir enfin, mais agir par la pensée et toujours avec la pensée. A Paris, toutes les actions ont un but d'affaires, même les plaisirs.... Mais se promener pour se promener!... aller visiter un château pour avoir visité ce château, traîner dans un parc ou dans un jardin tout un jour, pour dîner le soir avec les mêmes convives avec qui l'on a déjeuné le matin; n'avoir aucune affaire à décider, aucun ennui à éviter, aucun succès à combiner, ce n'est pas vivre!... car ce n'est point le mouvement, le tapage qui fait la vie; c'est l'agitation. Une idée vivace qui fait circuler le sang avec rapidité est un exercice plus salutaire qu'une longue course sans projet, sans souci et sans espérance. L'homme inquiet qui a
fait trente pas dans sa cour pour aller au-devant d*un important message a fait plus d*exercice dans sa journée que Thomme indifférent qui a fait quatre lieues dans la campagne pour prendre Tair et pour gagner de Fappétit. Rien ne remplace la vie intellectuelle de Paris pour les esprits parisiens. Nous ne parlons point des penseurs, des artistes et des poètes; d*abord, nous ne les comptons point parmi les Parisiens proprement dits; et puis les rêveurs n'agissent pas par les idées, ils fabriquent les idées qui font agir les autres, et cela leur suffit : nous parlons des Parisiens affairés, des spéculateurs, des ambitieux ; ceux-là ne peuvent bien vivre qu'à Paris. Un long séjour aux champs leur est fatal; là ils ne vont point, comme les hommes d'imagination^ retremper leur âme dans la contemplation de la nature, rafraîchir leurs pensées dans le calme de la rêverie; ils vont se rouiller l'esprit dans l'ennui, s'alourdir le corps dans l'abondance et dans l'oisiveté. Un homme d'affaires parisien peut risquer un voyage impunément; mais s'il se fait champêtre plus d'un mois, malheur à lui ! il reviendra dans ses foyers maussade et souffrant, et il lui faudra bien des jours avant de retrouver cette activité infatigable, cette élasticité de caractère, cette agilité de jugement, cette présence d'esprit de tous les instants, ce menu courage de toutes les heures qui constituent l'intelligence parisienne.
Et les femmes de la ville qui reviennent des champs, qu'elles sont étranges ! comment les déGnir? Ce ne sont plus des élégantes et ce ne sont pas encore de bonnes ménagères. Quelle conversation! les voilà maintenant cent fois plus provinciales que les provinciales les plus consommées. Elles ont toutes les petites idées des petites localités, et elles n'ont pas ce qui en fait l'excuse, l'intérêt. Qu'une femme de province s'inquiète des moindres actions de sa sous-préfète ou de son sous-préfet, c'est tout simple, ces moindres actions peuvent avoir sur sa destinée une très-grande influence; mais qu'on s'en aille attentivement étudier le sous-préfet d'une autre, qu'on aille soupçonner, espionner, décrier le président du tribunal d'une autre, le substitut du procureur du roi d'une autre , le percepteur des contributions d'une autre ; qu'on épouse les haines, les jalousies, les passions de la localité d'une autre.... cela n'est pas dans la
LETTRES PARISIEWES (1844). 320
nature et cela est impardonnable comme toutes les choses que Ton fait sans motif raisonné et sans droit.
C'est là pourtant ce qu'ont fait nos Parisiennes. Il ne s'agit pas ici de châtelaines, elles n'ont point encore quitté leurs châteaux, et la grande propriété ne permet point les intérêts mesquins; il s'agit de la plèbe élégante, de ces charmantes prolétaires de la fashion qui sont allées demander à leurs parents, à leurs amis, à leurs rivales peut-être, un asile plus ou moins frais pendant la belle saison. Elles sont revenues, les unes pour rester toujours, les autres pour repartir bientôt, et il faut les entendre parler des plaisirs de leur été, si l'on veut savoir jusqu'où peut aller la facilité merveilleuse d'une brillante Parisienne à adopter les défauts, les ridicules, les manies de toutes les provinces qu'elle parcourt. Nous n'avons encore eu l'honneur de rencontrer que deux nouvelles arrivées , et nous avons appris déjà toutes sortes de particularités intéressantes sur deux petites villes que nous ne connaissons pas du tout. Nous savons que la sous-préfcte X... cache son âge : elle a trentehuit ans, elle s'en donne trente-deux. Elle est comme cette femme qui disait : « Trente-deux ans, c'est un âge charmant; je les ai déjà depuis deux ans et je compte bien les avoir encore longtemps, n Bref, la sous-préfète cache son jeu aussi , car elle affecte de servir le candidat futur du gouvernement, et elle intrigue contre lui tant qu'elle peut. — Nous savons que les enfants du receveur particulier sont très-turbulents ; c'est la faute de leur mère, qui est pour eux d'une faiblesse misérable. — Nous savons de plus que madame Simonet, que nous n'avons jamais vue, élève horriblement mal sa fille; que mademoiselle Euphrasic est très-insolente, qu'on lui laisse lire les journaux et qu'elle ne met pas un mot d'orthographe. — Nous savons aussi que madame Coutellier veut l'impossible : elle fait teindre ses vieilles robes à Paris, soit!... mais elle envoie à son correspondant une jupe de satin rose, une jupe de taffetas gris et une jupe de barége bleu, et, de tout cela, elle veut qu'on lui fasse une robe de moire noire. C'est trop fort!
Toutefois, leur conversation n'est pas ce qu'il y a de plus plaisant en elles ; c'est leur costume qui est admirable à étudier! Dépêchons-nous d'en rire, car demain il sera plein de goût et
d'élégance, et nous n^aurons plus qu*à le vanter. Mais aujoar» d*hui, quelle confusion! quel amalgame! que ces chiffons dépareillés sont étranges! Ce chapeau ex-bleu , qui était charmant avec un joli mantelet de gros de Naples blanc qui n^est plus , est affreux avec cette écharpe rouge ; cette capote lilas a perdu son voile léger, elle est triste et pâle depuis cette perte. Cette robe de soie a laissé tous ses nœuds dans une périlleuse campagne ; ses cicatrices régulières attestent ses blessures. Et puis, quelles inventions! que ces coiffures de fantaisie sont prétentieuses ! Pourquoi ces fauchons savoyardes faites avec des mouchoirs turcs, ces turbans blancs improvisés avec des dentelles jaunes, ces jougs de velours vert, ces dahlias de satin violet ? Ah ! coquettes Parisiennes , c*est là ce que vous avez imaginé en province! c'est ainsi que vous avez utilisé an retour ce qui vous restait des gracieuses parures choisies au départ! Ces inventions sont dignes de vous, et nous vous en faisons nos compliments sincères ; mais croyez-nous, n*y mettez point d'amour-propre d'auteur, et allez au plus vite chez madame Baudrand et chez mademoiselle Palmyre , les prier de vous aider dans vos compositions en vous révélant les fantaisies nouvelles. Les chapeaux déformés et les bonnets fanés sont la grande mode en ce moment , c'est vrai ; mais encore ne faut-il pas que ces chapeaux et ces bonnets soient méconnaissables. Laissez dire tout bas aux gens qui les revoient après trois mois d'absence : « Je les trouve bien changés ; » mais ne forcez pas ces gens à s'écrier indiscrètement : u Ah ! mon Dieu, que leur est-il donc arrivé ? v
Avec ces quelques élégantes récemment revenues , on rencontrait ces jours-ci force troupeaux d'écoliers; ils étaient tout noirs et tristes; on les promenait par la ville pour les consoler d'être rentrés en pension : c'est l'usage; le premier jour de rentrée au collège est consacré à la promenade... Attention cruelle, délicatesse barbare, selon nous : il n'y a qu'un moyen de se consoler d'être au collège , c'est d'y travailler.
Malgré ces retours assez rares, Paris est encore dans sa chrysalide : rien n'annonce que le papillon veuille déployer ses ailes, que le fleuve d'or ait repris son cours. Les symptômes de liberté et d'abandon se font au contraire toujours remar-
LETTRES PARISIEXNES (1844). 331
quer; les jeunes gens sortent hardiment avec des gants déchirés ; les femmes rentrent avec des brodequins délacés ; les cochers d*omnibus, tout en conduisant leurs voyageurs, épluchent des noix et les mangent assis sur leur siège : ce qui leur sert de prétexte pour accrocher en passant tous les fiacres, prétendument par distraction. Les cochers de cabriolet ne vont plus que sur les trottoirs, ces messieurs se livrent franchement à leur goût et affichent leur préférence comme des gens qu'émancipe Toisiveté.
Dans les Champs-Elysées, on voit encore beaucoup de calèches, de voitures légères; mais, à vrai dire, ces promeneurs sont comme les comparses d'un théâtre : ils vont et viennent, ils passent et repassent; là aussi l'activité supplée au nombre.... Croiriez-vous que les travaux de démolition des bâtiments de Tlndustrie ne sont pas encore achevés! On enlève une douzaine de planches par jour; mais Tinspecteur est venu les visiter hier; on va se mettre à Touvrage activement, et tout fait espérer que le palais sera entièrement démoli pour la prochaine exposition de Tindustrie.
En nous promenant dans ces mêmes Champs-Elysées , nous avons été témoin d'une petite scène qui nous a paru fort étonnante; et ce qui nous a paru encore plus étonnant, c'est que chacun s'est étonné de notre étonnement. Cette phrase n*est pas très-claire ; voici le fait :
Deux jeunes gens fort bien mis se promenaient dans une allée; ils se donnaient le bras. L'un des deux fumait. Un homme affreux vint à passer, un homme sale, dégoûtant, de la tournure la plus vulgaire, une sorte de Robert-Macaire désenchanté, se traînant d'un pas chancelant et fumant un cigare suspect, un misérable qui vous aurait fait reculer de
dégoût si vous l'eussiez vu se diriger de votre côté Eh bien,
ce malheureux fut pour les jeunes dandys une apparition des plus agréables : ils allèrent droit à lui avec empressement; lui leur répondit par un malin sourire, et celui des deux qui fumait eut le courage d'approcher sa gracieuse figure de cette face hideuse et d'emprunter à ce cigare impur un peu de feu pour son cigare éteint. Cette petite scène, jouée très-naturellement, nous avait inspiré à nous, spectateur naïf et fumeur
rebelle, une profonde horreur. Mais quelle ne fat pas notre surprise, le soir, quand nous avons raconté cette étrange chose, de voir que tout le monde riait de notre indignation! « Cest toujours ainsi, nous dit-on, dans tous les pays où Ton fume; chacun a le droit de demander du feu à qui a du feu ; dernièrement un ouvrier a demandé du feu au prince de J..., qui lui a donné son cigare; bien mieux, en Espagne on ne pourrait refuser du feu à un passant sans se faire une sérieuse querelle; le dernier mendiant a le droit de demander du feu au roi d*Espagne lui-même, et le roi ne pourrait lui en refuser; vous souriez, mais c*est ainsi, vraiment; ce que je vous dis est exact; le roi lui-même.... — Oh! je vous crois; je reconnais bien là les rois et leur bienveillance, n — Réflexion philosophique : Ainsi Ton ne pourrait approcher le souverain maître des Ëspagnes s'il s'agissait de lui demander son royal secours pour découvrir un nouveau monde, ou accomplir quelques magnifiques desseins ; mais on peut Taborder sans obstacle pour lui demander de quoi allumer un cigare abrutissant et infect!... Moralité : Les rois ne nous permettent de leur demander que des faveurs humiliantes qui nous avilissent et nous hébètent; ils nous refuseraient toutes celles qui pourraient nous grandir et nous glorifier. Si Prométhée avait dérobé le feu du ciel pour allumer son cigare, les dieux l'auraient laissé faire.
A propos de cigares, M. de Beaupré vient de publier un livre fort intéressant qui a pour titre : Notions générales et élémentaires de droit français à V usage des femmes. Cet ouvrage, tout à fait de circonstance, est destiné au plus grand succès. En France, l'avenir des affaires appartient aux femmes. Les hommes, étourdis, endormis, abrutis par l'usage immodéré du tabac, ne seront bientôt plus en état de s'occuper sérieusement. Dans cinquante ans d'ici, les femmes seront à la tête de toutes les entreprises*, des administrations, des maisons de banque, etc., etc.; elles dirigent déjà toutes les affaires politiques sournoisement; dans cinquante ans, elles conduiront toutes les affaires industrielles et administratives ouvertement; ce sont elles qui prépareront les rapports aux Chambres, les mémoires aux ministres, pendant que leurs maris dormiront ou fumeront au coin de leur feu. Tel est le destin
LETTRES PARISIEXXES (1844). 333
qnc leur prépare cette plante sacrée que ses compatriotes appellent petutij que les botanistes nomment nicotiane et que nous appelons tabac. Ah! les Françaises Tont déjà bien pressenti, ce destin superbe; voyez comme les ambitieuses rusées accueillent adroitement ce précieux complice qui doit les aider à reconquérir leur pouvoir! Loin de se révolter contre cet usage malsain, elles Tencouragent de toutes leurs bonnes grâces, elles en font Tobjet des plus touchantes attentions^ elles donnent à leurs amis de charmants porte-cigares des Indes tressés merveilleusement, d*élégants pose^igares en porcelaine de Sèvres, bigarrés d^oiseaux et de fleurs; elles font venir de la Havane, à force d'intrigues et de coquetteries » des provisions de cigares prohibés, et elles vous ofi*rent tous ces dons perfides, ô Français crédules! pour votre fête, pour vos étrennes, pour célébrer le jour de votre naissance.... Ah! défiez-vous de ces présents dangereux : ainsi le perfide assassin, par un breuvage préparé , endort sa victime imprudente ; ainsi Tanthropophage gourmet nourrit de plantes aromatiques le prisonnier qu'il veut dévorer; ainsi Tadroite Circé versait le vin des pensées abjectes dans la coupe des voyageurs qu^elle voulait retenir. . . ; ainsi la femme intelligente excite au tabac béotiateur Torgueilleux qu'elle veut dominer ! — Trop crédules Français, défiez-vous donc toujours de celles de vos manies que vos femmes encouragent; les Françaises sont comme les rois, elles n'accordent à leurs suppliants que des faveurs malintentionnées , celles qui doivent leur faire perdre infailliblement leur dignité et leur empire.
On pourrait faire un livre entier avec ce titre : De T émanai'patian des femmes par le cigare. Ce livre ferait comprendre l'utilité de l'ouvrage dont nous vous parlions tout à l'heure, il compléterait la pensée de M. de Beaupré; nous ne tenons pas beaucoup à ce que les femmes dirigent les afiaires ; mais , puisqu'elles sont malheureusement appelées à les diriger, il n'est pas mauvais qu'elles les apprennent.
LETTRE SEIZIÈME
Les trop bonnes mères. — La vache enragée. — Les messieurs et les hommes. — La lutte, c*est la vie. — Le triomphe , c est la mort. — Nos véritables amis sont nos ennemis. — L'aristocrate et le démocrate.
27 octobro 1844.
Nous le disions Tautre jour avec un sincère effroi, Tère d*hébétement a commencé pour le peuple le plus spirituel de Tunivers; nous accusions le tabac de cette triste décadence, mais il faut être juste avant tout, le cigare n*est pas seul coupable : Tintclligence a un autre ennemi en France qu'il faut encore signaler, un ennemi d'autant plus dangereux qu'il ressemble à un ami, d'autant plus puissant qu'il est de bonne foi, faisant le mal avec d'autant plus d'ardeur qu'il s'imagine faire le bien; il veut être charitable, et il est funeste; il veot vous secourir, et il vous tue ; c'est une vipère qui se croit une sangsue, et vous donne la mort avec toute la loyauté, l'audacieux courage, l'orgueilleux aplomb d'un libérateur qui viendrait vous sauver la vie.
Cet ennemi bienveillant, ce bourreau sans le savoir, qui détruit avec des soins si touchants l'intelligence dans le pays même de l'intelligence, c'est V éducation.
N'allez pas supposer qu'en disant cela, nous voulions chercher querelle à messieurs de l'Université; nous n'y pensons nullement; l'esprit n'a rien de commun avec l'Université : ceci n'est pas une épigramme. A l'àgc où l'enfant entre au collège, il est déjà trop tard pour faire de lui un homme d'esprit; nous n'accusons donc point les professeurs. Nous accusons les mères de famille, les bonnes mères surtout, car ce sont les bonnes mères qui font les mauvaises éducations.... Criez, criez bien fort! mais c'est la vérité.
Les bonnes mères ne font que de petits messieurs. Hélas! les mauvaises mères font quelquefois les grands hommes. Les véritables mères font les hommes.
L'amour maternel est le plus beau de tous les amours ; mais dans ce pays des abus, où les plus saintes choses deviennent bientôt des modes qu'on exagère, l'amour maternel lui-même
LETTRES PARISIENNES (1844). '6i5
a subi de fâcheuses améliorations; lui aussi il a connu les tristes avantages de l'éducation perfectionnée. Depuis qu'on a enseigné aux femmes à être mères, Tamour maternel a perdu ce qui faisait sa force et son excellence, il a perdu Tinstinct. Les conseils des moralistes ont remplacé l'inspiration divine, plus connue sous le nom de voix de la nature ; et les femmes que leur amour intelligent aurait le plus heureusement guidées, le plus lumineusement éclairées, se sont fait violence pour suivre la mode de leur temps, et elles ont élevé leurs fils et leurs filles selon le système généralement adopté. Et Pierre l'indolent a reçu la même éducation que Paul le turbulent, et Sophie la timide a écouté les mêmes sermons que Joséphine l'orgueilleuse; et comme le système tout formulé était trëafacile à appliquer, on l'a appliqué tout de suite dès l'âge le plus tendre. Les méthodes sont si parfaites aujourd'hui, les moyens d'enseignement sont tellement simplifiés, mon Dieu! que tout effort est épargné aux enfants; ils étudient en jouant. Il y a une manière d'enseigner à lire en quinze jours; un enfant peut apprendre à écrira en deux mois, à compter en trois semaines, à déchifirer de la musique en quelques heures, et tout cela sans ennui, sans travail, sans dégoût, en s' amusant, vous dis-je! On a supprimé tout ce qui fatiguait ces pauvres petits cerveaux ; les méthodes nouvelles sont merveilleuses; on a trouvé le secret de rendre le travail si facile, que les enfants savent tout sans se donner la peine de rien apprendre.
C'est pourtant la vérité, on a trouvé ce secret-là... mais ce secret-là est fatal.
Ils ont supprimé Tefiort... et ils crient au miracle... et ils n'ont pas encore découvert que c'est précisément de l'effort que naît la vigueur de l'esprit. Car ce qui fait l'intelligence fertile, ce n'est pas le savoir, c'est le travail; ce qui fait la terre féconde, ce n'est pas la semence, c'est la culture.
Celui qui ne sait qu'une chose, et qui s'est donné beaucoup de peine pour l'étudier, sait plus que celui qui a appris beaucoup de choses sans peine et sans volonté.
On oublie vite ce qu'on a appris.
On n'oublie jamais ce qu'on a trouvé.
Et le travail pénible fait de toute chose laborieusement cherchée une trouvaille pour Tesprit.
Mais, dit-on, il ne faut point fatiguer ces pauvres petits cerveaux. Alors pourquoi donc fatiguez-vous ces pauvres petits bras et ces pauvres petites jambes par des exercices gjfmnastîques ? Pour rendre le corps plus vigoureux et plus agile. Eh bien, Tesprit, de même, a besoin d'être beaucoup fatigué pour devenir vigoureux et agile.
0 tendres mères I dé6ez-vous des méthodes faciles ; les méthodes faciles font les cerveaux paresseux , les cerveaux paresseux font les sots. Aimez vos enfants, accablez-les de caresses, g&tez-les, donnez-leur mille douces jouissances , mais ne supprimez point pour eux les difficultés de la vie ; surveillez-les beaucoup, ne les aidez pas trop, empêchez-les de se casser le cou , mais laissez-les se casser la tête contre tous les obstacles de Tétude ; laissez-les se tourmenter, se décourager, se tromper, s'interroger, se juger, se tromper encore, s'exercer enfin ; épargnez-leur tous les chagrins du cœur, si vous le voulez, si vous le pouvez , mais ne leur épargnez jamais les angoisses de l'intelligence; bourrez-les de friandises, de gâteaux, de dragées, de confitures, mais ne supprimez jamais de leur ordinaire ce mets généreux qui donne la force et le courage, ce plat merveilleux qui change les ingénus en Ulysses et les poltrons en Achilles, cette ambroisie amère qui fait les demi-dieux, cet aliment suprême dont se nourrissent dès l'enfance les grands industriels, les grands guerriers et les grands génies : la vache enragée !
Si vous interrogiez l'histoire gastronomique des hommes célèbres de notre époque, depuis M. de Chateaubriand jusqu'à M. Janin, depuis M. Mole jusqu'à M. Thiers, depuis Napoléon jusqu'à Louis-Philippe, vous seriez étonnées de la consommation effrayante que ces illustres personnages ont faite de ce bétail privilégié. Un vieux professeur disait qu'un homme qui n'avait point mangé de la vache enragée n'était jamais qu'une poule mouillée. L'image est un peu tourmentée : un homme qui est une poule parce qu'il n'a pas mangé de vache, c'est assez mauvais comme style ; mais comme pensée , c'est bien profond.
LETTRES PARISIEXXES (1844). 337
Servez souvent ce méchant plat sur la table de la famille ; ou, si quelqu'un vient Ty poser malgré vous, ayez du moins le courage de ne pas le faire emporter.
— Au collège, au collège, vont nous répondre les écoliers, on nous en offre abondamment. — - Sans doute, mais, nous Favons déjà dit : il est trop tard !
On l«s a si bien accoutumés à travailler en jouant, ces pauvres écoliers, qu'ils ne peuvent plus, sans dégoût , travailler sérieusement. On leur a appris tant de choses avec tant de facilité , une foule de pensées toutes faites sont venues si familièrement se loger dans leur esprit, que leur propre pensée à eux n'y trouve plus d'air pour vivre, n'a plus d'espace pour se mouvoir; leur instruction précoce et factice opprime leur imagination naissante; au moment où l'idée palpitante commence à se révéler, la science indiscrète et brutale se hâte de l'étouffer; jalouse des bienfaits qui ne viennent pas d'elle, elle repousse ceux de la nature et, par ses dons impérieux, elle empêche la fantaisie de se développer, l'individualité de se former, l'originalité de se produire....
Voilà ce qui fait que votre fille est muette.
On s'occupe trop des enfants, on ne les livre pas assez à eux-mêmes; sous prétexte de diriger leur jugement, on éteint leur esprit; dans la crainte qu'ils n'aient des idées fausses, on s'arrange de manière qu'ils n'aient pas d'idées. Comme si une idée folle qu'un enfant trouve de lui-même ne valait pas cent fois mieux que toutes les idées raisonnables que vous lui avez imposées ! Un enfant de cinq ans disait l'autre jour à sa mère : a Qu'est-ce qu'ils vont donc faire dans le ciel , les oiseaux ? v — Sa mère, préoccupée, répondit assez brusquement : a Je n'en sais rien. i) — -' Il adressa la même question à sa nourrice : — tt Ils vont voir le bon Dieu, » dit celle-ci. L'enfant sourit d'un air incrédule, il réfléchit longtemps en suivant des yeux une hirondelle, puis tout à coup il s'écria : a Ah! je sais... ils vont boire dans les nuages.... » Eh! n'aimez -vous pas mieux un enfant qui a des idées étranges comme celle-là, qu'un petit prodige de science qui vient, à cinq ans, vous parler de l'air raréfié que cherchent les diptères de la famille
des athéricères dont les fissirostres font leur nourriture, et qui marmotte déjà tous les ennuyeux grands mots de la physique, de Tentomologie, de rornithologie?
Jadis, les parents ne se piquaient point de tendresse; ils n'embrassaient leurs enfants que le dimanche. On amenait à madame la marquise ses deux fils dans son cabinet de toilette pendant qu'elle se faisait accommoder; elle tendait la main droite à Taîné, la main gauche au plus jeune; ils baisai^it chacun cette main respectueusement , sans prononcer une parole, et puis Tabbé les emmenait, et tout était dit pour Tamoar maternel jusqu'au dimanche suivant. Les enfants, à cette i3poque, ne voyaient jamais leurs mères qu'à travers un nuage de poudre et que dans une gloire parfumée; aussi tremblaientils devant elles jusqu'à leur dernier jour, jusque dans leur propre vieillesse. Si la tendresse maternelle n'avait plus rien de sa douceur, l'autorité maternelle conservait du moins toute sa force et tout son prestige, et les enfants ainsi élevés étaient de braves gentilshommes pleins d'intelligence et de cœur.
Aujourd'hui, les mères sont des amips, des divinités familières, des providences domestiques, que l'on peut implorera tout instant, qui vous secourent au moindre danger, qui vous assistent au moindre doute, qui écartent avec empressement de votre destin les obstacles et les ennuis, c'est-à-dire qui vous ùtent tout caractère, toute initiative, toute énergie; et les <mfants élevés ainsi seront sans doute de petits messieurs trèsheureux, mais certes ils ne seront jamais de braves gentilshommes pleins d'intelligence et de cœur.
Ecarter les obstacles et les ennuis ! 0 démence ! il faudrait les créer s'ils ne se présentaient pas. La lutte, la lutte, c'est la vie ; le jour où l'on a cessé de lutter, on a cessé d'exister. Le travail lui-même n'est qu'un combat, ne l'appelez pas un plaisir. L'art?... c'est un duel avec la nature; chaque œuvre <Hifantée est une bataille gagnée. Ne supprimez pas la difBculté, oUe fait la force; l'obstacle est toujours généreux. Ne supprimez pas la rime pour afiranchir le génie, car c'est la rime mesquine et taquine qui fait le poëte inspiré et admiré; la rime est la fée bienfaisante à qui il doit tous ses dons; elle enflamme son esprit en l'irritant : semblable au banderillero, elle excite
son courage jusqu'au délire en variant sans cesse la difficulté; elle ne lui laisse point de repos, elle le condamne à labourer dans tons les sens le champ rocailleux de la pensée ; elle Toblige à ciseler la phrase de tous côtés, à étudier, à commenter la signification de tous les mots ; c'est la rime enfin qui donne la fièvre, c'est la fièvre qui donne Tinspii-ation, c'est l'inspiration qui donne la gloire.
Et les grands prosateurs! Est-ce la rime aussi qui fait les grands prosateurs? — Oui, c'est elle.... Les grands prosateurs sont encore plus préoccupés de la rime que les poètes. C'est parce qu'ils n'ont jamais pu la soumettre par leur volonté, qu'ils cherchent à la vaincre par leur toute-puissance. Ils ne peuvent lui pardonner, à cette sotte capricieuse, de leur avoir résisté toujours, à eux qui avaient tant de belles choses à lui offrir pour ses parures, tandis qu'elle s'en va servir complaisamment tant de niais qui ne savent rien faire d'elle.... Et ils luttent contre elle, phrase à phrase, mot à mot; et ils inventent chaque jour de nouveaux effets d'harmonie pour remplacer cette cadence rebelle, et ils choisissent les mots les plus sonores, les sons les plus retentissants, afin que leurs poèmes non rimes soient plus lyriques et plus mélodieux que tous les poèmes rimes de tous les rimeurs célèbres.
Sans combat il n'est rien de grand , rien de beau ; c'est la lutte toujours renaissante qui fait l'énergie toujours croissante, c'est l'obstacle obstiné qui fait l'efibrt prodigieux, c'est le danger permanent qui fait l'imagination intarissable. La lutte continuelle, vous entendez bien, avec des succès passagers et jamais de triomphes définitifs; qui ose parler triomphe?... Malheur à lui ; le triomphe absolu, c'est la mort.
En toute chose la lutte, c'est la vie : en religion, en politique, en littérature, en amour. Une nation qu'une seule idée gouverne est une nation qui va périr, et cette idée elle-même , qui règne seule, est au moment de s'éteindre.
Ces jésuites, contre lesquels on a tant crié, contre lesquels
on se remet à tant crier encore, ils avaient du moins, ou, si
l'on veut, ils ont du moins cet avantage, d'exciter partout la
lutte , de donner à tous la vie. Ils apportent dans l'état social
trois éléments précieux de régénération morale : ils appor-
tent toujours avec eux — et c'est un riche bagage — la
volonté, la patience et Tardeur Et remarquez bien qu'ils ne
les apportent pas pour eux seuls, ces provisions merveilleuses; ils sont généreux, ils les partagent bravement avec leurs ennemis dans la lutte : ce sont de hardis champions qui donnent du courage à leurs adversaires les plus timides, qui réveillent de leur froid sommeil tous leurs indolents rivaux. Dès qu'ik paraissent, la société engourdie se ranime. Jadis, ils ont combattu la religion par la religion, et ce fut un combat glorieux; ensuite, ils ont combattu par la religion la philosophie, et ce fut encore un glorieux combat ; la religion et la philosophie revivaient puissantes pendant ces luttes ; mais les philosophes triomphèrent, les jésuites tombèrent vaincus : et de cette chute et de ce triomphe il résulta ceci, qu'il n'y eut bientôt plus en France ni religion ni philosophie. N'avons-nous pas raison de dire que les triomphes définitifs sont mortels et qu'il faut lutter pour vivre ?
En littérature, on a vu naguère le même phénomène se renouveler. La lutte existait, implacable et terrible, entre les classiques et les romantiques ; cette lutte intéressait tous les esprits. La France était divisée en deux partis rivaux, également vaillants, également acharnés; et la littérature grandissait pendant cette lutte. Par malheur, les romantiques triomphèrent... les classiques furent vaincus; et de ce triomphe et de cette chute il résulta encore ceci, qu'il n'y eut bientôt plus de littérature.
Eh bien, ce phénomène se reproduit de nos jours en politique, et personne ne veut voir le danger. Autrefois, deux principes se disputaient le pouvoir en France : le principe aristocratique et le principe démocratique; chacun triomphait tour à tour; ils changeaient de nom, de camp, de bannière, mais ils luttaient constamment. Tantôt, l'idée démocratique se réfugiait sur le trône : le roi se faisait peuple, et la guerre était déclarée entre la monarchie et les grands vassaux ; tantôt, elle se fortifiait dans le temple, et la guerre était proclamée entre les catholiques et les huguenots. Puis vinrent les républicains et les royalistes; puis vinrent les ultras et les libéraux, les conservateurs et les radicaux, et la lutte continuait toujours.
Tant qu'elle a duré, ces deux principes se sont maintenus vivaces et puissants. Aujourd'hui, malheureusement, Tun des deux succombe, et l'autre ne produira plus rien de grand; le pays, que leur querelle faisait vivre, s'endormira dans l'ennui, et il n'entendra point le pas précipité des barbares qui accourront des pôles pour l'envahir.
Chose étrange ! ces deux ennemis se perfectionnaient par la rivalité, ils s'amélioraient par la haine.
Dans la lutte, l'aristocrate se fortifiait; il acquérait cette activité, cette énergie qu'une éducation trop recherchée lui avait fait perdre et qu'il enviait tant à son ennemi.
Le démocrate, de son côté, se civilisait. A sa vigueur native il ajoutait cette délicatesse, cette élégance de manières qu'il détestait chez son ennemi, mais qu'il empruntait malgré lui dans son imitation jalouse.
Et chacun prenait ainsi les qualités de l'autre. Une bonne alliance n'aurait pas valu ces hostilités salutaires. Pourquoi donc les faire cesser? Le triomphe de l'un ou de l'autre doit être également fatal. Si le principe aristocratique l'emporte, la nation s'affaiblit, s'étiole, s'alanguit. Alors commence pour le pays l'ère d'hébétement.
Si, au contraire, le principe démocratique triomphe, la nation devient grossière, lourde et vulgaire. Alors commence pour le pays l'ère d'abrutissement.
Vous voyez bien qu'il faut les laisser combattre toujours. Pourquoi donc voulez-vous donner à l'un des deux la victoire? Bientôt, le principe démocratique régnera seul. Il est dans les lois, il est dans les mœurs, il est dans les habits. Encore quelques années, et tout sera fini pour l'idée aristocratique. Ses défenseurs naturels sont morts, dégénérés ou transfuges. Ceux-là même qui lui doivent tout l'ont abandonnée, et chaque jour ils achèvent de la déconsidérer dans les esprits par leur inintelligence et leur puérilité. Au lieu de maintenir dans toute leur pureté les nobles traditions du passé, au lieu de choisir dans les vérités du présent celle qui devait donner à leur cause plus de libéralité et de force, ils ont trouvé moyen de marier dans une seule et même sottise les misères de tous les temps.
Ils ont conservé les petites vanités d'autrefois, ils ont adopté les grandes vénalités d'aujourd'hui.
Ils ont pris aux idées démocrates, non pas ce qu'elles ont de généreux, mais ce qu'elles ont d'économique.
Ils n'ont pas admis l'égalité dans les sentiments.
Ils l'ont admise dans les vêtements.
Us ont laissé an parti démocrate ses beaux rêves humanitaires, ses chères utopies de travaux abondants, de secours mutuels, de sympathie et d'amour... Pour l'aider à les réaliser, ils ne lui ont offert ni leurs terres, ni leurs châteaux... mais ils ont pris ses guêtres et son paletot.
Ils ont conservé leur morgue , ils n'ont supprimé que leur grandeur; ils sont aussi mal mis que leur portier qui les appelle M. le duc : c'est ainsi qu'ils comprennent l'égalité; ils vont chez Mabille danser en face de leurs valets de pied, qu'ils surpassent en grossièreté et en impud'ence : c'est ainsi qu'ils soutiennent Isur rang.
Ah ! si tous faisaient ce que quelques-uns d'entre eux savent faire, si à la magnificence des idées d'autrefois ils savaient unir la libéralité des idées d'aujourd'hui, leur cause serait encore belle, et ils pourraient encore donner des leçons de générosité et d'héroïsme aux orgueilleux protecteurs du peuple émancipé.
Mais Téducalion qu'ils reçoivent est si tendre, mais le caractère qu'on leur fait est si doux , qu'ils ne seront jamais asse^ forts pour lutter contre un ennemi aguerri dès l'enfance dans les plus rudes travaux.
Aussi nous, qui nous préoccupons plus de l'avenir que du présent, ce sont les classes supérieures que nous appelons les classes indigentes, parce que la vie se retire d'elles, parce qu'elles perdent chaque jour de leur énergie et de leur valeur. La véritable indigence n'est pas de manquer d'argent : l'argent s'acquiert par le travail; c'est de manquer de courage, c'est de manquer d'intelligence. Avec celte espèce de misère-là on arrive bien vite au dénûment absolu. Vous dites : Voilà les heureux du jour; nous disons : Voilà les victimes du siècle; vous criez avec colère : Les oisifs ! nous crions avec pitié : Les mourants! — 0 philosophe! Tagonie est une oisiveté cruelle I
Et vous vous armez contre eux, vous passez dans les rangsdémocrates! et vous allez au secours du peuple vainqueur! Parce qu'il souffre et qu'il gémit encore, vous ne vous apercevez pas qu'il règne et qu'il commande déjà; parce que sur ses pieds , sur ses bras déchirés , saignent encore les blessures du martyre , vous ne vous apercevez pas que son front se couronne déjà des rayons de l'aurore étemelle ; parce que Farbre de liberté n'a pas encore vu s'épanouir toutes ses fleurs , vous ne vous apercevez pas que déjà ses racines traçantes ont envahi le sol, ont absorbé les sucs vivifiants de la terre, et que tous les arbres rivaux sèchent, meurent, tombent autour de lui! Un sentiment généreux vous séduit; nous pensons, nous, qu'il vous égare, et que vous n'êtes déjà plus généreux ; vous croyez ouvrir une voie nouvelle et devancer votre époque; nous croyons, au contraire, que vous marchez dans le chemin battu, derrière l'idée triomphante; vous vous imaginez vous sacrifier pour la défense de l'opprimé; erreur! vous suivez le conquérant dans ses conquêtes, et vous partagez avec lui les dépouilles; vous prétendez, à ce jeu terrible, tout risquer, tout perdre... vous vous flattez... vous gagnerez.
Oh! c'est un grand malheur, selon nous, que les puissants génies d'un siècle soient du parti le plus fort; les esprits supérieurs, les talents généreux, doivent se défier de l'idée dominante, c'est toujours l'idée dangereuse; le maître du jour sera le tyran du lendemain ; tout droit proclamé est un abus naissant.
Le devoir des gens de génie en ce monde, c'est de maintenir la balance; c'est de défendre le vaincu contre le vainqueur dans l'intérêt de tous deux; c'est d'empêcher les triomphes décisifs; c'est cnGn d'entretenir la lutte, parce que la lutte c'est l'équilibre.
0 princes de la pensée ! ô rois de la parole ! ne portez pas tous vos trésors, toutes vos armes dans le même camp; ne faites pas les chances inégales ; soutenez toujours la lutte au cœur du pays, pour que le pays soit toujours glorieux dans l'histoire! Et vous, tendres mères, préparez à la lutte vos fils dés l'enfance pour que vos fils soient un jour glorieux dans le pays !
Refrain : La lutte, c'est la vie; sitôt que Ton a cessé de lutter , on a cessé d'exister.
Traduction libre de ce feuilleton sentencieux : Rien de nouveau à Paris.
LETTRE DIX-SEPTIÈME
Le premier devoir d*une femme , c*cst d*ètre jolie. — Manières difTérentet d*étre jolie. — Des souliers qui ont Tair bête. — Des bouquets qui sentent le marécage. — Des vins de fantaisie. — Préservez-vous des philanthropes.
9 novesbre 1844.
Nous avons déclaré l'autre jour que le premier devoir d'une mère est d'être impitoyable, et, à notre grand étonnement, on a paru goûter ce paradoxe : voyons comment on trouvera celui-ci.
Aujourd'hui, nous déclarons que le premier devoir d'une femme est d'être jolie.
Or, par ces mots, nous ne voulons pas dire que ce soit un devoir pour toutes les femmes d'avoir le profil athénien de mademoiselle Julia Grisi ou de madame la comtesse de Beau..., le regard sibyllin de madame Sand , ou le regard sérapbique de madame la comtesse d'Hauss...; la démarche impériale de madame la duchesse d'ist..., la fraîcheur printaniërc de madame la princesse Gai.... Non; être belle ainsi, c'est un bonheur, c'est un malheur peut-être, mais cela ne saurait devenir une obligation; nous n'exigeons pas des perfections si grandes, nous sommes juste, nous sommes prudent aussi.
Mais on n'a pas besoin d'être jolie pour le paraître, et là seulement est le devoir; car il y a deux espèces de beauté : la beauté involontaire et la beauté volontaire; la beauté naturelle et la beauté sociale; celle que Dieu a créée, celle que le monde a composée; celle qu'on reçoit et celle qu'on prend.
Vous conviendrez donc qu'une femme est inexcusable quand elle ne sait point se parer d'une beauté qui lui est oflerte, et s'approprier un trésor qu'elle peut toujours acquérir.
Cette beauté factice a un très-grand avantage sur la beauté native : c'est qu'elle est variée. La beauté sincère a généralement le malheur d'être monotone ; en fait d'esprit, on remarque
le contraire; c*est Tesprit factice qui est monotone, Fesprit naturel est varié... mais il ne s'agit pas d'esprit; tout le monde a reconnu cette vérité, que la beauté trop parfaite est monotone. De deux choses Tune: Ou les traits sont réguliers, et alors ils sont impérieux, la physionomie leur est soumise, ils la tiennent captive dans leur majesté, et ils ne lui permettent qu'une expression tempérée, qu'une mobilité circonspecte; le type est un tyran jaloux qui ne tolère aucune légèreté, aucune infidélité; il fait d'un noble visage un portrait vivant d'une beauté incontestable, mais fatigante ; c'est ennuyeux, une femme qui a toujours l'air d'un portrait qui attend un cadre....
Ou les traits sont d'une beauté étrange, d'une originalité saisissante... et alors leur despotisme est bien plus grand; ils emprisonnent la physionomie dans sa propre originalité, ils la condamnent à une bizarrerie permanente plus fatigante encore que la majesté continuelle. Le type plus frappant est encore plus impérieux, il fait d'un admirable visage quelque chose de plus ennuyeux qu'un portrait vivant, il en fait une tête d'expression humanisée, et c'est très-ennuyeux une femme qui, à table, au bal, au whist, au spectacle, en commandant son diner, en écoutant Bouffé aux Variétés, en regardant Amal au Vaudeville, Auriol à Franconi, a toujours l'air de Corinne improvisant au Capitole , de Velléda sacrifiant au dieu Irminsul, ou de Daïdha fuyant au désert avec Cédar.... Et cela toujours, toujours, parce que rien n'est plus monotone qu'une originalité excessive.
Les femmes qui ne sont ni belles ni laides ont du moins cette supériorité : elles sont maîtresses de leurs aspects. Excepté admirables, elles sont tout alternativement; et pour plaire beaucoup et longtemps , il vaut mieux n'être jamais que charmante, mais de mille façons, que d'être toujours superbe de la même manière.
Les belles femmes ont encore une autre infériorité : elles sont, en général, très-honnêtes, nous ne disons pas vertueuses; il n'est pas question ici de moralité ; nous ne parlons point de l'honnêteté de la conduite, mais de l'honnêteté du caractère; les belles femmes ont presque toujours de la droiture dans le cœur et de la naiveté dans l'esprit; les autres femmes, sans
être tout à fait perfides, sont plus compliquées; elles ont le casnr incessamment troublé de craintes vagues, Fesprit agité d'ambitions inavouées , elles luttent enfin , elles luttent contre les femmes belles, leur vie est une étude continuelle des secrets de la séduction, des avantages à acquérir, à imiter, à balancer, à déconcerter, et cette préoccupation transparente, mais dont on ignore toujours la cause , cette inquiétude mystérieuse à laquelle on s*intéresse malgré soi, leur donne one sorte de fièvre qn*on pourrait appeler fièvre de coquetterie, one sorte d^inspiration , de rayonnement , qui ressemble aoz choses du monde les plus séduisantes : à la beauté, à Tesprit, à Témotion, et quelquefois même à la passion.
La pensée a son influence, n'est-ce pas, sur le charme de la physionomie?
Une belle femme est assise dans son salon, près de sa table à ouvrage; elle pense ceci : « Je n'ai plus de soie verte, j'irai en chercher demain ; j'assortirai aussi de la laine rouge, et puis j'irai savoir des nouvelles de ma tante qui est enrhumée. »
Une femme beaucoup moins admirée est assise en face d'elle ; elle regarde et pense : a Cette femme n'a pas du toot l'intelligence de sa beauté. Ahl si j'avais ces yeux-là, que de jolies choses je leur ferais dire ! «
Eh bien, cette aspiration vers la beauté est déjà une séduction ; la physionomie de cette femme qui pense à être belle est certainement beaucoup plus agréable que celle de cette antre femme qui est belle sans y penser.
Croyez-nous, le désir ou plutôt le besoin de plaire arrivé à Fétat de monomanie est, de toutes les forces attractives, la plus puissante; et cette grâce-là n'est point monotone, il s'en faut, puisque sa condition principale est de se renouveler tons les jours, est de s'initier à toutes les actions de la vie, depuis les plus hautes combinaisons des rêves ambitieux jusqu^aux plus simples détails des habitudes domestiques. Il est bien difficile de ne pas trouver un peu jolie une femme dont toutes les paroles, toutes les démarches, toute l'existence, signifient : Je veux vous plaire. D'abord, elle vous attire par cette aimable volonté, puis elle vous attache par ce zèle ingénieux et
constant ; enfin , elle vous attendrît par celte héroïque persévérance, et vous vous intéressez à elle et an succès de votre propre séduction comme on s'intéresse au succès de toute entreprise habilement conçue et courageusement menée
Eh! un scrupule nous arrête Que de femmes laides,
après avoir lu ceci, vont devenir tourmentantes!... Ah bien, tant pis... et même tant mieux!... — Fol orgueil! elles ne nous ont pas attendu pour ça.
Les gens du grand monde parisien Tavouent avec franchise, la beauté charme moins leurs yeux que Télégance; plusieurs nous ont déclaré naïvement qu'ils préféraient cent fois une femme, non pas tout à fait laide, mais injolie, entourée de luxe et couverte de diamants, dans un appartement superbe, à une femme admirablement belle, couverte de haillons, dans un taudis. Il y a bien encore quelques jeunes originaux qui aiment ce qu'on appelle les belles femmes; mais ils sont en petit nombre, et le mauvais goût de ces esprits faux ne fera jamais autorité.
Pour tous les vrais connaisseurs, la beauté sociale est la plus séduisante; aussi voit-on, à Paris, beaucoup de femmes très -admirées, très-aimées et réellement très-aimables, dont la beauté se compose :
D'un joli bonnet; ruban rose, reflet favorable;
D'une charmante robe de soie, nuance amie, forme intelligente;
D'un soulier virginal;
D'un petit bracelet sans valeur, mais d'un style pur;
D'une bague précieuse religieusement portée;
D'un beau mouchoir brodé élégamment déplié;
D'un gros bouquet de violettes sentant la violette;
De douze camélias dans des jardinières de Chine ;
De deux rosiers tout en fleur dans un vase de craquelé;
D'une coupe de vieux sèvres remplie de bonbons;
D'une argenterie très-bien tenue;
D'un thé chaque soir bien servi ;
D'un café musulman pur moka;
D'un vin de Xérès véritable ;
De beaux chevaux parfaitement attelés ;
D'un excellent maître dMiùtel;
D'un valet de chambre respectueusement empressé ;
D'un ami célèbre ;
D'un bel enfant bien élevé ;
D'un mari de bonne compagnie.
Ces femmes ne sont point jolies, la nature n'a rien fait poar elles; mais elles savent prendre à la société tous ses charmes, à l'élégance tous ses prestiges. Et ce n'est pas par leur fortune qu'elles arrivent à ce résultat glorieux, c'est par le simple désir de plaire, de plaire à un seul... non pas, de plaire à chacun, à leur vieille tante, à leur jeune cousine, à ce petit auditeur, à ce gros député, à tous ceux qui viennent ou qu'elles rencontrent ; c'est cette volonté habituelle de choisir toujours ce qu'il y a de mieux en toute chose , pour vous donner une impression flatteuse et vous laisser un agréable souvenir. Il y a des femmes bien plus riches que celles-là qui ne savent tirer de leur position brillante aucun de ces avantages.
