II. ne paraît pas cependant que ce philosophe
ait jamais fait son principal objet du traité qu'il a
laissé sur l'entendement humain. Il l'entreprit
par occasion, et le continua de même; et , quoi*
qu'il prévît qu'un ouvrage composé de la sorte ne
pouvait manquer de lui attirer des reproches , il
n'eut, comme il le dit , ni le courage , ni le loisir
de le refaire ^ Voilà sur quoi il faut rejeter les
longueurs, les répétitions et le désordre qui y
régnent. Locke était très-capable de /^emger ces
défauts, et c'est peut-être ce qui le rend moins
excusable. Il a vu, par exemple, que les mots et
la manière dont nous noi^s en servons peuvent
fournir des lumières sur le principe de nos idées ^ ;
mais parce qu'il s'en est aperçu trop tard ^ , il n'a
traité que dans son troisième livre une matière
qui devait être l'objet du second. S'il eût pu
prendre sur lui de recommencer son ouvrage , on
a lieu de conjecturer qu'il eût beaucoup mieux
' Voyez sa préface.
> Liv. III , ch. Yiii, § I.
^ J'avoue (dit -il liv. m, ch. ix, § ai ) que, lorsque je commençai cet ouvrage, et long-temps après, il ne me Tînt nullement dans l'esprit qu'il fût nécessaire de faire aucune réflexion sur les mots.
développé les ressorts de Tentendement humain. Pour ne l'avoir pas fait , il a passé trop légèrement sur l'origine de nos connaissances, et c'est la partie qu'il a le moins approfondie. Il suppose, par exemple, qu'aussitôt que l'âme reçoit des idées par les sens, elle peut, â son gré, les répéter, les composer^ les unir ensemble avec une variété infinie , et en faire toutes sortes de notions complexes. Mais il est constant que, dans l'en^ fance, nous avons éprouvé des sensations longtemps avant d'en savoir tirer des idées. Ainsi, rame n'ayant pas dès le premier instant l'exercice de toutes ses opérations, il était essentiel, pour développer mieux l'origine de nos connaissances, de montrer comment elle acquiert cet exercice, et quel en est le progrès. Il ne paraît pas que Locke y ait pensé , ni que personne lui en ait fait le reproche , ou ait essayé de suppléer à cette partie de son ouvrage : peut - être même que le dessein d'expliquer la génération des opérations de l'âme, en les faisant naître d'une simple perception , est si nouveau , que le lecteur a bien de la peine à comprendre de quelle manière je l'exécuterai.
Locke, dans le premier livre de son Essaie examine l'opinion des idées innées. Je ne sais s'il ne s'est point trop arrêté à combattre cette erreur : l'ouvrage que je donne la détruira indirectement. Dans quelques endroits du second livre , il traite ,
mais superficiellement , des opérations de l'âme. Les mots sont l'objet du troisième, et il me paraît le premier qui ait écrit sur cette matière en vrai philosophe. Cependant j'ai cru qu'elfe devait faire une partie consid^able de mon ouvrage, soit parce qu'elle peut encore être envisagée d'une manière neuve et plus étendue , soit parce que je sais convaincu que l'usage des signes est le priticipe qui développe le germe de toutes nos idées. Au reste, parmi d'excellentes choses que Locke dit dans son second livre sur la génération de * plusieurs sortes d'idées , telles que l'espace , la durée , etc. ; et dans son quatrième , qvii a pour titre, de la Connaissance ; il y en a beaucoup que je suis bien éloigné d'approuver; mais comme elles appartiennent plus particulièrement à l'étendue de nos Connaissances , elles n'entrent pas dans mon plan, et il est inutile que je m'y arrête.