Elles ont un bonnet de dentelle superbe, mais d'une forme carrée, une coiffure d'aïeule;
Elles ont aussi une belle robe de soie, mais d'une couleur fausse et chargée d'ornements lourds et prétentieux ;
Elles ont des souliers mal faits qui ont l'air béte;
Elles ont des bracelets tapageurs comme des grelots de carlin ;
Elles ont des bagues de charlatan ;
Elles ont de grands mouchoirs affreusement empesés qui semblent se révolter; leur mouchoir est armé de cornes menaçantes ;
Elles ont des bouquets de violettes qui sentent le marécage;
Elles ont dans leur jardinière des fleurs artificielles que leur valet de chambre cultive avec un plumeau;
Elles ont dans une coupe d'agate des bonbons à liqueurs;
Elles ont une argenterie magnifiquement ciselée qui vous dit le menu de la veille ;
Elles ont un mobilier incommode et malveillant, de grands fauteuils de bois sculpté comme des stalles d'église, dont le dossier perpendiculaire est orné de rosaces de cuivre doré : on s'y cogne la tête et ils vous repoussent quand vous voulez vous
LETTRES PARISIEXNES (1844). 349
appuyer, ils vous tirent les cheveux et vous retiennent quand vous voulez vous lever ;
Elles ont un thé de comédie qu'elles ne servent pas;
Du café de voyage ;
Des vins de fantaisie ;
Un maître d'hôtel familier qui vous tient des discours, qui vous donne des conseils; qui vous dit, par exemple, ce qu'un domestique qui passait des plateaux dans un bal a dit un soir à un invité qui refusait des petits gâteaux : u Vous avez tort, ils sont excellents, d
Elles ont un valet de chambre bègue qui écorche tous les noms, qui vous confond avec des gens affreux que vous détestez, qui vous prépare toujours dans un salon une entrée ridicule ;
Elles ont des amis obscurs , envieux , ennuyeux , assommants ;
Elles ont des enfants insupportables, habillés en chiens savants I
Elles ont un mari mal peigné, qui les appelle devant tout le monde Bichette, Minette ou Mignonne!
Ceci est grave, c'est un trait de caractère : une femme est responsable des petits noms qu'elle se laisse donner. Une femme ne peut pas empêcher son mari d'être joueur, querelleur, dissipé, violent; mais elle peut toujours l'empêcher de l'appeler Bichette, Minette ou Mignonne. Une femme qui tolère de pareils abus est une femme jugée; il n'est pas besoin de la connaître pour savoir qu'elle est sans goût, sans poésie, sans caractère, sans délicatesse, sans dignité.
Eh bien, cette femme-là est peut-être fort belle; qu'importe?... Sa rivale, qui supprime de son entourage tout ce qui pourrait vous choquer, après avoir imaginé tout ce qui peut vous séduire, n'est-elle pas en réalité plus jolie? S'il vous fallait choisir entre elles deux, hésiteriez-vous? — Pas un moment. La femme volontairement belle l'emportera toujours sur la beauté paresseuse qui négligera, qui dédaignera imprudemment les accessoires de la séduction. Une ex-coquette disait un jour à sa fille, femme belle et charmante qui se complaisait dans son excessive pâleur : a Prends garde , ma chère enfant, les jeunes femmes qui ne mettent pas de rouge sont
toujours quittées pour de vieilles femmes qui eu mettent trop. « Et la prédiction s'accomplit. La femme vertueuse, mais paie, fut trahie par son mari, quelques mois après, indignement trahie pour une femme horriblement fanée, mais toujours très-parée, très-endimanchée et surtout très-panachée. Cet apologue signifie qu'une supériorité sottement négligée ne vaut pas une médiocrité adroitement cultivée. Dans un monde où l'apparence est tout, le fond est moins important que la forme; dans un bal , les diamants bruts feraient moins d'eflèt que des diamants faux bien taillés et montés à la dernière mode.
Mais ici le diamant n'est pas faux, et c'est du fond même que naît la grâce de la forme : c'est de la valeur réelle qoe provient l'apparente beauté, cette beauté de toutes les actions que peuvent également posséder toutes les femmes. Cest pourquoi nous persistons à déclarer que le premier devoir d'une femme est d'être jolie, jolie par égard pour ses parents et ses amis, jolie par respect pour elle-même. Ce devoir rigoureux consiste à chercher à plaire à tout le monde : c'est une sorte de charité, une charité de salon qui a bien aussi son mérite. Préparer à ceux qui dépendent de nous d'agréables heures, leur épargner d'insupportables ennuis, arracher de leur chemin les broussailles, écarter de leurs pas les cailloux, leur ofirir au logis un asile toujours élégamment hospitalier, leur tendre une affectueuse main toujours doucement parfumée, les recevoir avec un sourire toujours gracieux, une parure toujours fraîche, soin puéril qui cependant signifie : Je vous attends toujours ; rendre du courage à un vieux père qu'effraye la vieillesse; donner de la patience à un jeune mari que révolte une injustice; rendre l'inspiration à un poète ennuyé; amuser un enfant malade ; envoyer des fleurs odorantes à un aveugle, de belles gravures à un sourd, d'excellents cigares à un paresseux, des romans nouveaux à un goutteux; consoler l'infirmité de celui-ci, flatter la manie de celui-là, vivre pour plaire enfin, agir pour paraître charmante, et de cette ardeur séductrice faire un bien-être pour chacun, c'est aussi remplir une belle mission. Cela vaut mieux peut-être que de se maintenir toujours maussade par fausse vertu, que d'être toujours malpropre et mal mise par détachement des vanités humaines.
<jue de faire mourir d'ennui son vieux père dans un salon déserté y mourir de faim son mari dans un repas malsain, mourir de froid ses enfants dans des brodequins trop courts et humides, toute préoccupée que Ton est d'aller secourir jusque dans leurs greniers des infortunés dont on cause soi-même Tinfortune par une austérité mal comprise; car ce qui fait la misère excessive des pauvres, c'est l'inélégance sordide des richrfe.
En ! mon Dieu , si chacun de nous se donnait pour tâche de rendre la vie un peu douce aux cinq ou six personnes qui dépendent de lui, le grand problème du bien-être universel serait résolu ; mais on aime mieux faire le malheur des siens pour se consacrer au bonheur du monde!... C'est plus glorieux, c'est plus facile aussi; il n'y a pas de juge. On serait effrayé si l'on savait le nombre des petites méchantes actions que peut commettre un philanthrope dans sa journée, des afifreux chagrins qu'il aime à semer dans sa famille. Aussi, dans nos prières au destin , nous nous sommes toujours écrié avec ferveur : 0 sort! donne-moi pour amis des ingrats, des égoïstes, des tyrans, des hommes de génie, si tu veux, ceux-là passent pour les plus cruels... mais préserve-moi d'un philanthrope!
Etre agréable aux siens, c'est le principal intérêt de toute femme vraiment charitable ; et , remarquez un peu cette dififérence dans nos idées : nous voulons qu'une mère attise les difficultés dans l'existence de son enfant; nous voulons, au contraire, qu'une femme les éteigne dans la vie de son père, de son frère, de son mari. L'obstacle pour l'enfant joueur est un exercice profitable, l'obstacle pour l'homme travailleur est an contre-temps désastreux. Tout homme qui travaille sérieusement, depuis l'ouvrier jusqu'au ministre, est une espèce de malade, de fou, d'épileptique, qu'il faut soigner tendrement. Ce labeur continuel rend ses nerfs éperdument irritables, et c'est un ange gardien pour lui qu'une femme dont l'affectueuse sollicitude le surveille dans cette agitation fébrile, dont la pensée bienfaisante écarte de lui tons les souvenirs inopportuns et agaçants; qui lui cache la fâcheuse nouvelle qui le troublerait inutilement le jour d'une affaire importante, qui
charme sa mauvaise humeur par un doux accueil, qui Tentoure des objets qui lui plaisent, qui se pare des couleurs qu*îlaime, qui lui sert les mets qu'il préfère, qui Técoute dans ses récits, dans ses projets avec un visage ému, des yeux captivés, un sourire intelligent et sympathique.... Et cet ange gardien-là lui parait une femme bien jolie! et c'est tout justement comme ça que nous voulons que toutes les femmes soient jolies ! . ..
LETTRE DIX-HUITIÈME
L*hommc le plus malheureux qui soit au monde.
1 décembre 1844.
Il est un homme malheureux entre tous les hommes, pour lequel notre pitié augmente chaque jour. Etre parfait et misérable, à la fois privilégié et maudit. Cet homme est sans remords... et pourtant sa vie est un long châtiment; cet homme est sans ennemis... et pourtant il subit une persécution incessante, minutieuse, acharnée, que la haine n'ennoblit même pas; car, s'il est glorieux d'être persécuté par des ennemis, par des rivaux, il est humiliant et triste d'être tourmenté par des indifférents; et c'est là le sort de cette pauvre victime du siècle dont nous célébrons aujourd'hui les infortunes. Tout dans notre monde nouveau le fait souffrir; là chacun semble agir contre lui. On ne dit pas un mot qui ne l'offense, on ne fait pas une démarche qui ne le révolte. A chaque instant, ses croyances les plus sacrées sont brutalement attaquées; ses souvenirs les plus chers sont profanés sans pudeur. On le heurte dans toutes ses idées, on le blesse dans tous ses sentiments; et il lui faut supporter ces supplices affreux sans se plaindre, et il lui faut écouter ces choses outrageantes qui l'indignent, qui l'exaspèrent, qui lui agacent les nerfs, qui lui font grincer les dents, toujours avec une attention bienveillante, avec une patience gracieuse!... C'est encore une des misères de sa condition. Oh! cet homme-là est un être bien profondément malheureux.
Par une étrange fatalité, il se trouve que la victime est aimable; cette amabilité funeste multiplie à l'inBni ses tour-
ments; on le recherche, cet homme malheureux, on Tattire, c'est à qui lui offrira les supplices les plus variés; et comme ces supplices si généreusement offerts sont parfois insupportables et le rendent triste malgré lui; comme on ne peut s'expliquer ses trôuhles, ses rougeurs, ses pâleurs subites, mystérieux symptômes d'une indignation violente poliment dissimulée, on l'accuse de bizarrerie. Cet homme sans défauts passe pour un original , peut-être parce qu'il est sans défauts.
En effet, sa conduite, ses manières, bien que toujours parfaitement convenables, doivent paraître singulières aux esprits forts d'aujourd'hui. Il y a quelque temps, par exemple, il était au spectacle, on jouait une pièce nouvelle; arrivé le matin même à Paris, il n'avait pu faire retenir une stalle, et il était venu au hasard. On lui proposa de le placer dans une assez grande loge où se trouvaient déjà plusieurs personnes. Deux jeunes gens se pavanaient sur le devant de cette loge; une jeune femme était derrière eux avec son père.... Eh bien, le croiriez-vous? cet homme étrange ne voulut point rester au spectacle ; il s'en alla sans voir la pièce nouvelle ; ces deux jeunes fats, qui laissaient ce vieillard et cette jeune femme derrière eux, lui paraissaient de grossiers insolents ; il ne voulait pas avoir l'air d'être de leur société.... L'original!
Une autre fois, il était de même au spectacle, dans une loge d'avant-scène avec des beautés à la mode. Parmi elles se trouvait cette petite duchesse évaporée que vous connaissez. Elle a peu d'esprit, mais elle en fait beaucoup, et faire de l'esprit c'est un.£xercice très-bruyant. Par degrés et d'acte en acte, les épigrammes laborieuses étaient devenues tellement sonores, l'esprit fabriqué était devenu tellement pétillant, que les acteurs déconcertés ne pouvaient plus continuer leurs rôles; ils balbutiaient, ils bégayaient, et, pour expliquer leur trouble, ils lançaient des regards furieux contre la loge maudite d'où partaient ces rires malveillants. L'un d'eux alla porter plainte au magistrat de l'endroit, et l'on vit alors... ù honte pour de si nobles personnages, on vit le commissaire de police lui-même entrer dans la loge et venir réclamer le silence au nom du public offensé. L'homme malheureux était anéanti, jamais il
ne s'était trouvé à pareille fête. Que voulez-vous! cet homme-là T. II. 23
n*aiine pas les duchesses qui évoquent les commissaires de police.... I/original!
Un soir, il alla chez le roi. Pendant qu'il était là, il vit venir la jeune femme d*un ancien ministre, ou d*un futur ministre, comme vous voudrez; cette jeune femme s'approcha sans façon, de la reine, prit un fauteuil et s'y étendit tout de son long, la tète appuyée sur le dossier, les bras croisés sur la poitrine, les pieds en avant, comme on s'étale chez soi dans son fauteuil, quand on est seul, quand on s*ennuie et qu'on espère dormir. L'homme malheureux vit cette attitude, et son indignation fut telle, qu'elle devint nne souffrance intolérable; il partit.... Voilà encore une de ses étranges idées : cet homme-là veut qu'on respecte la reine.... L'original!
Dernièrement, à la sortie d'un concert, il entendit on jeune merveilleux crier avec impatience à sa mère : a La voiture est avancée; viens donc; tu n'en finis pasl... » A ces mots, il se rappela sa noble et digne mère, qu'il avait perdue, et qu'il vénérait si tendrement... il pâlit. — Cet homme-là croit aussi à la majesté d'une mère L'original!
Le lendemain, il entendit deux autres jeunes élégants, orateurs de théâtre, érudits de foyer, troubadours de coulisses, raconter devant leur sœur, sans se gêner et dans les plus grands détails, certaine vilaine histoire d'un gros boyard bafoué par une sauteuse de vaudeville ; devant leur sœur, jeune fille qui n'a pas encore seize ans!... Cette fois l'homme malheureux ne pâlit point, il rougit; il avait honte d'assister à cette profanation sacrilège. — Cet homme-là croit encore à la divinité de l'innocence.... L'original!
Naguère, il se trouvait dans une église, au mariage d'un de ses amis. La cérémonie était, comme toutes celles de ce genre, retardée par un enterrement. Et les gens de la noce arrivaient en foule, et ils s'avançaient bravement vers l'autel; ce cercueil gênant ne les arrêtait pas; non vraiment; ils se rangeaient tout près de lui, et ik frôlaient des pans de leurs habits le drap unèbre, et ils se donnaient des poignées de main par-dessus ce mort glacé dont la funèbre présence ne les intimidait pas. Et de chaque côté de la nef les femmes s'envoyaient de char-
mants sourires, de gracieux saluts de la main, de ces petits bonjours de théâtre que les Parisiennes savent distribuer si coquettement ; et toutes ces gentillesses passaient à travers les deux rangs de cierges.... Ces politesses mondaines dans une église, cette indifférence impie près d'un cercueil, étaient un spectacle horrible avoir; c'était infâme, révoltant; il y avait là de quoi faire sangloter une orpheline, une veuve, une sœur en deuil ; il y avait là de quoi faire mourir un poëte. ... Et pourtant personne ne s'étonnait !. . . L'homme malheureux seul étai tindigné. Cet homme-là croit encore à l'étiquette des temples, aux susceptibilités de la mort, aux droits de Dieu!... L'original!
Second supplice à peu près du même genre. L'homme malheureux passait rue de la Chaussée-d' Antin , devant le séduisant magasin de Toy. A quelques pas de là, il aperçut une pauvre vieille femme étendue sur le trottoir. Soit qu'un étourdissement eût causé sa chute, soit qu'elle se fût blessée en tombant, elle gisait là évanouie, sans mouvement. Il se dirigeait vers elle pour la secourir, lorsqu'un jeune homme sortit tout à coup d'une maison voisine. L'aimable étourdi ne fut pas un moment jdéconcerté par cet obstacle inattendu; il n'eut pas l'idée de s'arrêter, pas même de se détourner; il sauta légèrement par-dessus le corps de la pauvre femme et continua son chemin en sifflant un air de polka. On devine à quel point l'homme malheureux dut souffrir de cette cruauté badine. Il croit encore à la sainteté de la vieillesse, à la dignité de la misère. . . . L'original !
Mais retournons dans le monde élégant, et racontons des peines moins graves. Il dinait un jour chez de riches banquiers. Après le dîner, on lui servit une tasse de café. Pendant qu'il savourait èe poison inspirateur (vieux style), une jeune femme qu'il n'avait pas du tout l'honneur de connaître vint à lui, tenant un gros morceau de sucre entre ses jolis doigts : «Monsieur, dit -elle avec un sourire très -gracieux, voulezvous me permettre de faire un canard dans votre tasse?... v il resta muet, stupéfait, suffoqué.... Cependant il dissimula son étonnement ; il s'inclina devant la jeune femme , lui présenta sa tasse avec respect et laissa le canard s'accomplir en
silence. Il n^aurait pu trouver une parole, tant celïe familiarité
étrange le déconcertait. Quelle faiblesse! sans doate; mais que voulez -vous, cet homme-là n^aime pas à faire la dinette dans les salons.... L'original!
Il a*aime pas non plus à donner de leçons; sa condition même, nous Tavons déjà dit, le force à supporter gracieusement les choses qui le choquent le plus. Ce n'est pas lui qui ferait ce que fit jadis une altiére comtesse allemande. Elle était occupée à servir du thé comme une jeune miss. Un baron qui se trouvait là (il y a toujours là un baron en Allemagne) voulut prendre du sucre, et, par distraction, par maladresse peutêtre, au lieu de prendre du sucre avec les pinces, il en prit avec ses doigts. Ce baron doit être parent de la dame an canard. La comtesse, indignée de cette inconvenance, se leva aussitôt avec majesté, marcha d'un pas digne vers la fenêtre, l'ouvrit et jeta le sucrier dans la rue. Le baron ne se troubla point : il continua à boire son thé tranquillement; puis, quand il eut fini, il se leva de même avec majesté, marcha vers la fenêtre d'un pas non moins digne, l'ouvrit et jeta sa tasse dans la rue. Devinez ce qui résulta de ce duo d'insolence.... Au bout d'un an, l'impertinente comtesse épousa l'impudent baron : ce doit être un bien agréable ménage. Us eurent un grand nombre d'enfants : ce doit être une bien aimable famille.
L'homme malheureux eut une autre fois à subir un cruel diner d'élégants. C'était chez une femme très-distinguée et de fort bonne compagnie , mais ignorante des mille recherches de la gastronomie parisienne. On était au mois de juin; l'eau dans les carafes n'était pas glacée. « Ah! de Teau chaude! s'écria un des convives. François, va me chercher de la glace. Vous permettez, l'eau tiède me fait mal, je ne pourrais pas dîner. 9 La maîtresse de la maison était confuse. L'homme malheureux était furieux. Un moment après, un autre convive s'écria : tt Ouf! quel poisson! si Teau n'est pas fraîche, le poisson n'est pas frais non plus : c'est de l'harmonie. — Oh ! mais c'est la carpe de Bilboquet que vous nous servez là, reprit à son tour un autre plaisant : a J'ai vu, en passant au marché, une superbe carpe ; dans quinze jours je la marchanderai. i> (Voir les Saltimbanques.) Cette piquante citation fut accueillie
par d'impitoyables éclats de rire; la maîtresse de la maison respirait à peine, Thomme malheureux étouffait. On servit du vin de Champagne, u Ah çà ! dit un vieux viveur au maître de la maison , est-ce que c'est toi qui fais ton vin de Champagne toi-même, mon cher? Il n*est pas mauvais; il ne lui manque qu'une seule chose pour être excellent : il n'y a pas tout à fait assez d'estragon. » Les éclats de rire redoublèrent; la maîtresse de la maison était rouge de honte, son mari était pourpre de colère ; mais ils faisaient bonne contenance. On a supprimé la torture, la question, le brodequin, la roue, le chevalet; ces supplices -là n'étaient rien en comparaison de ceux qu'enduraient ces amphitryons martyrisés; et ce fut ainsi tout le temps du dîner, des bons mots contre chaque vin, des épigrammes contre chaque plat. Enfin on se leva de table, et la dernière parole prononcée termina dignement cette triste fête, a Ah ! que j'ai faim ! que j'ai faim! cria l'un des convives en sortant de la salle à manger ; messieurs, je vous invite tous à souper ce soir au café Anglais! » L'homme malheureux n'accepta point l'invitation, il sentait sa patience à bout. Cet homme-là n'aime pas les bourreaux , même sous la forme de
joyeux convives L'original! l'original!!
Son indignation, ce jour- là, fut si violente, qu'elle l'entraîna à raconter cette glorieuse histoire, en manière de vengeance polie et détournée. C'était en Angleterre, à l'époque de la révolution française. Le duc de Bedford avait offert au duc de G..., émigré, un splendide repas, une de ces fêtes quasi royales que les grands seigneurs anglais mettent leur orgueil à donner à des souverains, leur bon goût à offrir à des exilés. Au dessert, on apporta une certaine bouteille d'un vin de Constance merveilleux, sans pareil, sans âge, sans prix. C'était de l'or liquide dans un cristal sacré, un trésor fondu qu'on vous admettait à déguster, un rayon de soleil qu'on faisait descendre dans votre verre : c'était le nectar suprême, le dernier mot de Bacchus. Le duc de Bedford voulut verser luimême à son hôte cette liqueur des dieux. Le duc de G... prit le verre , goûta le prétendu vin et le déclara excellent. Le duc de Bedford , pour lui faire raison , veut en boire à son tour ; mais à peine a-t-il porté le verre à ses lèvres, qu'il s'écrie
avec un horrible dégoût : a Ah ! qn*est-ce qac c'est qoe ça ? « On accourt vers lui, on examine la bouteille, on interroge le parfum : c'était de Vhuile de castor!... Le duc de G... avait avalé cette détestable drogue sans sourciller. Ce trait sublime fit grand honneur à la noblesse de France ; on conçut une haute idée d'un pays où la politesse allait jusqu'à l'héroïsme.
Après ce récit, l'homme malheureux ajouta : « Il y a bien loin de la politesse de ce temps-là à la politesse du nôtre! « Et il soupira tristement.
Voilà les tourments qu'il lui faut subir dans les élégants dîners parisiens. Qu'est-ce donc quand il voyage, quand il est forcé de diner dans une auberge, à table d'hôte, avec des voyageurs sans gène, qui ne quittent jamais leurs casquettes, qui parlent toujours et qui mangent tout? Une incivilité qui a pour inconvénient la famine, c'est grave. Cela nous rappelle l'amusant désespoir d'un charmant enfant que nous avons rencontré il y a quelques années dans une mauvaise auberge de province : il pleurait dans un coin de la salle enfumée et ne voulait pas se mettre à table, a Tu es malade? lui disait sa mère. — Non. — Tu n'as donc pas faim? — Si. — Eh bien, pourquoi ne viens-tu pas? — Je ne veux pas diner avec des républicains, n Oh ! cette intolérance politique chez un enfant de six ans nous parut un peu prématurée. Nous étions curieux de connaître ce qu'il entendait par ce mot. a Mon enfant, lui avons-nous dit, qu'est-ce que c'est que des républicains? — C'est, reprit-il toujours en pleurant, c'est ces grands messieurs là-bas qui gardent leurs casquettes à diner, qui se servent tout seuls et qui prennent toute la crème, v Alors sa mère se mit à rire, et nous raconta que la veille il avait demandé pourquoi ces mêmes jeunes gens gardaient à table leurs casquettes sur la tète, et qu'un vieux voyageur lui avait répondu : a Parce qu'ils sont républicains. « L'enfant avait pris à la lettre cette réponse ironique. Mais que la définition est admirable! N'est-ce pas cela? Des hommes qui gardent leurs chapeaux sur la tète là où il y a des femmes, et qui happent toutes les friandises là où il y a des enfants ! Tout un parti est dépeint par ce mot naïf; car cette variété de républicains, que nous avons signalée déjà, mérite d'être classée. Ceux d'aujourd'hui
ne ressemblent en rien aux fiers Brutas d'autrefois ; ils ne se piquent nullement de sévérité ni d'abnégation ; ils veulent tout tuer, mais c'est pour bien vivre; ils aiment le sang, mais ils aiment aussi la crème; ils sont grossiers dans leurs manières, mais ils sont raffinés dans leurs goûts; ils sont farouches, mais ils ne sont pas austères ; et s'ils veulent renverser Tarquin , ce n'est pas pour venger Lucrèce, c'est pour la lui souffler.
L'homme malheureux ne peut voir sans douleur ces gens-là. Il prétend qu'ils réunissent les défauts de tontes les classes, sans leurs qualités; ils ont la brutalité des unes, la puérilité des autres; ils sont, dit-il, violents sans être ardents, rudes sans être aguerris, mignons sans être délicats. Ce sont des butors douillets : c'est la pire espèce de toutes.
Oh ! il a bien le droit de parler d'eux durement. Ces hommes-^ là l'ont tourmente tant de fois, qu'il lui est bien permis de les punir en paroles. Un seul jour pourtant ils l'ont amusé. Deux d'entre eux passaient dans les Champs-Elysées, l'un venant de la place Louis XV, l'autre de la barrière de l'Étoile. Us se ren^ contrent face à face dans un endroit resserré où se trouvait un tourniquet. On l'a oté depuis : c'est dommage! Les deax égoïstes, gras et bien nourris, sans se regarder, sans s'arrêter avec politesse, comme il convenait en pareil cas, fondent tous deux ensemble et précipitamment dans le tourniquet. Les voilà pris.... L'homme malheureux, qui les guettait, ne put s'empêcher de sourire. » Le tourniquet, pensa-t-il, est un piège tendu à l'égoîsme du siècle; on sera obligé de le supprimer. » La prédiction s'est accomplie.
N'importe! c'est une vie amère que celle qui ne compte qu'un moment heureux, celui où l'on a eu le plaisir de voir deux républicains pris au tourniquet.
A ces grands supplices que nous venons d'énumérer si longuement, viennent se joindre une foule d'affreux petits supplices qui se renouvellent à toute heure pour cet homme persécuté :
C'est une jeune élégante qui vient lui dire, après une partie de whist : a Eh bien, vous avez perdu! vous êtes enfoncé! »
C'est une autre jeune femme qui lui répond : « Je vous remercie, ma mère est guérie; elle est encore un peu faible, mais, en masse, elle se porte bien.... n
C'est une autre merveilleuse qui ne parle qn*eu style de fabricant : elle est sortie le matin dans son coupé (style de sellier), elle vient d'essayer son amazone (style de tailleur) devant sa psyché (style d'ébéniste); elle passera la soirée sur sa méridienne (style de tapissier), enveloppée dans sa kamaiouska (style de couturière); semblable à ce brave Méridional qui nous disait naïvement qu'il n'avait pas de plus grand plaisir que de s'endormir tous les soirs sur son voltaire, a Voilà la première fois que l'oB accuse Voltaire d'être ennuyeux. — Vous ne comprenez pas ! je veux dire mon fauteuil à la Voltaire.... Comment! vous ne connaissez pas ces fauteuils-là? «
C'est une autre merveilleuse un peu mûre, qui a Tair de réciter le calendrier : elle était inquiète d'Isidore, mais Casimir l'a rassurée; il a vu ce matin Stanislas, qui venait de chez Rosalie, où il avait rencontré Léon, qui lui avait dit qu'Isidore était beaucoup mieux et qu'il viendrait la voir le soir même avec Zéphirine. Vous croyez qu'il s'agit de petits enfants, de jeunes filles, dans cet âge heureux où l'on ne compte dans le monde que par son nom de baptême et pour ses parents? Point du tout; elle s'écrie : a Ah! les voilà!... » et vous voyek entrer Isidore et Zéphirine. Zéphirine est une grosse femme de quarante-cinq ans, tout essoufflée; Isidore est un petit vieux expirant. — Oh! pensez-vous, elle avait raison d'être inquiète d'Isidore; Casimir, Léon, Rosalie et Stanislas ont eu grand tort de la rassurer;
C'est un adorable mauvais sujet qui dit : a Doche a un regard délicieux; Bressant a un pied charmant. » Vous ne comprenez rien à cette admiration pour le doux regard d'un chef d'orchestre , pour le joli pied d'un acteur.... L'aimable scélérat vous parle de madame Doche du Vaudeville, de madame Bressant des Variétés;
C'est un sot familier qui dit Mon cher à tout le monde, même aux femmes; il n'oserait leur dire Ma chère, mais il leur jette Mon cher sans scrupule et très-agréablement;
C'est un maniaque qui bat le rappel sur son chapeau ;
C'est un autre maniaque qui touche à tout sur la table, qui ouvre toutes les boites, qui dérange tous vos flacons, qui déplace le signet de tous vos livres;
C'est un carîeux tatillon qui décroche vos petits tableaux et vous les apporte en vous demandant ce qu'ils représentent;
C'est un insupportable taquin qui choisit toujours la chaise la plus difficile à prendre, refusant obstinément celle qu'on lui offre et qui est à côté de lui ;
C'est un importun maudit qui, de porte en porte, de fenêtre en fenêtre, de salon en salon, suit, comme un chien, deux pauvres causeurs qui le fuient comme la peste ;
C'est une nouvelle mariée se promenant sur le boulevard le lendemain de son mariage ;
C'est un monsieur plein de confiance qui vous raconte sa maladie comme si vous étiez son médecin ;
C'est un petit fat qui joue avec l'éventail , avec le bouquet d'une femme à qui il vient d'être présenté;
C'est un bavard inconnu qui raconte une séance de la conférence d'Orsay à M. Guizot, le soir d'un de ses triomphes à la Chambre ;
C'est un tremblant audacieux qui, pour cacher son embarras, fait le tapageur et l'insolent, et à qui on est tenté de dire ce que madame de R... disait à un faux brave de ce genre : tt Ne vous contraignez pas, osez être timide et vous serez trésconvenable ; »
C'est un ennuyeux conteur qui vous fait prisonnier par le bouton de votre habit, et qui vous tient debout au soleil une grande heure ;
C'est un Alcibiade du faubourg Saint-Germain qui promène une Aspasie trop célèbre ;
C'est un fumeur étourdi qui jette son cigare sur la robe d'une femme assise sur le boulevard , en face de lui ;
C'est un autre fumeur qui vous envoie des bouffées de tabac et vous fait fumer malgré vous ;
C'est un priseur maladroit qui donne des chiquenaudes à sa cravate et vous lance son tabac dans l'œil ;
C'est un convive distrait qui, à table, joue avec votre pain ;
Cest un danseur économe qui chercheses gants tout le temps de la contredanse ;
C'est un impertinent qui affecte de ne vous parler jamais que de votre profession ;
Cest un sot cruel qui dans un bal vient vous questionner sur les récents chagrins de votre vie, et qui change en un poignant remords ce premier plaisir que vous vous reprochiez déjà ;
Ou bien c'est un barbare étourdi qui, en sautillant, vient vous demander des nouvelles des parents que vous pleurez....
Cest vous... c'est nous, c'est tout le monde, et ce n'est rien encore. L'homme malheureux connaît un plus amer déplaisir. Les autres hommes peuvent aimer, lui ne trouve jamais que désenchantement et tristesse en ses amours. Pour rencontrer la femme de ses rêves, il lui faudrait remonter le cours des âges. Avec ses idées, il ne peut guère aimer qu'une femme de soixante-dix à quatre-vingts ans, et ce n'est pas le moindre de ses malheurs. Les femmes d'aujourd'hui , dans leurs sentiments, ont supprimé tout obstacle de convenance, sous prétexte de pas* sion et surtout d'émancipation. L'amour n'est plus pour elles un entraînement, c'est un droit; eUes vous aiment, mais elles pourraient tout aussi bien aimer un autre que vous. Leur faute n'est pas un effet de votre séduction, c'est une conséquence de leur système. Vous n'êtes point pour elles l'être inespéré, l'idéal trouvé, le maître prédestiné, le vainqueur irrésistible, l'exception fatale.... Vous êtes un choix momentané qu'il leur est permis de déclarer et même de rectifier. L'homme malheureux ne comprend rien à ces pompeuses faiblesses ; il n'aime pas les aveux à haute voix, les soupirs à grand orchestre, les enlèvements à quatre chevaux; il admet qu'on le trahisse, mais qu'on s'afBche... jamais. 11 pardonne tous les nobles égarements , il s'intéresse à la pauvre femme entraînée par sa passion qui va cacher dans l'exil son bonheur coupable; mais il ne saurait s'intéresser à ces pécheresses systématiques qui se font un état dans le monde de leurs turpitudes célèbres. 11 soutient que les tourterelles doivent roucouler dans les bois. Que voulez -vous, cet homme -là croit encore à la poésie de la
pudeur, à la volupté du mystère, à la chasteté de Tamour
L'original I
Mais, enfin, quel est donc cet homme si malheureux? Est-ce le Juif errant véritable ou l'Alcestc de Molière vivant? Est-ce un roi détrôné, un ange déchu?
Non... c'est tout bonnement cet homme que, dans le pâle
LETTRES PARISIEIVNES (1844). 363
jargon du grand monde, on appelle homme bien élevé, c'està-dire un homme aux principes solides et aux manières souples, délicat comme une petite-maîtresse, et cependant aguerri comme un vieux troupier, nourri dès Tenfance dans la religion de toutes les saintes choses, dans la ;^aine de Tégoîsme brutal. Cet homme -là peut naître dans tous les rangs, à la cour et chez le peuple, et il agit partout de la m6me façon ; il marche dans tous les chemins du même pas, ayant toujours le bon plaisir des autres pour guide, le respect de lui-même pour frein. Tel est celui que nous faisons souffrir à toute heure par nos usages grossiers, où se trahit si franchement une personnalité rapace. Dites, maintenait que vous le connaissez, dites si nous n*avons pas raison de proclamer que Fhomme bien élevé est la victime de ce siècle.
Ce feuilleton est notre dernier feuilleton sentencieux. Paris se réveille. L'Opéra a voulu ouvrir glorieusement la nouvelle session des plaisirs. Nous étions hier à la première représentation de Marie Stuart; la salle était superbe : il y avait beaucoup de jolies femmes en grande parure, un vrai public d'hiver. Les calorifères n'avaient pas été allumés, mais toutes les portes avaient été enlevées, c'était l'excuse; à quoi bon faire du feu quand le vent souffle de tous côtés par rafales? On n'avait pas non plus balayé les corridors ; c'était une attention délicate : la poussière absorbe la neige. Le débutant a une voix charmante : quel dommage à l'Opéra! Madame Dorus, dans le rôle d'Elisabeth, s'est permis force roulades peu historiques. L'apparition de lùadame Stolz dans le quatrième acte de Marie Stuart a été un magnifique triomphe... pour mademoiselle Rachel! Mais aussi quel orgueil ridicule! Oser jouer Marie Stuart après mademoiselle Rachel ! C'est comme si on osait jouer la Favorite après madame Stolz ! Nous pourrons vous parler bientôt des modes nouvelles, des brillantes fêtes projetées. Nos élégants et nos élégantes reviennent ; peut-être allons-nous les retrouver sans défauts ; peut-être ne les avonsnous jugés si sévèrement que par dépit de leur absence.
LETTR|; DIX-NEUVIÈME
Attaques nocturnes. — Paris rcptire de brigands. — - Il n*y a d*iaiporUiit
que les niaiseries.
21 décembra 1844.
Nous voilà revenus aax jours heureux du moyen âge , alors que les rues étaient désertes et sombres, et qu*on n*osail sortir après le couvre-feu que bien armé de sa bonne dagoe de Tolède, que bien escorté par ses fidèles estafiers. On n'entend parler depuis un mois que d*attaques nocturnes, de guetapens, de vols audacieux. La civilisation semble n'avoir en d'autre résultat que de rendre les malfaiteurs plus habiles, les crimes plus ingénieux ; c'est là qu'est le véritable progrès , le perfectionnement incontestable. Quelqu'un disait un jour : a Pourquoi n'y aurait -il pas des bandes d'honnêtes gens comme il y a des bandes de voleurs? Qu'est-ce qui empêche donc les honnêtes gens de se mettre d'accord? — C'est la conscience, répondit un philosophe; rien ne serait plus varié que cette collection de consciences ; le bien est moins absolu que le mal ; il y aurait des discussions interminables. «
Ce qu'il y a d'efirayant dans ces attaques nocturnes , c'est la noble impartialité des assaillants : ils frappent également le riche et le pauvre; ils fouillent indifféremment les beaux habits et les vieux habits; que vous ayez quelque chose ou que vous n'ayez rien, ce n'est qu'une chance plus ou moins heureuse; ils vous tuent d'abord, quitte à se tromper, et ils s'inquiètent peu de leur erreur. Cette égalité devant le meurtre est un bienfait de la civilisation qui dépasse tous les rêves humanitaires. Mais quoi de plus affreux! Vivre dans Tindigence et mourir comme un Mondor; être tout le jour poursuivi par ses créanciers, et ne trouver de crédit que le soir, chez ses assassins, c'est cruel. Autrefois, la misère avait au moins un privilège, la sécurité; elle ne le possède plus. N'avoir rien , ce n'est plus une garantie contre la cupidité des hommes.
Paris est assez troublé par ces aventures sinistres, les réunions de famille surtout se ressentent désagréablement de ces préoccupations défensives. Chaque soirée intime finit, comme le
LETTRES PARISIENNES (184i^}. 365
quatrième acte des Huguenots commence, par la bénédiction des poignards. On ne laisse sortir de chez soi ses parents , ses amis, (ju*après avoir visité lears armes, et c*est alors une exhibition effrayante de poignards, de cannes à épée, de couteaux, de stylets; Télégant salon se métamorphose aussitôt en une boutique d*armurier. Ces objets aimables se posent sur la table à côté des paniers à ouvrage, des boites à filet; ils s'accrochent, s'enlacent dans les tricots ébouriflTés, ils s'enfoncent dans les pelotes de laine; chacun fait valoir son adresse et vante sa présence d'esprit; on s'essaye à la lutte, on joue, on rit; c'est gai, c'est charmant; ce qui n'empêche pas que cela ne soit triste et révoltant. A quoi donc nous sert-il d'habiter un endroit où l'on nous fait payer le sol, l'espace, l'eau, l'air, le jour ! . . . si ce n'est pas même pour y trouver les avantages qu'on trouve dans une prison? Là, si on n'est pas libre, du moins on est gardé.
Le danger d'être tué par des brigands citadins n'est pas le seul qui vous menace ; il y en a un autre plus terrible encore : c'est d'être tué par vos amis. Après huit heures du soir, tout homme qui marche derrière vous est suspect; vous écoutez le bruit de ses pas avec efiroi , vous saisissez votre arme, et, bravement, vous vous arrêtez pour le laisser passer; mais à peine est-il passé devant vous que la situation change : c'est vousmême qui lui devenez suspect. Il s'arme comme vous, il imite votre manœuvre : il s'arrête, et vous passez devant lui à votre tour. Ce manège se continue de la sorte jusqu'à ce que vous arriviez à votre demeure; là, nouvelle crainte : l'homme qui vous suit cesse de marcher en même temps que vous; il va tenter un coup désespéré ; vous saisissez le bouton de la sonnette, et vous vous retournez brusquement pour faire face à l'ennemi en lui montrant, aux lueurs du réverbère, votre poignard ou votre épée ; mais l'ennemi s'écrie : a Ah ! c'est lui ! » Vous répondez : a £h ! c'est toi ! — Tu m'as pris pour un voleur? — Oui; mais aussi pourquoi me suivais-tu? — Je ne te suivais pas; j'allais chez toi pour te demander si tu veux venir souper avec nous , et tu me reçois à coups de poignard ! — Mais il me semble que toi-même tu avais préparé pour moi un petit stylet fort gentil! — Je ne te reconnaissais pas du tout; tu es
affreux avec ce cache-nez écossais. Quel bonheur que nous soyons un peu braves! A notre place, deux poltrons auraient perdu la tète et se seraient tués tous les deux.... » Et chacun raconte une aventure de cette espèce, une véritable peur on une (ausse peur. Un grand jeune homme traversait l'autre soir, vers minuit, la rue Royale ; il s'aperçoit qu'un homme traverse la rue en même temps que lui, il prend par la place Louis XV et marche le long des fontaines. L'homme, qui était assez mal mis et qui s'enveloppait dans un manteau sombre en affectant des airs frileux , prend le même chemin et semble marcher sur ses traces et dans son ombre, ou plutôt dans ses ombres, car il y a des moments où sur la place Louis XV et dans les Champs- Elysées on a deux ombres; le jeune homme inquiet presse le pas, il gagne le pont de la Concorde, l'homme au manteau sombre le suit encore; le jeune homme s'en va le long du quai d'Orsay, l'homme au manteau le suit toujours. Le jeune homme traverse la chaussée et se dirige vers la rue de Poitiers; l'homme au manteau traverse de même la chaussée et se dirige de même vers la rue de Poitiers. Enfin le jeune homme, impatient, se retourne et, levant sa canne, il dit d.'une voix ferme : a Pourquoi me suivez-vous, monsieur? — Parce que je meurs de peur, répond le malheureux d'une voix tremblante; je me sens très-faible, et j'espère que, si on m'attaquait, vous voudriez bien me défendre, vous, monsieur, qui êtes si fort. j> Le jeune homme se mit à rire, a En effet, dit-il, vous êtes tout tremblant. — Ah! monsieur, je viens d'avoir les fièvres, c'est ma première sortie; on appelle ça une convalescence! je me soutiens à peine, je ne sais pas comment je pourrai me traîner jusque chez moi. — De quel coté allez-vous? — Par là. — Ce n'est plus mon chemin; mais c'est égal, vous m'avez l'air d'un brave homme, je vais vous reconduire chez vous. » Et le jeune homme, en racontant cette histoire, se moquait plaisamment de lui-même, a Jamais je ne me pardonnerai, ajoutait-il, d'avoir eu si longtemps peur d'un poltron. »
Les jours où l'on va dans le grand monde avec prétentions, on a moins d'inquiétude, on est en voiture; les voleurs, dit-on, respectent les voitures et les cochers, du moins jusqu'à présent.
LETTRES PARISIENNES (1844). 3e7
Les seules fêtes dont on ait parlé depuis quelques jours sont les fêtes d'ambassade ; les étrangers continuent à faire les honneurs de Paris. La beauté à la mode, c'est la belle lady Duff..., la sœur de la célèbre mistress Norton , la petite-fille de Sheridan. Chaque hiver voit briller à Paris une étoile nouvelle. Tantôt la clarté vient du Nord, tantôt la douce lueur vient du Midi. Une année, la mode proclame reine lady d'Ors...; une autre année, elle donne le sceptre à la séduisante marquise Pallavi..., puis elle couronne la charmante princesse Gai...; enfin elle vient d'ofl^rir la royauté à la petite-fille de Sheridan. Donc ladyDuiT... est Tétrangère à la mode. Ah! qu'elle est jolie! Son frère est l'étranger à la mode; ça se trouve bien, ils triomphent en famille.
Notre dernier feuilleton nous a attiré force critiques. Messieurs les républicains se sont révoltés ; nous les avions accusés d'être grossiers; pour nous confondre, ils nous répondent... quoi? des grossièretés. — Les maladroits ! Il y a de si jolies choses à dire contre nous !
Puis, d'autres personnes nous ont reproché d'attacher trop d'importance à des niaiseries. 0 naïves personnes! vous ne savez donc pas qu'aux yeux de l'observateur, il n'y a, dans ce monde, de sérieux que les niaiseries, parce qu'il n'y a de primitif, d'involontaire et par conséquent de sincère que les niaiseries. Dans les grandes actions de la vie, on se surveille, on se pare, quelquefois même on se masque.... Dans les niaiseries de tous les jours, on se trahit. Les grandes actions ne disent à l'observateur que ce qu'on veut être; les niaiseries seules lui révèlent ce qu'on est.
LETTRE PREMIERE
Pari^ est rassuré. — Conversation avant le bai. — Un bal de rivales. — On
danse entre- ennemies. — Les Bédouins aux Tuileries. — Fâchetise influence
des femmes en littérature.
25 janvier 1845.
0 ramnsant pays que le nôtre ! Avec quelle admirable facilité il passe de la crainte la plus vive à la confiance la plos paisible! La voilà, cette séduisante légèreté des Français que nous avons toujours vainement cherché à reconnaître; elle n*est point dans leur esprit, dans leurs goûts, ni dans leurs plaisirs ; elle est toute dans leurs sentiments. Haïr aujourd'hui ce qu*on adorait hier, blâmer ce soir ce qu'on admirait ce matin, fuir maintenant ce qu'on poursuivait naguère, rire de ce qui a fait pleurer et se jouer de ce qui a fait frémir; cela peut bien s'appeler de la légèreté, et c'est de cette manière-là seulement que les Français sont légers. Il y a un mois, nous vous l'avons dit, Paris était dans la stupeur, on ne parlait que d'assassins, on ne voyait que des victimes; telle femme était tombée suffoquée par un affreux masque de poix, tel jeune homme avait été frappé de dix coups de stylet, à celle-ci on avait pris son argent, à celle-là on avait volé sa chaîne et sa montre; et chacun se récriait, s'épouvantait, s'indignait ; on plaignait les infortunés, on maudissait les autorités; on tremblait pour ses amis et pour soi-même, et l'on s'armait de couteaux et de poignards malgré la loi, malgré cette sage loi qu'on peut formuler par ces deux mots : Défense de se défendre. Eh bien, aujourd'hui, de toute cette belle peur il ne reste rien, absolument rien; on nous a repris, l'une après l'autre, toutes ces affreuses nouvelles qu'on nous avait données. Le masque de poix était une invention ingénieuse, il cachait une intrigue déguisée en victime; l'attaque
nocturne contre le jeune dandy n'éla^t qu*un roman, le mairaiteur n'était qu'un rival. Nous avions tort d'avoir peur, nous avions tort d'avoir pitié ; il n'y a plus d'assassins, il n'y a jamais eu d'assassins ; qui donc a osé dire qu'il y avait des assassins? Le malheureux qui viendrait raconter aujourd'hui dans un café, dans un club, que des voleurs l'ont attaqué serait accueilli par d'impitoyables éclats de rire ; il montrerait ses blessures, on rirail; il étancherait son sang, on rirait; il tomberait évanoui, on rirait encore; il mourrait, on rirait toujours. On est en traiti de conBance, c'est la veine, il faut l'épuiser. Les brigands auront beau jeu, pendant quelque temps du moins; on ne croit plus à eux. — A-t-on sujet d'être rassuré? — Non; mais on ne veut plus craindre. — Il y a toujours du danger? — Oui; mais on n'y pense plus. — Et pourquoi n'y pense-t-on plus ? — Parce qu'on y a pensé et qu'on ne peut pourtant pas s'occuper toujours de la même chose.
Certes, rien ne ressemble moins à une ville en alarme que Paris en ce moment; excepté quelques ministériels, personne n'a l'air inquiet. On ne songe qu'à s'amuser. Dès huit heures du soir, toutes les femmes sont en guirlandes ; et les voilà causant toutes ensemble du bal où elles sont allées la veille, du bal od elles doivent aller le soir même , du bal où elles iront le lendemain, u 11 faisait bien chaud hier chez madame X.... —
Il fera bien plus chaud encore ce soir chez madame Y — Et
demain donc, comme il va faire chaud chez madame Z...; on étotiffera. — On a dt^isé la mazurka chez madame X.... — On la dansera probablement ce soir chez madame Y.... — On la dansera très-certainement demain chez madame Z..., qui la danse à merveille. La femme à la mode, la jolie princesse de ***, était hier chez madame X.... — Elle doit aller aussi ce soir chez madame Y.... — On la verra sûrement demain chez madame Z..., qui est sa cousine.... » La conversation se soutient de la sorte jusqu'à l'heure du bal, heure impatiemment attendue, bal brillant où les aimables causeuses vont chercher de nouveaux éléments pour la conversation dà lendemain.
Ces danses et ces valses continuelles donnent le vertige même
à ceux qui ne dansent pas. L'éclat des lustres et des diamants T. u. S4
ébloait vos yeux; les sous rivaux de Torchestre et des voU viennent lutter ensemble jusqu'à vos oreilles étourdies « et vous ne pouvez plus distinguer les notes d'avec les mots. A force de regarder, vous ne voyez plus rien; à force d'écouler ^ irons n^entendez plus; votre esprit se trouble, vos idées se perdent; vous allez et venez sans savoir ce que vous faites ; vous ne répondez pas aux gens qui vous parlent, vous répondez à ceux qui ne vous parlent pas; vous saluez trèft-gracieuseiment des inconnus, vous oubliez de reconnaître vos meilleurs amis; bref, vous êtes stupide, et c'est fort heureux pour vous, car si vous conserviez toute votre intelligence au milieu de ces enivrants plaisirs , peut-être ne leur trouveriez-vous pas autant de channes.
RécapitakMis un peu nos souvenirs , et tâchons de découvrir quelques différences entre toutes ces fêtes qui se ressemblent si parfaitement. On rencontre à peu prés toujours et partout les mêmes personnes ; mais ces mêmes personnes ne sont pas toujours et partout distribuées dans le même ordre, ni placées sous le même jour. Tel qui rayonne dans tel salon reste à Tombre dans tel autre; tel qui se pavane en maître audacieux dans telle maison se glisse en prétendant timide dans la maison voisine et rivale. Le luxe des ornements d'un salon n'est pas non plus sans influence sur l'attitude des invités. Quand on se sent au beau milieu d'un cadre d'or, on pose malgré soi avec prétention ; il faut une bien grande force d'âme pour rester bon enfant dans un séjour merveilleux où tout vous excite à la majesté. Dans ces superbes demeures, on regarde, on observe, on parle bas, on semble toujours attendre que la fête commence. On agit tout autrement dans les habitations dont le luxe est plus modéré ou plus ancien : là on n'a rien à regarder, on se met à l'œuvre tout de suite, c'est-à-dire à bavarder follement, et tout le monde crie et gesticule à la fois; c'est une agitation délirante ; cela ressemble à une récréation de collège, à un marché napolitain , à une émeute parisienne, à une séance parlementaire, à tout ce qu'il y a de plus fiévreux, de plus bruyant, de plus turbulent. On peut donc diviser les salons d'aujourd'hui en deux catégories : ceux où Y (m pose solennellement, et ceux où l'on cause violemment. Ces deux espèces
différentes se font valoir l*une Tautre. Quel bonheur, après avoir subi les orageux amusements d'un salon tapageur, de retrouver tout à coup le repos et le silence dans le bienfaisant orgueil d'un salon majestueux I Et quel bonheur aussi , après avoir trop longtemps langui dans ces solennités glaciales, de renaître tout à coup à la vie dans un salon animé, plein de mouvement et de bruit! Vous voyez comment, avec les mêmes personnes et les mêmes plaisirs, il peut encore y avoir des variétés et des contrastes.
Depuis un mois , les fêtes se succèdent sans interruption.
C'est le charmant bal du prince Tuffiakin qui , cette année comme les années précédentes, a donné le signal à tons les autres. On le sait, ce bal est une revue : c'est là qu^on vient reconnaître les nouveaux combattants sous les armes, les noo^ velles beautés sous les diamants ; c'est là que se décide tout leur avenir. «Regardez, s'écrie-t-on avec enthousiasme, jamais ce front pur n'a rayonné plus glorieusement ! — Hélas I dit-on avec tristesse, voici une brillante étoile qui pâlit! — De cette belle jeune femme tout Paris va parler cet hiver, mais de celle-ci bientôt on ne dira plus rien ! Le premier bal de la saison n'est pas le moins important pour les élégantes célèbres et pour celles qui aspirent à la célébrité. C'est là qu'on apparaît et que Fon reparait aux regards des juges : les succès de l'hiver dépendent de ce premier jour; le bal du. prince Tuffiakin est pour les jolies femmes ce que la discussion de l'adresse est pour les ministres : celles qui ont triomphé dans cette séance mémorable triompheront et régneront dans les salons jusqu'à la fin de l'année ; ainsi ceux qui résistent à ce choc , toujours dangereux, se traîneront et vivoteront dans les Chambres jusqu'à la session prochaine. Cette phrase, pompeusement commencée, finit assez modestement ; mais c'est un effet de style : l'image doit toujours être en harmonie avec le sujet et la situation.
Et depuis ce premier bal on n'a pas cessé de danser un seul
jour. Non-seulement il y a eu cette superbe fête à l'ambassade
d'Autriche dont on vous a déjà parlé , les bals si élégants et si
joyeux de la légation de Bavière, et d'autres réunions brillantes
chez les riches étrangères établies à Paris; mais il y a en même
plusieurs bals très-beaux chez des Parisiennes, ce qui a fort étonné.
Aux Tuileries , les salons étaient émaillés de Bédouins. Le khalifa de Constantine, homme d*un esprit remarquable, assure-t-on, a dit au roi, en admirant cette fétc magnifique : tt Cest un songe sans réveil. » Le mot a été trouvé charmant.
Le khalifa a offert à madame la maréchale Soult de superbes présents : un habillement de femme complet tout brodé d*or et d*un travail merveilleux. La maréchale a répondu à ces générosités par d'autres présents non moins précieux. La reine a aussi envoyé au khalifa des bracelets et de riches parures pour sa femme, la belle Zhora, la plus belle femme de toute TAfrique. Chose étrange! on ne voit pas les femmes dans ce pays-là, et Ton sait pourtant qu'elles sont belles! Elles ne sont donc pas si malheureuses, car ça doit suffire.
Le khalifa n'est pas allé -au bal de l'Opéra avec les autres chefs arabes. Mais n'est-ce pas une imprudence que de les avoir conduits là? que d'avoir permis à ces fiers habitants du désert de surprendre dans ses joyeux ébats ce grand peuple qui est venu les dominer au nom de la civilisation? Elle est an peu exagérée la civilisation, au bal de TOpéra; elle n'y parait pas à son avantage. Qu'ont-ils pensé de nos plaisirs, tous ces barbares?... Encore si on les avait menés à l'Académie!
A propos de l'Aci^démie, il y a des femmes qui sont furieuses contre M. Victor Hugo. Le lendemain de la fameuse séance, nous étions au bal chez madame Salomon de Rothschild ; comme nous traversions cette poétique galerie tout en fleurs qui joint la salle de bal aux splendidcs salons, une femme aimable et spirituelle passe auprès de nous et nous jette ce cri de douleur: tt II a dit : Presque! » et nous répondons à la hâte : a C'est malgré lui! » Et la charmante indignée disparaît derrière un bosquet de camélias. Le croiriez-vous, messieurs les académiciens se sont effrayés des généreux éloges que M. Victor Hugo avait accordés au mérite des femmes; ils ont exigé le sacrifice des passages les plus flatteurs, ils ont exigé le presque, ce presque à jamais fatal, qui lui sera toujours reproché comme un crime et dont il est presque innocent. Nous avons demandé les noms de ces ombrageux académiciens qui ont eu la faiblesse
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d'exiger ce puéril sacri6ce, on nous a défendu de les révéler; mais rassurez-vous, femmes outragées! ces noms vous consoleraient, cette malveillance est naturelle : ce Les hommes du second rang n'aiment pas non plus les femmes du premier, n
Quant à nous, nous avons complètement admiré le beau
discours de notre illustre ami, même le passage incriminé
Nos idées sur Tinfluence des femmes sont fort singulières : nous vous les avons confiées il y a un an , et depuis cette époque rien n'a été changé dans nos croyances. Toutes les fois qu'il faudra agir avec la divination et avec l'instinct, les femmes seront supérieures aux hommes; toutes les fois qu'il faudra agir avec le raisonnement, avec la science, les hommes auront sur elles une formidable supériorité. Les femmes ne veulent pas assez comprendre que toute leur force est dans leur faiblesse, dans l'exquise délicatesse de leurs sens, dans la maladive irritabilité de leurs nerfs. Une femme bien organisée, qu'une instruction malfaisante n'a pas encore dénaturée, possède tous les dons merveilleux des dormeurs lucides, tous les phénomènes intelligents des animaux privilégiés. Comme le somnambule, malgré la volonté, elle sait lire dans la pensée; comme l'aigle à travers la nue, elle sait pressentir sa proie dans l'espace; comme le cheval au milieu des ténèbres, elle sait marcher à travers les précipices, elle aspire et reconnaît comme lui le souffle des abîmes; elle sait tout, quand vous ne lui apprenez rien. Toute femme en naissant contient nne pythonisse, et c'est un grand tort qu'elle a d'étoufier en elle la voix vibrante du Dieu qui lui dicte la vérité, pour écouler la voix nasillarde des pédants qui lui serinent les vains mois de leur inutile et fausse science.
Aussi l'influence des femmes n'est-elle grande et salutaire que précisément dans les choses auxquelles elles n'entendent rien du tout. En politique et en affaires, par exemple, les femmes sont quelquefois très -heureusement inspirées. Là, comme leur instinct n'est point faussé par un demi-savoir, il les guide merveilleusement; elles ont alors des hallucinations fiévreuses qui les avertissent avant tout le monde des événements qui sont dans l'air Elles ont des frissons prophétiques
qui leur annoncent bien avant l'heure le danger qui est mena*
çant.... Elles ont des répugnances mystérieuses et invincibles qui leur font pressentir les trahisons avant que les traîtres eHx-mêmes aient arrêté leur plan de perfidie. En politique et en afiaires, ie jugement des femmes n*est pas à dédaigner. Mais dans les choses qu'elles croient de leur compétence, et cependant qui exigent des connaissances étendues, des étodes approfondies, comme les arts et la littérature, Tinfluence des femmes est toujours mauvaise. Leur demi -instruction les égare, elles prennent leurs opinions toutes faites dans les livres, et elles perdent ainsi ce qui donnerait de la valeur à leur jugement : la fraîcheur et la sincérité de leurs impressions.
Molière avec raison consallait sa servante....
& servante, oui; mais il ne consultait pas sa femme. Les femmes bien élevées ont , en général , le goût faux en littérature. 0 poètes! aimez^les, chantez-les, mais ne les consulte! pas. Demandez-leur des inspirations toujours, ne leur demandes jamais de conseils; ce sont souvent des muses bienfaisantes, ce sont rarement des juges éclairés. Écrivez pour elles, mais malgré elles. Chaque fois que Ton remarque une mode monstrueuse, un excès de ridicule dans une époque littéraire, on doit tout de suite en accuser les femmes de ce temps-là; elles seules en sont coupables. N'en déplaise k M. Ed. Mennechet, — qui célébrait l'autre jour avec tant d'esprit et d'enthousiasme l'influence des femmes sur la littérature, — l'autorité de l'hôtel de Rambouillet a été funeste à la langue française, elle l'a privée de ses mots les plus sonores, de ses plus poétiques images. L'influence des femmes en littérature n'est guère plus salutaire aujourd'hui. C'est à cette douce influence -que nous devons les horreurs à la mode. Ces adorables créatures aiment les crimes, les descriptions détaillées des lieux infâmes ; on les sert selon leur goût. Vous criez contre les auteurs et contre les journalistes; est-ce leur faute s'ils sont forcés de vous oflrir de telles peintures? Ils avaient tous commencé par de riants tableaux, on ne les a point regardes : alors il leur a bien fallu chercher d'autres sujets pour attirer les yeux. M. Frédéric Soulié, que vous attaquez si violemment, faisait jadis de jolis
vers, de nobles vers; il racontait des histoires touchantes qa'on ne pouvait écouter sans pleurer. On n'a pas lu ses beaux vers, on a parcouru à peine ses touchantes histoires ; on n*a corn* mencé à sMntéresser à lui que lorsqu'il a publié ses Deux cadavres; oui, c'est à ses Deux cadavres qu'il a du la bienveillance des femmes
M. Eugène Sue avait aussi jadis imaginé, créé, pour séduire les femmes, un héros jeune, spirituel et charmant; il était brave, il éfait fier, il aimait d'un amour poétique et mystérieux, il portait le doux nom de marquis de Létorières, Oh! que nous l'aimions, ce jeune marquis, ce modèle d'élégance et de bon goût ! Eh bien , les femmes de notre temps l'ont dédaigné, pas une d'elles n'a eu l'idée de se passionner pour lui
Alors, pauvre héros! il lu^ a bien fallu pour leur plaire se métamorphoser : il a changé de nom et de patrie, il s'est appelé Rodolphe et il s'est déclaré habitant d'une Allemagne de fantaisie. Il a quitté son bel habit de soie tout brodé pour une blouse de charretier; il a jeté sa noble épée qui lui venait de son père et qu'il maniait si vaillamment, et il a appris le chausson et la savate, toujours pour attirer l'attention des femmes; enfin ses efibrts ont été couronnés... les femmes ont apprécié ses coups de poing! Ah ! il faut leur rendre justice : si elles l'ont méprisé, ce jeune et brillant héros, tant qu'elles l'ont vu engagé dans de nobles et chevaleresques aventures, elles l'ont bien vite apprécié, adoré, idolâtré même, dès qu'elles l'ont vu barboter triomphalement dans la boue sous prétexte de charité. Il avait heureusement trouvé cet ingénieux moyen de leur plaire, et vous voulez qu'il y renonce! C'est trop exiger de lui. Ne blâmez pas son zèle, ne lui reprochez pas sa manière d'être intéressant : il ne l'a pas choisie et il n'est pas responsable de ses succès. Oh! vous avez bien le droit, moralistes sévères, de critiquer ces histoires horribles, ces descriptions odieuses tant à la mode aujourd'hui ; mais vous n'avez pas \fi droit d'accuser de ces turpitudes les auteurs qui sont forcés pour plaire de les imaginer, ni les journaux qui sont forcés pour vivre de les publier. Accusez-en les femmes, les jolies petites femmes; ce sont elles qui donnent le ton, et voilà comment elles comprennent les effets en littérature; voilà
leur agréable influence. A l^hùtel de Rambouillet, elles rêvaient la délicatesse et le sentiment ; elles ont amené la préciosiié et la fadeur; aujourd'hui elles révent Ténergie et le naturel, et... vous voyez ce qu'elles inspirent.
tt Ah! vous revenez de la Chambre? — Oui, le ministère a la majorité. — Hélas 1... tant mieux !... v Ces deux cris, partis du cœur, peignent toute la situation. Que c*est triste de conserver par politique des ministres qu'on aimerait tant à renverser par patriotisme! mais le patriotisme, c'est de la poésie, et le temps de la poésie est passé.
LETTRE DEUXIEME
Le commérage est an des besoins de Tépoque. — LiCs grands hommes
aiment les commérages. — L'Académie. — Un billet de If. Villemain. —
M. Sainte-Beuve favori des grandes dames.
24 février 184&
Nous étions bien décidé celte année-ci à éviter l'agréable corvée : il s'agissait de faire notre huitième récit de carnaval. Or, chez les peuples inconstants, les plaisirs sont toujours les mêmes, et l'historien qui se piquerait de raconter trop fidèlement ces folies périodiques et monotones risquerait fort de rabâcher. Tous les ans, pendant les jours gras, on s'obstine à aller voir le matin des masques qui ne doivent paraître que le soir ; tous les ans on donne les mêmes fêtes dans le même but. On a donc tout dit en proclamant que le carnaval cette année a été aussi brillant que celui des années précédentes. A la cour il y a eu spectacle , grands et petits bals ; à la ville , fêtes élégantes et magniflques; à TOpéra, travestissements et divertissements ; à la Chambre, jolie petite parade imitée de Molière ; toutes les puissances ont lutté de zèle pour rendre ces jours joyeux tout à fait semblables à ces autres jours joyeux du passé dont nous avons déjà eu sept fois l'honneur de vous raconter les délirants et méthodiques plaisirs.
La seule nouveauté qui caractérise l'année était un déguisement de circonstance qu'on pourrait appeler travestissement politique. Un habitué célèbre des bals de l'Opéra avait su mériter le surnom de Prùchard, et cet étrange missionnaire dansait
LETTRES PARISIE\XES (1845). 377
avec une telle éloquence, que chaque soir les sergents de ville se voyaient forcés de reramener. Alors il s'indignait, et pendant qu'on le traînait en prison,. il s'écriait d'une voix non moins enrouée qu'inspirée : Je demande une indemnité!, . . Ce mot était accueilli avec des transports et des bravos furieux, et chaque soir la plaisanterie, recommencée, obtenait le même succès.
11 y avait encore les masques à trois nez. Tantôt les nez étaient posés perpendiculairement: un nez sur le front, un autre sur le nez , le troisième sur le menton , ce qui faisait un profil accideiïté d'un effet assez pittoresque; tantôt les nez étaient placés horizontalement : un au milieu de la figure, deux sur les joues, ce qui était aussi fort laid. Voilà toutes les idées nouvelles, les originalités de l'année, et vous conviendrez que ce n'était pas la peine de risquer de raconter tant de vieilleries quand on n'avait que ces agréables images pour rajeunir ses récits. N'importe, on nous cherche querelle : u Vous n'avez point parlé de cette fête ! vous avez oublié ce bal-là! vous auriez dû dire telle chose! — Eh! nous l'avons dite trois fois. — Il fallait la répéter encore; nous comptons sur vous pour savoir ce qui se fait dans le monde des frivolités. Vous êtes trop dédaigneux ! vous êtes trop paresseux ! etc., etc. « Et ce sont des
plaintes «à n'en plus finir C'est qu'aujourd'hui on éprouve
à Paris et partout une curiosité étrange, un besoin immodéré de savoir tout ce que font les gens qu'on ne connaît pas du tout; c'est qu'aujourd'hui, dans la société, on ne s'intéresse plus qu'aux indifférents; c'est qu'aujourd'hui, en France, on peut se passer de bien des choses : on peut se passer de poésie tout à fait; on peut se passer de gloire à la rigueur; on peut se passer de liberté, mieux qu'on ne le croit ; on peut se passer de dignité, on est dressé à cela ; on peut même se passer d'esprit, à merveille... mais on ne peut plus se passer de commérage Le commérage est un des besoins, une des nécessités
de l'époque. Et hâtons-nous de justifier les femmes que l'on pourrait accuser de propager cette mode nouvelle, les femmes ne sont pour rien dans ces excès. Le commérage n'est plus ce qui les amuse; elles le trouvent fade; il leur faut des récits plus énergiques. Nous vous l'avons dit, elles aiment les crimes, les descriptions grossières de séjours afi^reux ! Ce n'est pas pour
leur plaire qu*on se livre à ces bavardages insipides; non» c^est pour plaire aux hommes instruits, sérieux; ils aiment passionnément ce genre de conversation, et ils y excellent; c*e8t une justice que nous devons leur rendre : leur commérage est gracieux, léger, badin. Celui des femmes, au contraire, est amer, lourd, trisie, fatal ; il conduit les hommes sur le pré ; il conduirait les femmes en cour d'assises, si les procureurs généraux les entendaient; on voit bien qu'elles n'en font plot par goût et pour elles-mêmes, et que, si elles daignent encore s'y abandonner quelquefois, c'est par complaisance, par dévouement.
Nous ne plaisantons pas, ceci est le fruit de profondes observations : plus les hommes sont sérieux, plus ils s'amosenl de billevesées. Pour divertir ces esprits-là, il faut de tout petits commérages, des historiettes à noms propres, de longs détails sur des niaiseries, des personnalités sur des inconnus, des particularités sur des imbéciles, de menues calomnies, un propos insignifiant répété et minutieusement commenté, une balourdise échappée à celui-ci, un quasi bon mot attribué à celui-là, des calembours contre un tel, des quolibets contre un autre, des sobriquets contre tous.
Voyez les journaux d'hommes, ceux que s'arrachent les habitués des clubs et des cafés... le Charivari, le Satan, etc., etc. Ils sont tous entièrement remplis de commérages, et ils doivent leur vogue à cette abondance, à cette générosité, à cette prodigalité de commérages. Les rédacteurs de ces malins journaux se croient obligés de mêler à ces commérages beaucoup d'esprit ; folle erreur! Ils se font grand tort par ce mélange. Les lecteurs ne tiennent pas du. tout à l'esprit; c'est un ingrédient d'un goût trop relevé, qui ôtc au commérage sa saveur naturelle : l'esprit les trouble; quand ils voient qu'il y a quelque chose de fin à comprendre, ça les déroute, ça les fatigue; un joli mot à saisir, c'est un travail, c'est un souci, c'est quelquefois un piège, et les hommes sérieux n'aiment pas les plaisirs pénibles. Plus ils sont graves dans leurs études et dans leurs afiaires, plus ils veulent être naïfs et indolents dans leurs récréations; cela explique pourquoi, tandis que les femmes frivoles cherchent des distractions violentes dans les romans
ensanglantés, les hommes profonds cherchent des distractions amusantes dans des commérages puérils. D'abord on s*étonne de cette différence, puis on finit par la trouver toute naturelle; il n'est pas nécessaire qu'il y ait harmonie entre les aptitudes et les délassements ; on n*est pas forcé d'assortir ses plaisirs à ses travaux ; au contraire , l'enfantillage du caractère est souvent même un symptôme de gravité dans l'esprit, comme la cruauté , la violence des idées et des goûts est souvent une conséquence de la douceur et de la charité des habitudes : les vrais méchants s'amusent peu des cruautés imaginaires; les niais ne s'amusent pas non plus des niaiseries : ils les prennent au sérieux, ils en font des affaires d'État; les sots ne savent pas rire. La manie des commérages est, en général, la manie des grands hommes, des hommes supérieurs; c'était celle de Bonaparte, c'est encore celle de l'empereur Nicolas, du prince de Mettemich; un peu, dit-on, de M. de Chateaubriand.... Aussi, lorscjne nous constatons le progrès que cette manie (ait chaque jour, ne prétendons-nous pas faire une critique amère de l'esprit du temps; nous voulons seulement répondre à quelques gémissements des gens du monde qui regrettent l'incognito et qui déclament contre l'indiscrétion des journaux. Nous voulons leur dire ce que nous disions dernièrement à propos des romans-feuilletons : Les journaux ne sont point coupables; ils ne donnent pas la mode, ils la subissent; ils sont dans la dépendance du public; ce bon public veut tout savoir...* ils lui disent tout : c'est sa curiosité qui iait leur indiscrétion. — Vos ridicules le divertissent, monsieur; il faut
bien lui parler de vos ridicules Vos prétentions et vos caprices
l'intéressent, madame; il faut bien lui parler de vos prétentions et de vos caprices.... Ëh! mon Dieu, le jour où les commérages ne lui plairont plus, les journalistes, qui pourraient faire autre chose, n'en feront plus; ce n'est pas déjà si amusant que de s'occuper de vous! c'est bon pour les hommes graves; mais pour les poètes, c'est un plaisir médiocre; et, vous le savez, les feuilletonistes sont presque tousHles poètes découragés, qui font du commérage malgré eux, comme les femmes, sinon par complaisance et par dévouement, du moins par raison, c'est-àdire par désespoir.
Résumé de nos observations :
littérature des femmes : crimes et jurons.
Littérature des hommes : calembours et commérages.
Ne demandez plus maintenant pourquoi les grands poètes font de la politique, pourquoi les petits écrivent des feuilletons.
Cela dit, tâchons déplaire aux hommes sérieux par les niaiseries les plus variées.
Commérages politiques : Le monde parlementaire a été fort agité cette semaine. La moindre visite d*un homme d*Efat chez un autre homme d'État, la moindre conversation entre deux personnages importants, donnaient lieu à une foule de conjectures. On a beaucoup parlé du dîner séditieux de M. le comte de Saint-Priest. Cette victime du 29 octobre avait réuni chez elle le président du conseil du 15 avril et le président du conseil du 1*' mars....
Ce genre de nouvelle est fort goûté par les hommes sérieux ; les uns s*en vont répétant partout : a Eh bien , M. de Saint- Priest se venge! il invite chez lui M. Mole et M. Thiers. — Oui, répondent les autres; il leur a donné un dîner de coalition.... n Et tous ensemble font vingt commentaires sur ce fait, en se cachant mutuellement qu'ils l'ont lu dans un journal ; car c'est encore une des manies du temps d'avoir toujours l'air d'être très-bien informé.
Il y a des députés qui ont voté en faveur du ministère et qui crient contre lui beaucoup plus fort que ceux qui ont voté franchement avec l'opposition. Quand on leur demande rex\)lication de cette inconséquence : u Nous ne voulons pas, disent-ils, renverser le ministère avant la (in de la session, à cause des chemins de fer.... » Voilà une explication adroite bien capable d'apaiser l'électeur en courroux!
Commérages mondains : Jeudi, chez madame l'ambassadrice de Belgique, il y avait grande réunion. M. le ministre de l'instruction publique y est venu à une heure du matin. C'était un peu tard, mais cela voulait dire : a Moi aussi je reçois le jeudi, et j'ai eu ce soir tant de monde ! . . . Le jeudi, je ne suis libre que le vendredi, d
Cette espèce de petite nouvelle n'est pas non plus sans charme pour les hommes sérieux; ils aiment singulièrement à
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savoir quels jours reçoivent les ambassadeurs et les ministres. Il y a des gens qui ne vont nulle part, qui ne peuvent quitter le coin de leur feu, qui sont malades, goutteux, paralytiques, et qui veulent absolument connaître tous les jours de réception. Ils sont étendiis sur leur chaise longue, ils gémissent; mais si par moments ils cessent de gémir, ils disent : a Ah!
c'est aujourd'hui dimanche On va ce soir à l'ambassade de
Sardaigne. — Qui? voire sœur, votre femme? » — Non, ils ne connaissent personne qui doive y aller; mais ils sont bien aises de savoir que toutes sortes de gens qu'ils n'ont jamais vus y seront. Abnégation touchante! — Qui ose parler d'égoïsme après de tels exemples?
Il y a encore une autre espèce de détails qui intéresse vivement les lecteurs badauds, c'est la description fidèle des habitations; mais nous ne pouvons qu'approuver cette curiosité pleine de sagesse; nous-méme nous préparons en ce moment un travail profond sur cet important sujet; le premier chapitre est intitulé : De Vinjluence des appartements sur les caractères, les ambitions et les destinées.
On nous fait un crime affreux de n'avoir point parlé d'une mémorable lecture fuite chez madame la princesse de Canino, une tragédie de Lucien Bonaparte : les Enfants de Clotaire... remplie de vers à effet, lue parfaitement par M. Ed. Mennechet sous un magnifique tableau de Raphaël estimé cent mille francs I C'était là un grand événement!... et personne ne nous pardonne de l'avoir oublié, pas même les gens qui ne savent pas trop ce que c'est que Raphaël et qui n'ont jamais su ce que c'était que Clotaire.
On nous reproche aussi beaucoup d'avoir négligé la dame aux sept petites chaises (steeple-chase). Eh! vraiment, nous n'osions plus parler d'elle; on est allé dire à trois ou quatre femmes très-aimables, qui ne méritent nullement cet outrage, que c'étaient elles que nous voulions peindre dans cette trop naïve personne.... Comprenez-vous cela, qu'on aille dire effrontément à une femme : Cette sotte, c'est vous; je vous ai tout de suite reconnue! Voilà pourtant ce qu'on a fait. Nous étions résolu à ne plus penser à elle ; mais puisqu'on la regrette tant, nous vous dirons encore une naïveté qui lui est échappée.
Zêt LE VICOMTE DE LAUNAY.
M. de M... racontait qu'il avait assisté, le 12 du mois dernier, à une solennité charmante chei la comtesse R Là, de trèsbelles femmes, des hommes d*ésprit, des talents célèbres, avaient été réunis dans un splendide souper, pour célébrer le premier jour de Tannée russe ; on avait servi , au commencement de la soirée, du thé , des glaces , comme partout ; mais à minuit on avait apporté sur des plateaux, au lien de friandises, des verrez de vin de Champagne, et chacun s* en était allé en caravane, le verre en main, trinquer avec la maîtresse de la maison et lui souhaiter la bonne année. — Mais c*était le 13 janvier! s'écria la dame aux sept petites chaises. — Oui. — Ah ! que je n'aimerais pas à habiter un pa]fs ob le premier jour de Tannée tombe un 131... — Ingénieuse superstition !
Paris est divisé depuis trois semaines en deux sociétés : celle qui danse, et celle qui chante. La Chaussée d'Antin, peu scrupuleuse, malgré le carême, danse; le faubourg Saint-Germain et le faubourg Saint-Honoré , plus convenables , se contentent de chanter éperdument. Ne croyez pas ceux qui vous diseÉt que Ton donne des bals dans le grand monde; cela n'est pas! Les gens bien élevés savent s'abstenir... en apparence... de toute chose condamnée ; s'ils ont de la religion , ils respectent la religion; s'ils n'en ont pas, ils respectent ceux qui en ont et ils se gardent bien de les offenser en leur offrant des fêtes inopportunes. Nous n'aimons pas que Ton se fasse un jeu de narguer les croyances des autres ; il est vrai que nous n'aimons pas non plus que Ton se pare des siennes ; nous sommes difBcile à contenter. Nous blâmons les gens peu dévots qui donnent des bals pendant le carême , et nous blâmons aussi les gens trop dévots qui nous envoient des billets d'enterrement tout remplis de fatuité religieuse, comme celui-ci que nous avons reçu ce matin :
a Madame une telle, mademoiselle une telle, M. un » tel, etc., etc., ont l'honneur de vous faire part de la perte n douloureuse qu'ils viennent de faire en la personne de madame n la marquise une telle, leur tante, cousine, etc., etc., décédée V à Tàge de... , en son hôtel, à Paris ;
n Administrée des sacrements de notre sainte mère TEglise. «
Cette confidence imprimée nous semble assez inconvenante. Nous comprenons que des parents sentent leurs regrets adoucis en pensant que la personne qu*ils pleurent est morte en paix avec le ciel ; mais nous ne comprenons pas qu'ils fassent part à tout le monde de cette sainte consolation, et qu'ils chargent une compagnie on un office de publicité de répandre cette bonne nouvelle dans la société parisienne. Cette fausse dévotion, tonte de vanité, nous déplaît autant que Tironie voltairienne. N'avons-nous donc à choisir qu'entre les hypocrites et les impies? Eh bien, nous aimons encore mieux ceux-ci; on peut du moins les convertir; et puis ils ne font de toii qu'à l'impiété, ce qui est indifi'érent; les autres font du tort à la religion ellennème, c'est plus dangereux. Ils sont comme les républicains, qui compromettent la république et qui empêchent depuis cinquante ans que le grand règne de la liberté n'advienne. La religion! la religion! quelles nobles et belles choses! et quel dommage que les intrigants, les envieux et les ambitieux soient toujours les premiers à comprendre la beauté et ht noblesse des choses !
Essayons un commérage sur les bêtes féroces. A la dernière représentation de Carter, vers la fin du premier acte, au moment où l'Égyptien lutte avec le lion du désert, la toile, trop hâtive, est tombée sur la crinière du lion. Sa terrible tête et ses deux pattes de devant restèrent sur la scène : il avait
l'air d'un chenet vivant et menaçant. Le roi du désert atten-
dait avec patience qu'on vint le délivrer, et le chef d'orchestre, pour le distraire des ennuis de cette demi-captivité, jouait avec lui, lui donnant de petits coups d'archet sur le nez, et l'animal intelligent répondait à ces coquettes agaceries par un gracieux sourire qui ne laissait pas d'être formidable. Cette scène improvisée eut un immense succès dans la salle, et pourtant, quoi de plus triste? 0 décadence ! les lions qui entendent la plaisanterie ! Où allons-nous?
H. Villemain est tout à fait guéri et plus spirituel que jamais, si spirituel même que tout le monde ne veut pas encore convenir qu'il soit complètement guéri : il y a des gens qui ont intérêt à faire croire que les choses piquantes qu'il dit sont un reste d'égarement. Qu'avait-il donc? — Une fièvre cérébrale
compliquée d*une crise nerveuse et ministérielle. Cela rappelle ce mot de Gérard de Nerval. Lui aussi avait été confié un peu trop tôt aux soins du docteur Blanche. Quand on lui demandait : a Qu'avez-vous eu? » il répondait : a Une fièvre chaude compliquée de médecins. » Or M. Villemain avait eu pour le secourir cinq médecins et huit ministres : on aurait succombi* à moins. Nous venons de lire ce billet charmant écrit par lui à une de ses anciennes amies; elle lui avait prélé les poésies d* André Chénier; elle demeure près de la maison qu*îl habite :
a Madame, un académicien malade, qui ne lit plus de vers D et ne sait plus par cœur que les vôtres, se fait scrupule de t) garder ce volume que vous lui avez prêté il y a quelques D mois. Il a Thonneur de le faire remettre à votre porte, inutin lement voisine de la sienne ; et il saisit cette occasion de vous Ti offrir rhommage de son respect et l'assurance qu'il n*est n mort ou imbécile qu'ofGciellement. n
Dans ces quelques mots , il y a de tout : une flatterie volontairement exagérée, un regret affectueux et triste, une formule très-respectueuse, une épigramme très-mordante; cewmt bien là tous symptômes de raison, ou nous ne nous y connaissons plus.
On se querelle, on se bat pour aller jeudi à l'Académie. La réunion sera des plus complètes , il y aura là toutes les admiratrices de M. Victor Hugo; il y aura là toutes les protectrices de M. Sainte-Beuve, c'est-à-dire toutes les lettrées du parti classique. Qui nous expliquera ce mystère? Comment se fait-il que M. Sainte-Beuve, dont nous apprécions le talent incontestable, mais que tout le monde a connu jadis républicain et romantique forcené, soit aujourd'hui le favori de tous les salons ultra-monarchiques et classiquissimes , et de toutes les spirituelles femmes qui régnent dans ces salons? On répond à cela : u II a abjuré — » Belle raison! Est-ce que les femmes doivent jamais venir en aide à ceux qui abjurent? La véritable mission des femmes, au contraire, est de secourir ceux qui luttent seuls et désespérément; leur devoir, d'assister les héroismes en détresse. U ne leur est permis de courir qu'après les persécutés; qu'elles jettent leurs plus doux regards, leurs rubans, leurs bouquets, au chevalier blessé dans l'arène, mais qu'elles
LETTRES PARISIËNXES (1845). 385
refusent même un applaudissement au vainqueur félon qui doit son triomphe à la ruse. Oh! le présage est funeste! Ceci n'a Tair de rien, eh bien, c'est très-grave; tout est perdu, tout est fini dans un pays où les renégats sont protégés par les femmes; car il n'y a au monde que les femmes qui puissent encore maintenir dans le cœur des hommes, éprouvé par toutes les tentations de l'égoîsme, cette sublime démence qu'on appelle le courage, cette divine niaiserie qu'on nomme la loyauté.
LETTRE TROISIÈME
Le règne des fourbes. — La France perdue par les femmes. — Les roués
bêles. — Les favoris de Polichinelle. — Tom Pouce. — Les bulles de
savon. — Gouverner, c*est amuser.
29 mars 1843.
L'autre jour, à propos d'une innocente apostasie littéraire, nous avons accusé les femmes de protéger un peu trop tendrement la ruse, la félonie. Le fait est que, depuis quelques années, le courage et la droiture sont entièrement passés de mode; les fourbes sans esprit, les intrigants moroses sont en tous lieux les favoris des belles. Il faut flétrir ce favoritisme dangereux; il ne faut pas permettre qu'il s'établisse, ce règne brutal, le règne des envieux et des traîtres. Dieu sait où il nous mènerait!
A eux!... non... nous ne leur en voulons pas personnellement.... Nous ne les aimons pas, mais nous les plaignons; ils doivent être bien malheureux! Ce sont des esprits malingres et inquiets qui doutent toujours d'eux-mêmes et de la Providence; ils emploient la ruse, parce qu'ils sentent qu'ils n'ont pas la force ; ils trichent au jeu, parce qu'ils se défient du sort; ils se déguisent, parce qu'ils sont mécontents de leur nature; ils mentent, parce qu'ils sont honteux de leur vérité. Oh! nous leur pardonnons de mentir; bien mieux, nous les remercions du mensonge, et, puisque leur pensée est si laide, nous leur savons un gré infini de nous la cacher.
Pauvres gens ! voyez comme ils ont l'air triste , comme ils passent humblement devant vous, le front baissé, le regard morne, les mains suppliantes; ils semblent toujours vous T. II. 25
adresser des excuses, à vous qu*jls ne counaissent pas. Hélas! ils s'excusent d'être ce qu'ils sont, des cœurs malsains, toar> mentes d'une haine vague, froide, permanente et implacable, qui se porte indistinctement sur toute chose aimée ou admirée, hommes, animaux, objets; car ils détestent les choses prédsément pour ce qui fait leur mérite ou leur charme : ils haïssent la jeune fille pour sa beauté, le jeune homme pour son élégance, l'enfant pour sa gentillesse, le cheval pour sa noblesse, la levrette pour sa légèreté, l'oiseau pour sa chanson, l'abeille pour son miel, la fleur pour son parfum, et ils souffrent cruellement de cette haine universelle qui ne leur laisse point de repos. Tout ce qui fait notre joie fait leur tourment; un son pur est pour eux une note fausse ; ils ont horreur de tout ce qu'on vante. Quand on leur dit : a Venez entendre ou venez voir cela, c'est superbe! » ils s'enfuient bien vite; ils ne veulent pas même risquer d'admirer. Et ils traînent partoaf cette humeur jalouse à laquelle ils donnent une belle apparence de préoccupation philosophique, d'indignation puritaine, mais dont ils savent mieux que nous le sens véritable ; ils parviennent à nous tromper, nous autres, quelquefois ; mais, les malheureux, ils ne peuvent jamais se tromper eux-mêmes, ils ont le secret de leur misère, ils ont eux-mêmes sondé leurs plaies, ils ont eux-mêmes analysé leur venin , et toute cette rage qui les dévore, cette âcreté qui se fait sentir dans leurs discours les plus doucereux, ce dépit violent qui éclate jusque dans leurs flatteries serviles, cette malveillance contre la création entière, cette lutte sournoise contre tout ce qui est grand, fort et généreux, ce courroux mitigé et menaçant, cette rancune patiente et croissante, ce fiel qui souille, ces anneaux qui étouffent, ce dard qui tue, toutes ces allures de reptile que vous appelez perfidie et méchanceté, tout cela n'est au contraire que souffrance et humilité; tout cela, c'est intéressant, ce sont des cris et des larmes , ce sont les aveux involontaires d'une indigence trop profondément reconnue, ce sont les épanchements douloureux d'une modestie poignante et désespérée. Allez, ça ne doit pas être agréable que de rouler toujours dans sa tête des pensées mauvaises; si petit que soit un cœur, quand il est chargé de haine, il doit être bien lourd !
Et, d'aillears, faut-il à ces êtres malheureux faire un crime de leur misérable destin? Est-ce leur faute à eux si Dieu les a maudits, sans daigner les informer du sujet de sa colère? Leur élément, c'est le mal; mais ont-îls choisi leur élément, et sont-ils coupables d'y vivre? Ils fuient Téclat de la lumière, mais ont-ils des yeux qui puissent la supporter? Depuis quand fait-on un crime aux hiboux, aux chauves-souris, aux chouettes, de leur malveillance contre le soleil? A-t-on jamais reproché aux caïmans, aux grenouilles, leur préférence marquée pour les marais infects et les eaux bourbeuses? Cherche-t-on querelle à la taupe pour ses goûts mystérieux et souterrains? Va-t-on chicaner les ours sur les antres obscurs, les climats brumeux qu'ils affectionnent?... Pensez-vous que ce soit par plaisir qu'on habite dans l'ombre et dans la fange? Non sans doute : c'est qu'on y est forcé par un irrévocable arrêt. Plaignons-les donc, ces pauvres êtres proscrits que Dieu a condamnés k la fange éternelle, dont le triste destin est de redouter comme fatales toutes les puretés : la pureté du jour, la pureté des eaux, la pureté des cœurs; respectons le mystérieux jugement qui les a frappées, ces victimes d'une vengeance inconnue, et pardonnons-leur le mal passager qu'elles nous font, en considération du constant supplice qu'elles endurent!
Soit, pardonnons-leur! mais ne pardonnons pas à ceux qui les protègent ; à ceux qui vont les pêcher au fond de leur marécage pour les lancer dans le monde ; à ceux qui commanditent leurs entreprises perfides; à ceux qui utilisent leur venin; et gémissons courageusement contre les femmes qui, par erreur ou par caprice, exercent depuis quelques années dans la société parisienne et provinciale cette fâcheuse autorité, cette coupable ^
influence que nous appelons « le patronage des reptiles »
Dans le paradis... passe encore. Ce goût funeste pouvait se comprendre : dans ce séjour d'innocence sublime, de simplicité puissante, de grandeur naïve, la perfidie était la variété, et le désir du changement peut servir d'excuse à la fantaisie — Mais ici-bas, mais parmi nous, ce prétexte-là n'existe même plus; et l'on a peine à s'expliquer que les femmes, les femmes!... ces modèles de dignité, ces grands maîtres en délicatesse, ces gardiennes de l'idéal dans ce triste monde des réalités, oublient
leur mission au point de préférer partout Tastuceà la franchise, la finasserie à la force, le factice au naturel, le calcul adroit au dévouement généreux, la prudence au courage, rhablleté au génie, et puisque nous sommes en train de parler animaux, ajoutons le chacal au lion, le serpent à Taigle. Qui donc maintenant osera se montrer noblement fier, généreusement brave, poétiquement délicat, héroïquement dévoué, si la délicatesse, la générosité, la bravoure, ne sont plus les vertus qui plaisent aux femmes? Et que deviendront elles-mêmes ces vertus sublimes, si les femmes, pour qui elles ont été imaginées, les proscrivant avec dédain, s'écrient : C'est une mode passée, nous n'en voulons plus! Leur nom même bientôt se perdra; déjà on les débaptise, déjà dans toute la France constitution* nelle un désintéressement sans arrière-pensée s'appelle duperie; déjà chez les parvenus satisfaits, le dévouement aux intérêts du peuple s'appelle utopie séditieuse; depuis longtemps, vous le savez , chez les industriels ministériels, la fierté patriotique se nomme préjugé national; les phalanstériens appellent le courage guerrier une sanglante absurdité ; Scribe appelle l'amour une erreur du jeune âge; beaucoup de gens nomment la délicatesse fausse honte; la dignité, ridicule orgueil; tout le monde s'accorde pour nommer l'enthousiasme... folie!
Par un travail contraire, ou plutôt par une conséquence naturelle, les plus vilaines choses ont pris des noms charmants. Le succès purifie tout; la néce.ssité excuse les actions les plus laides. Les mœurs constitutionnelles ont cela d'aimable , qu'elles amènent dans le pays une corruption naïve et insensible dont personne ne pense à s'indigner. On agit avec une telle précipitation dans les luttes parlementaires, qu'on n'a pas le temps de choisir ses moyens. Un candidat, au jour des élections, par exemple, n'a pas un moment à perdre en vaine pruderie; il lui faut tout de suite un obstacle à opposer à son rival.... On lui offre une calomnie, il la prend à la hâte et sans songer à mal; cette calomnie n'est plus à ses yeux une calomnie, c'est une ruse de guerre, et voilà tout. S'il triomphe, il permettra à la vérité de se faire jour ; une fois arrivé À son but, il renverra cette calomnie à son véritable propriétaire, comme un véhicule qu'il a pris à l'heure et dont il n'a plus besoin.
A la tribune, roéaie indulgence, même élasticité, môme désinvolture dans les consciences; là aussi la nécessité fait loi; là il n'y a plus qu'une honte, cVst d'être décontenancé, et l'orateur a le droit de tout dire pour échapper à ce danger : à une interpellation qui l'embarrasse, il a le droit de répondre comme il l'entend... Il lui vient un mensonge... va pour le mensonge. A la tribune, le mensonge prend le beau nom de mouvement oratoire. Mentir, mentir trois fois d'une voix forte et sonore... cela s'appelle tenir tête à l'orage; bravo! Le véritable orateur ne connaît plus rien, ni pays, ni parents, ni devoir... il dirait le secret de l'État, il dirait le secret de sa
mère, plutôt que de rester court Et ces légères indiscrétions
s'appellent encore de l'éloquence.
Ainsi l'on calomnie très-fort sans être méchant, l'on ment beaucoup sans être menteur, c'est un effet constitutionnel qu'il faut subir; dans les moments de crise, on ne peut pas se permettre d'avoir des scrupules. Des scrupules, grand Dieu!... mais dans ces jours de batailles acharnées où l'on n'entend parler que de séance décisive, de vote décisif, de manœuvre décisive..., c'est-à-dire de péril extrême, de situation impérieuse où toutes les ruses sont autorisées, où tous les expédients semblent bons... le mot scrupule est synonyme d'imprudence, et il faut une mémoire bien fidèle, une véracité bien érudite pour se rappeler la signi&cation primitive de ce vieux mot, dont l'usage serait si dangereux.
Et nul ne réclame contre cet affreux vocabulaire de la constitutionnalitél... Nous seul avons cette audace^ non comme moraliste, mais comme philologue, car nous ne sommes pas exigeant, nous ne voulons pas changer ce qui est, uQOê n'avons pas la prétention de détruire le mal, nous ne vous demandons qu'une chose, c'est de ne pas le confondre avec le bien.... Et si c'est trop demander, nous permettrons encore aux hommes de colorer leurs misérables actions des noms les plus pompeux ; mais nous supplierons avec instance les femmes de conserver religieusement, comme les prêtres de l'Inde , la tradition de la langue sacrée.... Et qui donc les sauvera de l'oubli ces nobles expressions, ces poétiques images, dont nos pères se servaient pour rendre leurs généreuses pensées, si le souvenir des
femmes refuse de les recueillir, si leur voix douce et puissante refuse de les répéter? Les femmes seules peuvent encore nous sauver des dégradations de la constitutionnalité; et les voilà qui se font les complices de ce fléau corrupteur ! . . .
Mais vous ne voyez donc pas où nous allons? mais voas ne remarquez donc pas à quel point nous sommes déjà changés? Nous étions jadis francs, généreux, braves, élégants et spiritaels, et voilà déjà que nous devenons fourbes, avides, poltrons, sales et bêtes. Des roués bêtes!... est-il rien de plus afirenx? Nous étions un peuple de troubadours et de chevaliers : Dons formons aujourd'hui une population entière de vieux avoués retors et rapaces, tristes et lourds, ne riant jamais... que d*one belle action. Nous avions autrefois sur la tête un casqae d'or; nous n'avons plus aujourd'hui qu'un bonnet de coton sordide; on nousaoté toute notre grandeur, toute notre poésie; mais vous ne comprenez donc pas qu'on nous perd, qu'on nous ruine, par cette honteuse métamorphose! Notre force était dans notre héroïsme, notre richesse était dans notre esprit. Notre puissance , à nous, est toute morale, notre influencées! tont intellectuelle; elle est immense, mais elle ne peut s'analyser.... C'est un prestige : une froide combinaison l'anéantit. Nous ne pouvons que l'impossible, nous ne devons compter que sur l'imprévu. La raison, pour nous, c'est la mort. Le jour où nous calculerons... nous périrons!... et Ton ne nous apprend plus qu'une chose : à calculer, à tout calculer... et nous périrons avant l'heure, avant l'heure marquée pour nous au cadran des nations, parce que les femmes n'aiment plus que ceux qui savent calculer, parce qu'elles choisissent aujourd'hui constitutionncllement les plus habiles et les plus heureux, au lieu de choisir royalement, comme faisaient autrefois leurs vaillantes aïeules, les plus braves et les plus dignes.
Depuis huit jours, Paris est retombé dans le délire; il 3'amuse, il s'agite; cola fait peine à voir. Ses plaisirs ressemblent à des labeurs; il a l'air de vouloir expier le doux repos qu'il a goûté pendant les derniers jours du carême; on dirait qu'il fait pénitence de ses austérités. La flèvre des concerts n'a rien perdu de son intensité, et déjà la fièvre des bals se révèle par les plus effrayants symptômes. Les guirlandes ont repara
sur les fronts : guirlandes de prinlemps, goîrlandes de roses fanées ayant poar tige un fil de fer, poar épines des fils de laiton ; bref, guirlandes de fleurs naturelles. Cette parure n*esf pas fraîche, mais elle est au moins d*une forme gracieuse; elle Tant mieux, selon nous, qjae ces affreux panaches nacarat que les jeunes femmes avaient adoptés cet hiver pour coiffure de concert; cela se mettait avec une robe de velours nacarat ornée de cinq ou m volants de dentelles, ce qui avait Tavantage de métamorphoser à Tinstant même une jeune et belle femme, une nouvelle mariée, en une vieille tante du Gymnase. Du satin sous des dentelles, c*est charmant; mais des dentelles sur du velours, quelle profanation ! et c*était pourtant la grande mode cette année. Il y avait encore une autre invention qui était fort h la mode, c'était une coiffure composée de deux touffes de marabouts blancs posées de chaque côté des joues. La jolie madame de B... était, Tautre soir, coiffée de cette façon; elle minaudait et souriait trés-gentîment : ses admirateurs lui disaient qu'elle avait Tair d*nne jolie petite chatte; mais son oncle (un oncle est un frondeur donné parla nature)^ s*approchant d'elle d'un air maussade, lai jeta ces mots d*ini ton bourru : « Ma niéee, pourquoi avez-vous volé les favoris de Polichinelle? Cest très-^nal et c'est très-laid! o
Elle était furieuse, mais nous avons bien ri.
Il y aura, de lundi en huit, grande fête à Tambassade de Belgique , dans ce même hôtel déjà célèbre du temps de rBmpire par ces bals masqués que Tempereur aimait tant. Il y arrivait à neuf heures précises en domino; il ne pariait à personne, personne n'osait lui parler, et il y restait jusqu'à trois heures du matin. Qu'est-ce qui pouvait donc tant lui plaire dans ces fêtes? L'intrigue?... il n'y en avait pas; l'incognito? on le nommait tout haut. — C'était le masque... un masque solidement attaché! quelle jouissance pour un souverain!
A propos de l'empereur et de l'Empire, M. Thiers a envoyé son dernier ouvrage à M. Guizot. On raconte que ces deux adversaires politiques se sont rencontrés ces jours -ci ches madame la princesse de Lieven. En entendant annoncer M. Thiers , madame de Lieven a d'abord voulu faire défendre sa porte à M. Guizot; mais M. Thiers ayant réclamé avec
instance contre cet ordre rigoureux, M. Guizot est entré. Alors une conversation coquettement hostile et amèrement courtoise s*est, assure-t-on, engagée entre eux. u Vous voulez nous renverser, aurait dit M. le ministre des affaires étrang[ères; mais, je vous en préviens, nous ne nous, y prêterons pas, et vous serez forcé de nous mettre à la porte. » A cela, le premier mars aurait répondu que, s'il le fallait absolument, il comptait bien en venir là, et que c'était une extrémité qu'il entrevoyait sans horreur. Et tous deux , en causant ainsi , souriaient avec beaucoup de grâce.... Après tout, pourquoi ces messieurs
prendraient-ils leur courroux au sérieux? Leur haine est
aussi fragile que leur alliance; ils se haïssent en attendant qu'ils s'allient; ils se combattent jusqu'au jour oii ils se coalisent; ils se détestent aujourd'hui, mais il faut peu de chose
pour qu'ils s'entendent demain Oh! presque rien... un
troisième personnage à détester ensemble, cela les unirait bien vite. Les haines intermittentes n'ont pas le droit d'être îm[Jacables, ce serait une prétention par trop ridicule; il faut être juste, il faut être prudent aussi; songez donc que dans les luttes constitutionnelles tout est caprices, revirements, chassés croisés; il peut arriver telle circonstance où l'on se trouve avoir besoin de son plus mortel ennemi, et l'on doit toujours, même en le renversant, prévoir le cas où l'on pourrait en faire un associé puissant et un complice terrible. 0 volage et tortueuse constitutionnalité, tu ne permets pas même dans la haine la constance et la naïveté !
Le héros du jour, le lion du moment^ c'est le général Tom Pouce. Après les petites sauteuses viennoises, c'est un succès d'â-propos; après les poupées, le nain!... Pauvre peuple d'envieux , comme on se moque de toi ! Avec quelle spirituelle ironie on te flatte dans tes goûts puérils! On le sait, tu n'aimes pas à regarder quand il te faut lever les yeux; mais si, pour admirer, il ne faut que regarder par terre, tu consens à admirer : aussi l'on ne te présente que des idoles microscopiques. L'adoration des moindres, voilà encore un des charmants effets du régime de l'égalité.
Cependant, nous devons à la vérité de <lire que ce peuple jaloux consent quelquefois à s'intéresser à ce qui est au-dessus
de lui et à lever les yeux pour admirer. Le jeudi d& la micarême, cette année, par exemple, les badauds promeneurs ont passé leur soirée dans une admiration bien naivc et bien motivée. Plus de dix mille personnes sont restées sur le boulevard des Italiens pendant de longues heures, le nez en Tair, les yeux ravis, dans l'attitude de la contemplation, occupés à regarder... une comète? un ballon? moins que cela : des bulles de savon qui sortaient d'une des fenêtres de la maison située au coin de la rue Richelieu. Ces bulles de savon étaient d'une grosseur prodigieuse ; elles conlenaient de la fumée de tabac. D'abord on disait : a Est-ce bien une bulle de savon?... n'est-ce pas un petit ballon d'essai ? n Puis lorsque la bulle venait à crever en heurtant le volet d'une boutique ou le sommet d'une enseigne, et qu'on voyait tout à coup s'élever un léger nuage, et qu'on reconnaissait le doux parfum du cigare bien-aimé, l'étonnemcnt redoublait, et l'on se demandait avec inquiétude quel souffle éolien avait pu gonfler ces bulles aux proportions formidables. Le nom de Vivier circulait alors dans la foule, et tout s'expliquait. Pour ce fameux sonneur de cor, qui chante cinq notes à la fois , ce n'est rien que de souffler dans un chalumeau devant les populations enthousiasmées ; ils étaient là plus dd dix mille et ils sont restés là trois heures. Des poupées, des nains, des bulles de savon!... Un peuple si facile à anyiser ne devrait pourtant pas être difficile à gouverner, car gouverner c'est amuser.
LETTRE QUATRIEME
Le mot fatal : A quoi bon? — Un mauvais bout de ruban. — Tout ce qu'il
veut dire. — La force des idées. — Viveut les fictions, elles font vivre!
— Les pianistes célèbres; lenr dénomination. — Le Grand Tnrc pianiste,
élève de Léopold Mayer. — La consigne de l'Académie est la même que
celle des Tuileries.
5 mai 1845.
Des roués bêtes!... Vous avez beau vous fâcher, c'est le mot. Nous sommes devenus cela, grâce au progrès du temps, grâce aux conseils des philosophes. Ah ! messieurs, vous croyez qu'on supprimera chez un peuple Tidée et Tirnage, et qu'il gardera le cœur et l'esprit ! Vous vous trompez singulièrement. Les
grands peuples vivent par les idées , les grandes idées s^expriment par les images. En détmisant, comme vons Tavex fait, tons les symboles , vous avez néeessairemenl détmh tootes les grandes idées qa*ils représentaient. Vous avez crié : Vanité! vanité î contre toutes les forces inspiratrices ; vous avez crié : Absurdité! absurdité! contre tous les stimniants glorieux ; vobs avez lancé Tanatliéme contre tous les senliraeiits généreux; vous avez crié contre eux : Poésie! poésie! car ce root ironîque : « Cest de la poésie! n est la formule d*anathène em usage chez les égoïstes bourgeois ; vous avez sordidemeat demandé 1*^4 quoi bon? de toutes les nobles choses ; vous avez intronisé Tutile, sans comprendre que les choses que vous jugiez inutiles étaient an contraire les sources fécondes de toutes les puissances, de toutes les richesses d'un pays; vous avez prodamé Tégalité, et vous n'avez pas pressenti qn*en proclamant Tégalité vous détruiriez rémulatron, et qu*en détruisant Témulation vous détiniiriéz Torgueil professionnel, le dévouement et Théroisme.
Vous avez établi ceci , par exemple : Le perruquier paisible, blanchi de poudre parfumée, est Tégal du soldat blessé, noirci 3e poudre à canon. Pour vous, il n*y a aucune différence entre ces deux hommes ; s*il vous fallait absolument flatter Tan des deux et lui dire : « Ta profession est la plus belle, n vous exalteriez de préférence le perruquier, que vous nommeriez citoyen libre, parce qu'il est électeur; car, à vos yeux éclairés, rhomme qui passe sa vie, tranquillement dans sa boutique, à pommader des cheveux, à confectionner des perruques, et rhomme qui risque sa vie bravement dans les batailles, pour la gloire et pour le salut de son pays, sont deux Français tout à fait semblables ; leurs deux professions vous paraissent également nobles ; vous n'admettez pas qu on dislingue une nuance entre leurs deux courages. C'est très-bien!... Mais alors vous devez trouver tout simple que personne ne veuille être soldat; que les jeunes gens appelés se mutilent les pieds, s^arrachent les dents pour ne pas aller à la guerre, et qu'ils préfèrent sagement le paisible honneur de recevoir, dans une boatiqne parfumée, Thumble visite de messieurs les députés candidats, au terrible honneur de recevoir, dans une mêlée sanglante, les
balles et les boulets de Fennemi ; et même , avec vos principes, si quelque chose doit vous étonner beaucoup, c*est que tous les Français ne se fassent pas perruquiers. Quel heureux état, où Ton est enivré par les roses , où Ton est encensé par les députés! Cela vaut cent fois mieux que d'être soldat, aujourd'hui que les hauts faits des soldats ne sont plus récompensés par des lauriers, ni célébrés par les poètes.
Il est de certaines professions affreusement pénibles et chétivement lucratives qu'on ne peut rendre attrayantes que d'une seule manière : en les dignifiant. Si vous ôtcz au soldat le droit d'appeler les bourgeois pékinSj il ne trouvera plus aucun plaisir h être soldat, il ne mettra plus son orgueil dans sa profession, il ne se parera plus de son uniforme. Pourquoi veut-on encore on peu être magistrat? c'est qu'il y a encore un peu de prestige dans la magistrature : on n'est pas bien payé , mais on est assez considéré ; et cette considération que la place vous donne tient lien du fort traitement qu'elle devrait vous donner. Les professions les plus ardues, comme celles de soldat, de marin, de laboureur, devraient être les plus gloHGées; il devrait y avoir des privilèges, des dignités, pour les hommes courageux qui les choisissent; mais on a aboli les dignités, les privil^es; on a supprimé toutes les valeurs fictives, tontes les monnaies morales, avec lesquelles on récompensait les grands services; on a supprimé toutes les splendeurs imaginaires qui attirent les nobles ambitieux, et les esprits généreux se sont découragés, et les caractères les plus indépendants et les rêveurs les plus orgueilleux se sont résignés aux états les plus modestes et les plus paisibles ; et les fils de général se font percepteurs, les fils de marin se font commis , les fils de laboureur se font valets de pied ; ceux-ci aiment mieux monter humblement derrière la voiture d'un maître, parés d'un habit dont ils n'ont pas choisi la couleur, que de conduire fièrement les bœufs ^h'îIs ont nourris, attelés à leur propre charrue, dans le sillon paternel. C'est qu'il n'y a plus personne pour leur dire : a L'indépendance est une noblesse, la terre des champs est plus noble que le pavé des villes, la blouse est plus noble que la livrée, le laboureur est plus noble que le valet... d on leur dit an contraire : a Vous êtes tons égaux, v Chacun choisit alors
l*élat ]c moins pénible et le plus commode, sans se demander 8*j1 est le plus honorable. Vous avez supprimé toules les dignités , à merveille ! mais vous n*avez pas remarqué qu*en supprimant les dignités, vous supprimiez aussi la dignité; vous avez détruit Tidée en détruisant les symboles.
Eh quoi! dites-vous, les hommes se font hacher pour un vain titre, pour un mauvais bout de ruban! Et vous haussez les épaules, vous prouvez par les discours les plus raisonnables que c'est folie, qu'il est bien temps d'éclairer ces niais imprudents , ces fous qui attachent encore de l'importance à ces poérilités, à ces misères!... Risquer de mourir pour avoir le droit de porter à sa boutonnière un ruban d'une teinte plus ou moins flatteuse! Vous ne comprenez rien à cette bizarrerie, philosophes profonds! en général, vous comprenez peu de choses. Quel plaisir peut-on trouver à se parer d'un bout de ruban? Je vous le demande, qu'est-ce que cela signifie?... Rien! cela veut seulement dire : « J'ai été brave dans telle affaire plus que les braves; pendant que vous dormiez, je veillais; pendant que vous vous amusiez, je souffrais; pendant que voos faisiez de votre dincr l'affaire de toute votre journée, je jeûnais ; pendant que vous vous promeniez sur les boulevards , le cigare à la bouche, entouré de vos amis, moi je traversais les déserts, le pistolet au poing, traqué de tous côtés par nos ennemis; j'ai grelotté de froid, j'ai suffoqué de chaud, j'ai eu les pieds gelés dans la neige, j'ai eu le front brûlé par le soleil... et j'ai subi tous ces tourments sans me plaindre, par respect pour mon devoir, par amour pour mon pays — n D'autres fois, cela veut dire aussi : a J*ai donné ma jeunesse et ma santé à la science aride, j'ai usé mes yeux sur les livres, j'ai blanchi dans les veilles et dans les travaux; j'ai sacrifié ma vie pour sauver la vie des autres; j'ai interrogé la peste sans pâlir, j'ai palpé le choléra sans trembler, j'ai tant vécu avec les cadavres, que j'ai fini par leur ressembler à moitié; je me suis tant occupé de la mort, que la mort déjà s'occupe de moi et qu'elle va bientôt me punir d'avoir voulu lui ravir ses victimes en me faisant moi-même sa victime avant Tàge et malgré tout mon savoir; mais je l'attends sans crainte, car je l'ai bravée avec enthousiasme, par respect pour mon devoir et par amour
LETTRES PARISIEWKS (1845). 397
pour rhumanité. t) Cela veut dire encore : a J'ai lutté avec rOcéan, avec les tempêtes, avec les sauvages, avec les Anglais; j'ai passé ma vie dans Texil , loin de ma famille et de mes amis ; j'ai quitté, quelques mois après mon mariage, une jeune femme que j'aimais d'amour; j'ai laissé mourir ma mère sans l'embrasser; j'ai appris dans un port de l'Inde qu'il m'était né un fils en France , et quand je suis revenu dans ma maison , après seize années d'absence, et que j'ai demandé si ma femme était chez elle, un jeune inconnu m'a répondu : a Ma mère va rentrer, voulez-vous l'attendre, monsieur?. .. « Cet inconnu qui m'appelait monsieur, c'était mon fils, mon grand fils, que je n'avais pas vu grandir! J'avais le collégien, mais je n'ai
jamais eu l'enfant Quant à sa pauvre mère, elle était si
changée, que je ne pus retenir mes larmes en la regardant : c*était la digne mère, ce n'était plus la jeune et belle épouse. Ainsi j'avais fait à mon devoir le sacrifice des plus douces jouissances de la vie; j'ai donné à mon pays pnes plus beaux jours; j'ai négligé, pour le servir, mes devoirs les plus chers, mes trésors les précieux, mes fleurs les plus fraîches et les plus charmantes; je lui ai sacrifié la vieillesse de ma mère, la jeunesse de ma femme, l'enfance de mon fils.... n
Oui, ce mauvais bout de ruban signifie courage, dévouement, sacrifice, devoir glorieusement accompli, péril généreusement afi*ronté, privations, patience, savoir, talent, honneur, bien souvent héroïsme, quelquefois génie, toujours travail. Un chifibn de soie qui dit ces choses-là ne nous semble pourtant pas un objet tout à fait méprisable. Mais, direz-vous, cela vient de l'idée qu'on y attache. Eh! mais, précisément; nous avons cette faiblesse de tenir aux idées, par conséquent aux choses auxquelles on attache des idées, parce que, nous le répétons, les peuples généreux et intelligents se gouvernent avec des idées : ce sont les peuples mercantiles et gloutons que l'on gouverne avec des intérêts.
Mais , bien loin d'en rire , vous devriez admirer avec transport cette invention sublime. Avoir amené des hommes à braver la mort, l'infirmité, les dangers les plus terribles, pour obtenir le droit de porter une rosette rouge à leur boutonnière; avoir donné à une convention sociale cette force d'impulsion , mais
c*est superbe, c'est plus beau que d'avoir découvert la force motrice de la vapeur, c'est plus beau que d'avoir découvert an monde I Avoir fait d'un bout de ruban un but, une gloire, une consolation, une compensation, en vérité, il faut qne nous soyons bien sot , mais nous trouvons cela merveilleux. Dans un siège, un soldat a la jambe emportée par un boulet de canon, le voilà perdu, infirme pour le reste de ses jours.... Que ferar t-on pour lui? comment le dédommager? comment le récom* penser? Vous, philosophes, qui êtes des hommes positifs, vous ne trouvez qu'un moyen : vous proposez de le consoler avec de l'argent, de le récompenser avec de l'argent; mais comnie vous n'avez pas d'ai^ent pour ces sortes de choses, vous loi en souhaiterez en faisant de très-belles phrases. Vous, démocrates, vous êtes plus sincères, vous ne le dédommagée point du tout, vous ne le récompensez jamais, l'égalité vons le défend. Ohl c'est qu'il faut bien y prendre garde! aavez-vons qu'en récompensant les braves vous risquez d'humilier les poltrons? Ce serait injuste, ce serait cruel. Ces pauvres poltrons! ils sont déjà bien assez malheureux, vraiment, de trembla toujours devant tout le monde, sans qu'on ait besoin de les ariliger encore en récompensant ceux dont ils ont peur : ainsi vous ne récompensez pas ce noble infirme.
Eh bien, nous qui croyons à la force des idées sur les esprits généreux, nous avons une manière de dédommager ce soldat, de récompenser son courage : nous le faisons chevalier, et nous lui offrons, au nom de la patrie reconnaissante, une petite
croix suspendue à un morceau de ruban rouge Et soudain
cet homme anéanti se réveille, sa tête courbée se lève avec orgueil, son regard s'enflamme, sa voix s'émeut; il appelle k lui ses parents, ses camarades, ses voisins; il les rassemble tous en un repas joyeux pour célébrer ce grand événement, et il leur raconte avec enthousiasme ses campagnes ; il décrit avec amour la bataille où il a été mutilé; il se pare avec fierté de ses glorieuses avaries, et il s'inspire, et il boit à la mémoire de tous les héros, et il embrasse tous les convives; il évoque tous ses amis absents, il évoque tous ses morts aimés. Ah! ils sont rares dans la vie, les jours où, songeant à ceux qui ne sont plus, on s'écrie : « Qu'ils seraient heureux s'ils étaient là!... «
LETTRES PARISIENNES (1845). dM
Il rit, il pleure Y il chante, il danse; oui, regardei-le en sortant de table, il danse, il n'est plus infirme, il a retrouvé sa jambe; ce bout de ruban, c'est sa jambe! Vous aurez beau dire, c'est une belle manufacture que celle-là où Ton refait avec des rubans les jambes et les bras que les canons ont emportés.
La fiction est admirable! Mais, nous sommes de votre avis, il faut s'y prêter; il faut penser, en voyant ce ruban, à la petite croix qu'il soutient les jours de fête guerrière; il faut ensuite, en songeant à cette croix , se souvenir d'une autre croix plus grande, devant laquelle le monde est à genoux; et puis il faut encore se rappeler que cette croix sainte est l'emblème du mystère sacré de la Rédemption, et qu'enfin cet emblème d'amour divin a pour devise : Volupté dans les sacrifices, gloire dans la douleur!
Et aujourd'hui vous ne voulez plus même donner cette petite récompense au sacrifice, cette vaine consolation à la douleur; vous anéantissez ces valeurs idéales qui payaient le sang versé et qu'on achetait de son sang. Vous voulez abolir les rubans, les croix, les privilèges, les titres, les glorieuses chimères, et vous demandez pourquoi on est avide, pourquoi on n'aime plus que l'argent. Eh! vraiment, il faut bien l'aimer et n'aimer que lui, puisque c'est la seule chose qui ait conservé sa valeur, la seule convention qui ait gardé sa force, la seule fiction qui n'ait rien perdu de son prestige.
Et nous sommes des roués bêtes, parce que nous vivons pour les intérêts, parce que nous ne vivons plus pour les idées; nous avons juste assez de malice pour jouer ceux qui nous gênent, nous n'avons plus assez d'intelligence pour les éclairer on les dominer; Yingeniosité qui était dans notre imagination a passé dans notre caractère ; nous avons pour ainsi dire le cœur compliqué et l'esprit simple, et... voilà tout naturellement ce qui fait que nous sommes, sauf votre respect, des roués bêtes I...
Cette semaine était la semaine des pianistes : chaque jour a été désigné par un de leurs noms. On n'a parlé que piano, qualité de son, style et méthode : c'étaient des querelles à n'en plus finir. Chacun défendait son virtuose. Un soir» entre autres,
que les discussions étaient arrivées presque à la fureur, un juge éclairé et compétent les a terminées par cette définition plaisante qui a mis tout le monde d*accord :
— Au piano ,
Thalberg est un roi ,
Liszt est un prophète ,
Chopin est un poète,
Herz est un avocat ,
Kalkbrenner est un ménestrel ,
Madame Pleyel est une sibylle ,
Dohler est un pianiste.
Quant à Léopold Mayer, nous ne Tavons entendu qa*une fois, il nous a fait refiet d'un ouragan harmonieux; figurezvous d*abord le son le plus léger, le plus vaporeux , le plus gracieux et le plus folâtre, cela dure ainsi pendant une demiheure; puis, tout à coup, sans transition, sans motif, sans prétexte aucun, une bourrasque furieuse tombant sur son piano inoffensif, un Hercule enragé frappant à coups redoublés un ennemi invisible, et frappant juste, frappant d*une manière agréable; Tharmonie n'est jamais sacrifiée à la fureur. Ce sont des coups de poing, mais des coups de poing d'une main musicienne; ils peuvent, si vous êtes trop près du piano, ils peuvent vous briser les oreilles; mais vous les écorcher, jamais! Quelle superbe violence! et cela dure une heure ainsi; et lui n'est pas du tout fatigué. Léopold Mayer joue des mélodies russes charmantes et des marches turques d'une grande originalité. 11 est resté quelque temps à Constantinople ; il a eu l'honneur de donner un concert au sérail; et ce n'est pas chose facile, à ce qu'il parait, que de faire un peu de musique dans ce superbe palais. On vous fait venir à huit heures du matin pour jouer h trois heures; il faut que vous soyez en grand uniforme; vous attendez sept heures dans une très-belle galerie où il est défendu de s'asseoir. De temps en temps on vient vous dire ce qui se passe chez Sa Hautcsse. a Sa Hautesse vient de se lever — » — 11 faut vous prosterner à ce mot. Plus tard on vient vous dire : « Sa Hautesse va se mettre au bain. » — Vous vous prosternez encore. — a Sa Hautesse s'habille, n — Vous vous reprosternez. — a Sa Hautesse prend le café... » Et vous
LETTRES PARISIEXXES (1845). 401
vous prosternez à chacun de ces avis très-détaillés , et toujours plus respectueusement. Enfin on vous apporte votre piano : on en a ôtë les pieds, par égard pour le parquet de la galerie « mosaïque précieuse des bois les plus rares. L'immense piano à queue est posé sur cinq Turcs!
Les malheureux sont là à genoux, accroupis, écrasés par cette masse énorme, u Mais, dites-vous, je ne peux pas jouer sur un piano à cinq Turcs! » On croit alors que vous hésitez parce que l'instrument n'est pas d'aplomb. On prend un coussin, on le met sous les genoux du plus petit des Turcs; quand le piano est ainsi calé, on vous propose déjouer, on n'imagine pas qu'un sentiment d'humanité vous arrête. Vous êtes obligé d'expliquer cette délicatesse de la civilisation, et cela est très-long.
Enfin on remet à votre piano ses pieds véritables. Le sultan parait; après toutes sortes de salamalecs, on vous ordonne de
jouer.... Vous demandez une chaise... pas de chaise On ne
s'assoit jamais devant Sa Hautesse.... «Eh! dites-vous, on ne peut pas jouer du piano sans être assis. y> Enfin le sultan a
pitié de vos angoisses et vous fait donner un siège Vous
jouez, et il vous écoute... et il vous admire Il est connaisseur, il est élève du frère de Donizetti, établi à Constantinople et maître de la musique du sultan. Le Grand Turc qui joue du piano!... Après cela, que peut-on dire?
On peut dire, comme étrangeté suprême, que l'Académie française, pour sa prochaine élection, ne veut ni de M. de Balzac ni de M. Alexandre Dumas. C'est donc un inconvénient que d'être célèbre? Pourquoi les talents célèbres ont-ils tant de peine à arriver? C'est donc un crime que d'avoir des droits?
— Non , mais messieurs les académiciens sont capricieux , ils ont des manies, des préventions inexplicables : MM. de Balzac et Alexandre Dumas écrivent quinze à'dix-huit volumes par an , on ne peut pas leur pardonner ça. — Mais ces romans sont excellents. — Ce n'est pas une excuse, ils sont trop nombreux.
— Mais ils ont un succès fou. — C'est un tort de plus : que
MM. de Balzac et Alexandre Dumas en écrivent un seul, tout
petit, médiocre, que personne ne le lise, et on verra. Un trop
fort bagage est un empêchement; à l'Académie, la consigne
est la même qu'au jardin des Tuileries : on ne laisse point T. II. 26
passer ceux qui ont de gros paquets. Et M. de Balzac qui n*a pas même la croix ; If. de Musset ne Ta pas non plus ; et il f a toutes sortes de hardis inconnus qui se disent hommes de lettres et qui osent porter la croix devant ce véritable poète ^ devant ce grand romancier! Ne pourrait-on pas trouver un député influent qui la demandât pour eux?
LETTRE PREMIERE
Modes de 1847. — L'école tapageuse et Yécoie mystérieuse.
Les sacrilèges sucrés.
lOjtnTier 1847.
Dans la république des modes, — on ne dit plus : Tempire de la mode, — deux écoles luttent en ce moment ; on pourrait les désigner ainsi : Vécole tapageuse et Vécole mysié^ rieuse. Attirer les regards, les éblouir, tel est le but de la première; captiver Jes regards, les intriguer, si Ton ose s*exprimer ainsi, telle est l'intention de la seconde. Vous reconnaissez les élèves de celle-ci à leur maintien orgueilleusement évaporé ; elles portent leurs plumes en panache et leurs diamants en diadème. Vous devinez les élèves de celle-là à leur attitude orgueilleusement réservée; elles portent leurs plumes en saule pleureur, leurs diamants en cache-peigne, étouffés entre deux nattes de cheveux ; ou bien en longues chaînes tombantes, perdues entre les plis de la robe. Les unes veulent produire de Teffet, franchement, imprudemment; les autres aussi veulent produire beaucoup d'effet, mais sans paraître avoir voulu en produire. Le rôle des tapageuses est simple : choisir des choses extraordinaires, que personne ne porte ; le rôle des mystérieuses est plus compliqué : porter ce que personne ne porte, et avoir Tair d'être comme tout le monde.
Eh bien, mademoiselle Félicie a trouvé le secret de contenter également ces ambitions contraires et d'unir ces autCK rites rivales dans un commun patronage ! L'école ntysiérteuse trouve chez elle le vêtement frileux et pudique qui sied à son caractère : c'est un petit manteau de velours noir, bordé d'une passementerie modeste ; mais ce velours est magnifique; mais cette modeste passementerie est d'un travail merveilleux. ; et puis la coupe de ce manteau est du meilleur goût et trahit une main de maître ; une femme peut porter ce manteau à toute heure et quelle que soit la disposition de son esprit,
joyeuse, triste, inquiète L'avantage de la simplicité dans
le beau, c'est d'être toujours convenable. Cachée par ce manteau, une femme peut aller paiiout, chez ses riches et chez ses pauvres. Voilà l'élégance qui nous plaît ; cette élégance hypocrite, à luxe faux, — bonhomme qui ne peut choquer que les envieux connaisseurs. Enfin, ce manteau est le véritable manteau d'une héroïne de roman.
V école tapageuse trouve de même chez mademoiselle Félicie le manteau qui convient à ses entreprises : c'est de même un petit manteau de velours noir ; mais ce petit manteau est garni de... vous ne voudrez jamais nous croire... est garni de SOIXANTE-DIX mètrcs de dentelles ! Oui, le problème est résolu : on fait tourner soixante-dix mètres de dentelles autour d'un seul vêtement!... Il ne faut pas oublier de vous dire que» dans plusieurs endroits ces dentelles ont un demi-mètre de hauteur. Vous comprenez qu'un si riche vêtement ne convient que dans les jours de triomphe. Comment être triste sous ces cascades brodées?... Vous figurez-vous une femme jalouse s'agitant, s'indignant, et faisant voler de tous côtés ses dentelles en délire ! . . . Avec une semblable parure , une femme peut être insolente, mais elle ne peut être digne. Oh ! ce manteau n'est pas celui d'une héroïne de roman , c'est un manteau de Célimène .^.. Avec une telle parure, on fait mille conquêtes, rien de plus.
Pour accompagner ce manteau, Célimène porte, un chapeau
d'ordre composite, de satin couvert de dentelle, orné de
plumes et de nœuds de velours. L'école tapageuse affectionne
madame Barennes, et elle a raison.
V école mystérieuse j qui a des prétentions artistes « préC^re mademoiselle Baudrand, parce qu'elle choisit pour ses modèles les peintres les plus célèbres. Ainsi cette noble et sévère coiffure qu'on a tant admirée à la dernière réception des ambassadeurs, ce charmant chapeau de velours grenat orné de plumes blanches que portait madame Tambassadrice d'A..., était copié d'après un portrait de Rubens. Tout le monde parlait aussi de la ravissante coiffure de la belle madame de M... : un voile léger drapé gracieusement autour de la tète. Chacun disait : a Que c'est de bon goût ! que c'est distingué! que c'est nonveau ! » — Nouveau ! c'est la coiffure de la Vierge aux Rai-sinSj exactement copiée. Une pluie d'or et d'argent tombée sur ce chaste voile a seule changé la coiffure divine en parure mondaine. — Et ce joli petit bonnet de madame de V..., de tulle blanc, orné de bouquets blancs, sur lequel est jetée coquettement cette marmotte de dentelle noire nouée sous le menton, il n'est pas de Raphaël, celui-là, non... mais il doit être de Chardin, de Lancret ou de Watteau, d'un de ces Raphaëls rococos des plaisants jours de la Régence, à moins qu'il n'ait été composé d'après quelque bergère de porcelaine, ce qui serait encore plus classique.
Les élèves de Vécole tapageuse font faire toutes leurs robes chez madame Camille. Quelle imagination ! quelle érudition dans le talent de celte grande artiste ! Pour ses chapeaux , mademoiselle Raudrand étudie la peinture; pour ses robes, madame Camille étudie la haute littérature. Tous les costumes de théâtre, de tragédies, de drames, de mélodrames, modiâés avec art, vulgarisés avec intelligence, ont été régénérés par elle victorieusement. Corsages grecs, manches turques, vestes polonaises, tuniques chinoises, tout l'inspire, et, de tous ces vêtements étrangers, elle fait des robes françaises. C'est bizarre, audacieux, mais c'est toujours joli. C'est elle qui a fait, pour le mariage de la reine d'Espagne, une robe de noce ornée de douze couronnes représentant les douze royaumes des Espagn^s. Mademoiselle Palmyre est toujours la favorite des élégantes qui professent le respect du style. Cependant nous avons vu hier de bien jolies robes qui ne venaient point de chez elle.
Vous saurez que V école mystérieuse protège une couturière mystérieuse qui est pleine de goût et de talent , mais dont on ne veut absolument pas nous donner Tadresse. Quatre femmes, de la plus exquise élégance Tout accaparée et la tiennent dans Tombre perfidement. Un si noir égoîsme mérite d'être dénoncé. L'autre soir, nous rencontrons Tune d'elles belle et parée ; elle revenait des Tuileries ; par parenthèse , elle était à moitié morte. Il y avait là près de quatre mille personnes. Le roi, très-spirituellement , dit toujours à ses courtisans : a Pas d'étiquette, je ne veux pas d'étiquette! i> or vous devinez ce que cela peut produire, une réunion de quatre mille personnes avec ce mot d'ordre : Pas d'étiquette ! Donc cette femme si belle était mourante; pendant qu'elle gémissait, nous admirions sa robe et la garniture de cette robe : cinq rangs de bouillons de tulle dans lesquels étaient mêlées de longues épines de satin^. Cet ornement était riche, léger, d'un effet charmant, a Quelle jolie robe!... C'-est mademoiselle Palmyre qui l'a faite? — Non, c'est une petite couturière inconnue, n
Une des plus célèbres élégantes de Paris faisant cette réponse, c'était suspect. Notre attention fut dès lors éveillée. Hier, nous étions chez une femme d'esprit qui a la passion de la toilette, ti Madame, lui dit-on, on apporte les robes, n Ses regards brillèrent à ces mots. — Voyons les robes ! nous sommes-nous écrié par curiosité et aussi par flatterie. Trois robes superbes furent exposées avec pompe : d'abord , une robe de bal à colonnes de velours épingle blanc, coupant dans presque toute la robe de légers bouillons de tulle blanc. Il est impossible de donner une idée de cette robe si orfginale et si nouvelle, et cependant si simple; puis, une robe de tulle lilas à trois tunir ques ; le bas de chaque tunique est orné d'une chaîne d'anneaux d'or et d'argent. On comprend tout de suite que cette parure est ravissante ; enfin , une redingote que nous appellerons un négligé de princesse, une redingote de gros de Naples blanc ornée de nœuds de satin blanc terminés par des aiguillettes ou plutôt des ferrets d'argent; pour mettre avec cette robe, un mantclet de la même étoffe.
tt Dites-moi tout de suite quelle est la fée qui vous envoie toutes ces belles robes? dites-moi qui a fait cela? — Eh! mon
Dieu, c^est une petite couturière inconnue... « Même réponse! Deux merveilleuses s'entendaient pour nous tromper... a Comment la nommez-vous, cette inconnue? v On feignit de ne pas nous entendre, et, pour détourner notre attention, on reprit : a Et la robe de ma nièce , la trouvez-vous jolie ?» La jeune fille entra heureusement ; elle seule pouvait nous éclairer : rînnocence est lumineuse. Pendant que la jeune femme examinait la fraîche et modeste parure destinée à sa nièce, la jeune fille nous dit tout bas : a Vous pouvez me rendre un grand service : dites à ma tante que ma robe est trop simple, et que, ponr cette grande fête, il faudrait mettre un bouquet à la place de ce gros nœud. La couturière disait hier que cela serait beaucoup plus élégant. — Mais, moi , j*en crois plutôt madame votre tante. Les couturières ont quelquefois très-mauvais goût.
— Les autres, peut-être ; mais madame Marie a meilleur goût que tout le monde, n — Madame Marie!... c'est le nom que Ton vous cache. Le but de cette ruse est d'avoir tout l'hiver, k moitié prix, des parures dignes de mademoiselle Paimyre, et des garnitures de robe toujours nouvelles que les élégantes de seconde classe ne pourront jamais imiter ; et cette ruse n*est pas la seule employée cette année par les femmes pour déronier les malheureuses élégantes à la suite, les femmes de province crédules, les châtelaines attardées. Si vous saviez jusqu'où Tont ces perfidies, vous seriez épouvanté. Pour écrire un feuilleton de modes aujourd'hui , il faudrait l'esprit de M. de Talleyrand et la profondeur de Machiavel ; ce ne sont que pièges et trahisons. Si , pour vous instruire*, vous avez le malheur de faire une question , vous obtenez un affreux mensonge et vous tombez dans un abîme d'erreurs.
Une mère de famille arrive de la campagne, où elle a fait de violentes économies pendant l'été. Elle vient passer à Paris ^atre mois pénibles, achetés par mille privations, dans l'espoir de marier ses trois filles ; elle va dîner chez une de ses parentes; le soir, la jeune duchesse de *** vient faire une visite dans cette maison. « Oh! madame la duchesse, dit la mère de famille, vous qui êtes une femme à la mode, ditesmoi, je vous prie, comment fait-on les chapeaux cette année?
— On les fait très-grands, très-évasés, énormes. — Je vous
remercie. » Et huit jours après, la malheureuse mère se promène dans Paris , précédée de ses trois filles : elle est coifiee d'un affreux cabriolet de velours épingle verl-myrte, d'une envergure démesurée. Les trois filles , graves et tristes , ont sur la tète quelque chose d'informe, de velours épingle blanc; un épouvantail qui ne ressemble à rien, si ce n'est à une charrette de blanchisseuse. La petite duchesse passe auprès d'elles, coiffée d'un petit chapeau ; elle aperçoit cette honnête famille induite en erreur par sa méchanceté; elle regarde audacieusement ses victimes, les salue avec beaucoup de grâce et se cache dans le fond de sa voiture en éclatant de rire. Voilà ce que sont les femmes en 1847. Elles vous disent aussi : a On ne porte cette année que du damas, le satin n*est plus du tout à la mode; et hier, chez madame l'ambassadrice d'Angleterre, toutes les élégantes avaient des robes de satin : madame d'ist... avait une robe de satin bleu, sa sœur une belle robe de satin rose. » Car il y avait un bal, un petit bal inavoué, sournois ; mais enfin c'est le premier bal , et il faut bien le célébrer. La reine de la fête était la nièce de lady Normanby , la belle miss Bar...; des traits purs et réguliers, des yeux noirs et magnifiques, une p&leur rosée, une taille noble et gracieuse, et dix-sept ans, tels sont ses titres à la royauté de la saison.
On annonce un grand bal aux Tuileries pour le 13. Mais que l'hiver est triste! La grippe envahit toutes les demeures; les salons politiques et diplomatiques sont fermés; plus de causeries ; on se réunit pour gémir ; c'est le seul plaisir qu'on ose se permettre , et quel plaisir ! Les amis empressés vous apportent des boules de gomme et de la pâte de guimauve. Voilà les seules galanteries du moment. A propos, nous devons vous dénoncer les bonbons à la mode pour les étrennes de cette année : ce sont tout bonnement des sacrilèges sucrés. Ils représentent la sainte Vierge et l'enfant Jésus. La devise qui accompagne chacun de ces bonbons dévots est une prière fervente : a Sainte mère du Christ!... 0 Vierge immaculée!... n Quelle ingénieuse idée, faire sa prière en croquant des bonbons, faire son salut en grignotant... quelle piété raffinée! quel progrès ascétique ! Eh bien , Molière avait pressenti ce progrès, il avait
vos LE VICOMTE DE LAUNAY.
deviné tout le parti que la haute dévotion, c'est-ànlire la fausse dévotion, pourrait tirer des friandises :
Vous plait-il un morceau de ce jus de réglisse?
L*honnète Berthelleniot se bornait à chanter les Grâces et Cupidon : c'était plus convenable.
LETTRE DEUXIEME
I41 fête et Tiacendie. — Effroi comique. — Chacun sa peur. — Sauvetage d*un chef-d'œuvre. — Une femme laide cherchant un sauveur qui la perde. — Qu'est-ce qui fait démolir la maison? — C'est l'architecte» ^-Qa'est-œ qui découvre l'incendie dès qu'il est éteint? — C'est un diplomate.
24 janvier 1847w
— Eh bien, vous y étiez, à ce bal?
— Oui.
— C* était effrayant.
— C'était charmant. D'abord, la salle où Ton dansait était raagniGque; on Tavait construite exprès pour la fête, et cependant elle n'avait rien de provisoire; de riches tenlares de velours cramoisi, bordées de crépines d'or, lui donnaient an aspect majestueux que n'ont point ordinairement les constructions éphémères ; jusqu'à présent le coutil, le calicot, la mousseline de laine, étaient les seuls ornements des salles de bal improvisées. Mais cette fois il s'agissait d'une fête d'hiver, et ces étoffes trop champêtres auraient semblé hors de saison. De belles glaces habilement disposées, des fleurs répandues à profusion, égayaient ces velours un peu graves et leur ôtaient leur dignité magistrale; et rien n'était plus joli à voir que ces gracieux visages, ces fraîches parures, se dessinant sur ce fond sombre, à la clarté des lustres étincelants.
Il y avait là les grands seigneurs de tous les pays, les grandes dames de tous les quartiers : celles du faubourg Saint- Germain, celles du faubourg Saint-Honoré, celles de la Chaussée d'Antin ; car le salon de madame la duchesse de Galliera est un terrain neutre sur lequel viennent se rencontrer toutes les rivalités et se mesurer toutes les ambitions. C'est là que peuvent être observés tous ces étonnants phénomènes de trans-
formation, de modi6catîon, d'assimilation, découverts parla nouvelle chimie politique. Cest là que Ton vit pour la première fois, il y a deux ans, M. Mole et M. Thiers causer pendant une heure avec une conGance significative; c'est là que l'on peut étudier les chances des ministres aspirants, au plus ou moins de politesse que daignent déployer leur sœur, leur femme ou leur fille. « Que madame une telle est gracieuse ce soir I — Ahl mon Dieu, vous m'alarmezl son mari va rentrer aux affaires. — Pourquoi? — Cest un symptôme, madame une telle n*est jamais polie que dans Tespérance. » Cest là aussi que se cherchent les ennemis qui sont en coquetterie ensemble ; c'est là que les ministériels aventureux vont agacer les jeunes députés flottants! c'est là enfin que viennent se livrer les grands combats de diamants à feux croisés; les diadèmes de l'Empire, les couronnes de la Restauration, les guirlandes du Juste-Milieu , luttent d'éclat et de beauté dans ces fêtes superbes; et ce contact n'est pas celui qui contribue le moins à leur splendeur. On dansait avec enthousiasme; on causait, on riait; le bal en était au plus beau moment de sa fièvre, lorsqu'une vague odeur de brûlé se répandit tout à coup dans le premier salon. M. de B..., il fallait bien que ce roi des fêtes, ce héros des inondations, jouât un rùle dans cet événement; quand on a lutté contre la fureur des flots, on se doit de lutter contre la fureur des flammes, n'est-ce pas ? vous n'admettez point de caprices dans le sauvetage. Or M. de B..., en traversant le salon, jeta les yeux du coté d'une bouche de chaleur placée derrière la porte; une lueur imperceptible suffit pour l'avertir, a Le feu est à la maison 1 ^ pensa -t-il, et trèsadroitement il conduisit la jolie duchesse de D..., à qui il don« nait le bras, dans la salle à manger, et, tandis qu'elle prenait une glace à la vanille ou à la fraise, il dit très-bas au maître d'hôtel : a Envoyez chercher les pompiers, le feu est dans le calorifère ; donnez moi une hache et apportez des seaux d'eau. » Puis il ramena la charmante duchesse dans la salle de bal , oiii son valseur la cherchait. Dès qu'on eut apporté la hache, M. de B... dégagea l'ouverture du calorifère; la flamme sortit furieuse, mais on l'étoufia aussitôt; alors une épouvantable fumée s'éleva en colonnes grisâtres le long des lambris, et l'efiroi
commença à coorir de salon en salon. « Ce n'est rien , disaient les hommes sages; les calorifères étaient trop chauffés; on a voulu les éteindre, on a jeté de Teau, de là vient la fumée. « Mais à chaque coup de hache dopné dans le mur, des langues de feu sortaient avec violence, et la fumée, qui commençait à se colorer de tons roui assez effrayants , augmentait toujours. Déjà dans le premier salon on était asphyxié, une toux, générale avait remplacé les conversations ; doux propos d'amour, discussions politiques, conjectures diplomatiques, combinaisons littéraires, flatteries, médisances, taquineries, malices, tout se confondait dans une quinte unanime. On s'inquiétait bien un peu , mais on riait encore. Tout à coup des cris de terreur partent d'un groupe de femmes , et les voilà toutes qui s'envolent comme des colombes effrayées; elles perdent la télé, elles courent , elles courent sans savoir ce qu'elles font , sans comprendre où elles vont; elles n'ont point de manteau sur les épaules; elles n'ont pour tout abri qu'une couronne de fleurs sur le front ; elles ont les bras nus et presque les pieds nus; elles descendent dans la cour, renversant dans leur fuite les vases qui ornent l'escalier; elles franchissent cette cour, toute remplie de voitures ; elles errent par les rues, dans Teau, dans la boue , à travers les chevaux qui se cabrent , au milieu des cochers qui jurent: ces pauvres femmes sont si épouvantées, qu'elles n'ont peur de rien. Mais enfin d'où vient leur effroi? Le feu a-t-il fait des progrès? quelqu'un est-il blessé, brûlé? quelle vue terrible les a fait fuir si follement? — La vue des pompiers! — Tant qu'il n'y a eu que M. de B... cognant sur le mur avec une petite hache domestique, jetant de l'eau dans le calorifère, aidé des gens de la maison, elles sont restées là à le regarder travailler sans crainte; mais sitôt qu'elles ont aperçu les pompiers, qui arrivaient en masse, il est vrai, armés de leurs grandes haches de sapeur, elles ont compris qu'il y avait incendie et elles ont perdu la raison. \ous avons éprouvé, nous, une impression toute contraire; nous nous sommes promptcment rendu compte de la situation ; nous nous sommes dit ceci : D'un coté, nous voyons au plus trois ou quatre flammes; de l'autre, nous comptons déjà cent pompiers. Observons ce qui va se passer, et tant que les pompiers con-
serveront la majorité, tenons-nous tranquille. — Votre courage n*est pas bien grand, répondrez-vo.us, c'était une si belle majorité! — Pas si belle que vous le croyez : les gens malintentionnés ont une force décuple , et si nous avions été en état de faire un bon calcul de proportion, nous n'aurions peut-être pas été si brave.
La déroute était complète, On s'appelait, on se cherchait, on commençait déjà même à se trahir. Les uns criaient : a Sauvezla ! V d'autres disaient : a Sauvez-moi I « Quelques personnes , à ce que prétendent les méchants, ont dit tout naïvement : a Sauvons -nous! » Des femmes éperdues, possédées d'une double crainte, la fluxion de poitrine et l'incendie, dérobaient au hasard le premier manteau qui tombait sous leur main , et couraient se réfugier dans les maisons du voisinage. Madame de S..., 'pour fuir, s'était affublée d'un horrible paletot gris qui ne faisait nullement valoir sa taille élégante; elle allait ainsi la tète couverte de diamants , les pieds serrés dans des souliers de satin, et les gens qui la regardaient fuir croyaient voir passer Peau-d'âne. Un jeune homme et une jeune fille, des fiancés sans doute, ont volé à un honnête cheval sa couverture armoriée. Ces Paul et Virginie d'écurie s'en sont allés cachés 'tous deux sous cet abri commun, et le cheval indigné les a dénoncés dans son langage. Des femmes sanglotaient chez le portier ; d'autres femmes allaient sangloter quelques numéros plus loin, chez les portiers des environs; mais, sans contredit, ce qu'il y avait de mieux, c'était d'aller pleurer
chez madame la duchesse de P De tous ces effrois, c'était
l'effroi du meilleur genre, celui que les personnes distinguées avaient adopté.
Une vieille femme en turban d'or a pris un manteau d'homme et s'est jetée dans un cabriolet de louage , et le cocher tout étonné a emporté loin de la fête ce Turc éperdu.
Quel beau délire! et que de choses se sont dites ce soirlà qui ne se seraient peut-être dites jamais, ou du moins que beaucoup plus tard ! Le courage des femmes est si capricieux ! Telle perd la tète dans un incendie , qui a été sublime dans un naufrage; telle autre, très-brave au milieu des flammes, ne peut entendre un coup de fusil sans s'évanouir;
un danger qui est un souvenir, pour Tune est un motif de sécurité; pour une autre, précisément, c*est un motif de crainte invincible; il y a des mères qui sont courageuses parce que leurs enfants sont là et qu'il s*agit de les protéger; il y en a d'autres, au contraire, qui sont folles d'effroi parce que leurs enfants sont près d'elles, et que l'excès de leur tendresse leur fait perdre toute énergie, toute présence d'esprit. Madame de Galliera expliquait ce sentiment elle-même l'autre soir; chacun vantait son admirable sang-froid, cette sollicitude à la fois calme et empressée avec laquelle elle commandait les secours et rassurait son monde, a Ce qui a fait mon courage, disait-elle, c'est que j'avais prié mes amies d'emmener vite mon fils; lui en sûreté, j'étais sûre de moi; mais j'avoue que si je l'avais su là et que le danger eût augmenté, j'aurais été une très -mauvaise maîtresse de maison; je lui aurais dit de me sauver pour l'entraîner bien loin avec moi. n — En effet, un enfant de quatorze ans qui a pris la veille une leçon de gym-r> nastique chez Amoros doit être difficile à garder dans un incendie. La bravoure des femmes est pleine de mystère. Il y a des jeunes filles qui ont peur des voleurs, des revenants, des crapauds, des souris, et qui se voient emporter par un cheval fougueux sans pâlir. Interrogez les femmes, elles' vous feront toutes une réponse différente : a Moi, je n'ai pas peur des revenants, mais j'ai peur des voitures ; je reste une heure avant de me décidera traverser le boulevard, et quelquefois j'y renonce. — Moi, je n'ai pas peur des voitures; je n'ai peur que des chemins de fer. — Moi, je n'ai peur que sur un balcon; sur une montagne, j'ai le vertige. — Moi, j'ai peur des voleurs ; je ne pourrais pas dormir sans une lampe dans ma chambre. — Moi, je n'ai peur que des morts; je ne peux pas traverser un cimetière sans frémir. — Moi , j'ai peur des fous. — Moi , des gens ivres qui chantent des chœurs. — Moi, des bœufs. — Moi, des chauves-souris. — Moi, des araignées. — Moi, des couleuvres. — Moi, des ennuyeux. — Et vous, madame, oh! vous êtes calme, vous n'avez peur de rien? — Moi! si, j'ai peur des lâches. — Et moi , j'ai peur de tout ce que vous venez de nommer. — A la bonne heure, vous n'êtes pas une femme inconséquente, vous!
Les pompiers faisaient leur devoir, et Tardear du feu se compliquait de leur propre ardeur, qu'il fallait aussi modérer. Ils frappaient à coups redoublés dans un panneau du salon , c'était leur droit : la poutre voisine était embrasée, mais ils ne s'étaient pas informés de ce qu'il y avait derrière ce panneau. Ils frappaient , sapaient consciencieusement , et un magnifique tableau de Murillo s'ébranlait déjà sous leurs coups. A cet aspect, M. de Nieuwerkerke se récrie, l'artiste s'émeut ; il jette un regard d'admiration sur le chef-d'œuvre en péril comme pour lui promettre assistance; puis il court demander une échelle, et bientôt, aidé du prince de Craon et de quelques fervents amateurs, il parvient à mettre en sûreté cette merveille sans prix. L'action est louable; cependant il y avait, dans le zèle empressé du célèbre sculpteur, dans ces angoisses tout excep* tionnelles, une intention qui n'était peut-être pas très-flatteuse pour les assistants. Cet empressement semblait leur dire : a Grillez tous, ça m'est bien égal, on vous recommencera vous autres; mais on ne recommencera jamais un Murillo v
Pendant que les pompiers démolissaient le premier salon,
devinez ce qu'on faisait dans la salle du bal On dansait!
Madame de I^agrenéc, cette voyageuse intrépide qui a su donner aux femmes de l'Afrique et de l'Asie une si belle idée du courage des femmes européennes, avait, la première, proposé bravement une valse, et l'orchestre jouait une valse, avec accompagnement du sapeur obligé. Cette musique vive et joyeuse et ces coups furieux étaient un mélange infernal que Mnsard aurait apprécié. Seulement, les concertants auraient dû s'entendre : les pompiers n'avaient pas répété le matin. Us accompagnaient au hasard, u C'est insupportable! disait le jeune Charles de M.... Je vais leur dire de frapper en mesure ; moi, ça me gêne pour valser, n
Ici nous devons rendre justice à l'orchestre de la fête et proclamer que sa conduite, pendant toute cette épreuve, a été sublime. Au milieu de ce désordre, de ce bruit, il est resté immobile dans sa vaste corbeille de fleurs ; aspirant l'odeur très-désagréable de la fumée, toussant comme tout le monde, toussant même en cadence, car à lui, on n'avait pas besoin d'aller lui dire d'aller en mesure , sans essayer un seul ma-
ment de franchir Tobstacle fleuri qui le séparait du reste des mortels. Et ils avaient d'autant plus de mérite à rester à leur place, ces courageux musiciens, qa'à cette place ils devaient avoir horriblement froid. En construisant les salles de bal dans les jardins, on a, en général, peu d'égards pour les musiciens. La niche de Torchestre est ordinairement une harmonieuse glacière. Jugez alors de ce que devaient souffrir ces malheureux. Quel supplice 1 Entendre crier : a Au feu! ^ et grelotter... et demeurer impassibles et pleins de dignité, avec cette singulière perspective d*étre rôtis dans une glacière!... Situation nouvelle, unique, mais déplorable!...
Cette heure fut, selon nous, Theure la plus charmante du bal , et jamais plus étrange coup d'œil n'enchanta des regards de poète dans un bal humain. La fumée s'était à demi dissipée, mais un nuage léger régnait encore dans la salle ; et tous ces lustres dont les mille clartés scintillaient à travers cette blanche vapeur comme des fleurs d'or brodées sur un voile blanc, ces jeunes femmes sveltcs et gracieuses que le tourbillon de la valse emportait et qui fuyaient rapidement devant vous comme des ombres joyeuses, ces diamants entraînés par elles dans la valse, qui jetaient leur flamme en passant, furtifs et mystérieux comme des étoiles qui filent , tous ces effets merveilleux nous transportaient dans un monde inconnu, un séjour quasi céleste, où la vie s'écoulerait oublieuse et douce dans un enchaînement de plaisirs, où l'on ne se verrait, où l'on ne se reconnaîtrait, |où l'on ne s'aimerait peut-être qu'à travers un nuage d'encens. Une seule chose, hélas! détruisait l'illusion : l'encens avait une forte odeur de suie, on ne pouvait douter de son origine. Quelques jeunes gens offraient de fumer un cigare pour parfumer ce faux encens , mais on n'a pas accepté leur proposition.
Oh! que|cetle heure fut charmante!... Eh bien, non, ce ne fut pas la plus agréable de la soirée ; le plaisir de rêver tout seul ne vaut pas celui de bien rire avec de bons amis. Et conune nous avons bien ri!... Quand tout le monde a été rassuré, quand on s'est retrouvé sain et sauf, quand chacun a pu raconter ses impressions d'incendie, quand chacun a révélé ce qu'il avait découvert dans le tumulte général , alors il y a eu
un éclair de cette bonne, vieille et jeune gaieté française, depuis si longtemps disparue. Ah! quel joli feuilleton on ferait avec tout ce qu'on ne veut pas vous dire !...
Et les petits fats, qui exagéraient leurs inquiétudes pour exagérer leurs droits!...
Et les non-fats, qui se voyaient tout à coup compromis par un effroi dénonciateur!...
tt Ce pauvre Lionnel, s*écriait M. de M..., que lui est-il donc arrivé? il s'est blessé? — Non. — Il y a tant de voitures dans la cour! — Ce n'est pas ça ; je l'ai laissé dans l'antichambre. Pauvre garçon ! — Mais qu'est-ce qu'il faisait là? — Il était occupé à sauver quelque chose d'affreux. — Quoi ? — Deux Allemandes! — Ah! » — Bt M. de M.... accompagna cette élégie d'une si plaisante grimace, qu'il nous fit mourir de rire.
Un autre jeune fou vient à lui : u Regarde cette femme qui est en face de nous. — Non , je ne veux pas la regarder, elle est trop laide. — C'est elle qui criait tout à l'heure : « Éteignez les lumières ! il faut éteindre les lumières ! d — Pourquoi donc voulait-elle qu'on éteignît toutes les lumières, cette femme? — Parbleu! c'est pour avoir une chance d'être sauvée ! » Et chaque fois que nous passions près de cette femme ,
soit hasard, soit distraction, elle adressait à M. de M le
plus aimable sourire, le plus doux regard, a Je vois bien ce que tu veux, murmurait-il entre ses dents ; tu veux que je te sauve, mais je ne te sauverai pas. « Comme nous étions là à rire, à dire ces absurdités, deux diplomates reparurent dans le bal; ils étaient probablement restés endormis dans quelque boudoir. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'ils n'étaient nullement au courant de la situation. — Quelle accusation!... des diplomates? — Ca se voit. — « Tiens! dit l'un, cela sent la fumée. — Mais, ajoute l'autre, qui est-ce donc qui tapote comme ça depuis un moment? >i
Un de nos amis les prend par la main et les conduit vers la brèche faite dans le mur par les pompiers ; ils examinent attentivement les débris épars, les tapis brûlés, le baquet rempli d'eau, les haches, les pompes, tous ces objets constatant le sinistre. « Ouais! dit l'un, il y a eu le feu? — Oui, reprend l'autre; on l'a éteint. — En vérité, messieurs, s'écria notre
ami, on ne peut rien vous cacher; vous devinez tout de suite... après. — C'est la nouvelle école de diplomatie. «
Dans cette passagère association de rieurs, il y avait un jeune pédant tourmenté d'un souci étrange : une seule chose Tavait troublé pendant le cours de la soirée ; il prétendait qu'une dizaine de gens lui avaient parlé de Tincendie au féminin : tt C'est une véritable incendie. ... Si le feu avait pris dans la salle provisoire, Tincendie eût été affreuse, etc., etc. — l^e& étrangers? lui disions-nous. — Non pas, des Français. — D'ailleurs, qu'est-ce que ça vous fait, vous n'êtes pas académicien? — Je suis officier de cavalerie. — Alors pourquoi vous faitesvous des peines de grammairien? Je crois que vous vous êtes trompé , et que personne ici n'est capable de faire une faute si grossière. — Personne?... Attendez ! »
Sur ces entrefaites passe un vieux don Juan, ancien député : a Eh bien, monsieur^**, comment trouvez-vous cette féfS? avez -vous été bien ému? — Moi! oh non vraiment! je n'en suis pas à ma première incendie. » Et ce disant, il s'en va souper sans remords.
Tant que le danger fut sérieux, M. le duc de Galliera parut assez inquiet; il a chez lui, en tableaux, statues, diamants, etc., etc., des valeurs considérables qui pouvaient trèsbien se perdre dans Tincendie, alors même que tous ses invités auraient été sauvés heureusement : sans parler d'un jeune prince du sang très-décidé à rester là malgré tout, ce qui compliquait singulièrement sa responsabilité de maître de maison. On s'occupait beaucoup aussi de la Madeleine de Canova; on se disait que ses larmes éternelles ne la préserveraient pas du feu, et l'on pensait que ce serait une fin étrange pour cette glorieuse pénitente que de périr dans une fête mondaine.
Il y eut vers trois heures du matin un moment de confusion assez plaisant : les hommes qui voulaient partir s'apercevaient alors tous à la fois que le chapeau qu'ils tenaient à la main n'était pas leur chapeau ; une fée moqueuse avait sans doute opéré ce prodige ; alors une immense chasse commença autour de nous, et Ton entendit des dialogues incompréhensibles, inouïs : « Votre chapeau est-il à vous? — Non. — J'ai envie de vous donner le mien, il n'est pas à moi. » Le jeune pédant
qui était près de nous, et qui ne manquait pas une occasion de faire valoir son éducation, dit : u C'est la Babel des chapeaux ! n
Il y avait là un monsieur que nous n'avions pas Thonneur de connaître, et qui donnait aux pompiers des conseils assez énergiques : a Abattez ce pan de mur! coupez cette poutre! arrachez cette tenture ! » Nous avons demandé son nom : — H. Visconti. — Un architecte! Comment n'avons-nous pas deviné cela tout de suite?
Vous le voyez, ce soir-là chacun a fait son devoir : le maître de la maison a multiplié les secours; la maîtresse de la maison a été mère prudente, hôtesse héroïque ; le jeune prince a été plein de sang-froid et de bon goût ; )f . de Bal.... a montré une grande présence d'esprit ; les jolies femmes ont été craintives et timides, c'est leur charme; elles ont fui le danger, c'est leur devoir; les femmes laides, qui ordinairement font fuir, ont fui elles-mêmes, c'était leur tour ; les pompiers ont éteint le feu; les architectes ont fait démolir la majson; les diplomates ont ignoré; et lious-méme enfin, vous nous rendrez cette justice, nous avons rempli consciencieusement notre rôle d'observateur.
LETTRE TROISIÈME
Accusation douloureuse contre des personnes vénérées. — Contre le roi et M. le duc de Nemours. — Contre Alexandre Dumas et M. de Girardin.
21 février 1847.
Nous commençons ce récit avec une extrême tristesse : hélas ! nous n'avons à dire aujourd'hui que des choses désagréables, et la rigueur de la vérité est telle, que nous sommes entraîné malgré nous à critiquer, à blâmer sans pitié précisément les personnes que, dans nos idées, nous aimerions le plus à admirer et à respecter toujours.
Mais qui donc voudrait de nos louanges, si nous les prodiguions au hasard ? Qui donc serait flatté de nos admirations , si nous faisions tout à coup preuve d'aveuglement, si nous laissions tranquillement passer sous nos yeux, sans les signaler, sans crier au moins : Je les vois! toutes les injustices
T. II. t7
cruelles, les vanités impitoyables, les fatuités exorbitantes, qui depuis trois semaines ont indigné, affligé ou amusé la société parisienne? Pour pouvoir louer avec fruit, il faut savoir blâmer avec courage!... Un historien qui ne raconterait que les belles choses ne serait plus qu*nn vil flatteur ; rhisioire fidèle est le miroir du temps, et le miroir ne choisit pas Timage.
Et d'abord , nous attaquerons le plus auguste de nos coupables : Sa Majesté Louis-Philippe, roi des Français; nous Taccuserons tout haut de cruauté et de barbarie, ceci n*est point un pléonasme : qu'on nous permette de nous expliquer. Nous Taccuserons de cruauté!... Il a fait pleurer pendant deux jours une femme jeune et^ belle qui depuis un mois s'étudiait aux poses les plus nobles , aux attitudes les plus royales , pour avoir Thonneur de paraître un moment devant lui ; ce n*est pas tout : non-seulement, pour bien jouer le rôle difficile qu'elle avait accepté , elle se faisait puissante et terrible, mais encore elle se faisait vieille! oui, vieille!... Elle a à peine vingt-cinq ans , et , par dévouement , elle se donnait les apparences déplaisantes, les airs maussades d'une mère de famillei d'une mauvaise mère de famille qui a fait mourir tous ses enfants. Se vieillir! Là était l'immensité du sacrifice, là était l'effort surhumain et même surféminin. Eh bien, grâce à l'énergie de sa volonté, à la majesté de sa démarche , à la profondeur de sa pensée, à la puissance, à l'ampleur de son talent, elle était parvenue à se créer une maturité factice, qui n'éteignait en elle aucune des splendeurs de la jeunesse, mais qui lui donnait toute l'autorité de l'expérience la plus consommée ; car l'autorité, c'est une maturité. Quand le sceptre est tenu d'une main ferme , on ne s'informe pas si la main qui le tient est grande ou petite ; quelle victime a jamais demandé l'âge du tyran qui la fait trembler? Donc, la fière Athalie était formidable, malgré sa jeunesse et sa gracilité; mais elle était malade aussi , et elle implorait quelques jours de repos ; on n'acquiert pas en un mois le bel âge de cinquante ans sans être un peu éprouvée. Ces quelques jours de repos lui furent refusés sans pitié, a Une autre jouera le rôle, » dit le roi. Ici ie^ roi fut cruel. — a Mais... sire, personne ne le sait.... —
On le lira ! » reprit le roi. Ici le roi fut barbare.... Lire le rôle d'Athalîe ! Athalie épelant dans un livre le récit de ce songe fatal dont le souvenir Tob^ède en tous lieux ! Athalie récitant ses fureurs en tournant les pages d*un livre!... 0 Racine! Tombre de ta perruque nous est apparue tout à coup au milieu d«s blancs nuages que nous regardions courir dans le ciel , lorsqu'on est venu nous apprendre cette décision royale, et nous avons compris ton indignation ! Va , dans ce moment , tu n'étais pas le seul alarmé ! A cette nouvelle affreuse , tous les auteurs modernes ont frémi comme toi du danger qui, te menaçant , semblait les menacer aussi ; tous en même temps ont été frappés de visions funestes ; chacun d*eux voyait paraître devant ses yeux sa plps glorieuse héroïne, une brochure, un livre à la main. H. Lebrun, dit-on, vit s'avancer vers lui Mark Stuart; elle lisait d'une voix indécise ce vers terrible qui fait trépigner d'admiration toute la salle quand mademoiselle Rftefael... ne lit pas :
J*ai porté le poignard au cœur de ma rivale !
Et M.' Lebrun, épouvanté, s'écria : Infortuné Racine!...
M. Victor Hugo, de son côté, vit venir à lui Lucrèce Borgîa ; elle tenait à la main un petit volume de l'éditeur Charpentier, elle lisait la scène du souper d'une voix de collégien qui fait une lecture de réfectoire : a C'est bien moi , messieurs ; je Tiens vous annoncer une nouvelle : c'est que vous êtes tous. . . ^elle tournait la page)... tous empoisonnés! » Et 11. Victor Hugo lui-même, songeant au rôle d' Athalie lu de la sorte, plaignait ce pauvre Racine , et tous nous gémissions amèrement en pensant qu'un roi si rempli de sagesse , d'esprit et de courage, un monarque érudit, un prince travailleur, un roi qui a lutté, qui a souffert, et qui dans la lutte et dans la souffrance a connu par lui-même tous les labeurs de l'artiste , toutes les angoisses du poëte, était sans pitié pour les travaux d'une jeune artiste, sans égard pour la mémoire d'un vieux poète; et, de notre bien faible voix, nous lui avons crié respectueusement : a Sire, souvenez-vous que vous êtes neveu de Louis XIV! croyez-en le plus humble et le plus obscur de vos sujets, ne
dédaignez pas vos forces les plus vivaces ; aimez et respectez
les arts, sî vous voulez que votre nom soit glorifié dans Favenir : avec la froide science de la politique, un roi ne fait qu*un règne ; avec Tamour des arts, il fait un siècle ! »
Heureusement, une belle et intelligente actrice, mademoiselle Rimblot , a préservé Racine de cet outrage ; elle a appris le rôle d^Athalie en quelques heures; elle ne Ta pas lu, elle Fa joué fort bien, aussi bien qu'on peut jouer un pareil rôle quand on n'a pas eu le temps de le composer et de Tapprofondir. Ce rôle, il y a cinq ans que mademoiselle Rachcl Tétodie. Espérons qu'elle le jouera bientôt devant un autre roi... (il ne s'agit point d'une révolution, rassurez-vous), devant un autre roi plus indulgent pour elle : le public.
Seconde accusation de cruauté : noiyt ne sortons pas de la famille royale. M. le duc de Nemours a une tournure très-noble et très-distinguée, tout le monde en convient. Il est impossible d'avoir plus que lui l'air d'un prince du sang et moins l'air d'un prince d'opéra-comique : dignité dans le maintien, bonne grâce dans la démarche , point d'affectation , point de préoccupation, c'est le bon goût naturel, c'est l'élégance involontaire, l'ien de mieux. Voilà, sans doute, de grands avantages^; mais faut-il faire de ces avantages le supplice de toute la cour; et, parce qu'on a l'élégance des grands seigneurs d'autrefois, exiger des courtisans novices une étiquette incompatible avec les mœurs plus que républicaines d'aujourd'hui? A-t-on le droit, parce qu'on porte fort bien l'uniforme, d'imposer à des invités pacifiques une sévérité de costume, une solennité de parure dont les habitudes laborieuses et bourgeoises font un ridicule douloureux? Soyez beau, soit; faites valoir vos avantages, bien; mais ne contraignez pas les autres à vous faire valoir à leurs dépens, ceci n'est pas hospitalier.
Autrefois, les gens qui allaient à la cour étaient y*at/5 pour y vivre, et nous le disons dans l'acception la plus réelle du mot : dès l'âge le plus tendre, on les dressait à l'élégance, on leur apprenait à marcher, à.saluer, à tenir leur chapeau , à se préoccuper de leurs poses, à mesurer leurs pas; on les façonnait en cadence aux belles manières du monde. Les mémoires du temps ne sont remplis que de ces mots : » Il était grand et bien fait, il avait fort bon air, il avait grand air; il portait bien
LETTRES PARISIENXES (1847). 421
la tête, il se présentait noblement, etc., etc. » Les hommes d'alors , les hommes les plas sérieux , s'inquiétaient donc beaucoup de Tair qu'ils avaient; ils s'étudiaient à se présenter noblement, à porter la tète avec grâce. Aujourd'hui, nous ne nous en plaignons pas, mais nous le constatons, ce n'est pas de cela que se préoccupent les hommes, surtout ceux de la nouvelle cour; ce sont pour la plupart des gens arrivés à une belle position par eux-mêmes, par le travail, par les affaires, par les capricieuses combinaisons de la politique ; ils sont sans doute beaux et charmants, mais ils n'ont pas appris à le paraître; ils ne savent point porter facilement un habit prétentieux ; l'épée les tracasse, le bas de soie les humilie, le reste les attriste; ils sont timides, compassés, gênés, malheureux, comme des Turcs en frac, comme des cygnes à pied , des chevaux à bord, et c'est, vous l'avouerez, une cruauté sans pareille que de forcer ces hommes graves, d'un mérite incontestable, d'une haute intelligence, qui partout ailleurs sont admirés, honorés, écoutés, qui vous sont dévoués et fidèles, qui luttent, qui veillent, qui votent, et qui quelquefois meurent pour vous, à venir tous les quinze jours dans un palais, pour y être huit heures laids et ridicules; et cela, en présence des étrangers qui les contemplent pour leur importance et pour leur célébrité, et à la grande satisfaction de vos ennemis, qui justement se font une arme contre vous de la vulgarité, de la rusticité de vos courtisans. Oh! de grâce, point de bal d'étiquette, mais aussi point de bal sans façon! Que nous avons l'esprit mal fait! nous n'aimons pas que Ton soit en habit habillé, et nous n'aimons pas non plus que l'on se mette en pierrot. On nous répond que le bal du lundi gras était un tout petit bal intime. Qu'importe ! on sait toujours partout ce qui se fait au château , et tous ces pierrots, dans cette demeure royale, dont une partie est vouée à un deuil éternel, cela troublait les esprits les plus indifférents. 11 est certaines joies que doivent effaroucher certains souvenirs. Un grand bal costumé, à la bonne heure! c'est un bienfait pour le commerce,' cela donne du travail à beaucoup de monde, cela fait dépenser beaucoup d'argent; mais un bal de pierrots... cela ne fait rien dépenser du tout, que de la farine , et ce n'est peut-être pas le moment.
Des princes aux poètes, il n'est pas besoin de transitioii, el noas attaquerons sans préambole Alexandre Domas. Nons loi en voulons affreusement pour son imprudence et pour son étonrderic. Venir plaider sa cause lui-même, quelle idée! Cb poëte qui va se réfugier dans le temple de la chicane... maïs c*est comme un oiseau qui irait s'abriter dans une machine pneumatique ! L'atmosphère d'un tribunal est funeste à qui la respire pour la première fois; il faut être né là dedans pour pouvoir y vivre; et tons ces avocats malicieux qui vous écoutent , et qui ne pensent qu'à vous déconcerter et à vous prendre en défaut, et qui tout bas murmurent h vos oreîUes : &Ha tort, il ne pourra pas s'en tirer, il ne connaît pas le terrain! c'est un public à part. Ces messieurs croient qu'ils peuvent se passer de nons, ils verront; il va gâter son affaire, le voilà qui se perd complètement... « et mille propos de ce genre qui vous font enrager dans l'âme et auxquels vous ne pouvez répondre; il y aurait de quoi faire perdre la tête à de plus intrépides qu'Alexandre Dumas, si toutefois il rn est de plus intrépides: aussi a-t-il perdu la tête, et comme il était dans la patrie des indiscrétions, dans ce sanctuaire très-sonore où se trahissent tous les secrets de la vie intime, où se révèlent les infortunes conjugales, où se lisent tout haut, sans pudeur, les plus m]ptérieuses lettres d'amour; comme il était dans un endroit on tout se dit, il a cru pouvoir tout dire, et il s'est oublié jusqu'à répéter les bienveillantes paroles d'un jeune prince, jusqu'à dévoiler les flatteurs projets d'un ministre, le seul peut-être qui depuis quinze ans se soit inquiété de la gloire des lettres et du sort des écrivains en France! Ce crime est impardonnable: il n'est pas plus permis de raconter au public les choses confidentielles que vous ont dites à vous seul un prince dans son palais, un ministre dans son salon, que de répéter à tout le monde les choses aimables que daigne vous dire une jolie femme dans son boudoir; on ne doit pas plus compromettre ses protecteurs que ses protectrices.
On ne doit pas compromettre, non plus, ses confrères; et quand on est, comme Alexandre Dumas, un des maréchaux de la littérature, on devrait se soucier un peu plus de la dignité du corps littéraire qu'on représente. Les imbéciles et les niais
sont si contents quand par hasard un homme d^esprit se fourvoie; ces petits écrivains qui payent bien cher le libraire qui consent à les éditer sont si envieux des grands auteurs véritables que les éditeurs payent bien cher; ceux qui se chauffent de leurs livres sont si malveillants pour ceux qui se nourrissent de leurs œuvres! Fallait -il donc donner à tant de sots cette joie, de déclarer de belles pages une marchandise, et faire croire à tous ces Trissotins inconnus que leurs ouvrages sont littéraires parce que le commerce n'en veut pas I On a trouvé M. Dumas bien orgueilleux , nous Favons trouvé bien humble. Il parle de lui comme d'un fabricant. La prodigieuse quantité de ses volumes, c'est là seulement ce qui le rend fier. 11 se pose comme un géant de parade qui écrit avec une plume de sept lieues.
Lui, le grand artiste, le poète, Thistorien de Gaule et France, l'auteur de Charles VU, de Christine et de Cali-gvla, il s'oublie; il n'admire plus en lui que la quantité et la rapidité! de la qualité, il ne s'inquiète guère; du soin qu'il apporte à écrire tous ses ouvrages , il ne vous dit rien ; et le public, qui entend ce géant extraordinaire vanter uniquement ses tours de force, parler sans cesse des poids énormes qu'il soulève, des barres de fer qu'il fait plier, des solives qu'il porte sur ses épaules sans fléchir, le public fait comme lui, il oublie l'artiste, et il n'aperçoit plus derrière cet être bizarre et fantastique qui lui jette de la poudre aux yeux, qui l'éblouit de faux prodiges, il n'aperçoit plus le prodige véritable, le génie puissant, le talent sérieux. N'est-ce pas qu'on est bien modeste de se poser en entrepreneur de feuilletons quand on est écrivain du premier ordre, et que nous avons bien raison de reprocher à Alexandre Dumas, malgré tout son orgueil, son étrange humilité?
Toutefois, nous sommes juste et nous reconnaissons que, dans ses erreurs, M. Dumas a plus d'une bonne et belle excuse. Il a d'abord la fougue de son imagination , la fièvre de son sang naguère africain; et puis il a une excuse que tout le monde n'a pas, il a le vertige de sa gloire. Nous voudrions bien vous voir, vous autres, gens raisonnables, au milieu du tourbillon qui l'emporte; nous voudrions bien savoir quelle figure vous
feriez si l'on venait tout à coup vous offrir trois francs la ligne de vos pattes de mouche ennuyeuses! Oh! que vous seriez insolents!... quels airs superbes vous prendriez! quel délire serait le vôtre! Soyez donc plus indulgents pour des égarements d'esprit, pour des transports d'orgueil que vous ne connaissez pas et que vous ne pouvez pas comprendre.
Mais si nous trouvons des excuses aux étourderies d'Alexandre Dumas , nous n'en trouvons pas , nous , à l'attaque faite contre lui , à la Chambre des députés , par M. le marquis de Castellane. En effet, ni la fougue de l'imagination, ni la fièvre du sang africain, ni le vertige de la gloire, ne peuvent expliquer cet étrange oubli des convenances chez un homme si bien né, si bien élevé , et qui appartient au monde le plus distingué de Paris. Entrepreneur de feuilletons!.,, que le vulgaire dise cela, c'est possible ; le vulgaire croit que celui qui écrit beaucoup écrit mal ; le vulgaire, à qui tout est difficile, a horreur de toutes les facilités. Les ouvrages nombreux lui semblent toujours des œuvres de pacotille, et comme il n'a pas le temps de lire tous les romans nouveaux qu'Alexandre Dumas trouve le temps de publier, il croit que ceux qu'il a lus sont les seuls ravissants; que tous les autres sont détestables, et il s'explique sa merveilleuse fécondité par une imaginaire médiocrité. Que le vulgaire ne comprenne pas les facultés surprenantes de l'intelligence, c'est tout simple, c'est dans Tordre; mais qu'un jeune député, qui passe pour être un homme d'esprit, se mette sans réfléchir du parti du vulgaire, et s'en vienne inutilement attaquer à la tribune un homme d'un talent incontestable, d'une célébrité européenne, sans s'être rendu compte de la valeur de cet homme si extraordinaire, sans avoir étudié la nature de son talent, sans savoir s'il méritait littéralement le surnom cruel qu'il lui plaisait, dans son ironie, de lui octroyer, c'est une imprudence dont nous sommes encore étonné... c'est ému que nous devrions dire.
Depuis quand fait-on un crime au talent de sa facilité, si cette facilité ne nuit en rien à la perfection de l'œuvre? Quel cultivateur a jamais reproché à la belle Egypte sa fécondité? qui donc a jamais critiqué ses moissons pour leur maturité précoce, et refusé ses blés superbes sous prétexte qu'ils avaient
germé, poussé, verdi, grandi, mûri en quelques heures? De même qu'il y a des terres favorisées, il y a des natures privilégiées; on n'est pas coupable parce qu*on est doué injustement; le tort, ce n'est pas de posséder ces dons précieux, c'est d'en abuser; et d'ailleurs, pour les artistes sincères qui commentent Alexandre Dumas et qui ont étudié son merveilleux talent avec l'intérêt que tout savant physiologiste doit à tout phénomène , cette étourdissante facilité n'est plus un mystère inexplicable.
Cette rapidité de composition ressemble à la rapidité de locomotion des chemins de fer, toutes deux ont le même principe, les mêmes causes : une extrême facilité obtenue par d'immenses difficultés vaincues. Vous faites soixante lieues en trois heures, ce n'est rien, et vous riez d'un si prompt voyage; mais à quoi devez-vous cette rapidité du voyage, cette facilité du transport? A des années de travaux formidables, à des millions dépensés à profusion et semés tout le long de la route aplanie, à des milliers de bras employés pendant des milliers de jours à préparer pour vous la voie. Vous passez , on n'a pas le temps de vous voir; mais, pour que vous puissiez passer un jour si vite, que de gens ont veillé, surveillé, pioché, bêché! Que de plans faits et défaits! que de peine, que de souci a coûté ce trajet si facile que vous parcourez, vous, en quelques moments, sans souci et sans peine!... Eh bien, il en est ainsi du talent d'Alexandre Dumas : chaque volume écrit par lui représente des travaux immenses, des études infinies, une instruction universelle. Alexandre Dumas n'avait pas cette facilité-là il y a vingt ans, c'est qu'il ne savait pas ce qu'il sait. Mais, depuis ce temps, il a tout appris et il n'a rien oublié; sa mémoire est efi'rayante, son coup d'œil infaillible; il a, pour deviner, l'instinct, l'expérience, le souvenir; il regarde bien, il compare vite , il comprend involontairement ; il sait par cœur tout ce qu'il a lu , il a gardé dans ses yeux toutes les images que sa prunelle a réfléchies; les choses les plus sérieuses de l'histoire, les plus futiles des mémoires les plus anciens, il les a retenues ; il parle familièrement des mœurs de tous les âges et de tous les pays ; il sait le nom de toutes les armes , de tous les vêtements, de tous les meubles que l'on a faits depuis la
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création du moudc, de tous les plhts que Tod a mangés, depuis le stoîque brouet de Sparte jusqu*au dernier mets inventé par Carême. Faut-il raconter une chasse? il connaît tous les mots du Dictionnaire des chasseurs mieux qu'un grand veneur; un duel? il est plus savant que Grisier; un accident de voiture? il saura tous les termes du métier, comme Binder ou comme Baptiste. Quand les autres auteurs écrivent, ils sont arrêtés à chaque instant par un renseignement à chercher, une indication à demander, un doute, une absence de mémoire, un obstacle quelconque; lui n'est jamais arrêté par rien; de plus, rhabitude d'écrire pour la scène lui donne une grande agilité de composition. Il dessine une scène aussi vite que Scribe chiffonne une pièce. Joignez à cela un esprit étincelant, une gaieté, une verve intarissables, et vous comprendrez à merveille comment, avec de semblables ressources, un homme peut obtenir dans son travail une incroyable rapidité , sans jamais sacrifier rhabileté de sa construction, sans jamais nuire à la qualité et à la solidité de son œuvre.
Et c'est un pareil homme qu'on ose appeler un monsieur! Mais un monsieur, c'est un inconnu, un homme qui n'a jamais écrit un bon livre, qui n'a« jamais fait une belle action ni un beau discours, un homme que la France ignore, dont l'Europe n'a jamais entendu parler. Certes, M. Dumas est beaucoup moins un marquis que M. de Castellane, mais M. de Castellane est beaucoup plus un monsieur qu'Alexandre Dumas.
Maintenant, attaquons la Presse pour la façon peu courtoise dont elle a raconté la grande affaire Normanby. Blâmer ce qui se dit tout haut, c'est le droit des critiques et des publicistes; mais révéler des secrets de situation, des intérêts de ménage, ce n'est plus de la discussion, c'est de la personnalité, et c'est toujours une maladresse que de rendre intéressants par ses attaques les gens dont on veut faire justice par ses épigrammes. Voulez-vous être fort dans votre blâme, maintenez-vous dans votre droit; voulez-vous être cruel, soyez juste.
Le bal de l'ambassade d'Autriche était magnifique; il était divisé par étages : il y avait tout un étage où l'on dansait et tout un étage où l'on mangeait; il y avait des avenues de
convives, le long des bibliothèques, qui faisaient un effet superbe; c'était babylonien.
Le bal costumé donné par madame de Ger... était aussi très-brillant. Là, force marquis et marquises; deux quadrilles de mousquetaires se faisaient admirer : le premier était composé de très-jeunes gens, on les appelait les Mousquetaires d'Alexandre Dumas ; le second était composé de personnages moins jeunes, un méchant les a intitulés : Vingt ans après! Cette malice est de monsieur Ne me nommez pas!
LETTRE QUATRIÈME
Le carême. — II est avec le ciel des accommodements. — Capituler avec sa conscience pour se persuader qu*on a une conscience. — Levassor maigri.
— Théâtre gras, foyer maigre. — Chopin. — MademoiseUe Méara. — Une qualité que tout le monde peut se donner.
7 mars 1847.
— A la Bastille! au For-FÉvéque!
— Qui donc?
— Vous !
— Et pourquoi, s'il vous plait?
— Pour vous punir de votre audace; vous avez dit des choses....
— Des vérités.
— Vous avez déplu.
— Eh bien , nous n'avons pas la prétention de plaire en disant des vérités! Et qu'importe d'avoir déplu à qui ne se soucie pas de plaire? Notre situation est bien simple : nous ne demandons pas à écrire; au contraire même, nous demandons à ne pas écrire. On vous l'a dit, nous sommes encrophobe; cette affreuse liqueur noire, cet abominable cassis littéraire nous est odieux; mais, nous l'avouons, il nous enivre comme pourrait le faire un vin délectable. Pour les buveurs, la vérité est dans le vin; pour nous, la vérité est dans l'encre. Me jamais respirer ce parfum nauséabond de l'écritoire, ne jamais entendre ce petit bruit taquin de la plume qui salit ces belles pages blanches et qui quelquefois les déchire, ne jamais écrire un seul mot!... tel serait pour nous le bonheur idéal;
mais on nous met de force la'plame à la main : alors il faat bien nous résigner et nous consoler un peu de Tennui d* écrire par le plaisir de dire au moins notre pensée. Dire ce qn*on pense, exhaler son indignation, cela fait du bien, cela calme Tesprit et soulage le cœur! Le lendemain du jour où Ton a écrit toutes ses malices, on est si bon! Et puis, en disant nettement notre pensée, nous espérons toujours qu*on nous accusera de compromettre le journal, qu*on se révoltera contre nous et qu'on finira par nous remercier. L'autre fois, nous nous flattions en secret, et voyant TefTet produit par le dernier feuilleton, nous rêvions déjà le silence, c'est-à-dire la liberté; nous disions avec un joyeux sourire : C'est un scandale! — C'est un succès! nous a-t-on répondu sans pitié; et, loin de nous congédier, loin de nous faire taire, on nous a demandé un feuilleton nouveau. C'est désespérant! nous avons beau être insupportable , on nous ^grée ! . . . On ne peut pas plaire à tout le monde , dit-on ; il y a longtemps que cela est connu ; mais il paraît qu'on ne peut pas non plus déplaire à tout le monde, hélas!
Le monde parisien a, depuis quinze jours, deux physionomies bien contraires. D'un côté il rit, de l'autre il pleure; d'un côté il danse, de l'autre il jeiine; dans le monde philosophique, les bals sont plus nombreux pendant le carême qu'ils ne l'étaient pendant le carnaval; dans le monde méthodiste, les concerts et les routs sont seuls permis. Quelques Anglais établis à Paris imitent les philosophes : ils donnent des fêtes ; mais la société russe, toujours de bon goût, se règle sur les usages des salons austères et s'abstient de tous plaisirs bruyants; et de sa part c'est généreux, car, nous Tavons déjà dit, le calendrier russe n'a aucun rapport avec le nôtre : peut-être bien que les Russes sont, à l'heure qu'il est, en plein carnaval; c'est aujourd'hui samedi, peut-être que c'est leur mardi gras!... On se rappelle l'amusante colère de M. de N..., qui prétendait, il y a deux ans, que la jolie princesse R...in... avait refusé de le recevoir un lundi, au milieu du mois de juillet, parce que, ce jour-là, c'était le vendredi saint.
Il y a des merveilleuses qui vont tour à tour dans les deux mondes, et qui savent adroitement concilier les plaisirs défendus
et les privations ordonnées; ainsi elles vont au bal, elles y dansent, mais elles y jeûnent; si le bal a lieu un samedi, elles se privent de gâteaux et de glaces jusqu'à minuit; après minuit, c'estdimanche Quelques-unes, plus ingénieuses, se permettent les glaces aux fruits : les glaces aux fruits sont considérées comme une boisson ; mais jamais elles ne se permettraient les glaces à la crème. . . oh! jamais! le lait étant généralement considéré comme une nourriture. Elles dansent... mais elles ne se permettent pas non plus toutes les danses : il y a les danses des jours gras et les danses des jours maigres; ne confondez
pas. Gela ressemble au joli mot de la duchesse de M On
parlait d'un bal d'artistes qui devait être donné aux Variétés. tt Dans la salle des Variétés? demanda quelqu'un. — Non, pas dans la salle, répondit une autre personne; on ne dansera que dans le foyer, à cause du carême. — Ah ! dit la duchesse, le foyer est maigre? »
Ces subtilités vous paraissent puériles , peut-être ; nous les trouvons pleines de grâce. — Ce sont des niaiseries. — Ce sont des scrupules ! . . . et les scrupules , en toutes choses , sont si rares aujourd'hui, qu'il faut estimer, respecter ceux qui se produisent encore, même sous la plus petite forme. Tant de gens manquent à leurs devoirs si franchement, si hardiment, qu'on doit savoir gré à ceux qui s'ingénient à trahir les leurs avec délicatesse et mystère. Capituler avec sa conscience ! mais cela prouve déjà qu'on a une conscience , ou du moins qu'on prétend avoir une conscience, et c'est toujours ça.
Parmi les plaisirs innocents tolérés dans ces jours de retraite, il en est un fort apprécié, que vous ne devineriez pas.... — Une lecture de tragédie? — En carême, cela serait très-naturel, ce plaisir-là est capable d'en expier bien d'autres! Non, c'est quelque chose d'amusant. — Un quatuor? — Non. — Deux quatuors? — Non. — Trois quatuors? — Je vous dis que c'est amusant. — Ah! je devine : ce sont des tableaux? — Vivants! quelle horreur! — Des tableaux non vivants? — Ce n'est pas cela. Dans ce qu'on appelle le faubourg Saint-Germain pur, pendant les saints jours de carême, dans les réunions les plus collet monté, on fait chanter l^evassor! Il y a deux ans déjà, Levassor était tout à fait à la mode, mais pendant le carnaval ;
maintenant, il est h la mode en carême; il y a deux ans, il était gras, aajourd*hui il est maigre.... Noos ne voulons pas dire pour cela qu'il ait maigri, nous ne faisons point de calembours; nous voulons encore moins lui dire des choses désagréables; nous ne disons pas quMl est maigre comme mi coucou, mais comme les poules d*eau et les sarcelles... qn^on nous pardonne ce stupide jeu de mots! Cette grande favevr dont jouit le spirituel comique dans le monde religieux d*abord parait étrange, mais elle s'explique glorieusement. Levassor, depuis six semaines, a chanté trois ou quatre fois dans des concerts de charité; il est donc tout simple que les grandes dames de charité , qui étaient les patronnes de ces concerta et qui sont les fondatrices des œuvres de bienfaisance ao profit desquelles ces concerts étaient donnés, se montrent reconnais^ santés envers les talents généreux qui les ont aidées dans leurs bonnes œuvres. Levassor a chanté à rHdtel de ville, devant l'assemblée des Crèches. Pendant le concert, on a fait une quête, et cette quête improvisée a produit huit cents francs. Nous disions tout à l'heure : Quand on vient d'être on peu méchant, on est si bon! de même, quand on vient de bien rire, on est tout de suite prodigue. Si on pouvait amuser nn avare, on le ruinerait. Levassor a chanté aussi pour la Société de la Providence, et, nous devons le déclarer, ce concert-là est le pins brillant de la saison. Les cantatrices étaient madame l'galde-Reaueé et madame Sabatier. Que d'applaudissements, quel succès! Mademoiselle Cathinka de Dietz a joué un duo de piano avec M. Lacombe : élégance et perfection, ces deux mots se répètent tout bas pendant qu'on écoute mademoiselle de Dietz. Léon Lecieux a joué aussi admirablement. Quelqu'un, le vantant beaucoup, s'écria : « Quel talent facile et merveilleux! il est sur le violon de première force. Eh bien, il joue avec tant de grâce et d'aisance, qu'on le prendrait pour nn amateur — » Comparaison fallacieuse!... Mais les amateurs ne jouent ni avec aisance ni avec grâce ; au contraire, les malheureux! ils sont dans un état horrible, ils ont chaud, ils sont rouges, ils font des grimaces affreuses, ils ont l'air de possédés, d'enragés, d'épilcptiques... et si on leur pardonne le supplice qu'ils vous font endurer, c'est en considération de celui qu'ils
endurent. Nous avons, pour notre malheur, entendu bien des amateurs de violon, et jamais Vidée ne nous est encore venue de vanter leur sécurité et leur désinvolture.
Mais... ô mademoiselle Cathinka de Dietz... tremblez! votre gloire est menacée; voici venir une rivale terrible, d'autant plus effroyable qu'elle est ravissante! Regardez à Thorizon lointain, n'apercevez-vous pas une jeune fille à la taille svelte et flexible? elle s'avance vers vous l'air timide et les yeux baissés ; son front pur est couronné de roses ; sa robe légère, qui flotte en plis onduleux autour de sa forme gracieuse, est d'un rose pâle et ressemble à ces fuyantes vapeurs, à ces transparents nuages du soir que rougissent les derniers adieux du soleil ; ses traits fins sont à la fois nobles et délicats ; son regard a ce charme inexprimable, cette limpidité, cette puissance, cette douceur, cette exceptionnelle beauté qu'on n'admire que chez les femmes de sa malheureuse patrie... regard mystérieux que nous avons appelé le regard irlandais : c'est un mélange de tristesse et de sérénité, de tendresse profonde et de dignité farouche que vous ne trouverez jamais dans les orgueilleux et brillants regards qu'on admire chez les femmes des autres nations. Que cette jeune fille est belle, que sa tournure est élégante, que son maintien est modeste!... et pourtant c'est là le spectre épouvantable. .. c'est la rivale menaçante. Frappez bravement votre piano , mademoiselle , si vous voulez qu'on n* entende pas l'harmonie du sien ; vous tenez le sceptre par intérim, — madame Pleyel est à Bruxelles; — tenez-le donc d'une main ferme, car cette petite main, tremblante encore, pourrait bien vous l'arracher.
Cette charmante rivale se nomme mademoiselle Camille Héara. Nous l'avons entendue il y a quelques jours; elle a joué avec une réelle supériorité le beau concerto de Chopin en mi bémol; elle a été applaudie avec enthousiasme. Tout ce que nous pouvons dire pour vous donner une idée du jeu de mademoiselle Méara, c'est qu'il y a dans son talent tout ce qu'il y a dans son regard ; de plus , une admirable méthode et un doigté excellent. Son succès a été complet ; en l'écoutant, des hommes d'Etat étaient émus... et les jeunes femmes, celles qui sont bonnes musiciennes , lui pardonnaient d'être jolie !
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Mademoiselle Méara est élève èe Chopin. U était là, il assistait au triomphe de son élève, et Tauditoire inquiet se demandait : L'entendrons-nous?
Le fait est que, pour des* admirateurs passionnés, voir Chopin dans un salon se promener toute la soirée autour d*nn piano et ne pas l'entendre jouer, c'était le supplice de Tantale. La maîtresse de la maison eut pitié de nous ; elle fot indiscrète, et Chopin a joué , a chanté ses chants les plus dèlicieur; nous mettions sur ces airs, joyeux ou tristes, les paroles qui nous venaient à l'esprit ; nous suivions avec nos pensées ses caprices mélodieux. Nous étions là une vingtaine d'amateurs sincères, de vrais croyants, et pas une note n'était perdue, pas une intention n'était méconnue : ce n'était pas un concert, c'était de la musique intime, sérieuse, comme nous l'aimons; ce n'était pas un virtuose qui vient jouer l'air convenu et qui disparait; c'était un beau talent, accaparé, harcelé, tourmenté sans égard et sans scrupule, à qui l'on osait redemander les airs chéris , et qui , plein de grâce et de charité , vous redisait la phrase favorite, pour que vous pussiez l'emporter correcte et pure dans votre mémoire, et vous laisser longtemps bercer encore par elle en souvenir. Madame une telle disait : a De grâce, jouez ce joli nocturne dédié à mademoiselle Sterling.
Celui que nous avons nommé le dangereux » U souriait et
jouait le fatal nocturne, a Moi, ajoutait une autre femme, je voudrais entendre une seule fois, jouée par vous, cette niazurka si triste et si charmante, n II souriait encore et il jouait la délicieuse mazurka. Les plus profondément rusées cherchaient des biais pour arriver au but : u J*étudie la grande sonate qui commence par cette belle marche funèbre, et je voudrais savoir dans quel mouvement doit se jouer le finale, v II souriait un peu de la malice et il jouait le finale de la grande sonate, un des plus magnifiques morceaux qu'il ait composés. Le piano que fait résonner Chopin se métamorphose : ce sont des accords inconnus, des sons qu'on a rêvés peut-être, mais qu'on n'a jamais entendus nulle part. 11 n'y a qu'une voix dans la nature qui rappelle ces sons divins : c'est, dans le silence des nuits, cette note triste du rossignol, cette plainte mélodieuse répétée plusieurs fois qui précède l'éclatant ramage. N'importe, cela
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ne vaut rien d'écouter Chopin toute une soirée. L'existence bourgeoise paraît bien maussade le lendemain de ces belles Tètes poétiques; Tidéal décourage de la vie réelle. C'est imprudent de respirer les parfums célestes quand on s'efforce de vivre raisonnable et résigné sur la terre.
Mais de tels plaisirs ne doivent point alarmer. Si peu de salons à Paris ressemblent à ce petit salon où nous avons passé cette bonne soirée ! C'est un asile ouvert aux esprits supérieurs de tous les partis; c'est une fraîche oasis qui vous sourit et vous attire dans ce désert aride que le vent de l'orgueil a des* séché, et qu'on appelle le grand monde: là, les médiocrités ne sont point prônées, elles sont jugées; les grands talents ne sont point calomniés, ils sont respectés. C'est un port environné de rochers protecteurs contre lesquels viennent se briser les flots soulevés par l'envie; c'est un arsenal où se trouvent réunies sans colère, sans faste, sans bravade, des armes de toute espèce toujours prêtes à défendre ce qui vaut contre ce qui ne vaut rien, l'esprit contre la sottise, la dignité courageuse contre la platitude intrigante; c'est un sanctuaire que les poètes, les artistes chérissent; ils viennent s'y réfugier aux jours d'orage, s'y réjouir aux jours de succès ; les plus sauvages apparaissent là; on y voit ceux qu'on ne rencontre nulle psrt; les divinités mystérieuses daignent encore s'y révéler aux fidèles; là, Victor Hugo, qui ne dit plus jamais de vers, a confié cette belle ode inconnue qu'on appelle la Source; là, Chopin, qu'on n'entend plus nulle part, a fait entendre ses chants les plus doux.... Quelle est donc cette fée bienfaisante qui inspire tant de confiance à ces talents si rebelles? Que d'intelligence, de cœur, de bonté véritable ne faut-il pas chez une femme pour que de tels génies fassent de telles exceptions en sa faveur!
Si les concerts intimes sont rares, les routs sont très-nombreux et de plus très-monotones; les mêmes personnes se rencontrent tous les soirs dans les mêmes salons et s'y disent les mêmes choses; ceci est exact. Définition d'un rout : Tout le monde arrive à la fois, tout le monde parle à la fois, tout le monde s'en va à la fois.
On commence à arriver à onze heures, et tout le monde est T. II. 28
parti à minuit; à dix heures personne, à minuit personne. Cependant on va dans plusieurs maisons le même soir, et» prodige inexplicable! on est à onze heures dans plusieurs maisons en même temps !... On a résolu le problème qui inquiétait tant cette brave dame, la dame aux sept petites chaises, une femme^ charmante que vous ne connaissez plus, a On ne peut pas être dans deux endroits à la fois, disait-elle , à moins d*ètre petit oiseau.... tu Eh bien, on a trouvé le moyen d*6tre dans deux routs à la même heure, et Ton n*est pas petit oiseau. Mais la manie de Tépoque devait susciter ce prodige. Aujourd'hui, tout le monde veut aller partout; autrefois, on se bornait à vivre dans le cercle de ses amis, on les choisissait bien et Ton se contentait de leur société; maintenant, ce n'est pas cela : ce qu'on veut, c'est être répandu; on est dévoré du désir d'être présenté à des gens qu'on n'a jamais vus par des gens que l'on ne connaît pas; on court de porte en porte; on entre, on sort, on ne se lie pas, on ne cause pas, on n'observe pas; on n'est ni intéressé, ni amusé, ni aimable : on est répandu! M. X... se moquait l'autre soir de cette manie. tt J*ai la prétention contraire, disait-il; je ne suis plus jeune, par conséquent je ne peux plus être ni beau, ni séduisant, ni dangereux , mais je peux encore être rare ; c'est une grâce à ma portée ; chacun ses agréments : vous êtes répandu , moi je suis rare. »
LETTRE CINQUIÈME
La semaine sainte et les saltimbanques. — Le moderne Longchamp ptrisicn. — Des Allemands en landau qui regardent passer des Espagnols en calèche. — Les Girondins. — Les femmes littéraires.
4 avril 1847.
Boum! boum! boum! pan! pan! pan!... boum! boum! boum!... pan! pan! pan!... tzim! tzim! brrrr! boum!
— Qu'est-ce que c'est que ça?
— C'est la semaine sainte!...
— Allons! vous vous moquez de moi. Pourquoi toutes ces baraques de toile dans les Champs-Elysées, ces théâtres, ces saltimbanques de toutes les couleurs, rouge, orange, aurore,
saumon, qui baltent la grosse caisse, qui sonnent de la trompe avec une émulation si terrible? Pourquoi ces rivalités de fanfares qui me rendent fou?
— Je vous dis que c'est aujourd'hui le jeudi saint. ttEntrrrrrez, messieurs!... mesdames, entrrrrrez!... n
— Un ours!... je vois un ours sur la porte de ce théâtre; il est représenté emportant un soldat dans ses bras... Mais Tours est un animal de carnaval ; il n'y a pas d'ours en carême ; ce n'est pas maigre... un ours!
— Vous ne voulez pas comprendre que toutes ces choses sont destinées aux solennités de la semaine sainte.
— Ah! c'est là le recueillement!... Mais regardez donc ce cheval, comme il se défend... il va jeter son cavalier à terre!...
— Non ; plus loin il se calmera ; le tapage l'effraye. Comment! vous ne devinez pas que c'est un pauvre coursier de louage ! il sort du manège aujourd'hui pour la première fois; il en est à ses premières impressions de voyage. Cette timidité, inséparable d'un début , lui passera.
— Mais il tourne, il tourne toujours; on dirait qu'il valse et qu'il valse en mesure.... Peut-être que c'est un cheval de Franconi ?
— Non; le cavalier est furieux, donc la valse est involontaire, le plaisir n'est point partagé.
— Ah ! voilà un autre cheval qui passe au galop ; le valseur se décide et le rejoint, il a reconnu un ami. Expliquez-moi pourquoi on a tant de peine à conduire les chevaux de manège.
— C'est qu'ils sont parfaitement bien dressés.
— Que Longchamp est triste cette année !
— Triste! moi je le trouve trop gai... et je ne sais pourquoi on confie le soin de célébrer la semaine sainte à des bateleurs.
— Ce côté-là est très-animé ; mais regardez par ici , à peine y a-t-il deux rangs de voitures, et des voitures très-laides. Les autres jours, il y a cinq, quelquefois six rangs de voitures, toutes élégantes ou orgueilleuses.
— Longchamp est passé de mode.
— Bien plus, c'est la mode de n'y pas aller. On n*y voit que des calèches de famille, pleines de vieillards et d'enfants; le vasistas entr'ouvert laisse apercevoir un profil maussade,
une mèche blanche, une moustache grise et la croix d^honneur. Sur le devant de la calèche, trois petites filles qui se ressemblent. Suit une autre calèche de famille : elle renferme une capote lilas fanée qui renferme une aïeule morose; près d'elle une jeune femme pâle, puis une bonne et un enfant; sous ses châssis tout le monde est triste ; le cocher et le domestique assis sur le siège seuls ont Tair de s'amuser. Une calèche de remise découverte vient après eux : elle contient quatre Espagnols, grands yeux noirs dans de longues figures jaunes ; ils regardent avec cette agitation ennuyée qui découvre qu*il n*y a rien à voir. — Autre calèche de remise pleine d'Allemands , redingote polonaise bleu clair garnie d'une fourrure jaune pâle; les Allemands se penchent en dehors de la voiture, ils se haussent sur leurs pieds pour voir par-dessus la tète du cocher. Après bien des efforts! — c'est un peuple si persévérant, — ils parviennent à voir... la calèche de remise qui est remplie d'Espagnols. Une famille anglaise s'avance dans un landau; les familles anglaises trouvent encore des landaus : c'est un amas de cheveux tombants, de chapeaux de paille déformés, de fourrures malades, qui n'a rien de bien séduisant....
Oh! le bel attelage, la jolie calèche!... Enfin!... Un jeune homme se prélasse solitairement dans cette voiture élégante, il jette sur ce qui l'entoure un regard dédaigneux, et d'une voix grêle et moqueuse il crie à son cocher : a Au bois!... n On dit aujourd'hui : Au bois; autrefois c'était de fort mauvais goût; on disait : Au bois de Boulogne. La calèche sur la chaussée fuit insolente et rapide, et tout dans l'attitude du jeune merveilleux semble dire : Je ne veux pas être admiré par ces gens-là, je ne lutterai pas avec ces horribles fiacres; un homme qui se respecte ne peut plus venir à Longchamp I
— Un cocher poudré, une livrée pompeuse, de beaux chevaux qui piaffent : voilà donc des personnes qui viennent se faire regarder!
— Non , il n'y a dans la voiture fermée que des gouvernantes et des enfants. Cherchez, cherchez, vous ne trouverez là que des curieux; tout le monde vient voir, personne ne vient se faire voir; des calèches de famille, des voitures de remise pleines d'étrangers, des fiacres, des cavaliers de louage, des
sergents de ville qui causent entre eux, tel est I^ngchamp en 1847. Mais, patience, dans huit jours Taspect des Champs- Elysées changera; alors paraîtront les superbes attelages, les voitures nouvelles ,. les chapeaux à la mode ornés de plumes et de fleurs, les longues robes de taffetas rose , bleu de ciel, lilas, balayant généreusement la poussière des allées, les mantelets garnis de rubans et de franges, les ombrelles garnies de dentelle, toutes les merveilles du printemps. D'ici là, vous ne verrez que de bons manteaux de velours, de longs châles de cachemire bien strictement fermés : il a fait un froid si désagréable ! Mais , en compensation , vous ne verrez que de petits chapeaux de crêpe, chapeaux du soir qu'on finit le matin; ils ne sont pas tout neufs, ils ont fait plus d'une visite, ils ont entendu plus d'un concert. Ces panaches ont un peu trop flotté, ces saules ont déjà beaucoup pleuré; tant mieux, c'est, ce qu'il faut, c'est une des plus grandes mortifications du carême : le jeûne des parures. Une femme qui mettrait un chapeau neuf pour aller entendre un sermon de M. l'abbé Cœur serait à l'instant condamnée et perdue. Chaque effet a son jour, chaque jour a son heure ; tout le secret de la vie est là.
Le monde parisien n'est occupé en ce moment que de deux choses : de sermons pieux et de discussions politiques ; malheureusement, le calme apporté dans l'âme par les uns ne sert en rien à adoucir les passions soulevées par les autres; jamais on n'a tant disputé, jamais on n'a tant crié. L'apparition des Girondins réveille toutes les fureurs des partis, cela devait être, ce livre est une révolution; c'est un présage, c'est un symptôme, c'est un décret peut-être!... Car ce n'est pas sans raison que Dieu a permis à un tel homme d'écrire un tel livre. L'âme du poète est une lyre sublime que le souffle divin fait vibrer, elle n'est pas responsable de ses accords. Quand nous voyons les idées d'une époque s'incarner dans un homme de génie, quelle que soit notre répugnance pour ces idées, nous nous attristons avec respect; inquiet mais résigné, nous disons : Il faut que ces idées, que nous redoutons comme dangereuses, soient nécessaires , et qu'elles servent les mystérieux desseins de Dieu , puisqu'il charge une de ses plus dignes créatures de les propager, puisqu'il n'inspire à aucun autre génie rival le
besoin, le devoir de les combattre. Aussi, à chaque page de ce livre, nous rêvons, troublé et charmé. Que c^est beau ! pensonsnous, quelle admirable lecture! quel style! quel bonbeur dans ces expressions ! quelle ampleur dans cette phrase ! vivacité, coloris, verve, grâce, violence, fraîcheur, toutes les qualités sont là réunies! Comme cet homme est bien largement doué, en favori ! Ah ! que c'est beau I mais que d'événements vont naître de ce livre ! Je voudrais bien ne pas les voir! Oh ! je voudrais mourir! N'est-ce pas un effet étrange que cette admiration excessive qui vous fait souhaiter la mort ?
Sans doute, la révolution de 89 est une belle chose, une généreuse réforme; mais, que voulez-vous! nous n'aimons pas les révolutions. H. de Lamartine semble dire que si la révolution a été cruelle et imparfaite, c'est que malheureusement elle a été accomplie par les hommes. Eh bien, voyez comme nous sommes inintelligent et sottement borné : nous ne voudrions même pas non plus d'une révolution qui serait faite par des anges. H y en a eu une autrefois, elle a produit l'enfer, et rien que cela suffit pour nous donner des préventions invincibles. On aura beau dire, les procédés révolutionnaires sont défectueux; mais expliquez-nous comment il se peut que, dans un siècle aussi éclairé que le nôtre, dans un pays où l'industrie découvre des merveilles, on n'ait encore trouvé qu'un moyen de donner de l'argent aux pauvres, c'est de couper la tête aux riches; le moyen est expéditif, mais, franchement, il n'est pas très-ingénieux. Il nous semble qu'en cherchant bien on pourrait trouver autre chose. M. de Lamartine parle des idées révolutionnaires comme un homme qui aurait découvert le secret de les appliquer, sans crimes, sans violences, sans orages. Dieu veuille qu'il ait raison, et que son livre soit le commencement de son entreprise !
Le parti légitimiste vocifère contre les Girondins; pour nourrir sa fureur, il s'attache à quelques expressions, maladroites peut-être en ce qu'elles donnent lieu à diverses interprétations, mais expliquées, pendant tout le reste du récit, de la manière la plus favorable ; l'auteur, parlant des calomnies inventées contre la reine , s'arrête, et dit ces mots cruels comme toutes les réticences : a L'histoire a sa pudeur, v Ce
mot isolé a un sens fatal ; mais , dans Tensemblc de Touvrage, il reprend sa véritable signi6cation : Thistoire a sa pudeur, veut dire l'histoire a sa dignité; elle ne se fait pas Técho des propos du temps ; elle raconte les faits, elle donne les preuves ; mais quand il n'y a ni faits ni preuves, elle doit garder un silence digne. Voilà, il nous semble, ce que signifie ce mot; et comme, chaque fois qu'il est question de fautes reprochées à la reine, Tauteur se sert toujours, et avec indignation, du mot de calomnies, d'odieuses calomnies, il est certain que son intention n'est point d'outrager la reine, bien au contraire; pour un artiste exercé, qui a l'instinct des grandes compositions historiques, dramatiques ou poétiques, il est évident déjà que c'est la reine qui est la grande figure de VHistoire des Girondins, la victime bien-aimée de Tauteur, que c'est Marie- Antoinette qui est l'héroinc du poëme.
Mais les légitimistes ne sont pas des artistes, et ils ne sauraient pressentir ces habiletés de l'art ; quelques mots les blessent; ils crient, et ils s'arrêtent pour crier. L'ensemble de l'œuvre, ils ne le voient pas, ils n'ont jamais su se placer à cette hauteur où l'on voit l'ensemble des choses, et c'est bien cela qui fait que ce triste parti, avec la plus belle, la plus noble de toutes les causes à défendre, est le plus pitoyable des partis; individuellement, ils sont tous braves et loyaux, et, une fois réunis pour leur cause, ils ne savent plus que se cachotter et conspirailler. Leur mission est de professer les généreux préceptes de la chevalerie ; de faire respecter la religion, la royauté, la vérité, les femmes, la veuve et l'orphelin, et ce sont eux qui les premiers jettent la calomnie et l'outrage à ces choses saintes que leur devoir était de faire vénérer; ainsi, dans le même moment, dans le même journal où ils reprochent avec tant d'amertume à l'auteur des Girondins d'avoir attaqué la royauté dans la personne de Marie-Antoinette, trois pages plus loin ils attaquent, eux autres, non par des réticences maladroites, par de fausses délicatesses de langage, mais avec une brute, lourde et sale cruauté, ils attaquent la jeune reine Isabelle, une enfant de seize ans au plus!... et leur injure est telle, que, par respect pour vous et pour nousméme, nous n'oserions pas vous la répéter.... Et puis ils
demandent pourquoi de beaux talents, qui marchaient jadis avec eux, se sont séparés de leur cause !... Cest qu*ils Thonoraient trop pour la défendre ainsi ; ils ont mieux aimé noblement désespérer d*elle que de la compromettre et de la souiller par des expédients honteux ; ils ont compris que les partisans tuaient la cause, et ils ont rompu avec eux par intérêt pour elle. Qui sait s*ils n'attendent pas en secret, avec la patience de la foi, la ruine heureuse de ce parti fatal, le licenciement de ces troupes mal inspirées, pour la voir renaître un jour, cette cause, plus puissante que jamais, apparaissant tout à coup à rhorizon politique dans son éclat nouveau, comme un astre subitement dégagé de vapeurs funestes, et rayonnant enfin des vérités éternelles qui font sa force?
Ils accusent aussi Tillustre auteur des Girondins d'avoir déifié madame Roland; il parle de son génie, de sa beauté. Sans doute c'était une belle femme, qui avait assez de génie pour jouer un grand rôle; mais, à travers ces éloges pompeux, comme on devine sa secrète antipathie !
On peut faire d'un héros ou d'une héroïne un portrait extrêmement flatteur, et cependant ne pas admirer personnellement ce héros ou cette héroïne. 11 y a des qualités qu'on vante de bonne foi, mais qu'on déteste; et madame Roland avait justement toutes ces qualités-là ; de même nous vanterons son courage, son génie, son ardente charité; mais nous avouerons que cette sublime intrigante est précisément le type de femme qui nous est le plus particulièrement odieux. Madame Roland, ou plutôt Jeanne Philippon , car il ne s'agit pas de la femme politique, est, à nos yeux, l'origine de cette effrénée race de pédantes que nous avons appelées les femmes littéraires, c'est-à-dire des femmes faites avec des livres; ces femmes, qui mériteraient d'être reliées plutôt qu'habillées, agissent non pas d'après leur nature, mais d'après leurs lectures; si elles n'avaient pas lu tel in-octavo, elles n'auraient pas aimé tel jeune homme; si tel roman avait été dépareillé dans la bibliothèque de leurs mères, elles n'auraient pas fait tel mariage.
Ainsi, mademoiselle Philippon ne se marie point selon son cœur, mais dans le genre de la Nouvelle Héloise, Il y avait
LETTRES PARISIEXNES (1847). 441
chez son père un jeune artiste dont la vue la faisait rougir et trembler : ce n'est pas lui qu'elle veut épouser, son idéal est un vieux philosophe, car elle rêve Tennuyeux ménage de Julie; mais la pauvre Julie est forcée à ce triste mariage , et sa fausse imitatrice le fait volontairement; Tamante de Saint-Preux subit la chaîne, la républicaine la choisit froidement; elle croit flatter Jean -Jacques, elle Tofiense et lui prouve lourdement qu'elle ne le comprend pas; car Julie avait aimé une fois ; son cœur, brisé par le désespoir,^ consumé par Tamour, pouvait espérer le repos ; mais sa folle plagiaire n'avait jamais aimé ; son vieux époux, elle le dit elle-même, ne pouvait sufBre aux ardeurs de son àme, et c'est pour employer cette ardeur inactive, pour assouvir ses passions dévorantes, qu'elle a renversé le trône, soulevé la populace hideuse, ensanglanté la France, épouvanté le monde. Voyez un peu ce que c'est que de mal lire!... Elle emprunte à Julie son vieux Wolmar, et elle lui laisse Saint-Preux! Si, plus imprudente ou moins généreuse, elle avait fait seulement le contraire... peut-être la royauté était sauvée!... 0 femmes! défiez -vous de vos lectures, et puisque vous voulez absolument lire, au moins lisez bien! Imiter à demi les auteurs qu'on adore, ce n'est pas même les parodier, c'est les trahir!... Que de jeunes filles ont fait maudire Jean -Jacques pour l'avoir travesti dans leurs sottes et froides folies!... Que d'auteurs seraient justement aimés, s'ils n'étaient pas maladroitement admirés!
Les femmes littéraires sont un des fléaux de l'époque ; les plus doux sentiments sont gâtés, dénaturés, frelatés par ces souvenirs de lecture qui vous poursuivent partout ; l'amour n'est plus l'amour, c'est une occasion de phrases romanesques; on n'aime plus un beau jeune homme parce qu'il plaît, parce que sa voix trouble, parce que son regard enivre; on l'aime parce qu'il a imité le héros du roman à la mode dans une aventure quelconque. Les femmes littéraires, en disant : a Je vous aime, » pensent toujours à un auteur en vogue. Ce tiers de lettres est toujours là entre la femme adorée et vous; toutes les faiblesses de ces femmes ont un prétexte littéraire ; il n'est pas une seule de leurs fautes qui n'ait un précédent dans la littérature : pour les entraîner, on n'a pas besoin d'être ai-
mablc, séduisant, passionné; il suffit d'être érudit et de leur décrire à propos ce que le héros de leur roman favori dit à rhéroïne qui est leur modèle. Jeunes soupirants, aspirants, prétendants, ne perdez pas vos jours en vœux naïfs, en regards suppliants. Voulez- vous être aimés, entrez dans un cabinet de lecture, demandez de Tencre et du papier, et copiez tranquillement la page décisive de Touvrage que vous entendez citer le plus souvent; page 204, tome II, copiez lisiblement, espérez. Elle attend la dernière période pour être attendrie ; votre bonheur est au verso de la page; vous n'aurez pas soupiré... c'est-*à-dire copié en vain.
Ces femmes littéraires ont encore une manie qui nous est plus insupportable. Qu'elles soient littéraires en amour, tant pis pour Tamour; mais elles sont littéraires en religion, c^est plus triste. Elles emportent à Téglise de petits albums barbouillés de leur propre main, ou sont recueillis les passages frappants des auteurs que leur foi préfère. Oh! que nous aimons cent fois mieux une grande niaise qui emporte avec elle à la messe tout bêtement Y Evangile I liais à ces femmes éclairées, le saint Evangile ne suffit pas ; elles ne le trouvent pas assez littéraire. Madame Roland emportait de même à l'église les Grands Hommes, de Plutarque ; aussi toute sa vie s'est ressentie de l'influence de cet étrange livre de piété. Si elle avait préféré V Evangile, quelle diflièrence dans sa destinée! Plutarque lui a enseigné l'orgueil, le Christ lui aurait enseigné l'humilité; Plutarque lui a inspiré la haine et la vengeance, le Christ lui aurait inspiré l'amour et le pardon; les héros de Plutarque ne savent que tuer, le Christ ne sait que mourir. C'est bien malheureux pour la France que mademoiselle Philippon ait eu une piété si littéraire.
Mais le secret de sa rage n'est pas là, et trois lignes de sa biographie nous révèlent le fond de son cœur :
a M. Roland avait déjà parcouru la Suisse et l'Italie, quand n il fit, en 1784, avec sa femme, un voyage en Angleterre. n L'ayant envoyée à Paris à son retour pour solliciter des i> lettres de noblesse, mais sans succès, il obtint, par elle, sa V translation à Lyon, ce qui la rapprochait de son pays et de » sa famille. »
C*est là le vrai mot de Ténigme. Une femme qui a épluché (les carottes, et qui n'en est pas (iëre, ce qui eût été spirituel : car jamais une personne intelligente, parvenue par son intelligence, n*a rougi de son origine; au contraire, elle sent c[ue ces souvenirs font sa force ; plus Téchelon d'où elle est partie était bas, plus il lui a fallu de courage et de talent pour atteindre le sommet de Téchelle... donc, une femme qui a épluché des carottes et qui en rougit est à jamais implacable. Un ambitieux qui ne se pardonne pas à lui-même son passé ne le pardonnera jamais à personne ; il en voudra toute sa vie à ceux qui ont le bonheur de n'avoir pas fait ce qu'il a fait. L'addition est bien simple à faire : une femme orgueilleuse qui a lavé de la salade, qui a demandé des lettres de noblesse et ne les a pas obtenues, cela donne, au total, une farouche républicaine. Xon, non, l'auteur des Girondins ne l'aime pas; la preuve, c'est qu'il ne la fait pas aimer. Quelle différence! comme on voit qu'il lui préfère madame de Staël ! de quelles couleurs diverses il dépeint leurs deux salons! Comme l'une est bien reine, hospitalière, dans le sien, éclairant tout de son génie, surveillant, attisant, inspirant la conversation, tout occupée à faire valoir son esprit et celui de ses amis, partageant franchement sa gloire avec l'homme qu'elle aime et le créant à son image!... Comme l'autre, au contraire, a une attitude pédante et vulgaire dans son salon ! On dirait une maîtresse de pension bourgeoise donnant à diner à des étudiants mal élevés, une sordide gouvernante de vieillard tout occupée de cacher les infirmités du bonhomme aux imprudents qui travaillent à faire sa fortune. Vous dites que le chantre à'Elvire a déifié madame Roland ; il a plus noblement déifié Elvire. Madame Roland , malgré les belles phrases du grand poëte, parait encore dans son livre telle qn*elle est à nos yeux, peut-être prévenus, un mauvais bas bleu éclaboussé de sang. Non, non, ce n*est pas là le rôle de la femme dans les révolutions; demandez à Jeanne d'Arc, demandez même à Charlotte Corday. La mort de madame Roland est belle sans doute, nous Tadmirons comme un beau rôle bien joué; mais cette mort elle-même était un châtiment; l'Egérie des Girondins avait ouvert l'abime, elle y tombait, c'était justice. Xons l'avouons, dût -on nous
accuser de cruauté, nous ne pouvons nous intéresser au sort d*un incendiaire qui se brûle.
Si nous vous parlons uniquement des Girondins, c*est que depuis quinze jours on ne parle plus d'autre chose. Il y a eu des concerts , nous ne sommes allé nulle part , nous sommes resté seul au coin du feu à lire, à commenter ce livre plein d'enseignements et de prophéties. Ceux qui venaient nous interrompre étaient les malvenus; M. de Lamartine lui-même passait à Fétat d*importun quand il nous surprenait au milieu d*une belle page ; mais nous ne sommes pas le seul lecteur captivé si vivement : douze mille exemplaires des Girondins ont déjà été vendus. Il y a bien dans le nombre quelques admirateurs qui comprennent nos préoccupations, qui partagent nos admirations, notre enthousiasme et peut-être aussi nos alarmes.
LETTRE SIXIEME
Les bourgeoises sucrées. — Les dévotes rageuses. — Le rêve d*on Toytgear.
Le coucher du soleiL — Epreuve.
11 avril 1841.
Ces f ouvres femmes littéraires!,., nous leur devons une réparation, nous avons été injuste envers elles : nous avons dit que cette espèce de femmes était la plus désagréable qu'il y eût au monde Ah! cela n'est pas exact; elles sont insupportables, c'est vrai; mais ce ne sont pas les plus insupportables. Nous les avons mises au premier rang des ennuyeuses; elles ne méritaient pas cet honneur. Le premier rang... il appartient à une espèce bien autrement épouvantable, hélas!... et qui se multiplie avec une rapidité inquiétante.
Cette variété n'est pas encore classée ; elle n'a pas encore de nom dans la triste flore du sombre jardin de l'Ennui; mais nous finirons bien par lui trouver un nom qui la désigne. D'abord, nous sommes décidé à poursuivre la guerre à outrance; nous voulons tout simplement l'extermination de sa race : elle est très-dangereuse, elle détruit tout; elle parviendrait à ruiner la France si on la laissait s'y propager plus longtemps; elle nous rendrait sots, tristes, maussades et précieux,
ce serait nous perdre ; les Français ne seraient plus des Français; par sa fatale influence, le sceptre des arts, des sciences, des lettres , le sceptre même de la mode , s'échapperaient de leurs mains; et les étrangers qui viennent chercher parmi nous le plaisir, la gaieté, la vie, effrayés de notre respect prétentieusement morose et mesquinement solennel, nous fuiraient pour ne plus jamais revenir. L'extermination de cette race, vous le voyez, est une question de haute politique; aideznous donc dans notre courageuse entreprise.
Ce qui distingue les femmes de cette espèce des autres femmes, c'est qu'elles n'ont pas du tout l'air de femmes ; elles ont l'air de poupées victorieuses qui ont obtenu le mouvement et la parole; quelque chose de guindé et de grêle se trouve toujours dans leurs manières, dans leur tournure, malgré leur intention bien constatée de dignité et de grandeur; ainsi elles sont toujours habillées très-richement, avec un luxe splendide; eh bien, elles ne sont point parées; elles sont pimpantes, rien de plus.
Il n'y a qu'un moyen de bien porter une belle robe : c'est d'oublier qu'on la porte. Avoir l'air trop heureuse et trop flère de ses vêtements, comme Lisette dans les Jeux de l'amour et du hasard, c'est très-maladroit ; c'est avouer qu'on ne s'attendait pas à l'honneur d'en être décorée; c'est avouer aussi qu'on leur emprunte une partie de sa valeur et de sa gloire ; c'est proclamer un succès accidentel, imprévu, inespéré, sur lequel on ne comptait pas et qui peut échapper encore : le paon n'est si fier de son plumage que parce qu'il le perd tous les ans.
La monomanie de ces femmes est la noblesse des manières , et l'on ferait un volume de toutes les ruses qu'elles imaginent, de toutes les peines qu'elles se donnent pour acquérir cette majesté violente et factice; mais là encore elles se trompent: elles croient avoir un air digne, elles ont un air officiel, et voilà tout. Une préoccupation continuelle les garde comme une sentinelle invisible; elles sont toujours sur le qui-vive, redoutant également la parole inconvenante qu'elles pourraient entendre et celle qui pourrait bien leur échapper.
Sans être méchantes ni hostiles, elles sont toujours armées, armées d'épingles, ce qui est la plus terrible des armures.
Elles ont une susceptibilité de sensitire : tout les blesse, et la délicatesse de leur esprit est telle, qu*elles voient partout des monstres. Dans les choses les plus innocentes que vous leur dites, elles comprennent des choses affreuses... des choses affreuses auxquelles, voua, vous ne pensiez pas ! Rougissez-en, cela prouve que vous n'en avez pas peur comme elles.
Mais, dira-t-on, ce sont des prudes. — Non; au contraire, il est permis de leur parler de tout, mais dans un certain jargon et en grasseyant d'une certaine façon. — Alors, ce sont des précieuses. — Les précieuses ont plus de distinction et plus d'esprit? Non; ce sont des femmes d'une nature commune et d'une éducation bourgeoise, que les caprices du sort ont poussées au premier rang, et qui, se voyant tout à coup livrées à elles-mêmes dans une sphère inconnue, n'ayant pas l'instinct du noble et du beau comme les natures d'élite, n'ayant pas non plus la tradition comme les femmes d'une haute naissance, improvisent au hasard , sans renseignements, sans donnée aucune, sans goût natif, sans intelligence éclairée, une espèce de code d'élégance , une étiquette de fantaisie particulière, eiceptionnelle , mais qui deviendra bientôt le code universel, l'étiquette généralement adoptée, si les grandes dames, les véritables élégantes, les jeunes femmes bien élevées et distinguées, les femmes comme il faut, ne protestent avec nous, coura^jéusemcnt, constamment, hautement, contre Tinfluence fatale, contre les arrêts illégaux de ces bourgeoises sucrées. Nous voulons bien qu'on nous donne le ton; mais, quand le ton est faux, nous avons le droit de réclamer.
Et cela est triste à dire, les bourgeoises sucrées aujourd'hui donnent le ton presque en toutes choses : en littérature, par le théâtre ; en peinture, par les portraits, les tableaux de genre; en musique, par des chansonnettes, Ae^ fauvettes , des hrunettes intolérables; il n'est pas jusqu'à la grâce française, la beauté nationale, qui ne soit dénaturée par leur influence. Elles jouent à la madame : cela force toutes les femmes à se mettre de la partie, et toutes ressemblent à des gravures de modes. Plus de frais sonrires épanouis; plus de regards francs et naïfs, plus de tournure libre et gracieuse ; cette folle préoccupation de dignité crispe les plus chaimants visages, roidit
les tailles les plos déliées. Cette lutte continuelle des prétentions excitées contracte et déforme les traits. En vain nos jeunes femmes sont belles, la vanité leur égratigne la figure avec ses
griffes de chatte, Tenvie plombe leur teint Avez-vous jamais
remarqué cette couleur mate, livide et verdàlre qu'on appelle un teint d*envieuse?... Et, au bout de quelques années, de ' leur éclat il ne reste plus rien ; elles n*ont plus même cet air de noblesse auquel elles ont tout sacrifié, et que la nature leur avait donné avec leur beauté ; car ce n'est pas parce qu'on veut avoir l'air noble qu'on a l'air noble, c'est parce qu'on s'occupe de nobles idées : la pensée sculpte le visage*; elle cisèle les traits, elle refait le masque; votre physionomie vous dénonce malgré vous; à dix-huit ans on a la figure de sa nature; à vingt-cinq ans on a la figure de ses occupations; si les pensées auxquelles on se livre habituellement sont généreuses et grandes, quelle que soit l'irrégularité des traits, la physionomie sera intelligente, le regard imposant, l'attitude franche et digne ; si l'on vit, au contraire, de vanité, de niaiseries, de misères, quelle que soit la pureté des traits, la grâce de l'iovale, la physionomie sera fausse, le regard sera vide, l'attitude sotte et pédante Mais revenons aux bourgeoises
sucrées : le nom est assez bon, gardons-le.
La bourgeoisie sucrée est systématiquement triste, et cependant elle sourit toujours volontairement; mais quel sourire!... Un affreux sourire carré, bridé, accroché, plus triste cent fois que le sérieux le plus glacial. Ce n'est pas tout, et ceci est le comble de l'art, avec ce sourire carré, elle ne dit que des phrases rondes. Quand elle est partie, rien ne l'arrête, elle arrondit, il faut absolument qu'elle arrondisse sa phrase; l'empêcher d'arrondir, c'est lui manquer de respect; quelqu'un survient, elle salue, puis elle reprend sa phrase et Farrondit ; le feu pétille , un éclat de bois tombe sur le tapis ; elle donne à son auditoire le temps d'éteindre le feu, et puis elle poursuit sa phrase commencée et l'arrondit. Dans un rout, vous savez si l'on a le temps d'achever une période : on demande à un voisin de ses nouvelles , le flot l'emporte , et c'est un autre qui vous répond; dans le monde maintenant, il n'y a pas moyen de dire quoi que ce soit, de raconter une histoire,
(Vexprimer une pensée, même la plus concise; chacun va là pour ses affaires, pour rencontrer les trois ou quatre personnes dont il a besoin. Dans les salons officiels, par eiemple, quelle femme a jamais eu la prétention d*être écoutée? Les diplomates, les pairs de France, les députés s'agitent, ils sont tous venus avec une idée qui les absorbe tout entiers : les uns ont à parler à M. Génie, ils cherchent M. Génie... les autres ont demandé à M. Edmond Leclerc une nomination qui concerne un de leurs électeurs, ils cherchent M. Edmond Leclerc... ceux-ci ont obtenu une promesse de M. Félix Ravaisson, ils poursuivent M. Félix Ravaisson. Regarder à qui parlent ces hommes importants, épier le moment où ils seront libres, c'est la seule occupation des solliciteurs de salon Il faudrait être folle pour songer à les captiver dans de pareils moments I . . .
Eh bien, rien ne déconcertera la bourgeoise sucrée! elle arrondira sa phrase en face de son interlocuteur au moment même où il verra M. Ravaisson, M. Génie on M. Leclerc, tout près de la porte, disparaître dans le salon d'adieu.... Le diplomate manquera sa mission, le député ne sera pas réélu, le collège n'aura pas son professeur, qu'importe?... La bourgeoise sucrée aura arrondi sa phrase : chacun son devoir, elle a fait le sien.
La bourgeoise sucrée est triste, mais elle ne pleure jamais qu'au Gymnase, Le Gymnase est son théâtre de prédilection ; ses héroïnes, qui ne disent jamais : Je vous aime, que par antiphrase : a Non, môssieur, je ne vous aime pas, n Témeuvent profondément, car si elle n'a pas de sensibilité, elle a beaucoup de sensibloterie. Toutes les douleurs la touchent, pourvu qu'elles ne soient point naturelles ; d'abord, elle ne veut pleurer que dans une loge d'avant-scène, et elle aimerait mieux ne pas pleurer du tout que d'être réduite à essuyer ses larmes avec un mouchoir garni d'une petite dentelle.
Et cette femme-là est la reine du jour!... Et vous croyez qu'une telle reine ne ruinera pas le royaume? Toutes ses fidèles sujettes finiront par lui ressembler. On n'osera plus rire, parce qu'elle ne sait pas rire; on n'aura plus d'esprit, parce qu'elle ne comprend pas l'esprit ; on ne sera plus natu-
relie , parce qu*elle a intérêt à supprimer et à changer sa nature; on sera ennuyeuse, parce qu'elle est ennuyeuse....
Eh I mon Dieu, voilà déjà que nous-mème nous cherchons à arrondir notre phrase ; déjà son influence se fait sentir, elle commence par nous. Cest affreux!
Vous ne vous apercevez donc pas de cette triste métamorphose! comme depuis quelque temps, depuis deux ans, pas plus, les Françaises se changent en poupées! comme tout devient mesquin, précieux et cependant pompeux et solennel dans leurs manières ; comme les physionomies se compassent ! comme avec de petites idées on a de grands airs ! Et ces belles étrangères, qui sont là, si nobles, si calmes, si naturellement dignes, comme elles viennent cruellement faire ressortir notre petitesse prétentieuse et notre futilité agitée ! Les Françaises sont donc bien humbles, qu'elles travaillent à se dénaturer! elles sont donc bien mécontentes de ce qu'elles sont, qu'elles se donnent tant de peine pour paraître autre chose! La vanité les perd, l'orgueil les sauverait. Que faire pour les rendre orgueilleuses ?
Voici une histoire qui ne confirme que trop nos jugements sévères ; le héros de cette histoire nous l'a racontée lui-mèn^; c'est un de nos amis, un jeune homme très-spirituel et tr^-
romanesquc Ne vous récriez pas, n'ouvrez pas de grands
yeux à ce mot; rien de plus vrai ; il n'y a aujourd'hui que les jeunes gens très-spirituels qui aient le courage d'être ronranesques.... Après de longs voyages, il revenait en France, tout joyeux de revoir son pays et tout ému de l'idée qu'il allait vivre enfin... car voyager, ce n'est pas vivre; c'est chercher, c'est étudier, c'est promener son rêve : ce n'est pas encore travailler à le réaliser.
Ordinairement, les voyageurs rapportent de leurs excursions
lointaines l'insouciance et le doute; lui, rapportait la volonté
et la foi : il croyait au bonheur, et il était résolu à le trouver.
N'oublions pas de vous dire que cet heureux entêté avait à
peine vingt-deux ans; à cet âge, la foi est robuste, et comme
on n'a pas encore eu l'occasion de vouloir bien souvent ni
bien fortement, surtout comme on n'a pas eu l'occasion de se
repentir d'avoir voulu , on croit à la volonté.
Or, pour ce rêveur sûr de ses rêves, le bonheur, c* était d^aimer une jeune et belle femme que Ton épousait légitimement à la manière des Européens et que Ton enfermait impitoyablement à la manière des Orientaux, a Je ne comprends pas du tout, disait-il, ce sot usage qui consiste à choisir une jolie femme pour la mener tous les soirs dans le monde, parée, les bras nus , les épaules nues , et l'offrir aux regards envieux des connaisseurs désœuvrés. Je veux être heureux, mais je ne tiens pas à faire envier mon bonheur. »
Cette modestie était pleine de bon sens; mais, s'il ne tenait pas à faire envier son bonheur sournois, il tenait à le faire partager ; il rêvait aussi la joie de sa victime , il voulait que l'esclave aimât son esclavage ; il voulait être un tyran , mais un tyran chéri. Là était la difficulté, le problème impossible k résoudre.
Pour qu'une femme soit heureuse enfermée, séquestrée, il faut d'abord qu'elle soit passionnée ; il n'y a que la passion qui puisse vivre à toute heure d'elle-même, uniquement occupée d'entretenir le feu sacré ; de plus , il faut que cette femme ait une imagination très-riche et très-féconde, très-poétique; u;pLe femme poète, c'est une compagnie si commode!... ça passe des heures entières à regarder le nuage qui fuit , l'eau qui coule, l'arbre qui se balance, la fleur qui se penche, l'enfant qui joue. Un rien suffit pour la captiver bien longtemps. Présent , elle vous aime ; absent , elle vous évoque , et quelquefois , quand vous revenez à elle , vous croyez qu'elle vous a suivi, tant elle a compris vos pensées, deviné vos actions, souffert de vos inquiétudes et de vos peines pendant les heures où vous étiez séparé d'elle. C'est la différence qui existe entre les personnes romanesques et les imaginations poétiques : les unes ont besoin d'événements, de variété, d'agitation; les autres ne demandent que du repos et de la confiance; elles trouvent dans leurs pensées la variété et les événements , elles trouvent dans leurs cœurs l'agitation qui suffit à leur vie. Une femme romanesque ne pourrait vivre enfermée ; elle se révolterait et sauterait par la fenêtre; une femme poète... et l'on est poète sans faire des vers... pourrait rester des mois, des années, sous les verrous, sans s'apercevoir qu'elle est enfer-
LETTRES PARISIEXXES (1847). 451
mée, et même, en rapprenant, elle n*aurait jamais Tidée de sauter par la fenêtre si le paysage qu'on découvre de cette fenêtre est beau , si , dans sa prison , rien ne vient troubler la liberté de sa pensée, si son âme peut déployer ses ailes à toute heure pour s'envoler dans l'espace vers les pays rêvés, pour rejoindre et suivre en idée dans leurs actions les personnes aimées.
Elle pourrait vivre en prison seule!... Que serait-ce donc si elle devait y demeurer avec un jeune homme charmant qu'elle adorerait? Quand on est amoureuse du geôlier, il n'y a pas grand mérite à supporter patiemment la prison.... Mais les femmes à imagination poétique sont rares ; et d'ailleurs , à quels signes, à quels symptômes peut-on les reconnaître à Paris? Les cherchera-t-on au bal? Alors aurez-vous la cruauté de choisir, parmi les jeunes Biles qui s'amusent franchement au bal, celle à qui vous voulez défendre d'y aller jamais? Les chercherez-vous dans les réunions plus intimes, parmi ces jeunes pensionnaires modestes, rangées symétriquement autour de la table à thé , et qui restent là , soumises , silencieuses, immobiles, les yeux baissés sur des petits gâteaux? Est-ce poétique cela?... Peut-être. Mais où est le symptôme qui doit révéler la poésie? Comment induire en poésie ces jeunes âmes si prosaïquement voilées? Comment savoir si ces Galatées de salon peuvent s'éveiller à la vie ? Quel piège tendre à leur prudente naïveté? N'est-il pas un moyen de les forcer à s'exprimer malgré elles? N'est-il pas un sanctuaire, un lieu privilégié, comme le palais de la Vérité , où leur naturel puisse rayonner sans crainte, où leur flamme ose éclater et briller?...
A l'église, sans doute!... Oui, c*est là; leur imagination,
exaltée par la prière, brise les liens du monde.... Là, leur
physionomie redevient sincère ; le secret de leur pensée se
trahit dans leurs regards levés vers les cieux Allons les
chercher à l'église; c'est profane, mais le bonheur sera
l'excuse.... Folle démarche! profanation inutile.... A l'église,
toutes les femmes ont l'air méchant ; leur regard n'exprime
que la colère... on leur marche tant de fois sur les pieds, on
leur donne tant de coups de coude , elles y éprouvent un si
Wî LE VICOMTE DE LAUXAY.
long martyre, qu'elles y sont toutes furieuses et indignées. Elles ont Tair de prier contre quelqu'un. Ceci, par parenthèse, nous 'rappelle le joli mot que la duchesse de L... a dit Vautre jour. Elle arrive à Téglise, la nef était pleine, plus une place. Cependant elle s'avance, et, en pressant un peu ses voisines, elle parvient à se caser ; Tune d'elles, impatientée, lui lance un regard courroucé et marmotte, à travers ses prières, force imprécations contre les femmes qui arrivent trop tard, dont la taille est trop riche, dont l'embonpoint devrait être calculé, etc. — « Eh bien, madame, lui dit la duchesse d'une voix très-douce, priez Dieu que je maigrisse. »
Non, ce n'est pas à l'église que le jeune voyageur va chercher une extase idéale, la femme poétique capable de vivre heureuse loin du monde et par les seules joies du cœur; il a découvert un habile piège, un endroit merveilleux où tous les secrets de l'&me doivent se révéler, où les trésors d'une imagination exaltée doivent briller dans tout leur éclat. Ce lieu magique, c'est... vous ne le devineriez jamais! c'est le pont de la Concorde.
Chaque soir, en retournant diner chez sa mère, il passait sur ce pont, et c'est là qu'il avait établi son observatoire. Comme tous les voyageurs intelligents, ce jeune touriste est amateur passionne des beaux couchers du soleil , et bien souvent, en traversant la Seine, il s'arrêtait saisi d'admiration à l'aspect de cet horizon embrasé, de ce fleuve d'or qui parcourt majestueusement la ville ; poétique, malgré ces quais citadins, et mystérieux encore, malgré le mouvement et le bruit; et, comme les amateurs passionnés, quand l'admiration était à sou comble, il s'exaltait et cherchait autour de lui quelqu'un à qui la faire partager.... Mais il était là seul, seul à admirer le splendide tableau ; car tous les gens qui marchaient à ses côtés couraient vite, sans s'inquiéter des beaux eflcts du soleil couchant, du fleuve moiré de vagues roses, des arbres sombres qui se réfléchissaient dans l'eau, sans daigner même être éblouis par le disque flamboyant de l'astre qui descendait terrible et tout-puissant derrière les montagnes, et semblait une tête de Méduse embrasée, secouant autour d'elle, au lieu de rayons, des serpents de feu.
Pas un homme ne s*arrétait pour regarder... Les hommes ont tant de passions, tant d'ambitions voraces ! le sentiment
de la nature s'efface dans leurs cœurs Mais quoi! pas une
femme, pas une seule femme ne s'arrêtait non plus; elles passaient lentement quelquefois, et l'idée ne leur venait jamais de s'occuper du soleil autrement que pour lui opposer une ombrelle Pas une !
a Les Parisiennes sont donc aveugles ! s'écriait le voyageur enthousiaste ; moi qui ai vu le soleil se coucher dans les flots bleus de la Méditerranée, dans les vagues vertes de l'Océan, moi qui l'ai vu disparaître derrière les cimes de l'Himalaya, je l'admire encore à Paris! Et ces femmes, ces jeunes femmes passent sans le regarder! Ces femmes sont jugées, point de poésie, point d'âme : ce sont de sottes poupées, vaniteuses et froides. Je les hais! n Puis, tout à coup s'inspirant de son indignation, il s'écria, toujours en lui-même : a Je jure d'aimer toute ma vie la première femme qui s'arrêtera pour admirer ces beaux rayons du soleil. »
Et tous les soirs il venait là, tremblant, ému, comme s'il devait ce soir-là rencontrer enfin l'idéal de ses rêves; mais chaque soir il retournait chez lui plus triste et plus découragé; de trompeuses espérances l'agitaient quelquefois, mais pour le mieux tourmenter. Un soir, une jeune femme charmante s'avançait vers lui; elle s'arrêtait... pour appeler son chien qui folâtrait un peu loin d'elle. Une autre fois, c'était une jeune fille, une artiste à la démarche assurée; elle s'arrêtait en clignant des yeux comme si elle allait regarder le soleil , puis elle avisait un vieux mendiant qui avait une longue barbe blanche ; elle admirait le galbe du mendiant , mais elle n'admirait point le soleil.
Un jour, et ce jour-là il fut bien ému, deux femmes passèrent en calèche , une jeune fille et sa mère ; la jeune fille était jolie comme une nymphe qui aurait pris en jouant un chapeau de bergère, elle avait de grands yeux noirs et un petit air ennuyé qui promettait beaucoup. Au milieu du pont, elle tourna la tête et regarda attentivement quelque chose; puis elle salua d'un air gracieux. Hélas ! ce ne pouvait être le soleil... c'était un vieil élégant qui suivait la calèche, à cheval,
et avec qui elle avait causé chiffons. Opéra, bals, courses, tout le temps de sa promenade aux Champs-Elysées.
Un soir en6n, et cette fois c'était Tépreuve décisive, comme le jeune voyageur . allait retourner chez lui, il vit venir une jeune femme. Quel bonheur ! elle était si belle ! Elle s'avance vers le milieu du pont d'un air distrait ; tout à coup, elle s'arrête : ce n'est pas une illusion, ses beaux yeux sont fixés sur l'horizon, c'est le soleil qu'elle regarde, c'est bien lai qu'elle admire 1 0 Dieu! soyez béni! comme tout dans ses traits charmants trahit son admiration profonde ! comme son âme poétique se révèle tout entière à l'aspect de cette merveille! quel, enthousiasme , et comme elle e^t triste aussi dans son admiration ! il semble qu'elle-même s'écrie en son cœur : a Se peutil que je sois là seule à admirer !
— Non , tu n'es pas seule, je suis là , et pour toi ! n dit le jeune homme ; et il s'avança vers elle, joyeux, empressé. Mais, pendant qu'il marchait pour la rejoindre, la jeune femme était monlée sur le parapet et déjà elle avait disparu dans les flots.
C'était une pauvre fille séduite qui venait mourir On la
sauva ; mais elle avait voulu mourir pour un autre , il ne pouvait vivre pour elle.
Ainsi une seule femme avait admiré le soleil, c'était celle qui venait lui dire adieu.
Le jeune homme n'est pas encore marié.
LETTRE SEPTIÈME
La révolution de 1848 pressentie. — Les ouvricrs-poëtcs. — Les professcun crégoïsme et les rêveurs de réformes. — Quand on veut dessécher un marais, on ne fait pas voter les grenouilles. — M. Guixot, ministre, lisant à la tribune une lettre confidentielle ! — Gomment on gouverne U France. — Le veau froid et le veau d*or.
U jaillet 1847.
Oh ! que c'est ennuyeux! encore des révolutions!...
Depuis quinze jours on n'entend que des gémissements politiques, des prédictions sinistres; déjà les voix lugubres prononcent les mois fatals, les phrases d'usage, formules consacrées , présages des jours orageux :
— L'horizon s'obscurcit !
— Le danger est imminent !
— Une crise est inévitable !
— Une fête sur un volcan !
— Nous sommes à la veille de grands événements !
— Tout cela ne peut finir que par une révolution.... Les uns , précisant leur pensée , disent :
— Noos sommes en 1830 !
Les autres, renchérissant sur la prédiction, s^écrient :
— Que dites-vous? bien plus) nous sommes en 1790!
Et, empruntant à Thistoire moderne son agréable jargon, ils ajoutent :
— Peut-être faudra- 1- il un 31 mai pour renverser le 29 octobre !
— Eh ! cela vaudrait mieux qu'on 10 août pour renverser le 9 août !
Puis les philosophes reprennent : — Les ultra- bourgeois perdront la royauté de Juillet, comme les ultra-gentilshommes ont perdu la royauté de la Restauration.
Eh ! messieurs , ce ne sont ni les bourgeois ni les gentilshommes qui perdent les royautés : ce sont les rois eux-mêmes. Charles X est tombé parce qu'il tenait trop à M. de Polignac et qu'il a fait un coup d'État pour le garder. Mais, rassurezvous : Louis-Philippe ne tient pas du tout à M. Guizot; il ne fera pas le moindre coup d'État pour le garder. Espérez donc.
On prétend même que le roi est déjà fort éclairé sur la conduite de ses conseillers habiles, et que, s'il était député, il n'aurait pas voté le plaisant satisfecit. On raconte qu'il disait, en parlant d'eux, l'autre jour : u Ce sont des écoliers en retard surpris par l'arrivée du maître; ils ont passé toute leur année à s'occuper des élections , rien que des élections ; ils n'ont préparé aucun travail, étudié aucune question, médité aucun projet de loi ; et quand les Chambres se sont ouvertes, quand les députés sont venus, ils se sont trouvés dépourvus, décontenancés, comme des écoliers qu'on interroge et qui ne savent pas leur leçon; ils disent qu'il n'y a rien à faire, pour cacher qu'ils n'ont rien fait. »
Le roi a-t-il réellement tenu ce langage? Nous l'ignorons;
ce qu*îl y a de certain aujourd'hui, c'est que les ministres constitutionnels semblent n'avoir qu'un seul devoir à remplir : se faire une majorité à tout prix ; la grandeur du pays, le bonheur du peuple, le progrès de la civilisation, tout cela leur est indifférent : une belle majorité compacte, docile, aveugle et bien disciplinée, c'est leur seul rêve. A quoi leur servira-t-elle? — A rester. — Que lui demanderont-ils? — Rien, que de croître et de multiplier.
Car le grand malheur de notre temps, c'est que tous nos ambitieux aiment le pouvoir pour lui-même ; et le pouvoir est peut-être la seule chose dans ce monde qui ne gagne pas à être aimée ainsi. Aimer le travail pour lui-même, cela est noble; aimer l'art pour lui-même, cela est grand; aimer le sacrifice pour lui-même, cela est sublime... mais le pouvoir!... c'est honteux. Monter sur le faite, non pas pour y voir de plus haut et de plus loin le destin des hommes, mais pour y languir oisif, pour s'y pavaner niaisement, c'est une ambition d'infirme que nbus ne pouvons pas comprendre. Quoi ! vous voulez la force, et vous n'avez rien de difficile à accomplir! Vous voulez l'éclat, et vous n'avez rien de beau à faire briller au jour ! Vous voulez le concours de tous , et vous n'avez aucune idée généreuse à faire triompher! Vous voulez être ministres, et vous ne tenez pas à être d'illustres ministres comme Sully, Richelieu, Colbert! Vous voulez être des ministres de charade et de Gymnase, comme Klein et Ferville dans les vaudevilles de Scribe ! Vous voulez être ministres uniquement pour avoir le droit de tenir un portefeuille rouge sous le bras , pour avoir le plaisir d'être cajolés par quelques vieilles intrigantes, pour avoir l'honneur d'être appelés u Monsieur le ministre ^') par des importuns et des laquais! L'admiration du monde n'est pas votre rêve; vous vous contentez de l'envie des sots, et vous restez là, satisfaits d'être là, n'ayant d'autre pensée que de vous y maintenir, d'autre souci que d'empêcher vos rivaux d'y arriver. En vérité, vous êtes des ambitieux bien modestes, et c'est à ce pauvre désir, à cette ambition si petite, que vous sacrifiez les grandes destinées d'un grand pays! Dans ces trente-cinq millions d'habitants, vous ne comptez que deux cent vingt-cinq hommes. Vous vivez par eux et pour eux ; leur plaire est toute votre
LETTRES PARISIEXXES (1847). 457
gloire; les affaires sont faites en leur nom, ou plutôt ne sont pas faites en leur nom : intérêts généraux, diplomatie, administration, agriculture, beaux-arts, tout est immolé à la nécessité de les séduire, à la crainte de les irriter. Vous ne décidez aucune chose, pour les nourrir d*espérance, tous et toujours. Vous appliquez avec conscience ce beau système de coquetterie ministérielle, de minauderie administrative, que M. Villemain appelait, il y a une vingtaine d*années, si spirituellement et si plaisamment : a Le grand système du bec dans l'eau. » A cette époque , il ne prévoyait pas quMl serait ministre.
Applications de ce système :
Tel changement dans tel poste diplomatique est-il jugé
indispensable et de la dernière urgence?... vous Tajournez
Pourquoi? Parce que dix députés convoitent ce poste pour un parent, pour un ami, pour eux-mêmes, et que vous êtes forts de ces dix espérances. Une nomination définitive, qui ne ferait qu*un heureux, peut-être un ingrat, mettrait neuf désespoirs contre vous : cela vous épouvante.... Vous retardez la nomination : le poste reste sans chef, les affaires languissent, Tintérêt de la France est abandonné, mais vous avez dix voix pour vous; que vous importe la France?
Tel préfet aux abois vous écrit pour demander son changement ; sa position n*est plus tenable ; il a agi avec trop d'ardeur dans les dernières élections; il s'est mis à dos le tribunal, le clergé, ou tout autre pouvoir; il avoue lui-même qu'il ne peut plus rien pour le bonheur de son département. Vous le laissez gémir, vous ne tenez aucun compte de ses gémissements, et pourtant vous sentez qu'il a raison ; vous en convenez
avec lui Mais un remaniement dans les préfectures, en ce
moment, est impossible, lui dites-vous; le moindre changement éveillerait tant de prétentions, et la moindre chose décidée déciderait tant de mécontents ! nous ne ferons rien cette année.... Et le préfet, désappointé, se morfond; le département , encore troublé de la lutte, se déchire ; les affaires s'arrêtent; tout va de travers Sans doute; mais les députés
votent avec ensemble, rien ne vient troubler la douceur de leurs faux rêves, ils espèrent et ils votent, et ils votent parce qu'ils espèrent, et vous les entretenez éternellement dans ces
illusions complices ; pour les retenir, vous les trompez ; il le faut bien, puisque votre force est dans leur terreur, puisque vous mettez votre unique espoir dans leurs frauduleuses espérances.
Comment voulez-vous que Ton se décide jamais à donner une place qu*on a promise à dix personnes? Qu'est-ce qui empêche Célimëne de donner son cœur à Alceste, qu'elle aime un peu? C'est qu'elle a promis ce même cœur au grand flandrin de vicomte,- à Clitandre, à Oronte, à Acaste, et à bien d'autres !
Que les députés fassent la pluie et le beau temps dans l'administration, dans la diplomatie, soit!... ces choses-là sont de leur compétence. Mais les belles-lettres, mais les beaux-arts, ça ne les regarde pas du tout. Eh bien, quand un poète de talent, un artiste célèbre, sollicitent quelque mission, quelques travaux auprès d'un ministre, on a l'insolence de leur dire : tt Faites-vous recommander par des députés. » Ainsi leur nom aimé du public n'a aucune valeur; il faut, pour qu'on s'en souvienne, qu'il soit accolé au nom obscur d'un député inconnu. Faites-vous recommander par des députés !... Les malheureux! ils restent stupéfaits; au lieu de retourner à leur glorieuse besogne, les voilà forcés de courir la ville et de battre un rappel de députés, et s'ils parviennent, après mille ennuis, à composer un groupe influent et favorable, il leur faudra encore entraîner ce groupe de protecteurs chez le ministre à qui ils ont adressé leur demande. Vous figurez-vous ces théories de députés traversant Paris et se rendant vers les ministères, en formant des pas gracieux I lis vont demander un bloc de marbre pour un sculpteur, la croix d'honneur pour tel peintre, une mission en Orient pour tel écrivain. C'est très-noble à eux. Par malheur, il n'y a que les artistes médiocres qui aient le loisir, le goût et le courage de faire ces promenades solliciteuses, ces démarches sans dignité. Les députés influents ne peuvent donc protéger que les artistes incapables. Cela vous explique bien des choses; par exemple, aujourd'hui on s'indigne, et chacun s'écrie : a Pourquoi cette année a-t-on donné la croix à tous les vaudevillistes? — Parce que les députés l'ont demandée pour eux. » Comment ne devine-t-on pas qu'il n'y a
au monde que des députés qui puissent demander la croix pour des vaudevillistes? Ce ne sont pas les poëtes qui auront jamais de ces idées-là 1 Non , non !
Hais c^est encore un malheur que Ton plaise aux députés en gloriBant le vaudeville ! Ces législateurs attardés ne comprennent rien au mouvement intellectuel qui s'opère dans le pays; ils font décorer des messieurs, auteurs de couplets grivois, et ils ne daignent même pas remarquer de simples ouvriers : ces maçons, ces tonneliers, ces menuisiers, auteurs de poésies admirables. Ce n'est pas un symptôme pour eux que cette dignification du peuple par les lettres, que cet amour de Tétude qui fait chaque jour de nouveaux progrès. Si vous leur parlez du poëte-maçon de Toulon, de Charles Poney, ils se mettent à rire dédaigneusement , et , pour vous confondre , ils citent ce vieux vers :
Soyez plutôt maçon , si c*est votre talent.
— Mais, dites-vous, c^est aussi son talent de faire des vers, puisqu'il les fait excellents.
— Eh bien, c'est un original, et voilà tout.
— Un original ? Non , car il y a beaucoup d'autres ouvriers qui ont, comme lui, un talent remarquable : un tonnelier, nommé Germiny, a publié dernièrement un poëme ravissant intitulé : le Val de la Loire; il y a un laboureur des environs d'Arras qui fait aussi des vers charmants; il y a Savinien Lapointe, poète énergique et menaçant; il y a encore —
— Ah ! quel bataillon de poëtes ! Les Muses doivent être bien fières d'avoir tant de nourrissons parmi les ouvriers; mais nous autres , nous n'avons pas le temps de lire les poésies fugitives des maçons et des tonneliers ; nous ne venons pas à la Chambre pour nous occuper de poésie.
— Il ne s'agit pas de poésie, c'est de la politique, cela.... Oui, c'est une question politique très-grave, et malgré votre gros dédain , il vous faudra bien trouver une autre manière de gouverner un jour ce peuple et ce pays où les maçons, les tonneliers, les menuisiers sont déjà plus littéraires que vous.
Certes, on ne nous accusera jamais de flatter' le peuple, nous ne l'avons jamais bercé de ce beau rêve d'envieux qu'on
nomme égalité; nous avons toujours déclaré, au risque de lui déplaire, que Tégalité élait une injustice, qu'un paresseux n*était point Tégal d*un travailleur, que le niveau universel promis par les philosophes était un mensonge ; mais si nous ne croyons pas que tous ceux qui sont en haut doivent descendre, nous croyons que beaucoup, parmi ceux d*en bas, doivent monter; si nous ne croyons pas an nivellement par Tenvie, nous croyons à Tégalité par l'éducation. Nous ne voulons pas que les forts disent aux faibles : « Espérez ; nous travaillons à devenir chétifs comme vous ; » nous ne voulons pas que les hommes instruits et intelligents disent aux ignorants stupides : a Rassurez -vous, nous tâcherons d'oublier ce que nous savons, et nous vous promettons d'être, avant peu, ignares et stupides comme vous.... » Nous voulons que les forts disent aux faibles : a Fortifiez -vous, et vous serez des nôtres ; » nous voulons que les gens instruits et intelligents disent aux ignorants : a Éclairez votre esprit par l'étude, agrandissez votre âme par la pensée, brisez, torturez votre nature comme nous par l'éducation, et, loin de vous renier, de vous repousser avec dédain , nous serons les premiers à vous dire : Venez à nous, m
Se peut -il que les hommes d'Etat de nos jours ne sentent pas que l'heure de la politique généreuse est enfin venue, et qu'ils ne reconnaissent pas la stérilité de leur égoîsme? Mais •il n'y a plus d'hommes d'Etat ; il y a des hommes qui font leurs afiaires à propos des affaires de l'État, et tant que leurs affaires sont bonnes, ils ne peuvent pas s'apercevoir que celles do l'État sont mauvaises. Des gens si contents de leur sort n'éprouvent pas le besoin du progrès ; il ne faut donc rien espérer de leur ambition sordide, de leur inintelligente personnalité. Notre confiance était une chimère, et M. de I^amartine avait bien raison lorsqu'il disait à M. de Girardin, il y a quelques années : u N'attendez rien du parti conservateur; il n'admettra jamais vos idées de réforme; laissez-le s'user, et ne vous usez pas avec lui. n En effet, c'était de la folie, nous le reconnaissons maintenant : M. de Girardin a entrepris une tâche impossible. 11 veut souffler l'esprit de réforme... et il s'attaque à des <;ens qui vivent d'abus ! il veut prêcher des concessions gêné-
reuses, et il s'adresse à des professeurs d*égoîsme ! . . . 0 naïveté sans pareille! Quand on veut dessécher un marais, on ne fait pas voter les grenouilles I
Paris est encore agité des derniers orages parlementaires; les salons politiques ont la physionomie sombre, maussade et faussement tranquille des grandes places de petites villes quinze jours après les élections; les gens qui jadis s'abordaient en se tendant la main se lancent des regards furieux et se saluent avec rage; d'anciens amis passent à coté l'un de l'autre sans avoir l'air de se connaître; des parents évitent de se parler; tout le monde est sur ses gardes. On sent bien que la lutte n'est pas terminée; personne encore n'a déposé les armes. Nous qui ne craignons qu'une seule chose au monde, les ennuyeux, nous entrevoyons avec plaisir que nous perdrons au moins trois ou quatre ennuyeux à la bataille; tout nous fait espérer qu'ils ont passé à l'ennemi. C'est double chance! L'ennemi les aura chez lui, et nous, nous ne les aurons plus chez nous. Hélas! chacun a ses ingrats sur terre! Quel bonheur, alors, de découvrir que vos ingrats sont précisément parmi vos ennuyeux !
Ce qui rend le souvenir de cette lutte durable, c'est le mystère qui environne encore certain côté de la question ; on n'oublie vite que ce qu'on a compris tout de suite; mais les choses inexpliquées vous reviennent à l'esprit souvent, malgré tout. Et que de choses là dedans n'ont pas été expliquées!
Vous ne saunez imaginer quelle influence ces querelles politiques exercent encore sur la société parisienne , et particulièrement sur les correspondances intimes On n'ose plus
s'écrire.
On n'ose plus s'écrire Sérieusement, on hésite avant
d'envoyer les moindres billets; on a peur de faire de la politique sans le savoir. Depuis que les lettres conGdentielles se lisent tout haut à la tribune avec des commentaires qui en détruisent complètement la signification, on n'a plus aucun abandon dans le commerce épistolaire. A peine a-t-on tracé quelques mots, on s'arrête : a Soyez prêt ce soir à huit heures, nous irons vous chercher, n II s'agit d'une partie de spectacle.... Mais quelle imprudence! les malveillants pourraient
s'imaginer et prouver qa*il s'agit d'une conspiration!... On déchire la page et Ton recommence : a A ce soir, je compte sur vous. D 0 folie! une femme qui écrit à un homme : a Je
compte sur vous ce soir » Cela aussi peut être bien mal
interprété ; un esprit prévenu pourrait découvrir dans ce seul mot des abîmes d'inconvenances.... On déchire encore cette page avec effroi.... Ainsi on va au-devant de toutes les suppositions, et pendant une heure, on corrige, on rature, on déchire, on brûle tous ces poulets dangereux, étourdiment commencés. On prévoit toujours le moment ob ces maudites lettres pourront être communiquées aux Chambres, et Ton ne se préoccupe plus en les écrivant, comme autrefois, d'être galant, léger, spirituel, persuasif, éloquent, charmant; on ne se préoccupe plus que d*une seule chose aujourd'hui en griffonnant ses petits billets du matin, c'est d'être parlementaire.
Les personnes qui demeurent dans les environs de l'hôtel des Capucines sont plus alarmées que les autres, elles n'écrivent plus une lettre sans frémir; elles prétendent que les affidés de M. le ministre des affaires étrangères sont dressés à dérober les* correspondances affectueuses du quartier : dès qu'une réponse se fait attendre, les accusations pleuvent de tous côtés; les voisins et les voisines, menacés dans leurs plus chers secrets, sont exaspérés et décidés à user de représailles à la première occasion. Que diriez-vous alors, monsieur le ministre, si l'on venait à surprendre et à publier un de vos plus gracieux billets du matin?... Ah! Ton découvrirait beaucoup de choses, plus d'une question politique s'éclairerait tout à coup, car vos séduisantes amies vous parlent très-souvent politique malgré vous, et si Ton en croit certain bruit, elles tiennent moins à être bien aimées qu'à être bien informées. C'est une idée... affreuse... autrefois, mais aujourd'hui ça réussirait!... 0 délire du pouvoir dans les ambitions mesquines! Pour végéter ministre et vivre au jour le jour, faire une action éternellement laide!... Et cela s'appelle un historien !
Quand on ne parle pas de révolution prochaine, on parle de noces et de banquets. Dans le monde élégant on se marie, dans le monde politique on dine. Un banquet en l'honneur de
la réfonne a eu lieu hier vendredi; on cite avec amertume le nom de deux convives récalcitrants. Ce banquet sera suivi de plusieurs autres : on a dîné pour la réforme électorale, on dînera bientôt pour la liberté commerciale; avant la fin de Tannée, on aura mangé sur toutes les questions. Etrange manière de mûrir les idées! — Quand une idée est trop lente à germer, on se réunit et Ton mange du veau froid en son honneur, comme dit Alphonse Karr. Le veaii froid est Taliment de la politique moderne ; le peuple, qui meurt de faim, se sent rassasié dès que ses amis dévoués mangent du veau froid en son nom.
Aussi un jeune penseur de nos amis affirme- 1- il qu'en France, aujourd'hui, on ne connaît plus que deux divinités, deux veaux sacrés : le veau d'or et le veau froid. Le veau d'or, c'est la fortune; le veau froid, c'est la popularité; ceux qui ruinent le pays, dit-il, sacrifient au veau d'or; ceux qui flattent le peuple sacrifient au veau froid; ceux qui font des romans de pacotille sacrifient au veau d'or; ceux qui font des romans sociaux sacrifient au veau froid. Il y en a même de bien habiles qui trouvent le moyen de sacrifier à tous les deux en même temps.
Les mariages de la semaine dernière étaient des plus pompeux; les trousseaux, déployés avec orgueil, faisaient l'admiration des femmes élégantes. La mode est toujours de porter des flots de dentelles, la moindre robe étale des cascades de volants; le barége léger, et d'un prix modeste, se prête volontiers à ces excès. Les mantelets sont de toutes couleurs, gros bleu, vert, rose, lilas; on voit des spencers et des caracos fort amusants; mais la nouveauté par excellence est une espèce de canezou inventé par madame Marie et imité du costume pittoresque des femmes d'Odessa; ce canezou, ou plutôt cette veste, se fait en cachemire de couleur brodé d'or ou d'argent. Madame Marie en fait aussi en mousseline des Indes soutachée, très-gracieuses et très-distinguées. C'est au bal de Vincennes qu'il y avait de jolies parures. Nous n'y étions pas, mais M. Théophile Gautier, qui assistait à cette fête, vous dira demain tout ce qu'on en peut dire.
LETTRE PREMIERE
La république , ça? Allons donc, c*cst Tcnvers de la royauté ! — Ils font tirer le canon chaque fois quMls se dérangent. — C'est la vieille diplomatie, la vieille police des vieux, rois. — Des républicains farouches, mais sybarites. — Crème d'ananas. — Aspect de Paris. — Repos forcé. — Qnquante mille Tityres sous un hèlre. — Le dernier vicomte.
13 mai 1S48.
Quel dommage!..! quel dommage!... ça va être affreux... et ça pouvait élre si beau!...
Une loyale république, n'est-ce pas le rêve de tous les esprits généreux et indépendants?...
Aimer son pays pour lui-même et Taimer lui seul, sans compliquer son amour d'un tas de noms propres plus ou moins populaires, plus ou moins maudits;
N'êlre plus condamné à défendre malgré tout et contre tous un personnage de convention, lui, ses enfants, sa famille, ses ministres, ses préjugés et ses fautes, sous prétexte qu^on lui a prêté serment ;
Retrouver tout à coup la liberté de ses allures, le sentiment de sa dignité... c'était une joie, c'était un triomphe pour tout le monde; et Ton peut dire qu'excepté ces êtres malheureusement nés qui n'ont jamais su relever la tête, ces caractères rampants qui se sont fait une volupté de la servitude, tout ce qui vit en France par l'esprit et par le cœur, tout ce qui pense, tout ce qui crée , tout ce qui rêve , a salué avec enthousiasme l'aurore de la république idéale.
Et tout à coup l'enthousiasme s'est changé en crainte, le rôve d'or s'est terminé en cauchemar; et les trembleurs désenchantés nous disent : — Votre bel espoir, hélas! était une chimère, votre belle république est impossible!
^-Non, non, trois fois non, elle n'est pas impossible! Rien ne serait plus facile, au contraire, que de faire la république grande et belle; il ne faudrait pour cela qu'une seule chose.
— Et quoi donc ?
— La comprendre
Mais, hélas! ceux qui Font proclamée ne la comprennent pas!
Kt la preuve qu'ils ne la comprennent pas, c'est qu'ils dp. la font pas aimer; c'est qu'ils la rendent ridicule, mesquine, vaniteuse, au lieu de la faire puissante, sérieuse et digne.
C'est qu'ils en font une parodie monarchique, un envers de la royauté; c'est que, par exemple, ils font tirer le canon chaque fois qu'ils se remuent. Le canon est un joujou de roi, qui ne convient plus aux allures calmes et populaires d'une république. Nous comprenons, à la rigueur, qu'on s'amusât à tirer le canon quand Charles X ou Louis-Philippe se rendaient au Parlement; ils étaient les petits-fils de Louis XIV et de Henri IV ; ces pompeux usages pouvaient être des traditions de famille ; mais faire tirer le canon des Invalides chaque
fois que M. Crémieux se dérange Allons donc! c'est se
moquer d'un pays.
La preuve qu'ils ne comprennent pas la république, c'est qu'ils veulent la loger aux Tuileries.
La preuve qu'ils ne la comprennent pas du tout, c'est qu'ils se pavanent dans les hôtels des ministères avec le superbe entourage de leurs prédécesseurs, faute impardonnable qui trahit leur inintelligence et qu'on ne saurait trop leur reprocher. Les ministres d'une république ne doivent ressembler en rien aux ministres de la royauté. Ce ne sont plus des importants payés très-cher pour jeter de la poudre aux yeux et distribuer de l'eau bénite; ce sont des hommes d'affaires consciencieux ^ les intendants de la nation, les économes du peuple qui ne jouent pas avec son argent; tous ces hochets d'antichambre ne sauraient leur convenir. Leur prestige est dans leur simplicité. Plus de traitements ruineux, plus de cérémonial de comédie, plus d'huissiers à chaîne d'or, plus de laquais, plus de carrosses, plus de cuisiniers séducteurs.
Vous aimez tant les Anglais, imitez -les donc. Que nos T. II. 30
ministres demeurent modestement chez eux comme font les ministres anglais, qu'ils aillent à pied à leur bureau, oin parapluie sons le bras , comme font les ministres anglais ; s*îls sont en retard, qu'ils prennent un fiacre, comme tout le monde; qu'ils soient enfin comme les autres hommes; seolement qu'ils travaillent quelques heures de plus : alors, qu'ils se rassurent, ils n'auront pas grand'peine à garder leur position élevée, ils trouveront peu de rivaux. Il y a un moyen bien certain de défendre sa place, c'est d'en supprimer toutes les vanités qui font que les sots vous l'envient.
Le jour où Ton pourrait dire : a Qu'est-ce qu'un ministre? — C'est un ouvrier qui travaille six heures de plus que tous les antres» » il y aurait en France bien peu d'amateurs pour cet état privilégié, dont le travail serait si largement organisé. Sous une royauté, le pouvoir est presque inaccessible; il peot, sans trop de danger, être environné de séductions; mais sous une république, c'est autre chose; une émente peut le donner à qui le rêve : il faut donc le rendre austère, ennuyeux, pénible, indésirable enfin , pour en dégoûter les rôveors ambitieux ; la route n'est plus escarpée ; hérissez d'épines le bnt, et compensez la facilité , la douceur de la pente , par Taridîté du sommet.
— Eh! direz-vous, qui fera fleurir le commerce, qui donnera l'exemple du luxe? — Les particuliers : à eux sont permises toutes les fantaisies; ils ont le droit d'être capricieux, de s'amuser à tous les enfantillages de l'orgueil, de rajeuinr les anciens usages des anciens temps; mais les ministres d'une république n'ont pas ce droit, ils doivent représenter leur époque avant tout ; les anachronismes ne leur sont point permis. Plus ils seront modestes et raisonnables au contraire, plus les autres hommes seront disposés à se montrer élégants et fastueux. Rien ne porte plus un pays à la gaieté que l'air sérieux des gens qui le gouvernent. Quand les hommes d'affaires sont graves, les hommes de plaisir sont bien vite jo3^eux. Savezvous pourquoi la société française était si gaie autrefois? C'est que les notaires étaient tristes.
Savez -vous depuis quand les gens du monde léger sont devenus si lourds, si ennuyeux, si maussades? C'est depuis
que les notaires sont devenus folâtres, fringants et merveilleux.
La preuve qu'ils ne comprennent pas la république, c*est qu'ils font encore de la diplomatie, comme les vieux ministres routiniers. République et diplomatie! mais ces deux mots-là jurent ensemble. Sous la royauté, c'est fort bien; les ambitions de la dynastie sont souvent en désaccord avec les volontés de la nation, et là où Tintérét est complexe, la finesse et Thabileté sont permises; mais dans une république, l'intérêt est simple toujours. Plus de finasserie, plus de cachotterie, plus de tricherie!... On doit jouer cartes sur table. A quoi bon alors payer très-cher des beaux messieurs pour qu'ils aillent à grands frais chuchoter tout bas à l'oreille des rois ce qu'on doit crier tout haut à l'oreille des peuples?
La preuve qu'ils ne comprennent pas la république, c'est qu'ils font encore de la vieille police de tyrans, comme les ministres indiscrets et curieux qu'ils ont tant de fois dénoncés. Car telle est leur imaginative : ils approuvent en l'imitant ce qu'ils ont blâmé pendant vingt années ; ils appellent cela faire du nouveau. Ils décachettent toutes nos lettres sans se gêner. — Et le cabinet noir contre lequel ils ont tant hurlé! — Eh bien, ils l'ont supprimé; de quoi vous plaignez-vous?... il n'est plus noir : la blanche clarté du jour y pénètre librement à grands flots , et c'est à la face du soleil qu'on y viole tous vos secrets. Un aide de camp de M. le duc de Montpensier a reçu dernièrement une lettre de lui ; cette lettre était décachetée et les passages intéressants en étaient soulignés à l'encre rouge. Dans un certain ministère, les lettres ouvertes sont recachetées naïvement avec le cachet du ministère. L'indiscrétion... peu importe; ce qui est plus grave, c'est la confiscation. Une femme de notre connaissance a mis, il y a deux mois, à la poste une lettre qui n'est jamais parvenue à son adresse. A vrai dire, le billet mystérieux a dû singulièrement intriguer les faiseurs de conjectures.
Cette femme était patronnesse d'un bal de charité, et,
comme les autres patronnesses , elle était chargée de désigner
un commissaire pour faire les honneurs de la fête. Elle choisit
son neveu et lui écrivit pour lui demander s'il serait libre de
raccompagner. On riait encore dans ce temps-là : c'était aux premiers jours de la république, et, par une folle plaisanterie, rappelant à son neveu une excellente bélise d'Odry dans une pièce des Variétés, Tony, ou le Canard accusateur, qu'ils avaient vue ensemble, elle formula ainsi la proposition : a Qu'est-ce qui a demandé un commissaire? — Moi. — Quel est ce commissaire? — Toi.... Viens demain prendre mes ordres. r>
Le billet n'était pas signé. Or c'était l'époque où l'on choisissait, pour les envoyer dans les départements, les aimables commissaires que vous savez. On a cru qu'il s'agissait d'un commissaire prétendant, et l'on a gardé la lettre, sans doute pour prendre des informations précises sur le protecteur et sur le protégé. Voilà le mystère. Nous l'expliquons généreusement à ces violents lecteurs de correspondances familières; mais nous profitons de la leçon : depuis ce jour, nous mettons dans chacune de nos lettres des injures abominables contre le gouvernement; la lettre n'arrive pas à son adresse, mais l'injure y arrive bien. C'est toujours ça.
La preuve qu'ils ne comprennent pas la république, c'est que , dans leurs belles promesses d'affranchissement universel , ils ont oublié les femmes!... Us ont affranchi les nègres, qui ne sont pas encore civilisés, et ils laissent dans l'esclavage les femmes, ces docteurs émérites, ces professeurs par excellence en fait de civilisation. Ils ont affranchi tous les domestiques de la maison, les gens à gages; ils ont décrété que l'uniforme servirait de rechange à la livrée, et ils n'ont pas même songé à affranchir la mère de famille, la maîtresse de la maison : loin de les affranchir, ils les ont annulées. Certes, les femmes ne demandaient point de droits politiques, de droits nouveaux; mais elles demandaient qu'on respectât du moins leurs droits anciens, qu'on leur laissât ce qui leur appartient légitimement depuis des siècles, l'autorité du foyer, le gouvernement de la demeure; et elles ne s'aperçoivent qu'on les prive du droit de suffrage que depuis le jour où l'on a octroyé ce même droit aux serviteurs qu'elles payent et à qui elles commandent. Et pas un de ces législateurs improvisés n'a senti cela, que ce don, faussement généreux,
était une offense pour elles; îl les dépouille et il les force d*abdiquer. Grâce à celte injuste loi, dans leur empire, c'està-dire dans le ménage, le moindre de leurs serviteurs est an-dessus d'elles; si bien que, dorénavant, les fils ambitieux auront beaucoup plus d'égards pour leur portier, électeur, dont la voix, Tinfluence, peut les faire représentants du peuple et ministres, que pour leur vieille mère, qui ne vote pas.
Oh! les Français, ils sont bien toujours les mêmes, les tyrans envieux de leurs femmes, qu'ils font semblant d'adorer; vieux inventeurs de la loi salique, vingt siècles ne les ont point changés.... Le crétin le plus abject, si son imbécillité a l'honneur d'être masculine, compte plus à leurs yeux que la plus noble femme douée du plus grand esprit.... Ainsi, le stupide Jocrisse, palefrenier chez M. de B..., qui disait à son maître, la veille des élections : u Monsieur veut-il bien me donner une liste, je ne sais que faire de MA vote, n ce valet d'écurie a voté!...
Et l'auteur A'Indiana, de Valentine, de LéUa, de Mauprnt, de Spiridiorij de Consuelo, de la Mare au Diable et de tant de chefs-d'œuvre... George Sand... 6 députés trop fiers de votre mâle obscurité!... George Sand n'a pas eu le droit de tracer sur un bulletin, avec sa plume immortelle, un seul de vos noms inconnus!
Mais, encore une fois, les femmes ne demandent point le droit de suffrage; elles demandent le droit d'être honnêtes, de gagner leur vie dignement et sans prostitution d'aucun genre, car les prostitutions inavouées ne sont pas les moins cruelles; les femmes demandent le droit de n'être plus d'inutiles mères, le pouvoir de défendre leur fortune et leur personne sans procès ruineux , d'acheter du pain à leurs enfants avec la dot que leurs maris mangent avec leurs maîtresses; elles demandent le moyen de travailler pour vivre, de travailler même pour nourrir leurs maris, quand leurs maris ne veulent pas travailler; elles demandent qu'il y ait en France autant d'ouvroirs, d'ateliers, de bureaux administratifs pour occuper l'activité patiente des femmes, qu'il y a de clubs et de cabarets pour amuser la paresse turbulente des hommes.
Mais qui donc a songé aux femmes?... Personne, excepté cet ouvrier naïf qui, le jour de la grande revue pendant laquelle les troupes criaient si plaisamment : a Vive le gouvernement provisoire! v criait à son tour, en voyant passer deux belles femmes : » Vivent les femmes provisoires I m Cesi le seul vœu qu*on ait émis sur le sort futur des femmes, et, vous le voyez , encore n'est-il pas flatteur.
Et cependant le beau pays de France a toujours été sauvé par les femmes; et cependant, si la république peut être sauvée, elle le sera par les femmes. Vous riez... cela est pourtant bien facile à deviner: le seul danger qui menace la république, c'est la misère; la seule querelle qui agite la France n'est plus, comme autrefois, la lutte des idées, c'est la bataille des intérêts; il n'y a plus aujourd'hui en France que deux partis :
Le parti de ceux qui veulent tout garder,
Le parti de ceux qui veulent tout prendre.
Les seules questions pour lesquelles les hommes vont se battre, s'envoyer fraternellement des coups de fusil, sont des
questions de cupidité et d'égoîsme — Eh bien? — Eh bien!
il n'y a que la charité qui puisse les résoudre.
Il n'y a que les femmes qui puissent prêcher contre ces hordes d'égoïstes sauvages une croisade de générosité ; il n'y a que les femmes des deux partis menaçants qui puissent sauver le pays par une magnanimité intelligente; qui puissent, par leur éloquence avant le combat , forcer les hommes à être généreux, et, par leur amour après le sacrifice, les consoler de l'avoir été.
Enfin, la preuve que ces gens-là ne comprennent pas la république, c'est qu'ils flattent le peuple; la république ne doit flatter personne; la république, c'est la vérité couronnée. Us le flattent et ils le ruinent, comme font tous les flatteurs de leurs dupes, de leurs victimes. Ils pouvaient le sauver, en soutenant les maisons de commerce qui le faisaient vivre, en secourant les manufactures qui le faisaient travailler; ils ont laissé tomber ces comptoirs et ces manufactures ; ils ont préféré lui donner de l'argent de la main à la main eux-mêmes , pour le corrompre à leur profit, pour le dominer après l'avoir
corrompu. Et ils l'ont avili par un semblant de travail ridicule; ils en ont fait des personnages de comédie, des comparses de ballets, des villageois d'opéra-coroique , chantant le cbœur d'exposition : a Travaillons avec courage ! n en baissant et en relevant en cadence leurs pioches et leurs bêches de carton. Us ont fait plus, et cela sera leur honte éternelle!... après ravoir fait travailler pour rire, ils Tont fait mendier pour tout de bon. Un beau jour on a vu... à ce souvenir nous rougissons encore, 1^ main nous tremble en écrivant cela... on a vu le noble peuple de France traverser solennellement la capitale de la France, promenant une grosse caisse à argent sur les bou*»levards, tendre aux passants des corbeilles d'osier ornées de rubans tricolores, et demander à chacun d'eux l'aumône pour le gouvernement provisoire ! . . . Et ils ont appelé cela le lendemain, dans leurs journaux , une superbe. manifestation!... Oh! les malheureux!... déshonorer ainsi une grande nation!... On leur confie un peuple de travailleurs, ils en ont fait un peuple de paresseux!... on leur confie un peuple de héros, ils en font un peuple de mendiants!...
Hais connais-les donc enfin , ô peuple ! comprends-les donc , juge-les donc par ce seul trait de leur histoire où le mensonge de leur patriotisme s'est révélé forcément. Leur imposture tout entière est écrite dans l'union monstrueuse de ces deux mots : Ils t'ont fait mendibr... ils t'ont fait mendier, ô peuple! et ils t'appellent le peuple-ROi!
Dérision cruelle, impudente! Non, tu n'es pas le peupleroi ! tu es encore ce que tu as toujours été , l'instrument courageux d'intrigants poltrons, une meute héroïque, lamente des ambitieux. Leur procédé est toujours le môme : c'est avec le sang des pauvres qu'ils demandent l'argent des riches. Ils te lancent dans l'arène par des phrases excitantes comme des fanfares, et ils se tiennent en embuscade poui* en attendre l'efibt. Sais-tu ce qu'ils faisaient, tes défenseurs élégants, pendant que tu combattais sur les barricades avec tant d'ardeur?... Ils te regardaient combattre en cachette; et, collant leurs pâles figures sur les vitres de leurs fenêtres, ils comptaient froidement les coups que tu recevais pour eux.
Leur double plan était prêt d'avance. Toi vaincu, ils te
sermonnaient avec des phrases paternelles, car ils s* étaient arrangés de manière à n*être pas même compromis.
Toi vainqueur, ils faisaient ce qu'ils ont fait : ils font volé ta victoire; et généreux comme le courage, naïf comme le point d'honneur, tu as cru noblement qu'ils avaient combattu parce qu'ils se ruaient sur ta proie.
Et regarde comme ils la dépècent hardiment, ta proie! Quelle imprudente voracité! Comme leur gloutonnerie s'est vite laissé prendre au piège du premier repas ! Tu mourais de faim, disaient-ils, et c'est au nom de ta faim qu'ils mangent le gibier qu'ils te font courir. Va donc, brave meute! Courage! courage!... Taïaut!... taïaut!... rapporte le gibier de messeigneurs , ils l'aiment à la folie ! Comment donc! ce sont des gastronomes consommés, ils ont inventé un mets exquis, d'une délicatesse inconnue : les filets de chevreuil au coulis d'ananas !... C'est un plat nouveau qu'on doit à la république : ce n'est pas précisément le brouet noir des Spartiates ; mais , nous vous l'avions déjà dit, il y a quatre ans :
a Les républicains modernes ne ressemblent en rien aux B fiers Brutus d'autrefois. Ils ne se piquent nullement de sévér> rite ni d'abnégation; ils veulent tout tuer, mais c'est pour n bien vivre ; ils aiment le sang, mais ils aiment aussi la crème n (nous n'avions pas prévu l'ananas) ; ils sont grossiers dans
V leurs manières, mais ils sont raffinés dans leurs goûts; ils )} sont farouches, mais ils ne sont pas austères , et s'ils veulent îî renverser Tarquin, ce n'est pas pour venger Lucrèce, c'est
V pour la lui souffler. » (8 décembre 1844.)
Ils nous ont bien donné raison, convenez-en; mais que nous les aurions aimés s'ils nous avaient donné tort! Car, aujourd'hui, ce que nous demandons à Dieu, c'est qu'il inspire de bons et loyaux républicains, qui comprennent la république mieux que les rois n'ont compris la royauté.
Ah ! s'ils la comprenaient comme nous, que la France serait glorieuse! quelle régénération de toutes les âmes! quel épanouissement de tous les génies ! quelle puissante activité dans tous les travaux I Adaptés à la vie publique nouvelle , des monuments gigantesques couvriraient la surface de la France, et ces édifices de la fraternité, élevés librement au bruit de
chants joyeux par des bataillons d'hommes intelligents , surpasseraient en grandeur, en orgueil, les plus fameux édifices de Tantiquité , élevés par des milliers d'esclaves courbés sous le fouet des tyrans.
Les arts, excités par tant d'audace, prendraient aussi des proportions gigantesques, en harmonie avec les monuments et les institutions. Un public immense et vivace ferait trouver des efiets merveilleux.
Ce ne serait plus ce parterre de dandys éreintés, à la fois ignorant et blase, qui a taqt de peine à se distraire de luimême; ce serait un partciTe amusable, impressionnable, sincère, des esprits naïfs à passionner, de vrais cœurs à faire battre, du vrai sang à faire circuler dans les veines, à chaque idée noble, à chaque beau sentiment. Un tel public donnerait du génie aux plus incapables. Oui, Ton verrait bientôt tous les arts se transformer, grandir, s'élever, par un essor inconnu : la musique glorifiant et poétisant le travail ; la peinture réhabilitant la beauté et généralisant le haut style ; l'industrie s'associant avec la charité pour démocratiser le bien-être ; on verrait quels miracles peut accomplir l'esprit humain dans l'ère de la générosité.
Ah I que la république serait belle, belle sans les républicains!...
En attendant, Paris est fort triste. Ceux qui ne l'ont pas vu depuis trois mois ne le reconnaîtraient plus. Dans ses plus riches quartiers, il ressemble à une ville maudite, une Gomorrhe menacée , ayant reçu en secret l'avis de sa prochaine destruction.
Les beaux appartements des grands hôtels sont déserts : on se réfugie à l'entre-sol ou au second étage , dans des chambrettes ignorées, plus en harmonie avec les mœurs du moments On aime mieux vivre en citoyen modeste, dans un petit salon bien rangé, que de languir en grand seigneur ruiné dans un appartement splendide et mal tenu. On n'invite personne ; on vit en ermite. Chacun a envoyé son argenterie à la Monnaie, le prix a servi à payer les dettes de l'hiver ; on mange avec des métaux de fantaisie, jusqu'à ce jour inconnus; ces métaux étranges, pour l'originalité de la teinte et le hasard de la
mixture, laissent bien loin derrière eux le fameux airain de G)rinthe, de flamboyante mémoire.
Dans quelques salons, les femmes sont tout à coup trèsparées ; mais que cette parure est triste ! On porte les lourdes étoffes de Thiver, parce qu'on n'a pas de quoi acheter les légères étoffes du printemps. Ce luxe éblouissant ^ c'est encore de la misère.
Quelques rares élégants' traversent les Champs-Elysées, mais ils n'ont plus l'air triomphant de cavaliers fiers de leurs montures; ils ont l'air soucieux d'hommes d^affaires en peine d'un dernier marché; ils passent là sérieux et mornes sur des coursiers fringants et joyeux; cela veut dire : Ce beau cheval est à vendre, et je le promène pour le montrer.
De voitures brillantes, point. Toutes les voitures particulières affectent la physionomie plus que modeste des voitures de remise. L'illusion est complète. Les cochers et les domestiques sont habillés avec une indépendance extrême : redingotes à châle, gilets à fleurs, cravates à la Colin. On dirait des proches parents en partie de campagne. L'oncle est monté sur le siège; il conduit sagement la famille; et le petit cousin empressé, dès que la voiture s'arrête, vient offrir la main à ces dames. La distinction de la tournure et des manières est devenue presque un danger; alors on renvoie les anciens domestiques, accusés d'avoir trop bonne façon, et l'on prend des gens de la campagne à moitié prix ; et voilà tous les domestiques de grande maison sur le pavé. En déclarant que la distinction de la tournure est un crime, vous les ruinez; l'habitude du service, la connaissance d'un certain monde étaient une fortune pour eux ; c'était une valeur, vous la supprimez; la remplacerez-vous ? Savants économistes, tant que vous n'aurez pas des valeurs réelles à donner à tout le monde, ne détruisez pas les valeurs factices ; toutes les fictions consolantes ne sont pas dans la poésie.
Les titres aussi que vous avez abolis étaient une valeur factice ; un titre, c'était une fortune; un jeune homme pauvre, s'il était marquis, pouvait épouser une fille riche qui voulait être marquise; vous le ruinez dans son espoir. Et tous ces beaux calculs de vanité que vous dérangez à jamais, ne vous en
LETTRES PARISIEXNËS (1848). 475
inquiétez-vous pas? Et toutes ces malheureuses femmes qui ont épousé des imbéciles pour être comtesses, ne vous occupezvous pas de leur sort? Il est triste, cependant : car enfin elles ne sont plus comtesses et leurs maris sont toujours imbéciles!... La révolution n*a pas pu abolir ce titre-là.
Les jours où le soleil brille, Paris a un air de fôte qui trompe les étrangers. Les boulevards sont couverts de monde ; on s'y promène toute la matinée avec une tranquillité charmante, on dirait une population d'ombres heureuses qui n*ont plus rien à faire qu*à errer élerncllement dans les champs Élyséens. Hais que cette récréation forcée est effrayante I ce n^est pas le repos du labeur, c*est Toisiveté de la misère. Le fabricant se promène parce qu'il ne fabrique pas! Le marchand se promène parce qu'il ne vend pas I L'ouvrier se promène parce qu'il ne travaille pas ! Tous les trois se promènent, et ils se rencontrent, et ils se promènent encore plus tristes après s'être rencontrés. Le soir, à huit heures, les boutiques sont fermées. A quoi bon brûler de l'huile et du gaz pour éclairer des marchandises que personne ne vient marchander? Et après avoir fermé leurs boutiques, les marchands vont encore se promener, et la personne qui gardait le magasin pendant la journée va à son tour se promener.
La promenade est la seule occupation du moment. Il y a quinze jours , cinquante mille ouvriers sont allés se promener ensemble, bras dessus, bras dessous, au bois de Boulogne; là, ils se sont étendus mollement au pied des arbres, comme les bergers de Virgile.... Vous figurez-vous cinquante mille Titjfres couchés au pied d'un hêtre, rêveurs et désœuvrés!
0 Afelib(B€, Lcdru nobis lutc odafecit»
L'ancien monde élégant a éprouvé cette semaine un vrai chagrin. L'ambassadrice d'Autriche est partie avec toute sa famille. Il y a vingt-deux ans que madame d'Appony est aimée en France. Se faire aimer si longtemps dans cette patrie de l'ingratitude et du caprice, c'est un beau triomphe. Hais aussi que de douceur ! que de dignité ! que d'esprit ! Etre à la fois une mère de famille si tendre , une femme du monde si distinguée et une artiste si intelligente, c'est plus qu'il n'en faut pour
expliquer ce miracle de constance dans ce pays de la légèreté. Et puis madame d'Appony nime la France passionnément, et la France est comme les enfants , elle devine tout de suite les personnes qui Taiment. Madame d*Appony laisse des regrets sincères. Pendant un mois, la foule s'est dirigée vers les salons de l'ambassade. Celaient de tristes adieux. La dernière fois que nous y sommes allé, nous y avons trouvé Tambassaileur et l'ambassadrice de Sardaigne. Comme nous témoignions quelque surprise, un diplomate nous a dit, en riant» qu'il avait diné la veille chez le ministre de Hollande, avec le ministre de Prusse et le ministre de Danemark, et que l'ambassadeur d'Autriche et l'ambassadeur de Sardaigne y dînaient aussi. Quoi ! tandis que leurs rois se font la guerre, les ambassadeurs se donnent des poignées de main et dînent ensemble! Nous venons de déclarer que la diplomatie était inutile à la république ; est-Kre que par hasard la diplomatie ne serait pas non plus très-utile à la royauté?
Nous ne vous parlerons pas des modes nouvelles ; nous craindrions de faire concurrence au gouvernement provisoire. Depuis deux mois lui seul s'est occupé de toilette. Il a inventé des collets brodés pour les lycéens, des chapeaux pointus pour les gardiens de Paris, des lisérés rouges pour les gardes mobiles, des pompons sphéroïdes pour les gardes nalionaux, des gilets blancs à cornes menaçantes pour les représentants et pour lui-môme ; il a imaginé des uniformes et des costumes pour toutes les classes; il faut lui rendre justice : excepté les pauvres, il a habillé tout le monde. Nous vous dirons seulement que les maisons de commerce célèbres comprennent la république, elles font de l'élégance à bon marché. Baudrand fait pour vingt francs des capotes du plus grand style ; on trouve à la Chaussée d'Antin des robes charmantes à huit francs, des châles de laine à trois francs. Il est question d'une
vaste association de couturières Mais nous vous dirons cela
dans le prochain feuilleton.
Un feuilleton!... il est donc vrai! nous allons écrire encore des feuilletons, nous qui étions si heureux de notre silence, nous qui nous promettions avec tant de bonne foi de ne plus écrire du tout! Mais quand il y a du danger à parler, il n'est
LETTRES PARISIEWES (1848). 477
plus permis de se taire; la paresse devient de la lâcheté dans les jours de lutte ; elle perd tous ses charmes et jusqu'à sa réalité, car le remords la trouble, et le remords est un travail pour un esprit paresseux. Rentrons donc dans la lice courageusement; malgré notre faiblesse, nous serons un champion redoutable ; nous n'avons point d'armure , mais nous n'avons point de masque; nous n'avons pas le moindre glaive dans notre main débile, mais nous avons, contre les hypocrites, de toutes les armes la plus terrible, même dans la plus tremblante main : un flambeau.
Une seule chose nous inquiète : comment signer maintenant? — Vicomte? Il n'y a plus de titres, et cependant nous ne sommes rien, si nous ne sommes vicomte. Les personnages fantastiques n'existent que par leur qualité imaginaire; les droits réels les feraient évanouir.... La fée Morgan n'est rien, si elle n'est la fée Morgan : faites-en la citoyenne Morgan , elle n'est plus. Il en est ainsi du vicomte de Launay, faites-en le citoyen Delaunay, il n'existe plus. — Que décider?... La difficulté est extrême Ah bah! les gens qui ont aboli les titres
n'ont pu avoir qu'une pensée, ils n'ont voulu supprimer que les titres d'une grande valeur, ceux qui se rattachaient aux noms illustres de la monarchie, ceux qui racontaient les immortelles batailles de l'Empire; mais aux autres, ils n'y ont pas songé; les titres de fantaisie, qui n'ont pas de valeur du tout, dont on ne peut pas être fier, ça ne doit pas irriter les envieux. Aussi, sans crainte de leur déplaire, nous continuerons à signer très-humblement , comme autrefois : Vicobite de Launay.
LETTRE DEUXIEME
Paris les 23, 24 et 25 juin. — Les ordres d'une maîtresse de maison. —
Quatre gouvernements et six journées. — Arrestation et lettres de M. de
Girardin. — Conspirateurs et organisateurs.
30 juin 1848.
C'est le dimanche 25 juin, à sept heures du soir, que j'ai appris que M. de Girardin était arrêté.
Il y avait déjà trois jours que je ne l'avais vu ; au seul mot de barricades, M. de Girardin s'était installé rue Montmartre,
dans on petit appartement qu'il a loué près des bureaux de la Presse^ peu de temps après la révolution de février; car, si sa prescience politique ne lui sert de rien pour empêcher les malheurs de son pays, elle lui est du moins utile pour faciliter les arrangements de son ménage. Dès les premiers faits du mois de mars, M. de Girardin me dit : a Je prévois que nous aurons une douzaine de gouvernements d*ici à dix-huit mois ; nous aurons souvent àes journées, c'est-à-dire des jours de combat pendant lesquels on ne pourra pas circuler dans Paris ; T Assemblée nationale aura fréquemment des séances de nuit dont il faudra rendre compte, je ne pourrai pas quitter mon journal : c'est pourquoi j'ai loué un appartement dans la maison de la Presse; fais-y porter tout ce qu'il faut pour l'habiter de temps
en temps » Ces prédictions, comme toutes les autres, ne se
sont déjà que trop réalisées; nous avons eu quatre gouvernements en quatre mois : nous avons eu le 16 avril; le 15 mai; le 23, le 24, le 25, le 26 juin; nous avons eu six journées, et quelles journées !
J'écrivais chaque matin à M. de Girardin pour avoir des nouvelles. Dans ma lettre du samedi, je lui racontais qu'on avait tiré, pendant la nuit, sur la sentinelle de la caserne contiguè à notre maison, et je lui demandais ce que j'aurais à faire dans le cas 011 cette caserne serait attaquée et où les insurgés entreraient chez nous, u !V'avez-vous pas, lui disais-je, quelque objet, quelque souvenir précieux, quelque acte important à sauver ou à cacher? d Voici quelle fut sa réponse, réponse à laquelle son arrestation , qui eut lieu le lendemain, a donné de la valeur :
a A MADAME DE GIRARDIN.
« Non , je n'ai rien à sauver ni rien à cacher.
^ Si la caserne était prise et qu'on voulût occuper la maison, w la seule chose à faire serait d'ouvrir les portes à deux bat- » tants et d'être affectueusement poli. C'est de toutes les man nières de résister la meilleure.
1» Nulle part tu ne serais plus en sûreté, et d'ailleurs, il est » bien que nous soyons chacun à notre poste , toi à la maison , y> moi ici. Je dînerai je ne sais où; ne m'attends pas ce soir.
9 Paris est en état de siège ! Le National règne et ne gou- » verne pas.
» Je t'embrasse. É.
• 24 jain. •
Pendant ces terribles combats» les Champs-Elysées étaient affreusement paisibles. Sur la chaussée, pas une seule voiture! Dans les allées, personnel On n'entendait rien que le chant des oiseaux, et ce chant, rendu plus hardi par la solitude et plus sonore par le silence, était d'une gaieté insupportable. Ce calme profond dans une inquiétude si vive m'irritait; je né pouvais rester chez moi, et, quoique très-souffrante, je me décidai à aller voir M. de Girardin à la Presse. Avant de partir, je donnai des ordres comme à l'ordinaire ; mais cette fois, que ces ordres de maîtresse de maison étaient d'une nature étrange! Tout en attachant mon voile, je disais aux domestiques : a Si l'on attaque la caserne, si l'on y met le feu, vous prendrez les tuyaux du jardin ; vous remplirez la baignoire ; vous monterez des seaux d'eau sur la maison et vous arroserez le toit tant qu'il y aura du danger. Si les insurgés viennent ici, vous leur ouvrirez toutes les portes, toutes les armoires, et vous leur direz de notre part : a M. et madame de Girardin ne veulent pas qu'on puisse dire que des Français ont pillé; ils vous font présent de tout ce que vous trouverez chez eux. »
En effet , nous leur aurions donné sans regret tout ce qu'il y a dans la maison ; le peu que nous possédons , nous l'avons acquis par le travail : ou nous mourrons et nous n'en aurons plus besoin, ou nous vivrons et le travail saura bien encore nous le rendre. Mais ne sont-ce pas là des ordres singuliers à donner pour une maîtresse de maison? Il y a six mois, quand je sortais le matin, mes ordres étaient bien différents. Je disais : a Vous mettrez telles fleurs dans cette jardinière; vous passerez le piano dans le petit salon , parce qu'on fera de la musique ce soir; n ou bien : (cMa sœur vient diner, tous ferez des bonbons pour les enfants. » Aujourd'hui, il ne s'agit plus d'une brillante réunion d'artistes, d'un joyeux repas de famille; aujourd'hui, il faut qu'une maîtresse de maison fasse entrer dans ses soins de ménage deux prévisions terribles : le pillage et l'incendie.
On ne pouvait passer par la place de la Concorde ; je pris la rue du Faubourg-Saint-Honoré ; les nouvelles qu*on recueillait çà et là étaient effrayantes. On disait : a L'hôtel de ville est
au pouvoir des insurgés Tel général vient d'être blessé....
Tel officier vient d'être tué.... » Les figures étaient p&les, les regards inquiets ; tout respirait la guerre civile. Dans ce long trajet, je n*ai surpris qu'un sourire, mais ce sourire était bien triste ; je ne l'oublierai jamais. Deux jeunes filles cherchaient à retenir un petit garde mobile : a Viens avec nous , disait l'une d'elles, ne retourne plus là-bas, on en a assez tué des tiens aujourd'hui.... D C'est alors que l'enfant sourit. «Eh bien, répondit-il , c'est justement parce qu'il en manque qu'il faut que j'y aille, n II secoua les mains des deux jeunes filles et s'en alla en courant. Pauvre enfant! qu' est-il devenu? Est-il aussi de ceux qui manquent?
J'allai jusque chez ma sœur, qui demeure dans la Chaussée d'Antin, mais là je me sentis tellement malade et fatiguée, qu'il ne me fut pas possible de penser à aller plus loin ; tout ce que je pus faire, ce fut de revenir chez moi. J'étais bien contrariée de n'avoir pas vu M. de Girardin. Cependant, j'espérais toujours aller le voir le lendemain; mais le lendemain j'étais encore plus malade, et il me fallut rester sur mon canapé tonte la journée. Je devais dîner chez une de mes amies ; je lui écrivis que j'étais à moitié morte et que je ne pouvais marcher Je donne tous ces détails pour expliquer l'exaltation
fiévreuse que me causa la nouvelle de l'arrestation de M. de Girardin.
Je rappris par ce premier billet :
uA MADAME EMILE DE GIRABDIX.
lî Ma chère amie, je suis arrêté et conduit à la Conciergerie. » Demande une permission.
» Ë. DE GiRARDIX.
• Le "lo juin 1848, 5 heures du soir. »
Ce premier billet ne tarda pas à être suivi de ce second :
tt A MADAME EMILE DE GIRARDIN.
n Je viens de décrire que j'étais à la Conciergerie.
n J*y suis dans une pistole, et je voudrais qu'on put m'en- » voyer un manteau pour me coucher, du linge et tout ce que 1) Rémy jugera nécessaire.
T) Je dois, dit-on, passer demain devant une commission milin taire ; vois ce qu'il y a à faire. Madame de B... te remettra Ti cette lettre; elle a pu parvenir miraculeusement jusqu'à moi.
» É. DE GlRARDlN. »
Le matin de ce même jour, M. de Girardin m'avait écrit :
a A MADAME EMILE DE GIRARDIN.
» Cette horrible guerre civile ne parait pas devoir finir encore » aujourd'hui. Les approvisionnements de Paris peuvent être n interrompus. Il faut avoir du pain et tout ce qui est suscep- 9 tible de se conserver. C'est une précaution que je te recomn mande.
n J'ai le cœur navré, quand je pense que tout ce qui arrive r> pouvait être prévenu, que je l'avais prévu et annoncé !
y> Je t'embrasse. A bientôt. E. tu
Du 25 au 30 juin, cinq jours s'écoulèrent pendant lesquels je ne reçus aucune lettre de M. de Girardin; sa détention prolongée, avec aggravation de la mise au secret la plus rigoureuse, donnait lieu aux bruits les plus faux, mais les plus sinistres, colportés dans tout Paris, et particulièrement semés dans les couloirs et les salles d'attente de l'Assemblée nationale. Enfin , le 30 juin, me fut apportée cette réponse :
tt A MADAME EMILE DE GIRARDIN.
» Ma chère amie, puisque l'autorité inconnue de laquelle je " relève a laissé ta lettre parvenir jusqu'à moi, j'espère qu'elle n laissera jouir la réponse de la même liberté.
n Je me porte bien de corps et d'âme.
» Toute persécution est un prestige.
» Tout prestige vaut un prix.
v Te dire que je travaille, à toi qui me connais, c'est te » dire tout.
» A seize ans, en 1793, mon père a été mis en prison, il n sait ce que c*est. Ce que je te demande surtout, c*est de » rassurer vite ma mère , la pauvre femme si malade et dont 1} l'imagination est si prompte à s'alarmer.
» Par égard pour le temps des intermédiaires qui liront ma » lettre, je ne la fais pas pins longue.
Ti Ne m'écris plus que tu en mourras! En toutes circon- » stances, tu m'avais prouvé que tu étais mon égale en courageS, » ne te démens pas. Je t'embrasse.
» E. DE GiRARDIN.
• Vendredi . 30 juin 184S. — Conciergerie , 6« jour. ■
On dit : Pour nous sauver il faudrait un homme, un homme de génie qui prendrait d'une main vigoureuse les rênes de l'Etat; un gouvernement fort composé d'hommes capables, expérimentés, etc., etc. Il ne faudrait même pas tant que cela; il faudrait tout simplement un gouvernement qui ne conspirât pas.
Comment voulez-vous que le char de l'Etat marche vite et droit quand ceux qui le conduisent ont intérêt à le faire verser?
Les facultés du conspirateur excluent les facultés du fondateur. Qui sait détruire sait rarement construire. Ceux qui out fait la révolution sont incapables de l'organiser. Faites donc la moisson avec la charrue!
Non-seulement le fondateur et le conspirateur ont Tesprit et le caractère opposés, mais leurs cœurs sont d'une nature différente.
On conspire avec la haine.
On organise avec l'amour.
L'esprit de conspiration, c'est l'exercice de la malveillance;
Tœil s'habitoe à reconnaître vite ce qoi est mal; c'est Tétade des fautes , la recherche des plaies , le choix des taches et des ombres, la chasse aux laideurs. L'esprit d'organisation, au contraire, c'est l'exercice de l'espérance, c'est l'étude des ressources, la science des moyens, la recherche des forces, la chasse aux idées fécondes et généreuses.
LETTRE TROISIEME
Deux joyeux refrains : Fusiller! fusiller!... guillotiner! guillotiner!... —
Amour de la propriété. — Dernier culte des Français. — L*acajou, dieu
du jour. — AfTreux bonheur du bourgeois. — Supplice qu*on lui envie. —
Poésie méconnue. — Littérature d*état de siège.
3 septembre 1848.
Seul, toujours seuil... Il est écrit que nous ne pourrons jamais être d'aucun parti.
Il y en a deux qui se disputent la France en ce moment, aucun des deux ne nous attire; nous les avons déjà définis : *
Le parti de ceux qui veulent tout garder.
Le parti de ceux qui veulent tout prendre.
Le parti des égoïstes ,
Le parti des envieux.
Les uns ont un mot charmant qu'ils afiectionnent, qui résume toute leur pensée. :
Fusiller! fusiller!...
Les autres ont aussi leur mot favori, également affectueux, qui dévoile tout leur système :
Guillotiner ! guillotiner ! . . .
Et l'on veut que nous autres , nous les poètes , nous rêveurs d'héroïsme, professeurs de magnanimité, nous prenions fait et cause pour cette politique de happe-chair!... que nous tendions notre main généreuse à ces mains avides et crochues!... que nous saisissions la lyre d'or pour répéter à l'univers l'un de ces beaux refrains ; que nous choisissions entre ces deux paroles d'amour :
Fusiller! fusiller!...
Guillotiner! guillotiner!...
Jamais!...
Allez, fils de Gain, disputez-vous la terre ensanglantée, mais n'exigez pas que les enfants d'Abel se mêlent à vos combats hideux ; laissez-nous emporter sur la Montagne sainte Tencens purifié qui se souillerait sous vos pas, le feu sacré qui s'éteindrait au souffle de vos haines, ou, si nos plaintes vous fatiguent, si nos regards trop clairvoyants vous importunent dans vos mutuelles iniquités, levez sur nous la bêche fratricide, nous l'attendrons sans pâlir : notre choix est fait, nous aimons mieux être vos victimes que vos complices. Frappez sans remords, nous vous bénirons en tombant, frères jaloux ! Il est beau de mourir pour avoir déplu aux méchants; il est beau de mourir pour avoir été agréable à Dieu !
Eh quoi! dans cette France glorieuse, dans cette patrie da dévouement, dans ce berceau de la chevalerie, le sang coule... le sang coule à grands flots... et ce n'est pas pour la défense de la nationalité menacée.
De la religion profanée.
De la liberté violée.
De la vérité étranglée!
Non! Ce n'est pour aucun de ces nobles mots de poète, de philosophe, de penseur, de héros.... C'est pour un vilain mot de notaire, de procureur, de recors: le sang coule dans ce vaillant pays de France pour l'attaque et pour la défense de la propriété !
Honte au siècle! honte au peuple! honte au pays qui a vu couler un sang généreux pour une telle cause!
La propriété! défendre la propriété!... et contre qui? Contre des voleurs? — Contre des utopistes, des égalitaires, des gens qui ne possèdent rien, et qui, pour se consoler, veulent obtenir que personne au monde ne possède rien non plus? Cela s'appelle des radicaux, c'est-à-dire des envieux qui ne vous permettent jamais d'avoir que des racines. Point de tige, point de rameaux, point de feuillage, point de fleurs et point de fruits; des racines tant que vous voudrez, à condition qu'elles me pousseront pas. De même ils vous permettent d'acquérir, ponrvu que vous ne possédiez rien. Et ils se passionnent pour votre ruine, et ils se font tuer pour empêcher les propriétaires de posséder... et les propriétaires eux-mêmes se font tuer
pour défendre ce qu^ils possèdent, ou plutôt ce qu^ils croient posséder.
Ne voilà-t-il pas des champions bien intéressants! Quel noble tournoi ! Que faisaient-ils donc, ces preux chevaliers, Lancelot du Lac, Amadis des Gaules, Esplandian, Tristan, Galaor? Ils combattaient pour Faroourd^une belle; fi donc! les barbares !.. . Aujourd'hui la belle est une maison à quatre étages, une ferme en Beauce, un mouchoir à bœufs, un moulin! A la bonne heure! vive la civilisation!
Quelquefois cVst moins que cela, car ce mot de propriété dont on fait grand bruit n'est qu*un flatteur mensonge. La propriété est une des plus douces chimères de la fantaisie sociale. Cest-à-dire la propriété existe bien, mais ce qui n'existe pas, c'est le propriétaire. Le propriétaire pur sang est, après le républicain de bonne foi, ce qu'il y a de plus rare dans ce pays, où l'on se bat pour la propriété et pour la république. La plupart des propriétaires ressemblent à ces grands seigneurs ruinés qui portent toujours pompeusement le nom de la terre qu'ils ont depuis longtemps vendue. Le propriétaire d'un champ n'est presque jamais celui qui le possède. La première chose que fait un homme qui vient d'acheter une maison, c'est d'emprunter dessus pour la payer; et sérieusement cet homme-là ne peut pas s'appeler un propriétaire. C'est donc un fol orgueil de croire que l'on se bat pour défendre la propriété; c'est une fatuité d'un genre nouveau, puisqu'en réalité une propriété n'est presque jamais possédée par un seul propriétaire, mais par un groupe de créanciers; or, dites- nous, ce groupe de créanciers ne vous semble- 1- il pas une variété du communisme? Si nous étions un économiste savant, un statisticien habile, nous finirions peut-être par vous prouver que ce communisme dont vous avez une si grande peur existe en France depuis longtemps sous toutes les formes et dans beaucoup de choses où vous ne voulez pas avoir l'air de reconnaître sa mystérieuse organisation. Oui, si nous avions la logique de M. Proudhon et l'éloquence de M. Thiers, nous vous aurions déjà tous mis d'accord. — Comment cela? — En révélant au bourgeois, puisque bourgeois il y a, — à ce don Quichotte de la propriété, qu'il n'est pas propriétaire; et en apprenant au
peuple , si aveuglément et si faussement jaloux de lui , que Têtre le plus pitoyablement heureux de toute la création estec pauvre bourgeois, tant détesté pour les voluptés de sa vie.
Pourquoi faut-il que tant de coups mortels aient été donnés dans la lutte, que tant de nobles victimes aient succombé pour cette folle cause? Nous n* osons plus vous en démontrer la vanité et le ridicule; et cependant, qu*il serait facile de désarmer ces ennemis acharnés en les faisant rire d'eux-mêmes! C'est un bon moyen de corriger les avares, que d^ leur prouver que leur plus cher trésor est sans valeur. C'est un bon moyen aussi de corriger les envieux, que de leur enseigner à se moquer de l'objet même de leur envie. Et qu'a-t-il donc de plus que toi, ù peuple! ce fier bourgeois de Paris que tu poursuis de ta haine? Il n'a ni châteaux, ni hôtels, ni forêts, ni prairies; il loue un appartement étroit et triste dans une maison dite de location, c'est-à-dire dans une ruche de plâtre. Là, il ne trouve aucune des douceurs d'une existence aisée : il n'a ni l'espace, ni le jour, ni la vue, ni l'air, ni le repos, ni le mystère, ni le silence. Là, il vit en communauté avec des gens qu'il ne connaît pas ; il ne sait rien d'eux que leurs défauts , il ne sait pas si ses voisins sont honnêtes, charitables, affectueux ; il sait seulement qu'ils sont dissipés et violents, qu'ils ferment les portes avec fracas, qu'ils rentrent tard et qu'ils mangent à leurs repas toutes sortes de mets étranges dont les parfums nauséabonds infectent les corridors. Mais, diras-tu, cet appartement incommode est richement meublé; si le locataire ne possède pas la maison , il possède le mobilier. — Ah ! c'est le grand mot et toute la question est là; le véritable trésor du bourgeois de Paris, c'est son mobilier, et c'est pour défendre ce trésor qu'il se fait tuer si bravement. Et toi-même, peuple, c'est pour lui ravir ces mei*veilles que tu veux l'attaquer! N'avons-nous pas raison de dire que c'est là une querelle à la fois triste et plaisante? Mourir pour défendre son mobilier... et quel mobilier!... Un odieux assemblage d'objets informes, représentant le mauvais goût de toutes les époques; objets sans valeur, sans style, sans art, laids à l'œil, incommodes à l'usage, qui font s'évanouir d'horreur les peintres et les rapins, mais objets chéris du bourgeois, qu'il admire, qu'il a acquis à grand'peine, à force
de patience et de privations, et qu'il défendra jusqu'à son dernier jour. Demandez-lui sa vie, niais ne lui demandez pas son affreuse pendule d'albâtre, flanquée de deux affreux vases d'albâtre ornés de fleurs de papier et de deux affreux flambeaux d'albâtre ornés de bobèches de papier; il appelle cela sa garniture de cheminée, et Dieu sait quels efforts il lui a fallu pour atteindre à ce luxe épouvantable 1... que de chagrins passés représente cet encombrement d'albâtre! que de tourments à venir il promet encore, car cet ornement fastueux excite la jalousie de sa société et de sa famille! Par combien de soupçons injurieux, de propos amers, on fait payer à lui et à sa femme le bonheur de le posséder! u C'est sans doute l'ami de la maison qui a offert cela; c'est un présent de quelque protecteur ou c'est le prix de quelque service téné'breux; » et tous ces propos amers, ces regards malins, ces admirations exagérées et pleines d'aigreur, veulent dire : a On n'a pas tant d'albâtre innocemment, n
0 peuple 1 si tu savais combien c'est laid ce que tu envies,
tu pardonnerais au bourgeois son bonheur Veux-tu donc
le tuer pour avoir son affreuse commode d'acajou si incommode, dont le tiroir rebelle et fantasque ne cède jamais que pour tomber sur les pieds? Veux-tu donc le tuer pour son affreuse armoire à glace difforme, pour son affreux ciel de lit d'acajou, rocher de Sisyphe qui menace toujours son sommeil; pour son affreux bonheur-durjour d'acajou, toujours boiteux; pour sa cave à liqueurs d'acajou; pour ses affreuses porcelaines aux couleurs hostiles, qui vous font griti" cer les yeux; pour ces affreuses lithographies de pacotille... pour toutes ces choses si communes, si mal choisies, si laides, veux-tu donc le tuer?
Va, pauvre ouvrier parisien, crois-nous, il y a cent fois plus de grandeur et de poésie dans la fière simplicité de ta mansarde que dans ce faux bien-être bourgeois ; et toi , déserteur ingrat du village, an lieu d'envier ce mauvais luxe parisien, rappelle-toi la digne et pauvre cabane de ta mère , le grand lit de bois de chêne sculpté où elle dormait sous ses rideaux de serge verte, la sombre armoire aussi de bois sculpté où elle serrait les modestes habits du dimanche, le bahut élégant et
simple où l'on accrochait les assiettes bleaes , vieilles faïences d*un goût si pur, d*un style si sévère ; le vieux fauteuil où le soir se reposait ton père après les durs labeurs du jour, Tescabeau tréfilé où s'asseyait ta petite sœur, et la vieille horloge du foyer au battement fidèle et monotone , et le frais ruisseau qui gazouillait près de la porte, et le beau noyer qui vous prodiguait son ombre et ses fruits, et le rameau de vigne folle qui encadrait votre fenêtre, et les brises légères que vous pouviez aspirer à pleins poumons, et l'horizon sans bornes qui s'étendait devant vos yeux, et le profond silence des nuits, respectueux protecteur de votre sommeil, et le concert des oiseaux, joyeux réveille-matin qui vous appelait au travail; souviens-toi de toutes ces choses pleines de grâce et de dignité, et dis-nous si ces meubles-là, cet asile, ces arbres, cet air frais, ce silence et ces concerts, ne valaient pas cent fois mieux que l'appartement étouffé d'une rue étroite, les meubles sans caractère d'un salon bourgeois, que l'air malsain de la ville, que les aboiements des crieurs de journaux, que les fanfares étranges des fontainiers dikttanti.,. impitoyable concert qui réveille en sursaut chaque matin les fiévreux habitants de la Babylone moderne ?
Ainsi, tu le vois, le bourgeois de Paris a tous les inconvénients de la capitale, et il n'en a pas les royales splendeurs; il a toutes les vexations, toutes les tortures de l'éducation sociale, et il n'a pas les jouissances exquises de la vie mondaine; il a l'étiquette!... l'étiquette, cette convention de l'ennui, et il n'a pas l'élégance!... l'élégance, cette poésie du bien-vivre qui fait supporter et même chérir toutes les contraintes de la civilisation. Son travail est triste , inanimé ; toi du moins, en travaillant, tu peux chanter, tu peux rêver; mais lui, comment pourrait-il rêver ou chanter? il calcule toujours. Les chiffres sont jaloux , ils défendent toute pensée rivale. Ses plaisirs sont encore plus tristes que ses travaux : des promenades dans la poussière , de méchants vaudevilles d'une caducité grivoise, des petites fêtes prétentieuses, sans richesse et sans grandeur, sans gaieté et sans liberté. Non, non, ce n'est pas le bourgeois que tu dois envier, noble peuple; c'est le grand seigneur, c'est le grand artiste, c'est le
yrand poëte, c^est le millionnaire enfin, ces esprits élevés et expérimentés que T habitude des joies factices du monde a ramenés aux sincérités de la vie. Dès que nous t*aurons dit leur secret, tu comprendras que leurs plaisirs peuvent devenir facilement les tiens.
Ne va pas croire au moins qu*en te disant d'envier les riches, nous t'engagions à aller dévaliser leurs hôtels!... Hélas! tu recevrais là une leçon terrible; tu rougirais en les voyant. Depuis que le mot pillage fait partie du vocabulaire politique, les hôtels fastueux sont vides On t'attendait, on les a préparés pour ta bienvenue, on les a démeublés, dépouillés
I/argenterie... on Ta fait fondre; les diamants, on les a envoyés en Angleterre ; les tableaux, ils sont en Hollande; les vases de prix, les œuvres d'art sont en Belgique. Vas-y donc dans ces palais jadis superbes, que tes menaces ont faits nus et déserts; eiltre, cherche, cherche partout, tu n'y trouveras rien , rien que le déshonneur !
Les plaisirs que tu peux dérober aux riches ne sont pas là, ils sont dans leur pensée , dans leurs cœurs , dans leur admiration intelligente. Nous te le répétons : Quand on a épuisé toutes les recherches de la civilisation, ce qui plaît, ce qui amuse, c'est la naïveté dans la nature, c'est la simplicité dans le vrai ; quand on a eu sa loge à tous les théâtres, qu'on a vu le golfe de Naples à l'Opéra, la mer des Indes à l'Ambigu, le port de Lisbonne à la Gaité , le port de Marseille au Théâtre- Historique et le grand canal de Venise au Théâtre -Italien, veux-tu savoir ce qui plaît, veux-tu savoir ce qui amuse? C'est d'être étendu sur un vrai rocher, à Sainte-Adresse ou à Étretat, et de regarder un vrai navire roulant sur une vraie vague, conduit par de vrais matelots.
Quand on a entendu tous les virtuoses du monde harmonieux , les Rubini , les Mario , les Malibran , les Grisi , et même les Damoreau, veux-tu savoir ce qui plaît, ce qui amuse? C'est d'écouter le Ranz des vaches, chanté par un pâtre dans la montagne, avec l'accompagnement capricieux des clochettes de son troupeau.
Quand on a été millionnaire, quand on a ébloui Paris de son luxe, qu'on a eu les plus beaux chevaux, les plus beaux
hôtels du monde élégant; quand on a séduit dix duchesses, une douzaine de marquises, et même quelques fières ladys, veux-tu savoir ce qui plaît, ce qui amuse?... C*est de sortir à pied , un parapluie sous le bras , et de s* en aller voir à un cinquième étage une griselte bien rieuse qui se moque de vous gentiment.
Enfin, lorsqu'on a été un grand homme, qu'on a rempli le monde de ses succès, qu*on a été nourri d'encens, qu'on s'est enivré aux applaudissements de la Coule, veux-tu savoir ce qui plait, ce qui amuse?... C'est d'être aimé comme un inconnu, c'est de cacher dans Fombre sa gloire et de sentir bêtement battre son cœur à un nom mystérieusement chéri.
Tels sont les plaisirs des grands seigneurs, des grands esprits. Recherche-les donc comme eux, ô peuple! et tu cesseras d'envier les joies pénibles et menteuses des petits marchands de Paris. Pour te consoler de n'avoir pas leurs flambeaux d'albâtre et leurs lustres, regarde les splendeurs des belles nuits étoilées; pour te consoler de n'avoir jamais les gravures de M. Morin et de M. Destouches, contemple la Sainte Famille de Raphaël et la Vénus de Milo, qui t'appartiennent; apprends à admirer les chefs-d'ceuvre, et tu dédaigneras d'envier des pauvretés... et le bourgeois, ton innocent ennemi, ce paisible amateur d'acajou, gardera sans crainte ses meubles bien-aimés, et cette grande question de la propriété sera résolue !... Car, nous vous l'avons prouvé, à Paris, où le combat est engagé, ce n'est qu'une mauvaise querelle de ménage, une méchante affaire d'acajou. Ce n'est pas une cause à défendre avec de Thonneur et avec du sang; c'est un différend à régler avec des chiffres. Donnez ce problème à résoudre à nos économistes, à nos hommes de loi, et ne permettez plus que les hommes de cœur, que les hommes d'idées, que les hommes d'épée, dépensent leur talent, leur sang, leur courage , pour ce vilain mot de propriété. Quant à nous personnellement , jamais nous ne pourrons nous passionner pour une telle cause ! . . .
A propos, on nous affirme que M
Klaît-ce inconséquence? était-ce ironie? Nul n'a pu pénétrer ce mystère.
Autre anomalie. Le jour de la fête de la présidence, madame Marrast, femme du président de l'Assemblée républicaine, avait les cheveux poudrés comme
On raconte même que
deux grands laquais galonnés au bord
d'un étang, en guise de hérons! Ce n'est pas champêtre, mais c'est bien républicain. Il n'y a que les républicains pour avoir de ces idées-là : émailler les prairies de laquais en livrée ! Ce n'est pas le duc de Luynes qui. ferait jamais une pareille chose : il se borne à donner des centaines de mille francs aux pauvres; mais, à dire vrai, ce n'est pas im républicain de la veille.
Le général Cavaignac, lui aussi, a eu son essa\ d'anacbn^ nisme. Le jour de son grand recibimiento .
Le général Cavaignac a loué, rue de Varennes, l'hôtel qn'har bitait le colonel Thom, dont il continue les usages singuliers. Les voitures du corps diplomatique ont seules le droit d'entrer dans la cour. Ainsi naguère, chez le pacifique colonel américain, les voitures n'avaient le droit d'entrer dans la cour qu'après dix heures sonnées, et l'on voyait tout le long de la rue de Varennes les ducs et les duchesses, les princes et les princesses attendre patiemment dans leors carrosses armoriés l'heure bienheureuse où l'on pouvait être admis à faire sa cour an malicieux Yankee.
Nous avons, dans le temps, hautement blâmé cette complaisance ; c'est la même aujourd'hui : la république n'a donné de la dignité à personne. Tous nos grands politiques, des anciens ministres de Louis -Philippe, des philosophes, des hommes sérieux , s'en vont là défiler très-humblement devant le chef du
pouvoir, qui, le dos appuyé contre la cheminée, se tient debout, grave, silencieux, et daigne saluer Tun d*éux de temps en temps, quand Thuissier crie un nom par trop célèbre. Ce serait un prince du sang, ce serait Tempereur, ce serait le colonel Thorn lui-même, qu*on n'aurait pas plus de déférence et d'humilité. Vrai , le général Cavaignac est bien généreux de ne pas nous faire adorer son képi ou son cafetan au bout d'une perche, comme le farouche Gessler fit adorer son chapeau; il ne se trouverait pas un Guillaume Tell français pour le jeter à terre.
Singulier pays, où Ton est à la fois si spirituel et si bête, si brave et si lâche !... Ici, excepté des balles, on a peur de tout. Ici, tout le monde a le courage de se faire casser la tête; personne n'a le courage de la porter haut.
On s'attend à de violents orages parlementaires et politiques, et l'on prétend cette fois que c'est le paratonnerre lui-même qui lancera la foudre. Quelle horrible comparaison ! nous ne la pardonnerons jamais à notre illuslre maître. Qu'est-ce que c'est qu'un aigle qui se ravale à l'état de paratonnerre? L'aigle peut-il jamais troubler l'Olympe, et divertir les carreaux divins que Jupiter lui confie? Pourquoi la ruse quand on a la force, pourquoi la fraude quand on a le droit? La loyauté est l'attribut de la toute-puissance; il ne faut jamais tricher nu jeu, même quand on joue avec la foudre. Mais, hélas! M. de Lamartine, comme homme d'Etat, a un grand défaut, un défaut qui a déjà perdu M. Guizot et qui le perdra lui-même, si le destin de la France ne le sauve pas : M. de Lamartine a la monomanie de rhabileté. Ses amis lui ont tant crié qu'il était poëte, rien que poëte, que maintenant il se défie de son inspiration , c'est-àdire de sa véritable force. Il repousse Tidée qui lui vient pour courir après la combinaison qui lui échappe ; il est ingénieux ; c'est un oiseau de jour qui a la prétention de se faire oiseau de ténèbres : il s'imagine que c'est beaucoup plus habile d'y voir la nuit que de supporter l'éclat du soleil. Mais vienne une circonstance impérieuse, un beau danger qui le retrempe malgré lui dans sa nature, et l'homme de génie étoufiera le factice homme d'Etat ; vienne l'aurore resplendissante, et l'aigle retrouvera son instinct glorieux. D'épaisses vapeurs l'enve-
loppent encore, les nuages noirs amoncelés autour de lui dérobent pour quelques moments à nos regards les méandres capricieux de son vel... mais patience, il ne lui faut qu*un coup d*aile pour remonter dans Tazur.
Nous le disons avec tristesse, disciple inquiet, tremblant à Técart, nous n'avons plus la même confiance dans le caractère politique de notre maître, du moins dans le caractère politique qu'il se fait, mais nous avons toujours foi dans son génie. Nous puisons notre espérance dans notre constante admiration. Chez les êtres favorisés, les trésors sont des promesses. Dieu n'a pas légèrement comblé de tous ses dons un mortel , pour que ces dons précieux deviennent, entre ses mains, fatals ou stériles; Dieu n'a pas allumé avec tant de rayons, avec tant d'amour, ce flambeau, pour qu'il s'éteigne avant l'heure, avant d'avoir jeté au monde toute sa clarté; Dieu n'a pas mis sur une même tête une triple couronne de poète, d'orateur, d'historien, pour la frapper tout à coup de démence; Dieu n'a pas pris plaisir à familiariser ainsi un homme de génie avec toutes les royautés, pour permettre qu'une royauté de plus l'étonné et l'enivre comme un Masaniello éperdu!... Le pauvre pêcheur du rivage peut devenir fou en atteignant si vite au trône populaire ; l'habitant des vallées a le vertige, transporté tout à coup sur les pics sublimes; mais le poète... c'est l'habitant naturel des hauteurs, son œil est exercé au piège des profondeurs terribles; il est accoutumé à regarder le monde à ses pieds, à mesurer l'espace, à interroger l'abîme. Pourquoi donc aurait-il le vertige du trùne? pour y parvenir, il ne monte pas, il descend.
On annonce pour le 25 de ce mois... — Une première représentation? — Ah bien, oui! — Une grande fête au Jardind'Hiver? — Il s'agit bien de fête! On annonce l'établissement de la république rouge, c'est-à-dire
Cette annonce de république rouge fait fuir tout le monde, comme vous pensez ; et c'est bien dommage qu'il n'y ait pas à Paris de société, car, s'il pouvait y en avoir une, elle serait ^ charmante et des plus animées. Dès qu'on est quatre personnes
dans un salon, on est plein d'esprit; c'est une causerie facile, un accord d'idées harmonieuses, une liberté d'expressions qui rappellent les plus beaux jours de la bonne conversation parisienne; point de discussions orageuses, point d'illusions malveillantes, point de préoccupations ambitieuses ; tout le monde est du même avis, tout le monde critique, blâme, injurie, maudit l'état de choses à l'unanimité et à l'envi avec un ensemble et un entrain qui font plaisir. Chacun apporte sa part dans l'indignation générale : celui-ci a été principalement choqué dQ cela; celui-là a surtout été révolté de ceci. L'un fournit une anecdote ridicule; l'autre fournit une découverte scandaleuse; quelqu'un sait l'historiette et ne sait pas le nom : on s'empresse de lui apprendre le nom et de compléter Taventure. Cest une bonne grâce mutuelle, un échange d'impressions tout rempli de cordialité; c'est la fraternité dans la médisance. Seulement, pour causer diplomatie, on attend que les jeunes personnes soient allées se coucher; il n'y a pas moyen de raconter devant elles les antécédents
Voulez -vous vous amuser? allez dans chaque maison et demandez avec intérêt des nouvelles du mauvais sujet de la famille, de celui qui depuis dix ans cause tous les chagrins, toutes les inquiétudes des petits et grands parents; on vous répondra : —
La mode dans les magasins de nouveautés, c'est de faire faillite ; les plus célèbres sont obligés de fermer, ceux-là mémo où jadis on faisait fortune en quelques jours. La mode dans le monde élégant, c'est de mourir de faim; cela commence même à devenir assez commun. La mode on littérature, c'est un livre rempli d'esprit : Souvenirs de France et d'Italie, par M. d'Estourmel. La mode en politique, c'est
Pardonnez-nous ou plutôt pardonnez-leur cette littérature d'état de siège. Après quinze jours d'hésitation , on nous ren-
LETTRES PARISIENXES (i848). 495
voie ce feuilleton, vieilli, mutilé, n'ayant plus ni sens ni à-propos. Le publier ainsi, certes, c'est de la modestie; c'est de la méchanceté peut-être, car il n'est pas une de nos épigrammes qui vaille ces singulières réticences. On a effacé tous les traits un peu piquants, on a supprimé toutes les idées un peu généreuses.... Est-ce donc bien la France, ce pays où il n'est même plus permis d'essayer d'avoir de l'esprit et du courage ?
— SUITB. — LITTRBS PâCBS
XI. Le printemps et les modes. — Les concerts forces. — Les filles de Saint-Lazare. — Le poète Amal. — La France n*a le temps de rien apprendre 1
Xn. Impossible de vivre à Paris : on ne peut pas manger, on ne peut pas dormir, on ne peut pas marcher, on ne peut pas prier, on ne peut pas aimer, on ne peut pas travailler, on ne peut plus penser^ — Un sanglier échappé. . . 7